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Ruines et fantômes

Chapter 24: SAINT-CLOUD
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About This Book

A collection of evocative sketches and historical vignettes that wanders through old Paris, recovering faded memories, architectural ruins, and little-known archival episodes. The pieces blend personal meditation on loss and nostalgia with investigative reconstructions drawn from documents, descriptions of streets and houses, and brief narratives that revive forgotten events. Winter evenings, letters, and fragmentary records serve as prompts for reflection on how vanished hopes, relationships, and urban traces persist as phantoms within the living city.

—A qui la faute? disait le troupier d'un air placide et bonhomme. Est-ce que nous vous en voulions? Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtés après Sedan?… Vous ne seriez pas là, parbleu!

A l'extrémité du terrain que nous avions conquis, les mobiles de Seine-et-Marne, l'arme au pied, en ordre de bataille, se tenaient encore prêts à repousser toute attaque. Non loin d'eux, dans l'ombre, invisibles dans cette nuit, les Prussiens qu'on devinait et qu'on eût pu entendre si la campagne avait été silencieuse.

Il était huit heures environ. Depuis de longues heures, nul n'avait mangé. Tout à l'heure, la fumée appétissante des marmites de la ligne m'était montée aux narines. Pour trouver un repas, n'ayant rien emporté, il me fallait rentrer à Paris et je redescendis vers Joinville, franchissant la Marne, où la lune maintenant laissant tomber comme de blafardes étincelles, lorsque, passant entre les voitures qui se pressaient à l'entrée du pont, une voix me hèle, m'appelle par mon nom, m'invite à monter dans un fiacre où se trouvaient deux ou trois personnes.

C'est un confrère, Armand Gouzien, secrétaire des ambulances de la Presse, et M. le docteur Demarquay, qui reviennent aussi du champ de bataille. Ils vont dîner, non pas à Paris, mais tout près de là, à Joinville, dans un logis abandonné dont ils ont fait comme leur quartier-général, et ils m'offrent gracieusement une part de leur table et de leurs vivres. Je me rappelle tous les petits incidents de cette soirée; ils seraient peut-être insignifiants pour tout autre que pour moi, et cependant, non, ils ont leur intérêt spécial dans l'histoire de cette grande tragédie du siége.

La maison où nous entrâmes était une de ces villas des bords de la Marne, villas joyeuses aux beaux jours de l'été avec leur population de canotiers, de petits bourgeois en gaîté, de commis et de grisettes; maintenant, désertes, froides et vides. On voyait sur les murs au papier dégradé des images oubliées, des portraits-cartes d'inconnus qui avaient pourtant vécu là. Des livres dépareillés dans une bibliothèque aux vitres brisées. Des planches du parquet arrachées par quelque franc-tireur pour faire du feu. Les volets pendaient tristement, à demi brisés, comme l'aile fracassée d'un oiseau. C'était lugubre, ce logis sans vie où nous entrions en maîtres. Le chapardage, cette invasion amie, avait passé par là.

Dans la salle où nous pénétrons, des hôtes improvisés nous attendaient déjà près du foyer où se consumait un tronc d'arbre. Un homme d'aspect jeune, le front haut, la barbe entière et blonde, portant une sorte de tunique collante où brillait la plaque d'un ordre étranger, chauffait à ce feu sombre ses bottes molles qui fumaient. On l'appelait monseigneur. C'était Mgr Bauer, aumônier en chef des ambulances de la Presse. A ses côtés, deux Anglais, correspondants de journaux, fort sympathiques à la France, causaient et riaient en attendant le repas. C'était M. Bower et son fils.

—Nous avons avec nous le père et le fils, dit quelqu'un.

—Et le Saint-Esprit, ajouta en riant M. Bower, en désignant Mgr Bauer.

On se mit à table, on attaqua résolûment les conserves alimentaires (du veau, des pois verts, choses déjà inconnues aux Parisiens!); on prit le café, et le docteur Demarquay se levant:

—Allons, messieurs, les blessés attendent!

Tandis qu'on attelait les voitures, on nous amena des prisonniers saxons, très-intimidés par les galons des ambulanciers, qu'ils prenaient pour des feld-maréchaux, et qui tournaient entre leurs doigts leur chapeau de cuir à retroussis et à panache de crin ou leur casquette de drap. L'un d'eux, avec un air ébahi, contemplait de ses yeux bleus agrandis les constellations qui s'étalaient sur la poitrine de M. Dardenne de la Grangerie et se demandait évidemment: «—Quel est ce gros général?» Celui-là de retour au pays saxon, a dû faire de beaux contes!

Cependant on allait se mettre en marche. Les brancardiers, dérangés de leur repas inachevé, maugréaient tout bas.—«Pas de réplique, dit M. Bauer, vous êtes ici des soldats, il faut obéir.» J'avoue que les frères, dont les longues soutanes tachaient la nuit, ne murmuraient point. J'avais, pour suivre la caravane des ambulanciers, échangé mon képi de garde national contre un képi d'ambulance et déposé mon sabre dans quelque coin. Je voulais voir, de nuit, ces collines pleines de morts que j'avais vues le jour. On vint nous avertir que le général Ducrot, revenu au château de Poulangis, n'avait pour son repas qu'une soupe et point de vin. Nous prenons une ou deux bouteilles de bordeaux et nous voilà en route. On traverse le pont. Le château de Poulangis est à gauche; nous entrons dans un jardin, et, au bout d'une allée assez longue, nous apercevons une sorte de pavillon devant lequel, sous la marquise, un chasseur monte sa faction.

Au bruit que nous faisons, un homme ouvre la porte extérieure et se montre sous la marquise. C'est M. de Gaston, l'officier d'ordonnance du général Ducrot.

—Vous ne pouvez pas voir le général Ducrot. Il s'est un moment jeté sur son lit, tout vêtu, et il sommeille, accablé de fatigue. Avant-hier, il avait cassé son épée dans la poitrine d'un Allemand. Aujourd'hui, il a reçu (mais ne le dites point) une contusion à la nuque, un éclat de bois qui l'a frappé. Il n'y a pas de blessure, mais le général souffre légèrement. Il faut le laisser dormir.

Comme nous nous éloignons, un prêtre s'approche de nous. Il vient d'interroger un prisonnier allemand qu'on emmène. Cet homme lui affirme que là-haut, dans les bois, les Prussiens se massent et que, depuis quelques heures, ils ont reçu des renforts considérables. Ils en recevront toute la nuit sans doute. Leur mouvement de concentration ne discontinue pas. A l'aube, le lendemain, il est probable qu'ils vont nous attaquer et s'efforcer de nous rejeter dans la Marne.

—C'est pour cela, répond tout bas un officier, qu'on a donné ordre à toutes les troupes bivaquées de multiplier les feux, afin d'en imposer à l'ennemi par le nombre.

La caravane des ambulances a demandé à M. de Gaston un trompette pour sonner la sonnerie des parlementaires. C'est, je crois, un dragon. Il galope en tête de ce cortége de frères et de brancardiers, aux côtés de M. Bauer qui manie son cheval en vrai cavalier hongrois qu'il est. Dans l'ombre, le pli de suaire du drapeau blanc à croix rouge clapote, semblable à une bannière du moyen âge. Sur la route, les trains d'équipages roulent, lancés au galop, avec un grand bruit, mais, à mesure qu'on se rapproche de Champigny, le silence se fait: ordre est donné d'éviter le moindre mouvement. L'ennemi est là, en effet, à quelques mètres. Il tient encore une partie du village, les maisons hautes. Une centaine de Saxons, réfugiés dans cette portion de Champigny, n'ont pas voulu se rendre. On parlait de faire sauter le logis. On n'a pas osé. On attendra donc le jour pour les attaquer. L'église est transformée en ambulance et aussi en morgue. On y a transporté les cadavres. Toutes les rues sont encombrées de soldats, de mobiles qui dorment, non sur, mais dans des matelas pris aux Prussiens. Ils ont crevé ces matelas pleins de paille et se sont coulés au milieu, cherchant un peu de chaleur dans cette rude nuit de décembre.

Il fait un froid noir; les oreilles gelées, les yeux pleurant, les mains gonflées, ces malheureux petits paysans dorment, éreintés, après deux jours de bataille. Dans la pénombre s'agitent confusément des espèces de fantômes; nulle lumière. Il ne faut d'aucune façon donner l'éveil à l'ennemi. Parfois, au pâle rayon d'une lueur triste qui filtre d'un nuage, on aperçoit la silhouette d'une maison, le reflet d'une baïonnette, l'ombre d'un homme.

—Comme tout prend un caractère inattendu, dit quelqu'un à mes côtés.
Artistiquement parlant, c'est superbe!

Celui qui parle ainsi est, je crois, M. Viollet-Le-Duc; il a amené là sa légion du génie auxiliaire et déjà ses hommes travaillent à créneler les maisons conquises. Les coups de pioche retentissent lentement et sourdement, étouffés avec soin. «Chut! silence! Pas si fort!» Les Prussiens, à quelques pas de là, peuvent entendre. Ils entendent à coup sûr. On se montre un angle noir, un coude que fait la rue, on se dit: «Ils sont là!» Une barricade sépare seule les avant-postes français, où nous sommes, des avant-postes allemands.

C'était saisissant, ce tableau lugubre, ces hommes travaillant avec précision, frappant, piochant; on eût dit des fossoyeurs.

—Eh bien, murmure une voix tout bas (et comme on avait ordre de parler), voilà des souvenirs tout trouvés pour des romans ou des poëmes futurs!

Je ne reconnus pas tout d'abord celui qui parlait. Il se nomma. C'était Eugène Vermesch, le futur Père Duchesne,—le père Duchesne coiffé du képi d'ambulancier et marchant à la suite de Mgr Bauer! Il l'appelait monseigneur aussi. Le bon bougre n'avait alors l'air que d'un bon garçon. Il rêvait de poëmes futurs. Des poëmes! Et pour aboutir à la hideuse prose qu'on a lue et qui vient de Londres. Ce n'est pas un des moins étranges souvenirs de cette nuit-là que cette rencontre.

Il fallait pourtant aller ramasser les cadavres, et tout d'abord, demander un armistice aux Prussiens. Le cortége se met en marche, ou plutôt Mgr Bauer se détache du groupe, suivi du porte-fanion et du trompette de dragons. Au moment où ils gravissent une petite montée qui, par une ruelle de gauche, va de la grande rue de Champigny au plateau de Villiers—c'est là que fut tué M. de Grancey, des mobiles de la Côte-d'Or—la lune, tout à l'heure voilée, se dégageait des nuages et l'on pouvait apercevoir à sa clarté le drapeau blanc croisé de sang.

—Pas de lanternes, pas de torches, avait-on dit. Les Prussiens tireraient.

Alors, dans le silence étonnant de la nuit, la sonnerie lente, sinistre, douloureuse comme un appel, retentit par quatre fois. C'était comme une plainte, et chaque note disait:—Plus de tuerie! songeons aux morts!

Les Prussiens ne répondaient point.

—Allons, allons, dit le trompette, çà ne rend pas!

Tout à coup, allongés comme des claquements de fouet, des coups de fusils répondirent, partis des lignes allemandes. On vit, comme les étincelles qui courent sur un papier brûlé, s'allumer une traînée de feu. Les balles passaient en sifflant.

—Çà pourrait trop bien prendre, dit encore le trompette dont le cheval piaffait.

Il fallut se retirer et, par la volonté des Prussiens, de malheureux blessés demeurèrent ainsi se tordant sur la terre dure, le froid bleuissant leurs membres sanglants, par cette longue et affreuse nuit d'hiver où le vent gelait nos oreilles sous le passe-montagne qui les couvrait. Pauvres gens, gémissant dans l'ombre et appelant à travers les ténèbres un secours qui n'arrivait pas!

Deux heures plus tard, cette nuit-là, tandis que, ramenant un ami, un franc-tireur, accablé de fatigue, je longeais, allant vers Paris, la Marne bleuie par la lune, j'aperçus de longues files d'hommes qui silencieusement rentraient au fort. C'était des mobiles, et le mouvement de retraite commençait déjà. Les officiers marchaient s'appuyant sur leur canne. On entendait le bruit monotone, le pékling, pékling que font les quarts de fer blanc en frappant sur le fourreau des sabres. Parfois un bout de refrain, un mot, un lazzi. Ce flot humain s'écoulait le long de l'eau. On rentrait.—Quoi! déjà? C'en était fait des héroïsmes, des sacrifices, des efforts des journées passées? Morts inutiles, braves gens tombés en vain!

Vaincus à Artenay, à quoi servaient nos stériles succès devant Paris? Nous allions retomber, à demi brisés, du haut de nos espoirs. Ducrot rentrait à Paris et le gouverneur priait les journaux d'affirmer que le général était toujours à Vincennes. Voilà pourtant les souvenirs que ramènent ces anniversaires! Une carte d'invitation, entourée d'un filet noir et marquée de la croix rouge, vous rejette soudain vers les préoccupations de l'an terrible. Après tout, ces spectres du passé font oublier les fantômes du présent. Ce temps n'est pas gai. Il y a des époques tragiques, et nous traversons une des plus sombres. La Chambre réunie achève son oeuvre. Que nous apporte-t-elle dans les plis de son manteau? La paix, le calme, l'apaisement, le soulagement après tant d'angoisses;—ou bien la continuation de cet état de malaise, beaucoup plus psychologique que réel, une succession de jours inquiets et troublés? Jamais, il faut le dire, la France ne s'est trouvée au seuil d'une année pareille à celle qui va commencer. Ce sont les six mois climatériques de son histoire qui vont s'ouvrir.

La France, pareille à Hamlet, tient à cette heure un crâne, celui de quelque nation morte, la vieille Rome ou la vieille Espagne,—et, le contemplant avec effroi se pose la question fatidique: To be or not to be!

Être ou n'être plus! Durer ou disparaître! Continuer à être la France, ou devenir comme une sorte de Pologne ou de Mexique, étouffée par un Czar ou déchirée par un Cluseret. Oui, certes, voilà le problème, ni plus ni moins. Mais est-ce que les nations meurent? Est-ce que le coeur français a cessé de battre? Non, non, mille fois non. J'en atteste ces morts de 1870, dont on célèbre la mémoire, et qui tombaient aux cris de: «Vive la France!» et cela le 2 décembre, date anniversaire de ce jour où la France parut aussi s'abîmer sous le despotisme, aux yeux du monde étonné.

Allons, espérons et luttons encore! Que faut-il à la patrie déchirée pour la tirer de cet état funèbre? Un peu de ce qui fut sa force et son génie et de ce qui sera son salut: du bon sens, de l'abnégation, de la clarté dans l'esprit et de la foi dans le coeur!

SAINT-CLOUD

Les Allemands peuvent être satisfaits: ils ont changé Saint-Cloud en monceaux de ruines. Ils ont brûlé le palais, détruit les maisons, incendié les casernes, émietté les logis où tant de gens abritaient leur repos. La belle oeuvre, et que la Providence doit bénir les soldats de Guillaume le Conquérant!

Avec quelle tristesse, après trois ans, on parcourt les rues désertes de cette petite ville, qui respirait autrefois la gaîté, cette gaîté parisienne et bonne fille du temps des grisettes et des chansons! Tout est poussière. Saint-Cloud est rasé comme autrefois Marly. Montretout n'est plus que ruines. La maison où Gounod chantait est un nid de débris. Cette petite demeure à volets verts (demeure d'un ami qui nous a oublié, et pis que cela, hélas!), cette maison de l'ancienne route impériale où nous avons tant ri autrefois, tant ébauché de rêves, d'espoirs, de beaux projets, de grandes chimères, elle n'existe plus. Elle s'est écroulée comme cette affection qui nous était chère. Peut-être la tombe de Sénancour, le rêveur, tout près de là, a-t-elle reçu quelque éclat d'obus!

Saint-Cloud, ce paradis, n'est plus qu'un cimetière. Il y a des tombes sous les grands arbres, des tertres funéraires dans le parc. Des officiers allemands dorment là de leur dernier sommeil. Des Français sont couchés en pleine terre de la patrie, vaillamment et inutilement défendue. Pauvre Saint-Cloud! Et ce palais, ce fantôme, ce squelette de palais, où les passants maintenant écrivent des mots terribles: Vengeance! Revanche! ce palais n'existe plus. Rien n'existe que le souvenir de ce que Saint-Cloud a été jadis.

Pauvre Saint-Cloud de notre jeunesse! Je ferme les yeux et je te revois, et j'entends le clairon de ta fête et le nasillement de ton mirliton.

Oh! les baraques et les tourniquets, les jeux de boule et les jeux de bague. Il y a quatre ans, cela n'était point perdu, défunt. Elle est maintenant tarie, cette gaîté en plein air; ils sont exilés les chiens de Corvi et les singes savants, les serpents boas qui négligent d'avaler leurs maîtres, et les sauvages d'humeur moins frugale, qui se nourrissent d'étoupe et de chair fraîche. Et la musique, cette musique criarde, assourdissante, épileptique, faite de chocs de cymbales et d'apoplexies de clarinettes, symphonie exécutée à tour de bras et à coups de poumons,—elle aussi est jouée, jouée pour toujours. E finita la musica! Nous ne l'entendrons plus! Et pourtant je crois l'entendre encore! Il me semble revoir ces gais tableaux, ces paysages ensoleillés!

La pelouse est verte, les arbres jaunissent à peine, dorés par l'automne qui les fera chauves bientôt; le vent est doux encore et le soleil est de la fête. Sous les arbres du parc, les enfants jouent, les parents marchent, les vieux regardent, sur les bancs. Il y a du bruit partout et de la couleur; les drapeaux palpitent, les feuilles frissonnent, les brutalités de la grosse caisse et les gaillardises du clairon des baraques voisines se heurtent parmi les branches; on entend l'appel du marchand et la fusillade des pétards, des dianes enfantines sonnées par des trompettes à deux sous, des nasillements vainqueurs de mirlitons, la crécelle du vendeur d'oublies et la pratique de Polichinelle. Et les cuivres du saltimbanque, et les coups de carabine du tir voisin, et par-dessus tout cela l'odeur graisseuse du marchand de gaufres! Cela assourdit et rajeunit; le tympan se plaint, l'odorat fait le renchéri, mais le coeur applaudit et chante. Fêtes du bon vieux temps, ô fêtes de Saint-Cloud! journées de verdure et de soleil! On se promenait pour se promener, pour prendre l'air, pour aller, pour venir, pour rire. On ouvrait tout grands les poumons et les yeux. On se grisait de tout ce bruit, de tous ces cris, de cette foule. C'était un jour entier de gaîté, du matin au soir, de midi à minuit, sous le soleil ou sous les verres de couleur. On s'en donnait pour tout un mois de voir, d'admirer, de tirer des macarons ou d'écouter les parades, de monter sur les chevaux de bois ou de descendre en courant les pelouses en pente. On dînait comme on pouvait, ici ou là, mal servi, avec des intervalles de deux heures entre chaque plat, appelant le garçon, qui fuyait comme Jean de Nivelle, et l'on riait, et l'on prenait toujours, orage ou bourrasque, la chose du bon côté.—Il pleut? Il vente? Il grêle? Bast! A la fête comme à la fête!

Il faut lire dans les livres d'un temps qui n'est plus, dans les almanachs fashionables d'il y a vingt ans, d'il y a trente ans, les splendeurs des fêtes de Saint-Cloud. Elles feraient aujourd'hui sourire de dédain les grisettes, s'il en est encore. En ce temps-là les dandys—ils s'appelaient les dandys—s'en contentaient. Ouvrez l'Almanach des Gourmands, par exemple—ce moniteur des estomacs et des palais délicats—et vous verrez qu'en 1825 les «petites maîtresses» allaient à Saint-Cloud en toute saison «manger des fritures et des matelotes qui égalent celles de la Rapée!» Les matelotes de la Rapée! Que de choses dans une ligne, et quelles révélations! Les petites maîtresses d'à présent, attablées sur quelque terrasse, une tranche de chapeau leur coupant le front et tombant sur les sourcils comme la casquette des étudiants d'Heidelberg, le visage pâle et maquillé, les lèvres peintes, préfèrent au goujon la bombe glacée ou la bouchée à la reine, et font sauter dans les acacias les bouchons comprimés de feu la veuve Clicquot.

Soyons juste, pourtant; ceci est l'exception. La fête de Saint-Cloud appartient encore au Parisien sans façon, au petit commis, à l'ouvrier en rupture de banquette, à la châtelaine des environs qui fait salon buissonnier, au flâneur, à l'observateur, au vieillard, à l'enfant… J'y ai vu, dans les rues, à la porte des traiteurs, de braves familles, des sociétés, comme on dit, qui dînaient gaîment au grand air, buvant le vin du pays et découpant le melon apporté de Paris, et comme si les personnages de Paul de Kock existaient encore. Et ces gens-là s'amusaient, je le jure. Ils ont peut-être un secret pour cela.

Ma foi, j'ai voulu faire comme eux. Je me suis planté devant ces théâtres faits de toile à peu près peinte et de planches à peu près jointes,—variantes du char de Thespis, qui valent bien les bouisbouis parisiens. Je suis badaud. C'était la grande vertu de Nodier. Il me plaît d'écouter ces plaisanteries éternelles, qui n'ont point changé depuis Tabarin, et de me donner le spectacle des petites comédies, comédies réelles j'entends, qui se jouent devant le public et que le public ne voit guère. Ils sont là, côte à côte, deux directeurs, deux rivaux. L'un promet au public la Prise de Mexico, l'autre la Vivandière sultane. La campagne d'Égypte fait concurrence à la campagne du Mexique, le soldat de Bonaparte se mesure fièrement avec le zouave de Forey. Et la foule hésite, fascinée, devant ces parades éblouissantes. Voilà des Mexicains de ce côté, barbouillés de safran, jaunes comme des citrons; de cet autre des Égyptiens, des soldats de Mourad-Bey, teints en noir, Othellos au jus de réglisse. Égyptiens et Mexicains, tous, d'ailleurs, essuieront également une défaite exemplaire. On plantera, ici et là, le même drapeau tricolore sur la poitrine de ce gaucho en chapeau de paille et sur le ventre de ce mamelouck en turban blanc. A droite et à gauche, même patriotisme et même dévouement à la France. Je le conçois, il est permis d'hésiter.

Alors, les musiques rivales se livrent à un effrayant steeple-chase de couacs. La grosse caisse gronde à se fendre, le cornet à piston hurle à se démonter, les cymbales déchirent les oreilles de la fête tout entière, et dans le bruit, dans la saturnale de notes, dans le chaos de mélodies, le boniment de droite répond au boniment de gauche: Entrrrez! La prise de Mexico! La prise du Caire! Combat au sabre, coups de fusil, coups de canon! Victoire des Français! Entrrrez, entrrrez! Et voilà comment je me suis trouvé assis sur un banc de bois et sous une lampe à schiste dans une baraque où l'on représentait la Prise de Mexico. S'il faut tout dire, ces spectacles éminemment populaires ne laissent pas de donner aux spectateurs une idée erronée de la valeur de l'armée française. On ne saurait, par exemple, se figurer bien exactement les efforts que nos soldats ont dû faire par delà l'Océan, lorsqu'on a vu une troupe de Mexicains armés de fusils absolument taillée en pièces par un soldat de la ligne, qui n'a pour se défendre que… cinq pains de munitions; je les ai comptés. Ce soldat—il a nom Fanfan, il faut tout dire—jette les pains à la tête de ses adversaires, qui s'enfuient épouvantés—et la ville de Mexico se trouve de la sorte à peu près prise. J'ai vu, dans le même ordre d'idées, à Bruxelles, un tableau représentant la Bataille de Waterloo, et où un simple lancier prussien foule aux pieds—aux pieds de son cheval—tout un bataillon de grenadiers de la garde.

On voit de plus figurer dans la Prise de Mexico un certain comte de Sézanne, «ancien porte-drapeau d'un régiment de zouaves,» et qui pointe contre ses compatriotes de France les canons mexicains. Ce gentilhomme a, comme on le suppose, le privilége de se rendre odieux à la majorité du public. Il est, au surplus, tué tout net au dernier acte, et, s'il m'en souvient bien, tué par une cantinière,—cette même cantinière qui, vous savez, sauve le drapeau. Oh! que les cantinières ont sauvé d'étendards dans nos drames militaires! Et maintenant ôtez donc de l'idée à tous les gens qui ont écouté cette oeuvre que le comte de Sézanne—je n'ai aucune raison pour prendre sa défense—n'est pas digne de la potence. Notez que la Prise de Mexico, pièce éminemment patriotique, n'est pas aussi éloignée de défunt le Nouveau Cid de M. Hugelmann qu'on pourrait le penser.

Allons, il faut quitter Saint-Cloud, la grande allée garnie de boutiques où les canotiers organisent—pour tuer le temps—des poussées dans la foule qui pourraient bien tuer les gens;—il faut quitter les lapins en loterie, les tireuses de cartes, les gondoles vénitiennes, les Avant et après dîner, voyez combien vous pesez! les joueurs de vielle, les marchands de plaisirs et les marchands de chansons! Adieu les grandes allées où les robes claires encore balaient les feuilles déjà tombées, les coins ignorés où les statues sans poignet et sans orteils semblent moisir sous la mousse, et la pièce d'eau jaillissante, et l'écume blanche en cascades, et les jets d'eau qui s'irisent, et les cygnes qui plongent en faisant onduler leur cou de serpent, ou qui jettent au vent leur duvet en battant des ailes. Adieu cette foule de jouets, de tourniquets, de sucres de pomme et d'articles de Paris! rubans bleus, faveurs roses, papier doré, paillon, clinquant. Cela brille et provoque. La toupie hollandaise ronfle, l'arbalète part: pif! paf! c'est le pistolet, c'est la carabine. On joue, on gagne, on perd. On va, on vient, on oublie: «Régalez-vous, mesdames, voilà le plaisir!» Ah! le vieux cri, comme on le désapprend. Le plaisir! «pâtisserie légère roulée en cornet» dit Bescherelle—que Littré détrône—le plaisir, là son dernier domaine, c'est la foire de Saint-Cloud. Partout ailleurs—à Vincennes, à Chantilly, au bois de Boulogne—le Roederer qui éclate, le Cordon impérial qui fulmine, le vin de Champagne l'a chassé.

«Voilà le dernier plaisir!»

C'est sans doute parce qu'on y riait trop dans ce Saint-Cloud où fleurissaient les lilas, où l'eau jaillissait des bassins avec un reflet d'arc-en-ciel; c'est parce qu'on y était heureux que les Allemands de Brandebourg, ces fils des sables tristes, en ont voulu faire un tombeau.

PARIS APRÈS LA COMMUNE

Je suppose qu'un étranger, venu chez nous, à un an de distance, se donne pour tâche de comparer ce qu'est aujourd'hui Paris à ce qu'il était, jour pour jour, l'année dernière[18]. A coup sûr il n'en pourra croire ses yeux.

[Note 18: Écrit en mai 1872. Depuis on a oublié à qui Paris et la France doivent cet ordre moral que M. Thiers a assuré pendant deux ans.]

L'an passé, à pareille époque, je me souviens de l'émotion et de l'angoisse qui me saisit lorsque, par une petite porte, dont on allait bientôt baisser le pont-levis, je pénétrai dans Paris, ma valise à la main. Il me semblait que j'entrais dans une ville inconnue. Nous étions, mes compagnons et moi, les premiers qui franchissions, sans permis spécial, les fossés des fortifications. La veille, on se battait encore. La lutte venait à peine de finir et l'atmosphère en paraissait toute chaude. Des soldats couverts encore de poussière se tenaient aux remparts, les capotes salies et l'air harassé. En face d'eux, du côté de Saint-Denis, les Prussiens avaient établi des batteries d'artillerie et des terrassements. Quand on entrait dans la ville, la première impression était celle d'un homme qui met pour la première fois le pied dans un désert. Les maisons étaient closes et les rues vides. On apercevait çà et là quelque passant qui hâtait le pas. Des trous de balles tout frais ponctuaient les murailles, et, en plus d'un endroit, des piquets de bois indiquaient la place où gisaient des cadavres.

Comme nous approchions d'une de ces fosses, un homme qui errait par là, nous dit:

—Ils sont sept là-dedans. Le dernier qu'on y a jeté, c'est le charbonnier.

Et il nous montra du doigt une boutique de marchand de coke dont les volets, déchiquetés par des coups de feu, pendaient le long de la devanture comme les ailes d'un oiseau blessé. Le charbonnier s'était retranché dans son logis et, seul, il avait combattu jusqu'au moment où la troupe, enlevant d'assaut la boutique, avait fusillé le boutiquier. J'ai revu, l'autre jour, cette bicoque. Elle est toujours vide, toujours close, et l'enseigne porte toujours le nom du mort. Un petit écriteau collé sur les volets brisés dit simplement: Boutique à louer.

C'était par le quartier de Flandre, qui précède le faubourg Saint-Martin, que nous entrions, curieusement regardés par toute cette population, qui s'étonnait de voir rentrer un étranger. Au coin d'une rue, des petites filles qui causaient s'interrompirent pour dire toutes surprises:—Tiens, un monsieur!

Un chapeau haut de forme était, paraît-il, devenu une curiosité dans ce coin de la grande ville.

Des drapeaux tricolores improvisés flottaient à toutes les fenêtres. On lisait, à l'angle des carrefours la proclamation du maréchal de MacMahon, affichée depuis le matin. Le long des boulevards extérieurs, le terrain était semé et comme couvert de croix de carton bleu qui étaient des enveloppes de cartouches déchirées. On pouvait voir et ramasser partout des balles de plomb aplaties, devenues semblables à des pruneaux secs. Pauvre Paris! Quel silence! Quel recueillement de cimetière! Des maisons effondrées attiraient et retenaient les regards. On apercevait, de loin en loin, des pompiers, noirs de suie, les vêtements sordides, qui se rafraîchissaient après une semaine de rude besogne. Ce qui navrait, c'était l'odeur étrange faite d'une double odeur d'incendie et de tuerie qui vous saisissait à la gorge. On avait peur d'avancer de crainte de rencontrer, à chaque pas, une ruine nouvelle. Toute cette ville, ces rues, ces boulevards sentaient le crime.

Du côté de la Roquette et de Belleville, les traces du combat étaient encore visibles. Un amas sans nom de fusils brisés, de tambours crevés, de vareuses déchirées, de pantalons à bandes rouges, de képis déformés, de ceinturons, de gibernes s'élevait à demi poudreux, à demi sanglant, sur la place de la mairie du onzième arrondissement, au pied de la statue de Voltaire, qui semblait ricaner de la folie furieuse des hommes. L'emplacement des barricades restait encore visible et les pavés n'étaient pas tous remis dans leur alvéole. Au coin du boulevard du Prince Eugène et de la place du Château-d'Eau, à l'endroit où avait été frappé Delescluze, des artilleurs disaient à chaque instant:

—Enlevez un pavé de la barricade!

Bien des gens du quartier enlevaient le même pavé qu'ils avaient été peut-être contraints de remuer quelques jours auparavant.

Celui qui a vu un tel tableau ne l'oubliera jamais, et pouvait alors douter que Paris redevînt un jour ce qu'il avait été naguère. Les boulevards, encombrés de réverbères broyés, de branchages coupés par les obus ou les balles, de plâtras, d'ardoises, de carreaux émiettés, ressemblaient à un camp improvisé. Les troupes bivaquaient sur ces débris. La colonne de Juillet était trouée de projectiles. On se montrait, sur le canal, les tonneaux de pétrole que les fédérés avaient essayé de pousser sous la voûte pour faire sauter ce coin de Paris. L'huile minérale miroitait sur l'eau du canal et la faisait ressembler, avec ses reflets violacés, à quelque lac bitumineux.

L'entrée de la rue de la Roquette, avec ses maisons incendiées, gardait un aspect de sépulcre. Il y avait là une large plaie béante et fumant encore. On montait vers le Père-Lachaise et, le long du chemin, tout près des prisons, des baïonnettes fichées en terre indiquaient les endroits où avaient été enfouis les corps des fusillés. Mais le spectacle vraiment épouvantable et quasi fantastique attendait le passant dans l'intérieur du cimetière. C'était là qu'avait eu lieu le dernier épisode de cette bataille de sept jours, là que les fusiliers marins, corps à corps, avaient combattu l'insurrection dans son dernier refuge. On s'était entretué sur la tombe des morts. Des tombeaux brisés par les obus laissaient apercevoir l'ombre sinistre de leurs caveaux. Des fédérés s'étaient tapis là, à la dernière heure, et ces fosses mortuaires avaient vu des duels atroces à l'arme blanche.

Sur les tombes, les monuments funéraires, apparaissaient des mains noires ou sanglantes. C'étaient les combattants qui, pour s'échapper, avait essuyé leurs doigts, noirs de poudre, à la pierre de ces tombeaux. Ces traces, ces ombres de mains répétées çà et là, produisaient un effet singulier. Sur la hauteur, tout près du tombeau de Balzac et de Souvestre, à l'endroit où le Rastignac du romancier considère Paris en lui disant: A nous deux! on retrouvait la trace de la batterie fédérée qui, au hasard, avec un redoublement de rage, avait à la fin bombardé la ville. Des débris de bouteille, des flacons de kirsch ou de rhum vidés, avec étiquettes jaunes ou rouges, traînaient dans la terre glaise pétrie par les talons des combattants, et où apparaissaient, boueux, les détritus de la lutte: baïonnettes tordues ou crosses cassées de chassepots.

Puis, quand on détournait les yeux du cimetière bouleversé, aux marbres broyés, aux tombeaux éventrés, et quand on reportait ses regards sur ce grand Paris, étendu là, aux pieds de la ville morte, on voyait, dans ce tas immense de maisons, des foyers d'incendie qui fumaient encore et lançaient au ciel leur vapeur noire. C'était, à droite, le Palais de Justice, les Tuileries, l'Hôtel de Ville, la Légion d'Honneur, la Cour des Comptes, et, à gauche, le Grenier d'abondance aux lueurs bizarres, livides, verdâtres ou pourprées. Et l'on demeurait confondu, regardant toujours cette ville, un moment menacée du sort qui a dévoré en 1872 une partie d'Yéddo, et au-dessus de laquelle le Mont-Valérien, se détachant sur l'horizon, semblait veiller comme un géant armé.

Ce qui me frappa surtout dans cette course à travers Paris ruiné, dans ce voyage parmi les décombres, ce fut, dans un coin du Père-Lachaise, un homme et un enfant accroupis et occupés à réparer les dégâts commis sur une tombe.

L'homme était un ouvrier, jeune encore et vêtu, ce jour-là, de l'habit des dimanches, très-propre. Il était pâle, l'air triste et fatigué. Il avait l'air honnête et bon. Un genou en terre, avec une petite pelle de bois comme en ont les enfants pour jouer à bâtir, cet homme égalisait doucement, soigneusement, une couche de terre encadrée d'une bordure de buis, et que, dans la lutte, les combattants avaient dû fouler aux pieds. Il mettait à accomplir cette tâche une attention absolue et touchante. On sentait que c'était pour lui une affaire et comme un devoir. Il redressait la croix de bois noir qui s'était inclinée, il remettait en ordre les rameaux de buis que la boue avait souillés ou les talons écrasés. Et, peu à peu, lorsqu'il voyait que le tombeau «reprenait tournure,» on surprenait un sourire doucement satisfait qui relevait sa moustache noire.

L'enfant maintenant s'était mis debout et ses petits bras croisés derrière le dos, il regardait travailler son père. Qu'il avait l'air sérieux et recueilli, ce bambin tout blond, tout rose, tout rouge plutôt, avec de bons yeux bleus, limpides et grands ouverts! Lui aussi paraissait pénétré de la tâche à remplir. Et moi, au bout d'un moment, après avoir considéré ce groupe silencieux du père et de l'enfant, je m'approchai doucement et je lus sur la croix, par-dessus l'épaule de l'homme: Alexandre Dichart, mort à trois ans et demi, le 30 janvier 1871.»

C'était la tombe du petit frère que venaient ainsi soigner le père et ce «grand frère» qui n'avait pas cinq ans. Tout ce que ce pauvre homme avait vu, lui, dans la lutte farouche des sept jours, tout ce qu'il avait évoqué, à travers les nuages de la fumée du combat et de l'incendie, c'était cette tombe d'enfant, ce coin de terre où reposait le premier-né et, quand on lui disait qu'on se battait là-bas, au Père-Lachaise, il songeait à cela, qu'on allait ravager la tombe du petit.

Alors, quand tout fut fini, que la guerre civile laissa échapper son dernier râle, il s'habilla, prit l'aîné par la main et monta vers la colline où reposait l'autre, réparant, tandis que Paris sortait à peine de ses ruines, la ruine, plus pénible pour lui que celle des palais, la ruine du tombeau de son enfant.

J'ai songé bien souvent à ce tableau touchant qui m'apparut, comme une idylle, au milieu des hideurs des lendemains de bataille. J'y songe encore maintenant que Paris tout entier a fait ce que faisait ce père, au dernier jour de mai 1871. Paris, en effet, a tout réparé, tout effacé et, par un prodige de vitalité particulière, le voilà qui célèbre le bout de l'an lugubre de ses deuils par des courses à Chantilly et une sorte de renaissance incroyable.

Je défie l'étranger dont je parlais tout à l'heure de reconstituer, même par le passé, le Paris effondré dont il est question plus haut. En sortant un après-midi du palais de l'Industrie où l'exposition d'horticulture complète l'exposition de l'art, et où les rouges fuchsias, les cinéraires mélancoliques, les géraniums, les pensées, les agaves semblables à des hérissons, les cactus admirables et difformes servent d'encadrement aux bronzes de Carpeaux ou aux plâtres de Falguière, le touriste descend, je suppose, vers la place de la Concorde et sauf la ville de Lille, qui demeure encore enfermée dans sa baraque de planches, et une des fontaines qui n'est pas reconstruite, il retrouve ce coin de Paris tel que jadis, plein d'équipages, de soleil et de lumière. Les balustrades brisées par les obus sont remises en état, les plaies sont fermées, les blessures effacées. Chose étrange! Encadrées par les masses de verdure où les cônes blancs des fleurs de marronniers piquent leur note printanière, les ruines des Tuileries ont, par ces beaux jours, des aspects féériques. Du fond de la voûte de verdure qui rend si charmante la terrasse des Feuillants, le pavillon dénudé, léché par la flamme, mais où l'air circule, apparaît comme une merveille. Hélas, les choses tombées ont leur poésie, et ces ruines grandioses laissent loin derrière elles celles du palais d'Heidelberg!

Les arcades du ministère des finances, ce Colysée en miniature, ont été abattues. Il ne reste du bâtiment qu'un coin de salon, dont on aperçoit encore les sculptures dorées. Le soubassement de la colonne Vendôme ressemble à un dé gigantesque sur lequel on aurait posé une énorme couronne d'immortelles. L'Hôtel de Ville est toujours découpé à jour et comme décharné, mais ce squelette a son élégance. Partout ailleurs, les ruines sont réparées et relevées. La rue Royale, ce brasier de l'an passé, rit au soleil, blanche comme la blanche Cadix, avec des maisons neuves. La Porte-Saint-Martin va renaître de ses cendres. C'est un prodige que cette résurrection, cette renaissance. Paris, cette fois, est bien redevenu Paris.

Il caracole au Bois, dans ce Bois à demi rasé, coupé, mais charmant encore. Il se promène au concert du soir, il applaudit l'Alboni, il se presse au Salon. Il vit, en un mot, et non pas d'une vie factice. Il travaille surtout et s'apaise. Je me suis donné cette satisfaction d'errer, en manière de flânerie, sur les boulevards extérieurs, quartiers perdus pour les boulevardiers d'habitude et qui gardent encore leur physionomie primitive et populaire. Tout ce petit monde, redevenu laborieux, prend l'air pur du soir, doucement s'assied sur les bancs et respire. Ou bien il se presse devant quelque loterie en plein vent, quelque débitant de poudre dentifrice, quelque vendeur de macarons. Aux pieds des buttes Montmartre, du côté de Ménilmontant, aux endroits où l'an dernier, la bataille fut la plus chaude, Paris a repris son aspect pacifique et curieux. Il y a toujours foule autour des chanteurs en plein vent, virtuoses populaires qui, le doigt râclant la guitare, jettent leurs chansons au vent du soir.

Rien de plus intéressant que d'étudier les groupes qui se forment autour de ces ténors de la rue, et c'est là qu'on se rend bien compte de ce que pense, sent, aime la foule. Deux bougies plantées dans des verrières éclairent l'étalage de chansons que débite le chanteur. Ces petits cahiers de deux, quatre ou dix sous, sont enveloppés de papiers rose ou bleu. Debout sur un tabouret, le chanteur domine la foule. Une femme en bonnet se tient à ses côtés, tendant les cahiers au public. Les amateurs, tenant le cahier à la main, suivent sur le papier la chanson qu'interprète le chanteur, et, à demi-voix, apprennent et répètent l'air que l'autre chante tout haut.

Ce sont, presque toujours, à cette heure, des chansons apaisées, attristées, célébrant l'héroïsme des petits, les souffrances de nos prisonniers, le dévouement et le malheur des soldats, qu'apprend et répète la foule. Le virtuose, d'une voix lente, achève le refrain du Français captif à Magdebourg et qui dit à l'oiseau venu de France:

Petit oiseau, retourne, quitte moi! est assez ici de malheureux sans toi

Ou encore, c'est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau du 3e zouaves, toute une série de complaintes patriotiques nées de l'amertume de la défaite et qui ne sont point sans valeur morale, si elles n'ont que bien peu de qualités littéraires. D'autres fois, la veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme les Coupures, où l'on rit du papier-monnaie, où comme dans Galurin, où un ivrogne se plaint que l'on impose les alcools; mais, en somme, le sentiment qui domine dans toutes ces productions tout à fait éphémères, mais très-caractéristiques, c'est le besoin, même inconscient d'amendement et de réforme, de «régénération»; puisque le mot est à l'ordre du jour.

Soyons sérieux, répète une chanson dont j'ai retenu ces quatre vers:

  Qu'à l'ouvrage chacun se rue
  Pour notre pays endetté;
  Plus de révolte dans la rue,
  Le travail, c'est la liberté!

Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: Soyons sérieux. Au fond, il y a dans tout ceci des symptômes qui font plaisir. Peut-être bien (chose incroyable!) que la leçon subie par la France ne sera point perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le faire espérer, mais en revanche ce qu'on aperçoit dans les faubourgs aristocratiques nous cause bien quelque doute.

Ce n'est pas qu'on chante de ce côté, mais c'est qu'on expose une quantité considérable de petits factums et de petites images qui donnent à ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes louangeuses. Ici le comte de Chambord apparaît cuirassé comme François Ier, portant sur les épaules un manteau fleurdelysé et recevant l'accolade de Jésus-Christ lui-même qui lui apporte la couronne de France. Là, ce même comte de Chambord, assis sur le trône de ses pères, donne audience à un groupe de jeunes femmes, dont l'une représente la Religion, l'autre la Foi; une troisième, la Vertu; une quatrième, la Charité; et d'autres encore, l'Alsace et la Lorraine. Dans le fond du dessin photographié à des milliers d'exemplaires, François Ier, Henri IV et Jeanne d'Arc, son étendard à la main, contemplent, en souriant, cette aimable audience royale. Ces tableaux sont partout, à tous les étalages, dans ce bienheureux faubourg.

Il y a aussi les cartes de géographie, cartes destinées à prouver que la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les provinces conquises par la monarchie y sont doucement marquées d'une teinte rose; celles qu'a perdues l'empire y figurent sous une couche de couleur noire. Quant aux conquêtes de la République et à l'unification de la patrie faite par elle, il n'en est pas question. Cette propagande royaliste multiplie également les brochures: Henri V raconté par un paysan, Henri V, père du peuple, etc., sans compter les prédictions de ce curé poitevin qui nous promet, pour dix sous, une série interminable de malheurs, lutte civile, réédification passagère de l'empire, guerre de sécession dans nos provinces du Midi; bref, un cortége de fléaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule une fin dans un ou deux ans d'ici.

Tout cela ne serait, à la vérité, que fort comique, si ce travail de termites ne finissait par ébranler l'espérance et par mettre le doute dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers légitimistes, ces emblèmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entourés d'un cadre orné de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses s'étalent chez tous les libraires et les marchands d'objets de sainteté,—les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des souverains déchus, portraits faits récemment à Londres, réapparaissent rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour attendrir les âmes sensibles au malheur.

Mais comme il faut des photographies pour tous les goûts, dans les quartiers bourgeois et même populaires, voici qu'on s'arrête maintenant devant une image nouvelle qui s'appelle le rêve de M. Thiers. Le président de la République est représenté assis, accoudé et songeant. Dans le fond du dessin apparaît une famille de braves gens, heureuse et souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guidée par la République vers un champ de blé opulent, vers cette image palpable du bonheur qui a pour nom: l'abondance. Va pour un tel rêve, et si ce n'est qu'un songe, encore sera-t-on satisfait de l'avoir bercé, un moment, et d'avoir caressé cette espérance! Mais remarquez combien la physionomie de M. Thiers, vouée si longtemps aux coups mordants du crayon et à la caricature, prend peu à peu des traits populaires. M. Thiers devient de cette façon et restera pour l'avenir une sorte de bonhomme Béranger, plus petit de taille, plus malicieux et plus narquois, mais plus résolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle son pays désarçonné[19].

[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd'hui, le chemin fait par la coalition monarchique et l'on peut, par là, mesurer l'ingratitude des partis. Mais quoi! est-il bien à jamais évanoui le rêve de M. Thiers? (24 mai 1873.)]

                         L'HÔTEL-DE-VILLE
                            (Juin 1871)

I

S'il existait un monument que la rage des pétroleurs dût épargner, c'était l'Hôtel-de-Ville, le coeur même de la cité parisienne, le monument en quelque sorte sacré où, glorieuse et tourmentée, avait défilé notre histoire.

L'Hôtel-de-Ville, en effet, n'était pas seulement une merveille artistique, une des élégances les plus pures de la Renaissance; c'était aussi une sorte de temple où revivaient, tout palpitants encore, des souvenirs, et où revenaient, en quelque sorte, des ombres. Tout le passé de la grande ville semblait être enfermé là. Toutes ses fièvres, toutes ses grandeurs, tous ses héroïsmes, toutes ses misères semblaient s'y entasser et s'y coudoyer. On eût dit que, dans ces longs couloirs, parfois l'ombre de quelque prévôt des marchands y saluait le fantôme d'un frondeur ou d'un membre de la première Commune. Chaque coin du monument avait sa légende, chaque pièce évoquait une tradition, une chronique, une date, et l'on ne sait ce qu'il faut regretter le plus, ou de ce grandiose nid à souvenirs, ou de ce chef-d'oeuvre d'un art inimitable et charmant.

Ruiné, incendié et dévasté, l'Hôtel-de-Ville reste du moins la plus superbe des ruines parisiennes. Son harmonie primitive a fait place à un pittoresque et funèbre désordre qui serre le coeur, tout en offrant aux yeux un de ces spectacles horriblement beaux que gardent de tels écroulements. La masse de l'édifice est percée à jour, léchée et rongée par la flamme. Les pavillons de droite et de gauche laissent pénétrer par les plaies béantes des fenêtres le soleil, qui éclaire en pleine lumière les monceaux de détritus, la poussière et les plâtras, et qui se joue dans les ouvertures, dans les brèches et les lézardes de l'incendie. Les lignes brisées de l'édifice semblent découpées et déchiquetées par un caprice bizarre et cruel. Les figures qui entourent le cadran d'horloge, que nous avons tant de fois vu allumé durant la nuit comme un oeil de cyclope au fronton du monument, ont été décapitées et cassées à mi-corps. Le campanile, où, pendant les soirées de bombardement, lors du dernier siége, on montait pour interroger les lueurs sinistres des batteries à l'horizon, ce campanile élégant s'est écroulé, s'est abîmé dans les flammes. Plus rien ne reste de lui! Il faut tout un travail d'imagination pour le retrouver, tel qu'il était, droit et fier, s'élançant au-dessus de la ligne correcte des toits. Maintenant, seules, les hautes cheminées se dressent avec leurs lignes sévères et tristes au-dessus du squelette du monument et de l'amoncellement des ruines.

La Commune avait fait enlever de la porte du milieu la statue de bronze d'Henri IV. Le profil déformé de la statue se dessine encore sur la muraille, découpé comme une ombre chinoise. Une plaque de marbre noir, où se déchiffrent des lettres étranges, gravées verticalement, était placée sous la statue du Béarnais. Les statues de grands hommes qui, debout dans leurs niches, formaient le long de l'Hôtel-de-Ville comme l'aréopage défunt et immortel de la cité, ont eu leur part dans la catastrophe. Déjà blessées par les balles au 22 janvier, elles sont ou tombées ou brisées à demi dans la terrible nuit de mai. Juvénal des Ursins a été coupé en deux comme par un boulet. D'autres montrent leurs bras devenus des moignons, leurs jambes broyées, leur torse criblé. Côte à côte, Pierre Lescot et Jean Goujon, ces deux ouvriers sublimes, semblent défier le sort et la barbarie, leur maillet, leurs outils d'artistique travail à la main.

C'est cependant par cette porte du milieu que, tant de fois, poussé par des courroux divers, s'est précipité le flot populaire! C'est du haut de ce perron qu'ont été tour à tour acclamés tous les gouvernements de France! Les Frondeurs, aux jours des mazarinades, ont passé par cette porte, hurlant et chantant. Les vainqueurs de la Bastille y sont entrés, apportant les trophées arrachés à la noire citadelle. Au 10 août, au 9 thermidor, la Révolution y a roulé ses vagues formidables, sa mer de vainqueurs et de vaincus. C'est là que Lamartine a parlé: «Prenez garde, disait-il le 17 mars 1848, les 18 brumaire du peuple pourraient amener les 18 brumaire du despotisme!» C'est là que Barbès, au 15 mai, est entré, croyant sauver la République. Tous les personnages qui ont contraint la renommée à garder leurs noms en ces dernières années, ont défilé sous cette voûte, et ouvert ou enfoncé cette porte pour entrer dans l'histoire.

Quelle ruine! Et si ces pierres calcinées, rougies de tons de brique ou noircies par la flamme, pouvaient parler! Ils ne comprenaient donc pas, ceux qui vouaient un tel monument à la destruction, qu'ils anéantissaient la tradition même, la pétrification superbe des idées et des espérances parisiennes? Qu'était-ce que l'Hôtel-de-Ville, sinon la maison commune, le parloir du peuple succédant au vieux parlouër aux bourgeois du moyen âge?

Jadis, au VIe siècle, le corps municipal de la cité parisienne était composé de ce qu'on nommait le «corps des négociants par eau», les nautes défenseurs. Ville de matelots, créée au début, défendue au dénoûment par des marins; sous Clovis, ces conducteurs de barques régnaient et commandaient, représentant tout le commerce. Puis le titre s'éteignit. Les mercatores aquæ, les marchands d'eau de Paris devinrent les citoyens, les bourgeois de Paris. Et leur confédération, la hanse de ces bourgeois, donna naissance à la «compagnie française» qui devait instituer l'Hôtel-de-Ville. Humble hôtel-de-ville tout d'abord, sorte de baraquement, une grande pièce où l'on délibérait sur les affaires publiques; puis on se transporta sur la place de Grève, dans cette Maison aux piliers qui resta debout même après que Domenico Boccaredo, Domenico da Cortone, eut en 1549, sous Henri II, commencé l'édification du monument que 1871 à détruit. Qui ne reconnaissait, dans ces humbles et laborieux bourgeois du moyen âge, les vrais frères de la Commune libre, la Commune qui fonde, non celle qui détruit, pacifique Commune s'occupant du travail des citoyens, du négoce des marchands, des droits de tous; et non la Commune qui combat, qui lève les armées, contraint tout homme à prendre un fusil pour la guerre civile et attente ainsi à la liberté de l'individu autant qu'au droit de l'État?

Il est bien difficile de reconstruire, même par la pensée, ce qu'était, il y a six mois, il y a trois mois, l'Hôtel-de-Ville, en parcourant ces cours encombrées de débris, en se risquant dans ces galeries écroulées et mises à jour comme les arcades d'un cloître. Dès les premiers pas, l'odeur, l'éternelle odeur de mort, de salpêtre et de plâtre vous saisit à la gorge. On aperçoit, par la grande porte, l'amas de choses écroulées que déblaient les maçons, poussant leurs brouettes sur les rails d'un petit chemin de fer spécial qu'on a construit. Ces hommes sifflent ou fredonnent en faisant l'ouvrage. Ils commencent l'oeuvre de réparation. La Commune a surtout assuré le droit au travail à deux corps de citoyens, les pompiers et les maçons.

Nous jetons un regard sur ces murs noircis par la fumée ou couverts par l'incendie d'une étrange teinte rose. Des lambeaux d'affiches au papier jauni pendent encore çà et là, ironiques: Commune de Pari, dit l'une, 19 avril 1871, 5 h. 27 soir. Guerre à exécutive. Bonnes nouvelles d'Asnières et de Montrouge. Ennemis repoussés. Et l'autre: Appel est fait aux artificiers et ouvriers spécialement attachés à la préparation des fusées percutantes des obus. A nos pieds des fragments de marbre, de sculptures, gisent à terre. Mais le sol presque tout entier est fait d'une couche de poussière et de plâtre. Une cour immense s'ouvre devant nous, vide et nue, bordée par des arcades ruinées à demi, des pans de murailles nues; c'est la cour de Louis XIV. Est-il possible? Quoi! voilà ce qui reste de ce portique supporté par les colonnes de marbre aux chapiteaux dorés, de ces médaillons en terre cuite, dignes de Luca della Robbia, qui brillaient et égayaient ce bijou architectural; voilà ce qui survit de cette frise aux inscriptions glorieuses, de cet escalier de stuc et de marbre, d'une construction élégante et qui menait à la galerie des Fêtes? Voilà ce que le désastre nous laisse de tout ce qui était le luxe et la séduction du monument municipal? Rien, absolument rien; le vide, le néant, la fumée!

C'était là qu'avaient passé les souverains et les visiteurs illustres; là que M. de Bismarck, en 1867, tandis que le roi son maître parcourait la salle de bal, entouré, regardé curieusement, c'est là que le ministre était descendu, voulant une place à part dans la curiosité ou l'inquiétude publique, et, pressé par la foule, son casque de cuirassier sous son bras gauche, causait, nu-tête et souriant, aux dames et à ceux qui l'entouraient.

L'aspect était féerique de cette cour blanche et dorée, aux jours de réceptions et de fêtes. Les hautes tiges des arbustes, les couleurs des magnolias se mariaient aux blancheurs marmoréennes des colonnettes ioniennes. Parfums et fleurs, griseries de la vue et des sens, la mélodie de la galerie arrivait à travers les plantes. Les ruissellements d'épaules blanches, des robes traînantes, les éclairs des regards et des parures se croisaient, se confondaient sur les marches de l'escalier en fer à cheval. J'y ai vu, aux heures de siége, des mobiles dormir, enveloppés dans leurs couvertures de laine, des gardes nationaux manger, à la lueur des lampes, leur repas, et des médecins faire, à cette même place où tour à tour la reine Victoria, le roi Guillaume, le czar, les empereurs avaient passé, un cours pratique de pansement à la légion de brancardiers organisée pour les champs de bataille. Quelle antithèse! cette cohue de souverains, et, au lendemain de ces rêves, ce réveil: un groupe d'hommes en blouse d'uniforme, têtes nues, écoutant un docteur qui leur explique, en leur montrant des brancards neufs et demain tachés de sang, comment on ramasse un blessé et comment on le couche sur la toile du brancard!

On a retrouvé, dans l'entassement de détritus qui couvrait la cour Louis XIV, déblayée aujourd'hui, la statue de Louis XIV, qui était debout, sous le portique, faisant pendant à une statue de François Ier! L'explosion d'un amas de cartouches avait enlevé le roi-soleil de son socle et l'avait projeté, sans lui casser un ongle, à plusieurs mètres de là, dans un amas de décombres.

Au 31 octobre, ce fut par cette cour que l'envahissement commença; les maires de Paris délibéraient dans la salle du conseil municipal qui donnait sur la cour par le petit et coquet escalier. Assis devant leurs pupitres de bois d'acajou, ils venaient de fixer la date des prochaines élections municipales, lorsque M. Mahias s'écria: «Nous ne sommes plus maîtres de la situation!» La foule entrait, en effet, se ruait sur l'escalier de marbre, pénétrait dans la salle, grimpait sur les pupitres, prenait la parole, applaudissait, sifflait, et, regardant les peintures d'Yvon qui décoraient la salle, se mettait à en lacérer une. C'était celle qui représentait Napoléon III remettant à M. Haussmann le décret d'agrandissement de la ville de Paris. Peinture médiocre comme toutes ses voisines, Clovis ou Philippe-Auguste. La foule demeura là pendant toute l'après-midi, broyant les pupitres sous ses talons, cassant le nez des bustes et emportant les lampes. La vue de cette salle, le lendemain, était pitoyable.

Cette fois, pourtant, elle avait épargné la Galerie des fêtes, la galerie superbe qui donne sur la caserne Lobau, et qui, maintenant, n'est qu'une ruine. Galerie des fêtes, quel nom pour cette chose brûlée et broyée, pour ces colonnes que la flamme a rongées, découpant les rondelles de pierres comme des ruines séculaires, quel nom pour cette grande salle vide et morne dont l'armature de fonte rouge, tordue, pendant au plafond comme une ostéologie, et dont le plancher semble prêt à s'écrouler sous les pas. Aux larges fenêtres illuminées les soirs de bal, pendent, lugubres, des débris de volets, des lambeaux brûlés de stores, pareils à des bouts de papier à demi consumés; le vent ballotte ces détritus; une blanche statue, encore debout au dehors, se détache sur le vide et semble veiller sur ces ruines; on cherche vainement dans la courbe des voûtes, trace des peintures de Lehmann. Tout est écaillé, perdu, anéanti. Quel désert! et quels lendemains aux fêtes du préfet! Le vent s'y engouffre, et les perspectives des quais apparaissent par les larges brèches. E finita, e finita la musica! Une affiche de la Commune, collée sur une colonne cannelée, semble signer tristement cette épouvantable ruine.

Épouvante, est-ce bien le sentiment qu'on éprouve? Non, le sentiment artistique est si puissant, le désastre a fait de ces choses somptueuses des choses si belles, qu'on s'arrête et qu'on admire. Les eaux-fortes de Piranési ont de ces profondeurs superbes, les premiers plans de Claude Lorrain nous ont habitués à ces arcades merveilleuses qui encadrent ces fonds blancs de ruines, ces murs consumés, ces éboulements, et, par-dessus, le ciel bleu, railleur dans la profondeur calme de son éther.

Là, dans cette partie ruinée du bâtiment, tous les points de vue sont saisissants. La vue prise de l'escalier des fêtes sur la cour des bureaux est attristée comme Ninive. Puis, si l'on se détourne, on retrouve, au contraire, des ruines en quelque sorte attirantes. De ce côté on aperçoit, se succédant l'une à l'autre, dans leur solitude, la salle des Prévôts, où l'on retrouve encore, à demi-calcinées, rongées, pareilles à des têtes de mort décomposées, les faces graves de ces vieux et honnêtes prévôts des marchands qui tinrent les destinées de Paris; puis, après cette salle, le salon des arts, où Delacroix avait signé quelques décorations, et le salon de Napoléon, dont le plafond, peint par Ingres, représentait l'Apothéose de Napoléon Ier. Tout est détruit. De lugubres fils de fer pendent comme des serpents le long de ces murailles, et les vestiges de peintures ne sont plus que des squames de peau malade. Une figure décapitée, éventrée, demeure comme un spectre contre la muraille. Près de là s'ouvre un gouffre, le plancher s'est effondré. Des pans entiers de muraille sont écroulés de ce côté. Combien de pertes irréparables! Le malheur a rapproché Ingres de Delacroix. Celui-ci avait peint le plafond du salon de la Paix. Ce chef-d'oeuvre est perdu comme l'autre.

On erre à travers ces ruines, pris d'une mélancolie qui croît à chaque pas. Des armes rouillées, des bouts de papier noirci, des fusils tordus sortent des décombres. Au bout des galeries, de grandes glaces, au tain à demi fondu, reflètent vaguement les perspectives de ces ruines, et donnent aux rares visiteurs l'aspect indécis et livide de fantômes. Pâle, d'une blancheur de marbre, Napoléon Ier, intact dans son médaillon, fait face à Mérovée, d'une galerie à l'autre, et ayant à ses côtés Hugues Capet qui regarde Charlemagne; tous quatre, de leurs grands yeux blancs sans prunelles, semblent contempler ces amas de ruines, que n'ont faites ni les Northmans, ni les Goths, ni les Avares, mais cette masse formidable, devenue affolée, les prolétaires.

Ils regardent, et l'on rêve.

Mais détachons-nous de cette partie du palais qui constituait le côté officiel, somptueux du monument, et allons vers la partie plus curieuse pour l'histoire et pour les moeurs, la partie attenante à la façade, où le Gouvernement du 4 septembre se tenait, et nous allons retrouver les souvenirs de M. Haussmann et de la Révolution française.

II

Nous redescendons vers la cour Louis XIV, et, avant d'aller plus loin, nous donnons un coup d'oeil à la salle Saint-Jean. Là sont établis maintenant les bureaux des architectes, qui travaillent à prendre les dimensions exactes des choses détruites, à refaire les plans, à reconstruire le palais municipal. On pourra facilement, mais coûteusement, restituer le monument tel qu'il fut jadis. Cette salle Saint-Jean! Que de spectacles elle a vus, que d'émotions! C'était là que tiraient au sort les conscrits parisiens. C'était là qu'on proclamait le résultat des votes aux élections! Que de souvenirs chacun de nous avait laissés là! Le Comité central, avant de siéger dans la salle de la République (salle du Trône), tint là ses premières séances, devant les draperies rouges sur le fond desquelles se détachait le buste blanc de la République. Maintenant on a entassé dans un coin des débris de candélabres, des fragments de statues, et aussi des statuettes provenant du fameux surtout de table de la Ville de Paris. Le hasard d'un tel désastre préserve ainsi mille objets différents et en rassemble les débris. Croirait-on que la note d'un restaurateur, fournisseur des membres de la Commune, a échappé à l'incendie? Sur cette note figure une fourniture de deux cents francs de raie.

L'Hôtel-de-Ville avait trois cours intérieures: à gauche, en nous plaçant en face le monument, la cour des bureaux; au centre, la cour Louis XIV; à droite, la cour du préfet. Le pavillon de droite, celui dont le prolongement s'étend parallèlement au quai, était en effet affecté aux appartements particuliers du préfet; le pavillon de gauche aux bureaux de la municipalité. Le centre du monument était tout entier occupé par la salle du Trône, devenue salle du Peuple après le 4 septembre, et par la salle des Huissiers. Chaque corps du bâtiment avait, en quelque sorte, sa vie propre et tout à fait particulière. A gauche, le va-et-vient des réclamations, des visiteurs, des solliciteurs, la foule affairée qui donnait au monument sa vraie physionomie de la maison commune. A droite, les piaffements des équipages préfectoraux, les petits appartements intimes, les salles à manger et les chambres à coucher. L'ameublement de toutes ces pièces avait cette splendeur fausse et criarde du luxe contemporain, simili-marbre et carton-pâte. On arrivait à ces appartements par de petits couloirs étroits et de petits escaliers tendus de tapis tigrés qui faisaient ressembler ce vaste logis à l'intérieur d'un navire. On se serait littéralement cru à fond de cale, et les portes des appartements s'ouvraient comme des portes de cabine. Durant la Commune, madame Assi occupait, à l'Hôtel-de-Ville, les appartements tendus de soie bleue de madame Dollfus.

Du temps du gouvernement de septembre, les séances quotidiennes se prolongeant fort avant dans la nuit, un en tout cas de viandes froides était préparé dans la première salle du bas, cette même salle où, en juin 1848, le général Négrier, apporté mourant, avait rendu le dernier soupir sur un canapé.

Au-dessus de ces appartements se trouvait le grand salon jaune, où siégeait, pendant le siége, le Gouvernement de la défense nationale. C'est là que, pendant la journée du 31 octobre, furent entourés, par les bataillons de Flourens et de Blanqui, M. Jules Favre, M. Trochu, M. Picard, etc. La commission pour l'enseignement primaire se réunissait une fois par semaine dans cette même salle. En se dirigeant vers l'aile gauche du bâtiment, du côté de la rue de Rivoli, on passait par une sorte de salle d'attente s'ouvrant sur l'escalier, qui menait au rez-de-chaussée, vers les salles à manger et les appartements privés. Puis, de là, avant de gagner le cabinet du préfet, on rencontrait, à main gauche, une petite pièce secrète, confortablement meublée d'un divan, tendue de perse blanche à bouquets jetés, et mollement capitonnée. C'était bizarre et capricieux, cela faisait songer à ce roman de Crébillon fils, le Sopha, et aux petites maisons du XVIIIe siècle. Tous les meubles de cette pièce ne sauraient être décrits. On doit en passer sous silence. Ce petit retrait parfumé, agrandi par des glaces à biseau, vrai boudoir d'Orient, était particulièrement réservé à M. Haussmann, qui y donnait des audiences tout à fait intimes. En nous le montrant, les huissiers souriaient discrètement, ou, comme on voudra, indiscrètement, car, sur ce point, les adjectifs se valent.

Le cabinet du préfet, vaste, tendu de rouge, aux meubles dorés et aux divans de soie, avec sa haute cheminée de marbre, sa grande table recouverte de damas vert, était une des pièces les plus réellement belles de l'Hôtel-de-Ville. Beaucoup de papier blanc et d'encriers. Peu de livres. Dans un corps roulant de bibliothèque, une trentaine de volumes tout au plus, livres d'administration et de droit. C'était la bibliothèque particulière du préfet. Un bibliothécaire spécial touchait des appointements pour con server ces quelques malheureux volumes. Ce n'était pas, je m'empresse de le dire, la seule bibliothèque du palais. La bibliothèque du Conseil Municipal, placée à côté de la salle du Conseil, près de la cour Louis XIV, était relativement pauvre. En revanche, la magnifique bibliothèque de la Ville, qui emplissait plusieurs salles des étages supérieurs, nous offrait des trésors inappréciables. Tout est consumé aujourd'hui, et non-seulement les livres, mais les documents, les archives, tout ce qui était l'histoire parisienne, et, en particulier, l'amas considérable de documents chauds de salpêtre, pour ainsi dire, et relatifs à 89, 92, 93. Chose à noter; c'est la Commune de 71 qui a détruit les procès-verbaux de la Commune de 93, que les historiens n'ont pas feuilletés, et qui resteront éternellement inconnus.

Dans ce cabinet du préfet, dont je parlais, plus d'une députation fut reçue: bataillons amenant les canons offerts à la défense, ou délégués se plaignant du renvoi d'un maire. Le 31 octobre, sur cette table, Flourens proclama la Commune de Paris.

Pendant de longues heures, Blanqui, Millière couvrirent de projets de décrets les feuilles volantes qui encombraient d'ordinaire la table au tapis vert. Des gardes nationaux, s'asseyant à côté d'eux, rédigeaient ou dessinaient. Tout l'attirail fut abandonné, lorsque le commandant Ibos entra à la tête de son bataillon. Quelqu'un qui eût recueilli tous les papiers épars, froissés et maculés, oubliés par les envahisseurs, eût pu composer le plus original recueil d'autographes et d'orthographes.

On sortait du cabinet du préfet pour entrer, après avoir traversé un couloir où se trouvaient placés les télégraphes, dans le salon des Huissiers. Là travaillèrent, de septembre à février, les secrétaires; là les maires, les chefs de bataillons se heurtaient, se pressaient, s'entre-croisaient; les uns réclamaient les vivres de campagne, les autres des souliers à grosses semelles, etc. C'était l'antichambre de toute personne demandant à parler à quelqu'un des membres du Gouvernement. Gustave Flourens y vint un soir, avant le 31 octobre, grave, pâle et couvert d'un long pardessus à l'américaine, la main sur la poignée de son sabre. Il voulait parler à Henri Rochefort. Rochefort était absent. Flourens demanda du papier, une plume, et écrivit textuellement ce qui suit:

«Mon cher ami,

«Le peuple veut se débarrasser des culottes de peau. Il a choisi un chef, c'est vous. Venez. Mettez-vous à notre tête et marchons. Vous ne savez pas monter à cheval peut-être, mais notre amitié vous en tiendra lieu.

«Tout à vous,

«FLOURENS.»

La porte de cette salle s'ouvrait sur la salle du Trône, ou salle du Peuple, la magnifique salle décorée par Séchan, et où les mobiles bretons, en sentinelles, regardaient, un peu ébahis, passer le flot des visiteurs, ou dormaient tout debout, en montant leur faction. Deux magnifiques cheminées en marbre, deux chefs-d'oeuvre à coup sûr, se faisaient face. Merveilles de la Renaissance. L'une avait été sculptée par Th. Bodin, l'autre par Biard, disciple de Buonarotti! Que de fois nous y avons vu quelque estafette, venant des tranchées, y sécher le bout de ses bottes couvertes de boue et de neige et qui fumaient devant la braise. C'était la vraie grande salle historique de l'Hôtel, et ses fenêtres, maintenant béantes, avaient vu bien des spectacles! A l'extrémité droite de la salle était jadis le cabinet Vert, où Robespierre, Couthon, Saint-Just se tenaient pendant la nuit du 9 thermidor. Le gendarme Méda, Merda plutôt, c'était son nom véritable, mort général à la Moskowa, avait tiré là le fameux coup de pistolet qui brisa la mâchoire de Maximilien. On avait, depuis 1794, réuni le cabinet vert à la salle du Trône. C'était là encore, à la fenêtre du milieu, que Louis XVI se montra coiffé du bonnet rouge; c'est là que Lafayette dit en 1830 au peuple, en lui montrant Louis-Philippe: Voici la meilleure des républiques. C'est de là qu'aux jours du siége on voyait défiler sur la place les bataillons de marche se rendant aux avant-postes. Les musiques jouaient la Marseillaise, les gardes défilaient, agitant leurs képis, devant les maires qui saluaient. Le modèle des drapeaux qu'on devait leur distribuer, en un jour de fête qui n'arriva jamais (pique et couronnes de chêne dorées et étendard de soie), était déposé dans un coin du cabinet du préfet. Deux ou trois bataillons en obtinrent seuls, le bataillon de Boulogne entre autres, et celui de Belleville.

Au bout de la salle du Peuple une petite porte s'ouvrait, qui donnait sur la galerie de pierre. On eût pu appeler cette galerie extérieure la galerie des Paysages, comme on pouvait nommer la galerie extérieure, qui longeait le cabinet du préfet, galerie des Bustes. Tandis qu'on rencontrait dans celle-ci les bustes des souverains régnants (on avait enlevé de son socle, au 4 septembre, celui de Frédéric-Guillaume), on voyait, aux murailles de celle-là des décorations d'un genre tout particulier, les paysages des environs de Paris, par Desgoffe, Bellel, Paul Flandrin, Hédouin. Paysages frais et verts, avec des figures en robes blanches et en chapeaux de paille, un bout de rivière, un petit pont, de l'herbe et des fleurs! C'était Champigny, Sceaux, Châtillon, des noms printaniers et charmants, avec des odeurs de liberté, de gaminerie, de jeunesse, de friture et de vin clair! Comme nous les regardions, et avec tristesse, pendant qu'à cette place même nos morts du 30 novembre et du 3 décembre pourissaient ou que, de ces hauteurs, les Prussiens nous envoyaient leurs obus!

Cette galerie longeait les bureaux particuliers des adjoints au maire de Paris et du secrétaire de la mairie. M. Hérisson s'y occupait de l'équipement et de l'habillement de la garde nationale; M. Clamageran de l'alimentation; M. Chaudey du bois de chauffage de ce malheureux Paris, glacé et affamé. Grand, souriant, actif et bonhomme, Chaudey recevait les déclarations, y faisait droit de son mieux; et il fallait voir la foule grelottante des pauvres gens qui l'attendaient! Puis, il ceignait l'écharpe du maire et descendait recevoir un canon offert à la défense, ou passer en revue les compagnies qui partaient. Et, plus d'une fois, la nuit venue, à l'heure où Paris qui ne veillait pas aux tranchées dormait, Chaudey courait pour assurer le chauffage des arrondissements de Paris.