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Ruines et fantômes

Chapter 18: I
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About This Book

A collection of evocative sketches and historical vignettes that wanders through old Paris, recovering faded memories, architectural ruins, and little-known archival episodes. The pieces blend personal meditation on loss and nostalgia with investigative reconstructions drawn from documents, descriptions of streets and houses, and brief narratives that revive forgotten events. Winter evenings, letters, and fragmentary records serve as prompts for reflection on how vanished hopes, relationships, and urban traces persist as phantoms within the living city.

LES CIMETIÈRES PARISIENS

Les cimetières.—La poésie et les réalités de la mort.—Le Père-Lachaise.—Montparnasse.—Les grands hommes.—Le quartier des riches.—Le coin des pauvres.—Des noms! des noms!—Le secret de la mort et le mot de la vie.

I

Tous plus ou moins, nous autres romanciers, nous avons un jour cherché et voulu montrer comment on vit à Paris. Là cependant n'est pas le drame. La question suprême, la question poignante est celle-ci: A Paris, comment meurt-on?

Le grand secret de toute misère est dans la réponse. La maladie, le suicide, le crime, la faim, le vice, et jusqu'au dévouement parlent, et viennent dire: «Voilà comment on meurt!» La mansarde calfeutrée pour l'asphyxie, la rue où le sang coule, l'hôpital où les râles et les agonies fraternisent, les coins cachés où le dénuement, cette autre épidémie, frappe sans pitié, l'éternelle rivière, l'éternelle pauvreté, témoignent dans ce procès funèbre. Quel livre cruel, sombre, poignant, ironique, si jamais on l'écrit: La mort à Paris! L'avenir qui le lira sera effrayé, n'en doutez pas, et se révoltera devant ce mélange atroce de comique qu'il rencontrera dans nos cérémonies suprêmes. Ah! philanthropes qui travaillez pour les vivants, que de fois vous oubliez les morts!

Don José de Larra, le satirique espagnol qui, las de protester contre l'injustice, se tira un jour un coup de pistolet au coeur, a écrit que la seule vie de la société moderne est au cimetière, ou plutôt que les cimetières véritables ce sont les grandes villes où roulent, haletants, pressés, les passants, ces flots humains. Pourquoi pas? Oui, si les villes sont mortes, les cimetières sont vivants. Les souvenirs y demeurent. C'est un monde aussi, celui-là; vaste, innombrable et (mais je ne veux point rire) c'est, hélas! le seul véritable tout Paris. Il est même si grand, qu'il finira par dévorer l'autre. On a beau le chasser, lutter contre lui, il nous combat de ses émanations et de ses atomes, et triomphera en fin de compte si l'on ne remplace un jour l'inhumation par la crémation. La mort à Paris avait pris d'abord les environs des églises et conquis jusqu'à l'intérieur, jusqu'aux caveaux qu'elle transformait en charniers. Cette putréfaction emprisonnée dans les murailles de la cité y semait la peste et la fade odeur des cadavres. A Londres encore, auprès de Westminster, on marche sur les pierres tombales[14]. Les cimetières intérieurs furent abolis sous Louis XVI, la mort rejetée bien loin, et cadenassée dans des lieux d'inhumation si mal entretenus d'abord, qu'ils faisaient dire à Bernardin de Saint-Pierre: «L'ami ne peut plus reconnaître les cendres de son ami dans ces voiries humaines.» Ces lignes étaient écrites avant 1789.

[Note 14: On peut voir un de ces cimetières près de l'ancienne abbaye de Montmartre, un cimetière fermé, plein d'herbe et d'oubli, caché par les arbustes et les ronces, inconnu, oublié.]

Les cimetières bientôt se changèrent en jardins; on opposa les parfums des fleurs aux senteurs des corps en dissolution.

Le 21 prairial an XII on arrêta que les inhumations ne pourraient être faites que dans des terrains éloignés d'au moins 35 mètres de l'enceinte des villes, et le cimetière du Père-Lachaise, l'aîné des cimetières parisiens, fut établi en 1804. Le Père-Lachaise ou Mont-Louis c'était loin, c'était la province au temps du premier empire; aujourd'hui Paris a dévoré le cimetière, l'a englobé, et le jardin des morts est bien près de ressembler au vieux cimetière des Innocents. Mais les cimetières parisiens ont fini leur temps. Les morts seront bientôt transportés près de Pontoise, sur les terrains de Méry-sur-Oise et de Saint-Ouen-l'Aumône. Paris a peur et vomit ses dépouilles sur la banlieue. Les pauvres morts, aller si loin! Des enterrements à la vapeur! Il le faut bien; nos Campi-Santi regorgent. Le Père-Lachaise descend jusqu'à l'ancien boulevard extérieur et déborderait sur la voie sans la muraille qui l'arrête; les tombeaux forment comme une lisière au chemin de ronde et, de là, les passants peuvent lire les noms (entre tous celui de Deburau en grosses lettres) et déchiffrer les inscriptions tumulaires.

Pauvretés attristantes, ces productions de poëtes-marbriers!

Quelle vanité nous allons trouver dans ces inscriptions funéraires! Quelle triomphante sottise! O bêtise humaine! Des vers prétentieux, des titres inutiles, des regrets hyperboliques, douleurs gonflées de vent qu'une piqûre d'épingle réduit à néant. «Ici gît, dit une pierre, Mme***, jeune beauté que tout le monde admira.» Jeune beauté! Qu'en reste-t-il? «Mon époux, s'écrie-t-on de ce côté, attends-moi, je te rejoins!» Et la veuve de ce mausolée porte déjà le nom d'un autre. Ailleurs: «Monsieur et madame Cochet» Monsieur! Madame!

On connaît cette épitaphe célèbre:

  Très-haute, très-excellente, très-puissante
  Princesse***
  morte âgée de sept jours.

Et cette autre qui donne la note exacte de tout un état social:

Sa veuve infortunée continue son commerce. Rue Saint-Denis nº….

Comme ils comprenaient mieux que nous, les anciens, la pénétrante poésie de la mort! Avec quel charme attendri ils savaient exprimer leur douleur, l'atténuer pour ainsi dire en l'idéalisant, ou la fixer à jamais par une de ces épigrammes d'une éternelle et touchante simplicité! L'Anthologie est remplie de ces épitaphes où le génie grec, qu'on dirait froidement impassible, laisse venir une larme pure à ses yeux calmes. Rien n'est plus parfait et d'un sentiment plus délicat.

«Je suis, dit une épigramme de Parménion, le tombeau de la jeune Hélène, et comme un frère l'a précédée, je reçois de sa mère un double tribut de larmes. Des prétendants la douleur est la même; tous pleurent également celle qui n'était encore à aucun d'eux.»

Celle-ci est de Simonide:

    «La vieille Nico dépose des couronnes sur la tombe de la jeune
    Mélète; Pluton, est-ce là de la justice?»

«Ce tertre, dit une autre, c'est une tombe. Retiens donc tes boeufs, laboureur, et retire le soc, car tu remues de la cendre humaine. Sur une telle poussière, ne sème pas du blé, verse des larmes.»

Quelle mélancolie dans les épigrammes qui suivent:

    «Je suis mort, et je t'attends; toi aussi, à ton tour, tu en
    attendras un autre!»

    «Après avoir peu mangé, peu bu, beaucoup souffert, me voilà
    tardivement, mais enfin me voilà au tombeau.»

N'est-ce pas l'épitaphe éternelle de tous les pauvres gens?

«L'homme était petit de taille, et l'épitaphe ne sera pas plus grande: «Théris, fils d'Aristoeos, Crétois, gît ici.» C'est bien long.»

«O terre, la mère de tous, dit Méléagre, sois légère à OEsigène, à celui qui n'était pas un fardeau pour toi.»

Depuis les Grecs le parfum s'est envolé. Nous n'avons plus cette légèreté de main, cette fraîcheur d'idées. Et pourtant nos épitaphes ont parfois, lorsqu'elles sont simples, le sentiment des inscriptions des Catacombes. Casta, dit à Rome une épitaphe de jeune chrétienne, et toute une vie est là, dans un mot. J'ai lu, au coin d'un cimetière de Paris, un nom: «Louise,» et rien de plus. Et l'épigramme, cette fois, vaut toutes celles de l'anthologie. Parfois j'ai rencontré encore des initiales et point de nom: «L. V. M. V.» C'en est assez. On regarde, on songe[15].

[Note 15: Une très-belle et très-éloquente épitaphe est celle-ci, au cimetière Montmartre: X…, Polonais mort pour la liberté italienne, au service de la France.]

Mais cette simplicité est rare, et l'orgueil humain va se nicher jusque sous le lierre des tombeaux.

II

Chaque cimetière a sa physionomie distincte, et si le Père-Lachaise représente, dirait-on, l'aristocratie, et Montparnasse la démocratie souffrante, le cimetière Montmartre est quelque chose comme un cimetière moyen et de tiers-état.

Les convois, pour y parvenir, suivent le boulevard extérieur, passent devant la Reine Blanche. C'est l'antithèse: la vue du bal où l'on s'agite sert de préface au coin de terre où l'on se repose. Des couronnes jaunes, des boutiques de marbriers, des rez-de-chaussée où l'on vend des plâtres pour tombeaux, enfants endormis, anges en prières, frisés, bouffis, que l'eau va détremper et verdir. On approche. Une avenue d'abord où stationnent les fiacres qui ont suivi la bière; et qui attendent les parents et les amis; avenue funèbre d'aspect, et peuplée de gamins pourtant, qui vont courant, criant, riant, jouant avec des paquets d'immortelles. Puis la grille, la porte d'entrée, le logis du gardien, et la longue allée qui conduit aux tombes.

Ce qu'on aperçoit tout d'abord, c'est la grande croix de pierre au centre du carrefour où viennent s'amonceler les couronnes qui ne peuvent plus se flétrir sur un tombeau, la croix à tout le monde, comme on l'appelle, hécatombe, fosse commune des souvenirs. C'est là que vont prier les pauvres; les misérables ne gardent pas longtemps leur tombe. La croix de bois qui marquait l'endroit où l'on avait couché le mort est arrachée après cinq ans, pourrie par la pluie, et va finir avec ses inscriptions effacées dans le foyer de quelque gardien. Où la retrouver jamais, la trace de celui qu'on a perdu? Cette glaise a tout pris; tout a disparu, tout est fini. Côte à côte, des générations se dissolvent ainsi, rentrent dans la matière, et, morceaux d'argile, rapportent à la masse immense leurs molécules indestructibles. Mais il faut à l'homme je ne sais quel souvenir palpable qui représente comme le fantôme de ceux qui ne sont plus. Il faut que les vivants aient avec les morts un lieu de rendez-vous où, sûrs de les rencontrer, ils conversent avec eux par delà l'infini, ils leur parlent, ils les consolent, ils les embrassent de leurs sanglots.

Chères superstitions, consolations suprêmes, qu'on retrouve presque partout, également fortes et touchantes! Nous en agissons tous plus ou moins avec nos morts comme les anciens Tonquinois avec les leurs. «Après minuit, dit un vieux géographe, lorsque la nouvelle année commençait, les Tonquinois ouvraient leurs portes toutes grandes, sans quoi ils auraient cru insulter les morts, qui, affirment-ils, retournent en ce temps-là dans les maisons.» On prépare des lits à ces visiteurs d'outre-tombe, et l'on couvre le plancher d'une belle natte de jonc. Puis on allume des flambeaux pour eux; on pousse des cris de joie, on brûle des pastilles; on interroge les chers hôtes, on leur conte ce qui est arrivé d'heureux à ceux qu'ils ont quittés. Pendant les trois jours qui suivent, on laisse sans la nettoyer la maison entière, «de peur d'élever de la poussière dans un lieu où les morts font leur séjour.»

Nous autres, nous n'attendons pas que les morts viennent à nous, nous allons à eux; leur fête est à eux seuls. Plus est affirmé notre scepticisme en toutes choses, plus est profond le culte de nos morts. Ils ont leurs fleurs, leur jardin, leur parure, et l'on porte à la croix commune les souvenirs que l'on ne peut donner à la tombe effacée. Elles sont nombreuses les couronnes, elles sont pressées, entassées autour de la grande croix de pierre. Association de douleurs qui se coudoient, promiscuité de regrets et de larmes, autel immense où tour à tour les souffrants et les humbles viennent déposer une offrande à cette fédération de la mort.

La plus belle des tombes, la plus simple et la plus poignante, est à gauche, à l'entrée du cimetière Montmartre: une statue de bronze couchée sur un tombeau de pierre. Ici dorment les deux Cavaignac et leur soeur; et, sur ce monument, on peut lire encore: «A la mémoire de J.-B. Cavaignac, député à la Convention, mort en exil à Bruxelles, le 24 mars 1829 à l'âge de 68 ans. Ceux qui sont fatigués se reposent.»

Rude a sculpté de sa main d'artiste la maigre et saisissante figure de Godefroy Cavaignac. Il est couché, de son long étendu dans le linceul, paupières closes et bouche muette. Il a combattu le bon combat; la journée finie, la lassitude l'a courbé, le froid glacial est venu. Le lutteur sommeille. Le roide pli du suaire dessine, en se collant à lui, ce corps miné et fatigué. Les bras courageux sortent, comme prêts à s'animer, à ressaisir, avec la fièvre d'autrefois, cette plume ou cette épée, armes chéries de cette main vaillante. S'il allait se lever! Si cette apparition se dressait soudain!… Il dort. Les cheveux, mouillés par la sueur dernière, baisent ce front d'un modelé puissant, intelligent et fier; la mort a scellé les lèvres, les joues sont caves, les orbites creuses, la barbe court sur le menton osseux, le cou sinueux est immobile; elle ne respire plus, cette poitrine nue: le soldat est tombé au champ d'honneur. Dans les creux formés par les replis du vêtement de bronze, l'eau du ciel maintenant demeure et les libres oiseaux viennent y boire, joyeux, chantant et battant des ailes.

On a entamé, pour pratiquer les allées de ce cimetière, des buttes crayeuses recouvertes d'herbes qui, en plus d'un endroit, existent encore. Certaines tombes sont ainsi au ras du chemin, d'autres au haut de petites collines, et celles-ci, isolées d'ordinaire, entourées d'arbres. Partout le gothique domine, ce gothique d'occasion, sans caractère et sans poésie: la petite chapelle, droite et grêle, avec clochetons vulgaires, et porte grillée par où les dorures de l'autel, les vases de porcelaine peinte, les ex voto s'aperçoivent. La tombe de Ruggieri, artificier du roi, est à l'entrée de la grande allée, bordée de monuments, qui conduit au cimetière annexe relié à l'ancien par une voûte. Le cimetière juif se dresse à droite, sur la hauteur. Une statue en marbre d'Halévy y domine bourgeoisement les autres tombeaux.

La statuaire moderne est fort empêchée avec nos vêtements. Toute poésie semble fuir devant le paletot sac, et le ciseau le plus hardi devient rebelle à sculpter les plis ridicules du pantalon. Que je préfère pourtant ce monument élevé au maître à cette façon de tabernacle bâti tout à côté par un financier épris de dorures! Là, tout est peint, rouge et bleu: les teintes plates des fresques de Pompéi sont mariées aux fonds d'or des tableaux byzantins. La lampe à sept branches, éclatante, étincelante sous le soleil, rayonne devant le péristyle. Tant de luxe pour une tombe! Dort-on mieux sous les tentures de velours que sous le baldaquin de serge?

Dix pas plus loin, la statuette de Millet, élevant au-dessus de sa jeune tête son bras onduleux comme un cou de cygne, jette éternellement ses fleurs de marbre sur la pierre de Henry Mürger. Mürger! un nom qui semble attendri; nom de bohême battu par le vent, souffleté par la déveine, mais illuminé d'un rayon d'amour. Homme, il valut mieux que sa vie; artiste, il valut mieux que son oeuvre. La sympathie de tous lui a fait crédit de ce qu'il n'a pas donné, et l'oubli n'est pas venu encore; peut-être ne viendra-t-il jamais. Mimi, Musette, Francine, filles d'Ève et filles du rêve, chantent encore et passent toutes souriantes dans les mémoires. Pauvre poëte que sa poésie a tué! Il a vécu du mensonge et il en est mort. Mort, las de la bohême, de l'amour frelaté, du triste pain béni de la gaieté quand même!… Un rosier fleurit sur sa tombe, et une main inconnue renouvelle presque tous les jours un petit bouquet de violettes qui sourit là, tout parfumé, sur la pierre grise…

Ce cimetière Montmartre est, je le répète, comme le quartier bourgeois du Paris funéraire. Point de monuments superbes, mais une façon de confortable général et de bien-être dans le repos; la fosse commune est immense d'ailleurs, là comme partout. Plusieurs fois agrandi, Montmartre a fini par escalader, pour ainsi dire, ses murailles. Il a sa lugubre succursale entre Saint-Denis et Paris, au bord du railway, et les morts peuvent s'habituer à l'appel futur de la trompette de Jéricho, et patienter, en écoutant les sifflets quotidiens de la locomotive.

Les hôtes de Montmartre sont illustres: Greuze, Legouvé, Charles Fourier, Armand Marrast. On s'arrête devant ces noms, on rêve, et la tête est pleine de pensées lorsqu'on s'éloigne.

Madame Paul Delaroche, Emilia Manin sont aussi là, sans compter de plus humbles, des morts plus ignorés, martyrs inconnus, héros oubliés, guéris de leurs souffrances, et comme relevés des postes d'honneur ou d'abnégation que la destinée leur avait confiés. Qui de nous n'a pas quelque ami parmi ceux-là? Qui n'a pas fait, tête nue, l'oeil à terre, dans la boue jaune, le chemin de la fosse ouverte? Le trou profond attendait; on y descendait celui qui avait été votre confident ou votre conseiller, qui emportait quelque chose de vous, laissant quelque chose de lui.

Un peu de terre, un peu de sable, de l'eau jetée par gouttelettes, une prière rapidement marmottée, et c'était tout. Vous souvenez-vous comme on revient sombre, las, le coeur vide? On ne le reverra plus, on ne l'entendra plus; il est parti! Et pendant bien des jours, dans le rapide mouvement de ce vaste Paris, dans le bruit et la poussière, on revoyait, semblable à l'oméga de tout cet alphabet de passions, d'appétits, d'espérances ou de désirs, le trou muet là-bas, dans un coin du grand cimetière.

III

Le cimetière Montmartre s'était appelé d'abord le Champ du repos. Le cimetière de l'Est ou du Père-Lachaise se nomma aussi le cimetière de Mont-Louis. Ce terrain, habité aujourd'hui par les morts, appartenait jadis à l'évêque de Paris qui le vendit à un certain Regnauld, lequel le céda à Sa Majesté Louis XIV. Le roi des dragonnades en fit cadeau à son confesseur, le père Lachaise, qui débaptisa le Champ de l'Évêque et l'appela fièrement Mont-Louis. Ce père Lachaise était courtisan.

A la mort du jésuite, la villa qu'il s'était fait construire fut achetée par la maison de Bourbon-Conti. Le prince Louis de Conti y mit les ouvriers, transforma les jardins, bâtit, planta, donna des fêtes.

En 1804, le parc devenait cimetière. Adieu les gais souvenirs! Le Campo-Santo, d'ailleurs, fut bientôt—comment dire?—à la mode. Misère! Car il faut que vous sachiez que le sépulcre a son bon ou son mauvais ton. Les gens du bel air ne voulurent plus dormir que là. «Le bel endroit pour être mort!» Notez que le Père-Lachaise, qu'on va fermer, est demeuré depuis soixante ans le cimetière de la fashion.

Sous la Restauration, M. de Chabrol, préfet de la Seine, demanda à Lafont d'Aussonne (qui connaît Lafont d'Aussonne aujourd'hui?) une inscription pour le portique du cimetière.

Je la retrouve citée dans la Revue anecdotique:

  O vous que la pitié, le devoir ou l'amour
  Conduit en ce vaste séjour
  Et de la mort et du silence,
  Oubliez un instant vos projets, vos travaux;
  Songez à vos plaisirs suivis de tant de maux,
  Et sachez, deux jours à l'avance,
  Vous choisir une place entre tous ces tombeaux
  Creusés à si peu de distance.

Piètre poésie que remplacent aujourd'hui deux versets latins.

La grille ouverte, le cimetière commence.

La foule monte, toujours nombreuse, presque gaie, tant elle est pressée, la petite colline où les cyprès, à côté des tombes, s'inclinent sous le vent avec des balancements doux. Les veuves en noir, les orphelins, des enfants au recueillement inconscient, de pauvres vieux courbés sous la douleur coudoient les gens qui viennent là «pour voir,» les indifférents, les visiteurs ou les fillettes du faubourg qui, tête nue, assises sur les bancs, prennent le frais ou se reposent.

Les premières tombes célèbres, à gauche, sont celles de Visconti, représenté endormi dans son habit d'Institut, de la famille Dantan et d'Alfred de Musset. Le petit saule du poëte croît, pousse timidement.

  Mes chers amis quand je mourrai,
  Plantez un saule au cimetière;
  J'aime son feuillage éploré…

Un étranger a répondu à ce dernier voeu du maigre Rolla.

Dans Westminster, tombeau des rois, l'Angleterre a fait une part aux grands hommes, et là, côte à côte, dorment les plus grands par le génie et les plus puissants par la force, ceux qu'a touchés du doigt l'inspiration et ceux que le hasard a fait naître sur un trône. Au Père-Lachaise comme à Westminster, les poëtes ont leur coin, poetes's corner. Casimir Delavigne, Balzac, Nodier, Souvestre, ont été couchés comme du même coup au sommet de la colline. Ils fraternisent dans la mort. Le buste solide et superbe de Balzac, par David (d'Angers), regarde en riant à la Tourangeaise le mince et fin visage de Nodier, qui lui rend un sourire franc-comtois. L'image d'Émile Souvestre est rêveuse et sérieuse. Une muse pleure sur le mausolée de Delavigne. Le lierre couvre ces tombeaux, couronne le front de Balzac, serpente autour du livre de bronze où l'on peut lire ce titre fulgurant: Comédie humaine. La tombe de Charles Nodier a des fleurs toujours; elle est aimée, visitée. On sent une âme vivante, un éternel et pieux amour autour de ce marbre. Tout près de là dort Bory de Saint-Vincent, sous un mausolée fait de colonnes grecques, de frises antiques, de sculptures arrachées par lui à l'oubli, tombées de quelque temple qui s'écroule. Il a dû les contempler souvent, déchiffrer ces inscriptions, interroger ces miettes du passé. La tombe est belle comme toutes celles que les morts se sont construites eux-mêmes.

Étrange hasard! C'est là, à cet endroit même où il est étendu, que Balzac un jour a placé son Rastignac regardant «Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières». Sans doute, comme son héros, Balzac, plus d'une fois les yeux attachés avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, «là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer», a dû, semblable à Rastignac, lancer lui aussi sur «cette ruche bourdonnante un regard qui, par avance semblait en pomper le miel»; sans doute, posté sur ce tertre, rêvant, cherchant, espérant, prêt à la lutte, il a dû s'écrier avec l'accent des coureurs de grandes aventures: A nous deux maintenant! C'est là qu'il allait songer, et c'est là qu'il devait être enterré. De cette hauteur la vue est sinistrement belle.

Les pieds dans la boue, dans cette terre brune où les vieilles couronnes, maculées, molles et sales, semblent se dissoudre, les yeux sur le ciel, sur la ville immense, on regarde presque effaré. Au premier plan la ville morte; à l'horizon la ville qui va mourir: la pétrification contemplant la fièvre. Des arbres de couleur foncée, aux balancements fatigués, çà et là aux jours de printemps, quelque bourgeon jaune et frais dans les feuillages sombres, à travers les verdures noires, les ternes blancheurs de la pierre, un amphithéâtre de croix. Puis, plus loin, là-bas, et comme perdus dans la fumée, dans une façon de brume lumineuse, des maisons, des toits, des dômes, des clochers, un entassement dans une buée. Le Panthéon, Notre-Dame, les deux aiguilles des colonnes triomphales qui racontent, l'une la gloire d'un homme, et l'autre la gloire d'un peuple; l'arc de l'Étoile, et aux derniers plans la silhouette d'un fort, le Mont-Valérien, sur le ciel gris. Point de bruit, aucun murmure, mais une agitation qu'on devine, un grondement dont on sent intérieurement l'écho. Que d'espoirs, que de rêves, que d'efforts, que de dévouements, que de trahisons, que d'héroïsmes, que de lâchetés dans ces tas de pierres qui pensent! On demeurerait là des heures entières, immobile comme devant la mer. Soudain, le soleil crève quelque nuage, fond sur Paris, le crible de rayons, fait jaillir mille étincelles, va chercher pour les brunir comme avec l'agate tous les ors de Paris, sertit dans une manière d'apothéose les cuivres, les saillies, les flèches dorées des églises, les nervures des monuments, et le génie de la colonne de Juillet. Tout flamboie et s'éclaire dans une réverbération éblouissante. Le splendide panorama de Rome vu des hauteurs du Vatican ne vaut certes pas celui-là.

On marcherait longtemps au hasard dans ce champ immense, peuplé de morts illustres dont le nom jaillit pour ainsi dire du fond des allées: Girodet, Gros, Denon, Bernardin de Saint-Pierre, Élisa Mercoeur, Benjamin Constant, Cuvier, Talma, Grétry. Je cite au hasard et de souvenir. Seuls ces tombeaux, souvent modestes, nous arrêtent.

Que nous importent, au contraire, les monuments superbes, ces colonnes immenses, ces temples gigantesques! Presque toujours devant ces orgueilleuses tombes on passe en murmurant: Un si grand monument pour un si petit mort! Il n'y a de magnétisme vraiment que dans les tombes fermées, muettes, sans nom, enveloppées de lierre et d'oubli, enfouies sous les fleurs, à jamais closes, et pourtant visitées encore. Elles cachent, on le devine, quelque secret ou quelque douleur, quelque amour mystérieux, peut-être une faute, peut-être un crime. Qu'y a-t-il derrière cette porte? Qui donc est endormi sous cette pierre où l'on n'a rien écrit, et que l'herbe, complice ou dépositaire du secret, envahit et va recouvrir? Peut-être des heureux ont-ils voulu finir ainsi, dérobant à l'avenir leur bonheur passé; peut-être des souffrants ont-ils demandé que le nom auquel ils étaient rivés leur fût arraché enfin, comme on briserait une dernière chaîne!…

Ici gît… Point de nom: demandez à la terre!

Tombeaux muets, tombeaux discrets, c'est vers vous que s'en vont les blessés de la vie, ou bien encore ces fous altérés d'une liqueur tarie qu'on nomme les poëtes. Vers vous et aussi vers la fosse commune, où la douleur du moins est éloquente et serre le coeur. La fosse commune! Une forêt, un fourmillement de croix noires, droites ou penchées, renversées çà et là, s'appuyant les unes sur les autres, avec des inscriptions en lettres blanches, lavées par la pluie, effacées; de l'herbe verte au bas, des couronnes en haut, jaunes ou blanches, et qu'un vent jette à terre comme des fruits trop mûrs.

Là, remarquez-le bien, dans ce coin des pauvres, les couronnes sont plus nombreuses que partout ailleurs. Chaque mort en a beaucoup, beaucoup plus certes que celui qu'on a doté d'un mausolée de marbre. Le dimanche, les jours de fête, on lui en porte une, deux; on les accroche aux bras de la croix. Les plus généreux pour les morts, ce sont ceux à qui ces immortelles coûtent le plus cher. Les autres payent une statue ou un buste sur leurs revenus; les pauvres gens se privent d'un morceau de boeuf pour donner un pot de fleurs à leurs morts. Qu'est-ce que ces monuments soldés sur des rentes que le défunt a laissées? Les morts de la fosse commune ont coûté beaucoup aux vivants pendant la dernière maladie. Les médecins, les remèdes, c'est cher. Leurs héritages à eux, ce sont les dettes, hélas! Qu'importe, on payera tout, et les morts auront encore leur part. Point de jardiniers pour surveiller ces misérables trous recouverts de terre; si les fleurs poussent, c'est qu'on vient souvent les arroser, les renouveler. Et l'on vient de loin! On porte un pied de pensée au père, en allant à l'atelier. C'est la religion du peuple de Paris, ce culte de ceux qui sont partis. Il est sceptique, il est badault, comme disait Rabelais, mais avant tout il est respectueux pour le corbillard qui passe. Pas un front ne se découvre à Londres devant une bière qu'on emporte; à Paris, tout le monde salue: convoi de première classe, voiture des pauvres, qu'importe! C'est la grande égalité. Les morts des hôpitaux seuls, transportés sur des fourgons, ou les guillotinés qui s'en vont à Clamart escortés de gendarmes,—les criminels et les misérables,—n'ont jamais de saluts. Longtemps d'ailleurs la misère marchera de pair avec le crime.

On pourrait, dans ce cimetière du Père-Lachaise, tracer comme des zones historiques. Les contemporains tombent ensemble; ils ont comme un même tombeau. Les maréchaux de l'empire, presque tous, sont enterrés à droite dans un espace resserré: Gouvion-Saint-Cyr, Macdonald, Masséna; à côté d'eux, Lefèvre dont le monument fut élevé par la maréchale. Elle vendit ses diamants, disant:

—Lorsque j'étais jeune et pauvre, je ne portais que des fleurs; plus tard, comme je vieillissais, il m'a fallu des pierres précieuses. Aujourd'hui qu'il est mort je n'ai plus besoin de rien.

On se moqua d'ailleurs beaucoup d'elle à la Cour.

Parmi ces porteurs de sabre apparaît Beaumarchais, le manieur de plume. Une simple pierre et son nom. C'est assez. Béranger, près de là, repose dans la tombe de Manuel. Les médaillons des deux amis se regardent. Que de noms sur ce monument! Que d'inscriptions, de couronnes, de souvenirs, de louanges! Noms de gens du peuple qui n'oublient pas et n'entendent pas la casuistique de la critique, qui admirent et qui se donnent corps et âme. Allez donc leur dire à ceux-là que Béranger était un faux bonhomme! Ils l'aiment parce qu'il les aima. Au Père-Lachaise, seule, la tombe de madame Raspail est couverte de signatures aussi touffues.

Quant au monument d'Héloïse et d'Abailard, les amoureux ex-voto en sont légendaires.

On marche toujours dans la longue allée. Voici la tombe de Pezzo-di-Borgo, celle de l'amiral Bruat.—Un nom allemand: Ludwig Boerne, celui d'un républicain sincère, qui rêva—ô le poëte!—l'alliance de l'Allemagne et de la France dans la liberté. Pauvre Boerne! on l'exila pour avoir parlé de fraternité des peuples et de délivrance prochaine. Il l'avait bien mérité!

La tombe élevée un peu plus loin à Garnier-Pagès par souscription nationale est une des plus remarquables et des plus imposantes: le marbre a la forme de la tribune dont l'orateur franchit tant de fois les degrés d'un pas ferme.

N'est-ce pas là, le long de ce chemin, que j'ai lu cette touchante et simple inscription:

Ci-gît un bon ménage?

Au bout de l'allée, à l'angle d'un carrefour, voici Pradier et toutes les charmantes créations de son ciseau, sculptées sur son tombeau. Désaugiers rit à côté de lui; Cadet-Buteux, le Gaulois, cause avec l'Athénien de la rue de Bréda. Une colonne brisée près de là, et le nom de Léon Faucher. Plus loin, en montant, enfermées dans la même enceinte, deux tombes jumelles supportées par des colonnettes de pierre: Molière et La Fontaine. Une partie du génie de la France est là.

Je redescends vers le rond-point où, superbe, se dresse impérieux encore, Casimir Périer. Un nom lu en chemin: Géricault. Voici le tombeau de Monge, froid et nu comme un monument égyptien; l'oeuvre d'Étex sculptée sur la tombe de Raspail; à côté le tombeau de Gall. Un chemin remonte à droite, dominé par le colossal monument de la famille Demidoff. Là, le tombeau de Kellermann avec deux noms rayonnants: Valmy, Marengo. A deux pas de là: Famille Dosne, famille Thiers. Cela est simple et bourgeois. Duchesnois… Sieyès, qui sut vivre paisiblement, disait-il, quand on savait si bien mourir, et à côté de lui un dédaigné, Népomucène Lemercier, un vrai poëte qu'on ferait bien de relire.

Dans le cimetière Israélite, où les tas de cailloux prescrits par le rite sont placés sur les tombes juives, vous trouvez la tombe de Rachel. On la revoit tout entière; on retrouve son front bombé, ses yeux brillants, sa maigreur passionnée, en regardant ce diadème ciselé sur le fronton du monument funéraire. Un diadème… ce fut en effet une reine, et son trône est resté vide.

IV

J'aurais envie d'écrire ici cet axiome mortuaire:—Au cimetière du
Père-Lachaise on pose, au cimetière Montparnasse on repose.

Montparnasse! c'est bien là, cette fois, qu'on peut dormir. Martin Luther n'eût pas envié les morts du Père-Lachaise; mais devant les tombes de Montparnasse comme devant celles de Worms, il se fût écrié: Invideo quia quiescunt! Qu'elle est humble, cette entrée, cette porte sur le boulevard pauvre et désert! C'est, on le devine, le cimetière des misères. Point ou peu de grands noms, mais Monseigneur Tout Le Monde. A droite une cloche attend, sans cesse agitée,—excepté la nuit,—et dont chaque tintement dit une fosse ouverte et bientôt comblée, un dénouement, un convoi, une douleur, des larmes… Le gardien, son tricorne ciré sur la tête, presque toujours enveloppé de son manteau, se promène d'un air indifférent, siffle, fredonne. Il voit passer sans être ému bien des robes noires, bien des yeux rouges. Que lui font ces deuils, à lui? Il vit à côté de la mort; bien plus, il vit de la mort sans aucun tressaillement, par habitude. Tout s'use dans l'homme, tout, et surtout l'attendrissement.

Le cimetière n'est pas vaste. On pourrait apercevoir dès l'entrée, au bout de l'allée bordée d'arbres et de tombes, le mur de clôture. A droite, en se dirigeant vers le cimetière des soeurs de charité, on lit un nom sur un monument, un nom aimé: Famille Henri Martin.

Les soeurs de charité dorment côte à côte, avec leurs croix uniformes, sous des tertres entourés de bordures de buis et de fleurettes blanches. Des noms obscurs! Une seule tombe, d'ailleurs bien modeste, élevée par les pauvres et par les riches à soeur Rosalie, cette brave et sainte fille qui voua au peuple, aux souffrants, aux malheureux son existence entière. Ça et là quelque pierre, avec inscription, parmi ces croix de bois.

Les mortes qui sont là ont quitté la vie en quittant le monde, où bien longtemps après, j'entends qu'elles ont fait la route longue ou qu'elles sont tombées dès les premiers pas. Les inscriptions là-dessus sont éloquentes: Morte à soixante-dix ans, ou morte à vingt ans.

Celles qui ne peuvent supporter cette existence se courbent et disparaissent; elles se brisent, les autres résistent et se bronzent. Elles ne vivent pas d'ailleurs, elles vieillissent. Peu ou point de mortes de trente ans, de quarante ans. Jeunes filles ou vieilles femmes, ainsi s'en vont-elles. La mort choisit et se plaît à l'antithèse; elle leur demande le sourire de la vingtième année ou les rides du dernier âge.

Hégésippe Moreau, Rude, Grégoire le conventionnel, Bocage, les quatre sergents de la Rochelle sont enterrés à Montparnasse, et bien d'autres avec eux, morts frappés, eux aussi, par le couteau de la Restauration: Carbonneau, Talleron, Pleignier. Longtemps sur la tombe des sergents vint s'agenouiller une vieille femme dont les historiens des excentriques de Paris (la fidélité est aussi de l'excentricité) ont raconté l'existence. C'était une pauvre paysanne poitevine, cassée en deux, aux joues creusées par l'âge, qui se traînait sur un bâton jusqu'au tombeau de Goubin et de Bories, et leur apportait des fleurs, violettes au printemps, roses l'été, chrysanthèmes l'automne, et des immortelles pendant l'hiver. Ils la connaissaient bien, les gamins du quartier, et l'appelaient la Fée. La fée du souvenir, soit!

On dit que cette femme avait été la fiancée de l'un de ces jeunes gens, et qu'elle avait passé sa vie l'aimant et le pleurant toujours. D'autres ont prétendu qu'elle était folle. Et qui sait—par le temps qui court—l'attachement à quelque chose de noble et de sacré est peut-être bien une folie?…

Dornès aussi repose là. Dornès? Cherchez ce nom dans une biographie, vous ne l'y trouverez pas. Qu'est cela, Dornès? Un représentant mort pour son idée. Les biographes ont bien d'autres gens à faire entrer dans leurs colonnes! Pauvres fustigés de la vie, qui êtes aussi les oubliés de l'histoire, qui donc aura la gloire un jour d'être votre historien, j'allais dire (me le pardonnez-vous) votre défenseur?

Orfila, lui, possède une tombe superbe et qui d'emblée frappe la vue. On ne l'évite pas. Le monument de Drolling, élevé, je crois, par ses élèves, est plus modeste. Une pierre et un nom, voilà l'éloquence tumulaire. Mais qui s'est avisé de représenter, gravé sur je ne sais quelle hutte d'Océaniens en forme de pain de sucre, peinturlurée de rouge et de jaune, dorée, bronzée, Dumont-d'Urville montant au ciel, à travers les flammes, avec sa femme et son enfant?

Les trois personnages sont nus, absolument nus, l'amiral et madame Dumont-d'Urville. Cette vue, je ne sais pourquoi, choque singulièrement. L'artiste a voulu rappeler l'épouvantable catastrophe où périt, sur le railway de Paris à Versailles, comme un nageur qui se noierait dans un ruisseau, l'intrépide marin qui venait de faire et de refaire le tour du monde. Il fallait alors toucher à ce malheur autrement.

Quelle belle chose que le goût!

N'avez-vous souhaité jamais, pour l'éternel repos, pour le dernier sommeil, un coin désert, calme, ignoré, quelque tertre plein d'herbe, à l'angle d'un cimetière de village, des fleurs, de l'ombre, un arbre où nichent les oiseaux? Il semble que dans ces endroits enviés la mort soit plus douce et plus complète, la tombe plus fermée, l'anéantissement plus profond. Aux heures enfiévrées, troublé par ses désirs, dévoré par ses ambitions, le coeur parfois débordant d'amertume, la pensée vide—ou pleine, hélas! d'espérances déçues—lassé de tout ou tourmenté par toutes choses, l'homme mélancoliquement laisse pencher son front vers la terre, regarde fixement l'avenir, comme arrêté devant un puits insondable, et cherche alors en quel endroit il pourrait bien, comme un avare qui cacherait son trésor, enfouir ses rêves brisés, ses souvenirs rayonnants ou brumeux, tout ce qu'il porte en lui de méconnu ou d'ignoré, et il se dit alors, ambitieux de sa tombe comme il le fut de sa vie, rêvant jusqu'à la fin: Le bel endroit pour mourir! Le bel endroit pour un tombeau!

Si le duc de Gramont-Caderousse, celui que le Jockey-Club appelait notre cher duc, celui dont on disait, quand il montrait sur le boulevard ses favoris roux, son maigre profil et le camellia de sa boutonnière: Voilà la régence qui passe; si cette célébrité de steeplechase et de villes d'eaux, ce Don Juan du plaisir, cet éternel agité, a rêvé, dans ses nuits chaudes, au milieu d'un souper, au lendemain d'une folie, le calme, le repos et l'ombre, il n'a pas certes pu les demander plus complets qu'il ne les a trouvés dans une des allées de ce cimetière Montparnasse. L'allée est étroite, silencieuse, enveloppée comme d'oubli; l'herbe semble un tapis, le sable est discret sous les pas, les cyprès forment un rideau et comme un voile au-dessus des têtes; un rayon de soleil filtre parfois dans la verdure sombre, quelque passereau bat des ailes à travers les branches; pour tout horizon, des tombeaux; pour tous visiteurs, des affligés qui semblent glisser comme des ombres. On n'oserait parler, on passe. C'est la paix profonde, la paix suprême. Et le viveur est couché là. Bruyantes amantes, illustres aventures, duels fameux, folies belles ou laides, tout finit là, voilà votre épilogue! Pauvre Yorick titré, «toujours prêt, jamais las», le dernier de sa race, mort en emportant sa couronne ducale depuis longtemps échangée contre une couronne de festin. Alas! quelle antithèse, poor Yorick!

La tranchée commune, à Montparnasse, est immense, les croix sont nombreuses: une armée, un monde. Je songe que là-bas, au Père-Lachaise, dans cette glaise, parmi ces innommés, à côté de ces forçats de la misère, on a enterré Lamennais. Cette sépulture en valait une autre. Le révolté d'ailleurs avait assez largement marqué sa place dans le monde des vivants pour qu'il lui fût permis de demander au monde des morts un coin où dormir, côte à côte avec ceux qu'il avait aimés, qu'il avait défendus et pour lesquels peut-être il était tombé.

Il dort avec les pauvres celui qui a protesté en leur nom par ce cri amer, poignant, inoublié: Silence au pauvre!

Ici, à Montparnasse, dans la fosse commune, on a mis l'abbé Chatel, un excentrique, un fou, un brave homme. J'ai vu son buste de plâtre, fiché sur un piquet parmi tous ces morts, tournoyer et soupirer au vent d'hiver, et pousser comme une amère plainte….

V

Paris a d'autres cimetières encore,—ou, pour mieux dire, le Paris funéraire ne finit pas. Du pont d'Iéna, sous le velum même de l'Exposition, au fond du Trocadéro, n'apercevait-on pas le rideau noir des cyprès de Passy? P.-J. Proudhon est couché sous ces arbres. Clamart a son cimetière, près de l'amphithéâtre où l'on dissèque. On y porta Gilbert et Mirabeau. Un jour, faites-vous ouvrir la porte du cimetière de Picpus, aujourd'hui fermée. C'est là, dans ce coin ignoré de Paris, que repose Lafayette, et avec lui tous ceux qui moururent sur l'échafaud, barrière du Trône (en ce temps-là barrière Renversée). On y retrouverait peut-être les ossements d'André Chénier. Quant aux autres morts illustres, dont le sang a coulé sur la place de la Révolution, quant à Danton, à Desmoulins et à tant d'autres, demandez aux Catacombes!…

Lugubres excursions, ces promenades aux champs des morts! On en rapporte toujours pourtant comme un sentiment plus puissant et plus assuré de la liberté et de la dignité humaines. On a conversé, pour ainsi dire, avec ces aïeux qui nous ont nourris de leur pensée, qui nous ont faits plus robustes et meilleurs. Cette course dans la boue pétrie de détritus de cadavres vaut la lecture d'un livre de vie. On passe dédaigneux devant les tombes vaines; on s'arrête, attendri ou écrasé, devant les noms aimés et les grands noms. Il sort de ces tombeaux des conseils.

Ces cadavres parlent, agissent encore; ces poussières vous pénètrent, comme si leurs atomes dégageaient encore du courage et de la foi. Tel dit: Dévouement; tel crie: Sacrifice; un autre: Devoir. Et l'on comprend alors ces anciens qui faisaient de la voie des tombeaux leur lieu de promenade, l'endroit où les enfants jouaient au-dessous de l'urne cinéraire de leurs parents. On comprend tout ce qu'il y a, en vérité, de sain pour l'âme dans la fréquentation des tombes.

La parole du passé est là. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon survit. Voilà l'immortalité véritable, celle de l'exemple.

Hamlet, écrasé sous sa tâche, hésitant devant son terrible devoir, et courbé sous la loi, va demander conseil à ceux que ronge milady vermine. «Il y a là, dit-il, une belle révolution; si seulement nous avions le bon esprit d'y regarder!» Nous sommes tous, fils du doute, des Hamlets à nos heures, effrayés de notre tâche, tremblants et peureux. Regardons là, regardons droit où sont les vieux. Il y a toujours au fond d'une tombe une voix pour dire: Courage, et, lorsque les vivants se taisent, ce sont les morts qui crient: En avant!

MOREAU DE JONNÈS 1776-1870

J'avais connu et j'avais aimé ce grand vieillard que la mort vient de prendre[16]. Il s'appelait Alexandre Moreau de Jonnès. Il avait fait, vaillamment, les campagnes de la République et de l'Empire. Il était parti, joyeux, avec les volontaires de Brest, lorsque la patrie en danger appelait à elle ses enfants, et, après une vie bien remplie, demeuré fidèle à ses beaux souvenirs, il s'était enfermé avec ses livres, son papier, ses plumes, et après avoir combattu pour la France républicaine, il s'était mis à conter ses malheurs et ses gloires.

[Note 16: Mai 1870.]

Moreau de Jonnès habitait un logis assez vaste, boulevard de La Tour-Maubourg. C'est là que, pour la première fois, je l'ai vu, assis dans son fauteuil, devant sa fenêtre et sa table de travail. L'homme était grand, solide encore et superbe, la tête puissante, un nez gros, les narines frémissantes d'un Mirabeau, ridé mais point défiguré, portant toute sa barbe, l'air d'un vieux soldat de la République, des mèches de cheveux blancs sortant d'une haute calotte de velours noir un peu semblable à celle des bourgeois florentins dans les fresques de Ghirlandajo et de Botticelli.

Il avait quatre-vingt-dix ans passés, quatre-vingt-dix ans de peines et d'efforts, de luttes ardentes, de combats sous tous les ciels, de souffrances à toutes les heures. Il les portait bravement, et son oeil profond, singulièrement vivant, étonné parfois, scrutateur toujours, avait encore des flammes de jeunesse et comme des éclairs d'été. De ce grand corps vigoureux sortait une voix grave, sonore, presque caverneuse, voix d'oracle ou plutôt d'Épiménide qui, sans quitter sa grotte, suivrait de loin les agitations des humains.

Cet homme, en effet, était d'un autre temps, d'un autre âge et d'une autre trempe que nous. Il ressemblait à ces témoins qu'on laisse dans les champs aplanis pour indiquer l'ancienne élévation des terres. Il avait, avec sa majesté d'ancêtre, l'attitude superbe d'un exemple et l'ironie d'un reproche vivant. Il semblait dire à la génération présente: «Nous étions ainsi et par le débris du passé jugez maintenant de sa valeur!»

Ancien soldat, après l'épée il avait pris la plume. Ses travaux de statistique, ses études d'économie sociale l'avaient conduit à l'Institut. Mais depuis douze ans il ne se rendait plus aux séances. Depuis douze ans, enfermé dans sa chambre comme jadis dans sa cabine de marin, il demeurait avec ses travaux et ses souvenirs, attentif aux choses du dehors, applaudissant de loin à ceux des nouveaux qui jetaient leur cri, affirmaient leur foi, et comparant, quelquefois avec amertume, d'autres fois aussi avec confiance, les hommes de jadis aux hommes d'aujourd'hui.

Il fallait le voir dans sa demeure, entouré de ses tableaux et de ses livres. Quelques toiles de l'école italienne, des maîtres de l'école de Bologne, et, parmi ces Guerchin ou ces Carrache, des esquisses de la Révolution française, Danton allant à l'échafaud, des portraits, des reliques, des dessins à la manière de David ou de Topino-Lebrun, son élève.

Je l'écoutais parler avec passion, stupéfait, fiévreux, enchaîné à sa parole. Tout ce que me disait cet homme avait pour moi le fantastique et l'attrait magnétique du rêve. Sa voix, encore un coup, semblait sortir du fond des siècles. Même il avait toujours ce style coloré et puissant, cette fougue et cette grande éloquence de l'heure d'éruption du volcan. Alexandre Moreau de Jonnès parlait en 1870 comme en 1792 à la tribune des Jacobins ou des Cordeliers. Les années, les épreuves, les revers, les défaillances environnantes, les lâchetés voisines, les désertions et les déceptions ne lui avaient rien enlevé de sa foi primitive et de sa conviction toujours intacte, toujours en sa force et en sa verdeur.

Parfois, en vérité, je croyais entendre parler le vieux Lakanal ou voir, à demi enseveli dans son fauteuil, le sombre Billaud-Varennes rêvant et contant les grandes histoires écroulées.

Que de figures alors évoquées! Que de cendres remuées! Que de souvenirs rajeunis! Que d'anecdotes inconnues! Que de journées disparues dans la brume du temps et soudain, par le verbe, retrouvées avec leur soleil, leur ciel bleu, le poudroiement des volontaires en marche et le verdoiement de l'herbe aux jours charmants de prairial!

Et j'écoutais toujours.

«—J'ai vu Camille Desmoulins, une fois, me disait Moreau de Jonnès. C'était au club des Cordeliers. Marat était à la tribune. Je me rappelle encore l'impression de chaleur étouffante que je ressentis en entrant là. Lorsque Marat eut fini de parler, je ne me souviens pas pourquoi il se fit un certain tumulte. A ce moment apparut, à l'entrée de la salle, un jeune homme, l'air vif et les cheveux noirs. Une jeune femme s'appuyait sur son bras. On me dit: «Voilà Camille Desmoulins et sa femme». Il parla. Bégayant d'abord et un peu intimidé, il se remettait bien vite et, au bout de dix minutes environ, il parla fort éloquemment. On l'applaudit beaucoup: le discours était intéressant. Quant à sa femme, avec ses jolis cheveux châtains, elle était, je m'en souviens, fort gentille. Une vraie petite Parisienne!»

Rien n'était singulier comme ces récits qui ramenaient de la sorte les grandes scènes de la Révolution à l'intimité familière des tableaux de genre. En sortant des Archives et en allant vers Moreau de Jonnès, je passais des peintures de David aux croquis de Boilly.

Boilly a sa valeur. Les Mémoires sont la monnaie—bien frappée—de l'histoire.

«—La dernière fois que je vis Louis-Phi-lippe, continuait Moreau de Jonnès, il me parla de mes travaux:—Il y a longtemps que je vous connais, Monsieur, me dit-il.

»—Moi aussi, répondis-je. Depuis 1792. Je vous ai déjà vu aux Jacobins,
Sire!

»Et Louis-Philippe se mit à sourire, en saluant.»

Moreau de Jonnès a publié deux volumes de souvenirs, les Aventures de guerre au temps de la République et du Consulat. Il laisse deux volumes encore, volumes inédits, ses mémoires relatifs aux combats de l'Empire, aux luttes de la Révolution. Ce sont là livres qui resteront, mais qui ne rendent point, comme la parole même de l'homme, l'impression de vigueur, d'ardeur généreuse que donnait la conversation de ce grand vieillard.

Il meurt à quatre-vingt-treize ans, fidèle au culte de toute sa vie, à la liberté, à la patrie, à la République. Tel qu'il était parti de Brest un matin d'avril, il meurt un soir de mai, confiant dans l'avenir, ferme dans ses principes, inébranlable dans ses convictions. Tête et coeur de Breton, il avait en lui toute la solidité de cette terre granitique où poussent durement les chênes. En 1792, sous le drapeau flottant des volontaires d'Ille-et-Vilaine, il s'était mis en campagne, au son du fifre que jouait Habeneck, le futur chef d'orchestre de l'Opéra, pour le moment chef de musique du bataillon des fédérés armoricains. On n'avait pas d'argent pour acheter d'autre orchestre. Mais ce fifre criard et guilleret suffisait.—Vive la nation!

On marchait, et chaque étape était une fête. A Paris, Moreau de Jonnès porte à Tallien des lettres de recommandation. Tallien le fait incorporer dans le bataillon des Minimes. Un soir que le jeune homme (il avait seize ans) était de garde aux Tuileries, des gentilshommes, de ceux qui s'appelaient les Chevaliers du poignard, font mine de vouloir arriver jusqu'au roi gardé à vue, et de le délivrer. Le poste prend les armes. Au bout d'un moment un homme entre, carrure d'athlète, large figure, parole haute, les yeux pleins d'éclairs.

—La garde nationale, dit-il, était prête à arrêter ces gens, j'espère?

—Oui, répond Moreau, si ces gens l'avaient attaquée!

L'homme regarda Moreau de ses yeux profonds.

—La justice, dit-il, frappe les criminels et ne lutte pas avec eux!

Et il tourna le dos au fédéré, puis sortit.

—Quel est donc celui-là? demanda Moreau.

On lui répondit:

—C'est Danton.

Moreau de Jonnès était à la tête de sa section au 10 août 1792, lorsque le peuple emporta d'assaut le vieil antre de royauté, les Tuileries pleines de Suisses. Il était dans le Morbihan lorsque les chouans, révoltés plutôt contre la conscription que pour la royauté, voulaient tenir en échec le droit, ne point servir la France et résister à la Convention nationale. Il était à Toulon lorsque le futur réacteur Fréron, le chef à venir des muscadins et de la jeunesse dorée, mitraillait la ville écrasée. Il était au combat du 13 prairial, à bord du Jemmapes, dans le feu de la bataille, dans l'atmosphère rouge et chaude de la canonnade, lorsque sombra le vaisseau le Vengeur. Il était à Quiberon lorsque l'émigration fut étouffée, à une portée de canon de la flotte britannique qui laissait couler, comme le dit depuis Sheridan, l'honneur anglais par tous les pores. Il escortait, en qualité d'aide de camp, le général Hoche, et que de fois m'a-t-il dit: «Si celui-là eût vécu, Bonaparte n'eût pas régné!» Il était à Saint-Domingue, avec Leclerc, le mari de Pauline Borghèse, mari gênant que Napoléon envoyait à la fièvre jaune. Il était au Morne-aux-Couleuvres, il était partout où se dressait le danger; vie aventureuse, étonnante, romanesque, pleine de chocs, tantôt ensoleillée et joyeuse comme un frisson d'écharpe tricolore au vent de messidor, tantôt funèbre et navrée comme une journée sombre de brumaire, fière d'ailleurs et superbe, unie et vaillante comme une épée de chevalier.

Quand il se rappelait toutes ces choses, la captivité à bord des pontons, les journées d'enthousiasme de la Révolution, les lendemains de victoire, les gloires et les défaites de l'empire, les marches consternées des combattants de Montmirail devenus les brigands de la Loire, quand il évoquait ce passé, Moreau de Jonnès devait se sentir mélancolique et douter de la justice. Tant d'amertume, tant de déceptions, tant de trahisons, tant de rêves finis, tant d'espoirs aux ailes brisées!

Quels spectacles faits pour déconcerter l'âme la mieux trempée! Après 1789, 1815; après le 4 août, le 9 thermidor; après le 10 août, le 18 brumaire. Après Valmy, Waterloo. Après Cambon, Ouvrard. Après 1830, 1834. Après 1848, 1852. Après le coup de soleil du 24 février, l'assombrissement, l'atmosphère spongieuse et malsaine du 2 décembre. La République deux fois proclamée, deux fois égorgée, la liberté tant de fois proscrite, le droit tant de fois souffleté, la justice tant de fois méconnue! Il avait vu tout cela. Il avait vu la Révolution, l'empire, Talleyrand en bas de soie recevant le czar éperonné et les talons couverts de la terre de France; il avait vu Foy à la tribune, Manuel au tombeau; il avait vu juillet, il avait vu, entendu l'écho lugubre de Saint-Merry, les cris joyeux de Février, tout ce qui a été la vie, la palpitation, l'espoir, la désillusion, les révoltes et l'asservissement de la pauvre et chère patrie.

Cet homme avait vu tout cela et, en présence de tant d'efforts inutiles, de tant de sacrifices bafoués, de tant d'héroïsmes raillés, de tant de vérités escamotées ou proscrites, peut-être dans sa longue existence d'octogénaire s'était-il senti las de protester, peut-être s'était-il dit qu'après tout l'humanité tient sans doute à demeurer troupeau et que sa servitude volontaire importe peu au philosophe? Peut-être s'était-il dit que le métier d'éternel mécontent, d'honnête homme et de citoyen, est métier de dupe[17]? Peut-être avait-il perdu patience et perdu courage?

[Note 17: Écrit au lendemain du plébiscite qui devait nous amener la guerre. Que Moreau de Jonnès a bien fait de mourir avant Forbach et avant Sedan!]

Eh bien, non! il était tel en mai 1870 qu'il était en septembre 1792. Il était le même, le même toujours, l'éternel combattant du droit. Son oeil s'animait au souvenir de ces grandes journées et il apportait dans ses jugements sur les choses du jour la passion superbe qu'ils avaient eue tous, ceux de son temps, pour les choses d'autrefois. Il envoyait, une fois, à l'Avenir national, un article sur les défenseurs nouveaux de Marie-Antoinette. Le style est celui des conventionnels. Cette reine, devant lui, reste ce qu'elle est pour l'histoire, l'archiduchesse et l'Autrichienne.

Un jour, comme nous parlions des affaires d'Italie et des embarras financiers de ce peuple:

—Qu'attendent-ils donc? dit brusquement le vieillard, ils ont les biens du clergé et ils ne les prennent pas!

On se sentait avec lui dans un autre temps, on comprenait la grandeur farouche de l'époque altière et fécondante, à la fois terrible et douce. De ses lèvres tombaient des mots inconnus, oubliés. Souvent, comparant à nous ce vieillard, j'avais honte pour ceux qui vivent aujourd'hui. Lui s'inquiétait de leurs efforts, de leurs idées, de leur but, de leurs espérances.

Il avait l'air d'un aïeul qui juge—et qui aime—ses petits-fils, pourtant dégénérés.

Cet homme est mort; mort emportant un monde de faits, d'idées, de souvenirs, de science; mort de cette mort de l'homme qui peut regarder sa vie sans y trouver une faiblesse; mort avec cet amour au coeur pour la République, rêve de sa vingtième année qui fut encore l'espoir de ses quatre-vingt-dix ans.

«La vie exemplaire, a dit Goethe, c'est le songe de la jeunesse réalisé par l'âge mûr.»

Ce fut mieux que cela pour Moreau de Jonnès. Ce fut ce songe continué, poursuivi, adoré,—même après le réveil et même après la déception, même après l'âge mûr, même aux heures de vieillesse, même à l'heure de la mort.

Songe qui ne finit pas. Et, pour que le rêve devienne un jour réalité, Moreau de Jonnès en tombant, ce grand chêne celtique abattu et jamais courbé, le combattant du 10 août, le volontaire de Rennes, le soldat de Hoche, nous lègue un de ces héritages qui profitent à tous et qui se font rares: un exemple.

CHAMPIGNY

Décembre 1871.

Paris est maintenant condamné, pendant longtemps, à des anniversaires. Il va revivre de la dure existence du passé, revoir les scènes douloureuses qui datent d'une année à peine, se replonger dans ses deuils, évoquer les espoirs évanouis, contempler de nouveau les réalités amères, il va se retremper dans ses souvenirs,—et puisse-t-il y laisser tout ce qui lui reste de sa folle humeur, gouailleuse et niaise, d'autrefois!

Après le triste anniversaire du Bourget (31 octobre), voici qu'on a célébré l'anniversaire du combat de Champigny. Déjà un an passé sur ces drames! Un an cruellement rempli et qui peut compter double! Quelle année!

Lorsque dans les derniers jours de novembre 1870, un matin, Paris en s'éveillant lut sur ses murailles les proclamations belliqueuses du général Ducrot et du Gouvernement de la Défense, il sentit passer en lui une fièvre d'espoir. Toute la nuit le canon avait tonné, faisant à la grande ville comme une ceinture de feu. Lorsque le jour se leva, un jour clair, lumineux sous un ciel d'un bleu pâle, on se battait de plus d'un côté, à Montmesly, à Champigny, à Épinay. La foule anxieuse se pressait aux barrières, grimpait aux buttes de Montmartre et de là-haut regardait à l'horizon les fumées blanches de la bataille. Il faisait un froid vif qui cinglait les visages, coupait les mains, gerçait les lèvres. Lorsqu'on dépassait, en allant du côté de Vincennes, les fortifications, on rencontrait une sorte de lande nue et triste, avec des arbres coupés au ras de terre et des maisons démolies. C'était la zone militaire. Des soldats venaient ça et là, des spahis filaient au galop rapide de leurs petits chevaux arabes dont la longue queue traînait sur la terre gelée et sonore. Dans la longue rue de Vincennes, les portes étaient closes, les maisons paraissaient mornes, vides. Les bals ou les restaurants semblaient faire pénitence avec leurs enseignes ironiques et leurs volets silencieux. Dans la plaine, au delà du fort, on apercevait, fourmillante, noire et rouge, avec ses équipages, ses fourgons, ses canons et les drapeaux blancs de ses ambulances, la réserve de l'armée de Ducrot, dont les premières colonnes étaient engagées vers Champigny. Ces milliers d'hommes s'agitaient dans un horizon argenté, gris et fin. Des Kabyles, en manteaux rouges, passaient, traînant par les racines de petits arbres qu'ils venaient d'arracher.

Au loin, dans le fond, roussi par l'hiver, dans les bois, on apercevait des lueurs soudaines, des éclairs, des flocons de fumée; une crépitation incessante, une fusillade acharnée arrivait à nos oreilles. Nous avançons. Des blessés reviennent, se traînant vers Vincennes, la tête enveloppée d'un linge sanglant ou soutenant d'un bras valide une main broyée ou coupée et qui saigne. En ce moment, il était trois heures de l'après-midi. C'était le mercredi, 30 novembre. Les troupes avaient emporté Bry-sur-Marne, Champigny et, grimpant sur les hauteurs, essayaient d'enlever la position de Coeuilly et le parc de Villiers. Les Saxons, repoussés par nous, s'étaient, sous le feu de nos mitrailleuses qui les décimaient, réfugiés derrière le mur crénelé du parc et là, à l'abri, fusillaient nos soldats qui s'apprêtaient à tenter l'assaut de la muraille.

Un officier d'artillerie, que je vois encore, hochait la tête en commandant le feu de sa batterie; il se tordait la moustache et disait tout bas en préparant une brèche:—Ah! si l'on avait un peu d'infanterie!

Cet homme eut un mouvement superbe, à un moment. Les pointeurs lui demandaient sur quel endroit de Villiers il fallait diriger leurs projectiles. Il le leur indiqua lui-même.

—Là, tenez, sur cette maison, à gauche. Une fois que vous l'aurez démolie, elle vous offrira un large passage; elle donne sur une grande rue, je la connais, cette maison, c'est la mienne!

L'artillerie, que dirigeait le général Frébault, avait été d'ailleurs admirable ce jour-là. Elle décida du sort de cette journée qui fut une victoire, victoire inutile remportée sur un terrain que nous devions abandonner quatre jours après. Les mitrailleuses renouvelèrent de ce côté leurs massacres de Gravelotte. Quelques mois plus tard, un de nos amis, officier de cavalerie, s'arrêtait dans la cour du fort de Vincennes, devant une batterie de ces mitrailleuses et demandait au soldat qui les gardait s'il était content d'elles.

«Je crois bien, mon capitaine, il n'y a rien de meilleur, quand on peut s'en servir à bonne portée.

—Ah! Et il paraît qu'il y en a qui ont fait de la besogne, à Champigny?

L'artilleur sourit doucement, et posant la main sur le canon noirci de ses pièces et les caressant comme un jockey l'encolure de son cheval:

—Ce sont justement celles-là, mon capitaine. Je vous garantis qu'elles ont travaillé. On a parlé, tenez, d'un régiment de uhlans détruit ce jour-là. Je ne sais si c'est vrai, ce n'était pas de mon côté, mais voici ce que je puis vous certifier, mon capitaine. Ma batterie était postée, entre Bry et Champigny, au tournant d'une route, sur un petit mamelon et nous la dissimulions derrière un abattis d'arbres qu'on peut voir encore sur le champ de bataille. Tout à coup voilà un bataillon saxon qui débouche des bois et s'engage, au-dessous de nous et à portée des pièces, vers Champigny. Nous laissons faire, et quand les Allemands sont tout à fait placés sous le feu des mitrailleuses, nous faisons une décharge qui pouvait compter. Aussitôt, voilà le bataillon qui se couche et ils restent là, à plat ventre, sans se relever. Nous nous disions, nous: «C'est bon, nous attendrons; que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain, il faudra bien que vous vous releviez, et alors vous m'en direz des nouvelles!» Et nous demeurions là, guettant le moment, la main sur la mécanique. Ah bien oui, mon capitaine; il n'y avait pas de danger que les Saxons se relevassent! Nous les avons ramassés le lendemain, tous tués ou blessés, écrasés. Un bataillon écharpé net. Voilà le parti qu'on peut tirer des mitrailleuses.»

Récit exagéré de soldat, ou vérité stricte, toujours est-il que les hauteurs de Bry-sur-Marne étaient couvertes de cadavres allemands. On voyait, à travers les vignes, au pied des buissons, le long des routes encaissées ou des sentiers, leurs corps étendus, bossuant le sol de taches noires. Çà et là, parmi eux, quelque pantalon rouge de lignard ou quelque uniforme de zouave. Il ne reste plus là maintenant qu'un sol piétiné, où, en cherchant bien, on ramasserait à peine quelque débris méconnaissable de bidon ou quelque carton pourri de cartouche. Mais cette terre est imprégnée de sang. En remontant de Bry-sur-Marne vers Champigny, il y a, dans une ferme, à gauche, deux petits tumuli au fond d'un jardin potager. Ce double monticule n'arrêterait pas un moment le regard d'un passant. C'est pourtant là, dans un trou que j'ai vu creuser, près de la ferme, qu'on a enterré de pauvres diables foudroyés, défigurés, et des Prussiens, dont les pieds nus sortaient de leurs pantalons boueux. Je les revois encore avec leurs vêtements usés, couleur d'amadou, leurs cheveux blonds, leurs barbes rousses pleines de terre, leurs prunelles bleues et vitreuses. A côté d'eux, de ces colosses abattus, on enterra de frêles et nerveux petits Français, des enfants pour la plupart, dont les bras raidis, gelés par le froid, semblaient encore menacer l'ennemi. Il y en avait un, dix-neuf ans, presque imberbe, gras, la peau blanche et qui devait, vivant, avoir les joues roses. Pauvre enfant! son histoire était celle-ci: il s'était engagé au début du siége dans les zouaves, à cause de l'uniforme qui est joli, et puis parce qu'il fallait défendre Paris. A Châtillon, en septembre, dès le premier coup de feu, pris d'un trouble subit, il avait jeté son fusil et s'était enfui. Il était rentré dans Paris avec le flot des fuyards. A peine revenu, il se dit avec effroi, cette fois:

—Mais je suis donc un lâche?

Il se constitua prisonnier, le conseil de guerre le condamna à mort avec d'autres. Cet enfant était d'une famille parisienne dont les amis pouvaient approcher du gouvernement. Ils firent des démarches, le pauvre garçon fut sauvé et quand on lui rendit son fusil, il dit avec élan: «Cette fois, je m'en servirai!»

Tremblant à Châtillon, il fut téméraire à Champigny. Le fuyard de septembre devint en novembre un héros. Il tomba sur ce côteau sanglant avec deux balles dans la poitrine et une dans le ventre. Il s'appelait T…

Comme je regardais son cadavre, des chasseurs à pied apportaient, roulé et balloté dans une couverture de laine, le corps d'un capitaine de la ligne, visage fier, un sourire vaillant relevant sa moustache blonde. A travers sa capote dégrafée et l'ouverture de sa chemise de flanelle à carreaux, on voyait un trou rond et noir par où la vie était partie.

Un aumônier suivait le cadavre et me le montrant:

—Celui-là, me dit-il avec une satisfaction évidente, je l'ai administré moi-même!

Tous ces souvenirs confus, une date les évoque, un anniversaire les ranime. Je revois ce coucher de soleil rouge et sinistre, jetant ses derniers rayons au champ de bataille couvert de mourants, tandis que les bateaux-mouches, chargés de blessés, filent le long de la Marne, où se reflète le couchant et emportent vers Paris leurs cargaisons sanglantes.

Le surlendemain, dès l'aube, nous étions brusquement attaqués par les Prussiens qui, silencieusement, durant la première nuit de décembre, s'étaient massés dans les bois de Coeuilly et, avant le jour, se glissèrent, rampèrent comme des Mohicans jusqu'à nos avant-postes, qu'ils surprirent. Il y eut une alerte terrible dans Champigny, que nous occupions, et les mobiles, pris de panique, laissèrent massacrer les compagnies de ligne placées en grand'gardes. L'arrivée de Ducrot et de Trochu rétablit le combat. La légion du génie auxiliaire de la garde nationale coupa la route de Joinville aux bataillons qui reculaient et bientôt, l'offensive reprise, maison par maison, on réoccupa Champigny, en rejetant les Allemands dans leurs lignes.

Ce soir-là, le général Trochu, au galop de son cheval, traversait la plaine devant Joinville et rentrait au fort de Nogent, tandis que les gardes nationaux, placés en réserve dans l'île de Beauté, regagnaient Paris, chantant et rapportant de la bataille, dont ils avaient été spectateurs, quelque casque prussien. Des feux s'allumaient, çà et là, au flanc des côteaux. Les artilleurs, dans leurs grands manteaux noirs, battaient la semelle auprès de leurs pièces. Les mobiles, les troupiers se chauffaient à des brasiers faits de branchages, de troncs d'arbres, tandis qu'ils dressaient autour d'eux en manière de case, pour se garantir de la bise, des volets de fenêtres et des portes arrachées aux maisons. Cette flamme rouge éclairant ces visages fatigués, enveloppés de linges, ces groupes d'hommes présentant au feu leurs mains gelées dans leurs gants épais, ces lueurs allumées sur une ligne de plusieurs kilomètres donnaient à cette plaine immense et à ces collines qui sentaient la tuerie un aspect inoubliable, à la fois grandiose et affreux.

Et, tout en se chauffant, les soldats chantaient quelque refrain, sifflaient un air du pays, trempaient la soupe, coupaient au flanc de quelque cheval mort des tranches de viande.

La route qui va de Joinville à Bry et Champigny, et le terrain tout entier de la bataille, étaient pleins d'un mouvement sombre, d'une sorte de bruissement sourd fait de rires étouffés, de propos de bivac, de grincement de roues, de piétinement de chevaux sur la terre dure, et cette sorte d'harmonie bizarre et farouche montait et se perdait, avec la fumée des campements, dans le sifflement du vent d'hiver.

Une sorte de cohue étrange glissait au milieu de ces soldats qui venaient de combattre bravement; c'était la longue file de voitures d'ambulance, de fiacres réquisitionnés et ornés du drapeau de la convention de Genève; il y avait dans ce cortége des tapissières à l'essieu criard, épaves des anciennes fêtes des jours d'été; il y avait des voitures de magasins de nouveautés portant leur réclame en lettres d'or jusque sur cette terre sanglante; il y avait des coupés de maîtres, mis à la disposition des ambulanciers pour sauver à la fois le cheval de la réquisition et le cocher de la garde nationale. Des gens aux costumes bizarres, directeurs d'ambulances de rencontre, grossissaient le flot et, sous le prétexte de ramasser les blessés, ramassaient des légumes ou des fusils Dreyse. C'était le comique à côté du lugubre. Les fantaisistes ou les habiles de la philanthropie coudoyaient ces soldats, qu'ils n'eussent pas su soigner et qui savaient mourir.

Au rebord d'un fossé, près du coude que fait la route—pour mener vers Bry, sur la gauche, et, tout droit, vers Villiers—des soldats portaient sur des brancards des Allemands roulés dans leur capote, et qui râlaient. Je revois ces grands corps étendus, ces faces pâles, ces yeux retournés. Un caporal de la ligne, appuyé sur son chassepot, regardait un de ces mourants et (détail qui fait sourire dans ce drame lugubre) tandis qu'on entendait dans la gorge du Germain ce bruit terrible de la mort, pareil à un tuyau plein d'eau qui se vide: