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Romans et contes cover

Romans et contes

Chapter 26: XI
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About This Book

A collection of novellas and short stories alternating romantic adventure and the fantastic, often centered on finely observed interior states and lush sensory detail. An opening tale portrays a young man wasting away from a mysterious melancholia, with prolonged attention to his decaying rooms, objects, and hollowed gaze. Subsequent pieces range from poetic pastiche to eerie supernatural incidents, offering ornate portraits of passion, ennui, and obsession. Across the volume polished prose and vivid imagery repeatedly examine the tension between outward appearance and inward decline, and the aesthetic pleasures and costs of beauty and longing.

Cependant les lucioles scintillaient dans le gazon, les grillons chantaient, et la lune large et jaune montait au ciel dans une brume de chaleur.

XI

Le lendemain de cette scène, Alicia, dont la nuit n’avait pas été bonne, effleura à peine des lèvres le breuvage que lui offrait Vicè tous les matins, et le reposa languissamment sur le guéridon près de son lit. Elle n’éprouvait précisément aucune douleur, mais elle se sentait brisée; c’était plutôt une difficulté de vivre qu’une maladie, et elle eût été embarrassée d’en accuser les symptômes à un médecin. Elle demanda un miroir à Vicè, car une jeune fille s’inquiète plutôt de l’altération que la souffrance peut apporter à sa beauté que de la souffrance elle-même. Elle était d’une blancheur extrême; seulement deux petites taches semblables à deux feuilles de rose du Bengale tombées sur une coupe de lait nageaient sur sa pâleur. Ses yeux brillaient d’un éclat insolite, allumés par les dernières flammes de la fièvre; mais le cerise de ses lèvres était beaucoup moins vif, et pour y faire revenir la couleur, elle les mordit de ses petites dents de nacre.

Elle se leva, s’enveloppa d’une robe de chambre en cachemire blanc, tourna une écharpe de gaze autour de sa tête,—car, malgré la chaleur qui faisait crier les cigales, elle était encore un peu frileuse,—et se rendit sur la terrasse à l’heure accoutumée, pour ne pas éveiller la sollicitude toujours aux aguets du commodore. Elle toucha du bout des lèvres au déjeuner, bien qu’elle n’eût pas faim, mais le moindre indice de malaise n’eût pas manqué d’être attribué à l’influence de Paul par sir Joshua Ward, et c’est ce qu’Alicia voulait éviter avant toute chose.

Puis, sous prétexte que l’éclatante lumière du jour la fatiguait, elle se retira dans sa chambre, non sans avoir reitéré plusieurs fois au commodore, soupçonneux en pareille matière, l’assurance qu’elle se portait à ravir.

«A ravir... j’en doute, se dit le commodore à lui-même lorsque sa nièce s’en fut allée.—Elle avait des tons nacrés près de l’œil, de petites couleurs vives au haut des joues,—juste comme sa pauvre mère, qui, elle aussi, prétendait ne s’être jamais mieux portée.—Que faire? Lui ôter Paul, ce serait la tuer d’une autre manière; laissons agir la nature. Alicia est si jeune! Oui, mais c’est aux plus jeunes et aux plus belles que la vieille Mob en veut; elle est jalouse comme une femme. Si je faisais venir un docteur? mais que peut la médecine sur un ange! Pourtant tous les symptômes fâcheux avaient disparu... Ah! si c’était toi, damné Paul, dont le souffle fit pencher cette fleur divine, je t’étranglerais de mes propres mains. Nancy ne subissait le regard d’aucun jettatore, et elle est morte.—Si Alicia mourait! Non, cela n’est pas possible. Je n’ai rien fait à Dieu pour qu’il me réserve cette affreuse douleur. Quand cela arrivera, il y aura longtemps que je dormirai sous ma pierre avec le Sacred to the memory of sir Joshua Ward, à l’ombre de mon clocher natal. C’est elle qui viendra pleurer et prier sur la pierre grise pour le vieux commodore... Je ne sais ce que j’ai, mais je suis mélancolique et funèbre en diable ce matin!»

Pour dissiper ces idées noires, le commodore ajouta un peu de rhum de la Jamaïque au thé refroidi dans sa tasse, et se fit apporter son hooka, distraction innocente qu’il ne se permettait qu’en l’absence d’Alicia, dont la délicatesse eût pu être offusquée même par cette fumée légère mêlée de parfums.

Il avait déjà fait bouillonner l’eau aromatisée du récipient et chassé devant lui quelques nuages bleuâtres, lorsque Vicè parut annonçant le comte Altavilla.

«Sir Joshua, dit le comte après les premières civilités, avez-vous réfléchi à la demande que je vous ai faite l’autre jour?

—J’y ai réfléchi, reprit le commodore; mais, vous le savez, M. Paul d’Aspremont a ma parole.

—Sans doute; pourtant il y a des cas où une parole se retire; par exemple, lorsque l’homme à qui on l’a donnée, pour une raison ou pour une autre, n’est pas tel qu’on le croyait d’abord.

—Comte, parlez plus clairement.

—Il me répugne de charger un rival; mais, d’après la conversation que nous avons eue ensemble, vous devez me comprendre. Si vous rejetiez M. Paul d’Aspremont, m’accepteriez-vous pour gendre?

—Moi, certainement; mais il n’est pas aussi sûr que miss Ward s’arrangeât de cette substitution.—Elle est entêtée de ce Paul, et c’est un peu ma faute, car moi-même je favorisais ce garçon avant toutes ces sottes histoires.—Pardon, comte, de l’épithète, mais j’ai vraiment la cervelle à l’envers.

—Voulez-vous que votre nièce meure? dit Altavilla d’un ton ému et grave.

—Tête et sang! ma nièce mourir!» s’écria le commodore en bondissant de son fauteuil et en rejetant le tuyau de maroquin de son hooka.

Quand on attaquait cette corde chez sir Joshua Ward, elle vibrait toujours.

«Ma nièce est-elle donc dangereusement malade?

—Ne vous alarmez pas si vite, milord; miss Alicia peut vivre, et même très-longtemps.

—A la bonne heure! vous m’aviez bouleversé.

—Mais à une condition, continua le comte Altavilla: c’est qu’elle ne voie plus M. Paul d’Aspremont.

—Ah! voila la jettature qui revient sur l’eau! Par malheur, miss Ward n’y croit pas.

—Écoutez-moi, dit posément le comte Altavilla.—Lorsque j’ai rencontré pour la première fois miss Alicia au bal chez le prince de Syracuse, et que j’ai conçu pour elle une passion aussi respectueuse qu’ardente, c’est de la santé étincelante, de la joie d’existence, de la fleur de vie qui éclataient dans toute sa personne que je fus d’abord frappé. Sa beauté en devenait lumineuse et nageait comme dans une atmosphère de bien-être.—Cette phosphorescence la faisait briller comme une étoile; elle éteignait Anglaises, Russes, Italiennes, et je ne vis plus qu’elle.—A la distinction britannique elle joignait la grâce pure et forte des anciennes déesses; excusez cette mythologie chez le descendant d’une colonie grecque.

—C’est vrai qu’elle était superbe! Miss Edwina O’Herty, lady Eleonor Lilly, mistress Jane Strangford, la princesse Véra Fédorowna Bariatinski faillirent en avoir la jaunisse de dépit, dit le commodore enchanté.

—Et maintenant ne remarquez-vous pas que sa beauté a pris quelque chose de languissant, que ses traits s’atténuent en délicatesses morbides, que les veines de ses mains se dessinent plus bleues qu’il ne faudrait, que sa voix a des sons d’harmonica d’une vibration inquiétante et d’un charme douloureux? L’élément terrestre s’efface et laisse dominer l’élément angélique. Miss Alicia devient d’une perfection éthérée que, dussiez-vous me trouver matériel, je n’aime pas voir aux filles de ce globe.»

Ce que disait le comte répondait si bien aux préoccupations secrètes de sir Joshua Ward, qu’il resta quelques minutes silencieux et comme perdu dans une rêverie profonde.

«Tout cela est vrai; bien que parfois je cherche à me faire illusion, je ne puis en disconvenir.

—Je n’ai pas fini, dit le comte; la santé de miss Alicia avant l’arrivée de M. d’Aspremont en Angleterre avait-elle fait naître des inquiétudes?

—Jamais: c’était la plus fraîche et la plus rieuse enfant des trois royaumes.

—La présence de M. d’Aspremont coïncide, comme vous le voyez, avec les périodes maladives qui altèrent la précieuse santé de miss Ward. Je ne vous demande pas, à vous, homme du Nord, d’ajouter une foi implicite à une croyance, à un préjugé, à une superstition, si vous voulez, de nos contrées méridionales, mais convenez cependant que ces faits sont étranges et méritent toute votre attention...

—Alicia ne peut-elle être malade..... naturellement? dit le commodore, ébranlé par les raisonnements captieux d’Altavilla, mais que retenait une sorte de honte anglaise d’adopter la croyance populaire napolitaine.

—Miss Ward n’est pas malade; elle subit une sorte d’empoisonnement par le regard, et si M. d’Aspremont n’est pas jettatore, au moins il est funeste.

—Qu’y puis-je faire? elle aime Paul, se rit de la jettature et prétend qu’on ne peut donner une pareille raison à un homme d’honneur pour le refuser.

—Je n’ai pas le droit de m’occuper de votre nièce, je ne suis ni son frère, ni son parent, ni son fiancé; mais si j’obtenais votre aveu, peut-être tenterais-je un effort pour l’arracher à cette influence fatale. Oh! ne craignez rien; je ne commettrai pas d’extravagance;—quoique jeune, je sais qu’il ne faut pas faire de bruit autour de la réputation d’une jeune fille;—seulement permettez-moi de me taire sur mon plan. Ayez assez de confiance en ma loyauté pour croire qu’il ne renferme rien que l’honneur le plus délicat ne puisse avouer.

—Vous aimez donc bien ma nièce? dit le commodore.

—Oui, puisque je l’aime sans espoir; mais m’accordez-vous la licence d’agir?

—Vous êtes un terrible homme, comte Altavilla; eh bien! tâchez de sauver Alicia à votre manière, je ne le trouverai pas mauvais, et même je le trouverai fort bon.»

Le comte se leva, salua, regagna sa voiture et dit au cocher de le conduire à l’hôtel de Rome.

Paul, les coudes sur la table, la tête dans ses mains, était plongé dans les plus douloureuses réflexions; il avait vu les deux ou trois gouttelettes rouges sur le mouchoir d’Alicia, et, toujours infatué de son idée fixe, il se reprochait son amour meurtrier; il se blâmait d’accepter le dévouement de cette belle jeune fille décidée à mourir pour lui, et se demandait par quel sacrifice surhumain il pourrait payer cette sublime abnégation.

Paddy, le jockey-gnôme, interrompit cette méditation en apportant la carte du comte Altavilla.

«Le comte Altavilla! que peut-il me vouloir? fit Paul excessivement surpris. Faites-le entrer.»

Lorsque le Napolitain parut sur le seuil de la porte, M. d’Aspremont avait déjà posé sur son étonnement ce masque d’indifférence glaciale qui sert aux gens du monde à cacher leurs impressions.

Avec une politesse froide il désigna un fauteuil au comte, s’assit lui-même, et attendit en silence, les yeux fixés sur le visiteur.

«Monsieur, commença le comte en jouant avec les breloques de sa montre, ce que j’ai à vous dire est si étrange, si déplacé, si inconvenant, que vous auriez le droit de me jeter par la fenêtre.—Épargnez-moi cette brutalité, car je suis prêt à vous rendre raison en galant homme.

—J’écoute, monsieur, sauf à profiter plus tard de l’offre que vous me faites, si vos discours ne me conviennent pas, répondit Paul, sans qu’un muscle de sa figure bougeât.

—Vous êtes jettatore!»

A ces mots, une pâleur verte envahit subitement la face de M. d’Aspremont, une auréole rouge cercla ses yeux; ses sourcils se rapprochèrent, la ride de son front se creusa, et de ses prunelles jaillirent comme des lueurs sulfureures; il se souleva à demi, déchirant de ses mains crispées les bras d’acajou du fauteuil. Ce fut si terrible, qu’Altavilla, tout brave qu’il était, saisit une des petites branches de corail bifurquées suspendues à la chaîne de sa montre, et en dirigea instinctivement les pointes vers son interlocuteur.

Par un effort suprême de volonté, M. d’Aspremont se rassit et dit: «Vous aviez raison, monsieur; telle est, en effet, la récompense que mériterait une pareille insulte; mais j’aurai la patience d’attendre une autre réparation.

—Croyez, continua le comte, que je n’ai pas fait à un gentleman cet affront, qui ne peut se laver qu’avec du sang, sans les plus graves motifs. J’aime miss Alicia Ward.

—Que m’importe?

—Cela vous importe, en effet, fort peu, car vous êtes aimé; mais moi, don Felipe Altavilla, je vous défends de voir miss Alicia Ward.

—Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous.

—Je le sais, répondit le comte napolitain; aussi je n’espère pas que vous m’obéissiez.

—Alors quel est le motif qui vous fait agir? dit Paul.

—J’ai la conviction que le fascino dont malheureusement vous êtes doué influe d’une manière fatale sur miss Alicia Ward. C’est là une idée absurde, un préjugé digne du moyen âge, qui doit vous paraître profondément ridicule; je ne discuterai pas là-dessus avec vous. Vos yeux se portent vers miss Ward et lui lancent malgré vous ce regard funeste qui la fera mourir. Je n’ai aucun autre moyen d’empêcher ce triste résultat que de vous chercher une querelle d’Allemand. Au seizième siècle, je vous aurais fait tuer par quelqu’un de mes paysans de la montagne; mais aujourd’hui ces mœurs ne sont plus de mise. J’ai bien pensé à vous prier de retourner en France; c’était trop naïf: vous auriez ri de ce rival qui vous eût dit de vous en aller et de le laisser seul auprès de votre fiancée sous prétexte de jettature.»

Pendant que le comte Altavilla parlait, Paul d’Aspremont se sentait pénétré d’une secrète horreur; il était donc, lui chrétien, en proie aux puissances de l’enfer, et le mauvais ange regardait par ses prunelles! il semait les catastrophes, son amour donnait la mort! Un instant sa raison tourbillonna dans son cerveau, et la folie battit de ses ailes les parois intérieures de son crâne.

«Comte, sur l’honneur, pensez-vous ce que vous dites? s’écria d’Aspremont après quelques minutes d’une rêverie que le Napolitain respecta.

—Sur l’honneur, je le pense.

—Oh! alors ce serait donc vrai! dit Paul à demi-voix: je suis donc un assassin, un démon, un vampire! je tue cet être céleste, je désespère ce vieillard!» Et il fut sur le point de promettre au comte de ne pas revoir Alicia; mais le respect humain et la jalousie qui s’éveillaient dans son cœur retinrent ses paroles sur ses lèvres.

«Comte, je ne vous cache point que je vais de ce pas chez miss Ward.

—Je ne vous prendrai pas au collet pour vous en empêcher; vous m’avez tout à l’heure épargné les voies de fait, j’en suis reconnaissant; mais je serai charmé de vous voir demain, à six heures dans les ruines de Pompeï, à la salle des thermes, par exemple; on y est fort bien. Quelle arme préférez-vous? Vous êtes l’offensé: épée, sabre ou pistolet?

—Nous nous battrons au couteau et les yeux bandés, séparés par un mouchoir dont nous tiendrons chacun un bout. Il faut égaliser les chances: je suis jettatore; je n’aurais qu’à vous tuer en vous regardant, monsieur le comte!»

Paul d’Aspremont partit d’un éclat de rire strident, poussa une porte et disparut.

XII

Alicia s’était établie dans une salle basse de la maison, dont les murs étaient ornés de ces paysages à fresques qui, en Italie, remplacent les papiers. Des nattes de paille de Manille couvraient le plancher. Une table sur laquelle était jeté un bout de tapis turc et que jonchaient les poésies de Coleridge, de Shelley, de Tennyson et de Longfellow, un miroir à cadre antique et quelques chaises de canne composaient tout l’ameublement; des stores de jonc de la Chine historiés de pagodes, de rochers, de saules, de grues et de dragons, ajustés aux ouvertures et relevés à demi, tamisaient une lumière douce; une branche d’oranger, toute chargée de fleurs que les fruits, en se nouant faisaient tomber, pénétrait familièrement dans la chambre et s’étendait comme une guirlande au-dessus de la tête d’Alicia, en secouant sur elle sa neige parfumée.

La jeune fille, toujours un peu souffrante, était couchée sur un étroit canapé près de la fenêtre; deux ou trois coussins du Maroc la soulevaient à demi; la couverture vénitienne enveloppait chastement ses pieds; arrangée ainsi, elle pouvait recevoir Paul sans enfreindre les lois de la pudeur anglaise.

Le livre commencé avait glissé à terre de la main distraite d’Alicia; ses prunelles nageaient vaguement sous leurs longs cils et semblaient regarder au delà du monde; elle éprouvait cette lassitude presque voluptueuse qui suit les accès de fièvre, et toute son occupation était de mâcher les fleurs de l’oranger qu’elle ramassait sur sa couverture et dont le parfum amer lui plaisait. N’y a-t-il pas une Vénus mâchant des roses, du Schiavone? Quel gracieux pendant un artiste moderne eût pu faire au tableau du vieux Vénitien en représentant Alicia mordillant des fleurs d’oranger!

Elle pensait à M. d’Aspremont et se demandait si vraiment elle vivrait assez pour être sa femme; non quelle ajoutât foi à l’influence de la jettature, mais elle se sentait envahie malgré elle de pressentiments funèbres: la nuit même, elle avait fait un rêve dont l’impression ne s’était pas dissipée au réveil.

Dans son rêve, elle était couchée, mais éveillée, et dirigeait ses yeux vers la porte de sa chambre, pressentant que quelqu’un allait apparaître.—Après deux ou trois minutes d’attente anxieuse, elle avait vu se dessiner sur le fond sombre qu’encadrait le chambranle de la porte une forme svelte et blanche, qui, d’abord transparente et laissant, comme un léger brouillard, apercevoir les objets à travers elle, avait pris plus de consistance en avançant vers le lit.

L’ombre était vêtue d’une robe de mousseline dont les plis traînaient à terre; de longues spirales de cheveux noirs, à moitié détordues, pleuraient le long de son visage pâle, marqué de deux petites taches roses aux pommettes; la chair du col et de la poitrine était si blanche qu’elle se confondait avec la robe, et qu’on n’eût pu dire où finissait la peau et où commençait l’étoffe; un imperceptible jaseron de Venise cerclait le col mince d’une étroite ligne d’or; la main fluette et veinée de bleu tenait une fleur—une rose-thé—dont les pétales se détachaient et tombaient à terre comme des larmes.

Alicia ne connaissait pas sa mère, morte un an après lui avoir donné le jour; mais bien souvent elle s’était tenue en contemplation devant une miniature dont les couleurs presque évanouies, montrant le ton jaune d’ivoire et pâles comme le souvenir des morts, faisaient songer au portrait d’une ombre plutôt qu’à celui d’une vivante, et elle comprit que cette femme qui entrait ainsi dans la chambre était Nancy Ward,—sa mère.—La robe blanche, le jaseron, la fleur à la main, les cheveux noirs, les joues marbrées de rose, rien n’y manquait,—c’était bien la miniature agrandie, développée, se mouvant avec toute la réalité du rêve.

Une tendresse mélée de terreur faisait palpiter le sein d’Alicia. Elle voulait tendre ses bras à l’ombre, mais ses bras, lourds comme du marbre, ne pouvaient se détacher de la couche sur laquelle ils reposaient. Elle essayait de parler, mais sa langue ne bégayait que des syllabes confuses.

Nancy, après avoir posé la rose-thé sur le guéridon, s’agenouilla près du lit et mit sa tête contre la poitrine d’Alicia, écoutant le souffle des poumons, comptant les battements du cœur; la joue froide de l’ombre causait à la jeune fille, épouvantée de cette auscultation silencieuse, la sensation d’un morceau de glace.

L’apparition se releva, jeta un regard douloureux sur la jeune fille, et, comptant les feuilles de la rose dont quelques pétales encore s’étaient séparés, elle dit: «Il n’y en a plus qu’une.»

Puis le sommeil avait interposé sa gaze noire entre l’ombre et la dormeuse, et tout s’était confondu dans la nuit.

L’âme de sa mère venait-elle l’avertir et la chercher? Que signifiait cette phrase mystérieuse tombée de la bouche de l’ombre:—«Il n’y en a plus qu’une?»—Cette pâle rose effeuillée était-elle le symbole de sa vie? Ce rêve étrange avec ses terreurs gracieuses et son charme effrayant, ce spectre charmant drapé de mousseline et comptant des pétales de fleurs préoccupaient l’imagination de la jeune fille, un nuage de mélancolie flottait sur son beau front, et d’indéfinissables pressentiments l’effleuraient de leurs ailes noires.

Cette branche d’oranger qui secouait sur elle ses fleurs n’avait-elle pas aussi un sens funèbre? les petites étoiles virginales ne devaient donc pas s’épanouir sous son voile de mariée? Attristée et pensive, Alicia retira de ses lèvres la fleur qu’elle mordait; la fleur était jaune et flétrie déjà...

L’heure de la visite de M. d’Aspremont approchait. Miss Ward fit un effort sur elle-même, rasséréna son visage, tourna du doigt les boucles de ses cheveux, rajusta les plis froissés de son écharpe de gaze, et reprit en main son livre pour se donner une contenance.

Paul entra, et miss Ward le reçut d’un air enjoué, ne voulant pas qu’il s’alarmât de la trouver couchée, car il n’eût pas manqué de se croire la cause de sa maladie. La scène qu’il venait d’avoir avec le comte Altavilla donnait à Paul une physionomie irritée et farouche qui fit faire à Vicè le signe conjurateur, mais le sourire affectueux d’Alicia eut bientôt dissipé le nuage.

«Vous n’êtes pas malade sérieusement, je l’espère, dit-il à miss Ward en s’asseyant près d’elle.

—Oh! ce n’est rien, un peu de fatigue seulement: il a fait siroco hier, et ce vent d’Afrique m’accable: mais vous verrez comme je me porterai bien dans notre cottage du Lincolnshire! Maintenant que je suis forte, nous ramerons chacun notre tour sur l’étang!»

En disant ces mots, elle ne put comprimer tout à fait une petite toux convulsive.

M. d’Aspremont pâlit et détourna les yeux.

Le silence régna quelques minutes dans la chambre.

«Paul, je ne vous ai jamais rien donné, reprit Alicia en ôtant de son doigt déjà maigri une bague d’or toute simple; prenez cet anneau, et portez-le en souvenir de moi; vous pourrez peut-être le mettre, car vous avez une main de femme;—adieu! je me sens lasse et je voudrais essayer de dormir; venez me voir demain.»

Paul se retira navré; les efforts d’Alicia pour cacher sa souffrance avaient été inutiles; il aimait éperdument miss Ward, et il la tuait! cette bague qu’elle venait de lui donner, n’était-ce pas un anneau de fiançailles pour l’autre vie?

Il errait sur le rivage à demi fou, rêvant de fuir, de s’aller jeter dans un couvent de trappistes et d’y attendre la mort assis sur son cercueil, sans jamais relever le capuchon de son froc. Il se trouvait ingrat et lâche de ne pas sacrifier son amour et d’abuser ainsi de l’héroïsme d’Alicia: car elle n’ignorait rien, elle savait qu’il n’était qu’un jettatore, comme l’affirmait le comte Altavilla, et, prise d’une angélique pitié, elle ne le repoussait pas!

«Oui, se disait-il, ce Napolitain, ce beau comte qu’elle dédaigne, est véritablement amoureux. Sa passion fait honte à la mienne: pour sauver Alicia, il n’a pas craint de m’attaquer, de me provoquer, moi, un jettatore, c’est-à-dire, dans ses idées, un être aussi redoutable qu’un démon. Tout en me parlant, il jouait avec ses amulettes, et le regard de ce duelliste célèbre qui a couché trois hommes sur le carreau, se baissait devant le mien!»

Rentré à l’hôtel de Rome, Paul écrivit quelques lettres, fit un testament par lequel il laissait à miss Alicia Ward tout ce qu’il possédait, sauf un legs pour Paddy, et prit les dispositions indispensables à un galant homme qui doit avoir un duel à mort le lendemain.

Il ouvrit les boîtes de palissandre où ses armes étaient renfermées dans les compartiments garnis de serge verte, remua épées, pistolets, couteaux de chasse, et trouva enfin deux stylets corses parfaitement pareils qu’il avait achetés pour en faire don à des amis.

C’étaient deux lames de pur acier, épaisses près du manche, tranchantes des deux côtés vers la pointe, damasquinées, curieusement terribles et montées avec soin. Paul choisit aussi trois foulards et fit du tout un paquet.

Puis il prévint Scazziga de se tenir prêt de grand matin pour une excursion dans la campagne.

«Oh! dit-il, en se jetant tout habillé sur son lit, Dieu fasse que ce combat me soit fatal! Si j’avais le bonheur d’être tué,—Alicia vivrait!»

XIII

Pompeï, la ville morte, ne s’éveille pas le matin comme les cités vivantes, et quoiqu’elle ait rejeté à demi le drap de cendre qui la couvrait depuis tant de siècles, même quand la nuit s’efface, elle reste endormie sur sa couche funèbre.

Les touristes de toutes nations qui la visitent pendant le jour sont à cette heure encore étendus dans leur lit, tout moulus des fatigues de leurs excursions, et l’aurore, en se levant sur les décombres de la ville-momie, n’y éclaire pas un seul visage humain. Les lézards seuls, en frétillant de la queue, rampent le long des murs, filent sur les mosaïques disjointes, sans s’inquiéter du cave canem inscrit au seuil des maisons désertes, et saluent joyeusement les premiers rayons du soleil. Ce sont les habitants qui ont succédé aux citoyens antiques, et il semble que Pompeï n’ait été exhumée que pour eux.

C’est un spectacle étrange de voir à la lueur azurée et rose du matin ce cadavre de ville saisie au milieu de ses plaisirs, de ses travaux et de sa civilisation, et qui n’a pas subi la dissolution lente des ruines ordinaires; on croit involontairement que les propriétaires de ces maisons conservées dans leurs moindres détails vont sortir de leurs demeures avec leurs habits grecs ou romains; les chars, dont on aperçoit les ornières sur les dalles, se remettre à rouler; les buveurs entrer dans ces thermopoles où la marque des tasses est encore empreinte sur le marbre du comptoir.—On marche comme dans un rêve au milieu du passé; on lit en lettres rouges, à l’angle des rues, l’affiche du spectacle du jour!—seulement le jour est passé depuis plus de dix-sept siècles.—Aux clartés naissantes de l’aube, les danseuses peintes sur les murs semblent agiter leurs crotales, et du bout de leur pied blanc soulever comme une écume rose le bord de leur draperie, croyant sans doute que les lampadaires se rallument pour les orgies du triclinium; les Vénus, les Satyres, les figures héroïques ou grotesques, animées d’un rayon, essayent de remplacer les habitants disparus, et de faire à la cité morte une population peinte. Les ombres colorées tremblent le long des parois, et l’esprit peut quelques minutes se prêter à l’illusion d’une fantasmagorie antique. Mais ce jour-là, au grand effroi des lézards, la sérénité matinale de Pompeï fut troublée par un visiteur étrange: une voiture s’arrêta à l’entrée de la voie des Tombeaux; Paul en descendit et se dirigea à pied vers le lieu du rendez-vous.

Il était en avance, et, bien qu’il dût être préoccupé d’autre chose que d’archéologie, il ne pouvait s’empêcher, tout en marchant, de remarquer mille petits détails qu’il n’eût peut-être pas aperçus dans une situation habituelle. Les sens que ne surveille plus l’âme, et qui s’exercent alors pour leur compte, ont quelquefois une lucidité singulière. Des condamnés à mort, en allant au supplice, distinguent une petite fleur entre les fentes du pavé, un numéro au bouton d’un uniforme, une faute d’orthographe sur une enseigne, ou toute autre circonstance puérile qui prend pour eux une importance énorme.—M. d’Aspremont passa devant la villa de Diomède, le sépulcre de Mammia, les hémicycles funéraires, la porte antique de la cité, les maisons et les boutiques qui bordent la voie Consulaire, presque sans y jeter les yeux, et pourtant des images colorées et vives de ces monuments arrivaient à son cerveau avec une netteté parfaite; il voyait tout, et les colonnes cannelées enduites à mi-hauteur de stuc rouge ou jaune, et les peintures à fresque, et les inscriptions tracées sur les murailles; une annonce de location à la rubrique s’était même écrite si profondément dans sa mémoire, que ses lèvres en répétaient machinalement les mots latins sans y attacher aucune espèce de sens.

Était-ce donc la pensée du combat qui absorbait Paul à ce point? Nullement, il n’y songeait même pas; son esprit était ailleurs:—Dans le parloir de Richmond. Il tendait au commodore sa lettre de recommandation, et miss Ward le regardait à la dérobée; elle avait une robe blanche, et des fleurs de jasmin étoilaient ses cheveux. Qu’elle était jeune, belle et vivace... alors!

Les bains antiques sont au bout de la voie Consulaire, près de la rue de la Fortune; M. d’Aspremont n’eut pas de peine à les trouver. Il entra dans la salle voûtée qu’entoure une rangée de niches formées par des atlas de terre cuite, supportant une architrave ornée d’enfants et de feuillages. Les revêtements de marbre, les mosaïques, les trépieds de bronze ont disparu. Il ne reste plus de l’ancienne splendeur que les atlas d’argile et des murailles nues comme celles d’un tombeau; un jour vague provenant d’une petite fenêtre ronde qui découpe en disque le bleu du ciel, glisse en tremblant sur les dalles rompues du pavé.

C’était là que les femmes de Pompeï venaient, après le bain, sécher leurs beaux corps humides, rajuster leurs coiffures, reprendre leurs tuniques et se sourire dans le cuivre bruni des miroirs. Une scène d’un genre bien différent allait s’y passer, et le sang devait couler sur le sol où ruisselaient jadis les parfums.

Quelques instants après, le comte Altavilla parut: il tenait à la main une boîte à pistolets, et sous le bras deux épées, car il ne pouvait croire que les conditions proposées par M. Paul d’Aspremont fussent sérieuses; il n’y avait vu qu’une raillerie méphistophélique, un sarcasme infernal.

«Pourquoi faire ces pistolets et ces épées, comte? dit Paul en voyant cette panoplie; n’étions-nous pas convenus d’un autre mode de combat?

—Sans doute; mais je pensais que vous changeriez peut-être d’avis; on ne s’est jamais battu de cette façon.

—Notre adresse fût-elle égale, ma position me donne sur vous trop d’avantages, répondit Paul avec un sourire amer; je n’en veux pas abuser. Voilà des stylets que j’ai apportés; examinez-les; ils sont parfaitement pareils; voici des foulards pour nous bander les yeux.—Voyez, ils sont épais, et mon regard n’en pourra percer le tissu.»

Le comte Altavilla fit un signe d’acquiescement.

«Nous n’avons pas de témoins, dit Paul, et l’un de nous ne doit pas sortir vivant de cette cave. Écrivons chacun un billet attestant la loyauté du combat; le vainqueur le placera sur la poitrine du mort.

—Bonne précaution!» répondit avec un sourire le Napolitain en traçant quelques lignes sur une feuille du carnet de Paul qui remplit à son tour la même formalité.

Cela fait, les adversaires mirent bas leurs habits, se bandèrent les yeux, s’armèrent de leurs stylets, et saisirent chacun par une extrémité le mouchoir, trait d’union terrible entre leurs haines.

—Êtes-vous prêt? dit M. d’Aspremont au comte Altavilla.

—Oui,» répondit le Napolitain d’une voix parfaitement calme.

Don Felipe Altavilla était d’une bravoure éprouvée, il ne redoutait au monde que la jettature, et ce combat aveugle, qui eût fait frissonner tout autre d’épouvante, ne lui causait pas le moindre trouble; il ne faisait ainsi que jouer sa vie à pile ou face, et n’avait pas le désagrément de voir l’œil fauve de son adversaire darder sur lui son regard jaune.

Les deux combattants brandirent leurs couteaux, et le mouchoir qui les reliait l’un à l’autre dans ces épaisses ténèbres se tendit fortement. Par un mouvement instinctif, Paul et le comte avaient rejeté leur torse en arrière, seule parade possible dans cet étrange duel; leurs bras retombèrent sans avoir atteint autre chose que le vide.

Cette lutte obscure, où chacun pressentait la mort sans la voir venir, avait un caractère horrible. Farouches et silencieux, les deux adversaires reculaient, tournaient, sautaient, se heurtaient quelquefois, manquant ou dépassant le but; on n’entendait que le trépignement de leurs pieds et le souffle haletant de leurs poitrines.

Une fois Altavilla sentit la pointe de son stylet rencontrer quelque chose; il s’arrêta croyant avoir tué son rival, et attendit la chute du corps:—il n’avait frappé que la muraille!

«Pardieu! je croyais bien vous avoir percé de part en part, dit-il en se remettant en garde.

—Ne parlez pas, dit Paul, votre voix me guide.»

Et le combat recommença.

Tout à coup les deux adversaires se sentirent détachés.—Un coup du stylet de Paul avait tranché le foulard.

«Trêve! cria le Napolitain; nous ne nous tenons plus, le mouchoir est coupé.

—Qu’importe! continuons,» dit Paul.

Un silence morne s’établit. En loyaux ennemis, ni M. d’Aspremont ni le comte ne voulaient profiter des indications données par leur échange de paroles.—Ils firent quelques pas pour se dérouter, et se remirent à se chercher dans l’ombre.

Le pied de M. d’Aspremont déplaça une petite pierre; ce léger choc révéla au Napolitain, agitant son couteau au hasard, dans quel sens il devait marcher. Se ramassant sur ses jarrets pour avoir plus d’élan, Altavilla s’élança d’un bond de tigre et rencontra le stylet de M. d’Aspremont.

Paul toucha la pointe de son arme et la sentit mouillée... des pas incertains résonnèrent lourdement sur les dalles; un soupir oppressé se fit entendre et un corps tomba tout d’une pièce à terre.

Pénétré d’horreur, Paul abattit le bandeau qui lui couvrait les yeux, et il vit le comte Altavilla pâle, immobile, étendu sur le dos et la chemise tachée à l’endroit du cœur d’une large plaque rouge.

Le beau Napolitain était mort!

M. d’Aspremont mit sur la poitrine d’Altavilla le billet qui attestait la loyauté du duel, et sortit des bains antiques plus pâle au grand jour qu’au clair de lune le criminel que Prud’hon fait poursuivre par les Erynnis vengeresses.

XIV

Vers deux heures de l’après-midi, une bande de touristes anglais, guidée par un cicerone, visitait les ruines de Pompeï; la tribu insulaire, composée du père, de la mère, de trois grandes filles, de deux petits garçons et d’un cousin, avait déjà parcouru d’un œil glauque et froid, où se lisait ce profond ennui qui caractérise la race britannique, l’amphithéâtre, le théâtre de tragédie et de chant, si curieusement juxtaposés; le quartier militaire, crayonné de caricatures par l’oisiveté du corps de garde; le Forum, surpris au milieu d’une réparation, la basilique, les temples de Vénus et de Jupiter, le Panthéon et les boutiques qui les bordent. Tous suivaient en silence dans leur Murray les explications bavardes du cicerone et jetaient à peine un regard sur les colonnes, les fragments de statues, les mosaïques, les fresques et les inscriptions.

Ils arrivèrent enfin aux bains antiques, découverts en 1824, comme le guide le leur faisait remarquer. «Ici étaient les étuves, là le four à chauffer l’eau, plus loin la salle à température modérée;» ces détails donnés en patois napolitain mélangé de quelques désinences anglaises paraissaient intéresser médiocrement les visiteurs, qui déjà opéraient une volte-face pour se retirer, lorsque miss Ethelwina, l’aînée des demoiselles, jeune personne aux cheveux blonds filasse, et à la peau truitée de taches de rousseur, fit deux pas en arrière, d’un air moitié choqué, moitié effrayé, et s’écria: «Un homme!

—Ce sera sans doute quelque ouvrier des fouilles à qui l’endroit aura paru propice pour faire la sieste; il y a sous cette voûte de la fraîcheur et de l’ombre: n’ayez aucune crainte, mademoiselle, dit le guide en poussant du pied le corps étendu à terre. Holà! réveille-toi, fainéant, et laisse passer Leurs Seigneuries.»

Le prétendu dormeur ne bougea pas.

«Ce n’est pas un homme endormi, c’est un mort,» dit un des jeunes garçons, qui, vu sa petite taille, démêlait mieux dans l’ombre l’aspect du cadavre.

Le cicerone se baissa sur le corps et se releva brusquement, les traits bouleversés.

«Un homme assassiné! s’écria-t-il.

—Oh! c’est vraiment désagréable de se trouver en présence de tels objets; écartez-vous, Ethelwina, Kitty, Bess, dit mistress Bracebridge, il ne convient pas à de jeunes personnes bien élevées de regarder un spectacle si impropre. Il n’y a donc pas de police dans ce pays-ci! Le coroner aurait dû relever le corps.

«Un papier! fit laconiquement le cousin, roide, long et embarrassé de sa personne comme le laird de Dumbidike de la Prison d’Édimbourg.

—En effet, dit le guide en prenant le billet placé sur la poitrine d’Altavilla, un papier avec quelques lignes d’écriture.

—Lisez, dirent en chœur les insulaires, dont la curiosité était surexcitée.

«Qu’on ne recherche ni n’inquiète personne pour ma mort. Si l’on trouve ce billet sur ma blessure, j’aurai succombé dans un duel loyal.

«Signé Felipe, comte d’Altavilla

—C’était un homme comme il faut; quel dommage! soupira mistress Bracebridge, que la qualité de comte du mort impressionnait.

—Et un joli garçon, murmura tout bas Ethelwina, la demoiselle aux taches de rousseur.

—Tu ne te plaindras plus, dit Bess à Kitty, du manque d’imprévu dans les voyages: nous n’avons pas, il est vrai, été arrêtés par des brigands sur la route de Terracine à Fondi; mais un jeune seigneur percé d’un coup de stylet dans les ruines de Pompeï, voilà une aventure. Il y a sans doute là-dessous une rivalité d’amour;—au moins nous aurons quelque chose d’italien, de pittoresque et de romantique à raconter à nos amies. Je ferai de la scène un dessin sur mon album, et tu joindras au croquis des stances mystérieuses dans le goût de Byron.

—C’est égal, fit le guide, le coup est bien donné, de bas en haut, dans toutes les règles; il n’y a rien à dire.»

Telle fut l’oraison funèbre du comte Altavilla.

Quelques ouvriers, prévenus par le cicerone, allèrent chercher la justice, et le corps du pauvre Altavilla fut reporté à son château, près de Salerne.

Quant à M. d’Aspremont, il avait regagné sa voiture, les yeux ouverts comme un somnambule et ne voyant rien. On eût dit une statue qui marchait. Quoiqu’il eût éprouvé à la vue du cadavre cette horreur religieuse qu’inspire la mort, il ne se sentait pas coupable, et le remords n’entrait pour rien dans son désespoir. Provoqué de manière à ne pouvoir refuser, il n’avait accepté ce duel qu’avec l’espérance d’y laisser une vie désormais odieuse. Doué d’un regard funeste, il avait voulu un combat aveugle pour que la fatalité seule fût responsable. Sa main même n’avait pas frappé; son ennemi s’était enferré! Il plaignait le comte Altavilla comme s’il eût été étranger à sa mort. «C’est mon stylet qui l’a tué, se disait-il, mais si je l’avais regardé dans un bal, un lustre se fût détaché du plafond et lui eût fendu la tête. Je suis innocent comme la foudre, comme l’avalanche, comme le mancenillier, comme toutes les forces destructives et inconscientes. Jamais ma volonté ne fut malfaisante, mon cœur n’est qu’amour et bienveillance, mais je sais que je suis nuisible. Le tonnerre ne sait pas qu’il tue; moi, homme, créature intelligente, n’ai-je pas un devoir sévère à remplir vis-à-vis de moi-même? je dois me citer à mon propre tribunal et m’interroger. Puis-je rester sur cette terre où je ne cause que des malheurs? Dieu me damnerait-il si je me tuais par amour pour mes semblables? Question terrible et profonde que je n’ose résoudre; il me semble que, dans la position où je suis, la mort volontaire est excusable. Mais si je me trompais? pendant l’éternité, je serais privé de la vue d’Alicia, qu’alors je pourrais regarder sans lui nuire, car les yeux de l’âme n’ont pas le fascino.—C’est une chance que je ne veux pas courir.»

Une idée subite traversa le cerveau du malheureux jettatore et interrompit son monologue intérieur. Ses traits se détendirent; la sérénité immuable qui suit les grandes résolutions dérida son front pâle: il avait pris un parti suprême.

«Soyez condamnés, mes yeux, puisque vous êtes meurtriers; mais, avant de vous fermer pour toujours, saturez-vous de lumière, contemplez le soleil, le ciel bleu, la mer immense, les chaînes azurées de montagnes, les arbres verdoyants, les horizons indéfinis, les colonnades des palais, la cabane du pêcheur, les îles lointaines du golfe, la voile blanche rasant l’abîme, le Vésuve, avec son aigrette de fumée; regardez, pour vous en souvenir, tous ces aspects charmants que vous ne verrez plus; étudiez chaque forme et chaque couleur, donnez-vous une dernière fête. Pour aujourd’hui, funestes ou non, vous pouvez vous arrêter sur tout; enivrez-vous du splendide spectacle de la création! Allez, voyez, promenez-vous. Le rideau va tomber entre vous et le décor de l’univers!»

La voiture, en ce moment, longeait le rivage; la baie radieuse étincelait, le ciel semblait taillé dans un seul saphir; une splendeur de beauté revêtait toutes choses.

Paul dit à Scazziga d’arrêter; il descendit, s’assit sur une roche et regarda longtemps, longtemps, longtemps, comme s’il eût voulu accaparer l’infini. Ses yeux se noyaient dans l’espace et la lumière, se renversaient comme en extase, s’imprégnaient de lueurs, s’imbibaient de soleil! La nuit qui allait suivre ne devait pas avoir d’aurore pour lui.

S’arrachant à cette contemplation silencieuse, M. d’Aspremont remonta en voiture et se rendit chez miss Alicia Ward.

Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la salle basse que nous avons déjà décrite. Paul se plaça en face d’elle, et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi qu’il le faisait depuis qu’il avait acquis la conscience de sa jettature.

La beauté si parfaite d’Alicia se spiritualisait par la souffrance: la femme avait presque disparu pour faire place à l’ange: ses chairs étaient transparentes, éthérées, lumineuses; on apercevait l’âme à travers comme une lueur dans une lampe d’albâtre. Ses yeux avaient l’infini du ciel et la scintillation de l’étoile; à peine si la vie mettait sa signature rouge dans l’incarnat de ses lèvres.

Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant une rose, lorsqu’elle vit les regards de son fiancé l’envelopper d’une longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux premiers jours, et elle tendit à M. d’Aspremont, qui la garda, sa petite main pâle et fluette.

«Je ne vous fais donc plus peur? dit-elle avec une douce moquerie à Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle.

—Oh! laissez-moi vous regarder, répondit M. d’Aspremont d’un ton de voix singulier en s’agenouillant près du canapé; laissez-moi m’enivrer de cette beauté ineffable!» et il contemplait avidement les cheveux lustrés et noirs d’Alicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses yeux d’un bleu noir comme l’azur d’une belle nuit, son nez d’une coupe si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait faire un portrait de mémoire; il se rassasiait de l’aspect adoré, il se faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les contours.

Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle; sa vie s’exaltait et s’évanouissait; elle rougissait et pâlissait, devenait froide, puis brûlante.—Une minute de plus, et l’âme l’eût quittée.

Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles d’Alicia.

«Maintenant mes yeux peuvent s’éteindre, je la verrai toujours dans mon cœur,» dit Paul en se relevant.

Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil,—le dernier qu’il dût contempler,—M. d’Aspremont, en rentrant à l’hôtel de Rome, se fit apporter un réchaud et du charbon.

«Veut-il s’asphyxier? dit en lui-même Vergilio Falsacappa en remettant à Paddy ce qu’il lui demandait de la part de son maître; c’est ce qu’il pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore!»

Le fiancé d’Alicia ouvrit la fenêtre, contrairement à la conjecture de Falsacappa, alluma les charbons, y plongea la lame d’un poignard et attendit que le fer devînt rouge.

La mince lame, parmi les braises incandescentes, arriva bientôt au rouge blanc; Paul, comme pour prendre congé de lui-même, s’accouda sur la cheminée en face d’un grand miroir où se projetait la clarté d’un flambeau à plusieurs bougies; il regarda cette espèce de spectre qui était lui, cette enveloppe de sa pensée qu’il ne devait plus apercevoir, avec une curiosité mélancolique: «Adieu, fantôme pâle que je promène depuis tant d’années à travers la vie, forme manquée et sinistre où la beauté se mêle à l’horreur, argile scellée au front d’un cachet fatal, masque convulsé d’une âme douce et tendre! tu vas disparaître à jamais pour moi: vivant, je te plonge dans les ténèbres éternelles, et bientôt je t’aurai oublié comme le rêve d’une nuit d’orage. Tu auras beau dire, misérable corps, à ma volonté inflexible: «Hubert, Hubert, mes pauvres yeux!» tu ne l’attendriras point. Allons, à l’œuvre, victime et bourreau!» Et il s’éloigna de la cheminée pour s’asseoir sur le bord de son lit.

Il aviva de son souffle les charbons du réchaud posé sur un guéridon voisin, et saisit par le manche la lame d’où s’échappaient en pétillant de blanches étincelles.

A ce moment suprême, quelle que fût sa résolution, M. d’Aspremont sentit comme une défaillance: une sueur froide baigna ses tempes; mais il domina bien vite cette hésitation purement physique et approcha de ses yeux le fer brûlant.

Une douleur aiguë, lancinante, intolérable, faillit lui arracher un cri; il lui sembla que deux jets de plomb fondu lui pénétraient par les prunelles jusqu’au fond du crâne; il laissa échapper le poignard, qui roula par terre et fit une marque brune sur le parquet.

Une ombre épaisse, opaque, auprès de laquelle la nuit la plus sombre est un jour splendide, l’encapuchonnait de son voile noir; il tourna la tête vers la cheminée sur laquelle devaient brûler encore les bougies; il ne vit que des ténèbres denses, impénétrables, où ne tremblaient même pas ces vagues lueurs que les voyants perçoivent encore, les paupières fermées, lorsqu’ils sont en face d’une lumière.—Le sacrifice était consommé!

«Maintenant, dit Paul, noble et charmante créature, je pourrai devenir ton mari sans être un assassin. Tu ne dépériras plus héroïquement sous mon regard funeste: tu reprendras ta belle santé; hélas! je ne t’apercevrai plus, mais ton image céleste rayonnera d’un éclat immortel dans mon souvenir; je te verrai avec l’œil de l’âme, j’entendrai ta voix plus harmonieuse que la plus suave musique, je sentirai l’air déplacé par les mouvements, je saisirai le frisson soyeux de ta robe, l’imperceptible craquement de ton brodequin, j’aspirerai le parfum léger qui émane de toi et te fait comme une atmosphère. Quelquefois tu laisseras ta main entre les miennes pour me convaincre de ta présence, tu daigneras guider ton pauvre aveugle lorsque son pied hésitera sur son chemin obscur; tu lui liras les poëtes, tu lui raconteras les tableaux et les statues. Par ta parole, tu lui rendras l’univers évanoui; tu seras sa seule pensée, son seul rêve; privé de la distraction des choses et de l’éblouissement de la lumière, son âme volera vers toi d’une aile infatigable!

«Je ne regrette rien, puisque tu es sauvée: qu’ai-je perdu, en effet? le spectacle monotone des saisons et des jours, la vue des décorations plus ou moins pittoresques où se déroulent les cent actes divers de la triste comédie humaine.—La terre, le ciel, les eaux, les montagnes, les arbres, les fleurs: vaines apparences, redites fastidieuses, formes toujours les mêmes! Quand on a l’amour, on possède le vrai soleil, la clarté qui ne s’éteint pas!»

Ainsi parlait, dans son monologue intérieur, le malheureux Paul d’Aspremont, tout enfiévré d’une exaltation lyrique où se mêlait parfois le délire de la souffrance.

Peu à peu ses douleurs s’apaisèrent; il tomba dans ce sommeil noir, frère de la mort et consolateur comme elle.

Le jour, en pénétrant dans la chambre, ne le réveilla pas.—Midi et minuit devaient désormais, pour lui, avoir la même couleur; mais les cloches tintant l’Angelus à joyeuses volées bourdonnaient vaguement à travers son sommeil, et, peu à peu devenant plus distinctes, le tirèrent de son assoupissement.

Il souleva ses paupières, et, avant que son âme endormie encore se fût souvenue, il eut une sensation horrible. Ses yeux s’ouvraient sur le vide, sur le noir, sur le néant, comme si, enterré vivant, il se fût réveillé de léthargie dans un cercueil; mais il se remit bien vite. N’en serait-il pas toujours ainsi? ne devait-il point passer, chaque matin, des ténèbres du sommeil aux ténèbres de la veille?

Il chercha à tâtons le cordon de la sonnette.

Paddy accourut.

Comme il manifestait son étonnement de voir son maître se lever avec les mouvements incertains d’un aveugle:

«J’ai commis l’imprudence de dormir la fenêtre ouverte, lui dit Paul, pour couper court à toute explication, et je crois que j’ai attrapé une goutte sereine, mais cela se passera; conduis-moi à mon fauteuil et mets près de moi un verre d’eau fraîche.»

Paddy, qui avait une discrétion tout anglaise, ne fit aucune remarque, exécuta les ordres de son maître et se retira.

Resté seul, Paul trempa son mouchoir dans l’eau froide, et le tint sur ses yeux pour amortir l’ardeur causée par la brûlure.

Laissons M. d’Aspremont dans son immobilité douloureuse et occupons-nous un peu des autres personnages de notre histoire.

La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla s’était promptement répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus extravagantes les unes que les autres. L’habileté du comte à l’escrime était célèbre; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de cette école napolitaine si redoutable sur le terrain; il avait tué trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée était si bien établie en ce genre, qu’il ne se battait plus. Les duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si quelqu’un de ces rodomonts eût tué Altavilla, il n’eût pas manqué de se faire honneur d’une telle victoire. Restait la supposition d’un assassinat, qu’écartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On contesta d’abord l’authenticité de l’écriture; mais la main du comte fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second stylet échappé sans doute de sa main défaillante: mais si le combat avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets qu’on reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara qu’il avait amené son maître à Pompeï, avec ordre de s’en retourner si au bout d’une heure il ne reparaissait pas?

C’était à s’y perdre.

Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en mémoire l’entretien mystérieux qu’Altavilla avait eu avec lui au sujet d’Alicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque lutte horrible et désespérée où M. d’Aspremont devait se trouver mêlé volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle n’hésitait pas à attribuer la mort du beau comte au vilain jettatore, et en cela sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. d’Aspremont avait fait sa visite à miss Ward à l’heure accoutumée, et rien dans sa contenance ne trahissait l’émotion d’un drame terrible, il paraissait même plus calme qu’à l’ordinaire.

Cette mort fut cachée à miss Ward, dont l’état devenait inquiétant, sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de maladie bien caractérisée: c’était comme une sorte d’évanouissement de la vie, de palpitation de l’âme battant des ailes pour prendre son vol, de suffocation d’oiseau sous la machine pneumatique, plutôt qu’un mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel; la beauté d’Alicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour elle; on se la figurait planant dans la lumière d’or du Paradis, et le petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de l’art gothique.

M. d’Aspremont ne vint pas ce jour-là: pour cacher son sacrifice, il ne voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant d’attribuer sa brusque cécité à une tout autre cause.

Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche, guidé par son groom Paddy.

La voiture s’arrêta comme d’habitude à la porte en claire-voie. L’aveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied, s’engagea dans l’allée connue. Vicè n’était pas accourue selon sa coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de la porte; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la respiration d’une maison vivante ne parvenait à l’oreille attentive de Paul; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans l’habitation, que l’on eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre, même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle.

Les branches qu’il ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir comme des bras suppliants et l’empêcher d’aller plus loin. Les lauriers lui barraient le passage; les rosiers s’accrochaient à ses habits, les lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue muette: «Malheureux! que viens-tu faire ici, ne force pas les obstacles que je t’oppose, va-t’en!» Mais Paul n’écoutait pas, et tourmenté de pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de la maison.

Déchiré et meurtri par les branches irritées, il arriva enfin au bout de l’allée. Une bouffée d’air libre le frappa au visage, et il continua sa route les mains tendues en avant.

Il rencontra le mur et trouva la porte en tâtonnant.

Il entra; nulle voix amicale ne lui donna la bienvenue. N’entendant aucun son qui pût le guider, il resta quelques minutes hésitant sur le seuil. Une senteur d’éther, une exhalaison d’aromates, une odeur de cire en combustion, tous les vagues parfums des chambres mortuaires saisirent l’odorat de l’aveugle pantelant d’épouvante; une idée affreuse se présenta à son esprit, et il pénétra dans la chambre.

Après quelques pas, il heurta quelque chose qui tomba avec grand bruit; il se baissa et reconnut au toucher que c’était un chandelier de métal pareil aux flambeaux d’église et portant un long cierge.

Éperdu, il poursuivit sa route à travers l’obscurité. Il lui sembla entendre une voix qui murmurait tout bas des prières; il fit un pas encore, et ses mains rencontrèrent le bord d’un lit; il se pencha, et ses doigts tremblants effleurèrent d’abord un corps immobile et droit sous une fine tunique; puis une couronne de roses et un visage pur et froid comme le marbre.

C’était Alicia allongée sur sa couche funèbre.

«Morte! s’écria Paul avec un râle étranglé! morte! et c’est moi qui l’ai tuée!»

Le commodore, glacé d’horreur, avait vu ce fantôme aux yeux éteints entrer en chancelant, errer au hasard et se heurter au lit de mort de sa nièce: il avait tout compris. La grandeur de ce sacrifice inutile fit jaillir deux larmes des yeux rougis du vieillard, qui croyait bien ne plus pouvoir pleurer.

Paul se précipita à genoux près du lit et couvrit de baisers la main glacée d’Alicia; les sanglots secouaient son corps par saccades convulsives. Sa douleur attendrit même la féroce Vicè, qui se tenait silencieuse et sombre contre la muraille, veillant le dernier sommeil de sa maîtresse.

Quand ces adieux muets furent terminés, M. d’Aspremont se releva et se dirigea vers la porte, roide, tout d’une pièce, comme un automate mû par des ressorts; ses yeux ouverts et fixes, aux prunelles atones, avaient une expression surnaturelle; quoique aveugles, on aurait dit qu’ils voyaient. Il traversa le jardin d’un pas lourd comme celui des apparitions de marbre, sortit dans la campagne et marcha devant lui, dérangeant les pierres du pied, trébuchant quelquefois, prêtant l’oreille comme pour saisir un bruit dans le lointain, mais avançant toujours.

La grande voix de la mer résonnait de plus en plus distincte; les vagues, soulevées par un vent d’orage, se brisaient sur la rive avec des sanglots immenses, expression de douleurs inconnues, et gonflaient, sous les plis de l’écume, leurs poitrines désespérées; des millions de larmes amères ruisselaient sur les roches, et les goëlands inquiets poussaient des cris plaintifs.

Paul arriva bientôt au bord d’une roche qui surplombait. Le fracas des flots, la pluie salée que la rafale arrachait aux vagues et lui jetait au visage auraient dû l’avertir du danger; il n’en tint aucun compte; un sourire étrange crispa ses lèvres pâles, et il continua sa marche sinistre, quoique sentant le vide sous son pied suspendu.

Il tomba; une vague monstrueuse le saisit, le tordit quelques instants dans sa volute et l’engloutit.

La tempête éclata alors avec furie: les lames assaillirent la plage en files pressées, comme des guerriers montant à l’assaut, et lançant à cinquante pieds en l’air des fumées d’écume; les nuages noirs se lézardèrent comme des murailles d’enfer, laissant apercevoir par leurs fissures l’ardente fournaise des éclairs; des lueurs sulfureuses, aveuglantes, illuminèrent l’étendue; le sommet du Vésuve rougit, et un panache de vapeur sombre, que le vent rabattait, ondula au front du volcan. Les barques amarrées se choquèrent avec des bruits lugubres, et les cordages trop tendus se plaignirent douloureusement. Bientôt la pluie tomba en faisant siffler ses hachures comme des flèches,—on eût dit que le chaos voulait reprendre la nature et en confondre de nouveau les éléments.

Le corps de M. Paul d’Aspremont ne fut jamais retrouvé, quelques recherches que fît faire le commodore.

Un cercueil de bois d’ébène à fermoirs et à poignées d’argent, doublé de satin capitonné, et tel enfin que celui dont miss Clarisse Harlowe recommande les détails avec une grâce si touchante «à monsieur le menuisier,» fut embarqué à bord d’un yacht par les soins du commodore, et placé dans la sépulture de famille du cottage du Lincolnshire. Il contenait la dépouille terrestre d’Alicia Ward, belle jusque dans la mort.

Quant au commodore, un changement remarquable s’est opéré dans sa personne. Son glorieux embonpoint a disparu. Il ne met plus de rhum dans son thé, mange du bout des dents, dit à peine deux paroles en un jour, le contraste de ses favoris blancs et de sa face cramoisie n’existe plus,—le commodore est devenu pâle!