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Rome

Chapter 16: XIV
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About This Book

A French clergyman arrives in Rome and wanders through its modern boulevards and ancient ruins, his impressions shifting between dazzling sunlight and cold shadows; the narrative follows his observations of monuments and neighborhoods while he wrestles with spiritual doubts and hopes for a renewed, humane religion freed from ritual. Encounters and memories, including a disillusioning pilgrimage experience, prompt him to imagine a future reconciliation of peoples and an expanded charity replacing superstition. The work interweaves vivid city topography, psychological introspection, and polemical reflections on faith, ritual, and social change.

Et, soudainement, dans la mémoire de Pierre, la figure de Prada se dressa, elle aussi. Tout à l'heure, lorsque Benedetta l'avait accusé si violemment, il s'était un moment avancé pour le défendre, pour crier cette histoire du poison qu'il savait, et le point d'où le panier était parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitôt, une réflexion venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait le crime, Prada l'avait laissé faire. Un souvenir encore, aigu comme une lame, le traversait, celui de la petite poule noire, dans le morne décor de l'osteria, morte sous le hangar, foudroyée, avec le mince flot de sang violâtre qui lui coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir, Tata, la perruche, gisait de même, molle et tiède, le bec taché d'une goutte de sang. Pourquoi donc Prada avait-il menti en racontant une bataille? C'était toute une complication de passions et de luttes obscures, dans les ténèbres desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de même qu'il ne savait comment reconstituer l'effroyable combat qui avait dû se produire dans le cerveau de cet homme, pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le revoir à son côté, l'évoquer pendant son retour matinal au palais Boccanera, sans frémir, en devinant sourdement tout ce qui s'était décidé d'épouvantable, à cette porte. D'ailleurs, malgré les obscurités et les impossibilités, que ce fût contre le cardinal ou plutôt dans l'espoir d'une flèche égarée qui le vengerait, au petit bonheur du hasard farouche, le fait terrible était là: Prada savait, Prada aurait pu arrêter le destin en marche, et il avait laissé le destin accomplir son aveugle besogne de mort.

Mais Pierre, en tournant la tête, aperçut don Vigilio à l'écart, sur la chaise d'où il n'avait pas bougé, si défait et si pâle, qu'il le crut frappé, lui aussi.

—Est-ce que vous êtes souffrant?

D'abord, le secrétaire sembla ne pouvoir répondre, tellement la terreur le serrait à la gorge. Puis, d'une voix basse:

—Non, non, je n'en ai pas mangé... Ah! grand Dieu! quand je songe que j'en avais grande envie et que la déférence seule m'a retenu, en voyant que Son Éminence n'en mangeait pas!

Il eut un petit grelottement de tout son corps, à cette pensée que son humilité seule venait de le sauver. Et il gardait, sur ses mains, sur son visage, le froid de la mort voisine, dont il avait senti le frôlement.

A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans son effroi, il écartait d'un geste l'affreuse chose, en murmurant:

—Ah! Paparelli, Paparelli!

Pierre, très ému, n'ignorant pas ce qu'il pensait du caudataire, tâcha de savoir.

—Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... Croyez-vous donc qu'ils l'ont poussé et que ce sont eux, en somme?

Le mot de Jésuites ne fut pas même dit, mais la grande ombre noire passa dans le gai soleil de la salle à manger, qu'elle parut un moment emplir de ténèbres.

—Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux toujours! Dès qu'on pleure, dès qu'on meurt, ils en sont, ce sont eux, quand même! Et c'était fait pour moi, je m'étonne de n'y être pas resté!

Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, d'exécration et de colère:

—Ah! Paparelli, Paparelli!

Et il se tut, refusant de répondre, regardant de ses yeux effarés les murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir le caudataire, avec sa face molle de vieille fille, son trot roulant de souris rongeuse, ses mains de mystère et d'envahissement, qui étaient allées prendre à l'office le panier de figues oublié, pour l'apporter sur la table.

Alors, tous deux se décidèrent à retourner dans la chambre, où peut-être avait-on besoin d'eux; et Pierre, en entrant, fut saisi du déchirant spectacle qu'elle offrait. Depuis une demi-heure, vainement, le docteur Giordano, soupçonnant le poison, avait employé les remèdes d'usage, un vomitif, puis la magnésie. Il venait même de faire battre, par Victorine, des blancs d'œufs dans de l'eau. Mais le mal empirait, avec une si foudroyante rapidité, que maintenant tout secours devenait inutile. Déshabillé, couché sur le dos, le buste soutenu par des oreillers, et les bras allongés hors des draps, Dario était effrayant, dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractérisait ce mal mystérieux et redoutable, auquel monsignor Gallo, déjà, et d'autres, avaient succombé. Il semblait frappé d'une stupeur de vertige, ses yeux s'enfonçaient de plus en plus au fond des orbites noires, tandis que la face entière se desséchait, vieillissait à vue d'œil, envahie d'une ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, accablé, il avait fermé les yeux, il n'avait de vivants que les souffles oppressés, pénibles et longs, qui soulevaient sa poitrine. Et, debout, penchée sur ce pauvre visage d'agonisant, Benedetta se tenait là, souffrant sa souffrance, envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-même était méconnaissable, si blanche, si éperdue d'angoisse, comme prise elle aussi par la mort, peu à peu, en même temps que lui.

Dans l'embrasure de fenêtre où le cardinal Boccanera avait emmené le docteur Giordano, il y eut quelques mots échangés à voix basse.

—Il est perdu, n'est-ce pas?

Le docteur, bouleversé également, eut un geste désolé de vaincu.

—Hélas! oui. Je dois prévenir Votre Éminence que dans une heure tout sera fini.

Un court silence régna.

—Et, n'est-ce pas, de la même maladie que Gallo?

Puis, comme le docteur ne répondait pas, tremblant, détournant les yeux:

—Enfin, d'une fièvre infectieuse?

Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait ainsi. C'était le silence, le crime enfoui, à jamais, pour le bon renom de sa mère l'Église. Et rien n'était plus grand, d'une grandeur tragique plus haute, que ce vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et souverain, ne voulant pas que sa famille spirituelle pût déchoir, pas plus qu'il ne consentait à ce qu'on traînât sa famille humaine dans les inévitables salissures d'un procès retentissant. Non, non! le silence, l'éternel silence où tout repose et s'oublie!

De son air doux de discrétion cléricale, le docteur finit par s'incliner.

—Évidemment, d'une fièvre infectieuse, comme le dit si bien Votre Éminence.

Deux grosses larmes, aussitôt, reparurent dans les yeux de Boccanera. Maintenant qu'il avait mis Dieu à l'abri, son humanité saignait de nouveau. Il supplia le médecin de tenter un effort suprême, d'essayer l'impossible; mais celui-ci secouait la tête, montrait le malade de ses pauvres mains tremblantes. Pour son père, pour sa mère, il n'aurait rien pu. La mort était là. A quoi bon fatiguer, torturer un mourant, dont il n'aurait fait qu'aggraver les souffrances? Et, comme le cardinal, devant la catastrophe prochaine, songeait à sa sœur Serafina, se désespérait en disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernière fois, si elle s'attardait au Vatican, où elle devait être, le médecin offrit d'aller la chercher avec sa voiture, qu'il avait gardée en bas. C'était une affaire de vingt minutes. Il serait de retour, si, dans les derniers moments, on avait besoin de lui.

Resté seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, un instant encore. Par la fenêtre, les yeux obscurcis de ses larmes, il regardait le ciel. Et ses bras frémissants se tendirent, en un geste d'imploration ardente. O Dieu! puisque la science des hommes était si courte et si vaine, puisque ce médecin s'en allait ainsi, heureux de sauver l'embarras de son impuissance, ô Dieu! que ne faisiez-vous un miracle, pour montrer l'éclat de votre pouvoir sans bornes! Un miracle, un miracle! il le demandait du fond de son âme de croyant, avec l'insistance, la prière impérative d'un prince de la terre, qui croyait avoir rendu au ciel un service considérable, par sa vie entière donnée à l'Église. Il le demandait pour la continuation de sa race, pour que le dernier mâle ne disparût pas si misérablement, pour qu'il pût épouser cette cousine tant aimée, là pleurante et si malheureuse à cette heure. Un miracle, un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un miracle qui fît renaître la famille! un miracle qui éternisât le glorieux nom des Boccanera, en permettant qu'il sortît de ces jeunes époux toute une lignée sans nombre de vaillants et de fidèles!

Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal apparut transfiguré, les yeux séchés par la foi, l'âme désormais forte et soumise, exempte de toute faiblesse. Il s'était remis entre les mains de Dieu, il avait résolu d'administrer lui-même l'extrême-onction à Dario. D'un geste, il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pièce voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours la clef sur lui. Cette pièce nue, où personne n'entrait, cette pièce où se trouvait simplement un petit autel de bois peint, surmonté d'un grand crucifix de cuivre, avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu et terrible, car Son Éminence, disait-on, y passait les nuits à genoux, conversant avec Dieu en personne. Et, pour qu'il y entrât publiquement, pour qu'il en laissât ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il voulût forcer Dieu à en sortir avec lui, dans son désir d'un miracle.

On avait ménagé une armoire derrière l'autel, et le cardinal y passa prendre l'étole et le surplis. La boîte aux saintes huiles était également là, une très ancienne boîte d'argent, timbrée des armes des Boccanera. Puis, don Vigilio étant rentré dans la chambre à la suite de l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite alternèrent.

Pax huic domui.

Et omnibus habitantibus in ea.

La mort venait, si menaçante, si prochaine, que tous les préparatifs habituels se trouvaient forcément supprimés. Il n'y avait ni les deux cierges, ni la petite table recouverte d'une nappe blanche. De même, l'assistant n'ayant pas apporté le bénitier et l'aspersoir, l'officiant dut se contenter de faire le geste, bénissant la chambre et le mourant, en prononçant les paroles du rituel:

Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem dealbabor.

Dans un long frisson, en voyant paraître le cardinal, avec les saintes huiles, Benedetta était tombée à genoux, au pied du lit; tandis que Pierre et Victorine, un peu en arrière, s'agenouillaient eux aussi, bouleversés par la douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux immenses, élargis dans sa face d'une pâleur de neige, la contessina ne quittait pas du regard son Dario qu'elle ne reconnaissait plus, le visage terreux, la peau tannée et ridée ainsi que celle d'un vieillard. Et ce n'était pas pour leur mariage, accepté et désiré par lui, que leur oncle, ce tout-puissant prince de l'Église, apportait le sacrement, c'était pour la rupture suprême, la fin humaine de tout orgueil, la mort qui achève et emporte les races, comme le vent balaye la poussière des routes.

Il ne pouvait s'attarder, il récita promptement le Credo à demi-voix.

Credo in unum Deum...

Amen, répondit don Vigilio.

Après les prières du rituel, ce dernier balbutia les litanies, pour que le ciel prît en pitié l'homme misérable qui allait comparaître devant Dieu, si un prodige de Dieu ne lui faisait pas grâce.

Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le cardinal ouvrit la boîte des saintes huiles; et, se bornant à une seule onction, comme il était permis dans le cas d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille d'argent, une seule goutte sur la bouche desséchée, déjà flétrie par la mort.

Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum, tactum, deliquisti.

Ah! de quel cœur brûlant de foi il les prononçait, ces appels au pardon, pour que la divine miséricorde effaçât les péchés commis par les cinq sens, ces cinq portes de l'éternelle tentation ouvertes sur l'âme! Mais c'était encore avec l'espoir que, si Dieu avait frappé le pauvre être pour ses fautes, peut-être aurait-il l'indulgence entière de le rendre même à la vie, dès qu'il les aurait pardonnées. La vie, ô Seigneur! la vie, pour que cette antique lignée des Boccanera pullule encore, continue à vous servir au travers des âges, dans les combats et devant les autels!

Un instant, le cardinal resta les mains frémissantes, regardant la face muette, les yeux fermés du moribond, attendant le miracle. Rien ne se produisait, pas une clarté n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la bouche avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement sortît des lèvres. Et l'oraison dernière fut dite, l'officiant retourna dans la chapelle, suivi de l'assistant, au milieu de l'effrayant silence qui retombait. Et là tous deux s'agenouillèrent, le cardinal s'abîma dans une prière brûlante, sur le carreau nu. Les yeux levés vers le crucifix de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, il se donna tout entier, suppliant Jésus de le prendre à la place de son neveu, s'il fallait un holocauste, ne désespérant toujours pas de fléchir la colère céleste, tant que Dario aurait un souffle de vie, et tant que lui-même serait ainsi à genoux, en conversation avec Dieu. Il était à la fois si humble et si souverain! De Dieu à un Boccanera, l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux palais pouvait crouler, il n'aurait pas senti la chute des poutres.

Dans la chambre, cependant, rien n'avait bougé encore, sous le poids de cette majesté tragique que la cérémonie semblait y avoir laissée. Et ce fut alors seulement que Dario ouvrit les paupières. Il regarda ses mains, il les vit si vieillies, si réduites, qu'un immense regret de l'existence se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, à ce moment de lucidité, au milieu de cette sorte de griserie du poison qui l'accablait, il eut pour la première fois conscience de son état. Ah! mourir, dans une telle douleur, une telle déchéance, quelle révoltante abomination pour cet être de légèreté et d'égoïsme, pour cet amant de la beauté, de la gaieté et de la lumière, qui ne savait pas souffrir! Le destin féroce châtiait en lui avec trop de rudesse sa race finissante. Il se fit horreur à lui-même, il fut pris d'un désespoir, d'une terreur d'enfant, qui lui donnèrent la force de se soulever sur son séant et de regarder éperdument autour de la chambre, pour voir si tout le monde ne l'avait pas abandonné. Et, lorsque son regard rencontra Benedetta toujours agenouillée au pied du lit, il eut un suprême élan vers elle, il lui tendit ses deux bras, brûlant du désir égoïste de l'emmener à son cou.

—Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me laisse pas mourir seul!

Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne l'avait pas quitté des yeux. Le mal horrible qui emportait son amant, semblait de plus en plus la posséder et la détruire, à mesure que lui s'affaiblissait. Elle devenait d'une blancheur immatérielle; et, par les trous de ses prunelles si claires, on commençait à voir son âme. Mais, quand elle l'aperçut, ressuscitant, les bras tendus et l'appelant, elle se leva à son tour, elle s'approcha, se tint debout près du lit.

—Je viens, mon Dario... Me voilà, me voilà!

Et Pierre et Victorine, alors, toujours à genoux, assistèrent à l'acte sublime, d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils en restèrent cloués au sol, comme devant un spectacle extra-terrestre, où les humains n'avaient plus à intervenir. Elle-même, Benedetta parlait, agissait en créature délivrée de tous liens conventionnels et sociaux, déjà hors de la vie, ne voyant et n'interpellant plus les êtres et les choses que de très loin, du fond de l'inconnu où elle allait disparaître.

—Ah! mon Dario, on a voulu nous séparer. Oui, c'est pour que je ne puisse me donner à toi, c'est pour que nous ne soyons jamais heureux, aux bras l'un de l'autre, qu'on a résolu ta mort, en sachant bien que ta vie emporterait la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il est ton assassin, même si un autre t'a frappé. C'est lui qui est la cause première, qui m'a volée à toi quand j'allais être tienne, qui a ravagé notre existence à tous deux, qui a soufflé autour de nous, en nous, l'exécrable poison dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le hais, d'une haine dont je voudrais l'écraser avant de partir à ton cou!

Elle n'élevait pas la voix, elle disait ces choses affreuses dans un murmure profond, simplement, passionnément. Prada ne fut pas même nommé, et elle se tourna à peine vers Pierre, frappé d'immobilité, derrière elle, pour ajouter d'un air de commandement:

—Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Le héros si tendre m'a bien aimée, je l'aime bien encore, et cette parole que vous lui porterez lui déchirera le cœur. Mais je veux qu'il sache, il doit savoir, pour la vérité et pour la justice.

Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les bras, en sentant qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait plus ses yeux clairs fixés sur les siens.

—Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit toute noire, je ne veux pas y entrer seul!

—Je viens, je viens, mon Dario... Me voilà!

Elle s'était rapprochée encore, elle le touchait presque, debout contre le lit.

—Ah! ce serment que j'avais fait à la Madone de n'être à aucun homme, pas même à toi, avant que Dieu l'eût permis, par la bénédiction d'un de ses prêtres! Je mettais une noblesse supérieure, divine, à être immaculée, vierge comme la Vierge, ignorante des souillures et des bassesses de la chair. Et c'était en outre un cadeau d'amour exquis et rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire à l'amant élu par mon cœur, pour qu'il fût à jamais le seul maître de mon âme et de mon corps... Cette virginité dont j'étais si orgueilleuse, je l'ai défendue contre l'autre, des ongles et des dents, comme on se défend contre un loup, je l'ai défendue contre toi, avec des larmes, pour que tu n'en salisses pas le trésor, dans une fièvre sacrilège, avant l'heure sainte des délices permises... Et si tu savais quelles terribles luttes je soutenais aussi contre moi-même, pour ne pas céder! J'avais un besoin fou de te crier de me prendre, de me posséder, de m'emporter. Car c'était toi tout entier que je voulais, et c'était moi tout entière que je te donnais, oui! sans réserve, en femme qui sait, et qui accepte, et qui réclame tout l'amour, celui qui fait l'épouse et la mère... Ah! mon serment à la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, lorsque le vieux sang soufflait chez moi en tempête, et maintenant quel désastre!

Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se faisait plus ardente.

—Tu te souviens, le soir où tu es rentré, avec un coup de couteau dans l'épaule... Je t'ai cru mort, j'ai crié de rage, à l'idée que tu allais partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur. J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-là, de ne m'être pas damnée avec toi, pour mourir avec toi, enlacés tous les deux dans une étreinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire que ce terrible avertissement ne devait servir à rien! J'ai été assez aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leçon. Te voilà frappé de nouveau, on te vole à mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois donnée enfin, lorsqu'il en était temps encore... Ah! misérable orgueilleuse, rêveuse imbécile!

Ce qui grondait à présent dans sa voix étouffée, c'était, contre elle-même, la colère de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait toujours été. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, à les voir aux bras l'un de l'autre, si passionnés, si heureux? Non, non! les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, même en dehors du prêtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils chantaient d'allégresse. Et c'était sûrement une duperie abominable que de ne pas épuiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la vie battait dans les veines.

—Benedetta, Benedetta! répéta le mourant, en l'épouvante d'enfant qu'il avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'éternelle nuit noire.

—Me voilà, me voilà! mon Dario... Je viens!

Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu un geste pour se lever et pour l'empêcher de faire l'acte:

—Laisse, laisse, Victorine, rien au monde désormais ne peut empêcher cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort. Quelque chose, il y a un instant, quand j'étais à genoux, m'a redressée, m'a poussée. Je sais où je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas juré, le soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'être à lui seul, jusque dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte! Nous serons morts, nous serons mariés tout de même et pour toujours!

Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.

—Mon Dario, me voilà, me voilà!

Et ce fut inouï. Dans une exaltation grandissante, dans une flambée d'amour qui la soulevait, elle commença sans hâte à se dévêtir. D'abord, le corsage tomba, et les bras blancs, les épaules blanches resplendirent; puis, les jupes glissèrent, et, déchaussés, les pieds blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les derniers linges, un à un, s'en allèrent, et le ventre blanc, la gorge blanche, les cuisses blanches, s'épanouirent en une haute floraison blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retiré, avec une audace ingénue, une tranquillité souveraine, comme si elle se trouvait seule. Elle était debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudité candide, dans sa royauté dédaigneuse, ignorante des regards. Elle éclairait, elle parfumait la morne chambre de la beauté de son corps, un prodige de beauté, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une reine, la poitrine d'une déesse guerrière, la ligne fière et souple de l'épaule au talon, les rondeurs sacrées des membres et des flancs. Et elle était si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni la neige elle-même, n'étaient plus blanches.

—Mon Dario, me voilà, me voilà!

Comme renversés à terre par une apparition, le glorieux flamboiement d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux aveuglés, éblouis. Celle-ci n'avait pas même fait un mouvement pour l'arrêter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de respect terrifié qu'on éprouve devant les folies de la passion et de la foi. Et, lui, paralysé, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il n'était plus capable que d'un frisson d'admiration éperdue. Rien d'impur ne lui venait de cette nudité de neige et de lis, de cette vierge de candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumière propre, de l'éclat même du puissant amour dont il brûlait. Elle ne le choquait pas plus qu'une œuvre de vérité, transfigurée par le génie.

—Mon Dario, me voilà, me voilà!

Et Benedetta, s'étant couchée, prit dans ses bras Dario agonisant, dont les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle avait voulu cela, dans sa tranquillité apparente, dans la blancheur liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dévorée, même aux heures de calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle refusait de se résigner à cette duperie de le perdre sans s'être donnée, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils étaient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et, dans sa folie, éclatait la révolte de la nature, le cri inconscient de la femme qui ne voulait pas mourir inféconde, inutile comme la graine emportée par un vent de désastre, et dont ne germera plus aucune autre vie.

—Mon Dario, me voilà, me voilà!

Elle l'étreignait de tous ses membres nus, de toute son âme nue. Et Pierre, à ce moment, aperçut contre le mur, au chevet du lit, les armes des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de couleur, sur velours violet. Oui, c'était bien le dragon ailé soufflant des flammes; c'était bien la devise farouche et ardente, Bocca nera, Alma rosa, bouche noire, âme rouge, la bouche enténébrée d'un rugissement, l'âme flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute cette vieille race de passion et de violence, aux légendes tragiques, venait de renaître, pour pousser cette fille dernière, si adorable, à ces effrayantes et prodigieuses fiançailles dans la mort. Et la vue des armes brodées évoqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. N'était-ce pas la même étreinte désespérée qui tâchait de vaincre la mort, la même sauvagerie se jetant à l'abîme avec le corps du bien-aimé, l'élu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des sœurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se mourait là de la mort de son amant, comme si cette dernière n'était que la revenante de l'autre, avec leurs mêmes traits d'enfance délicate, la même bouche de désir et les mêmes grands yeux de rêve, dans la même petite face ronde, sage et têtue.

—Mon Dario, me voilà, me voilà!

Pendant une éternité, une seconde peut-être, ils s'étreignirent. Elle y apportait une frénésie du don d'elle-même, une frénésie sacrée allant au delà de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commençait pour eux. Elle se mêlait à lui, entrait dans lui, sans terreur ni répugnance du mal qui le rendait méconnaissable; et lui, qui venait d'expirer sous ce grand bonheur dont la félicité lui arrivait enfin, restait les bras serrés, noués convulsivement autour d'elle, comme s'il l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplète, en songeant à sa virginité inutile, qui ne pouvait plus être fécondée? ou bien fut-ce au milieu de la joie suprême d'avoir consommé quand même le mariage, de toute la volonté de son être? Elle eut au cœur, dans cette étreinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son cœur éclata. Elle était morte au cou de son amant mort, tous les deux étroitement serrés, à jamais, entre les bras l'un de l'autre.

Il y eut un gémissement, Victorine s'était approchée, avait compris; tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frémissant d'admiration et de larmes, soulevé par le sublime.

—Voyez, voyez, bégaya à voix très basse la servante, elle ne bouge plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est morte!

Et le prêtre murmura:

—Mon Dieu! qu'ils sont beaux!

C'était vrai, jamais beauté si haute, si resplendissante, n'avait éclaté sur des visages morts. La face, tout à l'heure terreuse et vieillie de Dario, venait de prendre une pâleur, une noblesse de marbre, les traits allongés, simplifiés, comme dans un élan d'ineffable allégresse. Benedetta restait très grave, avec un pli d'ardente volonté aux lèvres, tandis que la figure entière exprimait une béatitude douloureuse et infinie, dans une infinie blancheur. Ils mêlaient leurs chevelures, et leurs yeux, restés grands ouverts, les uns au fond des autres, continuaient à se regarder sans fin, d'une éternelle douceur de caresse. Ils étaient le couple pour toujours enlacé, parti pour l'immortalité dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la mort, et de qui rayonnait cette beauté ravie de l'amour immortel et vainqueur.

Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mêlés à de telles plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, bouleversé à présent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur désespérée agitait. Le cardinal avait dû accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans doute aussi, à cette minute, le docteur Giordano ramenait donna Serafina, prévenue de la mort prochaine de son neveu, car elle était là maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui frappaient la maison. Lui-même, le docteur avait cet étonnement troublé des plus vieux médecins dont l'expérience s'effare toujours devant les faits; et il tentait une explication, il parlait en hésitant d'un anévrisme possible, peut-être d'une embolie.

Victorine, en servante que sa douleur faisait l'égale de ses maîtres, osa l'interrompre.

—Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que ça ne suffit pas pour mourir ensemble?

Donna Serafina, après avoir baisé au front les chers enfants, voulut leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupières se rouvraient dès que le doigt les abandonnait, les yeux recommençaient à se sourire, à échanger fixement la caresse de leur regard d'éternité. Et, comme elle parlait, pour la décence, de séparer les deux corps, en essayant de dénouer leurs membres:

—Oh! madame, oh! madame! se récria de nouveau Victorine. Vous leur casseriez plutôt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont entrés dans les épaules, jamais ils ne se quitteront.

Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il était livide, sans une larme, dans un désespoir glacé qui le grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification, comme si, en prince de l'Église, disposant des volontés du ciel, il acceptait ainsi les deux amants embrassés devant le tribunal suprême, largement dédaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe amour, ému jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par la beauté de leur mort.

—Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas dans leur sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir jusqu'à la fin des temps pour se regarder, sans jamais en être las! Et qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas péché durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi noués d'une étreinte que pour se coucher dans la terre!

Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore des anciennes aventures de batailles et de passions:

—Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entière les admirera et les pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un à l'autre, ma sœur. Dieu les connaît et les attend.

Tous les assistants s'étaient agenouillés, le cardinal récita lui-même les prières des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait la chambre, où bientôt deux flammes de cierge brillèrent comme deux étoiles.

Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin abandonné du palais, au bord du Tibre. Il devait y être descendu, étouffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les ténèbres noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau tombant du masque tragique chantait sa grêle chanson de flûte; et le laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes n'étaient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir. Ah! comme il était doux et gai le matin, ce délicieux jardin mélancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laissé un écho désolé, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui maintenant gisait là-haut, dans le néant des choses et des êtres! Il eut le cœur serré si douloureusement, qu'il éclata en gros sanglots, assis à la place même où elle s'était assise, sur le fragment de colonne renversée, dans l'air qu'elle avait respiré et qui paraissait garder son odeur pure de femme adorable.

Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un brusque sursaut, en se souvenant que c'était le soir même que le pape devait le recevoir, à neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas songé pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et des mois s'étaient écoulés, cela revenait en lui comme un très ancien rendez-vous, auquel, après des années d'absence, on arrive vieilli, le cœur et le cerveau changés par des événements sans nombre. Et, péniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, il verrait enfin le pape.

XIV

Le soir, comme Pierre débouchait du Borgo devant le Vatican, l'horloge, dans le profond silence du quartier enténébré et sommeillant déjà, laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il était en avance, il résolut d'attendre vingt minutes, de façon à n'être en haut, à la porte des appartements, qu'à neuf heures, l'heure exacte de l'audience.

Et ce répit lui fut un soulagement, dans l'émotion et dans la tristesse infinies qui lui étreignaient le cœur. Il arrivait les membres brisés, affreusement las de l'après-midi tragique qu'il venait de passer au fond de cette chambre de mort, où Dario et Benedetta dormaient maintenant leur éternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. Il n'avait pu manger, il était hanté par l'image farouche et douloureuse des deux amants, si plein d'eux, que des soupirs involontaires s'échappaient de sa gorge, tandis que des pleurs sans cesse remontaient à ses yeux. Ah! qu'il aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer à son aise, satisfaire ce besoin immense de larmes dont il étouffait! Et c'était un attendrissement qui gagnait toutes ses pensées, la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait pour lui à la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d'une pitié plus grande, d'une véritable angoisse de charité pour tous les misérables et pour tous les souffrants de ce monde, si éperdu à cette évocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette Rome où il avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il avait peur, à chaque pas, d'éclater en sanglots, les bras tendus vers le ciel noir.

Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'était une immensité de ténèbres et de solitude. Quand il était arrivé, il avait cru se perdre dans une mer d'ombre. Mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace n'était éclairé que par les quatre candélabres à sept becs, aux quatre coins de l'Obélisque, et que par les rares becs, à droite et à gauche, le long des bâtiments qui montent à la basilique. Sous le double portique de la colonnade, d'autres lanternes brûlaient d'une lueur jaune, parmi la colossale forêt des quatre rangées de piliers, dont elles découpaient bizarrement les fûts. Et, sur la place, il n'y avait de visible que l'Obélisque pâle, se dressant d'un air d'apparition. La façade de Saint-Pierre s'évoquait elle aussi, à peine distincte, comme en un rêve, et close, et morte, dans une extraordinaire grandeur de sommeil, d'immobilité et de silence. Il ne voyait pas le dôme, à peine une rondeur bleuâtre, géante, devinée sur le ciel. Sans les voir, il avait d'abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au fond de cette obscurité vague; puis, il finit par distinguer le fantôme mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et, au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait, sans lune, de velours bleu sombre, où les étoiles semblaient avoir une grosseur et un éclat d'escarboucles, le Chariot renversé sur la toiture du Vatican, avec ses roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarré des trois astres d'or de son baudrier, là-bas sur Rome, du côté de la rue Giulia.

Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait là qu'un entassement de façades confuses, où ne luisaient que deux petites lueurs de lampe, à l'étage des appartements du pape. Seule, dans la cour Saint-Damase, éclairée intérieurement, la façade du fond et celle de gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands vitrages de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas même un déplacement de l'ombre. Deux personnes traversèrent l'immensité de la place, il en vint une troisième qui disparut à son tour; puis, il ne resta qu'une cadence de pas rythmés, très lointaine. C'était le désert absolu, ni promeneurs, ni passants, pas même l'ombre d'un rôdeur sous la colonnade, entre la forêt de piliers, aussi vide que les sauvages forêts centenaires des premiers âges. Et quel désert solennel, quel silence de hautaine désolation! Jamais il n'avait éprouvé une sensation de sommeil plus vaste ni plus noir, d'une souveraine noblesse de mort.

A neuf heures moins dix, Pierre se décida, se dirigea vers la porte de bronze. Un seul battant en était ouvert encore, au bout du portique de droite, dans un épaississement des ténèbres, qui la noyait de nuit. Il se souvenait des instructions précises que monsignor Nani lui avait données: demander à chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter une parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu'à se laisser conduire. Personne au monde maintenant ne le savait là, puisque Benedetta n'était plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu'il se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un air ensommeillé, il dit simplement le mot convenu.

—Monsieur Squadra.

Et, le garde suisse n'ayant pas bougé, ne lui barrant pas le chemin, il passa, il tourna tout de suite à droite, dans le grand vestibule de la scala Pia, l'escalier de pierre à l'énorme cage carrée, qui monte à la cour Saint-Damase. Et pas une âme, rien que l'écho étouffé des pas, rien que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dépolis blanchissaient mollement la clarté.

En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir déjà vue, des loges de Raphaël, avec son portique, sa fontaine, son pavé blanc, sous le brûlant soleil. Mais il n'y apercevait même plus les cinq ou six voitures qui attendaient, les chevaux figés, les cochers raidis sur leurs sièges. C'était une solitude, un vaste carré nu et pâle, d'un sommeil sépulcral, sous la lumière morne des lanternes, dont les réverbérations blanchissaient les hauts vitrages des trois façades. Et, un peu inquiet, gagné par le petit frisson du vide et du silence, il se hâta, il se dirigea, à droite, vers le perron, abrité d'une marquise, dont les quelques degrés mènent à l'escalier des appartements.

Là, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme.

—Monsieur Squadra.

D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l'escalier.

Pierre monta. C'était un escalier très large, à la rampe de marbre blanc, aux marches basses, aux murs enduits d'un suc jaunâtre. Dans les globes de verre dépoli, les becs de gaz semblaient avoir été baissés déjà, par une économie sage. Et, sous cette clarté de veilleuse, rien n'était d'une solennité plus triste que cette majestueuse nudité, si blême et si froide. A chaque palier, un garde suisse veillait encore, avec sa hallebarde; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on n'entendait plus que les pas réguliers de ces hommes, allant et venant toujours, sans doute pour ne pas succomber à l'engourdissement des choses.

Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence frissonnant, la montée paraissait interminable. Chaque étage se coupait en tronçons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au palier du deuxième étage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent ans. Devant la porte vitrée de la salle Clémentine, dont le battant de droite était seul ouvert, un dernier garde suisse veillait.

—Monsieur Squadra.

Le garde s'effaça, laissa entrer le jeune prêtre.

Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes à cette heure, dans la clarté crépusculaire des lampes. La décoration si riche, les sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n'était plus qu'une vague apparition fauve, des murs de rêve où dormaient des reflets de joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans fin, une solitude élargie, se perdant au fond des demi-ténèbres.

Enfin, à l'autre bout, près d'une porte, Pierre crut apercevoir des formes, le long d'un banc. C'étaient trois gardes suisses assis là, ensommeillés.

—Monsieur Squadra.

Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il devait attendre. Il n'osa bouger, troublé par le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en évoquant les foules qui avaient peuplé cette salle. Aujourd'hui encore, elle était la salle accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'allées et de venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, dès que la nuit l'avait envahie, et comme elle était désespérée et lasse d'avoir vu défiler tant de choses et tant d'êtres!

Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le seuil de la pièce voisine, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu entièrement de noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de cathédrale. Il avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.

—Monsieur Squadra, dit Pierre une dernière fois.

L'homme s'inclina, pour dire qu'il était monsieur Squadra. Puis, d'une nouvelle révérence, il invita le prêtre à le suivre. Et tous deux, l'un derrière l'autre, sans hâte aucune, s'engagèrent dans l'interminable enfilade des salles.

Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent être reçues par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en celles des gardes-nobles, puis en celles des camériers d'honneur, puis en celles des camériers secrets, jusqu'au Saint-Père. Mais, dès huit heures, les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur les consoles, ce n'est plus qu'une suite de pièces désertes, à demi obscures, assoupies, au fond du néant auguste où tombe le palais entier.

Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples huissiers, vêtus de velours rouge, brodé aux armes du pape, qui ont la charge de mener les visiteurs jusqu'à la porte de l'antichambre d'honneur. A cette heure tardive, un seul était encore là, assis sur une banquette, en un tel coin d'ombre, que sa tunique de pourpre paraissait noire. Il leva la tête, laissa passer, dans ces ténèbres où s'éteignait toute la pompe éclatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des gendarmes, où la règle était que les secrétaires des cardinaux et des hauts personnages attendissent le retour de leurs maîtres; et elle était complètement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s'y mêlaient pendant les heures brillantes des réceptions. Vide également la salle suivante, plus petite, réservée à la garde palatine, cette milice recrutée parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les épaulettes d'or, le shako surmonté d'un plumet rouge. On tourna à droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la première où l'on entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe avec son haut plafond peint, ses Gobelins admirables, signés Audran, Jésus faisant des miracles et les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des gardes-nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console à droite, que surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du fond qui s'ouvre sur une autre petite pièce, une sorte d'alcôve contenant un autel, où le Saint-Père dit sa messe, isolé, pendant que les assistants restent à genoux sur les dalles de marbre de la salle voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleillés des gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la salle du trône, dans laquelle le pape reçoit en audience publique, jusqu'à deux et trois cents personnes à la fois. En face des fenêtres, sur une estrade basse, est le trône, un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, sous un baldaquin de même velours. A côté se trouve le coussin, pour le baise-pied. Puis, c'est à droite et à gauche deux consoles face à face, l'une avec une pendule, l'autre avec un crucifix, entre de hauts candélabres à pied de bois doré, portant des bougies. La tenture de damas rouge, à larges palmes Louis XIV, monte jusqu'à la fastueuse frise qui encadre le plafond d'attributs et de figures allégoriques; et le magnifique et froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de Smyrne que devant le trône. Mais, les jours d'audience particulière, lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trône ou même dans sa chambre, la salle du trône n'était plus que l'antichambre d'honneur, où toute la prélature attendait, les hauts dignitaires de l'Église mêlés aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs. Le service y était fait par les deux camériers d'honneur, l'un en habit violet, l'autre de cape et d'épée, qui y recevaient, des mains des bussolanti, les personnes admises au précieux honneur d'une audience, pour les conduire eux-mêmes à la porte de la pièce voisine, l'antichambre secrète, où ils les remettaient aux mains des camériers secrets. C'était la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans l'éclat des uniformes et des costumes, dans l'émotion qui grandissait, à mesure qu'on approchait du tabernacle habité par l'Élu et l'Unique, au travers de cette succession sans fin de salles, où le cœur battait de plus en plus fort, étreint jusqu'à l'étouffement par cette gradation savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et, à cette heure de nuit, toujours pas une âme, pas un geste, pas une voix, rien que le silence tombant des ténèbres du plafond sur le trône de velours rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait à l'angle d'une console, dans la salle vide et endormie.

Monsieur Squadra, qui ne s'était pas encore retourné, marchant d'un pas lent et muet, s'arrêta un instant à la porte de l'antichambre secrète, comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant d'affronter l'entrée du sanctuaire. Seuls les camériers secrets avaient le droit de vivre là, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le pape daignât les recevoir. Pierre, en y pénétrant, lorsque monsieur Squadra se fut décidé à l'introduire, sentit bien, à son petit frisson d'homme nerveux, qu'il entrait dans l'au-delà redoutable, de l'autre côté de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un garde-noble de faction en gardait la porte; mais la porte, à cette heure, était libre, la pièce était vide comme les autres; et, pour la peupler, il y fallait évoquer les très nobles et très puissants personnages qui la garnissaient d'ordinaire, en grand habit de cérémonie. Elle s'étranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux fenêtres donnant sur le nouveau quartier des Prés du Château, tandis qu'une seule fenêtre s'ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, près de la porte qui conduisait à la salle du petit trône. C'était là, entre cette porte et cette fenêtre, assis devant une table étroite, que se tenait d'habitude un secrétaire, absent en ce moment. Et toujours la même console dorée, avec le même crucifix, entre la même paire de lampes. Une grande horloge, dans une gaine d'ébène incrustée de cuivre, battait lourdement l'heure. La seule curiosité, sous le plafond à rosaces d'or, était la tenture, en damas rouge, semé d'écussons jaunes, les deux clefs et la tiare, alternant avec le lion, la griffe posée sur la boule du monde.

Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement à l'étiquette, Pierre tenait encore à la main son chapeau, qu'il aurait dû laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit de garder la barrette. Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa lui-même sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester au moins là. Puis, sans un mot toujours, d'une simple révérence, il fit comprendre qu'il allait annoncer le visiteur à Sa Sainteté, et que celui-ci voulût bien attendre un instant dans cette pièce.

Demeuré seul, Pierre respira profondément. Il étouffait, son cœur battait à se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait très bien jugé dans les demi-ténèbres ces fameux, ces magnifiques appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs ornés de tapisseries, tendus de soie, des frises dorées et peintes, des plafonds déroulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des consoles, des escabeaux et des trônes; et les lampes, les pendules, les crucifix, même les trônes, rien que des cadeaux, apportés des quatre coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubilés. Pas le moindre confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne Italie était là, avec son continuel gala et son manque de vie intime et tiède. On avait dû jeter quelques tapis sur les admirables dallages de marbre, où les pieds se glaçaient. On avait fini par installer récemment des calorifères, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer le pape. Et ce qui avait frappé Pierre davantage encore, ce qui le pénétrait jusqu'aux os, maintenant qu'il était là, debout, à attendre, c'était ce silence extraordinaire, un silence tel, qu'il n'en avait jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le néant noir du Vatican colossal, tombé au sommeil, fût monté à cet étage, dans cette enfilade de salles désertes, somptueuses et mortes, où brûlaient les petites flammes immobiles des lampes.

Neuf heures sonnèrent à l'horloge d'ébène, et il s'étonna. Comment! dix minutes seulement s'étaient écoulées, depuis qu'il avait franchi la porte de bronze? Il aurait cru qu'il marchait depuis des jours et des jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui l'étranglait, car jamais il n'était sûr de lui-même, il craignait toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes. Il marcha, passa devant l'horloge, donna un coup d'œil au crucifix de la console, regarda le globe de la lampe, où les doigts gras d'un domestique avaient laissé leur empreinte. Elle éclairait d'une lueur si jaune et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa pas. Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fenêtre qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de saisissement, Rome immense s'étendait, dans l'entre-bâillement des persiennes mal fermées, Rome telle qu'il l'avait déjà vue des loges de Raphaël, telle qu'il l'avait reconstruite, le jour où, du petit restaurant de la place, il s'était imaginé voir Léon XIII à la fenêtre de sa chambre. Seulement, c'était la Rome de nuit, la Rome élargie encore au fond des ténèbres, sans bornes comme le ciel étoilé. Dans cette mer illimitée, aux vagues noires, on ne reconnaissait sûrement que les grandes voies, changées en voies lactées par les blancheurs vives de l'éclairage électrique: le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale, ensuite le Corso qui les coupait à angle droit, coupé lui-même par la rue du Triton, que continuait la rue San Nicolà da Tolentino, laquelle était reliée à la Gare par la lointaine lueur de la place des Thermes. De l'autre côté du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la Rome antique, quelques places, quelques bouts d'avenue flamboyaient encore; mais l'ombre déjà submergeait tout. Pour le reste, ce n'était plus qu'un pullulement de petites clartés jaunes, les miettes d'un ciel à demi éteint, balayé sur la terre. De rares constellations, des étoiles brillantes traçant de mystérieuses et nobles figures, tâchaient vainement de lutter et de se dégager. Elles étaient noyées, effacées dans le chaos confus de cette poussière d'un vieil astre, qui se serait brisé là, y laissant sa gloire, réduite désormais à n'être qu'une sorte de sable phosphorescent. Et quelle immensité noire, ainsi poudrée de lumière, quelle masse énorme d'obscurité et d'inconnu, dans laquelle semblaient avoir sombré les vingt-sept siècles de la Ville éternelle, ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu'à ne plus pouvoir dire où elle commençait ni où elle finissait, peut-être élargie jusqu'au bord illimité de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-être si diminuée, si disparue, que le soleil à son retour n'en éclairerait que le peu de cendre!

Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgré son effort pour la calmer, augmentait de seconde en seconde, même devant cet océan de ténèbres, d'une souveraine paix. Il s'écarta de la fenêtre, il tressaillit de tout son être en entendant un léger bruit de pas et en croyant qu'on venait le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, la salle du petit trône, dont il s'aperçut alors que la porte était restée entr'ouverte. N'entendant plus rien, il se hasarda, dans sa fièvre d'impatience, il allongea la tête, pour voir. C'était encore une salle tendue de damas rouge, assez vaste, avec un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, sous un baldaquin de même velours; et l'on y trouvait l'inévitable console, le haut crucifix d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les candélabres, deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne taille, sortis de la manufacture de Sèvres, ornés d'un portrait du Saint-Père. Pourtant, on sentait là plus de confortable, le tapis de Smyrne recouvrait le dallage entier, quelques fauteuils s'alignaient contre les murs, une fausse cheminée, drapée d'étoffe, servait de pendant à la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette salle, y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait honorer. Et le frisson de Pierre augmentait, à l'idée qu'il n'avait plus qu'une pièce à traverser, que si près de lui, derrière cette simple porte de bois, était Léon XIII. Pourquoi le faisait-on attendre? Se préparait-on à le recevoir dans cette pièce, pour ne pas l'admettre dans une intimité trop étroite? On lui avait conté des visites mystérieuses, reçues à pareille heure, des personnages inconnus introduits de même façon, silencieusement, de grands personnages dont on murmurait les noms très bas. Lui, ce devait être qu'on le jugeait compromettant, qu'on désirait causer à l'aise, sans paraître s'engager en rien, à l'insu de l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua la cause du bruit qu'il avait entendu, en apercevant, sur la console, près de la lampe, une petite caisse de bois, une sorte de profond plateau à anses, où se trouvait la desserte d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille et le verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqué cette desserte dans la chambre, venait de l'apporter là, puis qu'il devait être rentré faire un bout de ménage. Il savait la grande frugalité du pape, ses repas pris sur un étroit guéridon, le tout apporté à la fois dans cette petite caisse, une viande, un légume, deux doigts de bordeaux par ordonnance du médecin, du bouillon surtout, des tasses de bouillon qu'il aimait à offrir aux vieux cardinaux, ses favoris, comme on offre du thé, tout un régal réparateur de vieux garçons. L'ordinaire de Léon XIII était fixé à huit francs par jour. O débauches d'Alexandre VI, ô festins et galas de Jules II et de Léon X! Mais il y eut un nouveau petit bruit, venu de la chambre, qu'il ne put s'expliquer, et il fut terrifié de son indiscrétion, il se hâta de retirer sa tête, en croyant voir toute la salle rouge du petit trône flamber d'un brusque incendie, dans la paix morte où elle dormait.

Alors, il préféra marcher à pas étouffés, trop frémissant pour rester immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait maintenant d'en avoir entendu parler par Narcisse: tout un gros personnage, l'homme le plus important, le plus influent, le valet de chambre bien-aimé de Sa Sainteté, qui seul pouvait la décider, les jours de réception, à mettre une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait se trouvait par trop salie de tabac. Sa Sainteté s'obstinait également à s'enfermer chaque nuit toute seule dans sa chambre, sans vouloir que personne couchât près d'elle, par indépendance, on disait aussi par inquiétude d'avare, qui entend dormir seul avec son trésor; ce qui causait de continuelles inquiétudes, car il n'était guère raisonnable qu'un vieillard de cet âge se barricadât de la sorte; et monsieur Squadra couchait seulement dans une pièce voisine, mais l'oreille aux aguets, toujours prêt à répondre au plus léger appel. C'était lui encore qui intervenait avec respect, lorsque Sa Sainteté veillait trop tard, travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait difficilement raison, se relevait durant les heures d'insomnie, l'envoyait réveiller un secrétaire, pour dicter des notes, jeter sur le papier un projet d'encyclique. Quand la rédaction d'une encyclique la passionnait, elle y aurait passé les jours et les nuits, de même que jadis, quand elle se piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait parfois en train de polir une strophe. Elle dormait fort peu, en proie à un continuel travail, d'une activité cérébrale extraordinaire, toujours hantée par la réalisation de quelque volonté ancienne. La mémoire seule avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-être bien que monsieur Squadra venait de trouver Sa Sainteté plus souffrante, à la suite d'un excès de travail, puisque, la veille encore, on la disait si malade, et que le plus souvent, d'ailleurs, elle dédaignait de se soigner.

Tandis qu'il continuait à marcher doucement, Pierre était ainsi envahi peu à peu par cette haute et souveraine figure. Des détails infimes de la vie quotidienne, il montait à la vie intellectuelle, à ce rôle d'un grand pape que Léon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, à Saint-Paul hors les murs, se dérouler la frise interminable où sont représentés les portraits des deux cent soixante-deux papes; et il se demandait, dans cette longue suite de médiocres, de saints, de criminels et de génies, quel était le pape auquel Léon XIII aurait voulu ressembler. Était-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux qui se sont succédé pendant les trois premiers siècles de vie cachée, simples chefs d'associations funéraires, pasteurs fraternels de la communauté chrétienne? Était-ce le pape Damase, le premier grand bâtisseur, le cerveau lettré qui se plut aux choses de l'esprit, le croyant de foi vive qui ouvrit les catacombes à la piété des fidèles? Était-ce Léon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, acheva la rupture avec l'Orient que le grand schisme avait déjà séparé, porta l'empire à l'Occident par l'unique et toute-puissante volonté de Dieu et de son Église, qui dès lors disposa des couronnes? Était-ce le terrible Grégoire VII, le purificateur du temple, le souverain des rois, était-ce Innocent III, était-ce Boniface VIII, les maîtres des âmes, des peuples et des trônes, armés de l'excommunication farouche, régnant sur le moyen âge épouvanté, dans une telle domination, que jamais le catholicisme ne devait réaliser d'aussi près son rêve? Était-ce Urbain II, était-ce Grégoire IX, ou un autre des papes dans le cœur desquels flamba la passion rouge des croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva les foules, qui les jeta à la conquête de l'inconnu et du divin? Était-ce Alexandre III défendant la papauté contre l'empire, luttant jusqu'au bout pour ne rien céder de l'autorité suprême qu'il tenait de Dieu, finissant par vaincre, en posant son pied triomphal sur la tête de Frédéric Barberousse? Était-ce, longtemps après les tristesses d'Avignon, Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la puissance politique du Saint-Siège? Était-ce Léon X, le fastueux, le glorieux patron de la Renaissance, de tout un grand siècle d'art, mais l'esprit court et imprévoyant qui traitait Luther de simple moine révolté? Était-ce Pie V, la réaction noire et vengeresse, la flamme des bûchers châtiant la terre redevenue païenne, était-ce quelque autre des papes qui régnèrent après le concile de Trente, d'une foi absolue, la croyance rétablie dans son intégrité, l'Église sauvée par son orgueil, son intransigeance, son entêtement au respect total des dogmes? Était-ce, au déclin de la papauté, lorsqu'elle n'avait plus été qu'une maîtresse de cérémonie, réglant le gala des grandes monarchies de l'Europe, était-ce Benoît XIV, la vaste intelligence, le profond théologien, qui, les mains liées, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, avait passé sa belle vie à réglementer les choses du ciel? Et l'histoire de cette papauté se déroulait ainsi, la plus prodigieuse des histoires, toutes les fortunes, les plus basses, les plus misérables, comme les plus hautes, les plus éclatantes, une obstinée volonté de vivre qui l'avait fait vivre quand même, au travers des incendies, des massacres et des écroulements de peuples, toujours militante et debout dans la personne de ses papes, la plus extraordinaire lignée de souverains absolus, conquérants et dominateurs, tous maîtres du monde, même les chétifs et les humbles, tous glorieux de l'impérissable gloire du ciel, lorsqu'on les évoquait de la sorte, dans ce Vatican séculaire, où leurs ombres sûrement se réveillaient la nuit, venaient rôder par les galeries sans fin, par les salles immenses, au fond de ce silence anéanti de tombe, dont le frisson devait être fait du léger frôlement de leurs pas sur les dalles de marbre.

Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait bien, le grand pape que Léon XIII voulait être. C'était, tout au début de la puissance catholique, Grégoire le Grand, le conquérant et l'organisateur. Celui-là était d'antique souche romaine, un peu du vieux sang impérial battait dans son cœur. Il administra Rome sauvée des Barbares, il fit cultiver les domaines ecclésiastiques, il partagea les biens de la terre, un tiers aux pauvres, un tiers au clergé, un tiers à l'Église. Puis, le premier, il créa la Propagande, envoya ses prêtres civiliser et pacifier les nations, poussa la conquête jusqu'à soumettre la Grande-Bretagne à la divine loi du Christ. Et c'était aussi, après un intervalle énorme de siècles, Sixte-Quint, le pape financier et politique, le fils de jardinier qui se révéla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus vastes et les plus souples d'une époque fertile en beaux diplomates. Il thésaurisait, il se montrait d'une avarice rude, pour gouverner en monarque qui a toujours, dans ses coffres, l'or nécessaire à la guerre et à la paix. Il passait des années en négociations avec les rois, il ne désespérait jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait son temps, il l'acceptait tel qu'il était, puis tâchait de le modifier au gré des intérêts du Saint-Siège, conciliant pour tout et avec tous, rêvant déjà un équilibre européen, dont il comptait devenir le centre et le maître. Avec cela, un très saint pape, un mystique fervent, mais un pape, l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doublé d'un politique décidé aux actes pour assurer sur cette terre la royauté de Dieu.

Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgré sa volonté de calme, remontait en lui, balayait en lui toutes les prudences et tous les doutes, Pierre se demandait pourquoi interroger ainsi le passé. Est-ce que le seul Léon XIII n'était pas celui de son livre, le grand pape dont il avait eu la révélation, qu'il avait peint selon son cœur, tel que les âmes le voulaient et l'attendaient? Ce n'était point sans doute un portrait d'étroite ressemblance, mais il fallait bien que les grandes lignes en fussent vraies, pour que l'humanité ne désespérât pas de son salut. Et des pages nombreuses de son livre s'évoquèrent, flambèrent devant ses yeux, il revit son Léon XIII, le politique sage, le conciliateur, travaillant à l'unité de l'Église, voulant la rendre forte et invincible, au jour prochain de la lutte inévitable. Il le revit dégagé des soucis du pouvoir temporel, grandi, épuré, éclatant de splendeur morale, seule autorité debout, au-dessus des nations, ayant compris le mortel danger qu'il y avait à laisser la solution socialiste entre les mains des ennemis du christianisme, résolu dès lors à intervenir dans la querelle contemporaine, comme Jésus autrefois, pour la défense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre du côté des démocraties, accepter la république en France, laisser à l'exil les rois chassés de leurs trônes, réaliser la prédiction qui promettait à Rome de nouveau l'empire du monde, lorsque la papauté, ayant unifié la croyance, marcherait à la tête du peuple. Les temps s'accomplissaient, César était abattu, le pape demeurait seul, et le peuple, le grand muet, que les deux pouvoirs s'étaient disputé si longtemps, n'allait-il pas se donner au Père, puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le cœur embrasé, la main tendue, accueillant les travailleurs sans pain et les mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe qui menaçait les sociétés pourries, dans l'affreuse misère qui ravageait les villes, il n'y avait pas d'autre solution possible. Léon XIII le prédestiné, le rédempteur nécessaire, le pasteur envoyé pour sauver ses ouailles du prochain désastre, en rétablissant la communauté chrétienne, l'âge d'or oublié du christianisme primitif! La justice régnant enfin, la vérité resplendissant comme le soleil, tous les hommes réconciliés, plus qu'un peuple vivant dans la paix, n'obéissant qu'à la loi égalitaire du travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de charité et d'amour!

Alors, Pierre fut comme soulevé par une flamme, porté, poussé en avant. Enfin, enfin, il allait le voir, vider son cœur, ouvrir son âme! Il y avait tant de jours qu'il souhaitait cette minute passionnément, qu'il luttait de tout son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les obstacles sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver, depuis son arrivée à Rome; et cette longue lutte, ce succès final inespéré, redoublaient sa fièvre, exaspéraient son désir de victoire. Oui, oui! il vaincrait, il confondrait les adversaires de son livre. Ainsi qu'il l'avait dit à monsignor Fornaro, est-ce que le Saint-Père pouvait le désavouer? est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprimé ses idées secrètes, trop tôt peut-être, faute pardonnable? Et il se souvenait aussi de sa déclaration à monsignor Nani, le jour où il avait juré que jamais il ne supprimerait lui-même son livre, car il ne regrettait rien, il ne désavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait, il croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa volonté de se défendre, de faire triompher sa foi, dans la violente excitation nerveuse où l'attente le jetait, après sa course sans fin au travers de ce Vatican énorme, qu'il sentait à son entour si muet et si noir. Cependant, il se troublait de plus en plus, il en venait à chercher ses idées, il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient s'être amassées en lui, car leur pesanteur était pour beaucoup dans son étouffement, sans qu'il voulût s'en rendre compte. Tout au fond, il était brisé, las déjà, n'ayant plus d'autre ressort que l'envolée de son rêve, son cri de pitié devant l'abominable misère. Oui, oui! il entrerait vite, il tomberait à genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant son cœur déborder. Et sûrement le Saint-Père sourirait, le renverrait en disant qu'il ne signerait pas la condamnation d'une œuvre, où il venait de se revoir tout entier, avec ses pensées les plus chères.

Pierre eut une telle défaillance, qu'il marcha de nouveau jusqu'à la fenêtre, pour appuyer son front brûlant contre une vitre glacée. Ses oreilles bourdonnaient, ses jambes fléchissaient, tandis que le sang, à grands coups, battait dans son crâne. Et il s'efforçait de ne plus penser à rien, il regardait Rome noyée d'ombre, en lui demandant un peu du sommeil où elle s'anéantissait. Il voulut se distraire de sa hantise, il essaya de reconnaître des rues, des monuments, à la seule façon dont se groupaient les lumières. Mais c'était la mer sans bornes, ses idées se brouillaient, s'en allaient à la dérive, au fond de ce gouffre de ténèbres semé de clartés menteuses. Ah! pour se calmer, pour ne plus penser enfin, la nuit, la nuit totale et réparatrice, la nuit où l'on dort à jamais, guéri de la misère et de la souffrance! Brusquement, il eut la nette sensation que quelqu'un était debout derrière lui, immobile, et il se retourna, avec un léger sursaut.

Debout en effet, dans sa livrée noire, monsieur Squadra attendait. Il eut simplement une de ses révérences, pour inviter le visiteur à le suivre. Puis, il se remit à marcher le premier, traversa la salle du petit trône, ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaça, laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.

Pierre était dans la chambre de Sa Sainteté. Il avait craint une de ces émotions foudroyantes qui affolent ou paralysent, on lui avait conté que des femmes arrivaient mourantes, pâmées, l'air ivre, ou bien se précipitaient, comme soulevées, dansantes, apportées par le vol d'ailes invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa fièvre accrue de tout à l'heure aboutissait à une sorte de saisissement, à une réaction qui le faisait très calme, les yeux clairs, voyant tout. En entrant, l'importance décisive d'une telle audience lui était nettement apparue, lui simple petit prêtre devant le suprême pontife, chef de l'Église, maître souverain des âmes. Toute sa vie religieuse et morale allait en dépendre, et c'était peut-être cette pensée soudaine qui le glaçait ainsi, au seuil du sanctuaire redoutable, vers lequel il venait de marcher d'un pas si frémissant, dans lequel il n'aurait cru pénétrer que le cœur éperdu, les sens abolis, ne trouvant plus à balbutier que ses prières de petit enfant.

Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se rappela qu'il avait vu Léon XIII d'abord, mais dans le cadre où il était, dans cette grande chambre, tendue de damas jaune, à l'alcôve immense, si profonde, que le lit y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une chaise longue, une armoire, des malles, les fameuses malles où se trouvait, disait-on, sous de triples serrures, le trésor du Denier de Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV, une sorte de bureau à cuivres ciselés, faisait face à une grande console Louis XV, dorée et peinte, sur laquelle, près d'un haut crucifix, brûlait une lampe. La chambre était nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq chaises recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste espace que recouvrait un tapis, déjà fort usé. Et Léon XIII était là, sur un des fauteuils, assis à côté d'une petite table volante, où l'on avait posé une seconde lampe garnie d'un abat-jour. Trois journaux y traînaient, deux français, un italien, celui-ci à demi déplié, comme si le pape venait de le quitter à l'instant, pour tourner, à l'aide d'une longue cuiller de vermeil, un verre de sirop, placé près de lui.

Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume, la soutane de drap blanc à boutons blancs, la calotte blanche, la pèlerine blanche, la ceinture blanche, frangée d'or, les bouts brodés des clefs d'or. Les bas étaient blancs, les mules étaient de velours rouge, également brodées des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce fut le visage, le personnage tout entier, qui lui paraissait diminué, qu'il reconnaissait à peine. C'était la quatrième rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les délices des jardins, souriant et familier, écoutant les commérages d'un prélat favori, tandis qu'il s'avançait de son petit pas de vieillard, un sautillement d'oiseau blessé. Il l'avait vu dans la salle des Béatifications, en pape bien-aimé et attendri, les joues rosées de contentement, pendant que les femmes lui offraient des bourses, des calottes blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux pour les jeter à ses pieds, se seraient arraché le cœur pour le jeter de même. Il l'avait vu à Saint-Pierre, porté sur le pavois, pontifiant, dans toute sa gloire de Dieu visible que la chrétienté adorait, telle qu'une idole enfermée en sa gaine d'or et de pierreries, la face figée, d'une immobilité hiératique et souveraine. Et il le revoyait, là, sur ce fauteuil, dans l'intimité étroite, l'air aminci, si frêle, qu'il en éprouvait une sorte d'inquiétude, mêlée d'attendrissement. Le cou surtout était extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit oiseau très vieux et très blanc. D'une pâleur d'albâtre, la face avait une transparence caractéristique, on apercevait la clarté de la lampe à travers le grand nez dominateur, comme si le sang se fût totalement retiré. La bouche immense, aux lèvres de neige, coupait d'une ligne mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls étaient restés beaux et jeunes, des yeux admirables, d'un noir luisant de diamants noirs, d'un éclat, d'une force qui ouvraient les âmes, les forçaient de confesser la vérité à voix haute. Les rares cheveux sortaient de la calotte blanche en légères boucles blanches, couronnant de blanc la maigre figure blanche, dont la laideur s'épurait dans tout ce blanc, cette blancheur toute âme où la chair semblait se fondre en une candide floraison de lis.

Mais, au premier coup d'œil, Pierre avait constaté que, si monsieur Squadra l'avait fait attendre, ce n'était pas pour obliger le Saint-Père à passer une soutane propre, car celle qu'il portait se trouvait fortement tachée de tabac, des salissures brunes qui avaient coulé le long des boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Père avait un mouchoir sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait bien portant, remis de son indisposition de la veille, comme il se remettait d'ordinaire, avec facilité, en vieillard très sobre et très sage, qui n'avait aucune maladie organique et qui s'en allait simplement un peu chaque jour, d'épuisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, à force de donner sa flamme, finit un soir par s'éteindre.