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Roméo et Juliette / Tragédie

Chapter 20: SCÈNE III
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About This Book

Deux jeunes membres de familles rivales s'éprennent et concluent un mariage secret avec l'aide d'un religieux, espérant que leur union apaise l'animosité. La querelle familiale dégénère en affrontements publics, provoquant l'exil de l'un et la pression d'un mariage arrangé sur l'autre. Pour échapper à cette contrainte, la jeune femme accepte un stratagème qui la fait passer pour morte afin de s'enfuir ensuite vers son amant; un enchaînement de malentendus empêche la coordination. L'amant, croyant à une mort réelle, se suicide, puis la jeune femme, se réveillant et découvrant le corps, met fin à ses jours. Le récit explore l'amour, le destin, la haine sociale et les effets tragiques du silence et de l'erreur.



SCÈNE VI

La cellule du frère Laurence.

Entrent FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.


FRÈRE LAURENCE.—Veuille le ciel, souriant à notre cérémonie sainte, ne pas envoyer le chagrin nous la reprocher dans les heures à venir!

ROMÉO.—Amen, amen. Mais viennent les chagrins qui pourront, ils ne suffiront pas à payer le bonheur que me donne un seul et court instant de sa vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacrées, et qu'ensuite la mort, qui dévore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut oser; c'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer mienne.

FRÈRE LAURENCE.—Ces violents transports ont une fin violente au milieu de leur triomphe, comme la poudre et le feu, que le même instant voit s'unir et s'épuiser. Le miel le plus doux rassasie par sa délicieuse saveur, et dans les plaisirs du goût s'éteint l'appétit. Aimez donc avec modération; ainsi font les longues amours: qui va trop vite arrive aussi tard que qui va trop lentement. (Entre Juliette.)—Voici la dame. Oh! un pied si léger n'usera jamais ces pierres inaltérables. Un amant monterait à cheval sur ces fils qui l'été flottent dans le vague de l'air, qu'il ne tomberait point à terre, tant sont légères les vanités de ce monde.

JULIETTE.—Je souhaite le bonjour à mon vénérable confesseur.

FRÈRE LAURENCE.—Roméo, ma fille, te remerciera pour nous deux.

JULIETTE.—Je lui en souhaite autant à lui-même, sans quoi ses remerciements seraient un prix trop élevé.

ROMÉO.—Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comblée comme la mienne, et que tu aies plus de talent pour la peindre, parfume de ton haleine l'air qui nous environne, et que la brillante harmonie de ta voix déploie les images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre en une si chère entrevue.

JULIETTE.—Il est des pensées qui sont plus riches de fond que de paroles, et qui se sentent de leur trésor et non de leur parure. Ils sont dans la misère ceux qui peuvent calculer ce qu'ils possèdent. Mais tel est l'excès de fortune où s'est élevé mon sincère amour, que je ne saurais compter seulement jusqu'à moitié la valeur de mes richesses.

FRÈRE LAURENCE.—Allons, allons, venez avec moi, et nous aurons bientôt fait; car, avec votre permission, vous ne resterez pas seuls jusqu'à ce que la sainte Église ait fait de vous deux une seule chair.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.




ACTE TROISIÈME



SCÈNE I

Un lieu public.

Entrent BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE et des VALETS.


BENVOLIO.—Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. Le jour est brûlant, les Capulet sont dehors, si nous venons à les rencontrer, jamais nous n'éviterons une querelle, car dans ces chaleurs où nous sommes le sang bouillonne avec furie50.

Note 50: (retour)

In the warm time the people for the most part be more unruly.

P. Smith, Commonwealth of England.

MERCUTIO.—Tu ressembles à ces hommes qui, en entrant dans une taverne, vous campent leur épée sur la table en disant: «Dieu me fasse la grâce de n'avoir pas besoin de toi,» et qui n'ont pas plutôt senti l'effet du second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, lorsqu'il n'y en a réellement aucun besoin.

BENVOLIO.—Moi! je ressemble à ces gens-là?

MERCUTIO.—Allons, allons, tu es dans ton espèce un gaillard aussi bouillant que personne en Italie, aussi prompt à t'emporter et aussi emporté dans ta promptitude.

BENVOLIO.—Et à quoi revient ceci?

MERCUTIO.—C'est que, s'il y en avait deux comme toi, bientôt nous ne les aurions plus, car ils se tueraient l'un l'autre. Toi, tu te prendrais de querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins à la barbe; tu te prendrais de querelle avec un homme parce qu'il casserait des noisettes, sans autre raison, si ce n'est que tu as les yeux couleur de noisette. Quel autre oeil qu'un oeil ainsi fait pourrait découvrir un pareil sujet de querelle? Ta tête est pleine de querelles, comme l'oeuf est plein de nourriture; cependant elle a été rendue, à force de querelles et de coups, aussi vide qu'un oeuf éclos. N'as-tu pas cherché dispute à un homme sur ce qu'il toussait dans la rue, parce que cela éveillait ton chien qui dormait au soleil; à un tailleur, parce qu'il portait son habit neuf avant les fêtes de Pâques; à un autre encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu veux me faire la leçon pour m'empêcher de quereller?

BENVOLIO.—Si j'étais aussi querelleur que toi, le premier que je rencontrerais pourrait acheter le revenu de toute ma vie pour le prix d'une heure et quart.

MERCUTIO.—De toute ta vie, imbécile51!

Note 51: (retour)

The fee simple of my life! BENV.
The fee simple; oh! simple, MERCUT.

Ce jeu de mots de Mercutio a été impossible à rendre.

(Entrent Tybalt et plusieurs autres.)

BENVOLIO.—Par mon chef, voici venir les Capulet.

MERCUTIO.—Par mon talon, je m'en moque.

TYBALT.—Tenez-vous près de moi, je veux leur parler.—Cavaliers, bonsoir; un mot avec un de vous.

MERCUTIO.—Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez quelque chose avec, que cela fasse un mot et un coup.

TYBALT.—Vous m'y trouverez assez disposé, mon gentilhomme, pour peu que vous m'en donniez l'occasion.

MERCUTIO.—Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans qu'on vous la donne?

TYBALT.—Mercutio, tu es de concert avec Roméo.

MERCUTIO.—De concert? Comment! nous prend-il pour des ménétriers, c'est que si nous étions des ménétriers, faites attention que vous ne nous trouveriez pas d'accord avec vous. Voilà mon archet, voilà qui vous fera danser. Corbleu, de concert!

BENVOLIO.—Nous parlons ici dans un lieu fréquenté de tout le monde: ou retirons-nous en quelque lieu écarté, ou raisonnez tranquillement sur vos griefs, ou bien allons-nous-en; tous les yeux se fixent sur nous.

MERCUTIO.—Les hommes ont des yeux pour regarder. Qu'ils nous regardent, si cela leur plaît; pour moi, je ne bouge pas d'ici pour faire plaisir à qui que ce soit.

(Entre Roméo.)

TYBALT.—Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. J'aperçois mon homme.

MERCUTIO.—Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, s'il porte votre livrée. Par ma foi, vous pouvez marcher devant sur le pré, il vous y suivra; et dans ce sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouvé son homme.

TYBALT.—Roméo, la haine que je te porte ne me permet pas un mot plus doux: tu es un traître.

ROMÉO.—Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font pardonner à la fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne suis point un traître: ainsi donc, adieu, je vois que tu ne me connais pas.

TYBALT.—Jeune homme, cela ne répare point les outrages que tu m'as faits: ainsi reviens et mets l'épée à la main.

ROMÉO.—Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, et que je t'aime plus que tu ne saurais le penser jusqu'à ce que tu connaisses les motifs de mon affection. Ainsi, brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le mien, accepte cette satisfaction.

MERCUTIO.—Oh! lâche sang-froid! déshonorante soumission!—A la stoccata, pour effacer cela. Tybalt, le preneur de rats, voulez-vous faire un tour avec moi?

TYBALT.—Que veux-tu de moi?

MERCUTIO.—Bon roi des chats, rien du tout qu'une de vos neuf vies, afin d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, selon que vous en userez à mon égard, je pourrai bien battre à plat les huit autres. Veuillez donc prendre votre épée par les oreilles pour la faire sortir de son étui, et dépêchez-vous; ou bien, avant qu'elle soit dehors, la mienne sera sur vos oreilles.

TYBALT, tirant l'épée.—Je suis à vous.

ROMÉO.—Cher Mercutio, remets ton épée.

MERCUTIO.—Allons, mon gentilhomme, votre passade.

(Il se battent.)

ROMÉO.—Tire ton épée, Benvolio, désarmons-les.—Gentilshommes, c'est une honte: ne tombez pas dans une pareille désobéissance.—Tybalt, Mercutio, le prince a expressément défendu toute querelle dans les rues de Vérone.—Tybalt, arrêtez.—Cher Mercutio.....

(Sortent Tybalt et ses partisans.)

MERCUTIO.—Je suis blessé! Malédiction sur les deux maisons! me voilà expédié!—Est-ce qu'il est parti, et sans rien avoir?

BENVOLIO.—Quoi, tu es blessé?

MERCUTIO.—Oui, oui, une égratignure: par ma foi, c'est assez. Où est mon page?—Drôle, va chercher un chirurgien.

(Le page sort.)

ROMÉO.—Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut être grave.

MERCUTIO.—Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi large que la porte d'une église; mais c'en est assez, elle suffira. Venez me voir demain matin, et vous me trouverez tombé52 dans le sérieux. Je suis poivré, j'en réponds, du moins pour ce monde-ci. Malédiction sur vos deux maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris, un chat, égratigner un homme à mort! un bravache, un faquin, un traître, qui ne combat que par règles d'arithmétique! pourquoi diable êtes-vous venu vous jeter entre nous deux? J'ai reçu le coup par-dessous votre bras.

Note 52: (retour)

A grave man, un homme grave et un homme bon pour le tombeau.

ROMÉO.—Je faisais pour le mieux.

MERCUTIO.—Aidez-moi, Benvolio, à entrer dans quelque maison voisine, ou bien je vais m'évanouir. Malédiction sur vos deux maisons! elles ont fait de moi une pâture à vers. Oh! j'ai la botte et bien à fond. Ah! vos deux maisons!

(Mercutio et Benvolio sortent.)

ROMÉO.—C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche parent du prince, mon intime ami, a reçu cette blessure mortelle: ma réputation est entachée par l'affront que m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis une heure! O chère Juliette! ta beauté a fait de moi un homme efféminé, elle a amolli la trempe vigoureuse de mon courage.

(Entre Benvolio.)

BENVOLIO.—O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est mort: cette âme généreuse, dédaignant trop tôt la terre, s'est élevée vers les nuages.

ROMÉO.—Les noires destinées de ce jour vont s'étendre sur des jours nombreux: celui-ci commence seulement les malheurs, d'autres les finiront.

(Rentre Tybalt.)

BENVOLIO.—Voici le furieux Tybalt qui revient.

ROMÉO.—Vivant, triomphant, et Mercutio est tué! Retourne dans les cieux, prudente douceur, et toi, fureur à l'oeil enflammé, sois maintenant mon guide.—A présent, Tybalt, reprends pour toi ce nom de traître que tu me donnais tout à l'heure: l'âme de Mercutio, arrêtée à peu de distance au-dessus de nos têtes, attend que la tienne vienne lui tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous les deux, nous allions le rejoindre.

TYBALT.—C'est toi, qui étais ici-bas de son parti, misérable enfant, qui dois l'aller trouver.

ROMÉO.—Voici qui en décidera.

(Ils se battent. Tybalt tombe.)

BENVOLIO.—Fuis, Roméo; va-t'en: les citoyens sont en alarme, et Tybalt est tué. Ne reste point ainsi dans la stupeur. Le prince va te condamner à mort si tu es pris. Fuis, sauve-toi, va-t'en.

ROMÉO.—Oh! je suis le jouet de la fortune53.

Note 53: (retour)

I am fortune's fool.

BENVOLIO.—Pourquoi es-tu encore ici?

(Roméo sort.)

(Entrent des citoyens, etc.)

UN CITOYEN.—Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a tué Mercutio? Tybalt, cet assassin, par où s'est-il sauvé?

BENVOLIO.—Le voilà étendu là, ce Tybalt.

LE CITOYEN.—Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous somme au nom du prince; obéissez.

(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes et autres personnages.)

LE PRINCE.—Où sont les vils auteurs de ce tumulte?

BENVOLIO.—Noble prince, je puis raconter toutes les malheureuses circonstances de cette fatale querelle. Voilà celui que le jeune Roméo a tué, et qui avait tué ton parent le brave Mercutio.

LA SIGNORA CAPULET.—Tybalt! mon neveu! ô fils de mon frère! Cruelle vue! hélas! le sang de mon cher neveu tout répandu!—Prince, si tu es juste, pour notre sang, le sang des Montaigu doit être versé.—Mon neveu, mon neveu!

LE PRINCE.—Benvolio, qui a commencé cette rixe sanglante?

BENVOLIO.—Tybalt, que vous voyez ici tué de la main de Roméo. Roméo lui a parlé raisonnablement; il l'a prié de considérer combien la querelle était légère; il lui a représenté en outre quel serait votre courroux. Tout cela dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, et même dans l'humble attitude d'un suppliant, n'a pu faire trêve à la violence désordonnée de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe de son épée contre le sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi bouillant que lui, engage le fer homicide contre le fer, et, avec un dédain martial, d'une main écarte la froide mort, et de l'autre la renvoie à Tybalt, qui par son adresse la repousse vers lui. Roméo crie de toutes ses forces: «Arrêtez, amis; séparez-vous;» et d'un bras plus prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrières et se précipite entre eux deux: mais un coup cruel de Tybalt se fait jour par-dessous le bras de Roméo, et atteint aux sources de la vie l'intrépide Mercutio. Alors Tybalt se sauve; mais quelques moments après il revient vers Roméo, chez qui venait de naître le désir de la vengeance: tous deux y courent comme la foudre; car avant que j'eusse eu le temps de tirer mon épée pour les séparer, le courageux Tybalt était tué. Roméo l'ayant vu tomber a pris la fuite. Voilà la vérité, ou Benvolio consent à mourir.

LA SIGNORA CAPULET.—Il est parent des Montaigu; l'affection le rend imposteur: il ne dit pas la vérité. Près de vingt d'entre eux ont combattu dans cette odieuse rencontre, et les vingt ensemble n'ont pu tuer qu'un seul homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la dois: Roméo a tué Tybalt; Roméo ne doit plus vivre.

LE PRINCE.—Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercutio: qui de vous payera le prix d'un sang si cher?

LA SIGNORA MONTAIGU.—Ce n'est pas Roméo, prince; il était l'ami de Mercutio: sa faute a seulement terminé la vie de Tybalt, comme l'aurait fait la loi.

LE PRINCE.—Et pour cette offense, nous l'exilons sur l'heure. Je suis intéressé dans l'effet de vos haines: mon sang coule ici pour vos querelles féroces; mais je saurai vous imposer une si forte amende que je vous ferai tous repentir de mes pertes. Je serai sourd à toute défense et à toute excuse; ni larmes ni prières ne pourront racheter de pareils délits: ne songez donc point à en faire usage. Que Roméo quitte ces lieux en toute hâte, ou l'heure qui l'y verra surprendre sera la dernière de sa vie. (A sa suite.)—Emportez ce corps, et attendez mes ordres: la clémence devient meurtrière quand elle pardonne à l'homicide.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

Un appartement dans la maison de Capulet.

Entre JULIETTE.


JULIETTE.—Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds brûlants, vous emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que Phaéton vous aurait précipités vers le couchant et aurait ramené la sombre Nuit. Étends ton épais rideau. Nuit qui couronne l'amour; ferme les yeux errants, et que Roméo puisse voler dans mes bras sans qu'on le dise et sans qu'on le voie. La lumière de leurs mutuelles beautés suffit aux amants pour accomplir leurs amoureux mystères; ou si l'Amour est aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit obligeante, matrone aux vêtements modestes, tout en noir, apprends-moi à perdre au jeu de qui perd gagne, où l'enjeu est deux virginités sans tache; couvre de ton obscur manteau mes joues où se révolte mon sang effarouché, jusqu'à ce que mon craintif amour, devenu plus hardi dans l'épreuve d'un amour fidèle, n'y voie plus qu'un chaste devoir.—Viens, ô Nuit; viens, Roméo; viens, toi qui es le jour au milieu de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus éclatant que n'est sur les plumes du corbeau la neige nouvellement tombée. Viens, douce nuit; viens, nuit amoureuse, le front couvert de ténèbres: donne-moi mon Roméo; et quand il aura cessé de vivre, reprends-le, et, partage-le en petites étoiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde deviendra amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret. Oh! j'ai acheté une demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en possession, et celui qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. Ce jour est aussi ennuyeux que la veille d'une fête pour l'enfant qui a une robe neuve et qui ne peut encore la mettre.—Oh! voilà ma nourrice. (Entre la nourrice avec une échelle de cordes.) Elle m'apporte des nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le nom de Roméo devient l'organe d'une éloquence céleste.—Eh bien! nourrice, quelles nouvelles? Qu'as-tu là? l'échelle que Roméo t'a dit d'apporter?

LA NOURRICE.—Oui, oui, l'échelle.

(Elle la jette à terre.)

JULIETTE.—Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre ainsi tes mains?

LA NOURRICE.—O jour de malheur! il est mort, il est mort, il est mort! Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. O malheureux jour! il n'est plus, il est tué, il est mort!

JULIETTE.—Le ciel a-t-il pu être si cruel?

LA NOURRICE.—Ce n'est pas le ciel, non; c'est Roméo. O Roméo! ô Roméo! qui l'aurait jamais pensé? Roméo!....

JULIETTE.—Quel démon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible enfer devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Roméo s'est-il tué lui-même? Dis seulement oui, et ce simple monosyllabe oui renfermera plus de poison que l'oeil empoisonné du basilic. L'existence de ce oui54 terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui me répondent oui, ou s'il est mort dis oui, et s'il ne l'est pas dis non: qu'un mot bien court décide de mon bonheur ou de mon malheur.

Note 54: (retour)

Juliette joue sur le mot I, qui signifiait alors également moi et oui, I pour yes.

LA NOURRICE.—J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre tout sanglant, pâle, pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un sang tout noir. A cette vue je me suis évanouie.

JULIETTE.—Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour toujours55; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la liberté. Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement s'arrête, et qu'une même bière presse de son poids et Roméo et toi.

Note 55: (retour)

O break my heart, poor bankrupt, break at once; break signifie se briser et faire banqueroute.

LA NOURRICE.—O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable Tybalt, honnête cavalier, faut-il que j'aie vécu pour te voir mort!

JULIETTE.—Quelle est donc cette tempête qui souffle ainsi dans les deux sens contraires? Roméo est-il tué, et Tybalt est-il mort? Mon cousin chéri et mon époux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là sont morts?

LA NOURRICE.—Tybalt est mort, et Roméo est banni: Roméo, qui l'a tué, est banni.

JULIETTE.—O Dieu! la main de Roméo a-t-elle versé le sang de Tybalt?

LA NOURRICE.—Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait!

JULIETTE.—O coeur de serpent caché sous un visage semblable à une fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran, angélique démon, corbeau couvert des plumes d'une colombe, agneau transporté de la rage du loup, méprisable substance de la plus divine apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais à juste titre, damnable saint, traître plein d'honneur! O nature, qu'allais-tu donc chercher en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis le berceau de l'âme d'un démon? Jamais livre contenant une aussi infâme histoire porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il que la trahison habite un si brillant palais?

LA NOURRICE.—Il n'y a plus ni sincérité, ni foi, ni honneur dans les hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! où est mon valet? Donnez-moi un peu d'aqua vitæ..... Tous ces chagrins, tous ces maux, toutes ces peines me vieillissent. Honte soit à Roméo!

JULIETTE.—Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il n'est pas né pour la honte: la honte rougirait de s'asseoir sur son front; c'est un trône où on peut couronner l'honneur, unique souverain de la terre entière. Oh! quelle brutalité me l'a fait maltraiter ainsi?

LA NOURRICE.—Quoi! vous direz du bien de celui qui a tué votre cousin?

JULIETTE.—Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon pauvre époux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme depuis trois heures, je l'ai ainsi déchiré? Mais pourquoi, traître, as-tu tué mon cousin? Ah! ce traître de cousin a voulu tuer mon époux.—Rentrez, larmes insensées, rentrez dans votre source; c'est au malheur qu'appartient ce tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon époux vit, lui que Tybalt aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait voulu tuer mon époux. Tout ceci est consolant, pourquoi donc pleuré-je? Ah! c'est qu'il y a là un mot, plus fatal que la mort de Tybalt, qui m'a assassinée.—Je voudrais bien l'oublier; mais, ô ciel! il pèse sur ma mémoire comme une offense digne de la damnation sur l'âme du pécheur. Tybalt est mort, et Roméo est..... banni! Ce banni, ce seul mot banni, a tué pour moi dix mille Tybalt. La mort de Tybalt était un assez grand malheur, tout eût-il fini là; ou si les cruelles douleurs se plaisent à marcher ensemble, et qu'il faille nécessairement que d'autres peines les accompagnent, pourquoi, après m'avoir dit: «Tybalt est mort,» n'a-t-elle pas continué: «ton père aussi, ou ta mère, ou tous les deux?» cela eût excité en moi les douleurs ordinaires56. Mais par cette arrière-garde qui a suivi la mort de Tybalt, Roméo est banni; par ce seul mot, père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous sont assassinés, tous morts. Roméo banni! Il n'y a ni fin, ni terme, ni borne, ni mesure dans la mort qu'apporte avec lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.—Mon père, ma mère, où sont-ils, nourrice?

Note 56: (retour)

Modern lamentation (douleurs d'usage).

LA NOURRICE.—Pleurants et gémissants sur le corps de Tybalt. Voulez-vous aller les trouver? Je vais vous y conduire.

JULIETTE.—Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! Quand elles se sécheront, les miennes seront finies par le bannissement de Roméo.—Remporte ces cordes.—Pauvre échelle, te voilà trompée comme moi, car Roméo est exilé. Il t'avait faite pour lui servir de route vers mon lit; et moi, fille encore, je meurs fille et veuve.—Viens, échelle; viens, nourrice; je vais à mon lit nuptial: c'est à la mort, et non à Roméo qu'appartient ma virginité.

LA NOURRICE.—Hâtez-vous de vous rendre à votre chambre: je trouverai Roméo pour vous consoler; je sais bien où il est. Écoutez-moi, votre Roméo sera ici ce soir; je vais le trouver; il est caché dans la cellule du frère Laurence.

JULIETTE.—Oh! trouve-le. Donne cet anneau à mon fidèle chevalier, et dis-lui de venir recevoir mon dernier adieu.

(Elles sortent.)



SCÈNE III

La cellule du frère Laurence.

Entrent FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.


FRÈRE LAURENCE.—Roméo, sors de ta retraite: viens ici, homme craintif; l'affliction s'est éprise de tes mérites, et la calamité t'a épousé.

ROMÉO.—Mon père, quelles nouvelles? quel est l'arrêt du prince? quelle infortune encore inconnue demande à s'attacher à moi?

FRÈRE LAURENCE.—Mon cher fils n'est que trop accoutumé à cette cruelle société. Je t'apporte la nouvelle de l'arrêt du prince.

ROMÉO.—Eh bien! le jugement du prince est-il plus doux que le jour du jugement?

FRÈRE LAURENCE.—Un arrêt moins rigoureux s'est échappé de sa bouche: ce n'est pas la mort de ton corps, mais son bannissement.

ROMÉO.—Ah! le bannissement! aie pitié de moi; dis la mort. L'aspect de l'exil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne me dis pas que c'est le bannissement.

FRÈRE LAURENCE.—Tu es banni de Vérone. Prends patience; le monde est grand et vaste.

ROMÉO.—Le monde n'existe pas hors des murs de Vérone; ce n'est plus qu'un purgatoire, une torture, un véritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis du monde, c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort sous un faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me tranches la tête avec une hache d'or, et souris au coup qui m'assassine.

FRÈRE LAURENCE.—O mortel péché! ô farouche ingratitude! Pour ta faute, notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta défense, a repoussé de côté la loi, et a changé ce mot funeste de mort en celui de bannissement: c'est une rare clémence, et tu ne veux pas la reconnaître.

ROMÉO.—C'est un supplice et non une grâce. Le ciel est ici, où vit Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce qu'il y a de plus misérable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et Roméo ne le peut plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition plus digne d'envie, plus honorable, plus relevée que Roméo; elle pourra s'ébattre sur les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et dérober le bonheur des immortels sur ces lèvres où la pure et virginale modestie entretient une perpétuelle rougeur, comme si les baisers qu'elles se donnent étaient pour elles un péché; mais Roméo ne le peut pas, il est banni! Ce que l'insecte peut librement voler, il faut que je vole pour le fuir; il est libre et je suis banni57; et tu me diras encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas quelque poison tout préparé, quelque poignard affilé, quelque moyen de mort soudaine, fût-ce la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot se prononce en enfer, les hurlements l'accompagnent.—Comment as-tu le coeur, toi un prêtre, un saint confesseur, toi qui absous les fautes, toi mon ami déclaré, de me mettre en pièces par ce mot bannissement?

Note 57: (retour)

They may do this, when I am from this must fly

They are free men, but I am banished.

Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre fly (mouche) et fly (fuir); celui du second entre free-men (hommes libres) et freaming (bourdonnant), qui se prononcent à peu près de même, a été impossible à rendre.

FRÈRE LAURENCE.—Amant insensé, écoute seulement une parole.

ROMÉO.—Oh! tu vas me parler encore de bannissement.

FRÈRE LAURENCE.—Je veux te donner une arme pour te défendre de ce mot: c'est la philosophie, ce doux baume de l'adversité; elle te consolera, quoique tu sois exilé.

ROMÉO.—Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire pendre: à moins que la philosophie n'ait le pouvoir de créer une Juliette, de déplacer une ville, ou de changer l'arrêt d'un prince, elle n'est bonne à rien, elle n'a nulle vertu; ne m'en parle plus.

FRÈRE LAURENCE.—Oh! je vois maintenant que les insensés n'ont point d'oreilles.

ROMÉO.—Comment en auraient-ils, lorsque les hommes sages n'ont pas d'yeux?

FRÈRE LAURENCE.—Laisse-moi discuter avec toi ta situation.

ROMÉO.—Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais aussi jeune que moi, amant de Juliette, marié seulement depuis une heure, meurtrier de Tybalt, éperdu d'amour comme moi, et comme moi banni, alors tu pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux et te jeter sur la terre comme je fais, pour prendre la mesure d'un tombeau qui n'est pas encore ouvert.

FRÈRE LAURENCE.—Lève-toi, on frappe; bon Roméo, cache-toi.

(On frappe derrière le théâtre.)

ROMÉO.—Me cacher? Non, à moins que la vapeur des gémissements de mon coeur malade, m'enveloppant comme un brouillard, ne me dérobe aux yeux qui me cherchent. (On frappe.)

FRÈRE LAURENCE.—Écoute comme ils frappent.—Qui est là?—Roméo, lève-toi; tu seras pris.—Attendez un instant.—Lève-toi, fuis dans mon cabinet.—(On frappe.) Dans un moment.—Volonté de Dieu! quelle obstination est la tienne?—J'y vais, j'y vais.—(On frappe.) Qui frappe si fort? D'où venez-vous? que demandez-vous?

LA NOURRICE, en dehors.—Laissez-moi entrer, et vous apprendrez mon message. Je viens de la part de la signora Juliette.

FRÈRE LAURENCE.—En ce cas, soyez la bienvenue.

(Entre la nourrice.)

LA NOURRICE.—O saint frère, oh! dites-moi, saint frère, où est l'époux de ma maîtresse? où est Roméo?

FRÈRE LAURENCE.—Le voilà étendu sur la terre, ivre de ses propres larmes.

LA NOURRICE.—Oh! il est dans le même état que ma maîtresse, juste dans le même état.

FRÈRE LAURENCE.—O funeste sympathie, déplorable situation!

LA NOURRICE.—Voilà comme elle est étendue, pleurant et sanglotant, sanglotant et pleurant.—Levez-vous, levez-vous, levez-vous, si vous êtes un homme. Pour l'amour de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous et soutenez-vous. Comment pouvez-vous être tombé si bas?

ROMÉO.—O nourrice!

LA NOURRICE.—Ah! seigneur, seigneur!—Eh bien! la mort est la fin de tous.

ROMÉO.—Parles-tu de Juliette? En quel état est-elle? Ne me regarde-t-elle pas comme un assassin de profession, depuis que j'ai souillé l'enfance de notre bonheur d'un sang qui tient de si près au sien? Où est-elle? comment est-elle? que dit ma secrète épouse du lien qui a scellé nos amours58?

Note 58: (retour)

What say

My conceal'd lady to our cancell'd love?

LA NOURRICE.—Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle pleure, et puis elle pleure: tantôt elle tombe sur son lit, tantôt elle se relève en sursaut et elle appelle Tybalt, et puis elle appelle en criant Roméo; et puis elle retombe.

ROMÉO.—Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrière, la tuait, comme la main maudite de celui qui le porte a tué son parent.—Dis-moi, frère, dis-moi en quelle vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi, pour que j'en ravage l'odieuse demeure.

(Il tire son épée.)

FRÈRE LAURENCE.—Arrête ta main désespérée. Es-tu un homme? Ta figure crie que tu en es un; mais tes pleurs sont d'une femme, et tes actions désordonnées indiquent la fureur d'une bête privée de raison. Femme dépourvue de grâces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc sous la ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? Tu m'as confondu. Par mon saint ordre, j'avais cru ton âme mieux trempée. Après avoir tué Tybalt, veux-tu te tuer toi-même, et, par le coup d'une damnable haine contre toi-même, tuer aussi ton épouse qui ne vit qu'en toi? Pourquoi t'emporter ainsi contre ta naissance, le ciel et la terre? Ta naissance, le ciel et la terre se sont réunis pour avoir part à ton existence, et tu veux tout perdre à la fois! Fi donc! fi donc! tu déshonores ta personne, ton amour, ton intelligence; toi qui, riche de ces dons précieux, comme l'avare, n'en emploies aucun à son véritable usage, seul capable de donner du lustre à ta personne, à ton intelligence, à ton amour. Ta noble figure devient un simulacre de cire dépouillé de ce qui fait la valeur d'un homme: tes serments du plus tendre amour ne sont qu'un noir parjure, lorsque tu détruis cet amour que tu avais fait voeu de chérir: ton intelligence, cet ornement de ta personne et de ton amour, trompée elle-même dans la règle qu'elle doit leur prescrire à tous deux, de même que la poudre dans le carnier d'un soldat maladroit, prend feu par ton impéritie et te met en pièces par les moyens destinés à ta défense.—Allons, homme, relève-toi, ta Juliette est vivante, ta Juliette pour l'amour de qui tu étais mort, il n'y a qu'un moment. Tu es heureux par là, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi qui as tué Tybalt; là encore tu es heureux. La loi, qui te menaçait de la mort, devenue ton amie, n'a prononcé que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de bénédictions est descendu sur ta tête; le bonheur s'empresse autour de toi dans ses plus doux atours; et toi, comme une jeune fille obstinée et perverse, tu boudes avec humeur ta fortune et ton amour. Prends-y garde, prends-y garde; c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, va rejoindre ton amante, comme il a été convenu; monte dans sa chambre; pars et va la consoler. Mais souviens-toi de la quitter avant que la garde soit placée; car alors tu ne pourrais plus arriver à Mantoue, où tu dois rester jusqu'à ce que nous puissions trouver l'occasion d'annoncer votre mariage, de réconcilier vos parents, d'obtenir ta grâce du prince, et de te rappeler, cinq cent mille fois plus transporté de bonheur que tu n'as répandu de lamentations en partant.—Va devant, nourrice; parle de moi à ta maîtresse; dis-lui de hâter dans toute la maison le moment de se mettre au lit: le chagrin dont ils sont accablés doit les y disposer. Roméo va venir.

LA NOURRICE.—O Seigneur mon Dieu, je resterais ici toute la nuit pour entendre ces bons avis. Oh! ce que c'est que la science!—Mon cher maître, je vais annoncer à ma maîtresse que vous allez venir.

ROMÉO.—Va, et dis à ma douce amie de se préparer à me gronder.

LA NOURRICE.—Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a chargé de vous donner. Hâtez-vous, ne perdez pas de temps, car il se fait déjà bien tard.

(Elle sort.)

ROMÉO.—Comme ce don a ranimé mon courage!

FRÈRE LAURENCE.—Partez, bonne nuit. Toute votre destinée dépend de ceci: ou sortez de la ville avant que la garde soit postée, ou au point du jour sortez déguisé. Restez à Mantoue; je trouverai votre domestique; de temps en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera de favorable pour vous ici. Donne-moi ta main; il est tard; adieu, bonne nuit.

ROMÉO.—Si je n'étais appelé par une joie au-dessus de toutes les joies, ce serait un chagrin de me séparer de toi si brusquement. Adieu!

(Ils sortent.)



SCÈNE IV

La maison de Capulet.

CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS.


CAPULET.—Il est arrivé, seigneur, des choses si malheureuses, que nous n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. Voyez-vous, elle aimait chèrement son cousin Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous sommes nés pour mourir.—Il est très-tard, elle ne descendra pas ce soir; et je vous réponds que, sans votre compagnie, il y a une heure que je serais au lit.

PARIS.—Ces moments amers ne sont pas des moments d'amour59.—Bonne nuit, madame; présentez mes hommages à votre fille.

Note 59: (retour)

Those times of woe afford no time to woo.

LA SIGNORA CAPULET.—Je n'y manquerai pas, et demain, dès le matin, je saurai sa pensée: pour ce soir, son accablement l'a forcée à se retirer.

CAPULET.—Moi, Pâris, je veux témérairement vous répondre de l'amour de ma fille. Je pense bien qu'à tous égards elle se laissera gouverner par moi; je dis plus, je n'en doute pas.—Ma femme, allez la trouver avant de vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils Pâris, et donnez-lui ordre, faites-y bien attention, pour mercredi prochain. Mais doucement: quel jour est-ce aujourd'hui?

PARIS.—Lundi, seigneur.

CAPULET.—Lundi? Ah ah! mercredi est trop tôt: ce sera donc pour jeudi. Dites-lui que jeudi elle sera mariée à ce noble comte.—Serez-vous prêt? Cette précipitation est-elle de votre goût? Nous ne ferons pas grand embarras. Un ami ou deux; car, écoutez donc, le meurtre de Tybalt étant si récent, on pourrait trouver que pour un parent, nous en faisions bien peu de cas, si nous donnions de grands divertissements. Ainsi nous inviterons quelque demi-douzaine d'amis, et voilà tout.... Mais que dites-vous de jeudi?

PARIS.—Seigneur, je voudrais que jeudi vînt demain.

CAPULET.—Fort bien; allons, retirez-vous.—Ainsi, jeudi.—Vous, ma femme, voyez Juliette avant de vous mettre au lit; préparez-la au jour de ses noces.—Adieu, seigneur.... Holà! de la lumière dans ma chambre; marchez devant moi.... Il est si tard que bientôt l'on pourra dire qu'il est de bonne heure.—Bonne nuit.

(Ils sortent.)



SCÈNE V

La chambre de Juliette.

Entrent ROMÉO et JULIETTE.


JULIETTE.—Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n'est pas encore prêt de paraître: c'est le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a pénétré ton oreille inquiète; toute la nuit il chante là-bas sur ce grenadier. Crois-moi, cher amour, c'était le rossignol.

ROMÉO.—C'est l'alouette qui proclame le matin, et non pas le rossignol. Vois, ma bien-aimée, ces traits d'une lumière jalouse qui traversent les nuages entr'ouverts à l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont consumés; et au sommet des montagnes couvertes de brouillards s'élève sur la pointe du pied le joyeux matin. Il me faut partir et vivre, ou rester et mourir.

JULIETTE.—Cette lumière n'est point la lumière du jour, je le sais bien, moi: c'est quelque météore qu'exhale le soleil pour te servir de flambeau cette nuit, et t'éclairer dans ta route vers Mantoue. Reste donc, il n'est pas encore nécessaire que tu t'en ailles.

ROMÉO.—Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à mort, je suis content si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte grisâtre n'est pas l'oeil du matin, mais le pâle reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas l'alouette dont les accents vont frapper la voûte des cieux, si haut au-dessus de nos têtes. J'ai bien plus de penchant à rester que de volonté de partir.—Viens, Mort, et sois la bienvenue; Juliette le veut ainsi.—Que dis-tu, mon amour? causons, ce n'est pas le jour.

JULIETTE.—C'est le jour, c'est le jour: hâte-toi de partir, va-t'en. C'est l'alouette qui chante si faux, qui roule des sons si péniblement discordants, et d'une aigreur si désagréable. On prétend que l'alouette sait observer dans son chant de gracieuses séparations; cela n'est pas vrai, puisqu'elle nous sépare60. Quelques-uns disent que l'alouette a changé d'yeux avec le crapaud dégoûtant: oh! que je voudrais qu'ils eussent aussi changé de voix, puisque cette voix nous arrache des bras l'un de l'autre, et te chassent d'ici par ces sons qui appellent le jour. Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'éclaircit de plus en plus.

Note 60: (retour)

Some say the lark makes sweet division,

It is not so for she divideth us.

ROMÉO.—Le ciel s'éclaircit de plus en plus, et de plus en plus notre sort s'obscurcit.

(Entre la nourrice.)

LA NOURRICE.—Madame!

JULIETTE.—Qu'y a-t-il, nourrice?

LA NOURRICE.—Madame votre mère vient à votre chambre: le jour paraît; prenez garde; ayez l'oeil au guet.

(Elle sort.)

JULIETTE.—Eh bien! fenêtre, laisse entrer le jour et sortir ma vie.

ROMÉO.—Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre.

(Roméo descend.)

JULIETTE.—Te voilà donc parti, mon amant, mon maître, mon ami! Il me faut de tes nouvelles à chaque jour de chacune de mes heures, car dans chaque minute il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu'à ce compte je serai chargée d'années avant de revoir mon Roméo!

ROMÉO.—Adieu! je ne laisserai échapper aucune occasion de te faire passer, ô ma bien-aimée! l'expression de mes voeux.

JULIETTE.—Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?

ROMÉO.—Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront de sujet aux entretiens de nos jours à venir.

JULIETTE.—O Dieu! j'ai dans l'âme un funeste présage: il me semble que je te vois, maintenant que tu es descendu, comme un mort couché au fond d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu me parais pâle.

ROMÉO.—Je vous assure, mon cher amour, que vous paraissez de même à mes yeux.—Le chagrin dévorant dessèche notre sang. Adieu, adieu!

(Roméo sort.)

JULIETTE.—O Fortune, Fortune! les hommes te nomment inconstante. Si tu es inconstante, qu'as-tu à faire avec lui, qui est connu pour garder sa foi? Sois inconstante, ô Fortune! car alors j'espère que tu ne me le garderas pas longtemps, mais que tu le renverras bientôt.

LA SIGNORA CAPULET, derrière le théâtre.—Hé! ma fille! êtes-vous levée!

JULIETTE.—Qui m'appelle? Est-ce madame ma mère? Quoi! si tard n'est-elle pas couchée, ou bien est-elle levée si matin? Quelle cause extraordinaire l'amène ici?

LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! Juliette, comment cela va-t-il maintenant?

JULIETTE.—Madame, je ne suis pas bien.

LA SIGNORA CAPULET.—Toujours pleurant la mort de ton cousin? Eh quoi! tes larmes le laveront-elles de la poussière du tombeau? et quand tu y parviendrais, tu ne pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une certaine douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de douleur montre toujours un défaut de jugement.

JULIETTE.—Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible.

LA SIGNORA CAPULET.—De cette manière, vous sentirez la perte, mais ne jouirez pas de l'ami que vous pleurez.

JULIETTE.—Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empêcher de le pleurer toujours.

LA SIGNORA CAPULET.—Je le vois bien, mon enfant, ce qui te fait pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir vivant le misérable qui l'a tué.

JULIETTE.—Quel misérable, madame?

LA SIGNORA CAPULET.—Le misérable Roméo.

JULIETTE.—Un misérable et lui sont à bien des lieues de distance. Que Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne de tout mon coeur; et cependant nul homme n'afflige mon coeur comme lui.

LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous souffrez de voir que ce perfide meurtrier respire.

JULIETTE.—Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la portée de mes mains. Je voudrais être seule chargée de venger la mort de mon cousin.

LA SIGNORA CAPULET.—Nous en aurons vengeance, sois tranquille: ne pleure donc plus. J'enverrai à Mantoue, où est maintenant cet apostat de banni: il y a là quelqu'un qui lui donnera un breuvage si efficace, qu'il ira bientôt tenir compagnie à Tybalt; et alors j'espère que tu seras satisfaite.

JULIETTE.—En vérité, je ne serai jamais satisfaite de Roméo, que je ne le voie..... mort.—Mon pauvre coeur est si cruellement affligé pour mon cousin!—Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter le poison, je le préparerais, et de manière à ce que Roméo, après l'avoir reçu, dormît bientôt en paix.—Oh! comme mon coeur abhorre de l'entendre nommer..... et de ne pouvoir aller le joindre..... et venger l'amitié que je portais à mon cousin Tybalt sur la personne de celui qui l'a tué!

LA SIGNORA CAPULET.—Trouve les moyens, et moi je trouverai l'homme.—Mais je vais, mon enfant, t'apprendre de joyeuses nouvelles.

JULIETTE.—La joie vient à propos dans un temps où nous en avons si grand besoin. De grâce, madame, quelles sont ces nouvelles?

LA SIGNORA CAPULET.—Oui, oui, tu as un père soigneux, mon enfant, un père qui, pour te tirer de ton accablement, t'a préparé tout de suite un heureux jour auquel tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la pensée.

JULIETTE.—Madame, à la bonne heure: quel est ce jour?

LA SIGNORA CAPULET.—Vraiment, ma fille, jeudi prochain, de bon matin, un brillant, jeune et noble cavalier, le comte Pâris, dans l'église de Saint-Pierre, aura le bonheur de faire de toi une joyeuse épouse.

JULIETTE.—Ma foi! par l'église de Saint-Pierre, et par saint Pierre lui-même, il ne fera point de moi une joyeuse épouse. Je suis étonnée de cette précipitation, et qu'il me faille épouser avant que l'homme qui doit être mon mari vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites à mon seigneur et père que je ne veux pas me marier encore, et que quand je me marierai, je jure que j'épouserai Roméo, que vous savez que je hais, plutôt que Pâris.—Ce sont là des nouvelles, en vérité!

LA SIGNORA CAPULET.—Voilà votre père qui vient: faites-lui cette réponse vous-même, et voyez comment il la recevra de votre part.

(Entrent Capulet et la nourrice.)

CAPULET.—Lorsque le soleil est couché, l'humidité de l'air se répand en gouttes de rosée; mais pour le couchant du fils de mon frère, il pleut tout à fait.—Comment, une gouttière, jeune fille! Quoi, toujours en larmes! toujours des torrents! Tu fais à la fois de ta petite personne une barque, une mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, que je peux appeler la mer, un flux et reflux perpétuel de larmes; ton corps est la barque qui flotte dans ces ondes salées; les vents sont tes soupirs, qui font avec tes larmes un mutuel assaut de violence; en sorte que, s'il ne survient un calme soudain, ils feront chavirer ton corps battu de la tempête.—Où en sommes-nous, ma femme? Lui avez-vous annoncé ma résolution?

LA SIGNORA CAPULET.—Oui, seigneur, mais elle ne veut pas; elle vous remercie. Je voudrais que l'insensée fût mariée à son tombeau.

CAPULET.—Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. Comment, elle ne veut pas! Elle ne nous remercie pas, elle n'est pas fière, elle ne se trouve pas bien heureuse de ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui avons ménagé pour époux un si digne gentilhomme!

JULIETTE.—Non, je n'en suis pas fière, mais j'en suis reconnaissante. Je ne peux jamais être fière de ce que je déteste; mais je puis être reconnaissante même de ce que je déteste, lorsque c'est l'affection qui l'a fait faire.

CAPULET.—Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela veut dire?—Fière,... et je vous remercie,... et je ne vous remercie pas,... et pourtant je ne suis pas fière—Eh bien! madame la mignonne, je ne me soucie point d'être remercié par vos remerciements, ni que vous me fassiez fièrement de la fierté: mais préparez vos petites jambes à aller jeudi prochain avec Pâris à l'église de Saint-Pierre; ou je t'y traînerai, moi, sur une claie. Va-t'en, charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif!

LA SIGNORA CAPULET.—Fi! fi! êtes-vous fou?

JULIETTE.—Mon bon père, je vous en conjure à genoux; écoutez-moi avec patience, seulement un mot.

CAPULET.—Va te faire pendre, petite drôlesse, désobéissante coquine. Je te le répète: ou rends-toi à l'église jeudi, ou ne me regarde jamais en face. Pas un mot, pas une réponse, pas une réplique. Les doigts me démangent....—Eh bien! ma femme, nous nous tenions à peine pour heureux parce que Dieu ne nous avait donné que cette unique enfant: maintenant je vois que c'est encore trop d'un, et que nous avons reçu en elle une malédiction.—Qu'elle s'en aille, la malheureuse!

LA NOURRICE.—Que le Dieu du ciel la bénisse! vous avez tort, seigneur, de la maltraiter ainsi.

CAPULET.—Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez votre langue, mère Prudence, allez bavarder avec vos commères.

LA NOURRICE.—Je ne fais pas un crime en parlant.

CAPULET.—Oh! que Dieu nous soit en aide!

LA NOURRICE.—Est-ce qu'on ne peut pas parler?

CAPULET.—Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez débiter vos maximes sur la tasse de votre commère; nous n'en avons que faire ici.

LA SIGNORA CAPULET.—Vous êtes trop vif.

CAPULET.—Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, la nuit, le matin, le soir, chez moi ou dehors, seul ou en compagnie, dormant ou veillant, j'ai toujours pensé à la marier! et aujourd'hui, après l'avoir pourvue d'un gentilhomme de famille princière, ayant de beaux domaines, qui est jeune, de belles manières, regorgeant, comme on dit, des qualités les plus avantageuses, fait en tout à plaisir, il faut qu'une malheureuse petite sotte de pleurnicheuse, une poupée gémissante, vienne, à cette bonne fortune qui lui arrive, vous répondre: Je ne ne veux pas me marier;... je ne peux aimer;... je suis trop jeune;... je suis trop jeune, pardonnez-moi....—Mais si vous ne voulez pas vous marier, je vous pardonnerai: allez paître où vous voudrez; vous n'habiterez toujours pas avec moi. Faites attention à ce que je vous dis; songez-y bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi est près, mettez la main sur votre coeur; avisez-y. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon ami. Si tu ne l'es pas, va te faire pendre, mendier, périr de faim, mourir dans les rues; car, sur mon âme, jamais je ne te reconnaîtrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te fera du bien. Comptez là-dessus; faites vos réflexions, car je vous tiendrai parole.

(Il sort.)

JULIETTE.—N'y a-t-il donc plus pour moi un regard de pitié, qui, du haut des nuages, pénètre les profondeurs de mon chagrin? O ma tendre mère, ne me rejetez pas loin de vous; différez ce mariage d'un mois, d'une semaine; ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser mon lit nuptial dans le sombre monument où l'on a déposé Tybalt.

LA SIGNORA CAPULET.—Ne me parle pas, car je ne te répondrai pas un mot. Fais ce que tu voudras, je ne me mêle plus de ce qui te regarde.

(Elle sort.)

JULIETTE.—O Dieu!.... O ma nourrice, comment prévenir ceci? Mon époux est sur la terre, ma foi est dans le ciel; comment cette foi reviendra-t-elle sur la terre, à moins que mon époux ne quitte la terre et ne me la renvoie des cieux? Console-moi, conseille-moi.—Hélas! hélas! comment le ciel peut-il entourer d'embûches une créature aussi faible que moi!—Que dis-tu? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque consolation, nourrice?

LA NOURRICE.—Ma foi, je n'en connais qu'une: Roméo est banni, et je gagerais le monde contre rien qu'il n'osera jamais revenir vous réclamer; ou, s'il le fait, il faudra que ce soit en cachette. Alors, les choses étant comme elles sont, je pense que ce que vous avez de mieux à faire c'est d'épouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier! Roméo n'est qu'un torchon auprès de lui. Un aigle, ma dame, n'a pas un oeil aussi clair, aussi perçant, aussi beau que celui de Pâris. Que mal m'advienne si je ne pense pas que vous êtes heureuse de trouver ce second parti! car il est bien au-dessus du premier: et d'ailleurs, quand cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il vaudrait autant qu'il le fût que de l'avoir vivant sans en profiter.

JULIETTE.—Parles-tu du fond du coeur?

LA NOURRICE.—Du fond de l'âme aussi, ou que je sois maudite dans tous les deux!

JULIETTE.—Amen.

LA NOURRICE.—Et à quoi?

JULIETTE.—Eh bien! tu m'as merveilleusement consolée. Rentre, et dis à ma mère qu'ayant fâché mon père, je suis allée à la cellule de frère Laurence m'en confesser et demander l'absolution.

LA NOURRICE.—Vraiment, je vais le lui aller dire, et vous prenez un parti très-sage.

(Elle sort.)

JULIETTE.—Vieille réprouvée! démon maudit! je ne sais quel est ton plus grand péché, ou de souhaiter que je me parjure ainsi, ou de déprécier mon époux avec cette même langue qui l'avait tant de milliers de fois exalté au-dessus de toute comparaison. Va, conseillère: mon coeur et toi sommes désormais séparés. Je vais trouver le frère, savoir quel expédient il aura à m'offrir; et si tout le reste me manque, moi, j'ai le pouvoir de mourir.

(Elle sort.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.