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Rome

Chapter 15: XIII
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About This Book

A French clergyman arrives in Rome and wanders through its modern boulevards and ancient ruins, his impressions shifting between dazzling sunlight and cold shadows; the narrative follows his observations of monuments and neighborhoods while he wrestles with spiritual doubts and hopes for a renewed, humane religion freed from ritual. Encounters and memories, including a disillusioning pilgrimage experience, prompt him to imagine a future reconciliation of peoples and an expanded charity replacing superstition. The work interweaves vivid city topography, psychological introspection, and polemical reflections on faith, ritual, and social change.

Dans l'ébranlement douloureux de son ancien rêve d'une Rome évangélique et universelle, il venait de prononcer ce souhait d'une nouvelle fortune pour l'éternelle cité, avec une si vive, si profonde émotion, que Prada ne put s'empêcher de répondre:

—Je vous remercie, vous faites là un vœu qui est dans le cœur de tout bon Italien.

Mais sa voix s'étrangla. Pendant qu'il regardait Celia et Attilio, qui causaient en se souriant, il venait d'apercevoir Benedetta et Dario, qui les rejoignaient, avec le même sourire d'immense bonheur. Et, lorsque les deux couples furent réunis, si éclatants, si triomphants de vie heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester là, de les voir et de souffrir.

—J'ai une soif à crever, dit-il brutalement. Venez donc au buffet boire quelque chose.

Et il manœuvra pour se glisser derrière la foule, le long des fenêtres, de manière à ne pas être remarqué, en gagnant la porte de la salle des Antiques, à l'extrémité de la galerie.

Comme Pierre le suivait, un flot de monde les sépara, et le prêtre se trouva porté vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement. Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle était en extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beauté, joignant devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la Madone.

—Oh! monsieur l'abbé, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre, plus belle que le soleil, la lune et les étoiles!... Si tu savais, chérie, ça m'en donne un frisson, de te voir belle à ce point, belle comme le bonheur, belle comme l'amour!

Benedetta se mit à rire, pendant que les deux jeunes gens s'égayaient.

—Tu es aussi belle que moi, chérie... C'est parce que nous sommes heureuses que nous sommes belles.

Celia répéta doucement:

—Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir où tu me disais que ça ne réussissait guère, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous les marions, et nous sommes si heureux pourtant!

—Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as répondu, ce même soir, il suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde!

Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, où était installé le buffet, il y retrouva Prada debout, cloué là, immobilisé, s'emplissant quand même les yeux de l'atroce spectacle qu'il voulait fuir. Il avait dû se retourner, voir, voir encore. Et ce fut ainsi qu'il assista, le cœur saignant, à la reprise des danses, la première figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'éclat de ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient vis-à-vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de jeunesse et de joie, dansant dans la clarté blanche, dans le luxe et dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchèrent, s'intéressèrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse s'épandit de tous les cœurs.

—Je crève de soif, venez donc! répéta Prada, qui put enfin s'arracher à sa torture.

Il se fit servir un verre de limonade glacée, il l'avala d'un trait, de l'air goulu d'un fiévreux qui jamais plus n'apaisera le feu intérieur dont il est brûlé.

Cette salle des Antiques était une vaste pièce, dallée d'une mosaïque, décorée de stuc, où se trouvait, le long des murs, une célèbre collection de vases, de bas-reliefs, de statues. Les marbres dominaient, il y avait là pourtant quelques bronzes, entre autres un gladiateur mourant, d'une beauté incomparable. Mais la merveille était la fameuse Vénus, un pendant à la Vénus du Capitole, plus fine, plus souple, le bras gauche détendu, en un geste de voluptueux abandon. Ce soir-là, un puissant réflecteur électrique jetait sur elle une éblouissante clarté d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudité, semblait vivre d'une vie surhumaine, immortelle.

Contre le mur du fond, on avait installé le buffet, une longue table, recouverte d'une nappe brodée, chargée d'assiettes de fruits, de pâtisseries, de viandes froides. Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au milieu des bouteilles de champagne, des punchs brûlants et des sorbets glacés, de l'armée des verres, des tasses à thé et des bols à bouillon, toute une richesse de cristaux, de porcelaines, d'argenterie étincelante aux lumières. Et l'innovation heureuse était qu'on avait empli toute une moitié de la salle par des rangées de petites tables, où les invités, au lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire servir, comme dans un café.

Pierre, à une de ces petites tables, aperçut Narcisse, assis près d'une jeune femme; et Prada s'approcha, en reconnaissant Lisbeth.

—Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, dit galamment l'attaché d'ambassade. Puisque vous m'aviez perdu, je n'ai rien trouvé de mieux que d'aller offrir mon bras à madame pour l'amener ici.

—Une bonne idée, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant plus que j'avais très soif.

Ils s'étaient fait servir du café glacé, qu'ils buvaient lentement, à l'aide de petites cuillers de vermeil.

—Moi aussi, déclara le comte, je meurs de soif, je ne puis pas me désaltérer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? cher monsieur. Ce café-là va peut-être me calmer un peu... Ah! chère amie, que je vous présente donc monsieur l'abbé Froment, un jeune prêtre français des plus distingués.

Tous quatre demeurèrent longtemps assis, causant et s'égayant un peu des invités qui défilaient. Mais Prada restait préoccupé, malgré sa galanterie habituelle pour son amie; par moments, il l'oubliait, retombait dans sa souffrance; et ses yeux, quand même, retournaient vers la galerie voisine, d'où lui arrivaient des bruits de musique et de danse.

—Eh bien! mon ami, à quoi donc pensez-vous? demanda gentiment Lisbeth, en le voyant à un moment si pâle, si perdu. Êtes-vous indisposé?

Il ne répondit pas, il dit tout d'un coup:

—Tenez! voyez donc, voilà le vrai couple, voilà l'amour et le bonheur!

Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, la mère de Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, cet ancien sergent de la garde suisse, plus jeune qu'elle de quinze ans, qu'elle avait pêché au Corso, de ses yeux de flamme restés superbes, et dont elle avait fait un marquis Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout à elle. Dans les bals, dans les soirées, elle ne le lâchait pas, le gardait à son bras malgré l'usage, se faisait conduire au buffet par lui, tant elle était heureuse de le montrer, en beau garçon dont elle était fière. Et tous les deux buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, elle extraordinaire encore de beauté massive, malgré ses cinquante ans passés, lui de fière tournure, les moustaches au vent, en aventurier heureux dont la brutalité gaie plaisait aux dames.

—Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a dû le tirer d'une vilaine aventure. Oui, il plaçait des reliques, il vivotait en faisant le courtage pour les couvents de Belgique et de France, et il avait lancé toute une affaire de reliques fausses, des juifs d'ici qui fabriquaient de petits reliquaires anciens avec des débris d'os de mouton, le tout scellé, signé par les autorités les plus authentiques. On a étouffé cette affaire, dans laquelle trois prélats se trouvaient également compromis... Ah! l'heureux homme! Regardez donc comme elle le dévore des yeux! Et lui, est-il assez grand seigneur, avec sa façon de lui tenir cette assiette, où elle mange un blanc de volaille!

Puis, rudement, avec une ironie sourde et âpre, il continua, en parlant des amours à Rome. Les femmes y étaient ignorantes, têtues et jalouses. Quand une femme y avait conquis un homme, elle le gardait la vie entière, il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait à toute heure pour son plaisir à elle. Et il citait des liaisons sans fin, celle entre autres de donna Serafina et de Morano, devenues de véritables mariages; et il raillait ce manque de fantaisie, ce don total et trop lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, qui ne pouvaient finir, s'ils finissaient, qu'au milieu des catastrophes les plus désagréables.

—Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? se récria de nouveau Lisbeth en riant. C'est très gentil au contraire, ce que vous nous racontez là! Lorsqu'on s'aime, il faut bien s'aimer toujours.

Elle était délicieuse, avec ses fins cheveux blonds envolés, sa délicate nudité blonde; et Narcisse, languissant, les yeux à demi fermés, la compara à une figure de Botticelli, qu'il avait vue à Florence. La nuit s'avançait, Pierre était retombé dans sa préoccupation assombrie, lorsqu'il entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait déjà le cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au loin, et il se rappela brusquement le rendez-vous que monsignor Nani lui avait donné, dans le petit salon des glaces.

—Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant que le prêtre saluait Lisbeth.

—Non, non! pas encore.

—Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher un peu, je vous accompagnerai jusque là-bas... N'est-ce pas? vous me retrouverez ici.

Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, avant d'arriver, tout au bout, au petit salon des glaces. Ce dernier était en vérité une merveille, d'un rococo exquis, une rotonde de glaces pâlies, que d'admirables bois dorés encadraient. Même au plafond, les glaces continuaient en pans inclinés, de sorte que, de toutes parts, les images se multipliaient, se mêlaient, se renversaient, à l'infini. Par une heureuse discrétion, l'électricité n'y avait pas été mise, deux candélabres seulement y brûlaient, chargés de bougies roses. Les tentures et le meuble étaient de soie bleue très tendre. Et l'impression, en entrant, était d'une douceur, d'un charme sans pareil, comme si l'on était entré chez les fées, reines des sources, au milieu d'un palais d'eaux limpides, illuminé jusqu'aux plus lointaines profondeurs, par des bouquets d'étoiles.

Tout de suite Pierre aperçut monsignor Nani, assis paisiblement sur un canapé bas; et, comme ce dernier l'avait espéré, il se trouvait absolument seul, le cotillon ayant attiré la foule vers la galerie. Un grand silence régnait, on entendait à peine l'orchestre qui venait mourir là, en un vague petit souffle de flûte.

Le prêtre s'excusa de s'être fait attendre.

—Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec son amabilité, que rien n'épuisait, j'étais fort bien dans cet asile... Quand j'ai vu la foule par trop menaçante, je me suis réfugié ici.

Il ne parla pas de Leurs Majestés, mais il laissait entendre qu'il avait évité leur présence, courtoisement. S'il était venu, c'était par grande tendresse pour Celia; et c'était aussi dans un but de très délicate diplomatie, pour que le Vatican ne parût pas rompre tout à fait avec les Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans les fastes de la papauté. Sans doute le Vatican ne pouvait signer à ce mariage, qui semblait unir la vieille Rome au jeune royaume d'Italie; mais, cependant, il ne voulait pas non plus avoir l'air de disparaître, de se désintéresser, en abandonnant ses plus fidèles serviteurs.

—Voyons, mon cher fils, reprit le prélat, il s'agit maintenant de vous... Je vous ai dit que, si la congrégation de l'Index avait conclu à la condamnation de votre livre, la sentence ne serait soumise au Saint-Père, et signée par lui, qu'après-demain. Vous avez donc toute une journée encore devant vous.

Pierre ne put s'empêcher de l'interrompre, avec une vivacité douloureuse.

—Hélas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? J'ai déjà réfléchi, je ne trouve aucune occasion, aucun moyen de me défendre... Voir Sa Sainteté, et comment, maintenant qu'elle est malade!

—Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, Sa Sainteté va beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui même, comme tous les mercredis, l'honneur d'être reçu par elle. Quand elle est fatiguée un peu, et qu'on la dit très malade, elle laisse dire: ça la repose et ça lui permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et certaines impatiences.

Mais Pierre était trop bouleversé pour écouter attentivement. Il continua:

—Non, c'est fini, je suis désespéré. Vous m'avez parlé d'un miracle possible, je ne crois guère aux miracles. Puisque je suis battu à Rome, je repartirai, je retournerai à Paris, où je continuerai la lutte... Oui! mon âme ne peut se résigner, mon espoir du salut par l'amour ne peut mourir, et je répondrai par un nouveau livre, et je dirai dans quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle!

Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, où l'intelligence avait la netteté et le tranchant de l'acier. Dans le grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit salon, dont les glaces reflétaient les bougies sans nombre, un éclat plus sonore de l'orchestre entra, déroula un lent bercement de valse, puis mourut.

—Mon cher fils, la colère est mauvaise... Vous rappelez-vous que, dès votre arrivée, je vous ai promis, lorsque vous auriez vainement tâché d'être reçu par le Saint-Père, de faire à mon tour une tentative?

Et, voyant le jeune prêtre s'agiter:

—Écoutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Sainteté, hélas! n'est pas toujours conseillée prudemment. Elle a autour d'elle des personnes dont le dévouement manque parfois de l'intelligence désirable. Je vous l'ai déjà dit, je vous ai mis en garde contre les démarches inconsidérées... C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines déjà, à remettre moi-même votre livre à Sa Sainteté, pour qu'elle daignât y jeter les yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait empêché d'arriver jusqu'à elle... Et voilà ce que j'étais chargé de vous dire: Sa Sainteté, qui a eu l'extrême bonté de lire votre livre, désire formellement vous voir.

Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge de Pierre.

—Ah! monseigneur, ah! monseigneur!

Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, d'un air d'inquiétude extrême, comme s'il eût redouté qu'on pût les entendre.

—Chut! chut! c'est un secret, Sa Sainteté désire vous recevoir tout à fait en particulier, sans mettre personne dans la confidence... Écoutez bien. Il est deux heures du matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui même, à neuf heures précises du soir, vous vous présenterez au Vatican, en demandant à toutes les portes monsieur Squadra. Partout, on vous laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous attendra et vous introduira... Et pas un mot, que pas une âme ne se doute de ces choses!

Le bonheur, la reconnaissance de Pierre débordèrent enfin. Il avait saisi les deux mains douces et grasses du prélat.

—Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma gratitude? Si vous saviez, la nuit et la révolte étaient dans mon âme, depuis que je me sentais le jouet de ces Éminences puissantes qui se moquaient de moi!... Mais vous me sauvez, je suis de nouveau sûr de vaincre, puisque je vais pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Sainteté, le Père de toute vérité et de toute justice. Il ne peut que m'absoudre, moi qui l'aime, qui l'admire, qui suis convaincu de n'avoir lutté jamais que pour sa politique et ses idées les plus chères... Non, non! c'est impossible, il ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre!

Nani, qui avait dégagé ses mains, tâchait de le calmer, d'un geste paternel, tout en gardant son petit sourire de mépris, pour une telle dépense inutile d'enthousiasme. Il y parvint, il le supplia de s'éloigner. L'orchestre avait repris, au loin. Puis, lorsque le prêtre se retira, en le remerciant encore, il lui dit simplement:

—Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obéissance est grande.

Pierre, qui n'avait plus que l'idée de partir, retrouva presque tout de suite Prada, dans la salle des armures. Leurs Majestés venaient de quitter le bal, en grande cérémonie, accompagnées par les Buongiovanni et les Sacco. La reine avait maternellement embrassé Celia, pendant que le roi serrait la main d'Attilio, honneurs d'une bonhomie charmante dont les deux familles rayonnaient. Mais beaucoup d'invités suivaient l'exemple des souverains, s'en allaient déjà par petits groupes. Et le comte, qui paraissait singulièrement énervé, plus âpre et plus amer, était impatient de partir, lui aussi.

—Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons vite, voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse Habert, m'a prié de vous dire que vous ne le cherchiez pas. Il est descendu, pour accompagner mon amie Lisbeth jusqu'à sa voiture... Moi, décidément, j'ai besoin d'air. Je veux faire un tour à pied, je vais aller avec vous jusqu'à la rue Giulia.

Puis, comme tous deux reprenaient leurs vêtements au vestiaire, il ne put s'empêcher de ricaner, en ajoutant de sa voix brutale:

—Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble, vos bons amis; et vous faites bien d'aimer rentrer à pied, car il n'y avait pas de place pour vous dans le carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle effronterie, à son âge, de s'être traînée ici, avec son Morano, pour triompher du retour de l'infidèle!... Et les deux autres, les deux jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler d'eux tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en se montrant de la sorte, une abomination d'une impudence et d'une cruauté rares!

Ses mains tremblaient, il murmura encore:

—Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il part pour Naples!... Oui, j'ai entendu dire à Celia qu'il partait ce soir, à six heures, pour Naples. Eh bien! que mes vœux l'accompagnent, bon voyage!

Dehors, les deux hommes eurent une sensation délicieuse, au sortir de la chaleur étouffante des salles, en entrant dans l'admirable nuit, limpide et froide. C'était une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de Rome, où la ville dort sous le ciel immense, dans une clarté élyséenne, comme bercée d'un rêve d'infini. Et ils prirent le beau chemin, ils descendirent le Corso, suivirent ensuite le cours Victor-Emmanuel.

Prada s'était un peu calmé, mais il restait ironique, il parlait pour s'étourdir sans doute, avec une abondance fiévreuse, revenant aux femmes de Rome, à cette fête qu'il avait trouvée splendide, et qu'il raillait maintenant.

—Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur vont pas, des robes qu'elles font venir de Paris, et qu'elles n'ont pu naturellement essayer. C'est comme leurs bijoux, elles ont encore des diamants et surtout des perles de toute beauté, mais montés si lourdement, qu'ils sont affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur frivolité, sous leur apparente morgue! Tout est chez elles en surface, même la religion: dessous, il n'y a rien, qu'un vide insondable. Je les regardais, au buffet, manger à belles dents. Ah! pour ça, elles ont un vigoureux appétit! Remarquez que, ce soir, les invités se sont conduits assez bien, on n'a pas trop dévoré. Mais, si vous assistiez à un bal de la cour, vous verriez un pillage sans nom, le buffet assiégé, les plats engloutis, une bousculade d'une voracité extraordinaire!

Pierre ne répondait que par des monosyllabes. Il était tout à sa joie débordante, à cette audience du pape, qu'il rêvait déjà, la préparant dans ses moindres détails, sans pouvoir se confier à personne. Et les pas des deux hommes sonnaient sur le pavé sec, dans la large rue, déserte et claire, tandis que la lune découpait nettement les ombres noires.

Brusquement, Prada se tut. Il était à bout de bravoure bavarde, envahi tout entier et comme paralysé par l'effrayante lutte qui se livrait en lui. A deux reprises déjà, il avait touché, dans la poche de son habit, le billet écrit au crayon, dont il se répétait les quatre lignes: «Une légende assure que le figuier de Judas repousse à Frascati, mortel pour quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas les figues empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules.» Le billet était bien là, il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre, c'était pour le jeter dans la boîte du palais Boccanera. Il continuait à marcher d'un pas vif, le billet serait dans la boîte avant dix minutes, aucune puissance au monde ne pouvait l'empêcher de l'y jeter, puisque sa volonté était arrêtée formellement. Jamais il ne commettrait le crime de laisser empoisonner les gens.

Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta et ce Dario venaient de soulever en lui un tel orage de haine jalouse! Il en oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et cet enfant, ce petit être de sa chair, dont il était si orgueilleux. Toujours la femme l'avait ravagé d'un désir de mâle conquérant, il n'avait violemment joui que de celles qui résistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, qu'il avait voulue, qu'il avait achetée en l'épousant, et qui s'était refusée ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait pas eue, il ne l'aurait jamais. Pour l'avoir, autrefois, il aurait incendié Rome; maintenant, il se demandait ce qu'il allait bien faire, pour l'empêcher d'être à un autre. Ah! c'était cette pensée qui rouvrait la plaie saignante à son flanc, la pensée de cet autre jouissant de son bien. Comme ils devaient se moquer de lui ensemble! Comme ils s'étaient plu à le ridiculiser en lançant le mensonge de sa prétendue impuissance, dont il se sentait quand même atteint, malgré toutes les preuves qu'il pourrait faire de sa virilité. Sans trop y croire, il les avait accusés d'être amant et maîtresse depuis longtemps, se rejoignant la nuit, n'ayant qu'une alcôve, au fond de ce sombre palais Boccanera, dont les histoires d'amour étaient légendaires. A présent, cela certainement allait être, puisqu'ils étaient libres, déliés au moins du lien religieux. Ils les voyaient côte à côte sur la même couche, il évoquait des visions brûlantes, leurs étreintes, leurs baisers, le ravissement de leur délire. Ah! non, ah! non, c'était impossible, la terre croulerait plutôt!

Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, pour s'engager parmi les anciennes rues, étranglées et tortueuses, qui conduisent à la rue Giulia, il se revit jetant le billet dans la boîte du palais. Ensuite, il se disait comment les choses devaient se passer. Le billet dormirait jusqu'au matin dans la boîte. Don Vigilio, le secrétaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la clef de cette boîte, descendrait de bonne heure, trouverait la lettre, la remettrait à Son Éminence, laquelle ne permettait pas qu'on en décachetât aucune. Et les figues seraient jetées, il n'y aurait plus de crime possible, le monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le billet ne se trouvait pas dans la boîte, que se produirait-il? Alors, il admit cette supposition, vit nettement les figues arriver sur la table, au dîner d'une heure, dans leur joli petit panier, si coquettement recouvert de feuilles. Dario était là comme de coutume, seul avec son oncle, puisqu'il ne partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu mangeaient-ils l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et lequel des deux? Ici, la vision se brouillait, c'était de nouveau le destin en marche, ce destin qu'il avait rencontré sur la route de Frascati, allant à son but inconnu, sans arrêt possible, au travers des obstacles. Le petit panier de figues allait, allait toujours, à sa besogne nécessaire, qu'aucune main au monde n'était assez forte pour empêcher.

La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de lune, et Pierre sortit comme d'un rêve, devant le palais Boccanera, noir sous le ciel d'argent. Trois heures du matin sonnaient à une église du voisinage. Et il se sentit un petit frisson, en entendant près de lui cette plainte douloureuse de fauve blessé à mort, ce sourd grondement involontaire que le comte, dans sa lutte affreuse, venait de laisser échapper de nouveau.

Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en serrant la main du prêtre:

—Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait ici, à cette heure, on croirait que je suis retombé amoureux de ma femme.

Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, sans se retourner.

XIII

Pierre, lorsqu'il s'éveilla, fut tout surpris d'entendre sonner onze heures. Dans la fatigue de ce bal, où il était resté si tard, il avait dormi d'un sommeil d'enfant, d'une paix délicieuse, comme s'il avait, en dormant, senti son bonheur. Et, dès qu'il eut ouvert les yeux, le radieux soleil qui entrait par les fenêtres, le baigna d'espoir. Sa première pensée fut que, le soir enfin, il verrait le pape, à neuf heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant cette journée bénie, dont le ciel splendide et pur lui semblait d'un si heureux présage?

Il se leva, ouvrit les fenêtres, laissa entrer la tiédeur de l'air, qui lui sembla avoir ce goût de fruit et de fleur, remarqué dès le jour de son arrivée, dont il avait plus tard essayé vainement d'analyser la nature, un goût d'orange et de rose. Était-ce possible qu'on fût en décembre? Quel pays adorable, pour qu'avril parût y refleurir, au seuil même de l'hiver! Puis, sa toilette faite, comme il s'accoudait, pour regarder au delà du Tibre, couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes en toute saison, il aperçut Benedetta assise près de la fontaine, dans le petit jardin abandonné du palais. Et il descendit, ne pouvant tenir en place, cédant à un besoin de vie, de gaieté et de beauté.

Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait d'elle, rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.

—Ah! mon cher abbé, que je suis heureuse, que je suis heureuse!

Souvent, ils avaient passé les matinées dans ce coin de calme et d'oubli. Mais quelles matinées tristes, quand, l'un et l'autre, ils étaient sans espérance! Aujourd'hui, l'abandon des allées envahies par les herbes folles, les buis qui avaient poussé dans le vieux bassin comblé, les orangers symétriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme infini, une intimité rêveuse et tendre, dans laquelle il était très bon de reposer sa joie. Et surtout il faisait si tiède, à côté du grand laurier, dans l'angle où se trouvait la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'énorme bouche béante du masque tragique, avec sa chanson de flûte. Une fraîcheur montait du grand sarcophage de marbre, dont le bas-relief déroulait une bacchanale frénétique, des faunes emportant, renversant des femmes sous leurs baisers voraces. Et l'on était là hors des temps et des lieux, au fond d'un passé révolu, si lointain, que les alentours disparaissaient, les constructions récentes des quais, le quartier éventré, gris encore de la poussière des décombres, Rome elle-même bouleversée, en mal d'un monde nouveau.

—Ah! répéta Benedetta, que je suis heureuse!... J'étouffais dans ma chambre, j'ai dû descendre ici, tant mon cœur avait besoin de place, d'air et de soleil, pour battre à son aise!

Elle était assise, près du sarcophage, sur le fragment de colonne renversée, qui servait de banc; et elle voulut que le prêtre vînt se mettre à côté d'elle. Jamais il ne l'avait vue d'une telle beauté, avec ses noirs cheveux encadrant sa face pure, toute rosée et délicate comme une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans fond, dans la lumière, étaient des brasiers où roulait de l'or; tandis que sa bouche d'enfance, sa bouche de candeur et de sage raison, avait un rire de bonne créature, libre enfin d'aimer selon son cœur, sans offenser ni les hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, rêvant tout haut.

—Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai déjà obtenu la séparation de corps, je finirai par obtenir le divorce civil, du moment que l'Église aura annulé mon mariage. Et j'épouserai Dario, oui! vers le printemps prochain, peut-être plus tôt, si l'on arrive à hâter les formalités... Ce soir, à six heures, il part pour Naples, où il va régler une affaire d'intérêt, une propriété que nous y possédions encore, et qu'il a fallu vendre, car tout cela a coûté très cher. Mais qu'importe à présent, puisque nous voilà l'un à l'autre!... Dans quelques jours, dès qu'il sera revenu, que de bonnes heures, comme nous allons rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en ai pas dormi, après ce bal qui a été si beau, tant j'ai fait des projets, ah! des projets magnifiques, vous verrez, vous verrez, car je veux que vous restiez à Rome, désormais, jusqu'à notre mariage.

Il se mit à rire avec elle, gagné par cette explosion de jeunesse et de bonheur, au point qu'il devait faire un rude effort sur lui-même, pour ne pas dire lui aussi sa félicité, l'espoir dont sa prochaine entrevue avec le pape l'emplissait. Mais il avait juré de n'en parler à personne.

Dans le silence frissonnant de l'étroit jardin ensoleillé, un cri persistant d'oiseau revenait par intervalles; et Benedetta en plaisantant leva la tête, regarda une cage qui était accrochée à une fenêtre du premier étage.

—Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut que tout le monde soit content dans la maison.

Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'écolière en vacances:

—Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez pas Tata?... Mais c'est la perruche de mon oncle le cardinal! Je la lui ai donnée au dernier printemps, et il l'adore, il lui permet de voler les morceaux sur son assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la rentre, craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la laisse dans la salle à manger, la seule pièce de son appartement où il fasse un peu chaud.

Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, une de ces jolies petites perruches d'un vert cendré, si soyeuses et si souples. Elle se pendait du bec aux barreaux de sa cage, se balançait, battait des ailes, dans l'allégresse du clair soleil.

—Parle-t-elle? demanda-t-il.

—Ah! non, elle crie, répondit Benedetta en riant. Mon oncle prétend qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il cause très bien avec elle.

Brusquement, elle sauta à un autre sujet, comme si une obscure liaison d'idées la faisait penser à son autre oncle, à l'oncle par alliance qu'elle avait à Paris.

—Vous devez avoir reçu une lettre du vicomte de la Choue... Il m'a écrit hier son chagrin de voir que vous n'arriviez pas à être reçu par Sa Sainteté. Il avait tant compté sur vous, sur votre victoire, pour le triomphe de ses idées!

En effet, Pierre recevait fréquemment des lettres du vicomte, où celui-ci se désespérait de l'importance prise par son adversaire, le baron de Fouras, depuis le grand succès de sa dernière campagne à Rome, avec le pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. C'était le réveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les conquêtes libérales du néo-catholicisme menacées, si l'on n'obtenait pas du Saint-Père une adhésion formelle aux fameuses corporations obligatoires, pour battre en brèche les corporations libres, soutenues par les conservateurs. Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans compliqués, dans son impatience de le voir reçu enfin au Vatican.

—Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu déjà une lettre dimanche, et j'en ai encore trouvé une hier soir, en revenant de Frascati... Ah! je serais si heureux, si heureux de pouvoir lui répondre par la bonne nouvelle!

De nouveau, sa joie déborda, à la pensée que le soir il verrait le pape, lui ouvrirait son âme brûlante d'amour, recevrait de lui l'encouragement suprême, raffermi dans sa mission du salut social, au nom fraternel des petits et des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lâcha son secret, qui lui gonflait le cœur.

—Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce soir.

Benedetta ne comprit pas d'abord.

—Comment ça?

—Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, ce matin, à ce bal, que le Saint-Père, auquel il avait remis mon livre, désirait me voir... Et je serai reçu ce soir, à neuf heures.

Elle était devenue toute rouge, tellement elle faisait sienne la joie du jeune prêtre, qu'elle avait fini par aimer d'une ardente amitié. Et ce succès d'un ami tombant dans sa félicité à elle, prenait une importance extraordinaire, comme une certitude de complète réussite pour tout le monde. Elle eut un cri de superstitieuse exaltée et ravie.

—Ah! mon Dieu! ça va nous porter chance!... Ah! que je suis heureuse, mon ami, que je suis heureuse de voir que le bonheur vous arrive en même temps qu'à moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur que vous ne pouvez pas vous imaginer... Et c'est sûr, maintenant, que tout marchera très bien, car une maison où il y a quelqu'un qui voit le pape est bénie, la foudre ne la frappe plus.

Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si éclatante de gaieté, qu'il s'inquiéta.

—Chut! chut! on m'a demandé le secret... Je vous en supplie, pas un mot à personne, ni à votre tante, ni même à Son Éminence... Monsignor Nani serait très contrarié.

Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait de monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car n'était-ce pas à lui qu'elle devait d'être parvenue enfin à faire annuler son mariage? Puis, reprise d'une bouffée de folle joie:

—Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur seul est bon?... Vous ne me demandez pas des larmes, aujourd'hui, même pour les pauvres qui souffrent, qui ont froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a vraiment que le bonheur de vivre! Ça guérit tout. On ne souffre pas, on n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!

Stupéfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait cette singulière solution donnée à la question redoutable de la misère. Soudainement, il sentait que toute sa tentative d'apostolat était vaine, sur cette fille d'un beau ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de siècles de souveraine aristocratie. Il avait voulu la catéchiser, l'amener à l'amour chrétien des humbles et des misérables, la conquérir à la nouvelle Italie qu'il rêvait, éveillée aux temps nouveaux, pleine de pitié pour les choses et pour les êtres. Et, si elle s'était attendrie avec lui sur les souffrances du bas peuple, aux heures où elle souffrait elle-même, le cœur saignant des plus cruelles blessures, la voilà qui, dès sa guérison, célébrait l'universelle félicité, en créature des brûlants étés et des hivers doux comme des printemps!

—Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.

—Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les connaissez pas, les pauvres!... Qu'on donne à une fille de notre Transtévère le garçon qu'elle aime, et elle est aussi radieuse qu'une reine, elle mange son pain sec, le soir, en lui trouvant le goût sucré le plus délicieux. Les mères qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui sont vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient leurs numéros sortir à la loterie, tout le monde est comme ça, tout le monde ne demande que de la chance et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir être juste et tâcher de mieux répartir la fortune, il n'y aura toujours de satisfaits que ceux dont le cœur chantera, souvent même sans en savoir la cause, par un beau jour de soleil comme aujourd'hui!

Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en plaidant de nouveau la cause de tant de pauvres êtres, qui, à cette minute même, agonisaient au loin, quelque part, succombant à la douleur physique ou à la douleur morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si doux, une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie de la joie, la désespérance sans bornes du soleil, comme si quelqu'un qu'on ne voyait pas avait laissé tomber cette ombre. Était-ce donc l'odeur trop forte du laurier, la senteur amère des orangers et des buis qui lui donnaient ce vertige? Était-ce le frisson de sensuelle tiédeur dont ses veines se mettaient à battre, parmi ces ruines, dans ce coin de passion très ancienne? Ou plutôt n'était-ce que ce sarcophage avec son enragée bacchanale, qui éveillait l'idée de la mort prochaine, au fond même des obscures voluptés de l'amour, sous le baiser inassouvi des amants? Un instant, la claire chanson de la fontaine lui parut un long sanglot, et il lui sembla que tout s'anéantissait, dans cette ombre formidable venue de l'invisible.

Déjà, Benedetta lui avait pris les deux mains et le réveillait à l'enchantement d'être là, près d'elle.

—L'élève est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et elle a le crâne bien dur. Que voulez-vous? il y a des idées qui n'entrent pas dans notre tête. Non, jamais vous ne ferez entrer ces choses dans la tête d'une fille de Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous aimer telles que nous sommes, belles de toute notre force, autant que nous pouvons l'être!

Et elle était si belle à cette minute, si belle dans le resplendissement de son bonheur, qu'il en tremblait, comme devant un dieu, devant la toute-puissance qui menait le monde.

—Oui, oui, bégaya-t-il, la beauté, la beauté, souveraine encore, souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle suffire à rassasier l'éternelle faim des pauvres hommes!

—Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... Montons dîner, ma tante doit nous attendre.

Le dîner avait lieu à une heure, et les rares fois où Pierre ne mangeait pas dehors, il avait son couvert mis à la table de ces dames, dans la petite salle à manger du second, qui donnait sur la cour, d'une tristesse mortelle. A la même heure, au premier étage, dans la salle ensoleillée dont les fenêtres ouvraient sur le Tibre, le cardinal dînait, lui aussi, très heureux d'avoir pour convive son neveu Dario, car son secrétaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services étaient absolument distincts, ni la même cuisine, ni le même personnel; et il n'existait guère de commune, en bas, qu'une grande pièce servant d'office.

Mais la salle à manger du second avait beau être morne, attristée par le demi-jour verdâtre de la cour, le déjeuner de ces dames et du jeune prêtre fut très gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait elle-même détendue par une grande félicité intérieure. Sans doute elle n'avait pas encore épuisé les délices de son triomphe de la veille, au bras de Morano, à ce bal; et ce fut elle qui parla de la soirée la première, pleine d'éloges, bien que la présence du roi et de la reine l'eût beaucoup gênée, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une tactique savante, elle avait évité de se faire présenter. D'ailleurs, elle espérait que son affection bien connue pour Celia, dont elle était la marraine, suffirait à expliquer sa présence dans ce salon neutre, où tous les pouvoirs s'étaient coudoyés. Elle devait pourtant garder un scrupule, car elle annonça que, tout de suite après le déjeuner, elle comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal secrétaire, à qui elle désirait parler d'une œuvre dont elle était dame patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soirée des Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait brûlé de plus de zèle, ni de plus d'espoir, à propos du prochain avènement de son frère, le cardinal, au trône de saint Pierre: c'était, pour elle, un suprême triomphe une exaltation de sa race, que son orgueil du nom jugeait nécessaire et inévitable; et, pendant la dernière indisposition du pape régnant, elle avait poussé les choses jusqu'à s'inquiéter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du nouveau pontife.

Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et d'Attilio avec la tendresse passionnée d'une femme dont le bonheur d'amour se plaît au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:

—Eh bien? Giacomo, et les figues?

Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pièce.

—Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas?

—Quelles figues donc, contessina?

—Mais les figues que j'ai vues ce matin à l'office, par où j'ai eu la curiosité de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un petit panier. Même, je me suis étonnée qu'il pût encore y en avoir, en cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'étais régalée à l'avance, en songeant que j'en mangerais au dîner.

Victorine se mit à rire.

—Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prêtre de Frascati, vous vous rappelez, le curé de là-bas, est venu, hier soir, déposer en personne pour Son Éminence. J'étais là, il a répété à trois reprises que c'était un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de Son Éminence, sans même déranger une feuille... Alors, on a fait comme il a dit.

—Eh bien! c'est gentil, s'écria Benedetta, avec une colère comique. En voilà des gourmands qui se régalent sans nous! Il me semble qu'on aurait pu partager.

Donna Serafina intervint, en demandant à Victorine:

—N'est-ce pas? vous parlez du curé qui venait autrefois nous voir à la villa.

—Oui, oui, le curé Santobono, celui qui dessert là-bas la petite église Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, il fait toujours demander l'abbé Paparelli, dont il a été le camarade au séminaire, je crois. Et, hier soir encore, c'est l'abbé Paparelli qui a dû nous l'amener à l'office, avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, malgré les recommandations, on avait oublié de le mettre tout à l'heure sur la table de Son Éminence, de sorte que les figues n'auraient, ce matin, été pour personne, si l'abbé Paparelli n'était descendu les prendre en courant et ne les avait montées lui-même, avec une vraie dévotion, comme s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que Son Éminence les trouve si bonnes!

—Ce n'est pas ce matin que mon frère leur fera grande fête, conclut la princesse, car il a un peu de dérangement, il a passé une nuit mauvaise.

Au nom répété de Paparelli, elle était devenue soucieuse. Le caudataire, avec sa face molle et ridée, sa taille grosse et courte de vieille fille dévote en jupe noire, lui déplaisait, depuis qu'elle s'était aperçue de l'extraordinaire empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son humilité et de son effacement. Il n'était rien qu'un domestique, en apparence le plus chétif, et il gouvernait, elle le sentait combattre sa propre influence, défaire souvent ce qu'elle avait fait, pour le triomphe des ambitions de son frère. Le pis était que, deux fois déjà, elle le soupçonnait d'avoir poussé celui-ci à des actes qu'elle considérait comme de véritables fautes. Peut-être s'était-elle trompée, elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares mérites et une piété tout à fait exemplaire.

Cependant, Benedetta continuait à rire et à plaisanter. Et, comme Victorine était sortie de la salle, elle appela le valet.

—Écoutez, Giacomo, vous allez me faire une petite commission...

Elle s'interrompit, pour dire à sa tante et à Pierre:

—Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je les vois à table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils doivent, comme nous, en être au dessert. Mon oncle soulève les feuilles, se sert avec un bon sourire, passe le panier à Dario, qui le passe à don Vigilio. Et, tous les trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? les voyez-vous?

Elle les voyait, elle, et c'était son besoin d'être près de Dario, sa continuelle pensée volant vers lui, qui l'évoquait ainsi, avec les deux autres. Son cœur était en bas, elle voyait, elle entendait, elle sentait, par tous les sens exquis de son amour.

—Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire à Son Éminence que nous mourons d'envie de goûter à ses figues et qu'elle serait bien aimable en nous envoyant celles dont elle ne voudra pas.

Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant sa voix sévère.

—Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.

Et elle s'adressa à sa nièce:

—Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces sortes de gamineries.

—Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, il y a si longtemps que je n'ai ri de si bon cœur!

Pierre, jusque-là, s'était contenté d'écouter, s'égayant simplement lui-même de la voir gaie à ce point. Comme il se produisait un petit froid, il parla alors, dit son propre étonnement d'avoir aperçu la veille, si tard en saison, des fruits sur ce fameux figuier de Frascati. Cela tenait sans doute à l'exposition de l'arbre, au grand mur qui le protégeait.

—Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda Benedetta.

—Mais oui, j'ai même voyage avec les figues qui vous ont fait tant d'envie.

—Comment cela, voyagé avec les figues?

Déjà, il regrettait la parole qui venait de lui échapper. Puis, il préféra tout dire.

—J'ai rencontré là-bas quelqu'un qui était venu en voiture et qui a voulu absolument me ramener à Rome. En route, nous avons recueilli le curé Santobono, parti à pied pour faire le chemin, très gaillardement, avec son panier... Même nous nous sommes arrêtés un instant dans une osteria.

Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, au travers de la Campagne romaine, envahie par le crépuscule. Mais Benedetta le regardait fixement, prévenue, renseignée, n'ignorant pas les fréquentes visites que Prada faisait, là-bas, à ses terrains et à ses constructions.

—Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, n'est-ce pas?

—Oui, madame, le comte, répondit simplement Pierre. Je l'ai revu cette nuit, il était bouleversé, et il faut le plaindre.

Les deux femmes ne se blessèrent pas, tellement cette parole charitable du jeune prêtre était dite avec une émotion profonde et naturelle, dans le débordement d'amour qu'il aurait voulu épandre sur les êtres et sur les choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle affectait de n'avoir pas même entendu; tandis que Benedetta, d'un geste, sembla dire qu'elle n'avait à témoigner ni pitié ni haine pour un homme qui lui était devenu complètement étranger. Cependant, elle ne riait plus, elle finit par dire, en songeant au petit panier qui s'était promené dans la voiture de Prada:

—Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, je préfère maintenant ne pas en avoir mangé.

Tout de suite après le café, donna Serafina les quitta, dans la hâte qu'elle avait de mettre un chapeau et de partir pour le Vatican. Restés seuls, Benedetta et Pierre s'attardèrent à table un instant encore, repris de leur gaieté, causant en bons amis. Le prêtre reparla de son audience du soir, de sa fièvre d'impatience heureuse. A peine deux heures, encore sept heures à attendre: qu'allait-il faire, à quoi allait-il employer cette après-midi interminable? Alors, elle, très gentiment, eut une idée.

—Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes tous si contents, il ne faut pas nous quitter... Dario a sa voiture. Il doit, comme nous, avoir fini de déjeuner, et je vais lui faire dire de monter nous prendre, de nous emmener pour une grande promenade, le long du Tibre, très loin.

Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. Mais, juste à ce moment, don Vigilio parut, l'air effaré.

—Est-ce que la princesse n'est pas là?

—Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?

—C'est Son Éminence qui m'envoie... Le prince vient de se sentir indisposé, en se levant de table... Oh! rien, rien de bien grave sans doute.

Elle eut un cri, plutôt de surprise que d'inquiétude.

—Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. Venez donc, monsieur l'abbé. Il ne faut pas qu'il soit malade, pour nous emmener en voiture.

Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, elle la fit descendre aussi.

—Dario se trouve indisposé, on peut avoir besoin de toi.

Tous quatre entrèrent dans la chambre, vaste et surannée, meublée simplement, où le jeune prince venait déjà de passer un long mois, cloué là par sa blessure à l'épaule. On y arrivait en traversant un petit salon; et, partant du cabinet de toilette voisin, un couloir reliait ces pièces à l'appartement intime du cardinal: la salle à manger, la chambre à coucher, le cabinet de travail, relativement étroits, qu'on avait taillés dans une des immenses salles de jadis, à l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, dont la porte ouvrait sur le couloir, une simple chambre nue, où se trouvait un autel de bois peint, sans un tapis, sans une chaise, rien que le carreau dur et froid, pour s'agenouiller et prier.

En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario était allongé, tout vêtu. Près de lui, le cardinal Boccanera se tenait debout, paternellement; et, dans l'inquiétude commençante, il gardait sa haute taille fière, son calme d'âme souveraine et sans reproche.

—Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?

Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il n'était encore que très pâle, l'air ivre.

—Oh! ce n'est rien, un étourdissement... Imagine-toi, c'est comme si j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, et il m'a semblé que j'allais tomber... Alors, je n'ai eu que le temps de venir me jeter sur mon lit.

Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre haleine. Et le cardinal, à son tour, entra dans quelques détails.

—Nous achevions tranquillement de déjeuner, je donnais des ordres à don Vigilio pour l'après-midi, et j'étais sur le point de quitter la table, lorsque j'ai vu Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se rasseoir, il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en ouvrant les portes de ses mains tâtonnantes... Et nous l'avons suivi, sans comprendre. J'avoue que je cherche, que je ne comprends pas encore.

D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, où semblait avoir soufflé un brusque vent de catastrophe. Toutes les portes étaient restées grandes ouvertes, on voyait en enfilade le cabinet de toilette, puis le couloir, au bout duquel la salle à manger apparaissait dans son désordre de pièce abandonnée soudainement, avec la table servie encore, les serviettes jetées, les chaises repoussées. Cependant, on ne s'effarait toujours pas.

Benedetta fit, à voix haute, la réflexion habituelle en pareil cas.

—Pourvu que vous n'ayez rien mangé de mauvais!

D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobriété ordinaire de sa table.

—Oh! des œufs, des côtelettes d'agneau, un plat d'oseille, ce n'est pas ce qui a pu lui charger l'estomac. Moi, je ne bois que de l'eau pure; lui, prend deux doigts de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y est pour rien.

—Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio Son Éminence et moi, nous serions également indisposés.

Dario, qui avait un moment fermé les yeux, les rouvrit, respira fortement de nouveau, en s'efforçant de rire.

—Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens déjà beaucoup plus à l'aise. Il faut que je me remue.

—Alors, reprit Benedetta, écoute le projet que j'ai fait... Tu vas me prendre en voiture, avec monsieur l'abbé Froment, et tu nous conduiras dans la Campagne, très loin.

—Volontiers! Elle est gentille, ton idée... Victorine, aidez-moi donc.

Il s'était soulevé, en s'aidant péniblement du poignet. Mais, avant que la servante se fût avancée, il eut une légère convulsion, il retomba, comme foudroyé par une syncope. Ce fut le cardinal, resté au bord du lit, qui le reçut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois, perdait la tête.

—Mon Dieu! mon Dieu! ça le reprend... Vite, vite, il faut le médecin.

—Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, que la scène commençait à bouleverser, lui aussi.

—Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se dépêcher. Elle connaît l'adresse... Le docteur Giordano, tu sais, Victorine.

La servante partit, et un lourd silence tomba dans la pièce, où un frisson d'anxiété croissait de minute en minute. Benedetta, très pâle, était revenue près du lit, pendant que le cardinal, qui avait gardé Dario entre ses bras, la tête tombée sur son épaule, le regardait. Et un affreux soupçon venait de naître en lui, vague, indéterminé encore: il lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse terrifiée, qu'il avait remarqué chez le plus cher ami de son cœur, monsignor Gallo, quand il l'avait ainsi tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'était la même syncope, la même sensation qu'il n'étreignait plus que le corps froid d'un être aimé, dont le cœur s'arrêtait; c'était surtout la pensée grandissante du poison, venu de l'ombre, frappant dans l'ombre, autour de lui, en coup de foudre. Longtemps, il resta penché de la sorte, au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race, cherchant, étudiant, retrouvant les symptômes du mal mystérieux et implacable, qui lui avait déjà emporté la moitié de lui-même.

Mais Benedetta, à demi-voix, le suppliait.

—Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en prie, laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, à mon tour... N'ayez pas peur, je le tiendrai très doucement, il sentira que c'est moi, et ça le réveillera peut-être.

Il leva enfin la tête, la regarda; et il lui céda la place, après l'avoir serrée et baisée éperdument, les yeux gros de larmes, toute une brusque émotion, où l'adoration qu'il avait pour elle fondait la rigide froideur qu'il affectait d'habitude.

—Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bégaya-t-il, avec un grand tremblement de chêne déraciné.

Tout de suite, d'ailleurs, il se maîtrisa, se reconquit. Et, tandis que Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient qu'on eût besoin d'eux, désespérés de n'être bons à rien, il se mit à marcher avec lenteur au travers de la chambre. Puis, cette pièce parut être trop étroite pour les pensées qu'il roulait, il s'écarta d'abord jusque dans le cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par pousser jusqu'à la salle à manger. Et il allait toujours, et il revenait toujours, sérieux, impassible, la tête basse, perdu dans la même rêverie sombre. Quel monde de réflexions s'agitait dans le crâne de ce croyant, de ce prince hautain, qui s'était donné à Dieu, et qui était sans pouvoir contre l'inévitable destinée? De temps à autre, il revenait près du lit, s'assurait des progrès du mal, regardait sur le visage de Dario où en était la crise; ensuite, il repartait du même pas rythmique, disparaissait, reparaissait, comme emporté par la régularité monotone des forces que l'homme n'arrête point. Peut-être se trompait-il, peut-être ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, dont le médecin sourirait. Il fallait espérer et attendre. Et il allait encore, et il revenait encore, et rien, au milieu du silence lourd, ne pouvait sonner plus anxieusement que les pas cadencés de ce haut vieillard, dans l'attente du destin.

La porte se rouvrit, Victorine rentra, essoufflée.

—Le médecin, je l'ai trouvé, le voici!

De son air souriant, le docteur Giordano se présenta, avec sa petite tête rose à boucles blanches, toute sa personne discrètement paterne, qui lui donnaient une allure d'aimable prélat. Mais, dès qu'il eut flairé la chambre, vu ce monde angoissé, qui l'attendait, il devint aussitôt très grave, il prit l'attitude fermée, l'absolu respect du secret ecclésiastique, qu'il devait à la fréquentation de sa clientèle d'Église. Et il ne laissa échapper qu'un mot, murmuré à peine, dès qu'il eut jeté un regard sur le malade.

—Comment, encore! ça recommence!

Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il avait récemment soigné. Qui donc s'acharnait sur ce pauvre jeune prince, si inoffensif, si peu gênant? Personne, du reste, ne pouvait comprendre, si ce n'étaient Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une telle fièvre d'impatience, brûlant d'être rassurée, qu'elle n'écoutait pas, n'entendait pas.

—Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, dites-nous que ce n'est rien... Ça ne peut rien être, puisqu'il était si bien portant, si gai tout à l'heure... Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?

—Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement rien... Nous allons voir.

Il s'était tourné, et il s'inclina profondément devant le cardinal, qui revenait du fond de la salle à manger, de son pas égal et songeur, pour se planter au pied du lit, immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux sombres fixés sur les siens, une inquiétude mortelle, car il n'ajouta rien, il se mit à examiner Dario, en homme qui a senti le prix des minutes. Et, à mesure que son examen avançait, son visage d'affable optimisme prenait une gravité blême, une sourde terreur, que témoignait seule un petit frémissement des lèvres. C'était lui qui, précisément, avait assisté monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci était mort, une crise de fièvre infectieuse, ainsi qu'il l'avait diagnostiqué pour le bulletin de décès. Sans doute lui aussi reconnaissait les mêmes terribles symptômes, la face d'un gris de plomb, l'hébétement d'affreuse ivresse; et, en vieux médecin romain, habitué aux morts subites, il sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science ait encore bien compris, exhalaison putride du Tibre ou séculaire poison de la légende.

Mais il avait relevé la tête, et son regard de nouveau se rencontra avec le regard noir du cardinal, qui ne le quittait pas.

—Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous n'êtes pas trop inquiet, j'espère?... Ce n'est qu'une mauvaise digestion, n'est-ce pas?

Le médecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, au léger tremblement de la voix, la cruelle anxiété de cet homme puissant, frappé encore dans la plus chère affection de son cœur.

—Votre Éminence doit avoir raison, une digestion mauvaise certainement. Parfois, de tels accidents sont dangereux, quand la fièvre s'en mêle... Je n'ai pas besoin de dire à Votre Éminence combien elle peut compter sur ma prudence et sur mon zèle...

Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt de sa voix nette de praticien:

—Le temps presse, il faut déshabiller le prince et agir promptement. Qu'on me laisse un instant seul, j'aime mieux cela.

Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. S'il avait besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. Son désir évident était d'éloigner la famille, afin d'être plus libre, sans témoins gênants. Et le cardinal comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener lui-même à son bras jusque dans la salle à manger où Pierre et don Vigilio les suivirent.

Quand les portes furent refermées, le plus morne et le plus pesant des silences régna dans cette salle à manger, que le clair soleil d'hiver inondait d'une lumière et d'une tiédeur délicieuses. La table était toujours servie, avec son couvert abandonné, la nappe salie de miettes, une tasse de café à demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le panier de figues, dont on avait écarté les feuilles, mais où ne manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fenêtre, Tata, la perruche, sortie de sa cage, était sur son bâton, ravie, éblouie, dans un grand rayon jaune, où dansaient des poussières. Pourtant, elle avait cessé de crier et de se lisser les plumes du bec, étonnée de voir entrer tout ce monde, très sage, tournant la tête à demi pour mieux étudier ces gens, de son œil rond et scrutateur.

Des minutes interminables s'écoulèrent, dans l'attente fébrile de ce qui se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'était silencieusement assis à l'écart, tandis que Benedetta et Pierre, restés debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris sa marche sans fin, ce piétinement instinctif et berceur, par lequel il semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite à l'explication qu'il cherchait obscurément, au milieu d'une effroyable tempête d'idées. Pendant que son pas rythmé sonnait avec une régularité machinale, c'était en lui une fureur sombre, une recherche exaspérée du pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les plus extrêmes et les plus contraires. Mais déjà, à deux reprises, en passant, il avait promené son regard sur la débandade de la table, comme s'il y avait quêté quelque chose. Était-ce, peut-être, ce café inachevé? ce pain dont les miettes traînaient encore? ces côtelettes d'agneau dont il restait un os? Puis, au moment où, pour la troisième fois, il passait en regardant, ses yeux rencontrèrent le panier de figues; et il s'arrêta net, sous le coup d'une révélation soudaine. L'idée l'avait saisi, l'envahissait, sans qu'il sût quelle expérience faire pour que le brusque soupçon se changeât en certitude. Un instant, il resta ainsi, combattu, ne trouvant pas, les yeux fixés sur ce panier. Enfin, il prit une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout près. Mais elle n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres, lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri strident. Et ce fut une illumination, l'expérience cherchée qui s'offrait.

Lentement, de son air sérieux, le visage noyé d'ombre, le cardinal porta la figue à la perruche, la lui donna, sans une hésitation ni un regret. C'était une très jolie bête, la seule qu'il eût ainsi aimée passionnément. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle l'eut fouillée, elle n'en mangea que très peu, elle laissa tomber la peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait, attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se rassura, il gratta la tête de la perruche, qui, pleine d'aise, se faisait caresser, tournait le cou, levait sur son maître son petit œil rouge, d'un vif éclat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa sans même un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata était morte, foudroyée.

Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains levées, jetées au ciel, dans l'épouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si affreuse méprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur ne lui échappa, l'ombre de son visage était devenue farouche et noire.

Pourtant, il y eut un cri, un cri éclatant de Benedetta, qui, ainsi que Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un étonnement qui s'était ensuite changé en terreur.

—Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon âme!

Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nièce, en lançant un coup d'œil oblique sur les deux petits prêtres, ce secrétaire et cet étranger, présents à la scène.

—Tais-toi! tais-toi!

Elle se dégagea, d'une secousse, révoltée, soulevée par une rage de colère et de haine.

—Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le dénoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de Frascati, dans sa voiture, avec ce curé Santobono et ce panier de figues... Oui, oui! j'ai des témoins, c'est Prada, c'est Prada!

—Non, non! tu es folle, tais-toi!

Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tâchait de la maîtriser de toute son autorité souveraine. Lui, qui savait l'influence que le cardinal Sanguinetti exerçait sur la tête exaltée de Santobono, venait de s'expliquer l'aventure, non pas une complicité directe, mais une poussée sourde, l'animal excité, puis lâché sur le rival gênant, à l'heure où le trône pontifical allait sans doute être libre. La probabilité, la certitude de cela avait brusquement éclaté à ses yeux, sans qu'il eût besoin de tout comprendre, malgré les lacunes et les obscurités. Cela était, parce qu'il sentait que cela devait être.

—Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme n'a aucune raison de m'en vouloir, et moi seul étais visé, c'est à moi qu'on a donné ces fruits... Voyons, réfléchis! Il a fallu une indisposition imprévue pour m'empêcher d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; et, pendant que mon pauvre Dario les goûtait seul, je plaisantais, je lui disais de me garder les plus belles pour demain... L'abominable chose était pour moi, et c'est lui qui est frappé, ah! Seigneur! par le hasard le plus féroce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur, Seigneur! vous nous avez donc abandonnés!

Des larmes étaient montées à ses yeux, tandis qu'elle, frémissante, ne semblait pas convaincue encore.

—Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi voulez-vous que ce Santobono attente ainsi à vos jours?

Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une réponse suffisante. Déjà, la volonté du silence se faisait en lui, dans une grandeur suprême. Puis, un souvenir lui revint, et il se résigna au mensonge.

—Santobono a toujours eu la cervelle un peu dérangée, et je sais qu'il m'exècre, depuis que j'ai refusé de tirer de prison son frère, un de nos anciens jardiniers, en lui donnant le bon certificat qu'il ne méritait certes pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des causes plus graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance à tirer de moi.

Alors, Benedetta, brisée, incapable de discuter davantage, se laissa tomber sur une chaise, avec un geste d'abandon désespéré.

—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et puis, qu'est-ce que ça fait, maintenant que mon Dario en est là? Il n'y a qu'une chose, il faut le sauver, je veux qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils font dans cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous chercher?

Le silence recommença, éperdu. Le cardinal, sans parler, prit sur la table le panier de figues, le porta dans une armoire, qu'il ferma à double tour; puis, il mit la clef dans sa poche. Sans doute, dès que la nuit serait tombée, il se proposait de le faire disparaître lui-même, en descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait de l'armoire, il aperçut ces deux petits prêtres, dont les yeux l'avaient forcément suivi. Et il leur dit simplement, grandement:

—Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander d'être discrets... Il est des scandales qu'il faut épargner à l'Église, laquelle n'est pas, ne peut pas être coupable. Livrer un des nôtres aux tribunaux civils, s'il est criminel, c'est frapper l'Église entière, car les passions mauvaises s'emparent dès lors du procès, pour faire remonter jusqu'à elle la responsabilité du crime. Et notre seul devoir est de remettre le meurtrier aux mains de Dieu, qui saura le punir plus sûrement... Ah! pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou dans ma famille, dans mes plus tendres affections, je déclare, au nom du Christ mort sur la croix, que je n'ai ni colère, ni besoin de vengeance, et que j'efface le nom du meurtrier de ma mémoire, et que j'ensevelis son action abominable dans l'éternel silence de la tombe!

Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant que, la main levée dans un geste large, il prononçait ce serment, cet abandon de ses ennemis à l'unique justice de Dieu; car ce n'était pas de Santobono qu'il entendait parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti, dont il avait deviné l'influence néfaste. Et une infinie détresse, une souffrance tragique le bouleversait, dans l'héroïsme de son orgueil, à la pensée de la lutte sombre autour de la tiare, de tout ce qui s'agitait de mauvais et de vorace, au fond des ténèbres.

Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, pour lui promettre de se taire, une émotion invincible l'étrangla, le sanglot qu'il refoulait monta brusquement à sa gorge, pendant qu'il bégayait:

—Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! l'unique fils de notre race, le seul amour et le seul espoir de mon cœur! Ah! mourir, mourir ainsi!

Mais, violente de nouveau, Benedetta s'était relevée.

—Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous allons le soigner, nous allons retourner près de lui. Et nous le prendrons dans nos bras, et nous le sauverons. Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas qu'il meure!

Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empêchée de rentrer dans la chambre, lorsque, justement, Victorine parut, l'air égaré, ayant perdu tout courage, malgré sa belle sérénité habituelle.

—Le docteur prie madame et Son Éminence de venir tout de suite, tout de suite.

Pierre, frappé de stupeur par ces choses, ne les suivit pas, resta un instant en arrière, avec don Vigilio, dans la salle à manger ensoleillée. Eh quoi! le poison, le poison comme au temps des Borgia, dissimulé élégamment, servi avec ces fruits par un traître ténébreux, qu'on n'osait même pas dénoncer! Et il se rappelait sa conversation, au retour de Frascati, son scepticisme de Parisien à propos de ces drogues légendaires, qu'il n'admettait qu'au cinquième acte d'un drame romantique. Et elles étaient vraies, les abominables histoires, les bouquets et les couteaux empoisonnés, les prélats et jusqu'aux papes gênants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat du matin; car ce Santobono passionné et tragique était bien un empoisonneur, il n'en pouvait plus douter, il revoyait toute sa journée de la veille, sous cet effrayant éclairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hâte d'agir devant la mort probable du pape régnant, la suggestion du crime au nom du salut de l'Église, puis ce curé rencontré sur la route, avec son petit panier de figues, puis ce panier promené par le crépuscule de la mélancolique campagne, longuement, dévotement, sur les genoux du prêtre, ce panier dont le souvenir le hantait maintenant d'un cauchemar, dont il reverrait toujours, avec un frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le poison, le poison! c'était vrai pourtant, ça existait, ça circulait encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des âpres appétits de conquête et de domination!