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Roméo et Juliette / Tragédie cover

Roméo et Juliette / Tragédie

Chapter 11: SCÈNE I
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About This Book

Deux jeunes membres de familles rivales s'éprennent et concluent un mariage secret avec l'aide d'un religieux, espérant que leur union apaise l'animosité. La querelle familiale dégénère en affrontements publics, provoquant l'exil de l'un et la pression d'un mariage arrangé sur l'autre. Pour échapper à cette contrainte, la jeune femme accepte un stratagème qui la fait passer pour morte afin de s'enfuir ensuite vers son amant; un enchaînement de malentendus empêche la coordination. L'amant, croyant à une mort réelle, se suicide, puis la jeune femme, se réveillant et découvrant le corps, met fin à ses jours. Le récit explore l'amour, le destin, la haine sociale et les effets tragiques du silence et de l'erreur.



SCÈNE II

Une rue.

Entrent CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.


CAPULET.—Montaigu est lié par la même défense que moi, et sous des peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense, à deux vieillards comme nous de vivre en paix.

PARIS.—Vous jouissez tous d'une existence honorable, et c'est pitié que vous ayez été si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que répondez-vous à ma demande?

CAPULET.—En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon enfant est encore étrangère dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la révolution de quatorze années: laissons encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de la croire mûre pour être une épouse.

PARIS.—De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mères.

CAPULET.—Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères prématurées.—La terre a englouti toutes mes autres espérances; elle est en espérance la maîtresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable Pâris; gagnez son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son consentement: si elle vous agrée, c'est dans les limites de son choix que réside mon aveu, et que ma voix vous sera loyalement accordée.—Ce soir je donne une fête dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invité beaucoup de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai avec très-grande joie, comme un de plus, en augmenter le nombre. Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre maison des étoiles qui foulent aux pieds la terre, éclipsent la lumière des cieux; cette joie bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril, dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant, vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beauté prêtes à s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et préférez celle dont le mérite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle réunion, ma fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais non pas attirer l'attention.—Allons, venez avec moi.—(A un domestique.) Toi, maraud, trotte dans la belle Vérone; trouve toutes les personnes dont les noms sont écrits ici (il lui donne un papier), et dis-leur que la maison et le maître attendent leur bon plaisir.

(Sortent Capulet et Pâris.)

LE DOMESTIQUE.—Trouver ceux dont les noms sont écrits, ici! Il est écrit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de pierres de sa forme; le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses filets. Mais on m'envoie chercher les personnes dont les noms sont inscrits là-dessus, et je ne pourrai jamais trouver les noms que l'écrivain a écrits là-dessus. Il faut que je m'adresse aux savants... dans un moment...

(Entrent Benvolio et Roméo.)

BENVOLIO.—Allons, mon cher, la flamme est un remède à la brûlure qu'a faite une autre flamme; une douleur est diminuée par l'angoisse d'une autre; tournez jusqu'à vous étourdir et vous vous remettez en tournant dans l'autre sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et l'ancien venin perdra toute son âcreté.

ROMÉO.—Votre feuille de plantain est excellente pour cela.

BENVOLIO.—Pour quel mal, je t'en prie?

ROMÉO.—Pour vos os brisés?

BENVOLIO.—Allons, Roméo, es-tu fou?

ROMÉO.—Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait un fou, tenu en prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté, et..... Bonsoir, mon bon garçon.

LE DOMESTIQUE.—Dieu vous donne le bonsoir.—Je vous en prie, monsieur, savez-vous lire?

ROMÉO.—Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère.

LE DOMESTIQUE.—Peut-être l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez?

ROMÉO.—Oui, si je connais les caractères et la langue.

LE DOMESTIQUE.—C'est répondre sincèrement; tenez vous en joie.

ROMÉO.—Arrêtez, mon ami, je sais lire. (Il lit.) «Le seigneur Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes soeurs; la dame veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables nièces; Mercutio et son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles; ma jolie nièce Rosaline; Livia; le seigneur Valentio et son cousin Tybalt, Lucio et l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée. (Il lui rend le papier.) Où doit-elle se réunir?

LE DOMESTIQUE.—Là-haut.

ROMÉO.—Où, là-haut?

LE DOMESTIQUE.—A souper, à la maison.

ROMÉO.—A la maison de qui?

LE DOMESTIQUE.—De mon maître.

ROMÉO.—Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander d'abord.

LE DOMESTIQUE.—Maintenant je vous dirai, sans que vous me le demandiez, que mon maître est le puissant et riche Capulet; et si vous n'êtes pas de la maison de Montaigu, je vous invite à venir avaler un verre de vin. Tenez-vous en joie.

(Il sort.)

BENVOLIO.—A cette ancienne fête des Capulet soupera Rosaline, celle que tu aimes tant: avec toutes les beautés qu'on admire à Vérone. Viens-y, et d'un oeil sans prévention compare sa figure avec quelques autres que je te montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une corneille.

ROMÉO.—Quand la religieuse dévotion de mes yeux pourra me soutenir un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces hérétiques diaphanes, si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient brûlés comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son égale depuis le commencement du monde.

BENVOLIO.—Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne autre à côté; elle se balançait elle-même dans vos deux yeux: mais pesez dans ces balances de cristal la dame de vos pensées avec telle autre jeune fille que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine trouverez-vous bien celle qui vous paraît maintenant la plus belle de toutes.

ROMÉO.—J'irai, non pour y voir un semblable objet, mais pour m'y pénétrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher.

(Ils sortent.)



SCÈNE III

Un appartement de la maison de Capulet.

LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.


LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, où est ma fille? Appelle-la, qu'elle vienne.

LA NOURRICE.—Dans l'instant, sur mon honneur12..... à l'âge de douze ans—Je lui ai dit de venir.....—Quoi, mon agneau, mon oiseau du bon Dieu..... Dieu nous préserve..... Où est donc cette petite fille? Juliette!

Note 12: (retour)

By my maidenhead.

(Entre Juliette.)

JULIETTE.—Allons, qui m'appelle?

LA NOURRICE.—Votre mère.

JULIETTE.—Me voici, madame; que voulez-vous?

LA SIGNORA CAPULET.—Voici de quoi il s'agit.—Nourrice, laisse-nous un moment, nous avons à parler en secret.—Non, reviens, nourrice, je me suis ravisée; tu entendras notre entretien.—Tu sais que ma fille est d'un âge raisonnable.

LA NOURRICE.—Ma foi, je puis vous dire son âge à une heure près.

LA SIGNORA CAPULET.—Elle n'a pas quatorze ans.

LA NOURRICE.—J'y mettrais quatorze de mes dents qu'elle n'a pas encore quatorze ans..... (et cependant à mon grand chagrin, je vous dis, je vous douze13 qu'il ne m'en reste plus que quatre).... Combien avons-nous d'ici à la Saint-Pierre?

LA SIGNORA CAPULET.—Une quinzaine et quelques jours par-dessus14.

Note 13: (retour)

And yet to my teen be it spoken I have four. Teen est un vieux mot qui signifie chagrin, il se prononce à peu près comme ten, dix. Il a fallu, pour conserver le jeu de mots, employer le quolibet de madame Jourdain.

Note 14: (retour)

A fortnight and odd days. Une quinzaine et quelques jours hors de compte. Odd signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unité, une mesure, une règle commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le prend dans ce sens et répond: Even or odd (pair ou impair).

LA NOURRICE.—Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément ce jour-là. Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans.—Suzanne et elle (Dieu fasse paix à toutes les âmes chrétiennes!) étaient du même âge....—C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était trop bonne pour moi.—Mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les aura, sûr; je me le rappelle à merveille. Il y a à présent onze ans du tremblement de terre, et elle fut sevrée, jamais je ne l'oublierai, précisément ce jour-là parmi tous les jours de l'année; car j'avais frotté d'absinthe le bout de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur du colombier; mon maître et vous étiez alors à Mantoue...—Oh! j'ai de la mémoire; et comme je vous disais, dès qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le bout de mon sein, et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein. Comme je disais, voilà le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je vous jure, de me dire de trotter, et depuis ce temps-là, il y a onze ans, car elle se tenait déjà seule; quoi! avec le bout de la baguette elle courait et roulait tout partout: car, tenez, c'était la veille qu'elle s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu veuille avoir son âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant: «Comment, dit-il, tu te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas en arrière; n'est-ce pas, Jules?» et, par Notre-Dame, la petite coquine cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant ce que c'est qu'une plaisanterie. J'en réponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais jamais: «N'est-ce pas, Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit tout de suite et dit: «Oui...»

LA SIGNORA CAPULET.—En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.

LA NOURRICE.—Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empêcher de rire quand je pense comme elle cessa de crier et dit: «Oui...» Et pourtant, je vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que la coquille d'un poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait amèrement. «Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu tomberas en arrière quand tu seras plus grande; n'est-ce pas, Jules?» Elle finit tout de suite et dit: «Oui.»

JULIETTE.—Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis.

LA NOURRICE.—Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce! Tu étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux vivre assez pour te voir mariée, je n'en demande pas davantage.

LA SIGNORA CAPULET.—Et le mariage est justement le sujet dont je suis venu causer avec elle.—Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de vous marier?

JULIETTE.—C'est un honneur auquel je n'ai jamais pensé.

LA NOURRICE.—Un honneur! Si je n'avais pas été ta seule nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait.

LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a dans Vérone des femmes plus jeunes que vous, considérées et déjà mères; et moi, je m'en souviens bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant l'âge où vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris vous adresse ses voeux.

LA NOURRICE.—C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un homme comme tout le monde... Vraiment, il semble moulé en cire.

LA SIGNORA CAPULET.—L'été de Vérone n'a pas une fleur qui puisse lui être comparée.

LA NOURRICE.—Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie fleur.

LA SIGNORA CAPULET.—Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous du goût pour ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez à notre fête. Parcourez tout le livre15 de la figure du jeune Pâris, et vous y apercevrez le plaisir écrit avec la plume de la beauté. Examinez ces traits si bien d'accord, et vous verrez comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce que peut encore offrir d'obscur ce charmant volume, vous le trouverez écrit dans la marge de ses yeux. Ce précieux livre d'amour, cet amant encore sans liens ne demande, pour compléter sa beauté, que l'ornement dont il va se couvrir. C'est la mer qui fait vivre le poisson; et la beauté doit être orgueilleuse de donner asile à la beauté. Le livre qui sous ses fermoirs d'or enserre la légende dorée en partage la gloire aux yeux de tous: ainsi, en le possédant, vous partagerez tout ce qui lui appartient sans rien diminuer du vôtre.

Note 15: (retour)

De toutes ces métaphores sur Pâris, comparé à un livre, une seule a paru impossible à rendre, c'est celle où la signora Capulet l'appelant unbound lover, en fait à la fois un amant sans liens et un amant sans reliure.

LA NOURRICE.—Diminuer! non, en vérité; elle grossira plutôt: les femmes grossissent par le moyen des hommes.

LA SIGNORA CAPULET.—Répondez-moi en un mot: l'amour de Pâris pourrait-il vous plaire?

JULIETTE.—Je verrai à le trouver agréable si le voir peut faire qu'il m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera pas plus avant que le point où votre consentement lui donnera la force de se lancer.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.—Madame, les convives sont arrivés, le souper est servi, on vous attend; on demande ma jeune maîtresse; on jure, dans l'office, après la nourrice; toutes choses sont à point. Il faut que j'aille servir, je vous en prie, venez sur-le-champ.

LA SIGNORA CAPULET.—Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte nous attend.

LA NOURRICE.—Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses nuits à vos heureux jours.

(Elles sortent.)



SCÈNE IV

Une rue.

Entrent ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, avec cinq ou six autres masques et des porteurs de flambeaux.


ROMÉO.—Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour notre excuse, ou entrerons nous sans apologie?

BENVOLIO.—Tous ces bavardages-là sont du temps passé16.

Note 16: (retour)

Il paraît qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vînt à une fête sans y être invité; alors on paraissait en masque et précédé d'une espèce de hérault, également déguisé et qui prononçait par forme d'excuse un compliment préparé. Apparemment que, du temps de Shakspeare, la mode de ces compliments commençait à passer.

Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son écharpe, portant un arc à la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au hasard, comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non plus de ces prologues sans livres répétés en traînant après le souffleur au moment de notre entrée. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur plaira, nous leur mesurerons une mesure de danse, et nous voilà partis.

ROMÉO.—Donnez-moi une torche; ces gambades ne me vont pas. Sombre17 comme je le suis, c'est à moi à porter le flambeau.

Note 17: (retour)

Chaque troupe de masques était précédée d'un homme portant une torche qui entrait dans l'assemblée, mais ne se mêlait point à la fête.

MERCUTIO.—Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien que vous dansiez.

ROMÉO.—Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers à danser et le pied léger; moi, j'ai une âme de plomb qui me cloue tellement à terre que je ne saurais remuer.

MERCUTIO.—Vous êtes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour vous élancer au delà des hauteurs ordinaires.

ROMÉO.—Il m'a lancé un dard qui me perce trop cruellement pour que je puisse me lancer sur ses ailes légères; et enchaîné18 comme je le suis, je ne puis m'élever au-dessus de ma sombre tristesse: je succombe sous le pesant fardeau de l'Amour.

Note 18: (retour)

Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre sore (cruel) et soar (prendre l'essor), bound (enchaîné) et bound (bond). On en a indiqué ce qui a été possible.

MERCUTIO.—Et en succombant vous écraserez l'Amour: vous êtes un poids trop fort pour quelque chose de si délicat.

ROMÉO.—L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant comme l'épine.

MERCUTIO.—Si l'Amour vous mène rudement, menez rudement l'Amour; s'il vous pique, donnez de l'éperon et vous le mettrez à bas. Allons, une boîte pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (Il met son masque.) Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque mes difformités? Voici un front refrogné qui rougira pour moi.

BENVOLIO.—Allons, frappe, et entrons; et aussitôt entrés, que chacun ait recours à ses jambes.

ROMÉO.—Donnez-moi une torche. Que des étourdis légers de coeur effleurent de leurs pieds les joncs insensibles19. Pour moi, je tiendrai, comme on dit, la chandelle, et je regarderai. Ce qui me convient, c'est le proverbe des grand'mères: «La fête n'a jamais été si belle, et je m'en vas20

Note 19: (retour)

Avant de connaître l'usage des tapis, on couvrait de joncs le sol des appartements; de là joncher.

Note 20: (retour)

MERCUT.

The game was never so fair and I am done.

Tut, dun's the mouse, the constable's word,

If thou art dun, we'll draw thee from the mire, etc.

Il y a ici entre done et dun un jeu de mots intraduisible. Dun's the mouse (la souris est grise) serait, selon les commentateurs, un proverbe équivalent à notre proverbe: A la nuit, tous chats sont gris. Mais ils se trouvent hors d'état d'expliquer suffisamment l'allusion contenue dans ces mots the constable's word. En adoptant dans la traduction leur version sur le dun's the mouse, je serais plutôt tenté d'y voir un jeu de mots employé par quelque constable dans une occasion où, ayant à se saisir d'un malfaiteur, il aura employé, pour avertir ses gens sans alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, dun's the mouse (la souris est grise), pour ceux-ci, done's the mouse (la souris est prise, c'en est fait de la souris). Quoi qu'il en soit, cette explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de celles qu'ont données les commentateurs. Dun out from the mire était une ancienne chanson: on a substitué à cette allusion impossible à rendre un jeu de mots sur ces deux sens du mot gris, qui n'est point dans Shakspeare, à charge de revanche.

MERCUTIO.—Bon, bon, à la nuit tous chats sont gris; c'est le mot du constable: et si tu es gris, nous te tirerons, sauf respect, de la mare où cet amour t'a enfoncé jusqu'aux oreilles. Venez, nous brûlons le jour21. Holà!

Note 21: (retour)

We burn day light, expression proverbiale commune à l'anglais et au français.

ROMÉO.—Cela n'est pas ainsi.

MERCUTIO.—Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrêtant ainsi nous dépensons notre lumière sans profit, comme des lampes qui brûleraient le jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention de dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt qu'une seule dans nos cinq sens.

ROMÉO.—Oui, nous avons bonne intention en allant à cette mascarade; mais il n'est pas raisonnable d'y aller.

MERCUTIO.—Peut-on te demander pourquoi?

ROMÉO.—J'ai fait un songe cette nuit.

MERCUTIO.—Et moi aussi.

ROMÉO.—Eh bien! qu'avez-vous rêvé?

MERCUTIO.—Que ceux qui rêvent mentent souvent22.

Note 22: (retour)

Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, et (lie) être couché.

ROMÉO.—Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent des choses vraies.

MERCUTIO.—Oh! je vois que la reine Mab vous a visité cette nuit: c'est la fée sage-femme23. Elle vient, petite et légère comme l'agate placée à l'index d'un alderman, traînée par un attelage de minces atomes, et parcourt le nez des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de ses roues sont faits de longues pattes de faucheur; l'impériale de sa voiture d'ailes de sauterelles; ses traits de la plus fine toile d'araignée; ses harnais des rayons humides d'un clair de lune. Le manche de son fouet est un os de grillon, et la mèche une mince pellicule. Son postillon est un petit moucheron vêtu de gris, pas à moitié si gros que le petit ver rond retiré avec la pointe d'une aiguille du doigt d'une jeune fille. Son chariot est une coquille de noisette vide travaillée par l'écureuil, ouvrier en bois, ou par le vieux ver, de temps immémorial associé des fées. C'est dans cet équipage qu'elle galope toutes les nuits au travers du cerveau des amants, et ils rêvent d'amour; sur les genoux des hommes de cour, et ils rêvent aussitôt de révérences; sur les doigts des gens de loi, et sur-le-champ ils rêvent d'épices; sur les lèvres des dames, et à l'instant elles rêvent de baisers: mais souvent Mab irritée les punit par des boutons d'avoir empesté leur haleine en mangeant des confitures24. Quelquefois elle galope sur le nez d'un courtisan, et il rêve qu'il flaire une place à solliciter. Quelquefois elle vient, avec la queue d'un pourceau de dîme, chatouiller le nez d'un prébendaire endormi, et il rêve d'un second bénéfice. Tantôt elle dirige son char sur le cou d'un soldat, et il rêve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches, d'embuscades, de coutelas d'Espagne, de rasades profondes de cinq brasses: alors elle bat le tambour à son oreille; il s'éveille en sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou deux invocations, puis se rendort. C'est cette même Mab qui pendant la nuit mêle la crinière des chevaux et la frise en sales tampons de crins ensorcelés, qui, une fois débrouillés, présagent de grands malheurs. C'est la sorcière qui pèse sur le sein des jeunes filles étendues dans leur lit, pour leur apprendre à supporter et en faire des femmes fortes25. C'est elle qui...

Note 23: (retour)

She is the fairies midwife, ce qui ne signifie point la sage-femme des fées, mais la sage-femme entre les fées. On ne voit nulle part que l'emploi de la reine Mab, la fée des songes, fût d'accoucher les fées; mais c'était elle qui enlevait à leur mère, au moment de leur naissance, les enfants nés pendant la nuit pour y substituer un enfant étranger.

Note 24: (retour)

Sweet meats, espèce de confitures parfumées, connues alors sous le nom de kissing comfits, et dont les femmes faisaient un grand usage

Note 25: (retour)

This is the hag, when maids lie on their backs,

That presses them, and learn them first to bear,

Making them women of good carriage.

La phrase était impossible à rendre exactement.

ROMÉO.—Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis là.

MERCUTIO.—Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau oisif, produit de quelques vaines chimères, d'une substance aussi légère que l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé du nord, s'irrite soudain, et, par une bouffée contraire, tourne sa face vers le midi qui verse la rosée.

BENVOLIO.—Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de nous-mêmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard.

ROMÉO.—Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste semble me dire qu'au milieu des réjouissances de cette nuit quelque événement encore suspendu dans les astres va commencer son cours terrible, et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le terme de cette vie méprisée que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs.

BENVOLIO.—Battez, tambours.

(Ils sortent.)



SCÈNE V

Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.

Entrent des DOMESTIQUES.


PREMIER DOMESTIQUE.—Où est Potpan, qu'il ne m'aide pas à desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!

SECOND DOMESTIQUE.—Quand le bon air d'une maison est remis dans les mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au coeur26.

Note 26: (retour)

Tis a foul thing. A foul thing signifie une chose malpropre et une chose fâcheuse, coupable, etc.

PREMIER DOMESTIQUE.—Emporte les pliants, dérange le buffet, aie l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté pour moi un morceau de massepain27; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de laisser entrer Suzanne Grindstone et Nell.—Antoine! Potpan!

Note 27: (retour)

Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos macarons, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un diminutif dégénéré.

SECOND DOMESTIQUE.—Oui, mon garçon, nous voilà.

PREMIER DOMESTIQUE.—On a besoin de vous, on vous appelle, on vous demande, on vous cherche dans la grande salle.

SECOND DOMESTIQUE.—Nous ne pouvons pas être ici et là en même temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra le dernier emporte tout.

(Ils se retirent.)

(Entrent Capulet, les convives et les masques.)

CAPULET.—Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des dames à qui les cors ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour de danse.—Ah, ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle qui fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des cors aux pieds. Est-ce là vous serrer de près?—Cavaliers, soyez les bienvenus. J'ai vu le temps où je portais un masque aussi, et où je pouvais conter mes histoires tout bas à l'oreille d'une belle dame, et de manière à ne pas lui déplaire. Ce temps est passé; il est passé, passé.—Vous êtes les bienvenus, cavaliers.—Allons, musiciens, commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes filles, sautez. (Les instruments jouent et l'on danse.) Holà! valets, encore des lumières, relevez les tables contre le mur; éteignez le feu, la salle devient trop chaude.—Allons, mon cher, voilà un divertissement imprévu qui ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin Capulet; car vous et moi nous avons passé nos jours de danse. Combien y a-t-il de temps que vous et moi nous avons porté un masque pour la dernière fois?

SECOND CAPULET.—Par Notre-Dame, il y a trente ans.

CAPULET.—Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant. C'était à la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecôte quand elle voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allâmes en masque.

SECOND CAPULET.—Il y a davantage, davantage: son fils est plus âgé que cela; son fils a trente ans.

CAPULET.—Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans que son fils était encore mineur.

ROMÉO.—Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce cavalier?

UN DOMESTIQUE.—Je ne la connais pas, monsieur.

ROMÉO.—Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre à briller. Sa beauté près de ce visage semblable à la nuit ressemble à un joyau attaché à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante pour les usages de la vie, trop précieuse pour la terre! Telle une blanche colombe parmi les corbeaux, telle paraît cette dame auprès de ses compagnes. Quand la danse aura cessé, j'observerai où elle se tient; et je rendrai heureuse ma main téméraire en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'à ce moment? Protestez du contraire, mes yeux, car jusqu'à cette nuit je n'avais jamais vu la véritable beauté.

TYBALT.—A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. Garçon, donne-moi ma rapière. Comment, ce misérable osera venir ici, caché sous un masque grotesque, pour dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et l'honneur de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup de la mort.

CAPULET.—Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi tempêtez-vous ainsi?

TYBALT.—Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un traître qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre fête.

CAPULET.—Est-ce le jeune Roméo?

TYBALT.—C'est lui-même, ce traître de Roméo.

CAPULET.—Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un noble cavalier; et, pour dire la vérité, tout Vérone le vante comme un jeune homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, pour tous les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas attention à lui: c'est ma volonté; et si tu la respectes, tu prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise humeur qui sied mal dans une fête.

TYBALT.—Il sied très-bien quand un pareil traître devient votre convive: je ne le souffrirai pas.

CAPULET.—Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le maître ici, ou bien vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! vous allez mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs d'un coq sur son panier28! vous ferez le maître!....

Note 28: (retour)

You will set cock-a-hoop: un coq sur un cerceau.

TYBALT.—Mais, mon oncle, c'est une honte....

CAPULET.—Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... Nous verrons vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que je dis. Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vérité, vous prenez bien votre temps.—A merveille, mes enfants.—Vous n'êtes qu'un fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....—Encore des lumières; encore des lumières. N'avez-vous pas de honte?—Je vous forcerai bien à être tranquille. Comment!—Allons, gai, mes enfants.

TYBALT.—Cette patience forcée, et la colère à laquelle je voudrais m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce maintenant, se changera en fiel amer.

(Il sort.)

ROMÉO, à Juliette.—Si d'une main trop indigne j'ai profané la sainteté de l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lèvres, pèlerins rougissants, sont prêtes à adoucir par un tendre baiser la rude impression de ma main.

JULIETTE.—Bon pèlerin, vous faites injure à votre main, qui n'a montré en ceci qu'une dévotion pleine de convenance; car les saints ont des mains que peuvent toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est le baiser du pieux voyageur en terre sainte.

ROMÉO.—Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux voyageurs aussi?

JULIETTE.—Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier.

ROMÉO.—Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets aux lèvres de faire l'office des mains: elles te prient, exauce leur prière, de peur que ma foi ne se change en désespoir.

JULIETTE.—Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prière qui leur est faite.

ROMÉO.—Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de ma prière: ainsi vos lèvres auront purifié les miennes de leur péché.

(Il lui donne un baiser.)

JULIETTE.—Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché dont elles ont déchargé les vôtres.

ROMÉO.—Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-moi mon péché.

JULIETTE.—Vous donnez des baisers avec méthode29.

Note 29: (retour)

By the book.

LA NOURRICE.—Madame, votre mère veut vous dire un mot.

ROMÉO.—Quelle est sa mère?

LA NOURRICE.—Vraiment, jeune homme; sa mère est la maîtresse de la maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus aura du comptant.

ROMÉO.—C'est une Capulet!—Oh! qu'il va m'en coûter cher! ma vie est engagée à mon ennemie.

BENVOLIO.—Allons, Roméo, partons, la fête est à son plus beau moment.

ROMÉO.—Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand.

CAPULET.—Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à nous quitter: nous avons là une ridicule petite collation sans cérémonie.—Vous le voulez donc absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honnêtes cavaliers; bonne nuit.—Encore des torches par là!—Allons, allons donc chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (au second Capulet), il se fait tard. Je vais aller me reposer.

(Ils sortent.)

JULIETTE.—Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier?

LA NOURRICE.—C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.

JULIETTE.—Quel est celui qui sort actuellement?

LA NOURRICE.—Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.

JULIETTE.—Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser?

LA NOURRICE.—Je ne le connais pas.

JULIETTE.—Va, demande son nom.—S'il est marié, il est probable que mon tombeau sera mon lit nuptial.

LA NOURRICE.—Son nom est Roméo: c'est un Montaigu, le fils unique de votre grand ennemi.

JULIETTE.—Mon unique amour lié de l'unique objet de ma haine!.... Je l'ai vu trop tôt sans le connaître! et je l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour qui vient de naître en moi, que je sois forcée d'aimer un ennemi détesté!

LA NOURRICE.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?

JULIETTE.—Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai dansé.

(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)

LA NOURRICE.—Tout à l'heure, tout à l'heure. (A Juliette.) Venez, allons-nous-en; tous les étrangers sont partis.

(Elles sortent.)

(Entre le choeur.)

LE CHOEUR.—Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de mort, et de jeunes désirs soupirent après son héritage. Cette beauté pour qui l'amour gémissait et demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, a maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est aimé, et il aime à son tour; la magie des regards a jeté sur eux le même charme. Cependant il faut qu'il se plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle dérobe sur de cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant tenu pour un ennemi, il ne pourra avoir accès près d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont accoutumé de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée d'amour, aura bien moins de moyens encore de chercher à rencontrer celui qu'elle aime depuis un moment, mais la passion leur prête sa puissance, l'occasion leur fournira les moyens de se rapprocher, et tempérera leur détresse par une douceur extrême.

(Il sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIÈME



SCÈNE I

Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet.

Entre ROMÉO.


ROMÉO.—Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est ici? Marche, terre insensible, et retourne vers ton centre.

(Il escalade le mur et saute dans le jardin.)

(Entrent Benvolio et Mercutio.)

BENVOLIO.—Roméo! cousin Roméo!

MERCUTIO.—Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est échappé pour aller trouver son lit.

BENVOLIO.—Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus le mur de ce verger. Appelle-le, bon Mercutio.

MERCUTIO.—Oui, et je vais même le conjurer.—Roméo! caprice! insensé! passion! amant! apparais-nous sous la forme d'un soupir; dis-nous seulement un vers, et je serai satisfait.—Crie-nous seulement un hélas! Fais seulement rimer tendresse et maîtresse; dis quelques mots de douceur à ma commère Vénus, un petit sobriquet à son fils et héritier le jeune aveugle Adam Cupidon30, qui tira si proprement quand le roi Cophetua devint amoureux de la fille du mendiant31.—Il ne m'entend point, il ne bouge point, il ne remue point; il faut que ce magot-là soit mort, et je vais l'évoquer.—Je te conjure par les yeux brillants de Rosaline, par son front élevé, par l'incarnat de ses lèvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite, et tout ce qui s'ensuit32, de nous apparaître sous ta propre ressemblance.

Note 30: (retour)

Adam Cupid. Adam Bell était le nom d'un archer fameux auquel on a dû supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a engagé les critiques à adopter cette leçon à la place d'Abraham Cupid, que portent les premières éditions.

Note 31: (retour)

Allusion à un vers d'une ancienne ballade:

The blinded boy that shoots so trim,

(L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre: King Cophetua and the beggar maid, et se trouve dans le recueil intitulé Relics of ancient english poetry, rassemblé par le docteur Percy.

Note 32: (retour)

By her fine foot, straight leg, and quivering thigh

And the demesnes that there adjacent lie.

BENVOLIO.—S'il t'entend, tu le fâcheras.

MERCUTIO.—Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui pourrait l'offenser serait d'évoquer quelque esprit étrange dans le cercle de sa maîtresse, et de l'y laisser jusqu'à ce qu'elle l'eût conjuré et fait rentrer dans l'abîme; cela pourrait l'irriter; mon invocation est honnête et obligeante, et je ne conjure au nom de sa maîtresse que pour le faire apparaître.

BENVOLIO.—Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres pour l'amour de la nuit; ils sont faits l'un pour l'autre33: son amour est aveugle; les ténèbres seules lui conviennent.

Note 33: (retour)

To be consorted with the humorous night, humorous veut dire ici d'une humeur assortie à la sienne.

MERCUTIO.—Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le but34.—Roméo, je te souhaite une bonne nuit; moi, je vais gagner mon alcôve. Ce lit de camp est trop froid pour que j'y puisse dormir.—Eh bien! partons-nous?

Note 34: (retour)

Il a fallu passer ces cinq vers:

Now will he sit under a medlar tree

And wish his mistress were that kind of fruit

As maid call medlars, when they laugh alone.

O Roméo, that she were, ah that she were

An open et cætera, thou a propin pear.

Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus à saisir le sens, leur ont cependant paru d'une telle indécence qu'ils n'ont osé les insérer dans le texte, et les ont rejetés dans une note où ils nous apprennent que l'et cætera est l'indication d'une obscénité encore plus grossière, l'usage, du temps de Shakspeare étant, lorsque quelque expression prononcée sur la scène paraissait trop indécente pour l'impression, de la suppléer par un et cætera.

BENVOLIO.—Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici, puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve.

(Ils sortent.)