LA ROTONDE DU TEMPLE
La Rotonde du Temple, cette propriété d'un poëte, elle n'est plus!—Oui, elle appartenait à un poëte.
Tous les cousins de Gilbert ne meurent pas à l'hôpital. M. Alfred de Vigny possédait une ou deux îles—un vrai royaume—dans l'Océanie; et les journaux annonçaient naguère qu'un poëte, M. Laurent Pichat, venait de recevoir plus d'un million et demi d'indemnité en échange de la Rotonde du Temple, qu'il abandonnait à la pioche des démolisseurs.
Pioche insatiable et terrible qui va, vient, cogne, lézarde, éventre, renverse avec une étonnante rapidité, une persistance sourde. «Tout arrive», disait M. de Talleyrand.—Tout s'en va, eût-il pu dire. La véritable lamentation du moment apporte une variante à la plainte de la veille, et Jérémie s'écrie maintenant:
Hélas! que j'en ai vu démolir de maisons!
Cette Rotonde du Temple était un des coins les plus curieux de notre étonnant Paris, une de ces originales verrues que Montaigne eût aimées sans peine. Elle datait du siècle passé; à peine peut-on voir encore quelques débris de ses arcades circulaires. Elle s'élevait naguère haute, droite, sur ses colonnes toscanes, abritant toute une population laborieuse, garnie de magasins hybrides où s'amoncelaient comme en une hécatombe tous les vêtements que Paris abandonnait à Paris.
Le spectacle était fort curieux le soir, vers onze heures, lorsque venaient, les uns après les autres, les marchands d'habits apporter le butin de leur journée et le céder aux vendeurs. Le hasard en son ironie y faisait des rapprochements étranges, et l'habit noir du dandy, le paletot de l'employé, la casquette de l'ouvrier et le chapeau de la femme entretenue s'y rencontraient, étonnés de cette promiscuité, comme pour fournir maintes réflexions au promeneur en quête de philosophie banale.
Combien regretteront cette Rotonde, sans compter les romanciers, qui en ont si largement usé lorsqu'il leur fallait un peu de pittoresque?
Mais de quoi n'use et n'abuse pas un romancier?
La demi-lorette y puisait tout un arsenal de séductions au rabais qu'elle revendait avec prime; la vanité du pseudo-gandin à la bourse légère y venait pourchasser l'élégance; la médiocrité y trouvait le nécessaire, et Mélingue, ce grand artiste plastique, disait un jour qu'il ne composait jamais un costume sans en avoir cherché les éléments dans les vieilles étoffes ou les habillements accrochés au Temple.
Car le passé, aussi bien que le présent, était le tributaire de la Rotonde, et toutes les grâces, et tous les atours des siècles évanouis se retrouvaient là, poudreux et dormant sous d'épaisses couches de guenilles.
Que de sources alimentaient le pandémonium des hardes!—Il y en avait même de bourbeuses.—Un exemple qui date de loin:
Le général Dorsenne, rival de Murat pour l'élégance militaire, tenait à se rendre digne de la parole de l'empereur Napoléon Ier, lequel disait:
—Voulez-vous voir le type du général français? Regardez Dorsenne un jour de bataille!
Il avait donc acheté un uniforme neuf et des plus magnifiques. Le départ étant proche, le costume avait été emballé avec les autres bagages, et Dorsenne se proposait de l'étrenner au premier combat.
La veille de son départ, il se rend à la Gaîté, où un nouveau drame de
Guilbert de Pixérécourt attirait tout Paris.
Le rideau se lève; un acteur entre en scène. C'est Tautin, l'artiste aimé, le grand-père de l'Eurydice d'Offenbach, Tautin vêtu d'un superbe costume de général.
Dorsenne pousse un cri; il n'en peut croire ses yeux: c'est son uniforme que porte l'acteur. Il fait appeler Tautin, qui accourt.
—Quel est ce costume? De qui le tenez-vous?
—Je l'ai acheté au Temple.
Un domestique du général avait envoyé les bagages de Dorsenne aux revendeurs de la Rotonde. Le général n'avait pas le temps de se fâcher; il partit de fort méchante humeur, fit avec son vieil uniforme toute la campagne de Prusse, et sa brigade n'en marcha pas plus mal.
Il n'y a plus trace de la Rotonde et l'on n'aura plus que la consolation de la contempler en effigie toutes les fois qu'on reprendra le Fils du Diable, Paul Féval ayant placé là une des principales scènes de son drame. La démolition a été rapide, et les anciens hôtes de la Rotonde n'ont pas vu s'écrouler sans regret leur demeure. L'homme comprend si bien le prix du temps et des choses, qu'il s'attache à tout ce qui l'entoure et jusqu'aux pierres qui forment son logis. On ne voit pas sans émotion disparaître une maison (si noire et si vieille qu'elle soit), où l'on a mis quelque chose de sa vie! Les marchands du Temple ont voulu tous emporter une photographie de la Rotonde. Combien de fois la regarderont-ils en songeant au passé plein de souvenirs!
M. Laurent Pichat parlait dernièrement de certaine tradition,—qu'il
tenait de M. Laboulaye,—et qui se rapportait à la Rotonde du Temple.
Il s'agissait d'un testament de la reine Marie-Antoinette caché dans la
Rotonde. On devait le retrouver sans doute.
Un testament de la reine! Voilà qui doit intéresser les lecteurs des Histoires de Marie-Antoinette, publiées par MM. de Goncourt et M. de Lescure.
Mais que faut-il penser de la nouvelle?
Je demanderai à M. Laboulaye la permission de citer la lettre qu'il a bien voulu m'écrire à ce sujet.
«MONSIEUR,
»Il y a, en effet, dans ma famille, une tradition conservée depuis soixante-dix ans, à tort ou à raison, et qui est celle-ci:
»C'est mon grand-père, Jean-Baptiste Lefebvre de la Boulaye, ancien notaire du roi Louis XVI, qui a bâti la Rotonde du Temple sur des terrains achetés à l'ordre de Malte, et dans l'intention assez étrange d'en faire un lieu d'asile pour les débiteurs poursuivis par leurs créanciers; les biens du Temple (qui appartenaient à l'ordre de Malte) étaient à l'abri des officiers de justice.
»Mon grand-père habitait la Rotonde à l'époque où le roi et la reine étaient enfermés dans la Tour du Temple; ma grand'mère, qui se nommait Savin de la Guerche, était une Vendéenne et une ardente royaliste. Son frère fut aide de camp de Charette et fusillé en Vendée. Suivant notre tradition de famille, ma grand'mère communiquait par signes avec madame de Tourzel, qui était enfermée avec la reine, et on lui aurait jeté le testament de la reine, qu'elle aurait caché dans la Rotonde. Ma grand'mère fut si vivement émue par les événements de la Révolution qu'elle en perdit la raison; de façon qu'il m'est assez difficile de dire si ce n'est pas dans son égarement qu'elle a cru s'être mis en correspondance avec la reine. Ce qui est probable, c'est que Marie-Antoinette a dû faire un testament; ce qui est sûr, c'est que nous ne l'avons pas.
»Cette tradition n'a pas grande valeur si, comme il est probable, on ne trouve rien dans la démolition; mais si l'on trouvait un papier quelconque concernant le roi ou la reine, elle en prouverait l'authenticité. Je vous la donne telle que je l'ai reçue; mon père est mort depuis longtemps, mais, sur ce point, il n'en savait pas plus que ce que je vous dis: il croyait cependant à l'existence du testament. Mais il était fort jeune en 1793, étant né en 1780.
»ED. LABOULAYE.»
C'est la démolition complète de la Rotonde qui seule pouvait donner tort ou raison à cette tradition, de toute façon fort curieuse.
Ma curiosité fut bientôt satisfaite. Le rédacteur en chef du journal où je publiais les lignes qui précèdent reçut la lettre suivante:
«Paris, le 3 juillet 1863.
»MONSIEUR,
»J'ai vu avec plaisir la notice intéressante que l'un de vos collaborateurs a publiée sur la rotonde du Temple, dans un des derniers numéros du journal.
»Quoique n'ayant pas l'honneur d'être connu de votre collaborateur, M. Jules Claretie, je me promettais bien de prendre la liberté de lui envoyer copie des documents que nous pourrions trouver dans les démolitions, persuadé qu'il me pardonnerait la liberté grande en faveur de l'intention. Malheureusement le succès n'a pas répondu à ses espérances.
»Hier, le dernier coup de pioche a fait disparaître la dernière pierre de la Rotonde; et, en fait de documents historiques, nous n'avons trouvé que la plaque commémorative de la pose de la première pierre de la Rotonde ou portiques du Temple, en 1788, et celle de la pose de la première pierre du vieux Marché, en 1809. Pensant qu'il peut être agréable à votre collaborateur de prendre connaissance de ces deux pièces, je lui en envoie la copie fidèle.
»Et maintenant, monsieur, je crois qu'il faut renoncer à l'espoir de jamais retrouver le testament de Marie-Antoinette. Il peut être regardé comme fait acquis désormais à l'histoire, ou que l'infortunée reine n'aura pas fait de testament, ou que ce testament, confié à d'autres mains que celles des habitants de la Rotonde, aura été détruit, soit par accident, soit avec intention. Ce doute ne sera probablement jamais changé en certitude.
»Veuillez croire, monsieur le rédacteur en chef, à ma considération la plus distinguée.
»ERNEST LEGRAND,
»Architecte, inspecteur des travaux du nouveau Marché,
3, rue Payenne.»
Voici le texte des pièces justificatives jointes à la lettre de M.
Ernest Legrand:
PORTIQUES DU TEMPLE DESTINÉS A LOGER DES MARCHANDS ET AUTRES
«Bâtiment isolé, de 37 toises de long sur 17 de large, avec galerie formée par 44 colonnes portant arcades, élevé sur les dessins de F. V. Perrard de Montreuil, architecte.
»La première pierre en a été posée le 10 juin par très-haut et très-puissant seigneur Mgr Alexandre-Emmanuel, bailly de Crussol, grand'croix non profez de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, chevalier des ordres du Roi et de Saint-Louis, maréchal des camps et des armées de Sa Majesté, capitaine des gardes du corps de Mgr le comte d'Artois, administrateur général du grand prieuré de France, pour S. A. Mgr le duc d'Angoulême;
»En présence de M. de Ligny de la Quénoy, prieur curé du Temple; de MM. Prévaud et de Ricard, chanoines du Temple et de M. Lefèvre de la Boulaye, secrétaire du Roi, propriétaire à titre de bail emphytéotique des terrain et bâtiments; Louis-Adrien Le Paige étant bailly; Charles-Pierre Le Paige, lieutenant du baillage; Antoine-Gabriel Pangue, commissaire du Temple; François-Valentin de Jouy étant régisseur et receveur général du grand prieuré de France.»
(Copie de la plaque en cuivre trouvée, le 30 juin 1863, à la démolition de la Rotonde du Temple.)
«Paris, le 30 juin 1863.
»Pour copie conforme à l'original,
»E. LEGRAND,
»Architecte, inspecteur des travaux.
»NOTA. Il n'y avait pas de monnaies.»
Copie de l'inscription gravée sur la plaque de cuivre placée dans la boîte contenue dans une cavité de la première pierre posée lors de l'inauguration de l'ancien marché du Temple, laquelle a été découverte le 14 mai 1863, lors des travaux de démolition:
Le 14 octobre 1809,
VI du règne de Napoléon,
Empereur des Français,
Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin;
Sous le ministère
De son Excellence Jean-Pierre Bachasson de Montalivet, comte
de l'Empire,
Commandant de la Légion d'honneur, Ministre de l'intérieur;
Étant préfet de police,
Louis-Nicolas-Joseph Dubois, comte de l'Empire,
Commandeur de la Légion d'honneur, Conseiller d'État à vie,
chargé du IVe arrondissement de la police générale;
les marchés établis des diverses places publiques de Paris,
pour la vente des hardes, linges et vieux fers,
ont été transférés
sur l'emplacement de l'ancien enclos du Temple;
la première pierre des fondations a été posée
par Nicolas-Thérèse-Benoît Frochot, comte de l'Empire,
Commandant de la Légion d'honneur, Chevalier de l'ordre royal
de la Couronne de fer,
Conseiller d'État, Préfet du département de la Seine;
en présence
d'Athanase-Jean-Marie Bricogne, membre de la Légion d'honneur,
Maire du VIe arrondissement municipal de Paris
de Nicolas Goulet et Jean-Denis Toussaint Solle, ses adjoints,
et de Jacques Molinos, architecte, inspecteur général des
travaux publics du département de la Seine et de la ville de Paris;
Directeur des constructions.
NOTA. Sous cette planche de cuivre étaient placées, dans des cavités pratiquées dans l'épaisseur du fond de la boîte, deux pièces d'or: une de 20 fr., une de 40 fr.; cinq pièces d'argent: une de 5 fr., une de 2 fr., une de 1 fr., une de 1/2 fr., une de 1/4 de fr., et une de 10 cent. en métal de cuivre allié d'argent, portant la lettre N.
»Pour copie conforme à l'original,
»E. Legrand,
»Architecte, inspecteur des travaux.»
L'HÔTEL CHANTEREINE
Paris s'en va! Paris s'écroule. De ce qui fut l'histoire, on a fait des gravois.
Il ne restera bientôt plus rien du Paris glorieux ou curieux d'autrefois.
Il est temps de rechercher les restes, ou les traces, de ce Paris dont on nous déshérite.
Dans ces courses pieuses, on irait volontiers au hasard, selon le caprice et la brise, aujourd'hui, rue du Faubourg-Poissonnière, dans la chambre du sergent Hoche, demain, à Versailles, respirer l'odeur vivifiante de salpêtre que semble avoir gardé le vieux Jeu-de-Paume.
La rue de Châteaudun occupe maintenant une partie du terrain où s'élevait, il y a quelques années encore, l'hôtel Chantereine. Des boutiques de parfumeurs ont remplacé les allées où Joséphine, qui avait fort besoin de parfumerie, errait au bras de son époux. Je revois encore, au nº 60 de la rue de la Victoire, la petite porte verte, armée de faisceaux consulaires, qui s'ouvrait sur l'allée de la maison et conduisait à l'hôtel. C'est là que se joua l'odieuse comédie du 18 brumaire, et que s'ourdit la conspiration.
Bonaparte n'était déjà plus l'officier inconnu, maigre, avide, ambitieux sans point d'appui, que le petit belvédère du quai Conti,—au haut de la noire maison qui fait le coin de l'étroite rue de Nevers,—avait vu dévorant ses rêves de jacobinisme effréné. Il avait oublié déjà ses relations républicaines, sa liaison avec les Robespierre, tous ses projets à la Brutus. Il était le vainqueur d'Italie et le vainqueur d'Égypte. Il venait d'abandonner, de laisser sans vêtements, sans argent, les troupes qui l'avaient suivi dans sa grande et folle aventure d'Orient. «Les troupes sont nues, écrivait Kléber, et Bonaparte n'a pas laissé un sou en caisse!» Et tandis que, superbe, résolu dans sa gaieté mâle, Kléber, trahi par Bonaparte, se disposait à mourir, Bonaparte, débarquant à Fréjus, songeait déjà à régner.
Il avait épousé, par passion, si on l'en croyait, par calcul, si on en croit l'histoire, cette Joséphine qui, plus âgée que lui, fort répandue dans le monde du Directoire, dansait jambes nues, avec la Récamier, et souffletait la République agonisante, elle qui, en nivôse an II, sollicitant coquettement du vieux et austère Vadier une audience, lui adressait cette lettre fameuse: «Je t'écris avec franchise, en sans-culotte montagnarde.» Les Mémoires de Barras diront bientôt, lorsqu'on les publiera, pourquoi, dans quel but, avec quel espoir, Bonaparte s'était épris si vivement d'une femme de trente-quatre ans, créole, c'est-à-dire fatiguée déjà[8].
[Note 8: Ce fut Joséphine qui mit à la mode pour les femmes les mouchoirs de dentelle qu'on tenait sur les lèvres, cela pour dissimuler ses dents, qui étaient fort laides.]
Ce n'était certes point par passion. De bonne heure il avait donné, d'un coup sec, un tour de clef à ses passions. L'amour est un boulet au pied des ambitieux. Le Corse était d'avis qu'il faut, matériellement et moralement, se servir des femmes; mais les aimer, jamais. Il les traitait comme des choses. Brutal avec Mme de Staël, il était cynique avec ses maîtresses. C'est la Contemporaine, cette folle éprise de César, qui raconte qu'un jour, comme elle lui demandait tendrement son portrait: «Ah! mon portrait? fit-il brusquement, eh bien, le voilà, tenez, et très-ressemblant!» Et il lui tendait une pièce de cent sous.
L'églogue avec lui devient facilement sanglante. Un jour, en Italie,—un dimanche,—des petites dames lui exprimant leur envie folle de voir une petite guerre: «Qu'à cela ne tienne, dit-il.» Il fait avancer un peloton contre un avant-poste autrichien. On se fusille et on nous jette huit grenadiers sur le carreau. «Voilà qui est fait, dit-il alors à ses visiteuses. Êtes-vous contentes?» On rapportait au camp français les cadavres des pauvres diables inutilement sacrifiés[9]. Ne croirait-on pas voir quelque condottiere italien du temps de Castruccio Castracani donner le spectacle d'un tournoi meurtrier à de blondes et belles capricieuses?
[Note 9: Voy. Arnaud (de l'Ariége).]
Cet homme évidemment n'aimait point Joséphine de Beauharnais. Il se servait de son influence, de son appui, pour risquer les premiers pas sur la route entrevue, quitte à congédier ensuite, comme il allait le faire, cette auxiliaire de la première heure.
L'hôtel Chantereine appartenait à Joséphine Tascher de La Pagerie.
Bâti par l'architecte Ledoux pour Condorcet, la veuve du girondin, soeur du maréchal Grouchy, l'avait vendu à Julie Carreau, qui, dans cet hôtel où devait venir s'établir Bonaparte après son mariage, avait épousé Talma. Au temps du comédien, la demeure était pleine de fêtes. Un soir, pendant qu'on y dansait et que les uniformes bleus des conventionnels se perdaient dans les robes de gaze des artistes du théâtre de la Nation, Jean-Paul Marat, au milieu du grand salon de l'hôtel, se heurta contre Dumouriez, qui le regarda, sans dire un mot, dans les yeux. Les joues bilieuses de Marat étaient devenues livides, et son regard jetait des flammes. Dumouriez sourit et passa. Mais l'autre, hochant sa grosse tête, sortit brusquement, et on l'entendit murmurer: «Celui-là sent le traître!»
Joséphine avait acheté l'hôtel Chantereine à Talma. Mariée au général, elle y vint vivre avec Bonaparte. Il y établit, dès son retour d'Égypte, son quartier-général de conspirateur. Quelle comédie incroyable on pourrait écrire avec les menus détails de cette conjuration de brumaire! Avec Bonaparte, le petit hôtel de cette rue Chantereine, qu'on débaptise et qu'on appelle, à cause de lui, rue de la Victoire, devient comme un ministère nouveau, un petit État dans l'État, le foyer de multiples intrigues, l'atelier où se fabrique doucement l'immense toile d'araignée dont une poignée de généraux va bientôt envelopper la malheureuse France.
Tout est mis à contribution; la famille entière, le nid des Bonaparte s'en mêle. Joséphine amadoue le pauvre et brave Gohier, cet héroïque Géronte républicain; Joseph, qui ose à peine se risquer dans l'affaire, est chargé de séduire Bernadotte et Moreau, et d'offrir au héros de Hohenlinden, de la part de son frère, des sabres égyptiens enrichis de diamants. Lucien, plus républicain d'aspect, n'attend que l'heure de trahir et de sacrifier la patrie à la famille. Les généraux, interrogés, sont pris par leur vanité, par leur sottise, par leur ambition, par leur haine. On dispose cet hôtel Chantereine comme un décor de théâtre. Dans les soirées, où Volney s'abaissera jusqu'à souffler, pour la faire refroidir, la tasse de thé du général, on suspend à la muraille les lances, les aigrettes et les sabres des mamelucks. On remise au grenier les meubles pour avoir l'occasion de faire asseoir les convives sur des tambours qui n'ont jamais vu l'Italie, et leur dire: Prenez place, citoyens, ce sont les tambours d'Arcole!
Mais le mot citoyen est déjà hors d'usage. Robespierre, avant de mourir, a dit au bourreau: Monsieur.
L'histoire est trop dédaigneuse et trop grave. Lorsqu'elle n'est point signée Michelet, elle n'ose tout dire. Elle a tort. Les petits ridicules de Bonaparte, à cette heure d'hésitation, de trouble, de dévorante ambition, le font mieux connaître que ses discours ou ses actes. Il faisait tout alors pour la mise en scène. Cet homme qui, après avoir passé le Saint-Bernard à dos de mulet, voulait que la peinture le représentât calme sur un cheval fougueux, comprenait le prix de ce que le baron de Foeneste appelait le paroistre. Il avait trouvé que des cheveux noirs encadraient bien son long et pâle visage, et, pour arriver à leur donner la couleur et le reflet de l'aile de corbeau, il se teignait et se graissait avec de la pommade. Peut-être était-ce là de la coquetterie.
Plus d'une fois, on le prend sur le fait de fatuité physique. On sait que ses yeux, ses fameux yeux d'aigle, n'avaient point de cils. Un jour le vieil Houdon expose aux Tuileries (Bonaparte était alors consul) un buste du héros, superbe et frappant. De même qu'il avait laissé à Voltaire toutes ses rides, Houdon avait représenté sans cils les paupières du général. Bonaparte arrive un matin, traînant son sabre, suivi de son état-major, et s'arrête devant son buste. Houdon, un peu anxieux, attendait.
«Ai-je l'oeil ainsi fait? dit Bonaparte.»
Et, prenant le buste par le nez, il le jette à terre et le brise.
Rue Chantereine, quand il parlait, il affectait la lenteur musulmane. Il fallait que le général d'Égypte eût l'attitude troublante du sphinx du désert. Ce sphinx en habit brodé était tout prêt d'ailleurs à livrer son secret. Un jour de novembre, le 18 brumaire de l'an VIII, la petite porte devant laquelle j'ai tant de fois passé s'ouvrit: un cortége de généraux sortit, pâles et enveloppés dans leurs manteaux à collet. Les uns allaient à Saint-Cloud, d'autres demeuraient à Paris. Tous trahissaient la République et livraient à un homme de Corse cette France qu'au prix de leur sang ils avaient défendue contre l'étranger.
La veille de ce jour où la République allait être frappée, le président du Directoire exécutif de la République française recevait ce billet écrit, rue Chantereine, par la femme du général Bonaparte:
«Ce 17 brumaire an VIII.
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner avec moi demain, à huit heures du matin. N'y manquès pas. J'ai à causer avec vous sur des choses très-intéressantes. Adieu, mon cher Gohier, comptez toujours sur ma sincère amitié.
»LA PAGERIE BONAPARTE.»
L'invitation, le billet, l'amitié, tout était un piége. Gohier ne se consola, ne se pardonna jamais d'y être tombé. Pendant ce temps, ceux des généraux qui voulaient demeurer fidèles à la République, étaient surveillés, traqués dans leurs maisons. Fusils chargés, des grenadiers se tenaient de planton à leur porte. La loi était prisonnière. Les députés se présentaient au palais directorial et se heurtaient aux sentinelles.—On n'entre pas!—Mais nous sommes députés.—On n'entre pas!
Ordre d'arrêter Santerre, dont la grande voix populaire pouvait, comme au 10 août, soulever, déchaîner le faubourg Antoine. Et l'aveugle et obéissant Lefebvre, passant en revue ses soldats, leur criait (c'était le mot d'ordre donné par Bonaparte):
—Soldats, vous n'aimez pas les avocats? (Non! non!) Eh bien, je vais vous mener quelque part où vous en trouverez beaucoup.
Et les grenadiers, avec un hourra, suivaient ce soldat qui, fils de la
République, allait stupidement tuer sa mère.
Quelques heures après, c'en était fait de l'oeuvre à laquelle tant de héros, tant de génies, tant de martyrs illustres ou inconnus avaient donné leur sang. Bonaparte, tremblant, allait laisser échapper sa victoire; mais Lucien (le seul des Bonaparte que l'histoire sévère ait épargné), Lucien le libéral, Lucien le protecteur de Béranger, trahissant du haut de son fauteuil l'assemblée qu'il présidait, ressaisissait cette victoire par un coup d'énergie. On couchait en joue les Cinq-Cents. L'assemblée, dissoute par les baïonnettes, protestait vainement, et vainement voulait combattre. Ses cris de: Vive la République! se perdaient dans les acclamations d'une soldatesque qui comprenait qu'elle allait régner.
Je n'ai jamais passé rue de la Victoire sans me souvenir de ces choses. L'hôtel Chantereine n'existe plus pourtant. Donné par Bonaparte au général Lefebvre-Desnouettes, le général Bertrand l'a habité sous Louis-Philippe. C'est là qu'en décembre 1797, le Directoire était venu, en grand appareil, inviter Bonaparte à une fête triomphale qui fut donnée, dans la grande cour du palais du Luxembourg, le 10 décembre, date prédestinée.
C'est devant cet hôtel qu'en 1825 passa le convoi mortuaire d'un autre général, mort le 28 novembre (en brumaire encore) dans une maison, démolie aujourd'hui, et qui faisait l'angle nord de la rue Chantereine et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Celui-ci, ce mort qu'on allait enterrer dans la petite église Saint-Jean, rue du Faubourg-Montmartre, n'avait jamais combattu que pour le droit, la patrie et la liberté; ce n'était pas, dans toute la valeur du terme, un grand homme, c'était mieux que cela: c'était un honnête homme, c'était le général Foy.
Vendu par Mme Desnouettes à M. Gauby, l'hôtel Chantereine a été démoli en 1860.
Un jour, Napoléon,—celui qu'on appelait à Brienne Napollione, d'où la paille au nez,—dit à quelqu'un qui lui prouvait que les Napoléon descendaient de Charlemagne:
—Ces généalogies sont puériles! A ceux qui demanderont de quel temps date la maison Bonaparte, la réponse est bien simple: elle date du 18 brumaire.
Du 18 brumaire. Il disait vrai, et son berceau fut l'hôtel Chantereine.
Noblesse toute neuve, noblesse de coups de main et de coups d'État.
LES AUTOGRAPHES
J'aime assez l'autographomanie. Les autographes sont un peu comme les coulisses de l'histoire. Lorsqu'il écrit, on a beau dire, M. de Buffon ôte ses manchettes et le grand Roi enlève sa perruque. L'autographomanie surprend l'histoire à son petit lever, ou à son petit coucher, comme on voudra, et la dépouille de toute solennité. Il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre, affirme le dicton, et cela est bien possible. Il n'est pas de comédien à coup sûr pour son papier à lettres.
Encore faut-il pourtant que les autographes soient authentiques. Les fausses lettres de Mme de Maintenon et les fausses lettres de Marie-Antoinette nous ont assez divertis, il y a huit ans. On s'égayait ensuite aux dépens de prétendues lettres de Pascal qui étaient de Goussard ou de Giboyer, ou de tout autre. Voici maintenant que M. le marquis de Raigecourt écrit au Journal des Débats pour affirmer qu'il a été tout dernièrement mis en vente publique seize lettres de Mme Élisabeth à la marquise de Raigecourt, sa mère, lettres dont il possède, lui, les originaux. Quel est ce mystère? Je crains bien qu'on ne puisse le pénétrer autrement qu'en affirmant qu'il existe, je ne sais où, une fabrique de faux autographes comme il existe des boutiques de fausse monnaie. On expédie là les curiosités par douzaines et les textes précieux à la grosse; mais la supercherie, tôt ou tard, finit bien par se découvrir[10].
[Note 10: L'étonnante affaire Vrain-Lucas l'a prouvé. Le savant M. Chasles, que le fabricant de faux autographes a trompé, en est encore inconsolable.]
Vous savez l'histoire de M. Prosper Mérimée qui, pour se faire bien venir de Charles Nodier, lui confectionna de sa propre main un autographe de Robespierre. Le bon Nodier était enchanté, tournant et retournant le précieux papier entre ses doigts et s'extasiant sur l'intérêt tout historique du document, lorsqu'en approchant cette page de la fenêtre, en examinant la transparence, il aperçut dans le grain même le nom du fabricant accompagné d'une terrible date. Canson. 1834. Jugez du courroux. M. Mérimée pensa en étouffer de rire et Nodier de colère.
Ces dates sont vraiment inconvenantes. C'est ainsi que depuis une vingtaine d'années, certains marchands achètent à la fabrique de Sèvres des pièces de porcelaine qu'ils font décorer à leur guise et qu'ils vendent, sans scrupule, comme ayant appartenu au service de table de Louis-Philippe. Cela est fort bien, mais si l'acheteur se donne la peine de regarder sous la soucoupe ou sous la tasse, il y verra, très-lisible, le monogramme de Sèvres entre les deux chiffres qui servent à dater, par exemple: 6. S. 9. pour: Sèvres, 1869. Les curieux seuls et les amateurs sont comme il faut stylés là-dessus et mis en garde contre les truqueurs.
Mais je connais un cabinet d'autographes, certes un des plus riches et des plus ignorés de Paris, où l'on est sûr du moins de l'authenticité des écritures, l'homme qui le possède étant expert en la matière. Rue de Richelieu, sous cette vieille arcade Colbert, que l'on a démolie, par amour de la régularité et de l'alignement, avez-vous jamais vu, assis, le nez dans un livre, un homme à longue barbe grise, robuste encore, lunettes sur le nez, front intelligent et large, vrai rabbin de Rembrandt, honnête et énergique tête de démocrate plutôt—et qui se tient là, vendant des livres, le long de ses casiers accrochés à la muraille? C'est le dernier peut-être des bouquinistes de Paris. Quand je dis bouquiniste, j'entends fin connaisseur et ami des livres, sûr de ses éditions, flairant les trouvailles et tout prêt à faire bénéficier de ses trésors, non le passant qui ignore, mais le client lettré qui s'arrête et qui cause. C'est là seulement, sous cette arcade, qu'on peut encore espérer découvrir quelques ouvrages de prix. Les quais, depuis longtemps, sont envahis par la bibliothèque de pacotille. On chercherait longtemps sans y rien déterrer. Tout au contraire, là j'ai vu des Elzevirs bien souvent, et j'ai acheté un Alde Manuce le plus beau du monde.
L'homme s'appelle Lefebvre. Il a cinquante ou soixante ans, je ne sais. Il connaît tout, cause de tout, et, j'en suis bien sûr, a tout lu. Ancien forgeron, il était jeune lorsqu'il reçut un coup de pied de cheval qui lui cassa le bras, lui rendit impossible tout rude travail. Adieu le marteau! Et maintenant, que faire? étendu sur son lit, pendant sa maladie, il avait feuilleté des livres, ces vieux livres qu'il parcourait la journée finie ou le dimanche venu. Va donc pour les livres! «Je vendrai des livres, se dit-il, et ce me sera une occasion d'en lire!» Il s'établit je ne sais où, et le voilà enrôlé volontaire dans le régiment du bouquin. En ce temps-là, on avait des occasions qu'on n'a plus et le métier était bon. Le père Lefebvre rencontra et put saisir les bonnes aubaines. Livres, brochures, manuscrits, il prenait et vendait tout. Il acheta un jour tous les papiers de Camille Desmoulins, ou à peu près, une autre fois la bibliothèque de Grimod de la Reynière. Tout ce que l'illustre gourmand a laissé d'inédit, Charles Monselet le trouvera sous l'ex-arcade Colbert. M. Lefebvre a vendu à M. Feuillet de Conches un autographe de Nostradamus, ou de Nicolas Flamel. Il en a vendu bien d'autres! S'il avait voulu faire fortune, sa fortune serait faite et considérable. Mais il est artiste et garde pour lui les bons morceaux. Sa collection, qu'il ne veut pas éparpiller, est admirable. Il cédait, en 1869, à la Bibliothèque un magasin entier de documents sur la Révolution, que j'ai feuilletés et longtemps désirés. C'était, en un amas, la réunion de toute la correspondance complète de trois sections de Paris avec l'Hôtel-de-Ville. Que de matériaux enfouis là!
L'intérieur de mon bouquiniste attend encore son Balzac. Au haut d'une maison du passage, les livres, les écrits, réunis en un vrai pandémonium de papier, sont rangés avec un soin amoureux, catalogués, surveillés, les bouquins à leur place, les autographes dans leurs serviettes. On en voit de toutes sortes, et M. Lefebvre les a communiqués à plusieurs.
Les frères de Goncourt ont trouvé chez lui la plupart des curiosités dont ils ont fait usage dans leur Histoire de la société française pendant la Révolution et sous le Directoire. L'éditeur Plon publiait, un jour, avec une préface de M. Cantrel, un recueil de Nouvelles à la main sur la Du Barry et Louis XV, qui, longtemps, avait dormi dans ces cartons. M. Arsène Houssaye a découvert là plusieurs des lettres de Mme Tallien, et M. Jules Janin célébra jadis, dans un feuilleton, la science et le goût du vieux libraire.
Le jour où M. Lefebvre mettra en vente sa collection d'autographes, ce sera vraiment un beau tapage et comme un événement dans le monde des autographomanes et les érudits vendeurs; MM. Charavay auront un beau catalogue à publier. Le vieux Lefebvre possède des richesses incroyables. Je trouvais chez lui l'autre matin, en lui demandant un nom au hasard, cette belle lettre de Balzac au marquis de Custines, qui venait de publier son roman, Ethel.
«Sèvres, 17 février.
«Cher marquis, je suis tout à fait inhabile à juger les êtres ou les choses qui me font plaisir, et j'ai beau vous écrire d'Ethel deux jours après l'avoir lu, je suis trop sensible aux beautés pour m'attacher aux défauts, et cependant il y a peut-être des défauts: mais c'est, je crois, des vices de composition, de métier; j'aime mieux donc vous savoir écrivain qu'auteur.
«J'ai été surtout frappé de cette belle lutte entre deux caractères, dont l'un épure l'autre; c'est d'autant plus beau pour moi que Béatrix, à laquelle je travaille, est le sujet renversé: c'est la femme coupable (je prends le mot dans le sens vulgaire) épurée par l'amour d'un jeune homme, épurée par la douleur, comme Ethel fait de Gaston. Votre livre doit plaire énormément aux femmes; il est d'un homme qui sent vivement, qui jouit à toute heure de toute sa vie, qui comprend les luttes intestines de la passion. La victoire de l'amour sur les sens était une donnée magnifique et vous l'avez bien posée; pour mon goût, j'aurais mieux aimé pour cette oeuvre le vieux système du roman par lettres; mais dans cette époque vous avez dû préférer le récit. Les journalistes ne vous rendront pas justice. Ils abaisseront tant qu'ils pourront les courtines de velours rouge sous lesquelles vous avez mis, comme Titien, votre Vénus et ils feront leur métier, ces ennuyeux du feuilleton.
«Je n'aurais pas le courage de critiquer un livre où, de deux pages en deux pages, je trouve des choses comme: l'espérance est l'imagination des malheureux. C'est pour moi ma vie écrite en cinq mots, c'est plus que ma vie, c'en est la métaphysique, c'est ce qui m'a fait vivre et me soutient encore aujourd'hui. «Vous appartenez beaucoup plus à la littérature idée qu'à la littérature imagée; vous tenez en cela au dix-huitième siècle par l'observation à la Champfort et à l'esprit de Rivarol par la petite phrase coupée. Pour moi, je regrette que vous n'ayez pas commencé par la peinture de votre monde parisien, que vous ne l'ayez pas coupée par l'arrivée d'Ethel, en disant ce qui s'est passé en Angleterre, et que de là vous n'ayez pas couru au dénoûment. Vous n'avez plus à refaire Ethel, ceci s'adresse au manuscrit et non à l'imprimé, au premier roman que vous ferez et non à celui-ci. D'ailleurs elle est ce qu'elle est, vous assujettirez peut-être le public à votre manière, mais ce procédé donne, comme disent les marchands, une chose moins avantageuse, qui flatte moins l'oeil.
«Pour moi, le livre est dans l'anagramme d'Ethel. C'est le thé d'un homme de coeur et d'esprit. Vous savourez au coin d'un bon feu une délicieuse liqueur, et l'on médit de l'Angleterre, ce que j'adore; on assassine d'esprit les gens que l'on n'aime pas; l'on vante merveilleusement les bons coeurs qu'on aime, tout en admirant la madone d'un grand peintre accrochée là, devant vous, dans un superbe cadre, et à laquelle on revient toujours.
«Mme de Fraisnes est une ravissante création, Gaston n'est pas assez libertin; si Mme de Montléry existe, je voudrais la cravacher; ne me rappelez-pas au souvenir de Savardy quand vous le verrez et sachez que vous êtes mon créancier de quelques heures de bonheur qui ont nuancé de fleurs le canevas de ma vie travailleuse; je crois que je mourrai insolvable avec vous.
«T. à V.
«DE BALZAC.»
A mon avis, Balzac est là tout entier, avec son âpre volonté, sa tristesse dont ne triomphe pas toujours son généreux tempérament, sa haine aveugle contre la critique, qui a si fort servi à sa gloire, et ce mysticisme bizarre qu'il tenait sans aucun doute de l'humeur paternelle. «Ethel signifie le Thé,» Quel autre que ce voyant eût risqué cette étrangeté? Et, à ce propos, quand se décidera-t-on à éditer la Correspondance de Balzac, qui ne manquerait pas de nous ouvrir de nouveaux et vastes horizons sur son génie? Les quelques lettres imprimées par Mme Surville dans le livre consacré à son frère, nous ont mis en appétit[11].
[Note 11: Cette correspondance va faire partie de l'édition complète de
Balzac presque achevée chez Michel Lévy.]
M. Lefebvre possède plusieurs lettres de Balzac; il en a de Béranger qui n'ont jamais été réunies dans les quatre volumes de Correspondance publiés par M. Paul Boiteau. Le fragment de Béranger que je vais citer m'a semblé curieux. La lettre où je le prends est adressée à Mme Desbordes-Valmore, place Saint-Clair, nº 1, à Lyon. Il y est question du procès que M. Champanhet intentait à Béranger pour les Infiniment petits, le Sacre de Charles le Simple, le Petit Homme rouge et les Missionnaires. Un journal de Douai avait imprimé des vers de Mme Valmore en faveur de Béranger. «Le journaliste, répond le chansonnier, a bien senti que rien n'était plus propre à me recommander au public que des vers aussi charmants que les vôtres.» Et, revenant à son procès, Béranger ajoute:
«Je suis toujours en attendant la décision du tribunal pour savoir à quelle sauce on me mettra. On est décidé à faire cuire le poisson, mais on hésite sur la manière de l'accommoder. Jusqu'à présent, j'en ai pris peu de souci, parce que j'attends que le mal soit arrivé pour me plaindre. Mon imagination n'aime pas à se créer des monstres. Je suppose donc mes juges assez bonnes gens pour ne me condamner qu'à six mois ou un an de prison. J'espère qu'ils n'iront pas jusqu'au maximum de l'article qu'on veut m'appliquer. Ce maximum est de cinq ans, mais ils ne peuvent me gratifier de moins de six mois, qui en est le minimum. En bonne justice, ce serait six mois de trop, mais il n'y a point de bonne justice pour un homme qui s'amuse à dire la vérité. Je ne suis qu'un sot, et deux ou trois gredins en robe noire sauront bien me le prouver.»
La lettre est datée du 15 novembre 1828. Le 10 décembre, la Cour d'assises condamnait Béranger à neuf mois de prison et 10,000 francs d'amende. J'ai cité ce fragment qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire littéraire. Et, vraiment, lorsqu'on songe à ces années de Restauration où Béranger, pour combattre gaiement n'en combattait pas moins le bon combat, on s'étonne que quelques-uns aient pu se montrer si sévères, disons si injustes, pour sa mémoire.
Un jour ou l'autre, quand je voudrai des documents intéressants, je puiserai encore dans la collection Lefebvre. J'ai à vous parler d'autres autographes. Ceux-ci sont exposés aux Archives de France, rue du Chaume. Depuis quelques années un musée y a été ouvert, et, chaque jeudi, dans l'après-midi, Paris peut aller étudier, sur les documents originaux, les chartes et les lettres authentiques, son histoire nationale. Une promenade dans ces galeries a comme le vague d'un rêve. Passer des papyrus où saint Éloi a mis sa signature, au registre qu'a touché la main de la Brinvilliers, de la condamnation du Pantagruel de Rabelais, à l'acte d'accusation de Marie-Antoinette, aller de l'amiral Coligny à Voltaire qui le chanta, et de Rousseau à Robespierre, conçoit-on cette féerie?
Les papyrus sont étendus comme des étoffes en montre, semblables à des joncs clissés sur lesquels on aurait tracé des hiéroglyphes. Ces caractères indéchiffrables, c'est la signature de Dagobert. Plus loin, voici les parchemins. En marge de la chronique de Jeanne d'Arc, le greffier a dessiné avec une enfantine naïveté le profil de la Pucelle, tête nue et cuirasse au dos. On vous montre une lettre de Coligny écrite à Montgommery assiégé dans Rouen. La missive est tracée sur une chemise que le porteur a dû faire coudre à son pourpoint. Tout à côté l'acte de mariage de Marie Stuart. Catherine de Médicis a signé: Caterine, comme le duc de Brunswick signera: Brunswic-Lunebourg son trop fameux manifeste que le sabre d'un Français lui fit payer à Iéna. L'orthographe est décidément une invention démocratique.
Tous les siècles défilent ainsi et les morts avec eux. Une curieuse chose, c'est la liste des princesses d'Europe dressée pour le mariage de Louis XV. Chaque nom de princesse est suivi des mentions de l'âge, de la nationalité et de la religion. Presque toutes sont luthériennes; Marie Leckzinska est catholique, avec trois ou quatre autres. La plus vieille a quarante-neuf ans, la plus jeune sept ans. Mascarade de l'étiquette et de la politique! Cette liste s'étale aux archives dans la salle même où couchait madame de Soubise, joli dortoir doré et pomponné, tout paré par des nudités de Boucher. Les lettres de madame de Pompadour y sont bien à leur place, sous les vitrines, vrais poulets de femme galante, papier brodé et découpé, entouré de filets bleus et roses, écriture de petite maîtresse nerveuse et impérieuse. Non loin de là, sont exposées la condamnation de l'Emile et la protestation de Voltaire en faveur de Calas. Ce sont d'étranges antithèses. On voit, dans un coin, l'humble authographe de l'humble Lhomond qui signe: professeur de 6e au collége du cardinal Lemoine. Pauvre grand homme médiocre qui nous a rendu tant de services, et que nous avons tant maudits sur les bancs de notre prison!
Toute cette partie du dix-huitième siècle a été mise en ordre et fort bien mise par M. Émile Campardon. Je signalerai au collégue de M. Campardon, qui a étalé les vitrines révolutionnaires, deux petites erreurs. La lettre de Charlotte Robespierre à son frère, lettre violente et irritée, est adressée à Robespierre jeune, non à Maximilien. Il faudrait peut-être l'indiquer. Et certain écrit signalé comme étant de la main d'Olympe de Gouges est justement ouvert à l'endroit où Olympe n'a rien tracé. J'aurais bien envie de demander aussi pourquoi ces autographes révolutionnaires sont tous ou presque tous des condamnations, des jugements, des décrets terribles, et s'il n'y avait pas autre chose à exposer que ces autotographes, fort intéressants, mais assez farouches? Ce serait peine perdue. On retrouve là Danton, Desmoulins, le procès-verbal de la mort de Valazé, la dernière lettre ramassée sur le cadavre de Pétion et rongée à demi, sanglante, les notes que contenait le portefeuille de Robespierre, des lettres de généraux, des annonces de batailles, de victoires. Les clefs des villes prises sont dans une autre salle attachées par des rubans tricolores et enfermées dans l'armoire de fer de l'Assemblée nationale avec le testament de la Reine.
Une très-intéressante lettre que je conseille aux amateurs de rechercher, dans ces salles, c'est la pétition de Beaumarchais à François de Neufchâteau (4 fructidor an VI) et où l'auteur du Mariage de Figaro recommande un certain citoyen Scott, qui a perfectionné la navigation aérienne. «Des ballons, toujours des ballons! s'écrie Beaumarchais. C'est la découverte du siècle!»
Les autographes de généraux, de maréchaux, tout solennels d'allure, avec paraphes majestueux, occupent une vitrine à part. Le pauvre maréchal Lefebvre signe duc de Danzic, sans rougir. Mme de Sévigné faisait bien aussi des fautes. J'ai vu là et copié cette lettre de Bonaparte à Louis XVIII, si nette et si dédaigneuse, en réponse aux offres faites par le futur Roi:
«Paris, le 17 fructidor an VIII de la République.
»J'ai reçu, monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses
honnêtes que vous m'y dites.
»Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France. Il vous
faudrait marcher sur 100,000 cadavres.
»Sacrifiez votre intérêt au salut et au bonheur de la France…
L'histoire vous en tiendra compte.
»Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je contribuerai avec plaisir (le mot volontiers, mis d'abord, est effacé) au… (illisible, sans doute: maintien) de la douceur et de la tranquillité de votre retraite.
»BONAPARTE.»
Et c'est ainsi qu'on a tout profit à s'égarer dans le passé, les vieux papiers et les vieux grands hommes.
CHARLES NODIER ET SA JEUNESSE
Je ne puis jamais passer dans le quartier de l'Arsenal,—si terriblement mutilé par la Commune,—sans songer à Charles Nodier.
J'aime ce coin de Paris, ces ruelles qui virent passer Sully, le Béarnais et la belle Gabrielle. Étrange quartier de notre Paris, silencieux, presque désert. Les passants y sont rares et marchent lentement. Ces carrefours paraissent porter encore le deuil d'Henri IV et pleurer le départ du «cher Rosny». Sur le boulevard désert, on rencontre quelque bohême famélique qui regarde la Seine d'un oeil légèrement troublé et suppute avec étonnement, et l'estomac vide, le nombre de sacs de blé que contient le Grenier d'abondance. Derrière ces murailles, les grains sont entassés! Combien y a-t-il là dedans d'existences amoncelées de poëtes épiques? Le vieux rentier se promène là, doucement; le malade y vient prendre l'air. L'uniforme militaire domine parmi les passants; quelque drôle aux cheveux lisses et aux dents gâtées heurte en sifflant le bibliophile qui se dirige, le nez dans un livre, vers la bibliothèque de l'Arsenal. L'ombre de Nodier te protége, brave homme!
Elle me fait pourtant sourire un peu—tout doucement, quand je l'évoque, cette ombre de Nodier.
Je ne sais qui a dit de Charles Nodier et des souvenirs que contait volontiers le bonhomme:
«Si l'on écoutait Nodier, il vous prouverait qu'il a été guillotiné du temps de la Révolution.»
Il aimait à raconter, en effet, le Franc-Comtois, et il était non-seulement pris de l'envie d'écrire et de ce qu'il a appelé lui-même le prurit invincible des muscles érecteurs du métacarpe, mais il était secoué encore du prurit non moins entraînant de la langue. Il causait bien.
Mais parfois allait-il trop loin en causant, comme lorsqu'il se figurait avoir vu (il le soutenait mordicus) Robespierre en habit bleu barbeau le jour de la fête de l'Être suprême.
Charles Nodier, tout en causant, avait même trouvé le moyen de se faire passer, aux yeux des Sainte-Beuve, des Hugo, des Dumas, des jeunes gens qui l'écoutaient, pour une victime du double despotisme jacobin et impérial. Il y a même, à ce propos, une légende de la jeunesse de Nodier qu'il me plaît de réduire ici, preuves en main, à sa juste valeur.
Je veux parler de la captivité de Charles Nodier en 1803, de ses heures de prison, qu'il a peintes sous des couleurs si noires, de ces persécutions dont il s'est fait plus tard un titre contre Bonaparte, dont il était pourtant l'obligé.
La sincérité avant tout. Voici,—racontée pour la première fois, et sans craindre qu'on me contredise,—la vérité sur le cas de Charles Nodier:
Il y avait encore, il y a quelques années, rue des Frondeurs, tout près de la rue de l'Échelle et des Tuileries, un vieil hôtel garni aux allures monumentales,—un grand portail, de larges fenêtres, je ne sais quoi de classique et de cérémonieux dans l'aspect,—et, au fronton de la porte d'entrée, cette enseigne en lettres dorées: Hôtel de Berlin. Aujourd'hui tout est à bas. Les maçons sont venus. Adieu les murs! Bonjour poussière! Or, c'était là que vers 1802 Charles Nodier s'était logé, sans doute dans les étages supérieurs, rêvant la gloire non loin des étoiles. Mais la gloire a le pas lent et mesuré, et ne se règle pas sur la volonté des gens. On souhaiterait qu'elle vint au galop, et elle traîne le pied ou s'arrête en chemin pour faire la coquette. N'importe, Nodier l'appelait en prose et en vers.
La police consulaire poursuivait justement en ce temps-là, traquait et confisquait certaine ode politique dirigée contre Bonaparte, la Napoléone, espèce de philippique à la fois royaliste et républicaine, où «le vainqueur d'Arcole», comme on disait alors, était assez maltraité. Il y est question des chaînes nouvelles sous lesquelles le peuple gémit, des tyrans aveuglés d'encens odieux, de rébellion, de liberté.
Aux premières heures du Consulat, «au moment où Bonaparte s'élevait, il se formait en France un parti rival qui avait juré sa chute et qui devait l'opérer un jour. Cette conspiration a duré quatorze ans[12].» Le général Mallet et le colonel Oudet s'étaient mis à la tête de ces conjurés qui s'appelaient les Philadelphes. C'était à Besançon (devenue Philadelphie) que l'institution avait été formée, et, à l'époque du Consulat, Mallet résidait précisément comme adjudant-général dans le chef-lieu de la Franche-Comté. Mallet s'aboucha avec le colonel Jean-Jacques Oudet, soldat intrépide, sorte de Don Juan à épaulettes qui devait mourir à Wagram. C'est ce J.-J. Oudet qui disait à Bonaparte au moment du retour d'Égypte:
—Montre-moi ton visage afin que je m'assure encore si c'est bien
Bonaparte qui est revenu d'Égypte pour asservir son pays!
[Note 12: Voyez Histoire des sociétés secrètes de l'armée. L'auteur n'est autre que Charles Nodier lui-même.]
Oudet s'appelait dans la langue des Philadelphes, Philipoemen.
D'autres se nommaient, Spartacus, Mahomet, Sertorius, etc.
A cette association politique, il fallait une littérature. Toute armée a besoin d'un clairon. Ce fut sous l'influence de J.-J. Oudet que Charles Nodier écrivit La Napoléone qu'il retira plus tard du commerce. La Napoléone destinée à être chantée à grand choeur dans les banquets de la Société des Philadelphes avait été mise en musique par un membre de l'association, Francis Dallarde. Voici cette ode, devenue désormais une curiosité historique:
LA NAPOLÉONE.
Ode
Que le vulgaire s'humilie
Sur les parvis dorés du palais de Sylla,
Au devant des chars de Julie,
Sous le sceptre de Claude et de Caligula.
Ils régnèrent en dieux sur la foule tremblante.
Leur domination sanglante
Accabla le monde avili.
Mais les siècles vengeurs ont maudit leur mémoire,
Et ce n'est qu'en léguant des forfaits à l'histoire
Que leur règne échappe à l'oubli.
Qu'une foule pusillanime
Brûle aux pieds des tyrans son encens odieux.
Exempt de la faveur du crime
Je marche sans contrainte et ne crains que les Dieux.
On ne me verra point mendier l'esclavage
Et payer d'un coupable hommage
Une infâme célébrité.
Quand le peuple gémit sous sa chaîne nouvelle,
Je m'indigne d'un maître, et mon âme fidèle
Respire encore la liberté.
Il vient, cet étranger perfide,
Insolemment s'asseoir au-dessus de nos lois.
Lâche héritier du parricide,
Il dispute aux bourreaux la dépouille des rois.
Sycophante vomi des murs d'Alexandrie
Pour l'opprobre de la patrie
Et pour le deuil de l'univers,
Nos vaisseaux et nos ports accueillent le transfuge,
De la France abusée il reçoit un refuge,
Et la France reçoit des fers!
Pourquoi détruis-tu ton ouvrage,
Toi qui fixas l'honneur au pavillon français?
Le peuple adorait ton courage.
La liberté s'exile en pleurant tes succès.
D'un espoir trop altier ton âme s'est bercée,
Descends de ta pompe insensée,
Retourne parmi tes guerriers.
A force de grandeur crois-tu devoir t'absoudre?
Crois-tu mettre ta tête à l'abri de la foudre
En la cachant sous des lauriers?
Quand ton ambitieux délire
Imprimait tant de honte à nos fronts abattus,
Dans le songe de ton empire,
Rêvais-tu quelquefois le poignard de Brutus?
Voyais-tu s'élever l'heure de la vengeance,
Qui vient dissiper ta puissance
Et les prestiges de ton sort?
La roche Tarpéienne est près du Capitole,
L'abîme est près du trône, et la palme d'Arcole
S'unit au cyprès de la mort.
En vain la crainte et la bassesse
D'un culte adulateur ont bercé ton orgueil.
Le tyran meurt, le charme cesse,
La vérité s'arrête au pied de son cercueil.
Debout dans l'avenir, la justice implacable
Évoque ta gloire coupable,
Veuve de ses illusions;
Les cris des opprimés tonnent sur ta poussière,
Et ton nom est voué, par la nature entière,
A la haine des nations.
Longtemps, aux lois de la victoire,
Ton bras triomphateur a soumis le destin.
Le temps s'envole avec ta gloire,
Et dévore en fuyant ton règne d'un matin.
Hier j'ai vu le cèdre. Il est courbé dans l'herbe.
Devant une idole superbe,
Le monde est las d'être enchaîné.
Avant que tes égaux deviennent tes esclaves,
Il faut, Napoléon, que l'élite des braves
Monte à l'échafaud de Sidney.
L'ode de Nodier ne vaut pas les imprécations des Châtiments, mais elle a cependant assez de vigueur encore et de colère pour mériter d'être conservée[13].
[Note 13: Comme antithèse aux vers de Charles Nodier, je donnerai une curiosité littéraire,—rara avis. Ce sont des vers composés en 1810, sur l'Entrée de Napoléon et de Marie-Louise à Paris, par Berryer, le futur porte-paroles du parti légitimiste.
Berryer (ceci soit dit à sa décharge) n'avait que vingt ans lorsqu'il fit ces alexandrins bonapartistes.
Citons ces vers assez imprévus, on l'avouera:
Mille cris jusqu'aux cieux montent de toutes parts,
L'organe des combats gronde sur nos remparts.
Favorisé des Dieux, armé de leur puissance,
Un héros, à jamais l'idole de la France,
Un héros, le modèle et le vengeur des rois,
Au bruit de son courroux, au bruit de ses exploits,
Des enfants d'Érynnis chassant l'indigne horde,
A son char triomphal enchaîne la Discorde.
Hymen, ô doux Hymen! que ton joug fortuné
Soit des plus belles fleurs par nos mains couronné!
Que l'hymne de la paix succède aux cris de guerre,
Les temps de l'âge d'or sont promis à la terre!
Hymen embellira les fêtes des hameaux,
Hymen du laboureur embellit le repos…
Vivez, princes, vivez pour faire des heureux,
Tige en héros féconde, arbre majestueux,
Déployez vos rameaux, et croissant d'âge en âge,
Protégez l'univers sous votre antique ombrage!
Signé de Berryer, tout cela certes est assez bizarre et curieux.]
Cette Napoléone faisait fureur. La Société des Philadelphes l'avait adoptée pour sa Marseillaise et la chantait sur un air qu'on pourrait retrouver. Peltier, qui continuait à Londres ses journaux français, l'inséra depuis la première strophe jusqu'à la dernière dans l'Ambigu, et le gouvernement de Napoléon s'empressa de faire poursuivre le journaliste devant les tribunaux britanniques.
Mais un beau jour, grande stupéfaction: Fouché reçoit une lettre signée et datée de l'Hôtel de Berlin, rue des Frondeurs, et où un certain Charles Nodier, homme de lettres, se déclare l'auteur de la pièce incriminée: «C'est moi!» s'écrie-t-il avec une intention évidente de draperie, et comme s'il avait sur les épaules le péplum d'un héros de Corneille. Sa lettre, d'ailleurs, est échevelée, emportée, écrite, dirait-on, dans un accès de fièvre: «Quiconque a aimé avec passion peut haïr avec excès. A vingt-trois ans, j'ai répudié tout amour et toute amitié. Je vous apporte aujourd'hui ma liberté; hâtez-vous, demain peut-être j'en ferais un terrible usage.» Il est prêt, au surplus, à braver la prison, l'exil ou l'échafaud. Voilà celui qui sera plus tard le fin narquois, le bonhomme Nodier.
La lettre reçue, on l'arrête, comme on pense bien. Il est interrogé par Dubois; il s'accuse encore. «Il a écrit, dit-il, la Napoléone dans un moment d'exaltation, en revenant de Besançon, où son père est juge. Une femme l'avait trahi; il a pris sa plume avec rage, il ne recommencerait pas.» On le voit, le Romain s'amende déjà: «On ne doit pas, affirme-t-il, attaquer le gouvernement sous lequel on vit, même quand on le déteste.»
L'interrogatoire continue:
—Pourquoi étiez-vous à Paris?
—J'y étais venu pour faire imprimer un ouvrage, le Livre des suicides, que je n'écrirai jamais. J'ai changé d'avis. Je prépare une tragédie.
—Quels sont vos moyens d'existence?
—Mon père me fournit de l'argent lorsque mes livres ne m'en donnent pas.
Il prétend que la Napoléone, publiée chez Maradan et Barba, a été donnée, sans son consentement, à l'imprimeur Dalin, par un homme à qui il en avait montré une copie. On voit là—ces pièces authentiques disent tout—que Nodier était conscrit de l'an IX et qu'il avait de taille 1m,63.
Notre poëte est reconduit dans sa prison. Là, sa fièvre se calme, son exaltation cesse; la solitude est un réfrigérant; le fanatique devient un peu bien raisonnable, et après avoir attaqué le premier consul, il lui envoie une lettre, pour ne pas dire une supplique, qui commence par ces mots: «Le seul homme qui eût chanté Achille gémit sur la paille de la misère.» Oh! oh! Nodier, vous vous déjugez! Il met toute sa faute sur l'égarement de sa douleur; dans une autre lettre il demande au directeur de Sainte-Pélagie la Bible et l'Imitation de Jésus-Christ. Il «ne le remercie pas. Dieu qui voit tout le payera de tout.» Brutus, en un clin d'oeil, est devenu Silvio Pellico.
Après avoir pris connaissance de la pétition, Bonaparte (il faut être juste envers tout le monde) haussa les épaules, dit à Fouché, en parlant de Nodier: «C'est un fou!» et donna ordre qu'on le retournât à M. son père, à Besançon. Le grand-juge signa la feuille de secours qui fut octroyée au poëte pour le voyage. Nodier ne dut pas se sentir de joie. Il resta chez lui, au pays, sous la surveillance de la police, et l'on retrouva dans ses papiers une demande rédigée pour attendrir ses Argus et pour retourner à Paris.
A en croire Nodier, il aurait gémi et souffert pendant des années, traqué par les agents, cadenassé par des geôliers! Quels beaux contes il nous a fait sur ses verroux! La Restauration venue, comme il sut, par des soupirs discrets et des articles révélateurs, se grimer savamment en proscrit! Ses soirées de l'Arsenal en cela ressemblaient un peu aux bals des victimes! On me dit que Nodier racontait comme pas un ses impressions de cachot. Dans ces cas-là, comme il devait sourire, le malin bonhomme, de la terreur ou de la pitié de ceux qui l'écoutaient!