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Roméo et Juliette / Tragédie cover

Roméo et Juliette / Tragédie

Chapter 26: SCÈNE III
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About This Book

Deux jeunes membres de familles rivales s'éprennent et concluent un mariage secret avec l'aide d'un religieux, espérant que leur union apaise l'animosité. La querelle familiale dégénère en affrontements publics, provoquant l'exil de l'un et la pression d'un mariage arrangé sur l'autre. Pour échapper à cette contrainte, la jeune femme accepte un stratagème qui la fait passer pour morte afin de s'enfuir ensuite vers son amant; un enchaînement de malentendus empêche la coordination. L'amant, croyant à une mort réelle, se suicide, puis la jeune femme, se réveillant et découvrant le corps, met fin à ses jours. Le récit explore l'amour, le destin, la haine sociale et les effets tragiques du silence et de l'erreur.




ACTE QUATRIÈME



SCÈNE I

La cellule du frère Laurence.

Entrent FRÈRE LAURENCE ET PARIS.


FRÈRE LAURENCE.—Quoi! jeudi, seigneur? le terme est bien court.

PARIS.—Mon père Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas refroidir son empressement par des retards.

FRÈRE LAURENCE.—Vous dites que vous ne connaissez pas les dispositions de la dame: cette conduite n'est pas régulière; je ne l'approuve point.

PARIS.—Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et voilà pourquoi je l'ai si peu entretenue de mon amour: Vénus n'ose sourire dans une maison de larmes. Son père voit du danger à laisser le chagrin prendre sur elle tant d'empire; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage, pour arrêter ce déluge de pleurs. La société d'un époux pourra éloigner d'elle un souvenir devenu trop puissant dans la solitude. Vous concevez maintenant le motif de cette précipitation.

FRÈRE LAURENCE, à part—Je voudrais ignorer le motif qui devrait la ralentir.—Tenez, seigneur, voici la dame qui vient à ma cellule.

(Entre Juliette.)

PARIS.—Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, ma femme!

JULIETTE.—Tout cela sera peut-être, seigneur, quand je pourrai être votre femme.

PARIS.—Cela peut être et doit être, mon amour, jeudi prochain.

JULIETTE.—Ce qui doit être sera.

FRÈRE LAURENCE.—Ceci est une sentence certaine.

PARIS.—Venez-vous vous confesser à ce père?

JULIETTE.—Si je vous répondais, ce serait me confesser à vous.

PARIS.—N'allez pas lui nier que vous m'aimerez.

JULIETTE.—Je vous confesserai à vous que je l'aime.

PARIS.—Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sûr, que vous m'aimez.

JULIETTE.—Si je le fais, cela aura plus de prix quand vous aurez le dos tourné qu'en votre présence.

PARIS.—Chère âme, ton visage est bien terni de larmes.

JULIETTE.—Elles n'ont pas remporté là une grande victoire; il n'était déjà pas trop beau avant qu'elles l'eussent gâté.

PARIS.—Tu lui fais, par cette réponse, plus de tort que par tes pleurs.

JULIETTE.—Je ne le calomnie point, seigneur: c'est une vérité; et ce que je dis là, je me le suis dit en face.

PARIS.—Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié.

JULIETTE.—Cela peut être, car il ne m'appartient pas.—Saint père, êtes-vous de loisir à présent, ou reviendrai-je vous trouver à la messe du soir?

FRÈRE LAURENCE.—J'ai tout loisir, ma triste fille.—Seigneur, je dois vous prier de nous laisser seuls.

PARIS.—Dieu me préserve de troubler la dévotion! Juliette, je vous réveillerai jeudi de grand matin: jusqu'à ce jour, adieu, et recevez ce saint baiser.

(Il sort.)

JULIETTE.—Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer avec moi: je suis sans espoir, sans ressource, sans secours.

FRÈRE LAURENCE.—Ah! Juliette, je connais déjà tes chagrins: et ma tête n'est pas assez forte pour les supporter. J'apprends que tu dois, sans que rien puisse le retarder, être mariée à ce comte jeudi prochain.

JULIETTE.—Frère, ne me dis point que tu le sais sans me dire en même temps comment je puis l'empêcher. Si dans ta sagesse tu n'as pas les moyens de me secourir, dis-moi seulement que tu approuves ma résolution, et de ce poignard je vais moi-même me secourir sur-le-champ. Dieu a uni mon coeur à celui de Roméo; tu as joint nos mains; et avant que cette main, qui a scellé par toi mon union avec Roméo, devienne le sceau d'un autre titre, avant que mon coeur fidèle, par une déloyale trahison, se déclare pour un autre, ceci les fera périr tous deux. Ainsi, cherche dans l'expérience de ta longue vie un conseil à me donner pour le moment, ou bien, vois, ce poignard sanglant deviendra médiateur entre moi et l'extrémité où je suis; il décidera en arbitre de ce que tes lumières et tes années réunies n'auront pu conduire à une issue digne du véritable honneur. Ne sois pas si lent à me répondre: il me tarde de mourir si ta réponse ne me parle pas de moyens de salut.

FRÈRE LAURENCE.—Arrête, ma fille, j'entrevois une sorte d'espérance, qui demande une exécution aussi désespérée qu'est désespéré le cas que nous voulons prévenir.—Si, plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as la force de vouloir te tuer toi-même, il est vraisemblable que toi, qui recherches la mort pour éviter cette ignominie, tu entreprendras bien pour y échapper une chose qui ressemble à la mort. Si tu as ce courage, je te donnerai un moyen.

JULIETTE.—Oh! plutôt que d'épouser Pâris, commande-moi de me précipiter du haut des remparts de cette tour, ou d'aller par les chemins fréquentés par les voleurs; ordonne-moi de me glisser au milieu des serpents; enchaîne-moi avec des ours rugissants; ou enferme-moi la nuit dans un cimetière, entièrement couvert d'os de morts s'entre-choquant, de jambes encore infectes, de crânes jaunis et informes; ou commande-moi d'entrer dans un tombeau nouvellement creusé, et de me cacher avec un mort dans son linceul, choses qui me faisaient trembler, seulement à en entendre parler; j'obéirai sans crainte ou hésitation, pour demeurer l'épouse sans tache de mon cher bien-aimé.

FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! retourne chez toi, montre un air joyeux, consens à épouser Pâris. C'est demain mercredi: demain au soir fais en sorte de coucher seule; que ta nourrice ne couche point dans ta chambre. Prends cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette liqueur distillée: soudain coulera dans toutes tes veines une froide et assoupissante humeur; les artères, interrompant leur mouvement naturel, cesseront de battre; nulle chaleur, nul souffle n'attestera que tu vis encore; les roses de tes lèvres et de tes joues se faneront et deviendront pâles comme la cendre; les rideaux de tes yeux s'abaisseront comme à l'instant où la mort les ferme à la lumière de la vie; chaque partie de ton corps, privée de la souplesse qui te permet d'en disposer, paraîtra roide, inflexible et froide, comme dans la mort. Tu demeureras quarante-deux heures sous cette apparence empruntée d'une mort glacée, après quoi tu te réveilleras comme d'un sommeil agréable. Le lendemain, ton nouvel époux viendra dès le matin pour te faire sortir de ton lit; tu seras morte. Alors, suivant l'usage de notre pays, parée dans ton cercueil de tes plus beaux atours, et le visage découvert, tu seras portée dans cet antique tombeau où reposent tous les descendants des Capulet. Cependant, avant que tu sois réveillée, Roméo, instruit par mes lettres de notre entreprise, viendra ici; lui et moi nous épierons le moment de ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera d'ici à Mantoue. Voilà l'expédient qui te préservera de l'ignominie dont tu es menacée, si aucun caprice d'inconstance, aucune crainte de femme ne vient dans l'exécution abattre ton courage.

JULIETTE.—Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas de crainte.

FRÈRE LAURENCE.—Tiens, et va-t'en: sois forte et prospère dans cette résolution! J'enverrai en hâte à Mantoue un moine porter mes lettres à ton époux.

JULIETTE.—Amour, donne-moi la force, et la force me sauvera. Adieu, mon bon père.

(Ils se quittent.)



SCÈNE II

Un appartement de la maison de Capulet.

Entrent CAPULET, LA SIGNORA CAPULET,
LA NOURRICE et des DOMESTIQUES.


CAPULET.—Invite toutes les personnes dont le nom est écrit là-dessus. (Le domestique sort.)—Toi, drôle, va m'arrêter vingt habiles cuisiniers.

SECOND DOMESTIQUE.—Vous n'en aurez pas un mauvais, seigneur, car je verrai s'ils se lèchent les doigts.

CAPULET.—Et qu'est-ce que tu verras par-là?

SECOND DOMESTIQUE.—Vraiment, seigneur, c'est un mauvais cuisinier que celui qui ne se lèche pas les doigts. Ainsi, celui qui ne se lèche pas les doigts ne viendra pas avec moi.

CAPULET.—Va vite. (Le domestiqua sort.) Nous serons bien mal préparés pour cette noce.—Est-ce que ma fille est allé trouver le frère Laurence?

LA NOURRICE.—Oui, vraiment.

CAPULET.—Bon, il lui fera peut-être un peu de bien. C'est une insolente petite coquine bien entêtée.

(Entre Juliette.)

LA NOURRICE.—Tenez, voyez comme elle revient de confesse avec un visage riant.

CAPULET.—Eh bien! obstinée, où avez-vous été courir?

JULIETTE.—Où j'ai appris à me repentir du péché d'une désobéissante résistance à vous et à vos ordres. Le saint frère Laurence m'a enjoint de tomber ici à vos genoux, et de vous demander pardon. Pardon, je vous en conjure; désormais je me laisserai toujours gouverner par vous.

CAPULET.—Envoyez chercher le comte: allez et qu'on l'instruise de ceci. Je veux que ce noeud soit formé dès demain matin.

JULIETTE.—J'ai rencontré le jeune comte à la cellule du frère Laurence, et je lui ai accordé ce qui se peut accorder des droits de l'amour sans passer les bornes de la pudeur.

CAPULET.—Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, relevez-vous; les choses vont comme elles doivent aller.—Il faut que je voie le comte; oui vraiment, allez, je vous dis, et amenez-le ici. En vérité, devant Dieu, toute notre ville a de grandes obligations à ce respectable religieux.

JULIETTE.—Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet? Vous m'aiderez à assortir la parure que vous croirez convenable pour m'habiller demain.

LA SIGNORA CAPULET.—Non, pas avant jeudi. Nous avons le temps.

CAPULET.—Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons à l'église demain.

(Juliette et la nourrice sortent.)

LA SIGNORA CAPULET.—Nous serons bien à court pour nos préparatifs: il est déjà presque nuit.

CAPULET.—Bon, bon; je me donnerai du mouvement et tout ira bien, je te le garantis, ma femme. Va rejoindre Juliette, aide-la à se parer; je ne me coucherai point cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois, c'est moi qui ferai la ménagère.—Holà! mon chapeau.—Ils sont tous sortis. Allons, je vais aller moi-même chez le comte Pâris, et le disposer à la cérémonie de demain.—Mon coeur est merveilleusement léger depuis que cette fille entêtée est rentrée dans son devoir.

(Ils sortent.)



SCÈNE III

La chambre de Juliette.

Entrent JULIETTE ET LA NOURRICE.


JULIETTE.—Oui, cet ajustement est celui qui conviendra le mieux; mais, bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi seule cette nuit: j'ai besoin de bien des oraisons pour obtenir du ciel un regard propice dans l'état où je suis, qui est plein, comme tu sais, d'irrégularités et de péché.

(Entre la signora Capulet.)

LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! êtes-vous bien occupée? Avez-vous besoin que je vous aide?

JULIETTE.—Non, madame; nous avons fait un choix de tout ce qui est nécessaire pour paraître convenablement à la cérémonie de demain. Si c'est votre bon plaisir, permettez qu'on me laisse seule maintenant, et que ma nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sûre, vous devez avoir des affaires par-dessus les yeux pour une chose qui se fait si précipitamment.

LA SIGNORA CAPULET.—Bonne nuit, va te mettre au lit et te reposer, tu en as besoin.

(La signora Capulet et la nourrice sortent.)

JULIETTE.—Adieu.—Dieu sait quand nous nous reverrons. (Elle ferme la porte.) Je sens courir dans mes veines un frisson de peur, qui glace presque en moi la chaleur de la vie. Il faut que je les rappelle pour me rassurer.—Nourrice! Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue seule ma scène funèbre.—Viens, fiole.—Mais si ce breuvage n'opérait aucun effet, serais-je donc mariée de force au comte? Non, non, ceci me préservera. Repose ici. (Elle place un poignard à côté d'elle.)—Mais si c'était un poison que le frère m'eût adroitement fourni pour me faire mourir, dans la crainte de se voir déshonoré par ce mariage, lui qui m'a mariée avec Roméo... Je crains qu'il n'en soit ainsi, et cependant quand j'y songe, cela ne doit pas être, car il a toujours été reconnu pour un saint homme. Je ne veux pas entretenir une si mauvaise pensée.—Mais quoi! si, après que je serai déposée dans le tombeau, j'allais me réveiller avant le moment où Roméo doit venir me délivrer... C'est là une chose bien effrayante. Ne serais-je pas alors suffoquée sous cette voûte dont la sombre entrée ne reçoit aucun air salutaire, et étouffée avant que mon Roméo arrivât? ou, si je suis vivante, n'est-il pas vraisemblable que l'horrible idée de la mort et de la nuit jointe à la terreur du lieu, sous cette voûte, antique réceptacle où depuis tant de siècles sont entassés les ossements de mes ancêtres qu'on y a tous ensevelis; où Tybalt, tout sanglant et encore tout frais enterré, est là à se corrompre dans son linceul; où l'on dit que les spectres nocturnes viennent s'assembler à certaines heures de la nuit?... Hélas! hélas! n'est-il pas probable que, trop tôt éveillée, au milieu de ces odeurs infectes, de ces cris semblables à ceux de la mandragore61 qu'on arrache de la terre, et qui font, dit-on, perdre la raison à ceux qui les entendent... Oh! si je m'éveille, ne pourra-t-il pas arriver que ma tête s'égare, assiégée de ces hideuses terreurs? Ne puis-je pas dans ma folie aller me jouer avec les restes de mes aïeux, et arracher de son linceul Tybalt tout défiguré; ou, dans cette frénésie, me servir, comme d'un bâton, de quelque os d'un de mes grands-pères pour briser ma cervelle désespérée?—Oh! regardez! Il me semble voir l'ombre de mon cousin chercher Roméo, qui a enfoncé dans son corps la pointe d'une épée.... Arrête, Tybalt, arrête!—Roméo, je viens. Je bois ceci à ta santé.

(Elle se jette sur le lit.)

Note 61: (retour)

On attribuait à la mandragore, entre autres propriétés singulières, celle de pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui faisaient perdre la raison à ceux qui les entendaient. On prétendait qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis à mort pour quelque crime, et qu'elle était le produit de la corruption de leur corps; aussi la regardait-on comme douée de vie.



SCÈNE IV

Une salle dans la maison de Capulet.

Entrent LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE.


LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, prenez ces clefs et allez chercher encore des épices.

LA NOURRICE.—Ils demandent des dattes et des coings à l'office.

(Entre Capulet.)

CAPULET.—Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; le coq a chanté pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu a sonné; il est trois heures.—Ayez l'oeil au four, bonne Angélique; qu'on n'épargne rien.

LA NOURRICE.—Et vous, allez, tracassier, allez, allez vous mettre au lit; en vérité, vous serez malade demain pour avoir passé la nuit.

CAPULET.—Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veillé d'autres nuits pour moins que cela, et je n'en ai jamais été incommodé.

LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous avez été, de votre temps, un coureur d'aventures62; mais je veillerai à ce que vous ne fassiez plus de ces sortes de veillées.

Note 62: (retour)

A mouse hunt (un chasseur de souris).

CAPULET.—Jalouse! jalouse! (Entrent des domestiques avec des broches, du bois, des corbeilles.) Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon ami?

PREMIER DOMESTIQUE.—Ce sont des affaires pour le cuisinier, seigneur, mais je ne sais pas ce que c'est.

CAPULET.—Dépêche-toi, dépêche-toi. (Le domestique sort.) Toi, apporte des fagots plus secs; appelle Pierre, et il te dira où ils sont.

LE DOMESTIQUE.—Ah! j'ai dans ma tête, seigneur, des fagots tout trouvés, sans déranger Pierre pour cela.

(Il sort.)

CAPULET.—Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux compère63! Ah! je te fagoterai.—Par ma foi! voilà le jour. Le comte ne tardera pas à venir ici avec la musique; il me l'a dit. (On entend des instruments.) Mais je l'entends qui s'approche.—Nourrice! ma femme! allons. Eh bien, nourrice! Allons, dis-je. (Entre la nourrice.) Allez éveiller Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, causer avec Pâris.... Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous; voilà le marié déjà arrivé: dépêchez-vous, vous-dis-je.

(Ils sortent.)

Note 63: (retour)

SERVANT. I have a head, sir, that will find out logs

And never trouble Peter for the matter.

CAPULET. 'Mass, and well said; a merry whoreson! ha!

Thou shalt be logger-head.

Logs et Logger-head (bûches, têtes de bois). Il a fallu trouver un équivalent.



SCÈNE V

La chambre de Juliette.—Juliette est sur son lit.

Entre LA NOURRICE.


LA NOURRICE.—Ma maîtresse! allons, ma maîtresse! Juliette!... Ma foi, pour elle, elle dort profondément.—Eh bien! mon agneau; eh bien, madame! Fi! paresseuse! Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame! mon cher coeur, allons, madame la mariée...—Quoi, pas le mot! Vous vous en donnez pour quatre sous maintenant64, vous dormez pour huit jours; car la nuit prochaine, j'en réponds, le comte Pâris a gagé son repos que vous ne sommeilleriez guère.... Dieu me pardonne (ma foi, amen)! Comme elle dort profondément! Il faut absolument que je l'éveille.—Madame, madame, madame! Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit65? Vous vous lèveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sûre, n'est-ce pas?... Comment! tout habillée! vous n'avez pas quitté votre robe, et vous voilà encore couchée! il faut absolument que je vous réveille.—Madame, madame, madame!... Hélas! au secours! au secours! ma maîtresse est morte. Oh! malheureux jour, faut-il que je sois jamais née! De l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh! madame!

Note 64: (retour)

You take your penny-worths now.

Note 65: (retour)

Il paraîtrait que l'usage était alors que le marié allât chercher sa fiancée dans son lit, si elle n'avait pas le soin de le prévenir par sa diligence.

(Entre la signora Capulet.)

LA SIGNORA CAPULET.—Quel bruit fait-on ici!

LA NOURRICE.—O journée lamentable!

LA SIGNORA CAPULET.—Qu'est-ce que c'est?

LA NOURRICE.—Voyez, voyez. O funeste jour!

LA SIGNORA CAPULET.—O malheureuse, malheureuse que je suis! Mon enfant, mon unique vie! Reviens à la vie, rouvre tes yeux ou je mourrai avec toi. Au secours! au secours! que tout le monde vienne au secours!

(Entre Capulet.)

CAPULET.—Fi donc! amenez Juliette, son époux est arrivé.

LA NOURRICE.—Elle est morte, décédée; elle est morte, O jour maudit!

LA SIGNORA CAPULET.—Hélas! hélas! elle est morte, elle est morte, elle est morte.

CAPULET.—Ah! laissez-moi la voir...—Hélas! elle est déjà froide; son sang est arrêté et ses muscles roides: il y a déjà longtemps que la vie a abandonné ses lèvres. La mort pèse sur elle comme une gelée intempestive sur la plus douce des fleurs de toute la prairie.

LA NOURRICE.—O déplorable jour!

LA SIGNORA CAPULET.—O temps de désastres!

CAPULET.—La mort, qui l'a enlevée pour me faire gémir, enchaîne ma langue et m'ôte la parole.

(Entrent frère Laurence et Pâris, avec les musiciens.)

FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! la mariée est-elle prête à aller à l'église?

CAPULET.—Elle est prête à y aller, mais pour n'en revenir jamais.—O mon fils, dans la nuit qui précède tes noces, la mort a envahi la couche de ton épouse. Vois, elle est là étendue, cette jeune fleur qu'elle a défleurée;66 c'est le trépas qui est mon gendre. Le trépas est mon héritier; il a épousé ma fille; je mourrai et lui laisserai tout: quand on meurt, tout appartient à la mort.

Note 66: (retour)

Flower as she was, deflowered by him.

PARIS.—N'ai-je donc si longtemps désiré de voir le visage de ce jour que pour qu'il m'offrît un pareil spectacle!

LA SIGNORA CAPULET.—O jour malheureux et maudit! jour de misère, jour odieux! O heure la plus déplorable que le temps ait jamais rencontré dans les travaux éternels de son pèlerinage! N'avoir qu'une seule, une pauvre et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule consolation; et la cruelle mort la ravit à ma vue!

LA NOURRICE.—O malheur! O malheureux, malheureux, malheureux jour! jour lamentable! le plus malheureux que j'aie jamais encore vu! O jour! O jour! jour, jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que celui-ci. O malheureux jour! ô malheureux jour!

PARIS.—Trompé, divorcé, outragé, déchiré, assassiné par toi, ô détestable mort! par toi, toi, cruelle, perdu sans ressource. O amours, ô vie! non plus la vie, mais l'amour dans la mort.

CAPULET.—Avili, désespéré, haï, martyrisé, tué! O heure de désolation, pourquoi es-tu venue frapper de mort, de mort, notre fête solennelle? O mon enfant, mon enfant! mon âme et non plus mon enfant..... te voilà morte, morte! Hélas! mon enfant est morte, et avec mon enfant sont ensevelies toutes mes joies.

FRÈRE LAURENCE.—Paix, silence! n'avez-vous pas de honte? Le remède au désespoir n'est pas dans le désespoir.—Le ciel et vous aviez une part dans cette belle enfant: maintenant le ciel la possède tout entière, et ce n'en est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de la mort cette part qui en elle vous appartenait, mais le ciel garde sa part dans la vie éternelle. Le comble de vos voeux était son bonheur; c'était votre paradis de la voir s'élever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant élevée au-dessus des nuages, à la hauteur du ciel même! Oh! dans votre amour vous savez si mal aimer votre enfant, que vous voilà hors de sens de la voir heureuse. Ce n'est pas la mieux mariée celle qui vit longtemps mariée; la mieux mariée est celle qui meurt mariée jeune. Séchez vos larmes; attachez vos branches de romarin sur ce beau cadavre, et, suivant l'usage, portez-la à l'église parée de ses plus brillants atours. Bien que les tendres faiblesses de la nature nous contraignent tous à nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire de la raison.

CAPULET.—Tout ce que nous avions préparé pour une fête change d'objet et va servir à de sombres funérailles, nos instruments seront des cloches lugubres; le festin des noces va devenir un triste banquet funéraire; à nos hymnes solennels seront substitués des chants funèbres; et ces bouquets de noces vont servir à un cadavre enseveli; toute chose s'est convertie en la chose contraire.

FRÈRE LAURENCE.—Rentrez, seigneur... et vous, madame, avec lui. Seigneur Pâris, allez. Que chacun se prépare à accompagner ce beau cadavre à son tombeau. Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri pour vous: ne l'irritez pas davantage en résistant à sa volonté suprême.

(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pâris et le frère Laurence.)

PREMIER MUSICIEN.—Ma foi, nous pouvons serrer nos flûtes et nous en aller.

LA NOURRICE.—Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et honnêtes amis; car vous voyez que c'est une aventure bien triste.

(Elle sort.)

PREMIER MUSICIEN.—Oui, par ma foi! il y aurait mieux à faire.

(Entre Pierre)

PIERRE.—O musiciens, musiciens! O contentement du coeur, contentement du coeur!67 Si vous voulez me rendre la vie, jouez Contentement du coeur.

Note 67: (retour)

Heart's ease, air d'une ballade.

PREMIER MUSICIEN.—Et pourquoi Contentement du coeur?

PIERRE.—O musiciens, parce que mon coeur joue de lui-même Mon coeur est plein de tristesse68. Jouez-moi quelque complainte un peu gaie pour me réconforter.

Note 68: (retour)

My heart is full of woe, refrain d'une autre ballade.

SECOND MUSICIEN.—Nous ne vous jouerons pas de complainte; ce n'est pas le moment de jouer.

PIERRE.—Vous ne voulez donc pas?

SECOND MUSICIEN.—Non.

PIERRE.—Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui sonnera.

PREMIER MUSICIEN.—Qu'est-ce que vous nous donnerez?

PIERRE.—Pas d'argent, sur ma foi69, mais une danse. Vous aurez de ma musique.

Note 69: (retour)

PETER. No money on my faith; but the gleek: I will give you the minstrel.

1 MUS. Then I will give you the serving creature.

PETER. Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I will carry no crotchets: I'll re you, I'll fa you; do you note me.

1 MUS. An you re us, and fa us, you note us.

2 MUS. Pray you, put up your dagger, and put out your wit.

PETER. Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron wit, and put up my iron dagger.

Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des locutions et des manières de parler tellement hors d'usage, que les commentateurs sont fort embarrassés à en rendre raison. Il a fallu chercher des équivalents.

PREMIER MUSICIEN.—Oh bien! je vous ferai aller en mesure, moi.

PIERRE.—Prenez garde que mon poignard ne batte la mesure sur votre tête, et je ne m'arrêterai pas aux paroles, voyez-vous; et si je veux que vous me fassiez une fugue, j'aurais bientôt dit ut: mettez cela en note.

PREMIER MUSICIEN.—C'est vous qui donnez la note avec votre ut.

SECOND MUSICIEN.—Je vous en prie, mettez votre poignard dans le fourreau et votre esprit en dehors.

PIERRE.—Eh bien! garde à vous contre mon esprit. Mon esprit a le fil, il va vous percer à jour; ainsi, je puis vous faire grâce du fil de mon poignard. Répondez-moi en hommes de tête:

Quand le chagrin poignant a blessé le coeur

Et que l'esprit est accablé d'une douloureuse tristesse,

La musique aux sons argentins...

Pourquoi sons argentins? pourquoi la musique aux sons argentins? Qu'en dites-vous, Simon Corde-à-boyau?

PREMIER MUSICIEN.—Vraiment, c'est que l'argent a un son très-agréable.

PIERRE.—Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec70?

Note 70: (retour)

Rebec, rebecquin, nom d'un ancien violon à trois cordes.

SECOND MUSICIEN.—Je dis moi, que sons argentins, cela veut dire des sons qui nous valent de l'argent.

PIERRE.—Joli aussi!—Et qu'en dites-vous, Jacques Du Son?

TROISIÈME MUSICIEN.—Ma foi, je ne sais que dire.

PIERRE.—Ah! pardon; j'oubliais que vous êtes le chanteur.—Eh bien! je répondrai pour vous. On dit la musique aux sons argentins, parce que ce n'est pas ordinairement avec de l'or qu'on paye des gaillards comme vous de leur musique.

La musique aux sons argentins

Apporte promptement un remède à leurs maux.

(Il sort en chantant.)

PREMIER MUSICIEN.—Quel malin diable est-ce là?

SECOND MUSICIEN.—Qu'il s'aille faire pendre. Venez entrons là dedans; nous y attendrons le retour du convoi et nous resterons à dîner.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



ACTE CINQUIÈME



SCÈNE I

Une rue de Mantoue.

Entre ROMÉO.


ROMÉO.—Si l'oeil du sommeil ne m'a pas trompé par de flatteuses illusions, mes songes m'annoncent prochainement d'heureuses nouvelles. Le maître de ma poitrine siége légèrement sur son trône, et une humeur inaccoutumée m'a, durant toute cette journée, élevé au-dessus de la terre dans des pensées joyeuses. J'ai rêvé que mon épouse arrivait et me trouvait mort (étrange songe, qui laisse à un mort la faculté de penser!) et que ses baisers communiquaient à mes lèvres un tel souffle de vie, que je me suis ranimé et me suis vu empereur. O ciel! quelle est donc la douceur des jouissances réelles de l'amour, puisque l'ombre de l'amour seulement est si riche de bonheur? (Entre Balthasar.)—Des nouvelles de Vérone!—Eh bien! Balthasar, ne m'apportes-tu pas des lettres du frère Laurence? Comment se porte ma Juliette? Mon père jouit-il d'une bonne santé? Comment se porte ma Juliette? C'est cela que je te redemande, car rien ne peut être mal si ma Juliette est bien.

BALTHASAR.—Elle est bien; ainsi rien ne peut être mal... Son corps sommeille dans le tombeau des Capulet, et l'immortelle partie de son être vit avec les anges. Je l'ai vu déposer dans le tombeau de sa famille, et j'ai pris sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre. Oh! pardonnez si je vous apporte ces funestes nouvelles, puisque c'est la mission que vous m'aviez laissée, seigneur.

ROMÉO.—En est-il ainsi?—A présent, astres contraires, je vous défie.—Tu connais ma demeure. Va, procure-moi de l'encre et du papier; arrête des chevaux de poste, je veux partir cette nuit.

BALTHASAR.—Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis vous laisser seul; vous êtes pâle, et votre air égaré annonce quelque malheur.

ROMÉO.—Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je t'ordonne.—N'as-tu point de lettres pour moi du frère Laurence?

BALTHASAR.—Non, mon cher maître.

ROMÉO.—N'importe. Va-t'en, et arrête-moi ces chevaux; je te rejoins à l'instant. (Balthasar sort.)—C'est bien, Juliette; je reposerai avec toi cette nuit; occupons-nous d'en trouver les moyens.—O mal, tu es prompt à entrer dans les pensées de l'homme au désespoir! Je me souviens d'un apothicaire que j'ai remarqué dernièrement ici aux environs, couvert de vêtements déchirés, le regard sombre, et épluchant des simples; son aspect était celui de la maigreur; la misère dévorante l'avait rongé jusqu'aux os. Du plafond de son indigente boutique pendaient une tortue, un crocodile empaillé et d'autres peaux de poissons difformes; et le long de ses rayons des tiroirs vides annonçaient par leurs étiquettes ce qui leur manquait; des pois de terre verte, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux pains de roses, étaient clair-semés çà et là pour servir de montre. En voyant sa misère, je me dis à moi-même: Si un homme avait besoin de quelque poison dont la vente fût punie d'une mort certaine à Mantoue, voilà un malheureux coquin qui lui en vendrait. Oh! cette pensée n'a fait que prévenir mes besoins: il faut que ce misérable m'en vende.—Autant que je m'en souviens, ce doit être ici sa demeure.—Comme c'est aujourd'hui fête, la boutique du pauvre hère est fermée.—Holà, holà, apothicaire!

(Entre l'apothicaire.)

L'APOTHICAIRE.—Qui appelle donc si fort?

ROMÉO.—Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, tiens, voilà quarante ducats; donne-moi une drachme de poison qui expédie si promptement qu'aussitôt qu'elle se sera répandue dans les veines, celui qui, las de la vie, en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que son corps perde la respiration avec la même rapidité qu'en met la poudre enflammée à s'échapper des fatales entrailles du canon.

L'APOTHICAIRE.—J'ai de ces poisons mortels, mais la loi de Mantoue punit de mort quiconque en débite.

ROMÉO.—Quoi! si dénué de tout, si plein de misère, et tu as peur de mourir! La famine est sur tes joues; le besoin et la souffrance ont peint la mort dans tes yeux; sur ton dos traîne la misère en haillons. Le monde ne t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point de loi qui puisse t'enrichir; cesse donc d'être pauvre; enfreins seulement la loi, et prends cet or.

L'APOTHICAIRE.—C'est ma pauvreté et non pas ma volonté qui consent.

ROMÉO.—C'est ta pauvreté que je paye, et non ta volonté.

L'APOTHICAIRE.—Mettez ceci dans un liquide quelconque, celui que vous voudrez; avalez-le, et eussiez-vous la force de vingt hommes ensemble, il vous aura expédié sur-le-champ.

ROMÉO.—Tiens, voilà ton or, poison plus funeste pour la vie des hommes, et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde odieux que ces pauvres compositions que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te vends du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.—Adieu, achète de quoi manger et te remettre en chair.—Viens, cordial et non pas poison, viens avec moi au tombeau de Juliette: c'est là que tu dois me servir!

(Il sort.)



SCÈNE II

La cellule du frère Laurence.

Entre FRÈRE JEAN.


FRÈRE JEAN.—Saint franciscain, mon frère, holà!

(Entre frère Laurence.)

FRÈRE LAURENCE.—Je crois entendre la voix du frère Jean.—Soyez le bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo? ou bien, s'il a écrit ce qu'il pensait, donnez-moi sa lettre?

FRÈRE JEAN.—Cherchant pour m'accompagner un frère déchaussé, membre de notre ordre, qui visitait les malades de cette ville, au moment où je le trouvai, les inspecteurs de la cité, soupçonnant que nous étions tous deux entrés dans une maison infectée de la contagion, ont fermé les portes et n'ont jamais voulu nous laisser sortir. Ma course vers Mantoue a été arrêtée là.

FRÈRE LAURENCE.—Qui donc a porté ma lettre à Roméo?

FRÈRE JEAN.—Je n'ai pu l'envoyer, la voilà. Je n'ai pas même pu trouver de messager qui te la rapportât, tant ils redoutaient la contagion!

FRÈRE LAURENCE.—Funeste circonstance! Par notre communauté, cette lettre n'était pas indifférente; elle portait un message de la plus grande importance, et ce retard peut être d'un grand danger.—Frère Jean, va me chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement dans ma cellule.

FRÈRE JEAN.—Frère, je vais te l'apporter.

(Il sort.)

FRÈRE LAURENCE.—Maintenant il faut que je me rende seul au monument. Dans trois heures la belle Juliette s'éveillera. Elle va me maudire en apprenant que Roméo n'a pas été instruit de ce qui vient d'arriver. Mais j'écrirai de nouveau à Mantoue, et je garderai Juliette dans ma cellule jusqu'à l'arrivée de Roméo.—Pauvre cadavre vivant enfermé dans la tombe d'un mort!

(Il sort.)



SCÈNE III

Un cimetière dans lequel se voit un monument appartenant
à la famille des Capulet.

Entre PARIS et son PAGE qui porte une torche
et des fleurs.


PARIS.—Page, donne-moi ton flambeau. Éloigne-toi et te tiens à l'écart.—Non, éteins-le; je ne veux pas être vu. Va te coucher sous ces cyprès, et applique ton oreille contre le sol creusé: les nombreux tombeaux qu'on y a ouverts ont tellement ébranlé sa solidité que personne ne pourra marcher dans le cimetière que tu ne l'entendes: alors, siffle pour m'avertir que tu entends approcher quelqu'un.—Donne-moi ces fleurs; fais ce que je t'ordonne: va.

LE PAGE.—Je suis presque effrayé de rester seul ici dans ce cimetière, cependant je vais m'y aventurer.

(Il s'éloigne.)

PARIS.—Douce fleur, je sème de fleurs ton lit nuptial. Tombeau chéri, qui renferme dans ton enceinte la plus parfaite image des êtres éternels; belle Juliette, qui habites avec les anges, accepte cette dernière marque d'amour. Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages funéraires viennent orner ta tombe. (Le page siffle.)—Mon page a fait le signal; quelqu'un approche: quel pied sacrilége erre dans ces lieux pendant la nuit, pour troubler mes tristes fonctions et le culte d'un fidèle amour? Quoi! avec un flambeau!—Nuit, couvre-moi un moment de ton voile.

(Il se retire.)

(Entrent Roméo et Balthasar qui le précède avec une torche, une pioche, etc.)

ROMÉO.—Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. Prends cette lettre, et demain de bonne heure aie soin de la remettre à mon seigneur et père. Donne-moi la lumière. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu puisses entendre ou voir, de rester au loin à l'écart, et de ne pas m'interrompre en ce que je veux faire. Si je descends dans ce lit de la mort, c'est en partie pour contempler encore les traits de ma bien-aimée; mais surtout pour ôter de son doigt insensible un anneau précieux, un anneau dont j'ai besoin pour un usage qui est cher à mon coeur. Ainsi, éloigne-toi; va-t'en.—Si, poussé par quelque inquiétude, tu reviens épier ce que je veux faire ensuite, par le ciel, je te déchirerai morceau par morceau, et je joncherai de tes membres ce cimetière affamé. La circonstance, mes projets sont sauvages et farouches, plus terribles, plus inexorables que les tigres à jeun ou la mer en furie.

BALTHASAR.—Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai point.

ROMÉO.—C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. Prends cela. Vis et sois heureux, honnête serviteur.

BALTHASAR.—Précisément cause de tout cela, je veux me cacher ici à l'entour. Ses regards me font peur, et j'ai mes doutes sur ses intentions.

(Il sort.)

ROMÉO.—Toi, gouffre de mort, ventre détestable assouvi du plus précieux repas que pût offrir la terre, c'est ainsi que je saurai forcer tes mâchoires pourries à s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger d'une nouvelle proie.

(Il enfonce la porte du monument.)

PARIS.—C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui a tué le cousin de ma bien-aimée, dont le chagrin, à ce qu'on croit, a causé la mort de la belle Juliette. Il vient ici faire aux cadavres quelque infâme outrage. Je vais l'arrêter. (Il s'avance.)—Suspends tes efforts sacriléges, vil Montaigu: peut-on poursuivre la vengeance au delà de la mort? Scélérat condamné, je t'arrête: obéis et suis-moi, car il faut que tu meures.

ROMÉO.—Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis ici. Bon et noble jeune homme, ne tente point un homme désespéré; fuis loin d'ici, et laisse-moi. Pense à ceux qui sont là morts, et qui t'effrayent. Je t'en conjure, jeune homme, ne charge point ma tête d'un nouveau péché en me poussant à la fureur. Oh! va-t'en. Par le ciel, je t'aime plus que moi-même, car c'est contre moi-même que je viens armé dans ce lieu. Ne t'arrête pas ici plus longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la pitié d'un furieux t'a commandé de fuir.

PARIS.—Je défie tes conjurations, et je t'arrête comme tombé en félonie par ton retour.

ROMÉO.—Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe à te défendre, jeune homme.

(Ils se battent.)

LE PAGE.—O ciel! ils se battent. Je vais chercher la garde.

(Il sort.)

PARIS.—Oh! je suis mort! (Il tombe.) Si tu es capable de pitié, ouvre la tombe; et couche-moi près de Juliette.

ROMÉO.—Sur ma foi, je le ferai.—Il faut que je contemple ces traits.—Le parent de Mercutio, le noble comte Pâris.—Que m'a dit Balthasar tandis que nous cheminions ensemble? Mon âme en tumulte ne lui prêtait aucune attention. Il m'a dit, je crois, que Pâris avait dû épouser Juliette. Ne me l'a-t-il pas dit? ou l'aurais-je rêvé? ou bien est-ce dans un moment de folie, tandis qu'il me parlait de Juliette, que je l'aurai imaginé ainsi?—Oh! donne-moi ta main, toi dont le nom est écrit avec le mien dans le funeste livre du malheur. Je vais t'ensevelir dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, c'est un dôme brillant, jeune homme assassiné, car Juliette y repose, et sa beauté fait de cette voûte un séjour de fête plein de clarté. Mort, sois déposé ici par les mains d'un homme mort. (Il couche Pâris dans le monument.)—Combien de fois des hommes, à l'article de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est ce que ceux qui les soignent appellent un éclair avant la mort. Mais comment puis-je appeler ceci un éclair?—O mon amante, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté: tu n'es pas vaincue; les couleurs de la beauté brillent encore de tout leur vermillon sur tes lèvres et tes joues, et le pâle étendard de la mort n'en a pas encore pris la place.—Tybalt, es-tu là couché dans ton drap sanglant? Quelle faveur plus grande puis-je te faire que d'abattre, de la même main qui a moissonné ta jeunesse, la jeunesse de celui qui fut ton ennemi?—Pardonne-moi, cousin.—O chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que ce fantôme appelé la Mort est amoureux, et que cet odieux monstre décharné te garde ici dans l'obscurité pour faire de toi sa maîtresse? De peur qu'il n'en soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et ne sortirai plus jamais de ce palais de la sombre nuit. Je demeurerai avec les vers qui sont tes femmes de chambre. Ici je veux établir mon éternel repos, et débarrasser du joug des étoiles funestes cette chair fatiguée du monde. Mes yeux, regardez pour la dernière fois; mes bras, pressez-la pour la dernière fois; et vous, mes lèvres, portes de la respiration, scellez d'un baiser légitime un marché sans terme avec la mort qui possède sans partage.—(Au poison.) Viens, amer conducteur, guide rebutant, pilote désespéré; lance maintenant tout d'un coup, sur les rochers qui vont la briser en éclats, ta barque fatiguée du travail de la mer. Voici que je bois à mes amours! (Il boit le poison.)—O fidèle apothicaire, tes remèdes sont actifs.—Avec ce baiser, je meurs.

(Il meurt.)

(Entre dans le cimetière frère Laurence avec une lanterne,
un levier et une bêche.)

FRÈRE LAURENCE.—O saint François, sois mon guide. Combien de fois cette nuit mes pieds vieillis ont-ils chancelé, en se heurtant contre des tombeaux!—Qui est là?

BALTHASAR.—Celui qui est ici est un ami, et un homme qui vous connaît bien.

FRÈRE LAURENCE.—Que la bénédiction repose sur vous.—Dites-moi, mon bon ami, quel est ce flambeau là-bas, qui prête en vain sa lumière à des vers et à des crânes sans yeux? Il brûle, à ce qu'il me semble, dans le monument des Capulet.

BALTHASAR.—Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle; et dans ce monument est mon maître, un homme que vous aimez.

FRÈRE LAURENCE.—Qui est votre maître?

BALTHASAR.—Roméo.

FRÈRE LAURENCE.—Y a-t-il longtemps qu'il est là?

BALTHASAR.—Une grande demi-heure.

FRÈRE LAURENCE.—Entrez avec moi sous la voûte.

BALTHASAR.—Je n'ose, mon père. Mon maître ignore que je n'ai pas quitté ce lieu; et avec un accent terrible il m'a menacé de la mort si je demeurais pour épier ses desseins.

FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. La crainte s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne soit arrivé quelque accident funeste.

BALTHASAR.—Comme je dormais sous ce cyprès que vous voyez, j'ai rêvé que mon maître se battait avec un autre homme, et que mon maître l'avait tué.

FRÈRE LAURENCE.—Roméo! (Il s'avance.)—Hélas! hélas! quel est ce sang qui souille les pierres de l'entrée du caveau? Que signifient ces épées sanglantes et sans maîtres, que je vois à terre teintes de sang dans ce séjour de paix? (Il entre dans le monument.)—Roméo! Oh! qu'il est pâle!—Et qui encore? Quoi! Pâris aussi, baigné dans son sang! Ah! quelle heure cruelle est coupable de ce lamentable événement!—Juliette se remue!

(Juliette se réveille et se soulève.)

JULIETTE.—O frère secourable, où est mon seigneur? Je me rappelle bien où je devais me trouver, et m'y voilà. Où est mon Roméo?

(Bruit derrière le théâtre.)

FRÈRE LAURENCE.—J'entends du bruit.—Madame, sortez de cet antre de la mort, de la contagion, et d'un sommeil contre nature. Une puissance supérieure à toutes nos résistances a traversé nos desseins. Venez, sortez d'ici; votre époux est là, mort à vos côtés, et Pâris aussi.—Suivez-moi, je vous placerai dans une communauté de saintes religieuses. Ne vous arrêtez pas à me faire des questions: la garde approche; venez, venez, chère Juliette, je n'ose rester plus longtemps ici. (Il s'éloigne.)

JULIETTE.—Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.—Qu'est-ce que cela! Une coupe que serre la main de mon bien-aimé! C'est le poison, je le vois, qui a terminé sa vie avant le temps.—Quoi! égoïste! avoir tout bu, sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir après toi! Je veux baiser tes lèvres; peut-être y recueillerai-je quelques restes du poison, suffisants pour me faire mourir au moyen d'un cordial. (Elle l'embrasse.)—Tes lèvres sont chaudes encore!

PREMIER SOLDAT, derrière le théâtre.—Conduis-nous, jeune homme. Par quel chemin?

JULIETTE.—Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientôt fait. Oh! bienheureux poignard (elle saisit le poignard de Roméo), voici ton fourreau (elle se frappe), tu peux t'y rouiller; laisse-moi mourir.

(Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.)

(Entre la garde avec le page de Pâris.)

LE PAGE.—Voilà l'endroit; là, où brûle ce flambeau.

PREMIER SOLDAT.—La terre est ensanglantée. Cherchez autour du cimetière: allez quelques-uns de vous, et qui que vous rencontriez, saisissez-le. (Sortent quelques soldats.) Oh! spectacle pitoyable! Ici le comte tué, et Juliette sanglante, chaude encore et morte il n'y a qu'un moment, elle qui est enterrée depuis deux jours. Allez instruire le prince; courez chez les Capulet; avertissez les Montaigu. Allez chercher encore quelques autres personnes. (Sortent les autres soldats.) Nous voyons bien le lieu où se sont accumulés tant de malheurs; mais pour expliquer ce qui a donné lieu71 à ces malheurs si déplorables, il nous en faut connaître les circonstances.

Note 71: (retour)

We see the ground whereon these woes do lie; but the true ground of all these piteous woes, we cannot, etc. Ground (lieu, endroit), et ground (fondement).

(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.)

SECOND SOLDAT.—Voici le domestique de Roméo, nous l'avons trouvé dans le cimetière.

PREMIER SOLDAT.—Gardez-le en sûreté jusqu'à l'arrivée du prince.

(Un autre soldat arrive avec le frère Laurence.)

TROISIÈME SOLDAT.—Voici un religieux qui tremble, soupire et pleure. Nous lui avons pris cette bêche et ce levier comme il venait de cette partie du cimetière.

PREMIER SOLDAT.—Cela est très-suspect. Retenez aussi ce religieux.

(Entre le prince avec sa suite.)

LE PRINCE.—Quel malheur s'est donc éveillé si matin, qu'il nous oblige avant le jour d'interrompre notre sommeil?

(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.)

CAPULET.—Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi dehors?

LA SIGNORA CAPULET.—Le peuple crie dans les rues, Roméo! d'autres, Juliette! d'autres, Pâris! et tous courent en poussant des clameurs, vers notre monument.

LE PRINCE.—Quelle est donc cette alarme dont le bruit a frappé nos oreilles?

PREMIER SOLDAT.—Mon souverain, ici est le comte Pâris tué, et Roméo mort, et Juliette, morte depuis deux jours, qui n'est pas froide encore, et vient d'être tuée.

LE PRINCE.—Regardez, cherchez, et tâchez de découvrir d'où viennent ces meurtres horribles.

PREMIER SOLDAT.—Voici un religieux et le domestique de Roméo qui est là assassiné; ils avaient sur eux des instruments propres à ouvrir la tombe qui renferme ces morts.

CAPULET.—O ciel! ô ma femme! voyez comme notre fille est sanglante! Ce poignard s'est mépris: hélas! en voilà le fourreau sur le corps de Montaigu; et le fer s'est égaré dans le sein de ma fille.

LA SIGNORA CAPULET.—O malheureuse! ce spectacle de mort est comme la cloche qui appelle ma vieillesse au tombeau.

(Entre Montaigu.)

LE PRINCE.—Approche, Montaigu. Tu t'es levé de bonne heure pour voir ton fils et ton héritier couché là de meilleure heure encore.

MONTAIGU.—Hélas! prince, ma femme est morte cette nuit, la douleur de l'exil de mon fils l'a suffoquée. Quels malheurs nouveaux conspirent encore contre ma vieillesse?

LE PRINCE.—Regarde, et tu verras.

MONTAIGU.—O fils mal-appris, où est le respect de te presser ainsi d'arriver avant ton père au tombeau?

LE PRINCE.—Ferme pour un moment ta bouche à l'outrage, jusqu'à ce que nous ayons pu éclaircir ces mystères et en découvrir la source, la cause et la marche véritable. Alors je me mets à la tête de vos communes douleurs, et vous conduirai, s'il le faut, à la tombe. En attendant, contenez-vous, et que le malheur subisse le joug de la patience. (Aux gardes.)—Qu'on amène devant moi tous ceux que l'on soupçonne.

FRÈRE LAURENCE.—Je suis le plus considérable, le moins capable d'action, et cependant, comme le temps et le lieu déposent contre moi, le plus soupçonné de cet horrible meurtre; et je comparais ici pour m'accuser et me justifier, me condamner et m'absoudre.

LE PRINCE.—Alors, dites tout de suite ce que vous savez de ceci.

FRÈRE LAURENCE.—Je serai court, car je n'ai plus l'haleine aussi longue que le serait un ennuyeux récit.—Roméo, que vous voyez mort, était l'époux de Juliette; et cette Juliette, que vous voyez morte, l'épouse fidèle de Roméo. Je les avais mariés, et le jour de leur mariage secret fut le jour fatal de Tybalt, dont la mort prématurée a banni de cette ville le nouvel époux de Juliette. C'était à cause de cela, et non à cause de la mort de Tybalt, que dépérissait Juliette.—Vous, Capulet, pour éloigner le chagrin qui la tenait assiégée, vous l'avez fiancée et vous vouliez la marier de force au comte Pâris. Alors elle vint me trouver, et, les yeux égarés, elle me pressa de trouver les moyens de la garantir de ce second mariage, sans quoi elle allait se tuer dans ma cellule. Alors, usant des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage assoupissant qui eût pour effet, comme je me l'étais proposé, de produire en elle les apparences de la mort. Cependant j'écrivis à Roméo de revenir ici dans cette fatale nuit, pour m'aider à la retirer de sa tombe empruntée: c'était le terme où la force du breuvage devait expirer. Mais celui qui portait ma lettre, le frère Jean, a été retenu par un accident, et me l'a rendue hier au soir: alors tout seul, à l'heure marquée pour son réveil, je suis venu dans l'intention de la tirer du tombeau de sa famille, et de la tenir cachée dans ma cellule jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer vers Roméo. Mais à mon arrivée ici, qui a précédé de quelques moments celui où elle s'est réveillée, j'y ai trouvé le noble Pâris couché avant le temps, et le fidèle Roméo mort. Elle s'éveille, et je la pressais de sortir, et de supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en cet instant un bruit est venu m'effrayer et m'écarter du tombeau: elle, livrée au désespoir, n'a pas voulu me suivre, et, selon toute apparence, elle a elle-même attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais: sa nourrice est instruite de son mariage. Si dans tout ceci il est arrivé quelque malheur par ma faute, que ma vieille existence soit, quelques heures avant le temps, sacrifiée à la rigueur des lois les plus sévères.

LE PRINCE.—Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. Où est le domestique de Roméo? Qu'a-t-il à nous apprendre là-dessus?

BALTHASAR.—Je portai à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette. Aussitôt il partit de Mantoue en poste pour venir à ce lieu même, à ce monument. Là, il m'ordonna de remettre de bonne heure cette lettre à son père, et, entrant sous cette voûte, me menaça de la mort si je ne m'en allais pas et ne le laissais seul.

LE PRINCE.—Donne-moi la lettre, je veux la lire. Où est le page du comte, qui est allé chercher la garde? (Au page.)—Maraud, que faisait ton maître en ce lieu?

LE PAGE.—Il y est venu avec des fleurs pour les jeter sur le tombeau de la signora, et il m'a ordonné de me tenir à l'écart: je lui ai obéi. Dans ce moment, un homme avec une torche est venu pour ouvrir le monument; et bientôt après mon maître s'est élancé sur lui l'épée à la main: alors j'ai couru avertir la garde.

LE PRINCE.—Cette lettre confirme le récit du religieux: elle contient le récit de leurs amours, les nouvelles qu'il a reçues de la mort de Juliette: il dit qu'il a acheté du poison d'un pauvre apothicaire, et qu'il est venu à ce monument pour y mourir et reposer auprès de Juliette.—Où sont ces deux ennemis, Capulet, Montaigu?—Voyez quelle verge s'est étendue sur vos haines. Le ciel a trouvé le moyen de détruire votre bonheur par l'amour; et moi, pour avoir fermé les yeux sur vos querelles, j'ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis.

CAPULET.—O mon frère Montaigu, donne-moi ta main; ce sera le douaire de ma fille: je ne peux rien te demander de plus.

MONTAIGU.—Et moi je puis te donner davantage, car je ferai élever sa statue en or pur, et tant que Vérone sera connue sous ce nom, nulle statue n'approchera du prix de celle de la tendre et fidèle Juliette.

CAPULET.—Roméo, aussi riche que son épouse, reposera près d'elle: chétives expiations de nos inimitiés!

LE PRINCE.—L'aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de douleur le soleil a caché son visage. Sortez de ce lieu, et allez vous entretenir de ces tristes aventures. Quelques-uns auront leur pardon, quelques-uns aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.