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Romans et contes

Chapter 25: X
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About This Book

A collection of novellas and short stories alternating romantic adventure and the fantastic, often centered on finely observed interior states and lush sensory detail. An opening tale portrays a young man wasting away from a mysterious melancholia, with prolonged attention to his decaying rooms, objects, and hollowed gaze. Subsequent pieces range from poetic pastiche to eerie supernatural incidents, offering ornate portraits of passion, ennui, and obsession. Across the volume polished prose and vivid imagery repeatedly examine the tension between outward appearance and inward decline, and the aesthetic pleasures and costs of beauty and longing.

VI

Le lendemain de l’envoi des cornes, le comte Altavilla fit une visite à miss Ward. La jeune Anglaise prenait le thé en compagnie de son oncle, exactement comme si elle eût été à Ramsgate dans une maison de briques jaunes, et non à Naples sur une terrasse blanchie à la chaux et entourée de figuiers, de cactus et d’aloès; car un des signes caractéristiques de la race saxonne est la persistance de ses habitudes, quelque contraires qu’elles soient au climat. Le commodore rayonnait: au moyen de morceaux de glace fabriquée chimiquement avec un appareil, car on n’apporte que de la neige des montagnes qui s’élève derrière Castellamare, il était parvenu à maintenir son beurre à l’état solide, et il en étalait une couche avec une satisfaction visible sur une tranche de pain coupée en sandwich.

Après ces quelques mots vagues qui précèdent toute conversation et ressemblent aux préludes par lesquels les pianistes tâtent leur clavier avant de commencer leur morceau, Alicia, abandonnant tout à coup les lieux communs d’usage, s’adressa brusquement au jeune comte napolitain:

«Que signifie ce bizarre cadeau de cornes dont vous avez accompagné vos fleurs? Ma servante Vicè m’a dit que c’était un préservatif contre le fascino; voilà tout ce que j’ai pu tirer d’elle.

—Vicè a raison, répondit le comte Altavilla en s’inclinant.

—Mais qu’est-ce que le fascino? poursuivit la jeune miss; je ne suis pas au courant de vos superstitions... africaines, car cela doit se rapporter sans doute à quelque croyance populaire.

—Le fascino est l’influence pernicieuse qu’exerce la personne douée, ou plutôt affligée du mauvais œil.

—Je fais semblant de vous comprendre, de peur de vous donner une idée défavorable de mon intelligence si j’avoue que le sens de vos paroles m’échappe, dit miss Alicia Ward; vous m’expliquez l’inconnu par l’inconnu: mauvais œil traduit fort mal, pour moi, fascino; comme le personnage de la comédie je sais le latin, mais faites comme si je ne le savais pas.

—Je vais m’expliquer avec toute la clarté possible, répondit Altavilla; seulement, dans votre dédain britannique, n’allez pas me prendre pour un sauvage et vous demander si mes habits ne cachent pas une peau tatouée de rouge et de bleu. Je suis un homme civilisé; j’ai été élevé à Paris, je parle anglais et français; j’ai lu Voltaire; je crois aux machines à vapeur, aux chemins de fer, aux deux chambres comme Stendhal; je mange le macaroni avec une fourchette;—je porte le matin des gants de Suède, l’après-midi des gants de couleur, le soir des gants paille.»

L’attention du commodore, qui beurrait sa deuxième tartine, fut attirée par ce début étrange, et il resta le couteau à la main, fixant sur Altavilla ses prunelles d’un bleu polaire, dont la nuance formait un bizarre contraste avec son teint rouge-brique.

«Voilà des titres rassurants, fit miss Alicia Ward avec un sourire; et après cela je serais bien défiante si je vous soupçonnais de barbarie. Mais ce que vous avez à me dire est donc bien terrible ou bien absurde, que vous prenez tant de circonlocutions pour arriver au fait?

—Oui, bien terrible, bien absurde et même bien ridicule, ce qui est pire, continua le comte; si j’étais à Londres ou à Paris, peut-être en rirais-je avec vous, mais ici, à Naples...

—Vous garderez votre sérieux; n’est-ce pas cela que vous voulez dire?

—Précisément.

—Arrivons au fascino, dit miss Ward, que la gravité d’Altavilla impressionnait malgré elle.

—Cette croyance remonte à la plus haute antiquité. Il y est fait allusion dans la Bible. Virgile en parle d’un ton convaincu; les amulettes de bronze trouvées à Pompeïa, à Herculanum, à Stabies, les signes préservatifs dessinés sur les murs des maisons déblayées, montrent combien cette superstition était jadis répandue (Altavilla souligna le mot superstition avec une intention maligne). L’Orient tout entier y ajoute foi encore aujourd’hui. Des mains rouges ou vertes sont appliquées de chaque côté de l’une des maisons mauresques pour détourner la mauvaise influence. On voit une main sculptée sur le claveau de la porte du Jugement à l’Alhambra; ce qui prouve que ce préjugé est du moins fort ancien s’il n’est pas fondé. Quand des millions d’hommes ont pendant des milliers d’années partagé une opinion, il est probable que cette opinion si généralement reçue s’appuyait sur des faits positifs, sur une longue suite d’observations justifiées par l’événement... J’ai peine à croire, quelque idée avantageuse que j’aie de moi-même, que tant de personnes, dont plusieurs à coup sûr étaient illustres, éclairées et savantes, se soient trompées grossièrement dans une chose où seul je verrais clair...

—Votre raisonnement est facile à rétorquer, interrompit miss Alicia Ward: le polythéisme n’a-t-il pas été la religion d’Hésiode, d’Homère, d’Aristote, de Platon, de Socrate même, qui a sacrifié un coq à Esculape, et d’une foule d’autres personnages d’un génie incontestable?

—Sans doute, mais il n’y a plus personne aujourd’hui qui sacrifie des bœufs à Jupiter.

—Il vaut bien mieux en faire des beefsteaks et des rumpsteaks, dit sentencieusement le commodore, que l’usage de brûler les cuisses grasses des victimes sur les charbons avait toujours choqué dans Homère.

—On n’offre plus de colombes à Vénus, ni de paons à Junon, ni de boucs à Bacchus; le christianisme a remplacé ces rêves de marbre blanc dont la Grèce avait peuplé son Olympe; la vérité a fait évanouir l’erreur, et une infinité de gens redoutent encore les effets du fascino, ou, pour lui donner son nom populaire, de la jettatura.

—Que le peuple ignorant s’inquiète de pareilles influences, je le conçois, dit miss Ward; mais qu’un homme de votre naissance et de votre éducation partage cette croyance, voilà ce qui m’étonne.

—Plus d’un qui fait l’esprit fort, répondit le comte, suspend à sa fenêtre une corne, cloue un massacre au-dessus de sa porte, et ne marche que couvert d’amulettes; moi, je suis franc, et j’avoue sans honte que lorsque je rencontre un jettatore, je prends volontiers l’autre côté de la rue, et que si je ne puis éviter son regard, je le conjure de mon mieux par le geste consacré. Je n’y mets pas plus de façon qu’un lazzarone, et je m’en trouve bien. Des mésaventures nombreuses m’ont appris à ne pas dédaigner ces précautions.»

Miss Alicia Ward était une protestante, élevée avec une grande liberté d’esprit philosophique, qui n’admettait rien qu’après examen, et dont la raison droite répugnait à tout ce qui ne pouvait s’expliquer mathématiquement. Les discours du comte la surprenaient. Elle voulut d’abord n’y voir qu’un simple jeu d’esprit; mais le ton calme et convaincu d’Altavilla lui fit changer d’idée sans la persuader en aucune façon.

«Je vous accorde, dit-elle, que ce préjugé existe, qu’il est fort répandu, que vous êtes sincère dans votre crainte du mauvais œil, et ne cherchez pas à vous jouer de la simplicité d’une pauvre étrangère; mais donnez-moi quelque raison physique de cette idée superstitieuse, car, dussiez-vous me juger comme un être entièrement dénué de poésie, je suis très-incrédule: le fantastique, le mystérieux, l’occulte, l’inexplicable ont fort peu de prise sur moi.

—Vous ne nierez pas, miss Alicia, reprit le comte, la puissance de l’œil humain; la lumière du ciel s’y combine avec le reflet de l’âme; la prunelle est une lentille qui concentre les rayons de la vie, et l’électricité intellectuelle jaillit par cette étroite ouverture: le regard d’une femme ne traverse-t-il pas le cœur le plus dur? Le regard d’un héros n’aimante-t-il pas toute une armée? Le regard du médecin ne dompte-t-il pas le fou comme une douche froide? Le regard d’une mère ne fait-il pas reculer les lions?

—Vous plaidez votre cause avec éloquence, répondit miss Ward, en secouant sa jolie tête; pardonnez-moi s’il me reste des doutes.

—Et l’oiseau qui, palpitant d’horreur et poussant des cris lamentables, descend du haut d’un arbre, d’où il pourrait s’envoler, pour se jeter dans la gueule du serpent qui le fascine, obéit-il à un préjugé? a-t-il entendu dans les nids des commères emplumées raconter des histoires de jettatura?—Beaucoup d’effets n’ont-ils pas eu lieu par des causes inappréciables pour nos organes? Les miasmes de la fièvre paludéenne, de la peste, du choléra, sont-ils visibles? Nul œil n’aperçoit le fluide électrique sur la broche du paratonnerre, et pourtant la foudre est soutirée! Qu’y a-t-il d’absurde à supposer qu’il se dégage de ce disque noir, bleu ou gris, un rayon propice ou fatal? Pourquoi cette effluve ne serait-elle pas heureuse ou malheureuse d’après le mode d’émission et l’angle sous lequel l’objet la reçoit?

—Il me semble, dit le commodore, que la théorie du comte a quelque chose de spécieux; je n’ai jamais pu, moi, regarder les yeux d’or d’un crapaud sans me sentir à l’estomac une chaleur intolérable, comme si j’avais pris de l’émétique; et pourtant le pauvre reptile avait plus de raison de craindre que moi qui pouvais l’écraser d’un coup de talon.

—Ah! mon oncle! si vous vous mettez avec M. d’Altavilla, fit miss Ward, je vais être battue. Je ne suis pas de force à lutter. Quoique j’eusse peut-être bien des choses à objecter contre cette électricité oculaire dont aucun physicien n’a parlé, je veux bien admettre son existence pour un instant, mais quelle efficacité peuvent avoir pour se préserver de leurs funestes effets les immenses cornes dont vous m’avez gratifiée?

—De même que le paratonnerre avec sa pointe soutire la foudre, répondit Altavilla, ainsi les pitons aigus de ces cornes sur lesquelles se fixe le regard du jettatore détournent le fluide malfaisant et le dépouillent de sa dangereuse électricité. Les doigts tendus en avant et les amulettes de corail rendent le même service.

—Tout ce que vous me contez là est bien fou, monsieur le comte, reprit miss Ward; et voici ce que j’y crois comprendre: selon vous, je serais sous le coup du fascino d’un jettatore bien dangereux; et vous m’avez envoyé des cornes comme moyens de défense?

—Je le crains, miss Alicia, répondit le comte avec un ton de conviction profonde.

—Il ferait beau voir, s’écria le commodore, qu’un de ces drôles à l’œil louche essayât de fasciner ma nièce! Quoique j’aie dépassé la soixantaine, je n’ai pas encore oublié mes leçons de boxe.»

Et il fermait son poing en serrant le pouce contre les doigts pliés.

«Deux doigts suffisent, milord, dit Altavilla en faisant prendre à la main du commodore la position voulue. Le plus ordinairement la jettatura est involontaire; elle s’exerce à l’insu de ceux qui possèdent ce don fatal, et souvent même, lorsque les jettatori arrivent à la conscience de leur funeste pouvoir, ils en déplorent les effets plus que personne; il faut donc les éviter et non les maltraiter. D’ailleurs, avec les cornes, les doigts en pointe, les branches de corail bifurquées, on peut neutraliser ou du moins atténuer leur influence.

—En vérité, c’est fort étrange, dit le commodore, que le sang-froid d’Altavilla impressionnait malgré lui.

—Je ne me savais pas si fort obsédée par les jettatori; je ne quitte guère cette terrasse, si ce n’est pour aller faire, le soir, un tour en calèche le long de la villa Reale, avec mon oncle, et je n’ai rien remarqué qui pût donner lieu à votre supposition, dit la jeune fille dont la curiosité s’éveillait, quoique son incrédulité fût toujours la même. Sur qui se portent vos soupçons?

—Ce ne sont pas des soupçons, miss Ward; ma certitude est complète, répondit le jeune comte napolitain.

—De grâce, révélez-nous le nom de cet être fatal?» dit miss Ward avec une légère nuance de moquerie.

Altavilla garda le silence.

«Il est bon de savoir de qui l’on doit se défier,» ajouta le commodore.

Le jeune comte napolitain parut se recueillir;—puis il se leva, s’arrêta devant l’oncle de miss Ward, lui fit un salut respectueux et lui dit:

«Milord Ward, je vous demande la main de votre nièce.»

A cette phrase inattendue, Alicia devint toute rose, et le commodore passa du rouge à l’écarlate.

Certes, le comte Altavilla pouvait prétendre à la main de miss Ward; il appartenait à une des plus anciennes et plus nobles familles de Naples; il était beau, jeune, riche, très-bien en cour, parfaitement élevé, d’une élégance irréprochable; sa demande, en elle-même, n’avait donc rien de choquant; mais elle venait d’une manière si soudaine, si étrange; elle ressortait si peu de la conversation entamée, que la stupéfaction de l’oncle et de la nièce était tout à fait convenable. Aussi Altavilla n’en parut-il ni surpris ni découragé, et attendit-il la réponse de pied ferme.

«Mon cher comte, dit enfin le commodore, un peu remis de son trouble, votre proposition m’étonne—autant qu’elle m’honore.—En vérité, je ne sais que vous répondre; je n’ai pas consulté ma nièce.—On parlait de fascino, de jettatura, de cornes, d’amulettes, de mains ouvertes ou fermées, de toutes sortes de choses qui n’ont aucun rapport au mariage, et puis voilà que vous me demandez la main d’Alicia!—Cela ne se suit pas du tout, et vous ne m’en voudrez pas si je n’ai pas des idées bien nettes à ce sujet. Cette union serait à coup sûr très-convenable, mais je croyais que ma nièce avait d’autres intentions. Il est vrai qu’un vieux loup de mer comme moi ne lit pas bien couramment dans le cœur des jeunes filles...»

Alicia, voyant son oncle s’embrouiller, profita du temps d’arrêt qu’il prit après sa dernière phrase pour faire cesser une scène qui devenait gênante, et dit au Napolitain:

«Comte, lorsqu’un galant homme demande loyalement la main d’une honnête jeune fille, il n’y a pas lieu pour elle de s’offenser, mais elle a droit d’être étonnée de la forme bizarre donnée à cette demande. Je vous priais de me dire le nom du prétendu jettatore dont l’influence peut, selon vous, m’être nuisible, et vous faites brusquement à mon oncle une proposition dont je ne démêle pas le motif.

—C’est, répondit Altavilla, qu’un gentilhomme ne se fait pas volontiers dénonciateur, et qu’un mari seul peut défendre sa femme. Mais prenez quelques jours pour réfléchir. Jusque-là, les cornes exposées d’une façon bien visible suffiront, je l’espère, à vous garantir de tout événement fâcheux.»

Cela dit, le comte se leva et sortit après avoir salué profondément.

Vicè, la fauve servante aux cheveux crépus, qui venait pour emporter la théière et les tasses, avait, en montant lentement l’escalier de la terrasse, entendu la fin de la conversation; elle nourrissait contre Paul d’Aspremont toute l’aversion qu’une paysanne des Abruzzes apprivoisée à peine par deux ou trois ans de domesticité, peut avoir à l’endroit d’un forestiere soupçonné de jettature; elle trouvait d’ailleurs le comte Altavilla superbe, et ne concevait pas que miss Ward pût lui préférer un jeune homme chétif et pâle dont elle, Vicè, n’eût pas voulu, quand même il n’aurait pas eu le fascino. Aussi, n’appréciant pas la délicatesse de procédé du comte, et désirant soustraire sa maîtresse, qu’elle aimait, à une nuisible influence, Vicè se pencha vers l’oreille de miss Ward et lui dit:

«Le nom que vous cache le comte Altavilla, je le sais, moi.

—Je vous défends de me le dire, Vicè, si vous tenez à mes bonnes grâces, répondit Alicia. Vraiment toutes ces superstitions sont honteuses, et je les braverai en fille chrétienne qui ne craint que Dieu.»

VII

«Jettatore! jettatore! Ces mots s’adressaient bien à moi, se disait Paul d’Aspremont en rentrant à l’hôtel; j’ignore ce qu’ils signifient, mais ils doivent assurément renfermer un sens injurieux ou moqueur. Qu’ai-je dans ma personne de singulier, d’insolite ou de ridicule pour attirer ainsi l’attention d’une manière défavorable? Il me semble, quoique l’on soit assez mauvais juge de soi-même, que je ne suis ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni maigre, ni gros, et que je puis passer inaperçu dans la foule. Ma mise n’a rien d’excentrique; je ne suis pas coiffé d’un turban illuminé de bougies comme M. Jourdain dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme; je ne porte pas une veste brodée d’un soleil d’or dans le dos; un nègre ne me précède pas jouant des timbales; mon individualité parfaitement inconnue, du reste, à Naples, se dérobe sous le vêtement uniforme, domino de la civilisation moderne, et je suis dans tout pareil aux élégants qui se promènent rue de Tolède ou au largo du Palais, sauf un peu moins de cravate, un peu moins d’épingle, un peu moins de chemise brodée, un peu moins de gilet, un peu moins de chaînes d’or et beaucoup moins de frisure.

—Peut-être ne suis-je pas assez frisé!—Demain je me ferai donner un coup de fer par le coiffeur de l’hôtel. Cependant l’on a ici l’habitude de voir des étrangers, et quelques imperceptibles différences de toilette ne suffisent pas à justifier le mot mystérieux et le geste bizarre que ma présence provoque. J’ai remarqué, d’ailleurs, une expression d’antipathie et d’effroi dans les yeux des gens qui s’écartaient de mon chemin. Que puis-je avoir fait à ces gens que je rencontre pour la première fois? Un voyageur, ombre qui passe pour ne plus revenir, n’excite partout que l’indifférence, à moins qu’il n’arrive de quelque région éloignée et ne soit l’échantillon d’une race inconnue: mais les paquebots jettent toutes les semaines sur le môle des milliers de touristes dont je ne diffère en rien. Qui s’en inquiète, excepté les facchini, les hôteliers et les domestiques de place? Je n’ai pas tué mon frère, puisque je n’en avais pas, et je ne dois pas être marqué par Dieu du signe de Caïn, et pourtant les hommes se troublent et s’éloignent à mon aspect: à Paris, à Londres, à Vienne, dans toutes les villes que j’ai habitées, je ne me suis jamais aperçu que je produisisse un effet semblable; l’on m’a trouvé quelquefois fier, dédaigneux, sauvage; l’on m’a dit que j’affectais le sneer anglais, que j’imitais lord Byron, mais j’ai reçu partout l’accueil dû à un gentleman, et mes avances, quoique rares, n’en étaient que mieux appréciées. Une traversée de trois jours de Marseille à Naples ne peut pas m’avoir changé à ce point d’être devenu odieux ou grotesque, moi que plus d’une femme a distingué et qui ai su toucher le cœur de miss Alicia Ward, une délicieuse jeune fille, une créature céleste, un ange de Thomas Moore!

Ces réflexions, raisonnables assurément, calmèrent un peu Paul d’Aspremont, et il se persuada qu’il avait attaché à la mimique exagérée des Napolitains, le peuple le plus gesticulateur du monde, un sens dont elle était dénuée.

Il était tard.—Tous les voyageurs, à l’exception de Paul, avaient regagné leurs chambres respectives; Gelsomina, l’une des servantes dont nous avons esquissé la physionomie dans le conciliabule tenu à la cuisine sous la présidence de Virgilio Falsacappa, attendait que Paul fût rentré pour mettre les barres de clôture à la porte. Nanella, l’autre fille, dont c’était le tour de veiller, avait prié sa compagne plus hardie de tenir sa place, ne voulant pas se rencontrer avec le forestiere soupçonné de jettature; aussi Gelsomina était-elle sous les armes: un énorme paquet d’amulettes se hérissait sur sa poitrine, et cinq petites cornes de corail tremblaient au lieu de pampilles à la perle taillée de ses boucles d’oreilles; sa main, repliée d’avance, tendait l’index et le petit doigt avec une correction que le révérend curé Andréa de Jorio, auteur de la Mimica degli antichi investigata nel gestire napoletano eût assurément approuvée.

La brave Gelsomina, dissimulant sa main derrière un pli de sa jupe présenta le flambeau à M. d’Aspremont, et dirigea sur lui un regard aigu, persistant, presque provocateur, d’une expression si singulière, que le jeune homme en baissa les yeux; circonstance qui parut faire beaucoup de plaisir à cette belle fille.

A la voir immobile et droite, allongeant le flambeau avec un geste de statue, le profil découpé par une ligne lumineuse, l’œil fixe et flamboyant, on eût dit la Némésis antique cherchant à déconcerter un coupable.

Lorsque le voyageur eut monté l’escalier et que le bruit de ses pas se fut éteint dans le silence, Gelsomina releva la tête d’un air de triomphe, et dit: «Je lui ai joliment fait rentrer son regard dans la prunelle, à ce vilain monsieur, que saint Janvier confonde; je suis sûre qu’il ne m’arrivera rien de fâcheux.»

Paul dormit mal et d’un sommeil agité; il fut tourmenté par toutes sortes de rêves bizarres se rapportant aux idées qui avaient préoccupé sa veille: il se voyait entouré de figures grimaçantes et monstrueuses, exprimant la haine, la colère et la peur; puis les figures s’évanouissaient; des doigts longs, maigres, osseux, à phalanges noueuses, sortant de l’ombre et rougis d’une clarté infernale, le menaçaient en faisant des signes cabalistiques; les ongles de ces doigts, se recourbant en griffes de tigre, en serres de vautour, s’approchaient de plus en plus de son visage et semblaient chercher à lui vider l’orbite des yeux. Par un effort suprême, il parvint à écarter ces mains, voltigeant sur des ailes de chauve-souris; mais aux mains crochues succédèrent des massacres de bœufs, de buffles et de cerfs, crânes blanchis animés d’une vie morte, qui l’assaillaient de leurs cornes et de leurs ramures et le forçaient à se jeter à la mer, où il se déchirait le corps sur une forêt de corail aux branches pointues ou bifurquées;—une vague le rapportait à la côte, moulu, brisé, à demi mort; et, comme le don Juan de lord Byron, il entrevoyait à travers son évanouissement une tête charmante qui se penchait vers lui;—ce n’était pas Haydée, mais Alicia, plus belle encore que l’être imaginaire créé par le poëte. La jeune fille faisait de vains efforts pour tirer sur le sable le corps que la mer voulait reprendre, et demandait à Vicè, la fauve servante, une aide que celle-ci lui refusait en riant d’un rire féroce: les bras d’Alicia se fatiguaient, et Paul retombait au gouffre.

Ces fantasmagories confusément effrayantes, vaguement horribles, et d’autres plus insaisissables encore rappelant les fantômes informes ébauchés dans l’ombre opaque des aquatintes de Goya torturèrent le dormeur jusqu’aux premières lueurs du matin; son âme, affranchie par l’anéantissement du corps, semblait deviner ce que sa pensée éveillée ne pouvait comprendre, et tâchait de traduire ses pressentiments en image dans la chambre noire du rêve.

Paul se leva brisé, inquiet, comme mis sur la trace d’un malheur caché par ces cauchemars dont il craignait de sonder le mystère; il tournait autour du fatal secret, fermant les yeux pour ne pas voir et les oreilles pour ne pas entendre; jamais il n’avait été plus triste; il doutait même d’Alicia; l’air de fatuité heureuse du comte napolitain, la complaisance avec laquelle la jeune fille l’écoutait, la mine approbative du commodore, tout cela lui revenait en mémoire enjolivé de mille détails cruels, lui noyait le cœur d’amertume et ajoutait encore à sa mélancolie.

La lumière a ce privilége de dissiper le malaise causé par les visions nocturnes. Smarra, offusqué, s’enfuit en agitant ses ailes membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches d’or dans la chambre par l’interstice des rideaux.—Le soleil brillait d’un éclat joyeux, le ciel était pur, et sur le bleu de la mer scintillaient des millions de paillettes: peu à peu Paul se rasséréna; il oublia ses rêves fâcheux et les impressions bizarres de la veille, ou, s’il y pensait, c’était pour s’accuser d’extravagance.

Il alla faire un tour à Chiaja pour s’amuser du spectacle de la pétulance napolitaine; les marchands criaient leurs denrées sur des mélopées bizarres en dialecte populaire, inintelligible pour lui qui ne savait que l’italien, avec des gestes désordonnés et une furie d’action inconnue dans le Nord; mais toutes les fois qu’il s’arrêtait près d’une boutique, le marchand prenait un air alarmé, murmurait quelque imprécation à mi-voix, et faisait le geste d’allonger les doigts comme s’il eût voulu le poignarder de l’auriculaire et de l’index; les commères, plus hardies, l’accablaient d’injures et lui montraient le poing.

VIII

M. d’Aspremont crut, en s’entendant injurier par la populace de Chiaja, qu’il était l’objet de ces litanies grossièrement burlesques dont les marchands de poisson régalent les gens bien mis qui traversent le marché; mais une répulsion si vive, un effroi si vrai se peignaient dans tous les yeux, qu’il fut bien forcé de renoncer à cette interprétation; le mot jettatore, qui avait déjà frappé ses oreilles au théâtre de San Carlino, fut encore prononcé, et avec une expression menaçante cette fois; il s’éloigna donc à pas lents, ne fixant plus sur rien ce regard, cause de tant de trouble. En longeant les maisons pour se soustraire à l’attention publique, Paul arriva à un étalage de bouquiniste; il s’y arrêta, remua et ouvrit quelques livres, en manière de contenance: il tournait ainsi le dos aux passants, et sa figure à demi cachée par les feuillets évitait toute occasion d’insulte. Il avait bien pensé un instant à charger cette canaille à coups de canne; la vague terreur superstitieuse qui commençait à s’emparer de lui l’en avait empêché. Il se souvint qu’ayant une fois frappé un cocher insolent d’une légère badine, il l’avait attrapé à la tempe et tué sur le coup, meurtre involontaire dont il ne s’était pas consolé. Après avoir pris et reposé plusieurs volumes dans leur case, il tomba sur le traité de la jettatura du signor Niccolo Valetta; ce titre rayonna à ses yeux en caractères de flamme, et le livre lui parut placé là par la main de la fatalité; il jeta au bouquiniste, qui le regardait d’un air narquois, en faisant brimbaler deux ou trois cornes noires mêlées aux breloques de sa montre, les six ou huit carlins, prix du volume, et courut à l’hôtel s’enfermer dans sa chambre pour commencer cette lecture qui devait éclaircir et fixer les doutes dont il était obsédé depuis son séjour à Naples.

Le bouquin du signor Valetta est aussi répandu à Naples que les Secrets du grand Albert, l’Etteila ou la Clef des songes peuvent l’être à Paris. Valetta définit la jettature, enseigne à quelles marques on peut la reconnaître, par quels moyens on s’en préserve; il divise les jettatori en plusieurs classes, d’après leur degré de malfaisance, et agite toutes les questions qui se rattachent à cette grave matière.

S’il eût trouvé ce livre à Paris, d’Aspremont l’eût feuilleté distraitement comme un vieil almanach farci d’histoires ridicules, et eût ri du sérieux avec lequel l’auteur traite ces billevesées; dans la disposition d’esprit où il était, hors de son milieu naturel, préparé à la crédulité par une foule de petits incidents, il le lut avec un secrète horreur, comme un profane épelant sur un grimoire des évocations d’esprits et des formules de cabale. Quoiqu’il n’eût pas cherché à les pénétrer, les secrets de l’enfer se révélaient à lui; il ne pouvait plus s’empêcher de les savoir, et il avait maintenant la conscience de son pouvoir fatal: il était jettatore! Il fallait bien en convenir vis-à-vis de lui-même: tous les signes distinctifs décrits par Valetta, il les possédait.

Quelquefois il arrive qu’un homme qui jusque-là s’était cru doué d’une santé parfaite, ouvre par hasard ou par distraction un livre de médecine, et, en lisant la description pathologique d’une maladie, s’en reconnaisse atteint; éclairé par une lueur fatale, il sent à chaque symptôme rapporté tressaillir douloureusement en lui quelque organe obscur, quelque fibre cachée dont le jeu lui échappait, et il pâlit en comprenant si prochaine une mort qu’il croyait bien éloignée.—Paul éprouva un effet analogue.

Il se mit devant une glace et se regarda avec une intensité effrayante: cette perfection disparate, composée de beautés qui ne se trouvent pas ordinairement ensemble, le faisait plus que jamais ressembler à l’archange déchu, et rayonnait sinistrement dans le fond noir du miroir; les fibrilles de ses prunelles se tordaient comme des vipères convulsives; ses sourcils vibraient pareils à l’arc d’où vient de s’échapper la flèche mortelle; la ride blanche de son front faisait penser à la cicatrice d’un coup de foudre, et dans ses cheveux rutilants paraissaient flamber des flammes infernales; la pâleur marmoréenne de la peau donnait encore plus de relief à chaque trait de cette physionomie vraiment terrible.

Paul se fit peur à lui-même: il lui semblait que les effluves de ses yeux, renvoyées par le miroir, lui revenaient en dards empoisonnés: figurez-vous Méduse regardant sa tête horrible et charmante dans le fauve reflet d’un bouclier d’airain.

L’on nous objectera peut-être qu’il est difficile de croire qu’un jeune homme du monde, imbu de la science moderne, ayant vécu au milieu du scepticisme de la civilisation, ait pu prendre au sérieux un préjugé populaire, et s’imaginer être doué fatalement d’une malfaisance mystérieuse. Mais nous répondrons qu’il y a un magnétisme irrésistible dans la pensée générale, qui vous pénètre malgré vous, et contre lequel une volonté unique ne lutte pas toujours efficacement: tel arrive à Naples se moquant de la jettature, qui finit par se hérisser de précautions cornues et fuir avec terreur tout individu à l’œil suspect. Paul d’Aspremont se trouvait dans une position encore plus grave:—il avait lui-même le fascino,—et chacun l’évitait, ou faisait en sa présence les signes préservatifs recommandés par le signor Valetta. Quoique sa raison se révoltât contre une pareille appréciation, il ne pouvait s’empêcher de reconnaître qu’il présentait tous les indices dénonciateurs de la jettature.—L’esprit humain, même le plus éclairé, garde toujours un coin sombre, où s’accroupissent les hideuses chimères de la crédulité, où s’accrochent les chauves-souris de la superstition. La vie ordinaire elle-même est si pleine de problèmes insolubles, que l’impossible y devient probable. On peut croire ou nier tout: à un certain point de vue, le rêve existe autant que la réalité.

Paul se sentit pénétré d’une immense tristesse.—Il était un monstre!—Bien que doué des instincts les plus affectueux et de la nature la plus bienveillante, il portait le malheur avec lui;—son regard, involontairement chargé de venin, nuisait à ceux sur qui il s’arrêtait, quoique dans une intention sympathique. Il avait l’affreux privilége de réunir, de concentrer, de distiller les miasmes morbides, les électricités dangereuses, les influences fatales de l’atmosphère, pour les darder autour de lui. Plusieurs circonstances de sa vie, qui jusque-là lui avaient semblé obscures et dont il avait vaguement accusé le hasard, s’éclairaient maintenant d’un jour livide: il se rappelait toutes sortes de mésaventures énigmatiques, de malheurs inexpliqués, de catastrophes sans motifs dont il tenait à présent le mot; des concordances bizarres s’établissaient dans son esprit et le confirmaient dans la triste opinion qu’il avait prise de lui-même.

Il remonta sa vie année par année; il se rappela sa mère morte en lui donnant le jour, la fin malheureuse de ses petits amis de collége, dont le plus cher s’était tué en tombant d’un arbre, sur lequel lui, Paul, le regardait grimper; cette partie de canot si joyeusement commencée avec deux camarades, et d’où il était revenu seul, après des efforts inouïs pour arracher des herbes les corps des pauvres enfants noyés par le chavirement de la barque; l’assaut d’armes où son fleuret, brisé près du bouton et transformé ainsi en épée, avait blessé si dangereusement son adversaire,—un jeune homme qu’il aimait beaucoup:—à coup sûr, tout cela pouvait s’expliquer rationnellement, et Paul l’avait fait ainsi jusqu’alors; pourtant, ce qu’il y avait d’accidentel et de fortuit dans ces événements lui paraissait dépendre d’une autre cause depuis qu’il connaissait le livre de Valetta:—l’influence fatale, le fascino, la jettatura—devaient réclamer leur part de ces catastrophes. Une telle continuité de malheurs autour du même personnage n’était pas naturelle.

Une autre circonstance plus récente lui revint en mémoire, avec tous ses détails horribles, et ne contribua pas peu à l’affermir dans sa désolante croyance.

A Londres, il allait souvent au théâtre de la Reine, où la grâce d’une jeune danseuse anglaise l’avait particulièrement frappé. Sans en être plus épris qu’on ne l’est d’une gracieuse figure de tableau ou de gravure, il la suivait du regard parmi ses compagnes du corps de ballet, à travers le tourbillon des manœuvres chorégraphiques; il aimait ce visage doux et mélancolique, cette pâleur délicate que ne rougissait jamais l’animation de la danse, ces beaux cheveux d’un blond soyeux et lustré, couronnés, suivant le rôle, d’étoiles ou de fleurs, ce long regard perdu dans l’espace, ces épaules d’une chasteté virginale frissonnant sous la lorgnette, ces jambes qui soulevaient à regret leurs nuages de gaze et luisaient sous la soie comme le marbre d’une statue antique; chaque fois qu’elle passait devant la rampe, il la saluait de quelque petit signe d’admiration furtif, ou s’armait de son lorgnon pour la mieux voir.

Un soir, la danseuse, emportée par le vol circulaire d’une valse, rasa de plus près cette étincelante ligne de feu qui sépare au théâtre le monde idéal du monde réel; ses légères draperies de sylphide palpitaient comme des ailes de colombe prêtes à prendre l’essor. Un bec de gaz tira sa langue bleue et blanche, et atteignit l’étoffe aérienne. En un moment la flamme environna la jeune fille, qui dansa quelques secondes comme un feu follet au milieu d’une lueur rouge, et se jeta vers la coulisse, éperdue, folle de terreur, dévorée vive par ses vêtements incendiés.—Paul avait été très-douloureusement ému de ce malheur, dont parlèrent tous les journaux du temps, où l’on pourrait retrouver le nom de la victime, si l’on était curieux de le savoir. Mais son chagrin n’était pas mélangé de remords. Il ne s’attribuait aucune part dans l’accident qu’il déplorait plus que personne.

Maintenant il était persuadé que son obstination à la poursuivre du regard n’avait pas été étrangère à la mort de cette charmante créature. Il se considérait comme son assassin; il avait horreur de lui-même et aurait voulu n’être jamais né.

A cette prostration succéda une réaction violente; il se mit à rire d’un rire nerveux, jeta au diable le livre de Valetta et s’écria: «Vraiment je deviens imbécile ou fou! Il faut que le soleil de Naples m’ait tapé sur la tête. Que diraient mes amis du club s’ils apprenaient que j’ai sérieusement agité dans ma conscience cette belle question—à savoir, si je suis ou non—jettatore!

Paddy frappa discrètement à la porte.—Paul ouvrit, et le groom, formaliste dans son service, lui présenta sur le cuir verni de sa casquette, en s’excusant de ne pas avoir de plateau d’argent, une lettre de la part de miss Alicia.

M. d’Aspremont rompit le cachet et lut ce qui suit:

«Est-ce que vous me boudez, Paul?—Vous n’êtes pas venu hier soir, et votre sorbet au citron s’est fondu mélancoliquement sur la table. Jusqu’à neuf heures j’ai eu l’oreille aux aguets, cherchant à distinguer le bruit des roues de votre voiture à travers le chant obstiné des grillons et les ronflements des tambours de basque; alors il a fallu perdre tout espoir, et j’ai querellé le commodore. Admirez comme les femmes sont justes!—Pulcinella avec son nez noir, don Limon et donna Pangrazia ont donc bien du charme pour vous? car je sais par ma police que vous avez passé votre soirée à San-Carlino. De ces prétendues lettres importantes, vous n’en avez pas écrit une seule. Pourquoi ne pas avouer tout bonnement et tout bêtement que vous êtes jaloux du comte Altavilla? Je vous croyais plus orgueilleux, et cette modestie de votre part me touche.—N’ayez aucune crainte, M. d’Altavilla est trop beau, et je n’ai pas le goût des Apollons à breloques. Je devrais afficher à votre endroit un mépris superbe et vous dire que je ne me suis pas aperçue de votre absence; mais la vérité est que j’ai trouvé le temps fort long, que j’étais de très-mauvaise humeur, très-nerveuse, et que j’ai manqué de battre Vicè qui riait comme une folle—je ne sais pourquoi, par exemple. A. W.»

Cette lettre enjouée et moqueuse ramena tout à fait les idées de Paul aux sentiments de la vie réelle. Il s’habilla, ordonna de faire avancer la voiture, et bientôt le voltairien Scazziga fit claquer son fouet incrédule aux oreilles de ses bêtes qui se lancèrent au galop sur le pavé de lave, à travers la foule toujours compacte sur le quai de Santa-Lucia.

«Scazziga, quelle mouche vous pique? vous allez causer quelque malheur!» s’écria M. d’Aspremont. Le cocher se retourna vivement pour répondre, et le regard irrité de Paul l’atteignit en plein visage.—Une pierre qu’il n’avait pas vue souleva une des roues de devant, et il tomba de son siége par la violence du heurt, mais sans lâcher ses rênes.—Agile comme un singe, il remonta d’un saut à sa place, ayant au front une bosse grosse comme un œuf de poule.

«Du diable si je me retourne maintenant quand tu me parleras!—grommela-t-il entre ses dents. Timberio, Falsacappa et Gelsomina avaient raison,—c’est un jettatore! Demain, j’achèterai une paire de cornes. Si ça ne peut pas faire de bien, ça ne peut pas faire de mal.»

Ce petit incident fut désagréable à Paul; il le ramenait dans le cercle magique dont il voulait sortir: une pierre se trouve tous les jours sous la roue d’une voiture, un cocher maladroit se laisse choir de son siége—rien n’est plus simple et plus vulgaire. Cependant l’effet avait suivi la cause de si près, la chute de Scazziga coïncidait si justement avec le regard qu’il lui avait lancé, que ses appréhensions lui revinrent:

«J’ai bien envie, se dit-il, de quitter dès demain ce pays extravagant, où je sens ma cervelle ballotter dans mon crâne comme une noisette sèche dans sa coquille. Mais si je confiais mes craintes à miss Ward, elle en rirait, et le climat de Naples est favorable à sa santé.—Sa santé! mais elle se portait bien avant de me connaître! Jamais ce nid de cygnes balancé sur les eaux, qu’on nomme l’Angleterre, n’avait produit une enfant plus blanche et plus rose! La vie éclatait dans ses yeux pleins de lumière, s’épanouissait sur ses joues fraîches et satinées; un sang riche et pur courait en veines bleues sous sa peau transparente; on sentait à travers sa beauté une force gracieuse! Comme sous mon regard elle a pâli, maigri, changé! comme ses mains délicates devenaient fluettes! Comme ses yeux si vifs s’entouraient de pénombres attendries! On eût dit que la consomption lui posait ses doigts osseux sur l’épaule.—En mon absence, elle a bien vite repris ses vives couleurs; le souffle joue librement dans sa poitrine que le médecin interrogeait avec crainte; délivrée de mon influence funeste, elle vivrait de longs jours.—N’est-ce pas moi qui la tue?—L’autre soir, n’a-t-elle pas éprouvé, pendant que j’étais là, une souffrance si aiguë, que ses joues se sont décolorées comme au souffle froid de la mort?—Ne lui fais-je pas la jettatura sans le vouloir?—Mais peut-être aussi n’y a-t-il là rien que de naturel.—Beaucoup de jeunes Anglaises ont des prédispositions aux maladies de poitrine.»

Ces pensées occupèrent Paul d’Aspremont pendant la route. Lorsqu’il se présenta sur la terrasse, séjour habituel de miss Ward et du commodore, les immenses cornes des bœufs de Sicile, présent du comte d’Altavilla, recourbaient leurs croissants jaspés à l’endroit le plus en vue. Voyant que Paul les remarquait, le commodore devint bleu: ce qui était sa manière de rougir, car, moins délicat que sa nièce, il avait reçu les confidences de Vicè...

Alicia, avec un geste de parfait dédain, fit signe à la servante d’emporter les cornes et fixa sur Paul son bel œil plein d’amour, de courage et de foi.

«Laissez-les à leur place, dit Paul à Vicè; elles sont fort belles.»

IX

L’observation de Paul sur les cornes données par le comte Altavilla parut faire plaisir au commodore; Vicè sourit, montrant sa denture dont les canines séparées et pointues brillaient d’une blancheur féroce; Alicia, d’un coup de paupière rapide, sembla poser à son ami une question qui resta sans réponse.

Un silence gênant s’établit.

Les premières minutes d’une visite même cordiale, familière, attendue et renouvelée tous les jours, sont ordinairement embarrassées. Pendant l’absence, n’eût-elle duré que quelques heures, il s’est reformé autour de chacun une atmosphère invisible contre laquelle se brise l’effusion. C’est comme une glace parfaitement transparente qui laisse apercevoir le paysage et que ne traverserait pas le vol d’une mouche. Il n’y a rien en apparence, et pourtant on sent l’obstacle.

Une arrière-pensée dissimulée par un grand usage du monde préoccupait en même temps les trois personnages de ce groupe habituellement plus à son aise. Le commodore tournait ses pouces avec un mouvement machinal; d’Aspremont regardait obstinément les pointes noires et polies des cornes qu’il avait défendu à Vicè d’emporter, comme un naturaliste cherchant à classer, d’après un fragment, une espèce inconnue; Alicia passait son doigt dans la rosette du large ruban qui ceignait son peignoir de mousseline, faisant mine d’en resserrer le nœud.

Ce fut miss Ward qui rompit la glace la première, avec cette liberté enjouée des jeunes filles anglaises, si modestes et si réservées, cependant, après le mariage.

«Vraiment, Paul, vous n’êtes guère aimable depuis quelque temps. Votre galanterie est-elle une plante de serre froide qui ne peut s’épanouir qu’en Angleterre, et dont la haute température de ce climat gêne le développement? Comme vous étiez attentif, empressé, toujours aux petits soins, dans notre cottage du Lincolnshire! Vous m’abordiez la bouche en cœur, la main sur la poitrine, irréprochablement frisé, prêt à mettre un genou en terre devant l’idole de votre âme;—tel, enfin, qu’on représente les amoureux sur les vignettes de roman.

—Je vous aime toujours, Alicia, répondit d’Aspremont d’une voix profonde, mais sans quitter des yeux les cornes suspendues à l’une des colonnes antiques qui soutenaient le plafond de pampres.

—Vous dites cela d’un ton si lugubre, qu’il faudrait être bien coquette pour le croire, continua miss Ward;—j’imagine que ce qui vous plaisait en moi, c’était mon teint pâle, ma diaphanéité, ma grâce ossianesque et vaporeuse; mon état de souffrance me donnait un certain charme romantique que j’ai perdu.

—Alicia! jamais vous ne fûtes plus belle.

—Des mots, des mots, des mots, comme dit Shakspeare. Je suis si belle que vous ne daignez pas me regarder.»

En effet, les yeux de M. d’Aspremont ne s’étaient pas dirigés une seule fois vers la jeune fille.

«Allons, fit-elle avec un grand soupir comiquement exagéré, je vois que je suis devenue une grosse et forte paysanne, bien fraîche, bien colorée, bien rougeaude, sans la moindre distinction, incapable de figurer au bal d’Almacks, ou dans un livre de beautés, séparée d’un sonnet admiratif par une feuille de papier de soie.

—Miss Ward, vous prenez plaisir à vous calomnier, dit Paul les paupières baissées.

—Vous feriez mieux de m’avouer franchement que je suis affreuse.—C’est votre faute aussi, commodore; avec vos ailes de poulet, vos noix de côtelettes, vos filets de bœuf, vos petits verres de vin des Canaries, vos promenades à cheval, vos bains de mer, vos exercices gymnastiques, vous m’avez fabriqué cette fatale santé bourgeoise qui dissipe les illusions poétiques de M. d’Aspremont.

—Vous tourmentez M. d’Aspremont et vous vous moquez de moi, dit le commodore interpellé; mais, certainement, le filet de bœuf est substantiel et le vin des Canaries n’a jamais nui à personne.

—Quel désappointement, mon pauvre Paul! quitter une nixe, un elfe, une willis, et retrouver ce que les médecins et les parents appellent une jeune personne bien constituée!—Mais écoutez-moi, puisque vous n’avez plus le courage de m’envisager, et frémissez d’horreur.—Je pèse sept onces de plus qu’à mon départ d’Angleterre.

—Huit onces! interrompit avec orgueil le commodore, qui soignait Alicia comme eût pu le faire la mère la plus tendre.

—Est-ce huit onces précisément? Oncle terrible, vous voulez donc désenchanter à tout jamais M. d’Aspremont?» fit Alicia en affectant un découragement moqueur.

Pendant que la jeune fille le provoquait par ces coquetteries, qu’elle ne se fût pas permises, même envers son fiancé, sans de graves motifs, M. d’Aspremont, en proie à son idée fixe et ne voulant pas nuire à miss Ward par son regard fatal, attachait ses yeux aux cornes talismaniques ou les laissait errer vaguement sur l’immense étendue bleue qu’on découvre du haut de la terrasse.

Il se demandait s’il n’était pas de son devoir de fuir Alicia, dût-il passer pour un homme sans foi et sans honneur, et d’aller finir sa vie dans quelque île déserte où, du moins, sa jettature s’éteindrait faute d’un regard humain pour l’absorber.

«Je vois, dit Alicia continuant sa plaisanterie, ce qui vous rend si sombre et si sérieux; l’époque de notre mariage est fixée à un mois; et vous reculez à l’idée de devenir le mari d’une pauvre campagnarde qui n’a plus la moindre élégance. Je vous rends votre parole: vous pourrez épouser mon amie miss Sarah Templeton, qui mange des pickles et boit du vinaigre pour être mince!»

Cette imagination la fit rire de ce rire argentin et clair de la jeunesse. Le commodore et Paul s’associèrent franchement à son hilarité.

Quand la dernière fusée de sa gaieté nerveuse se fut éteinte, elle vint à d’Aspremont, le prit par la main, le conduisit au piano placé à l’angle de la terrasse, et lui dit en ouvrant un cahier de musique sur le pupitre:

«Mon ami, vous n’êtes pas en train de causer aujourd’hui et, «ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante;» vous allez donc faire votre partie dans ce duettino, dont l’accompagnement n’est pas difficile; ce ne sont presque que des accords plaqués.»

Paul s’assit sur le tabouret, miss Alicia se mit debout près de lui, de manière à pouvoir suivre le chant sur la partition. Le commodore renversa sa tête, allongea ses jambes et prit une pose de béatitude anticipée, car il avait des prétentions au dilettantisme et affirmait adorer la musique; mais dès la sixième mesure il s’endormait du sommeil des justes; sommeil qu’il s’obstinait, malgré les railleries de sa nièce, à appeler une extase,—quoiqu’il lui arrivât quelquefois de ronfler, symptôme médiocrement extatique.

Le duettino était une vive et légère mélodie, dans le goût de Cimarosa, sur des paroles de Métastase, et que nous ne saurions mieux définir qu’en la comparant à un papillon traversant à plusieurs reprises un rayon de soleil.

La musique a le pouvoir de chasser les mauvais esprits: au bout de quelques phrases, Paul ne pensait plus aux doigts conjurateurs, aux cornes magiques, aux amulettes de corail; il avait oublié le terrible bouquin du signor Valetta et toutes les rêveries de la jettatura. Son âme montait gaiement, avec la voix d’Alicia, dans un air pur et lumineux.

Les cigales faisaient silence comme pour écouter, et la brise de mer qui venait de se lever emportait les notes avec les pétales des fleurs tombées des vases sur le rebord de la terrasse.

«Mon oncle dort comme les sept dormants dans leur grotte. S’il n’était pas coutumier du fait, il y aurait de quoi froisser notre amour-propre de virtuoses, dit Alicia en refermant le cahier. Pendant qu’il repose, voulez-vous faire un tour de jardin avec moi, Paul? je ne vous ai pas encore montré mon paradis.»

Et elle prit à un clou planté dans l’une des colonnes, où il était suspendu par des brides, un large chapeau de paille de Florence.

Alicia professait en fait d’horticulture les principes les plus bizarres; elle ne voulait pas qu’on cueillît les fleurs ni qu’on taillât les branches; et ce qui l’avait charmée dans la villa, c’était, comme nous l’avons dit, l’état sauvagement inculte du jardin.

Les deux jeunes gens se frayaient une route au milieu des massifs qui se rejoignaient aussitôt après leur passage. Alicia marchait devant et riait de voir Paul cinglé derrière elle par les branches de lauriers-roses qu’elle déplaçait. A peine avait-elle fait une vingtaine de pas, que la main verte d’un rameau, comme pour faire une espièglerie végétale, saisit et retint son chapeau de paille en l’élevant si haut, que Paul ne put le reprendre.

Heureusement, le feuillage était touffu, et le soleil jetait à peine quelques sequins d’or sur le sable à travers les interstices des ramures.

«Voici ma retraite favorite,» dit Alicia, en désignant à Paul un fragment de roche aux cassures pittoresques, que protégeait un fouillis d’orangers, de cédrats, de lentisques et de myrtes.

Elle s’assit dans une anfractuosité taillée en forme de siége, et fit signe à Paul de s’agenouiller devant elle sur l’épaisse mousse sèche qui tapissait le pied de la roche.

«Mettez vos deux mains dans les miennes et regardez-moi bien en face. Dans un mois, je serai votre femme. Pourquoi vos yeux évitent-ils les miens?»

En effet, Paul, revenu à ses rêveries de jettature, détournait la vue.

«Craignez-vous d’y lire une pensée contraire ou coupable? Vous savez que mon âme est à vous depuis le jour où vous avez apporté à mon oncle la lettre de recommandation dans le parloir de Richmond. Je suis de la race de ces Anglaises tendres, romanesques et fières, qui prennent en une minute un amour qui dure toute la vie—plus que la vie peut-être,—et qui sait aimer sait mourir. Plongez vos regards dans les miens, je le veux; n’essayez pas de baisser la paupière, ne vous détournez pas, ou je penserai qu’un gentleman qui ne doit craindre que Dieu se laisse effrayer par de viles superstitions. Fixez sur moi cet œil que vous croyez si terrible et qui m’est si doux, car j’y vois votre amour, et jugez si vous me trouvez assez jolie encore pour me mener, quand nous serons mariés, promener à Hyde-Park en calèche découverte.

Paul, éperdu, fixait sur Alicia un long regard plein de passion et d’enthousiasme.—Tout à coup la jeune fille pâlit; une douleur lancinante lui traversa le cœur comme un fer de flèche: il sembla que quelque fibre se rompait dans sa poitrine, et elle porta vivement son mouchoir à ses lèvres. Une goutte rouge tacha la fine batiste, qu’Alicia replia d’un geste rapide.

«Oh! merci, Paul; vous m’avez rendue bien heureuse, car je croyais que vous ne m’aimiez plus!»

X

Le mouvement d’Alicia pour cacher son mouchoir n’avait pu être si prompt que M. d’Aspremont ne l’aperçût; une pâleur affreuse couvrit les traits de Paul, car une preuve irrécusable de son fatal pouvoir venait de lui être donnée, et les idées les plus sinistres lui traversaient la cervelle; la pensée du suicide se présenta même à lui; n’était-il pas de son devoir de supprimer comme un être malfaisant et d’anéantir ainsi la cause involontaire de tant de malheurs? Il eût accepté pour son compte les épreuves les plus dures et porté courageusement le poids de la vie; mais donner la mort à ce qu’il aimait le mieux au monde, n’était-ce pas aussi par trop horrible?

L’héroïque jeune fille avait dominé la sensation de douleur, suite du regard de Paul, et qui coïncidait si étrangement avec les avis du comte Altavilla.—Un esprit moins ferme eût pu se frapper de ce résultat, sinon surnaturel, du moins difficilement explicable; mais, nous l’avons dit, l’âme d’Alicia était religieuse et non superstitieuse. Sa foi inébranlable en ce qu’il faut croire rejetait comme des contes de nourrice toutes ces histoires d’influences mystérieuses, et se riait des préjugés populaires les plus profondément enracinés.—D’ailleurs, eût-elle admis la jettature comme réelle, en eût-elle reconnu chez Paul les signes évidents, son cœur tendre et fier n’aurait pas hésité une seconde.—Paul n’avait commis aucune action où la susceptibilité la plus délicate pût trouver à reprendre, et miss Ward eût préféré tomber morte sous ce regard, prétendu si funeste, à reculer devant un amour accepté par elle avec le consentement de son oncle et que devait couronner bientôt le mariage. Miss Alicia Ward ressemblait un peu à ces héroïnes de Shakspeare chastement hardies, virginalement résolues, dont l’amour subit n’en est pas moins pur et fidèle, et qu’une seule minute lie pour toujours; sa main avait pressé celle de Paul, et nul homme au monde ne devait plus l’enfermer dans ses doigts. Elle regardait sa vie comme enchaînée, et sa pudeur se fût révoltée à l’idée seule d’un autre hymen.

Elle montra donc une gaieté réelle ou si bien jouée, qu’elle eût trompé l’observateur le plus fin, et, relevant Paul, toujours à genoux à ses pieds, elle le promena à travers les allées obstruées de fleurs et de plantes de son jardin inculte, jusqu’à une place où la végétation, en s’écartant, laissait apercevoir la mer comme un rêve bleu d’infini.—Cette sérénité lumineuse dispersa les pensées sombres de Paul: Alicia s’appuyait sur le bras du jeune homme avec un abandon confiant, comme si déjà elle eût été sa femme. Par cette pure et muette caresse, insignifiante de la part de toute autre, décisive de la sienne, elle se donnait à lui plus formellement encore, le rassurant contre ses terreurs, et lui faisant comprendre combien peu la touchaient les dangers dont on la menaçait. Quoiqu’elle eût imposé silence d’abord à Vicè, ensuite à son oncle, et que le comte Altavilla n’eût nommé personne, tout en recommandant de se préserver d’une influence mauvaise, elle avait vite compris qu’il s’agissait de Paul d’Aspremont; les obscurs discours du beau Napolitain ne pouvaient faire allusion qu’au jeune Français. Elle avait vu aussi que Paul, cédant au préjugé si répandu à Naples, qui fait un jettatore de tout homme d’une physionomie un peu singulière, se croyait, par une inconcevable faiblesse d’esprit, atteint du fascino, et détournait d’elle ses yeux pleins d’amour, de peur de lui nuire par un regard; pour combattre ce commencement d’idée fixe, elle avait provoqué la scène que nous venons de décrire, et dont le résultat contrariait l’intention, car il ancra Paul plus que jamais dans sa fatale monomanie.

Les deux amants regagnèrent la terrasse, où le commodore, continuant à subir l’effet de la musique, dormait encore mélodieusement sur son fauteuil de bambou.—Paul prit congé, et miss Ward, parodiant le geste d’adieu napolitain, lui envoya du bout des doigts un imperceptible baiser en disant: «A demain, Paul, n’est-ce pas?» d’une voix toute chargée de suaves caresses.

Alicia était en ce moment d’une beauté radieuse, alarmante, presque surnaturelle, qui frappa son oncle réveillé en sursaut par la sortie de Paul.—Le blanc de ses yeux prenait des tons d’argent bruni et faisait étinceler les prunelles comme des étoiles d’un noir lumineux; ses joues se nuançaient aux pommettes d’un rose idéal, d’une pureté et d’une ardeur célestes, qu’aucun peintre ne posséda jamais sur sa palette; ses tempes, d’une transparence d’agate, se veinaient d’un réseau de petits filets bleus, et toute sa chair semblait pénétrée de rayons; on eût dit que l’âme lui venait à la peau.

«Comme vous êtes belle aujourd’hui, Alicia! dit le commodore.

—Vous me gâtez, mon oncle; et si je ne suis pas la plus orgueilleuse petite fille des trois royaumes, ce n’est pas votre faute. Heureusement, je ne crois pas aux flatteries, même désintéressées.

—Belle, dangereusement belle, continua en lui-même le commodore; elle me rappelle, trait pour trait, sa mère, la pauvre Nancy, qui mourut à dix-neuf ans. De tels anges ne peuvent rester sur terre: il semble qu’un souffle les soulève et que des ailes invisibles palpitent à leurs épaules; c’est trop blanc, trop rose, trop pur, trop parfait; il manque à ces corps éthérés le sang rouge et grossier de la vie. Dieu, qui les prête au monde pour quelques jours, se hâte de les reprendre. Cet éclat suprême m’attriste comme un adieu.

—Eh bien, mon oncle, puisque je suis si jolie, reprit miss Ward, qui voyait le front du commodore s’assombrir, c’est le moment de me marier: le voile et la couronne m’iront bien.

—Vous marier! êtes-vous donc si pressée de quitter votre vieux peau-rouge d’oncle, Alicia?

—Je ne vous quitterai pas pour cela; n’est-il pas convenu avec M. d’Aspremont que nous demeurerons ensemble? Vous savez bien que je ne puis vivre sans vous.

—M. d’Aspremont! M. d’Aspremont!... La noce n’est pas encore faite.

—N’a-t-il pas votre parole... et la mienne?—Sir Joshua Ward n’y a jamais manqué.

—Il a ma parole, c’est incontestable, répondit le commodore évidemment embarrassé.

—Le terme de six mois que vous avez fixé n’est-il pas écoulé... depuis quelques jours? dit Alicia, dont les joues pudiques rosirent encore davantage, car cet entretien, nécessaire au point où en étaient les choses, effarouchait sa délicatesse de sensitive.

—Ah! tu as compté les mois, petite fille; fiez-vous donc à ces mines discrètes!

—J’aime M. d’Aspremont, répondit gravement la jeune fille.

—Voilà l’enclouure, fit sir Joshua Ward, qui, tout imbu des idées de Vicè et d’Altavilla, se souciait médiocrement d’avoir pour gendre un jettatore.—Que n’en aimes-tu un autre!

—Je n’ai pas deux cœurs, dit Alicia; je n’aurai qu’un amour, dussé-je, comme ma mère, mourir à dix-neuf ans.

—Mourir! ne dites pas de ces vilains mots, je vous en supplie, s’écria le commodore.

—Avez-vous quelque reproche à faire à M. d’Aspremont?

—Aucun, assurément.

—A-t-il forfait à l’honneur de quelque manière que ce soit? S’est-il montré une fois lâche, vil, menteur ou perfide? Jamais a-t-il insulté une femme ou reculé devant un homme? Son blason est-il terni de quelque souillure secrète? Une jeune fille, en prenant son bras pour paraître dans le monde, a-t-elle à rougir ou à baisser les yeux?

—M. Paul d’Aspremont est un parfait gentleman, il n’y a rien à dire sur sa respectabilité.

—Croyez, mon oncle, que si un tel motif existait, je renoncerais à M. d’Aspremont sur l’heure, et m’ensevelirais dans quelque retraite inaccessible; mais nulle autre raison, entendez-vous, nulle autre ne me fera manquer à une promesse sacrée,» dit miss Alicia Ward d’un ton ferme et doux.

Le commodore tournait ses pouces, mouvement habituel chez lui lorsqu’il ne savait que répondre, et qui lui servait de contenance.

«Pourquoi montrez-vous maintenant tant de froideur à Paul? continua miss Ward. Autrefois vous aviez tant d’affection pour lui; vous ne pouviez vous en passer dans notre cottage du Lincolnshire, et vous disiez, en lui serrant la main à lui couper les doigts, que c’était un digne garçon, à qui vous confieriez volontiers le bonheur d’une jeune fille.

—Oui, certes, je l’aimais, ce bon Paul, dit le commodore qu’émouvaient ces souvenirs rappelés à propos; mais ce qui est obscur dans les brouillards de l’Angleterre devient clair au soleil de Naples...

—Que voulez-vous dire? fit d’une voix tremblante Alicia abandonnée subitement par ses vives couleurs, et devenue blanche comme une statue d’albâtre sur un tombeau.

—Que ton Paul est un jettatore.

—Comment! vous! mon oncle; vous, sir Joshua Ward, un gentilhomme, un chrétien, un sujet de Sa Majesté Britannique, un ancien officier de la marine anglaise, un être éclairé et civilisé, que l’on consulterait sur toutes choses, vous qui avez l’instruction et la sagesse, qui lisez chaque soir la Bible et l’Évangile, vous ne craignez pas d’accuser Paul de jettature! Oh! je n’attendais pas cela de vous!

—Ma chère Alicia, répondit le commodore, je suis peut-être tout ce que vous dites là lorsqu’il ne s’agit pas de vous, mais lorsqu’un danger, même imaginaire, vous menace, je deviens plus superstitieux qu’un paysan des Abruzzes, qu’un lazzarone du Môle, qu’un ostricajo de Chiaja, qu’une servante de la Terre de Labour ou même qu’un comte napolitain. Paul peut bien me dévisager tant qu’il voudra avec ses yeux dont le rayon visuel se croise, je resterai aussi calme que devant la pointe d’une épée ou le canon d’un pistolet. Le fascino ne mordra pas sur ma peau tannée, hâlée et rougie par tous les soleils de l’univers. Je ne suis crédule que pour vous, chère nièce, et j’avoue que je sens une sueur froide me baigner les tempes quand le regard de ce malheureux garçon se pose sur vous. Il n’a pas d’intentions mauvaises, je le sais, et il vous aime plus que sa vie; mais il me semble que, sous cette influence, vos traits s’altèrent, vos couleurs disparaissent, et que vous tâchez de dissimuler une souffrance aiguë; et alors il me prend de furieuses envies de lui crever les yeux, à votre M. Paul d’Aspremont, avec la pointe des cornes données par Altavilla.

—Pauvre cher oncle, dit Alicia attendrie par la chaleureuse explosion du commandeur; nos existences sont dans les mains de Dieu: il ne meurt pas un prince sur son lit de parade, ni un passereau des toits sous sa tuile, que son heure ne soit marquée là-haut; le fascino n’y fait rien, et c’est une impiété de croire qu’un regard plus ou moins oblique puisse avoir une influence. Voyons, n’oncle, continua-t-elle en prenant le terme d’affection familière du fou dans le Roi Lear, vous ne parliez pas sérieusement tout à l’heure; votre affection pour moi troublait votre jugement toujours si droit. N’est-ce pas, vous n’oseriez lui dire, à M. Paul d’Aspremont, que vous lui retirez la main de votre nièce, mise par vous dans la sienne, et que vous n’en voulez plus pour gendre, sous le beau prétexte qu’il est—jettatore!

—Par Joshua! mon patron, qui arrêta le soleil, s’écria le commodore, je ne le lui mâcherai pas, à ce joli M. Paul. Cela m’est bien égal d’être ridicule, absurde, déloyal même, quand il y va de votre santé, de votre vie peut-être! J’étais engagé avec un homme, et non avec un fascinateur. J’ai promis; eh bien, je fausse ma promesse, voilà tout; s’il n’est pas content, je lui rendrai raison.»

Et le commodore, exaspéré, fit le geste de se fendre, sans faire la moindre attention à la goutte qui lui mordait les doigts du pied.

«Sir Joshua Ward, vous ne ferez pas cela,» dit Alicia avec une dignité calme.

Le commodore se laissa tomber tout essoufflé dans son fauteuil de bambou et garda le silence.

«Eh bien, mon oncle, quand même cette accusation odieuse et stupide serait vraie, faudra-t-il pour cela repousser M. d’Aspremont et lui faire un crime d’un malheur? N’avez-vous pas reconnu que le mal qu’il pouvait produire ne dépendait pas de sa volonté, et que jamais âme ne fut plus aimante, plus généreuse et plus noble?

—On n’épouse pas les vampires, quelque bonnes que soient leurs intentions, répondit le commodore.

—Mais tout cela est chimère, extravagance, superstition; ce qu’il y a de vrai, malheureusement, c’est que Paul s’est frappé de ces folies, qu’il a prises au sérieux; il est effrayé, halluciné; il croit à son pouvoir fatal, il a peur de lui-même, et chaque petit accident qu’il ne remarquait pas autrefois, et dont aujourd’hui il s’imagine être la cause, confirme en lui cette conviction. N’est-ce pas à moi, qui suis sa femme devant Dieu, et qui le serai bientôt devant les hommes,—bénie par vous, mon cher oncle,—de calmer cette imagination surexcitée, de chasser ces vains fantômes, de rassurer, par ma sécurité apparente et réelle, cette anxiété hagarde, sœur de la monomanie, et de sauver, au moyen du bonheur, cette belle âme troublée, cet esprit charmant en péril?

—Vous avez toujours raison, miss Ward, dit le commodore; et moi, que vous appelez sage, je ne suis qu’un vieux fou. Je crois que cette Vicè est sorcière; elle m’avait tourné la tête avec toutes ses histoires. Quant au comte Altavilla, ses cornes et sa bimbeloterie cabalistique me semblent à présent assez ridicules. Sans doute, c’était un stratagème imaginé pour faire éconduire Paul et t’épouser lui-même.

—Il se peut que le comte Altavilla soit de bonne foi, dit miss Ward en souriant;—tout à l’heure vous étiez encore de son avis sur la jettature.

—N’abusez pas de vos avantages, miss Alicia; d’ailleurs je ne suis pas encore si bien revenu de mon erreur que je n’y puisse retomber. Le meilleur serait de quitter Naples par le premier départ de bateau à vapeur, et de retourner tout tranquillement en Angleterre. Quand Paul ne verra plus les cornes de bœuf, les massacres de cerf, les doigts allongés en pointe, les amulettes de corail et tous ces engins diaboliques, son imagination se tranquillisera, et moi-même j’oublierai ces sornettes qui ont failli me faire fausser ma parole et commettre une action indigne d’un galant homme.—Vous épouserez Paul, puisque c’est convenu. Vous me garderez le parloir et la chambre du rez-de-chaussée dans la maison de Richmond, la tourelle octogone au castel de Lincolnshire, et nous vivrons heureux ensemble. Si votre santé exige un air plus chaud, nous louerons une maison de campagne aux environs de Tours, ou bien encore à Cannes, où lord Brougham possède une belle propriété, et où ces damnables superstitions de jettature sont inconnues, Dieu merci.—Que dites-vous de mon projet, Alicia?

—Vous n’avez pas besoin de mon approbation, ne suis-je pas la plus obéissante des nièces?

—Oui, lorsque je fais ce que vous voulez, petite masque,» dit en souriant le commodore qui se leva pour regagner sa chambre.

Alicia resta quelques minutes encore sur la terrasse; mais, soit que cette scène eût déterminé chez elle quelque excitation fébrile, soit que Paul exerçât réellement sur la jeune fille l’influence que redoutait le commodore, la brise tiède, en passant sur ses épaules protégées d’une simple gaze, lui causa une impression glaciale, et le soir, se sentant mal à l’aise, elle pria Vicè d’étendre sur ses pieds froids et blancs comme le marbre une de ces couvertures arlequinées qu’on fabrique à Venise.