Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tête; et il aperçut un domestique en livrée noire, qui, après s'être acquitté d'un message près de Narcisse, le saluait profondément.
Le jeune homme se rapprocha du prêtre, l'air très contrarié.
—Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra nous recevoir ce matin. Il est pris, paraît-il, par un service inattendu.
Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait guère à cette excuse et qu'il commençait à soupçonner son parent de trembler de se compromettre, averti, terrifié sans doute par quelque bonne âme. Cela l'indignait d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:
—Écoutez, il y a peut-être un moyen de forcer les portes... Si vous pouvez disposer de votre après-midi, nous allons déjeuner ensemble, puis nous reviendrons visiter le Musée des Antiques; et je finirai bien par rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de rencontrer le pape lui-même, s'il descend aux jardins.
Pierre, d'abord, à l'annonce de l'audience encore reculée, avait éprouvé le plus vif désappointement. Aussi, libre de sa journée entière, accepta-t-il très volontiers l'offre.
—Vous êtes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille fois.
Ils déjeunèrent en face de Saint-Pierre même, dans un petit restaurant du Borgo, dont les pèlerins faisaient l'ordinaire clientèle. On y mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place Sainte-Marthe, pour gagner, derrière, l'entrée du Musée. C'était un quartier clair, désert et brûlant, où le jeune prêtre retrouva, décuplée, la sensation de majesté nue et fauve, comme cuite au soleil, qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand il contourna l'abside géante du colosse, il en comprit davantage l'énormité, toute une floraison d'architectures mises en tas, que bordent les espaces vides du pavé, où verdit une herbe fine. Il n'y avait là, dans cette immensité muette, que deux enfants, qui jouaient à l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue italienne et gardée par des soldats du roi, se trouve à gauche du passage conduisant au Musée; tandis qu'en face, à droite, s'ouvre une porte d'honneur du Vatican, où veille un poste de la garde suisse; et c'est par cette porte que passent les voitures à deux chevaux, qui, selon l'étiquette, amènent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du cardinal secrétaire et de Sa Sainteté.
Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivèrent enfin au Musée des Antiques. Ah! ce Musée immense, composé de salles sans fin, ce Musée qui en contient trois, le très ancien Musée Pio-Clementino, le Musée Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouvé dans la terre, exhumé, glorifié sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le jeune prêtre le parcourut, passa d'une salle à une autre, dans l'éblouissement des chefs-d'œuvre, dans l'étourdissement de tant de génie et de tant de beauté. Ce n'étaient pas seulement les morceaux célèbres qui l'étonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du Belvédère, ni le Méléagre, ni même le torse d'Hercule. Il était pris plus encore par l'ensemble, par la quantité innombrable des Vénus, des Bacchus, des empereurs et des impératrices déifiés, par toute cette poussée superbe de belles chairs, de chairs augustes, célébrant l'immortalité de la vie. Trois jours auparavant, il avait visité le Musée du Capitole, où il avait admiré la Vénus, le Gaulois mourant, les merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration décuplée jusqu'à la stupeur, par la richesse inépuisable des salles. Et, plus curieux peut-être de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes, où ressuscite si réelle la Rome historique, qui fut incapable certainement de l'idéale beauté de la Grèce, mais qui enfanta de la vie. Ils sont tous là, les empereurs, les philosophes, les savants, les poètes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensité, tels qu'ils étaient, étudiés et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs déformations, leurs tares, les moindres particularités de leurs traits; et, de ce souci extrême de vérité, jaillit le caractère, une évocation d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les hommes eux-mêmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire fausse dont l'enseignement suffit à faire exécrer l'antiquité par les générations d'élèves. Dès lors, comme on comprend, comme on sympathise! Et c'était ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues tronquées, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre même, bras divin de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, évoquaient le resplendissement d'une civilisation de lumière, de grandeur et de force.
Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candélabres, longue de cent mètres, et où se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture.
—Écoutez, mon cher abbé, il n'est guère que quatre heures, et nous allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le Saint-Père y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-être, qui sait?... En tout cas, ça vous reposera, vous devez avoir les jambes rompues.
Il était connu de tous les gardiens, sa parenté avec monsignor Gamba del Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, où il aimait venir passer ainsi des journées entières. Deux chaises étaient là, ils s'installèrent, et il se remit à parler d'art, immédiatement.
Cette Rome, quelle étonnante destinée, quelle royauté souveraine et d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre où le monde entier converge et aboutit, mais où rien ne pousse du sol même, frappé de stérilité dès le début. Il faut y acclimater les arts, y transplanter le génie des peuples voisins, qui, dès lors, y fleurit magnifiquement. Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la Grèce que lui vient la beauté de ses monuments et de ses sculptures. Plus tard, quand le christianisme naît, il reste chez elle tout imprégné du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit l'art gothique, l'art chrétien par excellence. Plus tard encore, à la Renaissance, c'est bien à Rome que resplendit le siècle de Jules II et de Léon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui préparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envolée. Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royauté du monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le réveil extraordinaire de l'antiquité, c'est Apollon et c'est Vénus ressuscités, adorés par les papes eux-mêmes, qui, dès Nicolas V, rêvent d'égaler la Rome papale à la Rome impériale. Après les précurseurs, si sincères, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Pérugin, Botticelli et tant d'autres, apparaissent les deux souverainetés, Michel-Ange et Raphaël, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, à tout ce que la science de la peinture a pu conquérir, en l'absence du génie, la couleur et le modelé puissants. Ensuite, la déchéance continue jusqu'au Bernin, qui est le transformateur, le véritable créateur de la Rome des papes actuels, le jeune prodige enfantant dès sa dix-huitième année toute une lignée de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont l'effrayante activité a terminé la façade de Saint-Pierre, bâti la colonnade, décoré l'intérieur de la basilique, élevé des fontaines, des églises, des palais sans nombre. Et c'était la fin de tout, car, depuis, Rome est sortie peu à peu de la vie, s'est éliminée davantage chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vécu des autres cités, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en faire encore de la gloire.
—Le Bernin, ah! le délicieux Bernin, continua à demi-voix Narcisse, de son air pâmé. Il est puissant et exquis, une verve toujours prête, une ingéniosité sans cesse en éveil, une fécondité pleine de grâce et de magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'œuvre, sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a été le Michel-Ange et le Raphaël de l'architecture, et n'en parlons plus!... Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prétendu mauvais goût est fait de plus de délicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis de génie dans la perfection et l'énormité! L'âme du Bernin, variée et profonde, où tout notre âge devrait se retrouver, d'un maniérisme si triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dégagée des bassesses de la réalité!... Allez donc voir, à la Villa Borghèse, le groupe d'Apollon et Daphné, qu'il fit à dix-huit ans, et surtout allez voir sa Sainte Thérèse en extase, à Sainte-Marie de la Victoire. Ah! cette Sainte Thérèse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupté de la foi poussée jusqu'au spasme, la créature perdant le souffle, mourant de plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai passé devant elle des heures et des heures, sans jamais épuiser l'infini précieux et dévorant du symbole.
Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'étonnait plus de sa haine sourde, inconsciente, contre la santé, la simplicité et la force, l'écoutait à peine, était lui-même tout à l'idée dont il se sentait de plus en plus envahi: la Rome païenne ressuscitant dans la Rome chrétienne, faisant d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hiérarchisé et dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle même jamais été chrétienne, en dehors de l'âge primitif des Catacombes? C'était, en lui, un prolongement, une affirmation de plus en plus évidente des pensées qu'il avait eues au Palatin, à la voie Appienne, puis à Saint-Pierre. Et, le matin même, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la Signature, au milieu de l'étourdissement où le jetait l'admiration, il avait bien compris la preuve nouvelle que le génie apportait. Sans doute, chez Michel-Ange et chez Raphaël, le paganisme ne reparaissait que transformé par l'esprit chrétien. Mais est-ce qu'il n'était pas à la base même? est-ce que les nudités géantes de l'un ne venaient pas du terrible ciel de Jéhova, vu à travers l'Olympe? est-ce que les idéales figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge, les chairs divines et désirables de Vénus? Maintenant, Pierre en avait la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gêne, car ces beaux corps prodigués, ces nudités glorifiant l'ardente passion de la vie, allaient contre le rêve qu'il avait fait dans son livre, le christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour à la simplicité, à la pureté des premiers temps.
Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pût savoir par quelle transition, s'était mis à le renseigner sur l'existence quotidienne de Léon XIII.
—Oh! mon cher abbé, à quatre-vingt-quatre ans, une activité de jeune homme, une vie de volonté et de travail, comme ni vous ni moi ne voudrions la vivre!... Dès six heures, il est debout, dit sa messe dans sa chapelle particulière, déjeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures à midi, c'est un défilé ininterrompu de cardinaux, de prélats, toutes les affaires des congrégations qui lui passent sous les yeux, et je vous réponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliquées. A midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives. A deux heures, il dîne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagnée, ou la promenade dans les jardins, jusqu'à six heures. Les audiences particulières, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux. Il soupe à neuf heures, et il mange à peine, vit de rien, toujours seul à sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'étiquette qui l'oblige à cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un convive, éternellement à l'écart dans sa grandeur!... Et, à dix heures, après avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de fréquentes insomnies, se relève, appelle un secrétaire, pour lui dicter des notes, des lettres. Lorsqu'une affaire intéressante l'occupe, il s'y donne tout entier, y songe sans cesse. C'est là sa vie, sa santé même: une intelligence continuellement en éveil, en travail, une force et une autorité qui ont le besoin de se dépenser... Vous n'ignorez pas, d'ailleurs, qu'il a longtemps cultivé avec tendresse la poésie latine. On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il subventionnait, et même, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses idées les plus chères étaient en jeu.
Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des Candélabres, déserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles, d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tête, pour voir si le petit cortège du pape n'allait pas déboucher de la galerie des Tapisseries, puis défiler devant eux, en se rendant aux jardins.
—Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez étroite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel voyage! près de deux kilomètres, au travers des loges, des chambres de Raphaël, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le dépose, en bas, dans une allée où une calèche à deux chevaux l'attend... Le temps est très beau, ce soir. Il va sûrement venir. Ayons quelque patience.
Et, pendant que Narcisse donnait ces détails, Pierre, également dans l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire. C'étaient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux qui avaient ressuscité passionnément l'antiquité, rêvant de draper le Saint-Siège dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vénitien magnifique, qui avait bâti le palais de Venise, Sixte IV, à qui l'on doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Léon X, qui firent de Rome une ville de pompe théâtrale, de fêtes prodigieuses, des tournois, des ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papauté venait de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussière des ruines; et, comme grisée par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle créait les musées, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au culte de l'admiration universelle. Jamais l'Église n'avait traversé un tel péril de mort, car, si le Christ continuait d'être honoré à Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les déesses de marbre, aux belles chairs triomphantes, trônaient dans les salles du Vatican. Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or était traîné par six chevaux, entouré par la garde suisse, suivi par un peloton de gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse, poursuivait sa promenade à pied; et, alors, un garde à cheval galopait en avant, avertissait, faisait tout arrêter. Aussitôt, les voitures se rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pavé, tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tête dévotement, à l'approche du Saint-Père, qui, d'un pas ralenti, allait ainsi avec sa cour jusqu'à la place du Peuple, souriant et bénissant. Et, maintenant, venait Léon XIII, prisonnier volontaire, enfermé dans le Vatican depuis dix-huit années, ayant pris une majesté plus haute, une sorte de mystère sacré et redoutable, derrière les épaisses murailles silencieuses, au fond de cet inconnu où s'écoulait la vie discrète de chacune de ses journées.
Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape caché au commun des hommes, tel qu'une de ces divinités terribles dont les prêtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonné dans ce Vatican somptueux que ses ancêtres de la Renaissance avaient bâti et orné pour des fêtes géantes; et il vit là, loin des foules, en prison, avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphaël, avec les dieux et les déesses de marbre, l'Olympe éclatant, célébrant autour de lui la religion de la lumière et de la vie. Toute la papauté baigne là, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce vieillard frêle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Musée des Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite, à gauche, les statues le regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est Apollon, et c'est Vénus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu dont le rire sonne les joies de la terre. Des Néréides se baignent dans le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes, sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de belles filles pâmées. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymède caresse l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard va toujours, balancé sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair, cette nudité étalée, glorifiée, qui clame la toute-puissance de la nature, l'éternelle matière. Depuis qu'ils l'ont retrouvée, exhumée, honorée, elle règne là de nouveau, impérissable; et, vainement, ils ont mis des feuilles de vigne aux statues, de même qu'ils ont vêtu les grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie déborde, la semence circule à torrents dans les veines du monde. Près de là, dans la Bibliothèque Vaticane, d'une incomparable richesse, où dort toute la science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion qui emporterait le Vatican et même Saint-Pierre, si, un jour, les livres se réveillaient à leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beauté des Vénus et la virilité des Apollons. Mais le blanc vieillard, si diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les têtes colossales de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinoüs aux hanches équivoques, continuent à le regarder passer.
Impatient, Narcisse se décida à questionner un gardien, qui lui assura que Sa Sainteté était descendue déjà. Le plus souvent, en effet, pour raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui débouchait devant la Monnaie.
—Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il à Pierre. Je vais tâcher de vous faire visiter les jardins.
En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large allée, il se remit à causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical, qu'il connaissait particulièrement. Tout de suite, celui-ci le laissa passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor Gamba del Zoppo, ce jour-là, accompagnait Sa Sainteté.
—N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvèrent tous les deux seuls dans l'allée, je ne désespère pas encore d'une heureuse rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican.
Ils sont très vastes, le pape peut y faire quatre kilomètres, par les allées du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de Léon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur allait jusqu'au Château Saint-Ange; et c'était là ce qu'on nommait la cité Léonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y descendre, si ce n'est du dôme de Saint-Pierre, dont l'énormité seule y jette son ombre, par les brûlants jours d'été. Ils sont, d'ailleurs, tout un monde, un ensemble varié et complet, que chaque pape s'est plu à embellir: un grand parterre aux gazons géométriques, planté de deux beaux palmiers, orné de citronniers et d'orangers en pots; un jardin plus libre, plus ombreux, où, parmi des charmilles profondes, se trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de Pie IV; les bois ensuite, aux chênes verts superbes, des futaies de platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges allées, d'une douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant à gauche, après d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant de vigne très soigné.
Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait à Pierre des détails sur la vie du Saint-Père, dans ces jardins. Lorsque le temps le permet, il s'y promène tous les deux jours. Jadis, dès le mois de mai, les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs à Castel-Gandolfo, au bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Père n'a plus, pour résidence d'été, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Léon IV, à peu près intacte. Il y vient vivre les journées les plus chaudes. Il a même fait construire, à côté, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite, de façon à s'y installer à demeure. Et Narcisse, en familier, entra librement, put obtenir que Pierre jetât un coup d'œil dans l'unique pièce, occupée par Sa Sainteté, une vaste pièce ronde, au plafond demi-sphérique, où le ciel est peint avec les figures symboliques des constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux étoiles, qu'un système d'éclairage fait étinceler la nuit. Les murs sont d'une telle épaisseur, qu'en murant une des fenêtres, on a pu ménager dans l'embrasure une sorte de chambre, où se trouve un lit de repos. Du reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil, entièrement doré, un des cadeaux du jubilé épiscopal. Et l'on rêve aux journées de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de donjon, fraîche comme un sépulcre, lorsque les lourds soleils de juillet et d'août brûlent au loin Rome anéantie.
Puis, c'étaient des détails encore. Un observatoire astronomique a été installé dans une autre tour, qu'on aperçoit, parmi les verdures, surmontée d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres, un chalet suisse, où Léon XIII aime à se reposer. Il va parfois à pied jusqu'au potager, il s'intéresse surtout à la vigne, qu'il visite, pour voir si le raisin mûrit, si la récolte sera belle. Mais ce qui étonna le plus le jeune prêtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Père était un déterminé chasseur, lorsque l'âge ne l'avait point encore affaibli. Il chassait au «roccolo», passionnément. A la lisière d'un taillis, des filets à larges mailles sont tendus, le long d'une allée, qu'ils bordent ainsi et ferment des deux côtés. Au milieu, sur le sol, on pose les cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas à attirer les oiseaux du voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des becfigues de toute espèce. Et, quand une bande était là, nombreuse, Léon XIII, assis à l'écart, guettant, tapait dans ses mains, effarait brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu'à les ramasser, puis à les étouffer, d'un léger coup de pouce. Les becfigues rôtis sont un délicieux régal.
Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba sur une Grotte de Lourdes, imitée en petit, reproduite à l'aide de rochers et de blocs de ciment. Et son émotion fut telle, qu'il ne put la cacher à son compagnon.
—C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le Saint-Père plus intellectuel, dégagé de ces superstitions basses.
—Oh! répondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui avait une particulière reconnaissance à Notre-Dame de Lourdes. En tout cas, ce doit être un cadeau, et Léon XIII la fait entretenir, simplement.
Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par zèle dévot, avaient laissé leurs cartes de visite, piquées dans les gerçures du ciment. Et ce fut pour lui une très grande tristesse, il se remit à suivre son compagnon, la tête basse, perdu dans une rêverie désolée sur l'imbécile misère du monde. Puis, à la sortie du bois, de nouveau en face du parterre, il leva les yeux.
Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour était exquise pourtant, et quel charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus même que parmi les vignes fécondes, il sentait là toute la force de la puissante nature, au milieu de ce parterre nu, désert, noble et brûlant. C'étaient à peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symétrie les compartiments géométriques que les allées découpaient, quelques arbustes bas, des roseaux nains, des aloès, de rares touffes de fleurs à demi séchées; et, dans le goût baroque d'autrefois, des buissons verts dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence, on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une pluie de gouttes qui retombaient perpétuellement d'une vasque. Rome entière avec son ciel ardent, sa grâce souveraine, sa volupté conquérante, semblait animer de son âme cette décoration carrée, vaste mosaïque de verdure, dont le demi-abandon, le délabrement roussi prenaient une mélancolique fierté, dans le frisson très ancien d'une passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des statues antiques, d'une nudité blanche sous le soleil couchant, bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins, plus forte aussi que l'odeur des oranges mûrissantes, une odeur s'élevait, celle des grands buis amers, si chargée de vie âpre, qu'elle troublait au passage, comme l'odeur même de la virilité de ce vieux sol, saturé de poussières humaines.
—C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontré Sa Sainteté, disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre allée du bois, tandis que nous nous arrêtions à la tour de Léon IV.
Il en était revenu à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il expliquait que la fonction de «Copiere», d'échanson du pape, que celui-ci aurait dû remplir, comme un des quatre camériers secrets participants, n'était plus qu'une charge purement honorifique, surtout depuis que les dîners diplomatiques et les dîners de consécration épiscopale avaient lieu à la Secrétairerie d'État, chez le cardinal secrétaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullité poltronne était légendaire, ne semblait avoir d'autre rôle que de récréer Léon XIII, qui l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce gros homme aimable, obligeant même, tant que son intérêt n'entrait pas en jeu, était une véritable gazette vivante, au courant de tout, ne dédaignant pas les commérages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons à faire, dans ce Vatican fermé où s'agite un tel pullulement de prélats de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, composée de vieux garçons portant la robe, que travaillent sourdement des ambitions démesurées, des luttes sourdes et abominables, des haines féroces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des anciens temps!
Brusquement, Narcisse s'arrêta.
—Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Père... Mais nous n'avons pas de chance. Il ne nous verra même pas, il va remonter en voiture.
En effet, la calèche venait de s'avancer jusqu'à la lisière du bois, et un petit cortège, qui débouchait d'une allée étroite, se dirigeait vers elle.
Pierre avait reçu au cœur un grand coup. Immobilisé avec son compagnon, caché à demi derrière le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que de loin le blanc vieillard, si frêle dans les plis flottants de sa soutane blanche, marchant très lentement, d'un petit pas qui semblait glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de vieil ivoire diaphane, accentuée par le grand nez, au-dessus de la bouche mince. Mais les yeux très noirs luisaient d'un sourire, curieusement, tandis que l'oreille se penchait à droite, vers monsignor Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et court, fleuri et digne. De l'autre côté, à gauche, marchait un garde-noble; et deux autres prélats suivaient.
Ce ne fut qu'une apparition familière, déjà Léon XIII montait dans la calèche fermée. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brûlant et odorant, retrouvait l'émoi singulier qu'il avait ressenti, dans la galerie des Candélabres, quand il avait évoqué le passage du pape au travers des Apollons et des Vénus, étalant leur nudité triomphale. Là, ce n'était que l'art païen qui célébrait l'éternité de la vie, les forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voilà qu'ici il le voyait baigner dans la nature elle-même, dans la plus belle, la plus voluptueuse, la plus passionnée. Ah! ce pape, ce blanc vieillard promenant son Dieu de douleur, d'humilité et de renoncement, par les allées de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journées de l'été, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les oranges mûres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait des effluves souverains de sa virilité. Comme il faisait bon de vivre là, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la beauté de la femme, et de s'y réjouir dans la fécondité universelle! Brusquement éclatait cette vérité décisive que, de ce pays de lumière et de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conquête, de domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord, une religion d'âme.
Mais Narcisse emmenait le jeune prêtre, en lui contant encore des histoires, la bonhomie parfois de Léon XIII, qui s'arrêtait pour causer avec les jardiniers, les questionnait sur la santé des arbres, sur la vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux gazelles, envoyées en cadeau d'Afrique, de jolies bêtes fines qu'il aimait à caresser, et dont il avait pleuré la mort. D'ailleurs, Pierre n'écoutait plus; et, quand ils se retrouvèrent tous deux sur la place Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican.
Ses yeux étaient tombés sur la porte de bronze, et il se rappela que, le matin, il s'était demandé ce qu'il y avait derrière ces panneaux de métal, garnis de gros clous à tête carrée. Et il n'osait se répondre encore, il n'osait décider si les peuples nouveaux, avides de fraternité et de justice, y trouveraient la religion attendue par les démocraties de demain; car il n'emportait qu'une impression première. Mais combien cette impression était vive et quel commencement de désastre pour son rêve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican sous ses lames antiques, le séparant du reste de la terre, si solidement, que rien n'y était plus entré depuis trois siècles. Derrière, il venait de voir renaître les anciens siècles, jusqu'au seizième, immuables. Les temps s'y étaient comme arrêtés, à jamais. Rien n'y bougeait plus, les costumes eux-mêmes des gardes suisses, des gardes-nobles, des prélats, n'avaient pas changé; et l'on retrouvait là le monde d'il y a trois cents ans, avec son étiquette, ses vêtements, ses idées. Si, depuis vingt-cinq années, les papes, par une protestation hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le séculaire emprisonnement dans le passé, dans la tradition, datait de bien plus loin et présentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait fini par y être enfermé comme eux, s'obstinant à ses dogmes, ne vivant plus, immobile et debout, que grâce à la force de sa vaste organisation hiérarchique. Alors, était-ce donc que, malgré son apparente souplesse, le catholicisme ne pouvait céder sur rien, sous peine d'être emporté? Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de haines et de luttes! Et quelle prison étrange, quels rapprochements sous les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute l'antiquité païenne fraternisant avec les Apôtres, toutes les splendeurs de la Renaissance entourant le pasteur de l'Évangile, qui règne au nom des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil déclinait, la douce volupté romaine tombait du ciel limpide, et le jeune prêtre restait éperdu, après ce beau jour, passé avec Michel-Ange, Raphaël, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.
—Enfin, mon cher abbé, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue maintenant, je soupçonne mon brave cousin de ne pas vouloir se compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez bien de ne pas trop compter sur lui.
Ce jour-là, il était près de six heures, lorsque Pierre revint au palais Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait la porte du petit escalier, dont il possédait une clef. Mais il avait reçu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il voulait communiquer à Benedetta; et il monta le grand escalier, il s'étonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y travaillait à quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise était bien là, il vit même sur une table le linge qu'elle y avait laissé; mais elle s'en était allée sans doute, il se permit de pénétrer dans le premier salon. Il y faisait presque nuit déjà, le crépuscule s'y éteignait avec une douceur mourante, et le prêtre resta saisi, n'osa plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune, un bruit de voix éperdues, des froissements, des heurts, toute une lutte. C'étaient des supplications ardentes, puis des grondements dévorateurs. Et, brusquement, il n'hésita plus, il fut emporté comme malgré lui, par cette certitude que quelqu'un se défendait, dans cette pièce, et allait succomber.
Quand il se précipita, ce fut une stupeur. Dario était là, fou, lâché en une sauvagerie de désir où reparaissait tout le sang effréné des Boccanera, dans son épuisement élégant de fin de race; et il tenait Benedetta aux épaules, il l'avait renversée sur un canapé, la violentant, la voulant, lui brûlant la face de ses paroles.
—Pour l'amour de Dieu, chérie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis toi-même, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cassé, oh! ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!
Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi d'une énergie farouche, en répétant:
—Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!
A ce moment, dans son grondement désespéré, Dario eut la sensation que quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de démence hébétée, sans même le bien reconnaître. Puis, il passa les deux mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, où son désir refoulé se débattait encore dans des larmes et dans du repentir.
Benedetta était restée assise sur le canapé, soufflante, à bout de courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer également, très embarrassé de son rôle, ne trouvant pas un mot, elle le supplia d'une voix qui se calmait.
—Non, non, monsieur l'abbé, ne vous en allez pas... Je vous en prie, asseyez-vous, je désire causer avec vous un instant.
Il crut pourtant devoir s'excuser de son entrée si brusque, il expliqua que la porte du premier salon était entr'ouverte et qu'il avait seulement aperçu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laissé sur une table.
—Mais c'est vrai! s'écria la contessina, Victorine devait y être, je venais de la voir. Je l'ai appelée, quand mon pauvre Dario s'est mis à perdre la tête... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue?
Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant à demi, la face encore brûlante de la lutte:
—Écoutez, monsieur l'abbé, je vais vous dire les choses, parce que je ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine idée de mon pauvre Dario. Ça me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demandé un rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et, comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, à cette heure, je lui ai donc dit de venir... C'était fort naturel, n'est-ce pas? de nous voir, de nous entendre, après le gros chagrin que nous avons eu, à la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annulé. Nous souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a été là, nous nous sommes mis à pleurer, nous sommes restés longtemps aux bras l'un de l'autre, nous caressant, mêlant nos larmes. Je l'ai baisé mille fois en lui répétant que je l'adorais, que j'étais désespérée de faire son malheur, que je mourrais sûrement de ma peine, à le voir si malheureux. Peut-être a-t-il pu se croire encouragé; et, d'ailleurs, il n'est pas un ange, je n'aurais pas dû le garder de la sorte, si longtemps sur mon cœur... Vous comprenez, monsieur l'abbé, il a fini par être comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone, j'ai juré de ne jamais accorder qu'à mon mari.
Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur ses lèvres, quand elle continua.
—Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et ça ne m'empêche pas de l'aimer, au contraire. Il a l'air délicat, un peu maladif même; mais, au fond, c'est un passionné, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des colères, étant petite, à rester par terre, et aujourd'hui encore, quand le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-même, que je me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les caprices doivent être contentés; mais, au fond pourtant, il a beaucoup de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur sérieux est avec moi, qui l'adore.
Et Pierre vit alors se préciser pour lui cette figure du jeune prince, restée vague jusque-là. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il s'était toujours amusé. Un fond d'égoïsme parfait, mais un très aimable garçon quand même. Surtout une incapacité absolue de souffrir, une horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvreté, chez lui et chez les autres. De chair et d'âme pour la joie, l'éclat, l'apparence, la vie au clair soleil. Et fini, épuisé, n'ayant plus de force que pour cette vie d'oisif, ne sachant même plus penser et vouloir, à ce point que l'idée de se rallier au régime nouveau ne lui était pas même venue. Avec ça, l'orgueil démesuré du Romain, la paresse mêlée d'une sagacité, d'un sens pratique du réel, toujours en éveil; et, dans le charme doux et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups de furieux désir, une sensualité fauve qui parfois se ruait.
—Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets, ajouta très bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne faut point demander l'impossible à un homme, et je ne veux pas qu'il en meure.
Et, comme Pierre la regardait, dérangé dans son idée de la jalousie italienne, elle s'écria, toute brûlante de son adoration passionnée:
—Non, non, je ne suis pas jalouse de ça. C'est son plaisir, ça ne me fait pas de peine. Et je sais très bien qu'il me reviendra toujours, qu'il ne sera plus qu'à moi, à moi seule, quand je le voudrai, quand je le pourrai.
Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes consoles s'éteignait, une mélancolie infinie tombait du haut plafond obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientôt, par un hasard de l'éclairage, un tableau se détacha, au-dessus du canapé où la contessina était assise, le portrait de la jeune fille au turban, si belle, Cassia Boccanera, l'ancêtre, l'amoureuse et la justicière. De nouveau, la ressemblance frappa le prêtre, et il pensa tout haut, il reprit:
—La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute où l'on succombe, et tout à l'heure, si je n'étais pas entré...
Violemment, Benedetta l'interrompit.
—Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutôt.
Et, dans une exaltation dévote extraordinaire, toute soulevée d'amour, et comme si la foi superstitieuse eût embrasé en elle la passion jusqu'à l'extase:
—J'ai juré à la Madone de donner ma virginité à l'homme que j'aimerai, seulement le jour où il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie même... Oui, Dario et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole, et les anges ne pleureront pas dans le ciel.
Elle était là tout entière, d'une simplicité qui pouvait d'abord paraître compliquée, inexplicable. Sans doute elle cédait à cette singulière idée de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le renoncement et la pureté, toute une protestation contre l'éternelle matière, les forces de la nature, la fécondité sans fin de la vie. Mais, en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donné à la virginité, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire à l'amant élu, choisi par son cœur, devenu le maître souverain de son corps, dès que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prêtre, du mariage religieux, il n'y avait que péché mortel et abomination. Et, dès lors, on comprenait sa longue résistance à Prada, qu'elle n'aimait pas, sa résistance désespérée et si douloureuse à Dario, qu'elle adorait, mais à qui elle ne voulait s'abandonner qu'en légitime union. Et quelle torture, pour cette âme enflammée, que de résister à son amour! quel continuel combat du devoir, du serment fait à la Vierge, contre la passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait, soufflait chez elle en tempête! Tout ignorante et indolente qu'elle fût, capable d'une éternelle fidélité de tendresse, elle exigeait d'ailleurs le sérieux, le matériel de l'amour. Aucune fille n'était moins qu'elle perdue dans le rêve.
Pierre la regardait, sous le crépuscule mourant, et il lui semblait qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la première fois. Sa dualité s'accusait dans les lèvres un peu fortes et charnelles, les yeux immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si raisonnable, d'une délicatesse d'enfance. Avec cela, derrière ces yeux de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on sentait la tension intérieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire, la femme qui se gardait obstinément à son amour, ne manœuvrant que pour en jouir, toujours prête, dans sa raison avisée, à quelque folie de passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimât! comme il sentait qu'une créature si adorable, avec sa belle sincérité, sa fougue à se réserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la sœur cadette de cette Cassia délicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa virginité désormais inutile, et qui s'était jetée au Tibre, en y entraînant son frère, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant!
Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux mains de Pierre.
—Monsieur l'abbé, voici une quinzaine de jours que vous êtes ici, et je vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tâche toujours d'agir le mieux possible.
Il fut infiniment touché de sa bonne grâce, et il l'en remercia, en gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rêve de nouveau l'emportait, être son éducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas repartir du moins sans avoir conquis cette âme aux idées de charité et de fraternité futures, qui étaient les siennes. N'était-elle pas l'Italie d'hier, cette créature admirable, indolente, ignorante, inoccupée, ne sachant que défendre son amour? L'Italie d'hier, si belle et si endormie, avec sa grâce finissante, charmeresse dans son ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux noirs, brûlants de passion! Et quel rôle que de l'éveiller, de l'instruire, de la conquérir pour la vérité, le peuple des souffrants et des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rêvait! Même, dans le mariage désastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il voulait voir une première tentative manquée, l'Italie moderne du Nord allant trop vite en besogne, trop brutale à aimer et à transformer la douce Rome attardée, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il reprendre la tâche, n'avait-il pas remarqué que son livre, après l'étonnement de la première lecture, était resté chez elle une préoccupation, un intérêt, au milieu du vide de ses journées, emplies de ses seuls chagrins? Quoi! s'intéresser aux autres, aux petits de ce monde, au bonheur des misérables! était-ce possible, y avait-il donc là un apaisement à sa propre misère? Et elle était émue déjà, et il se promettait de faire jaillir ses larmes, frémissant lui-même près d'elle, à la pensée de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour où elle aimerait.
La nuit venait complète, et Benedetta s'était levée pour demander une lampe. Puis, comme Pierre prenait congé, elle le retint un instant encore dans les demi-ténèbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait seulement répéter de sa voix grave:
—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous n'emporterez pas une trop mauvaise opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un péché, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps! Figurez-vous, j'avais treize ans à peine, lui en avait dix-huit; et nous nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de la villa Montefiori, qu'on a saccagé... Ah! les jours que nous avons passés là, les après-midi entières, lâchés à travers les arbres, les heures vécues au fond de cachettes introuvables, à nous baiser, ainsi que des chérubins! Lorsque venait le temps des oranges mûres, c'était un parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre le cœur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans défaillir.
Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit escalier, il trouva Victorine, qui eut un léger sursaut, comme si elle s'était postée là, à le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prêtre eut conscience de ce qui s'était passé.
—Pourquoi donc n'êtes-vous pas accourue, lorsque votre maîtresse vous a appelée, puisque vous étiez en train de coudre, dans l'antichambre?
D'abord, elle voulut faire l'étonnée, dire qu'elle n'avait rien entendu. Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand même. Elle finit par se confesser, de son air brave et gai.
—Dame! est-ce que ça me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et puis, j'étais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour lui faire du mal, à ma petite Benedetta.
La vérité était que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel de détresse, elle avait posé doucement son ouvrage sur la table et s'en était allée à pas de loup, pour ne pas avoir à déranger ses chers enfants, ainsi qu'elle les nommait.
—Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser pour des idées de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, où serait le mal, grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si drôle. Et quel regret, plus tard, le jour où il ne serait plus temps!
Resté seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant, éperdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle avait frissonné à leur âpre odeur de virilité, et ils revenaient, et ils évoquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains, déserts et brûlants sous l'auguste soleil. Sa journée entière se résumait, prenait clairement sa signification totale. C'était le réveil fécond, l'éternelle protestation de la nature et de la vie, la Vénus et l'Hercule qu'on peut enfouir pour des siècles dans la terre, mais qui en surgissent quand même un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du Vatican dominateur, immobile et têtu, mais qui règnent même là et gouvernent le monde, souverainement.
VII
Le lendemain, comme Pierre, après une longue promenade, se retrouvait devant le Vatican, où une sorte d'obsession le ramenait toujours, il fit de nouveau la rencontre de monsignor Nani. C'était un mercredi soir, et l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience hebdomadaire chez le pape, auquel il rendait compte de la séance tenue le matin par la sacrée congrégation.
—Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je pensais à vous... Désirez-vous voir Sa Sainteté en public, avant de la voir en audience particulière?
Et il avait son grand air d'obligeance souriante, où l'on sentait à peine l'ironie légère de l'homme supérieur qui savait tout, pouvait tout, préparait tout.
—Mais sans doute, monseigneur, répondit Pierre, un peu étonné par la brusquerie de l'offre. Toute distraction est la bienvenue, quand on perd ses journées à attendre.
—Non, non, vous ne perdez pas vos journées, reprit vivement le prélat. Vous regardez, vous réfléchissez, vous vous instruisez.... Enfin, voici. Sans doute savez-vous que le grand pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre arrive vendredi à Rome et qu'il sera reçu samedi par Sa Sainteté. Le lendemain, dimanche, autre cérémonie. Sa Sainteté dira la messe à la basilique... Eh bien! il me reste quelques cartes, voici de très bonnes places pour les deux jours.
Il avait tiré de sa poche un élégant petit portefeuille, orné d'un chiffre d'or, où il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit au jeune prêtre.
—Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces deux dames françaises, qui se meurent du désir de voir le Saint-Père. Je n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont dû se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai données... Oui, le Saint-Père est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fiévreux. Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'âme.
Son sourire reparut, avec sa moquerie à peine perceptible.
—C'est là un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous. Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de répéter que cette longue attente est sûrement une grâce que vous fait la Providence, en vous renseignant, en vous forçant à comprendre des choses que vous autres, prêtres de France, vous ne sentez malheureusement pas, quand vous arrivez à Rome? Et peut-être cela vous évitera-t-il des fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les événements sont dans la main de Dieu et qu'ils se produiront à l'heure fixée par sa souveraine sagesse.
Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais dont l'étreinte avait la force d'un étau de fer. Et il monta dans sa voiture, qui l'attendait.
Justement, la lettre que Pierre avait reçue du vicomte Philibert de la Choue, était un long cri de rancune et de désespoir, à l'occasion du grand pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il écrivait de son lit, cloué par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait venir. Mais ce qui mettait le comble à sa peine, c'était que le président du comité, chargé naturellement de présenter le pèlerinage au pape, se trouvait être le baron de Fouras, un de ses adversaires acharnés du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas un instant que le baron ne profitât de l'occasion unique pour faire triompher dans l'esprit du pape sa théorie des corporations libres, tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du monde que par le système des corporations fermées, obligatoires. Aussi suppliait-il Pierre d'agir auprès des cardinaux favorables, et d'arriver quand même à être reçu par le Saint-Père, et de ne pas quitter Rome sans lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait décider de la victoire. La lettre donnait en outre d'intéressants détails sur le pèlerinage, trois mille pèlerins venus de tous les pays, que des évêques et des supérieurs de congrégations amenaient par petits groupes, de France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, même d'Allemagne. C'était la France qui se trouvait le plus largement représentée, près de deux mille pèlerins. Un comité international avait fonctionné à Paris pour tout organiser, besogne délicate, car il y avait là un mélange voulu, des membres de l'aristocratie, des confréries de dames bourgeoises, des associations ouvrières, les classes, les âges, les sexes confondus, fraternisant dans la même foi. Et le vicomte ajoutait que le pèlerinage, qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrivée, de manière à être la protestation du catholicisme universel contre les fêtes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de célébrer le glorieux anniversaire de Rome capitale.
Pierre ne se méfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures, puisque la solennité était pour midi. Elle devait avoir lieu dans la salle des Béatifications, une grande et belle salle qui se trouve au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a aménagée en chapelle depuis 1890. Une de ses fenêtres ouvre sur la loggia centrale, d'où le pape nouvellement élu, autrefois, bénissait le peuple, Rome et le monde. Elle est précédée de deux autres salles, la salle Royale et la salle Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place à laquelle sa carte verte lui donnait droit, dans la salle même des Béatifications, il les trouva toutes les trois tellement bondées d'une foule compacte, qu'il s'ouvrit un chemin avec les plus extrêmes difficultés. Il y avait une heure déjà qu'on étouffait de la sorte, dans la fièvre ardente, l'émotion grandissante des trois à quatre mille personnes enfermées là. Enfin, il put arriver jusqu'à la porte de la troisième salle; mais il se découragea à y voir l'extraordinaire entassement des têtes, il n'essaya même pas d'aller plus loin.
Cette salle des Béatifications, qu'il embrassait d'un regard, en se dressant sur la pointe des pieds, était d'une grande richesse, dorée et peinte, sous le haut plafond sévère. En face de l'entrée, à la place ordinaire de l'autel, on avait placé, sur une estrade basse, le trône pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, également de velours rouge, retombaient derrière, déployaient comme deux larges ailes de pourpre. Mais ce qui l'intéressait surtout, ce qui le saisissait, c'était cette foule, cette foule d'effrénée passion, telle qu'il n'en avait jamais vue, dont il entendait battre les cœurs à grands coups, dont les yeux trompaient l'impatience fébrile de l'attente, en regardant, en adorant le trône vide. Ah! ce trône, il les éblouissait, il les troublait jusqu'à la pâmoison des âmes dévotes, ainsi que l'ostensoir d'or où Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y avait là des ouvriers endimanchés, aux regards clairs d'enfant, aux rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vêtues de la toilette noire réglementaire, toutes pâles d'une sorte de terreur sacrée dans l'excès de leur désir, des messieurs en habit et en cravate blanche, glorieux, soulevés par la conviction qu'ils sauvaient l'Église et les peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulièrement devant le trône, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comité international, à la tête duquel triomphait le baron de Fouras, un homme d'une cinquantaine d'années, très grand, très gros, très blond, qui s'agitait, se dépensait, donnait des ordres, comme un général au matin d'une victoire décisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des vêtements, éclatait çà et là la soie violette d'un évêque, chaque pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des réguliers, des pères supérieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de toutes leurs hautes têtes barbues ou rasées. A droite et à gauche, flottaient des bannières, que des associations, des congrégations apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en sueur, des yeux brûlants, des bouches affamées, que l'air s'en trouvait comme épaissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entassé.
Mais, brusquement, Pierre aperçut près du trône monsignor Nani, qui, l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avançât; et, comme il répondait d'un geste modeste, signifiant qu'il préférait rester où il était, le prélat s'entêta quand même, lui envoya un huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque l'huissier le lui eut amené:
—Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous donne droit à être ici, à la gauche du trône.
—Ma foi, répondit le prêtre, il y avait tant de monde à déranger, que je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi.
—Non, non! je vous ai donné cette place, afin que vous l'occupiez. Je désire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien perdre de la cérémonie.
Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et beaucoup de prélats de la famille pontificale attendaient, eux aussi, aux deux côtés du trône. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera, qui ne paraissait à Saint-Pierre et au Vatican que les jours où le service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal Sanguinetti, large et fort, qui causait très haut avec le baron de Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air complaisant, pour lui montrer deux autres Éminences, d'une importance de hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme court, à la face enfiévrée, brûlée d'ambition, et le cardinal secrétaire, robuste, ossu, taillé à coups de hache, un type romantique de bandit sicilien qui se serait décidé pour la discrète et souriante diplomatie ecclésiastique. A quelques pas encore, à l'écart, se tenait le grand pénitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris et maigre d'ascète.
Midi était sonné. Il y eut une fausse joie, une émotion qui vint des deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'étaient que les huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de ménager un passage au cortège. Et, tout d'un coup, du fond de la première salle, des acclamations partirent, grandirent, s'approchèrent. Cette fois, c'était le cortège. D'abord, un détachement de gardes suisses en petit uniforme, conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les prélats de la cour, parmi lesquels les quatre camériers secrets participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en demi-gala, le Saint-Père marchait seul, à pied, souriant d'un pâle sourire, bénissant avec lenteur, à droite et à gauche. Avec lui, la clameur, montant des salles voisines, s'était engouffrée dans la salle des Béatifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous la frêle main blanche qui bénissait, toutes ces créatures bouleversées étaient tombées à deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un écrasement de peuple dévot, comme foudroyé par l'apparition du Dieu.
Pierre, emporté, avait frémi, s'était agenouillé avec les autres. Ah! cette toute-puissance, cette contagion irrésistible de la foi, du souffle redoutable de l'au-delà, se décuplant dans un décor et dans une pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque Léon XIII se fut assis sur le trône, entouré des cardinaux et de sa cour; et, dès lors, la cérémonie se déroula, selon l'usage et le rite. Un évêque parla d'abord, à genoux, pour mettre aux pieds de Sa Sainteté l'hommage des fidèles de la chrétienté entière. Le président du comité, le baron de Fouras, lui succéda, lut debout un long discours, dans lequel il présentait le pèlerinage, en expliquait l'intention, lui donnait toute la gravité d'une protestation à la fois politique et religieuse. Chez ce gros homme, la voix était menue, perçante, les phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Siège souffrait depuis un quart de siècle, la volonté de tous les peuples, représentés là par des pèlerins, de consoler le Chef suprême et vénéré de l'Église, en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus humbles, pour que la papauté vécût fière, indépendante, dans le mépris de ses adversaires. Il parla aussi de la France, déplora ses erreurs, prophétisa son retour aux traditions saines, fit entendre orgueilleusement qu'elle était la plus opulente, la plus généreuse, celle dont l'or et les cadeaux coulaient à Rome, en un fleuve ininterrompu. Léon XIII, enfin, se leva, répondit à l'évêque et au baron. Sa voix était grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait, au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il témoigna sa gratitude, dit combien son cœur était ému de ce dévouement des nations à la papauté. Les temps avaient beau être mauvais, le triomphe final ne pouvait tarder davantage. Des signes évidents annonçaient que le peuple revenait à la foi, que les iniquités cesseraient bientôt, sous le règne universel du Christ. Quant à la France, n'était-elle pas la fille aînée de l'Église, qui avait donné au Saint-Siège trop de marques de tendresse, pour que celui-ci cessât jamais de l'aimer? Puis, levant le bras, à tous les pèlerins présents, aux sociétés et aux œuvres qu'ils représentaient, à leurs familles et à leurs amis, à la France, à toutes les nations de la catholicité, pour les remercier de l'aide précieuse qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bénédiction apostolique. Pendant qu'il se rasseyait, des applaudissements éclatèrent, des salves frénétiques qui durèrent pendant dix minutes, mêlées à des vivats, à des cris inarticulés, tout un déchaînement passionné de tempête dont la salle tremblait.
Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Léon XIII, redevenu immobile sur le trône. Coiffé du bonnet papal, les épaules couvertes de la pèlerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans sa longue soutane blanche, la raideur hiératique de l'idole que deux cent cinquante millions de chrétiens vénèrent. Sur le fond de pourpre des rideaux du baldaquin, entre cet écartement ailé des draperies, où brûlait comme un brasier de gloire, il prenait une véritable majesté. Ce n'était plus le vieillard débile, à la petite marche saccadée, au cou frêle de pauvre oiseau malade. Le décharnement du visage, le nez trop fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire, on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une éternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pénétration extraordinaires. Puis, c'était un redressement volontaire de toute la personne, une conscience de l'éternité qu'il représentait, une royale noblesse qui lui venait de n'être plus qu'un souffle, une âme pure, dans un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette âme déjà, comme délivrée des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel homme, le pontife souverain, le roi obéi de deux cent cinquante millions de sujets, devait être pour les dévotes et dolentes créatures qui venaient l'adorer de si loin, foudroyées à ses pieds par le resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrière lui, dans la pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-delà, quel infini d'idéal et de gloire aveuglante! En un seul être, l'Élu, l'Unique, le Surhumain, tant de siècles d'histoire, depuis l'apôtre Pierre, tant de force, de génie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse renouvelé, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met à part, qu'il sacre au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout pouvoir et toute science! Quel trouble sacré, quel émoi d'éperdue tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse là, au fond de ses yeux, parlant par sa voix, émanant de chacun de ses gestes de bénédiction! S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible, l'autorité totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et comme l'on comprenait le vol vers lui des âmes dévorées du besoin de croire, l'anéantissement en lui de ces âmes qui trouvaient enfin la certitude tant cherchée, la consolation de se donner et de disparaître en Dieu même!
Mais la cérémonie s'achevait, le baron de Fouras présentait au Saint-Père les membres du comité, ainsi que quelques autres membres importants du pèlerinage. C'était un lent défilé, des génuflexions tremblantes, le baiser goulu à la mule et à l'anneau. Puis, les bannières furent offertes, et Pierre eut un serrement de cœur, en reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannière de Lourdes, donnée sans doute par les pères de l'Immaculée-Conception. Sur la soie blanche, brodée d'or, d'un côté la Vierge de Lourdes était peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Léon XIII. Il le vit sourire à son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout son rêve d'un pape intellectuel, évangélique, dégagé des basses superstitions, croulait. Et ce fut à ce moment qu'il rencontra de nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux depuis le commencement de la solennité, étudiant ses moindres impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer à une expérience.
Il s'était rapproché, il dit:
—Elle est superbe, cette bannière, et quelle joie pour Sa Sainteté d'être si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge!
Puis, comme le jeune prêtre ne répondait pas, devenu pâle, il ajouta avec un air de dévote jouissance italienne:
—Nous aimons beaucoup Lourdes à Rome, c'est si délicieux, cette histoire de Bernadette!
Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre en resta longtemps bouleversé. Il avait vu, à Lourdes, des spectacles d'une idolâtrie inoubliable, des scènes de foi naïve, de passion religieuse exaspérée, dont il frémissait encore d'inquiétude et de douleur. Mais les foules se ruant à la Grotte, les malades expirant d'amour devant la statue de la Vierge, tout un peuple délirant sous la contagion du miracle, rien, rien n'approchait du coup de folie qui souleva, qui emporta les pèlerins, aux pieds du pape. Des évêques, des supérieurs de congrégation, des délégués de toutes sortes, s'étaient avancés pour déposer près du trône les offrandes qu'ils apportaient du monde catholique entier, la collecte universelle du denier de Saint-Pierre. C'était l'impôt volontaire d'un peuple à son souverain, de l'argent, de l'or, des billets de banque, enfermés dans des bourses, dans des aumônières, dans des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui tombaient à genoux, pour tendre les aumônières de soie ou de velours, qu'elles avaient brodées. Et d'autres avaient fait mettre sur les portefeuilles le chiffre en diamants de Léon XIII. Et l'exaltation devint telle, un instant, que des femmes se dépouillèrent, jetèrent leurs porte-monnaie, jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une, très belle, très brune, mince et grande, arracha sa montre de son cou, ôta ses bagues, les lança sur le tapis de l'estrade. Toutes auraient arraché leur chair, pour sortir leur cœur brûlant d'amour, le jeter aussi, se jeter entières, sans rien garder d'elles. Ce fut une pluie de présents, le don total, la passion qui se dépouille en faveur de l'objet de son culte, heureuse de n'avoir rien à elle qui ne soit à lui. Et cela au milieu d'une clameur croissante, des vivats qui avaient repris, des cris d'adoration suraigus, tandis que des poussées de plus en plus violentes se produisaient, tous et toutes cédant à l'irrésistible besoin de baiser l'idole.
Un signal fut donné, Léon XIII se hâta de descendre du trône et de reprendre sa place dans le cortège, pour regagner ses appartements. Des gardes suisses maintenaient énergiquement la foule, tâchaient de dégager le passage, au travers des trois salles. Mais, à la vue du départ de Sa Sainteté, une rumeur de désespoir avait grandi, comme si le ciel se fût refermé brusquement, devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore. Quelle déception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant de gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade fut si terrible, que la plus extraordinaire confusion régna, balayant les gardes suisses. Et l'on vit des femmes se précipiter derrière le pape, se traîner à quatre pattes sur les dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la poussière de ses pas. La grande dame brune, tombée au bord de l'estrade, venait de s'y évanouir, en poussant un grand cri; et deux messieurs du comité la tenaient, afin qu'elle ne se blessât point, dans l'attaque nerveuse qui la convulsait. Une autre, une grosse blonde, s'acharnait, mangeait des lèvres, éperdument, un des bras dorés du fauteuil, où s'était posé le pauvre coude frêle du vieillard. D'autres l'aperçurent, vinrent le lui disputer, s'emparèrent des deux bras, du velours, la bouche collée au bois et à l'étoffe, le corps secoué de gros sanglots. Il fallut employer la force pour les en arracher.
Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rêve pénible, le cœur soulevé, la raison révoltée. Et il retrouva le regard de monsignor Nani qui ne le quittait point.
—Une cérémonie superbe, n'est-ce pas? dit le prélat. Cela console de bien des iniquités.
—Oui, sans doute, mais quelle idolâtrie! ne put s'empêcher de murmurer le prêtre.
Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le mot, comme s'il ne l'eût pas entendu. A ce moment, les deux dames françaises, auxquelles il avait donné des cartes, s'approchèrent pour le remercier; et Pierre eut la surprise de reconnaître en elles les deux visiteuses des Catacombes, la mère et la fille, si belles, si gaies et si saines. D'ailleurs, celles-ci n'étaient enthousiastes que du spectacle. Elles déclarèrent qu'elles étaient bien contentes d'avoir vu ça, que c'était une chose étonnante, unique au monde.
Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hâte, Pierre se sentit toucher à l'épaule, et il aperçut Narcisse Habert, très enthousiaste lui aussi.
—Je vous ai fait des signes, mon cher abbé, mais vous ne m'avez pas vu.... Hein? cette femme brune qui est tombée raide, les bras en croix, était-elle admirable d'expression! Un chef-d'œuvre des primitifs, un Cimabué, un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe de suavité, de beauté et d'amour!... Jamais je ne manque ces cérémonies, il y a toujours à y voir des tableaux, des spectacles d'âmes.
Avec lenteur, l'énorme flot des pèlerins s'écoulait, descendait l'escalier, dans la brûlante fièvre dont le frisson persistait; et Pierre, suivi de monsignor Nani et de Narcisse, qui s'étaient mis à causer ensemble, réfléchissait, sous le tumulte d'idées battant son crâne. Ah! certes, c'était grand et beau, ce pape qui s'était muré au fond de son Vatican, qui avait monté dans l'adoration et dans la terreur sacrée des hommes, à mesure qu'il disparaissait davantage, qu'il devenait un pur esprit, une pure autorité morale, dégagée de tout souci temporel. Il y avait là une spiritualité, un envolement en plein idéal, dont il était remué profondément, car son rêve d'un christianisme rajeuni reposait sur ce pouvoir épuré, uniquement spirituel du Chef suprême; et il venait de constater ce qu'y gagnait, en majesté et en puissance, ce Souverain Pontife de l'au-delà, aux pieds duquel s'évanouissaient les femmes, qui, derrière lui, voyaient Dieu. Mais, à la même minute, il avait senti tout d'un coup se dresser la question d'argent, gâtant sa joie, remettant à l'étude le problème. Si l'abandon forcé du pouvoir temporel avait grandi le pape, en le libérant des misères d'un petit roi menacé sans cesse, le besoin d'argent restait encore comme un boulet à son pied, qui le clouait à la terre. Puisqu'il ne pouvait accepter la subvention du royaume d'Italie, l'idée vraiment touchante du denier de Saint-Pierre aurait dû sauver le Saint-Siège de tout souci matériel, à la condition que ce denier fût en réalité le sou du catholique, l'obole de chaque fidèle, prise sur le pain quotidien, envoyée directement à Rome, tombant de l'humble main qui la donne dans l'auguste main qui la reçoit; sans compter qu'un tel impôt volontaire, payé par le troupeau à son pasteur, suffirait à l'entretien de l'Église, si chaque tête des deux cent cinquante millions de chrétiens donnait simplement son sou par semaine. De la sorte, le pape devant à tous, à chacun de ses enfants, ne devrait rien à personne. C'était si peu, un sou, et si aisé, si attendrissant! Malheureusement, les choses ne se passaient point ainsi, le plus grand nombre des catholiques ne donnaient pas, des riches envoyaient de grosses sommes par passion politique, et surtout les dons se centralisaient entre les mains des évêques et de certaines congrégations, de manière que les véritables donateurs semblaient être ces évêques, ces puissantes congrégations, qui devenaient ouvertement les bienfaiteurs de la papauté, les caisses indispensables où elle puisait sa vie. Les petits et les humbles, dont l'obole emplissait le tronc, étaient comme supprimés; c'étaient des intermédiaires, des hauts seigneurs séculiers ou réguliers, que dépendait le pape, forcé dès lors de les ménager, d'écouter leurs remontrances, d'obéir parfois à leurs passions, s'il ne voulait voir se tarir les aumônes. Allégé du poids mort du pouvoir temporel, il n'était tout de même pas libre, tributaire de son clergé, ayant à tenir compte autour de lui de trop d'intérêts et d'appétits, pour être le maître hautain, pur, tout âme, le maître capable de sauver le monde. Et Pierre se rappelait la Grotte de Lourdes dans les jardins, la bannière de Lourdes qu'il venait de voir, et il savait que les pères de Lourdes prélevaient, chaque année, une somme de deux cent mille francs sur les recettes de leur Vierge, pour les envoyer en cadeau au Saint-Père. N'était-ce pas la grande raison de leur toute-puissance? Il frémit, il eut la brusque conscience que, malgré sa présence à Rome, malgré l'appui du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamné.