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Ruines et fantômes cover

Ruines et fantômes

Chapter 9: I
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About This Book

A collection of evocative sketches and historical vignettes that wanders through old Paris, recovering faded memories, architectural ruins, and little-known archival episodes. The pieces blend personal meditation on loss and nostalgia with investigative reconstructions drawn from documents, descriptions of streets and houses, and brief narratives that revive forgotten events. Winter evenings, letters, and fragmentary records serve as prompts for reflection on how vanished hopes, relationships, and urban traces persist as phantoms within the living city.

—Où sont-ils, les Parisiens?

Patience! Ils sont là-bas. Ils viennent. Ils viennent en bon ordre; en colonnes serrées, et les fédérés de Marseille et de Bretagne marchent avec eux. Fournier l'Américain mène les Marseillais. Les Marseillais ont deux canons. Feu, feu à mitraille! et le vieux palais des Médicis reçoit les premières balafres de la main populaire. Feu! et les boulets parisiens, la grenaille, les clous ramassés dans le ruisseau, la ferraille des revendeurs de la rue de Lappe, répondent aux balles des grenadiers de la garde royale. Feu! et l'on n'a point de munitions, point de gargousses! Feu! et les cartouches manquent. Feu! et les gamins de dix ans, les éternels et héroïques Gavroches, les Gavroches du 10 août, vont, sous la mousqueterie, ramasser de la poudre dans les gibernes des morts. Feu! feu!

La fusillade croisée qui part du château ne fait pas reculer les assaillants d'une semelle. Ils tombent. Mais leur dernier cri est: En avant! Et les survivants avancent. Tout à l'heure, corps à corps, ils combattront avec les Suisses, avec les gentilshommes déguisés. Leur torrent furieux va tout emporter. Ils ont atteint la grande entrée, ils s'engouffrent dans les Tuileries, ils frappent, ils trouent, ils tuent. On se bat partout, dans les escaliers, dans les galeries, dans la chapelle; on dispute, on conquiert le palais marche par marche, dalle par dalle. Du sang partout. Des blessés partout. Les Suisses, morts ou vivants, sautent par les fenêtres. Le palais entier, sous ce beau ciel bleu, a l'air en flammes. A travers la fumée, les uniformes rouges des pauvres fuyards appellent les balles. Les balles sifflent sous les marronniers dont les feuilles tombent et dont le tronc saigne. Sous les arbres, les Suisses effarés, s'enfuient et meurent. Ils se sont groupés auprès du petit bassin, ils battent en retraite, massés, vers le bassin octogone. A chaque pas, la petite troupe est moins compacte. Un homme tombe la tête fracassée, un moribond râle, jette un dernier regard à ce ciel, à ces arbres, à tout ce qui est la vie, et songe, agonisant, aux lacs tranquilles, aux montagnes vertes, aux soirs pacifiques de son canton républicain. Le Ranz des vaches revient à ses oreilles qui n'entendront plus, et lui fait oublier la Marseillaise. Soldat mercenaire, pauvre paysan de Lucerne ou d'Unterwald, qu'es-tu venu faire ici?

Tout à l'heure, divisés, sabrés, ils iront mourir bravement, froidement, au pont Tournant où Lambesc sabrait hier le peuple, ou sur la grand'place, non loin de cet endroit où le roi périra demain.

C'en était fait. Le peuple victorieux avait triomphé de la monarchie.
L'Assemblée nationale était maîtresse des Tuileries. Santerre et
Westermann, Danton, de sa grande voix, pouvaient dire au peuple:
«Maintenant, tu es libre!»

Sur les colonnes des Tuileries, sur les brèches faites par le canon des Marseillais, des patriotes traçaient à la craie des inscriptions comme ils avaient écrit: Ici l'on danse sur les ruines de la Bastille.—Vive la Saint-Laurent! écrivaient-ils; vive le peuple du 10 août!

On raconte que, pendant ce temps, un homme, un maigre et jaune jeune homme, en habit militaire râpé, l'oeil brillant, les traits contractés, regardait, en hochant la tête, les Tuileries, où personne ne devait plus rentrer, et le peuple, ivre de joie, qui ne devait plus avoir de maître.

Celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte.

«Est-ce bien là, se disait-il, le dégel de la nation? (Les mots sont de lui.) Et tournant le regard vers l'assemblée, là-bas, où Louis XVI, tandis que Vergniaud parlait de réunir une convention nationale, mangeait doucement son poulet rôti:

—Piccolo, petit, pauvre petit, murmurait-il, tu n'avais donc pas de canon pour balayer la multitude?»

L'homme de Brumaire, celui qui devait étouffer, escamoter une révolution et déformer le tempérament de la France, se dressait déjà devant le peuple du 10 août.

Mais quoi! le peuple était vainqueur, et quoi qu'aient pu faire depuis cette date les souverains, l'idée monarchique a été battue, bafouée et broyée en cette journée du 10 août 1792.

Nous datons de là! L'ère nouvelle s'ouvre au son du tocsin de Paris. Le lendemain de ce grand jour lumineux et fier, c'est la Convention, la France armée, l'Europe repoussée, la Révolution victorieuse. C'est la tribune toute puissante, c'est l'impossible décrété et réalisé, c'est le monde ébloui, c'est la parole de liberté, d'égalité, de fraternité traversant l'espace comme une bouffée d'air pur, c'est la souveraineté nationale reconnue, imposée, c'est l'effarement du passé devant ce présent irrésistible, c'est la France, enfin, notre pauvre et bien-aimée France, c'est la patrie sauvée, affranchie, délivrée, maîtresse d'elle-même, et, par sa grande idée de sacrifice et de dévouement, maîtresse aussi du monde. Vive la France!

«Je ne veux pas oublier, s'écriait un jour Berryer, l'avocat de la légitimité, je n'oublierai jamais que la Convention a sauvé ma patrie!»

La Convention est la fille du Dix août.

LA PLACE DAUPHINE

DESAIX ET MADAME ROLAND

Une petite place triangulaire, triste et sombre par les jours de pluie, bizarre d'ailleurs, parfois rajeunie, réchauffée de soleil; des maisons hautes, des portes basses, des grilles aux fenêtres: c'est la place Dauphine. Tous les omnibus qui passent par le pont Neuf sont contraints d'en faire le tour. La correspondance l'exige. En regardant ce triangle, tout aussitôt on a froid. La teinte est grise. A peine un bout de ciel égaré au-dessus. En tout temps, ses maçonneries de briques, salies par chaque journée depuis Henri IV, suintent l'ennui, et ses arcades à refends ont de sinistres et mélancoliques aspects; ses pierres de taille se disjoignent comme si elles bâillaient. Les boutiques qui sont là blotties ne sont pas faites pour l'égayer: des magasins de librairie, des repaires d'antiquités, des études d'huissiers, des bureaux de journaux judiciaires. Les petits corridors ouvrent sur la place leurs boyaux noirs, les escaliers sont glissants, les paliers étroits. Un quinquet phthisique agonise tout le jour durant sans éclairer personne. La rampe est huileuse, les murs sont gras. Mais vient un rayon et tout cela se dore et semble sourire.

La place Dauphine a d'ailleurs ses enthousiastes. On l'a appelée «la plus jolie place de Paris». Ce qui peut-être la rend définitivement maussade, c'est cette colonne dérisoire qu'on a élevée là au général Desaix. Le buste lugubre, l'air assombri, dégradé par le temps, verdi par la pluie, regarde (et non sans envie)—là-bas, dans la foule, parmi les arbres—la statue de bronze de Henri IV, qui développe à cheval sa lourde carrure.

Ce monument de Desaix, avec sa statue à demi-détruite, ses noms de victoires maintenant illisibles, ses tables de marbre plongeant piteusement dans un réservoir mesquin, est la chose la plus triste du monde. On doit mieux que cela au général républicain. Une inscription de cette colonne rappelle les paroles fameuses:

«Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir pas assez fait pour la France et la postérité!»

Il est aujourd'hui prouvé que Desaix, tué sur le coup, n'a prononcé avant de mourir aucune parole. Mais on peut dire cependant que, s'il regrettait de n'avoir pas assez fait pour la France, la France peut regretter de n'avoir pas encore assez fait pour lui.

La place Dauphine a, d'ailleurs, changé d'aspect depuis la reconstruction de la préfecture de police et, dit-on, les deux vieilles maisons aux briques rouges, qui en forment comme l'entrée du côté du pont Neuf, vont tomber. Ainsi s'enfuient les souvenirs! C'est dans la maison qui donne sur le quai de l'Horloge qu'habita le graveur Philipon et que naquit Mme Roland. On a démoli, à l'intérieur, la petite cellule où, la journée finie, s'enfermait la jeune fille avec ses livres, ses chers livres, et traçait sur son papier ces Lettres aux demoiselles Cannet, dont M. Dauban a donné naguères une édition nouvelle.

La maison va tomber! Dans peu d'années, que sera devenu le Paris historique qu'on aimait à retrouver dans ses promenades comme on feuilletterait un vieux livre? Ruines! Fantômes! Que de fois, à cet angle du quai, n'aurait-on pas cru voir, avec ces yeux de l'imagination qui valent bien les autres, la petite Manon «en fourreau de toile» aller au marché avec sa mère ou, son panier sous le bras, tête nue, ses jolis cheveux frisés sur son front de quinze ans déjà bombé et réfléchi, achetant «à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la ménagère avait oubliés.»

La première édition de ces Lettres aux demoiselles Cannet date de 1841 et M. Auguste Breuil l'avait signée. Elle jetait déjà sur les années d'adolescence et de la jeunesse de Mme Roland un jour satisfaisant. Elle montrait Manon au couvent des Dames de la Congrégation, rue Neuve-Saint-Étienne, et s'y liant d'amitié avec Sophie et Henriette Cannet, qui devaient être pour elle comme des soeurs.» C'était vers le soir d'un jour d'été, dit Mme Roland; on se promenait sous des tilleuls… Les voilà! les voilà! fut le cri qui s'éleva tout à coup.» Ne semble-t-il pas, à la façon dont ce souvenir est raconté, qu'il y eût comme une prédestination dans l'amitié des trois jeunes filles? La première édition de ces lettres était suffisante pour le temps. Mil huit cent quarante et un, ce n'est pas si loin, et pourtant l'histoire a marché, ou le goût de l'histoire, le souci des petites choses, des traits peu importants en apparence et qui peignent nettement tout un caractère, l'amour des petits riens qui sont à l'étude d'un homme ce que les moindres plis, les rides minuscules, les tics sont à son visage: ils complètent sa physionomie, l'animent, la rendent vivante.

Grâce à la publication récente, les grandes lignes et les moindres traits sont aujourd'hui rassemblés. L'édition des Lettres aux demoiselles Cannet est complète, et nous pouvons,—c'est bien le mot,—lire à livre ouvert dans la jeune âme de Manon Philipon. Nous assistons à ses journées de travail, nous recevons ses plus chères confidences, nous savons la cause de ses ennuis, de ses enthousiasmes, le secret de son coeur. Honnête et loyal secret, rêves sans fièvre, châteaux en avenir dont le toit et la façade sont bien modestes.

Elle lit Plutarque et je sais nombre de gens qui lui en feraient un crime. Mais lire Plutarque n'empêche pas de «connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausses,» comme dit Molière, et de les raccommoder au besoin: «Je n'ai, à franchement parler, ni haine ni goût pour le commerce; je sens qu'en entrant dans tel état que ce soit… je m'appliquerais uniquement à l'accomplissement de mes devoirs et que j'en ferois le premier et le plus grand de mes plaisirs.» (Lettre septième, inédite.) Cette Romaine redevient bien vite, puisqu'il le faut, la petite bourgeoise et l'humble fille du graveur.

Humble par raison, fière par tempérament. «On nous a beaucoup pressés d'aller à Versailles chez quelqu'un de connoissance pour les fêtes du mariage. Maman s'est décidée à rester: j'en suis bien aise. Toutes réflexions faites, j'aime mieux rester dans ma cellule avec mes livres, ma plume et mon violon, qu'aller me faire pousser et presser pour voir l'habillement des princes.» Ses plumes et son violon! Elle oublie ses fleurs qu'elle aimait tant.

Les volumes des Lettres de Mme Roland ont tout l'intérêt des Mémoires historiques et aussi d'un roman. On assiste pour ainsi dire, en lisant, à la formation intellectuelle de cette femme, à l'incubation de ses idées politiques, et aussi à la formation de cet honnête et solide attachement qu'elle eut pour M. Roland de la Platrière, un brave homme dont elle fit presque un grand homme. Figure sans élévation, celle de Roland, mais d'une pâte, après tout, sympathique. Il se mouchait pourtant avec ses doigts, se couchait sur son lit et priait sa femme de jouer et chanter à son chevet. C'est le mari dans toute la force du terme, mais le mari sans épithète ridicule. Il aimait sa femme et elle l'aimait et le respectait. Cette passion pour Buzot, dont on a maintenant la preuve, grandit Mme Roland au lieu de l'abaisser. La statue s'est animée. Il y avait un foyer d'amour dans ce marbre. Loin de la lui reprocher, on lui sait gré de cette haute et chaste affection.

Le rôle politique de Mme Roland est plus discutable. Si la Gironde s'est perdue, la femme du ministre y a contribué pour la bonne part. Elle haïssait comme elle aimait, en femme. Et qui sait combien de ses haines instinctives elle a fait partager à ses aimables et éloquents cavaliers-servants? C'était les perdre, c'était se perdre. Du moins sut-elle bien mourir avec ceux qui mourraient un peu pour elle et par elle.

Ah! que je voudrais qu'on pût nous rendre les impressions qu'eut Mme Roland, dans la charrette, de la Conciergerie à la place de la Révolution, et que, dit-on, elle demanda à écrire au crayon, avant de monter les degrés de l'échafaud! Elle ne put les écrire, ces suprêmes pensées, et elles demeureront à jamais dans les éternels desiderata de l'histoire. Nous aurions, cette fois, eu, non le dernier jour d'un meurtrier, mais la dernière heure d'une condamnée!

MADEMOISELLE DE SOMBREUIL 1793

I

Ceux-là qui, au temps où M. Labat père, digne prédécesseur de son fils, était directeur des Archives de la Préfecture de police, ont pu consulter et regarder les trésors historiques enfouis dans l'espèce de grenier où on logeait l'archiviste, sous les toits d'où l'on apercevait la flèche de la Sainte-Chapelle, ceux-là peuvent seuls savoir ce que les incendiaires de la Commune ont dérobé à l'histoire et à l'avenir. Que de monuments écrits! Sans compter des curiosités artistiques, comme, par exemple, tel buste de Marat provenant d'une section de Paris. Que de papiers importants, de choses inédites! Il y avait là de quoi écrire la plus curieuse des histoires, l'Histoire des lettres de cachet. Il y avait les écrous des prisons, celui de la Conciergerie, avec les signalements de Marie-Antoinette et de madame Roland, et des procès-verbaux d'exécutions, comme celui de Bailly où l'on pouvait suivre, aux terribles ratures du greffier, le nombre des stations que l'on fit faire au martyr, de la place de la Révolution au champ de Mars.

Il y avait aussi (quel étonnement!) le registre des massacres de septembre. Ce registre! Je le vois encore.

Il m'a été donné justement de le feuilleter un jour. Ce registre est—ou était—un in-4°, à peine épais comme deux doigts, carré de forme et relié en parchemin blanc que le temps avait sali. Les feuillets étaient couverts d'une écriture large et ornée, une écriture de l'ancien temps, celle du greffier chargé de l'écrou. Chaque page, divisée en deux, présentait d'un côté les noms, prénoms et qualités des prisonniers, en général des Suisses arrêtés au 10 août; de l'autre, tracé de la main de Maillard ou de celle du greffier, le résultat du jugement. Une croix, placée en regard de chaque nom, indiquait que Maillard marquait, à mesure qu'on les appelait, les prisonniers. Puis; en face de ce nom (la lettre M largement tracée et les jambages se contournant élégamment), le mot Mort écrit par Maillard et suivi partout de cette note du greffier: Par jugement du peuple;—ou (toujours de l'écriture de Maillard, avec les mêmes fioritures aux majuscules) l'indication: En liberté.

On le regardait, ce registre, avec une impression d'effroi, et l'on se demandait si vraiment il avait été le témoin muet de l'horrible drame du 2 septembre. Oui, c'était bien lui. Ces taches jaunes qui le maculaient étaient des taches de sang. Quelques-unes avaient été faites par les doigts des travailleurs venant tourner les feuillets pour voir s'il y avait encore beaucoup de prisonniers à appeler; d'autres avaient dégoutté des vêtements de ces misérables. Les massacreurs n'entraient pourtant que par hasard dans la salle où se tenait le tribunal. M. Labat avait été mis au courant de la façon dont ces terribles, ces criminelles exécutions étaient alors organisées.

Il y a quelques années un vieillard, l'air triste et le costume convenable, vint voir feu M. Labat et lui demanda à consulter ce registre de l'Abbaye. On ne le communiquait pas à tout le monde. M. Labat s'informe, l'autre balbutie, hésite, explique que ses souvenirs se rattachent pour lui à ce livre, et finalement déclare qu'il se trouvait tout enfant à l'Abbaye au moment du massacre.

Un témoin du 2 septembre! Un témoin vivant! M. Labat n'avait garde de le laisser échapper. Il lui montre le registre. Le vieillard pâlit et recule, puis il avance: «Oui, c'est cela, c'est bien cela!» dit-il. Et alors, s'échauffant, se souvenant, il explique à M. Labat comment Maillard, placé entre les deux guichets, celui qui s'ouvrait sur les corridors et par lequel venaient les prisonniers, et le guichet par lequel ils sortaient, traçait les sentences sur le registre à mesure qu'elles étaient rendues. Ce qui prouve—en passant—que Mlle de Sombreuil n'a pas pu boire le fameux verre de sang, puisque Maillard ayant écrit en regard du nom de M. de Sombreuil la note: En liberté, M. de Sombreuil, libre avant même d'être sorti de la salle, n'avait pu être sauvé par sa fille dans la cour où les travailleurs ne l'attendaient plus.

«Monsieur Maillard était alors, dit sans affecter d'appuyer sur le Monsieur, ce témoin à M. Labat (qui a vérifié ces assertions), monsieur Maillard était un jeune homme d'une trentaine d'années, brun, grand, l'oeil superbe, les cheveux noués en catogan. Il portait, ce jour-là, un habit gris à larges poches et des bas chinés. De temps à autre les travailleurs venaient derrière monsieur Maillard, consulter des yeux le registre et parfois leurs mains en touchaient les feuillets. De là le sang que vous voyez!»

Tout en parlant, le vieillard semblait vraiment revoir les scènes de carnage de septembre. Il parla longtemps encore, remercia, puis s'éloigna, comme en chancelant, et M. Labat ne le revit plus.

Étrange destinée que celle de ce Maillard, mort à trente et un ans, et dont la mémoire est encore sanglante et détestée, lorsqu'à cette date du 2 septembre, il joua, tout au contraire—faut-il le dire?—un rôle providentiel (s'il en est dans l'histoire), et, enrégimentant, organisant la fureur populaire, la dirigea et la calma en partie, lui arracha plus de victimes qu'on ne croit, sauva des innocents, épargna bien des gens voués à la mort et qui, sans lui, eussent péri déchirés par une populace irritée, affolée, criminelle! Oui, il brava cette rage même, délibérant froidement, acquittant ou condamnant, selon sa conscience, sans que les sabres levés sur lui pussent influencer son jugement.

Mais il avait touché au sang: c'était assez, et—c'est justice—sa mémoire en demeurera éternellement ensanglantée, souillée et exécrée.

II

Les quelques lignes que nous avions écrites plus haut sur Mlle de
Sombreuil nous valurent une réponse de son fils.

Ce n'est point pour diminuer l'horreur que nous inspirent les massacres de septembre, c'est seulement pour rétablir la vérité sur un fait contesté que nous prenons à corps la légende du verre de sang.

«Monsieur, écrivait M. de Sombreuil au rédacteur en chef du Grand
Journal
:

«A mon retour de la campagne, on me communique le numéro de votre journal du 11 février, où je lis ce qui suit:

«Notre époque a le goût des réhabilitations; si elles ne sont pas toujours justes, elles ont au moins cet avantage de mettre dans un jour exact, entouré de tous les documents à l'appui, chaque figure historique. M. Jules Claretie annonce, dans l'Avenir national, la publication d'une histoire de Maillard, l'ancien huissier du Châtelet, le chef des travailleurs des 2 et 3 septembre 1792, pour employer le sombre langage d'alors.

«Il est bien difficile de toucher à ces terribles souvenirs sans froisser de justes susceptibilités; mais pourtant je dois dire que Maillard, dont le nom est resté attaché à cette date sanglante, en enrégimentant, en organisant pour ainsi dire la fureur populaire, lui arracha plus de victimes qu'on ne le croit.

«On conserve aux archives de la Préfecture le registre de l'Abbaye, témoin muet de l'effroyable massacre, et sur lequel, en regard du nom de chaque prisonnier, Maillard mettait l'indication: En liberté, ou le mot: Mort; d'où il résulte, raconte toujours M. Claretie, que Mlle de Sombreuil n'a pu boire le fameux verre de sang, puisque Maillard ayant écrit, en regard du nom de M. de Sombreuil, la note: En liberté, M. de Sombreuil, libre avant même d'être sorti de la salle, n'avait pas à être sauvé par sa fille dans la cour où les travailleurs ne l'attendaient plus.»

«Fils de Mlle de Sombreuil, je viens vous prier, monsieur le rédacteur, au nom de la vérité et par respect pour l'acte de piété filiale qui a rendu le nom de ma mère immortel, d'accueillir la rectification suivante au fait avancé par M. Claretie.

«Mon grand-père, M. le marquis de Sombreuil, ancien gouverneur des Invalides, avait été arrêté immédiatement après le 10 août et jeté dans les cachots de l'Abbaye; le dimanche 2 septembre 1792, le terrible Caveant consules venait de mettre le pouvoir aux mains de Danton; sur son ordre, des égorgeurs avaient été demandés au comité de surveillance, présidé par Marat, où ils avaient reçu leurs instructions et étaient convenus de leur salaire.

«Le lendemain, lundi 3 septembre, vers cinq heures du matin, les travailleurs[6], sous la conduite de Maillard, surnommé Tape-dur, se dirigèrent vers la prison de l'Abbaye. Les victimes sont au complet, le carnage va commencer.

[Note 6: Si nous nous servons de cette expression en parlant des assassins de septembre, c'est qu'ils sont ainsi désignés sur les États de service dressés dans les bureaux de la Commune, où sont constatés les payements qui leur ont été faits. (Note de M. de Sombreuil.)]

«Maillard établit d'abord son tribunal de juge populaire dans la cour de la prison, et les égorgeurs sont placés sur deux haies; aussitôt les portes du cloître, qui recélait les prêtres arrêtés les jours précédents, sont ouvertes, et tous sont massacrés sans qu'il soit fait grâce à un seul.

«L'horrible tuerie humaine est un instant suspendue pour laisser les travailleurs manger la soupe et boire le vin que la Commune leur fit distribuer à la porte de la prison; mais bientôt ils recommencèrent leur oeuvre sanglante.

«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et, présentant sa poitrine aux assassins: «Vous n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre. Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «Bois ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre.» Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété filiale, la liberté de son père.

«Peu de temps après, Mlle de Sombreuil épousa son parent, M. le comte de
Villelume.

«En 1814, Louis XVIII, ne voulant pas que le nom de Sombreuil, dont le dernier avait été fusillé à Auray, s'éteignit, adressa une lettre autographe à mon père (lettre aujourd'hui encore entre mes mains), par laquelle il lui exprimait le désir qu'il eût ajouté à son nom celui de Sombreuil.

«Après sa mort, le 15 mai 1823, le coeur de ma mère fut inhumé dans la chapelle des Invalides d'Avignon.

«Lors de la suppression de cette succursale, en 1850, les invalides présentèrent une requête au prince Louis Napoléon, président de la République, pour obtenir que le coeur de leur bon ange (c'est ainsi qu'ils l'appelaient) fût conservé au milieu d'eux. Le prince Louis ayant fait droit à cette requête, avis m'en fut donné par la lettre suivante:

«MONSIEUR,

«M. le maréchal gouverneur me charge d'avoir l'honneur de vous prévenir que la cérémonie relative au coeur de Mme la comtesse de Sombreuil aura lieu aux Invalides, le vendredi 6 de ce mois, à midi.

«Si vous voulez vous présenter au cabinet du gouverneur, j'aurai l'honneur de vous donner une autorisation et de vous adresser au curé des Invalides.

«Veuillez, etc.

«Signé Baron DU CASSE.»

«C'est ainsi que, par une exception unique dans l'histoire, le coeur d'une femme repose au milieu des gloires dont la France s'honore.

«Permettez-moi, monsieur le rédacteur, après ce récit exact des faits qui concernent ma mère, de joindre ici un document officiel attestant l'acte mémorable de Mlle de Sombreuil, contesté par quelques biographes:

EXTRAIT DU REGISTRE DES ARRÊTÉS DU COMITÉ DE LÉGISLATION.

Séance du 26 thermidor, l'an III de la République française, une et indivisible.

«Vu par le comité de législation la pétition de la citoyenne Viraud Sombreuil, laquelle réclame la main-levée sur le séquestre apposé sur les biens héréditaires des citoyens Viraud de Sombreuil, son père et gouverneur des Invalides, et l'autre, son frère, inhumainement assassinés au tribunal révolutionnaire de Paris, le 2 prairial an II…………….

«Considérant: 1° Que la citoyenne Sombreuil a des droits évidents à la moitié des successions dont il s'agit;

«2° Qu'elle a également des droits infiniment plausibles sur une partie de l'autre moitié, parce que la succession de son frère, injustement supplicié, doit lui appartenir tout entière; parce que les lois ordonnent, sans limitation quelconque, la restitution des biens des condamnés à leur famille; parce que la République a solennellement et justement renoncé à tous les droits ouverts par des assassinats judiciaires dont elle ne peut profiter ni directement ni indirectement.

«Considérant que, sur le mobilier délaissé par son père, la citoyenne Sombreuil a des prétentions particulières et infiniment favorables; elle assure que, dans la saisie des effets qu'il a délaissés, on a compris ceux qui étaient à elle; elle assure et prouve que son père lui avait donné tout son mobilier;

«Considérant que les assertions d'une personne dont la piété filiale s'est signalée par un acte de courage inouï et par des traits héroïques qui doivent passer à la postérité la plus reculée sont du plus grand poids;

«Considérant que la République doit s'empresser de rendre justice à une telle héroïne dans la plus grande latitude.

«Arrête, en exécution des articles 4 et 7 de la loi du 13 ventôse an III, et par les considérants sus-énoncés………………..

«Charge la commission des administrations civiles, police et tribunaux, de l'exécution du présent arrêté.

«Signé: LAPLAIGNE, président; MOLLEVAUT, SOULIGNAC, PONS (de Verdun), LANJUINAIS, BESARD et DELAHAYE.

«Pour copie conforme:

«Signé LAPLAIGNE, président; SOULIGNAC.

«Pour expédition conforme:

«La commission des administrations civiles, police et tribunaux:

«Le chargé provisoire: AUMONT.

«Pour copie conforme: LEFEBVRE.»

«Recevez, monsieur le rédacteur, avec tous mes remercîments, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

«COMTE DE SOMBREUIL.»

III

A la lettre de M. de Sombreuil, nous répondîmes comme il suit:

Il faut en finir avec certaines légendes. L'histoire a longtemps été remplie de ces faits divers erronés, espèces d'herbes parasites que l'esprit de parti arrosait avec un soin pieux. La critique, à la fin, est venue; elle a arraché une à une ces touffes absorbantes, et fort heureusement les fables sont oubliées aujourd'hui ou jugées à leur valeur. L'herbe cependant repousse parfois, l'erreur trouve encore des esprits crédules. C'est pour ceux-là que je veux revenir sur un fait que je croyais depuis longtemps tiré au clair.

Le Grand Journal avait reproduit, il y a quelque temps, une partie de la chronique de l'Avenir national, où je contais comment Mlle de Sombreuil, lors des massacres de septembre, n'avait pu boire le fameux verre de sang demeuré légendaire, en dépit de la critique historique.

Le comte de Villelume de Sombreuil, fils de Mlle de Sombreuil, a adressé à ce sujet une lettre rectificative au rédacteur en chef du Grand Journal, et dans cette lettre M. le comte de Sombreuil croit répondre à notre article en reproduisant littéralement la légende que nous avons essayé de détruire, sans vouloir pour cela révoquer en doute l'héroïsme de Mlle de Sombreuil:

«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et présentant sa poitrine aux assassins: «Vous n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre. Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «Bois ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre.» Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété filiale, la liberté de son père.»

Voilà bien l'anecdote qu'on nous a tant de fois répétée, celle qui nous faisait frissonner à cet âge heureux où nous apprenions la Révolution française dans certains livres d'histoire si bien faits pour être étudiés au lendemain d'une lecture des contes de Perrault et des exploits de ses ogres. Voilà le fait divers illustre que M. Victor Hugo, parlant de Mlle de Sombreuil, revêtit un jour de sa poésie d'adolescent:

  Souvent, hélas! l'infortunée,
  Comme si de sa destinée
  La mort eût rompu les liens,
  Sentit avec des terreurs vaines
  Se glacer dans ses pâles veines
  Un sang qui n'était pas le sien!

Voilà la persistante impossibilité que je regrette de retrouver encore dans le livre de M. Edgar Quinet: «Deux jeunes filles, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte, désarmèrent les bourreaux et sauvèrent leurs pères, la première en buvant un verre de sang.» (La Révolution, tome I, p. 384.) Mais puisque aussi bien M. le comte de Sombreuil nous en fournit l'occasion, je veux, en peu de mots, raconter l'histoire exacte de ce verre de sang bu à la santé de la nation.

Comment naquit cette légende? Quel est l'inventeur breveté, sans garantie de l'histoire, de cette anecdote? Aucun contemporain n'en parle: Jourgniac de Saint-Méard n'en dit mot, pas plus que les chroniqueurs ou les témoins royalistes des massacres de septembre, l'abbé Sicard, Peltier ou Maton de la Varenne. Lacretelle, dans son Histoire de la Révolution, dit, à propos de Mlle de Sombreuil: «On lui présente un verre; elle regarde, elle croit voir du sang…» Dans une romance qu'un poëte de ce temps-là, Coëttant ou Coittant, composa pour célébrer le dévouement de Mlle de Sombreuil, il n'est aucunement question du verre de sang. Or, je trouve ce renseignement dans les Mémoires sur les prisons, à la date du 18 pluviôse an II: «Le citoyen Coittant a donné lecture d'une romance de sa composition sur le dévouement de la citoyenne Sombreuil; sa généreuse action a été célébrée de la manière la plus touchante: l'héroïne était présente et écoutait la tête baissée; son visage était baigné de pleurs.»

«L'héroïne était présente»,—et sans doute l'assemblée nombreuse. On n'eût pas manqué de faire remarquer à Coittant l'oubli du verre de sang, si le fait eût été authentique.

M. Louis Blanc a expliqué ce qui a pu donner lieu à cette sinistre légende. Mlle de Sombreuil allait s'évanouir, lorsque l'un des massacreurs lui présenta un verre d'eau dans lequel une goutte de sang tomba de la main de cet homme. Le fait a été rapporté à M. Louis Blanc par une amie de Mlle de Sombreuil, qui l'avait conté elle-même pour prouver que les meurtriers de l'Abbaye (sans excuse devant l'histoire et la morale) n'étaient pas absolument insensibles.

Mais non, c'est à l'auteur du Mérite des femmes que nous devons ce conte qui a fait fortune. Après avoir célébré le dévouement de Mlle de Sombreuil, laquelle avait partagé la captivité de son père, et, l'accompagnant devant ses juges, avait plaidé pour lui de toute sa jeunesse et de toutes ses larmes, après avoir écrit….

  Une fille au printemps de son âge,
  Sombreuil, vient, éperdue, affronter le carnage.
  Etc., etc.

Legouvé, qui (il le dit lui-même) ne put placer le verre de sang dans son poëme, ajouta une note en prose où il raconta—le premier—quelle condition on mit—selon lui—à la délivrance de M. de Sombreuil. Legouvé ignorait donc comment fonctionnait le tribunal de l'Abbaye; il ne savait pas que tout prisonnier déclaré en liberté par Maillard, entre les deux guichets, ne courait plus aucun danger au dehors? Et n'est-ce pas à Maillard lui-même que M. de Sombreuil dut la vie, à ce Maillard qui, dit M. Michelet, s'en alla de l'Abbaye emportant la vie de quarante-trois personnes qu'il avait sauvées et l'exécration de l'avenir? Il est hors de doute, en effet, que Stanislas Maillard ait prononcé cette belle parole: «Je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard.» On la retrouve citée dans le Patriote français de Brissot, qu'on ne peut accuser de partialité en faveur des septembriseurs.

Delille n'a pas imité Legouvé, et, dans son poëme de la Pitié, il s'est abstenu de parler du verre de sang. Les poëtes se suivent et ne se ressemblent pas.

Je reconnais d'ailleurs que l'abnégation et l'amour filial de Mlle de Sombreuil furent absolument admirables en ces journées terribles. J'ai dit qu'elle avait obtenu la faveur d'aller retrouver son père dans sa prison, et l'on pourrait s'étonner de rencontrer à cette époque ce singulier mélange de rigueur et de pitié. Qui pourrait arracher aujourd'hui cette grâce de partager la captivité d'un détenu? Et Mlle de Sombreuil ne fut pas la seule qui s'enferma ainsi avec un parent. La marquise de Fausse-Landry ne demeura-t-elle pas dans la prison de son oncle, l'abbé de Rastignac? Mme de Fausse-Landry a même publié une relation des massacres de septembre, et il n'y est point question du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil. On pourrait d'ailleurs invoquer son témoignage, car Mme la marquise de Fausse-Landry vit encore, croyons-nous, à Paris.

Nous admirons certes autant que personne l'héroïsme de Mlle de Sombreuil. Elle a partagé la captivité de son père, elle eût voulu à coup sûr partager sa condamnation. Mais, énergiquement, nous nions qu'elle ait pu ou dû boire un verre de sang. M. le comte de Sombreuil a beau citer dans sa lettre un Extrait du registre des arrêtés du comité de législation (séance du 26 thermidor an III), cet extrait constate simplement avec nous son courage inouï et sa piété filiale. Il ne dit rien, et pour cause, du verre de sang.

Bref, l'horrible anecdote est apocryphe.

Tout le prouve.

L'histoire: sur le registre de l'Abbaye, en regard du nom de Sombreuil et de la main même de Maillard, de cette écriture calme et correcte, il est porté: «Jugé par le peuple et mis en liberté.» Qu'avait-on besoin, encore un coup, de racheter M. de Sombreuil en vidant un verre de sang, puisqu'il était libre?

La physiologie: M. Barthélémy Maurice, l'historien des Prisons de la Seine, a consulté des hommes de science qui lui ont affirmé que du cadavre d'un homme tué comme on a tué les prisonniers de l'Abbaye, il serait tout à fait impossible de tirer un verre de sang potable. Or, d'après M. de Sombreuil, le sang présenté à sa mère aurait été recueilli d'une blessure reçue à la tête par M. de Saint-Marsault, ce qui rend la chose encore plus invraisemblable.

La vérité est que Mlle de Sombreuil aura bu quelque verre d'eau ou de vin (on en avait distribué aux travailleurs), et la preuve, c'est que Mlle Cazotte, qui, elle aussi, sauva son père une fois, en fit autant. Le fils de Cazotte, qu'on ne peut accuser d'être un ami de la Révolution, le dit tout au long en contant qu'elle but à la santé de la nation: «C'est par exagération qu'il a été dit qu'un verre de sang des victimes lui avait été versé (à Mlle de Sombreuil); les verres portaient les traces des mains auxquelles ils servaient, et la même santé avait été imposée à ma soeur.» (Témoignage d'un royaliste, par J. S. Cazotte, in-8°, 1839.)

Mais il ne suffit pas à M. le comte de Sombreuil que sa mère ait bu un verre de sang, ce qui est—l'assertion de Cazotte suffirait à le prouver—complétement erroné. M. de Sombreuil veut aussi que Mlle de Sombreuil ait été menacée ensuite de l'échafaud.

«Mlle de Sombreuil, ajoute-t-il dans sa lettre, ne jouit pas longtemps du triomphe dû à son sublime dévouement. Son père et son frère aîné, incarcérés de nouveau en 1793, elle obtient encore de les suivre. Traduits au mois de mai devant le tribunal révolutionnaire, ils furent conduits à l'échafaud.

«Mais un décret de la Providence devait sauver une seconde fois ma mère. Le même homme qui; dans le choeur de l'Abbaye, avait fait entendre le cri de grâce et suspendu ainsi le poignard des assassins, l'ayant reconnue dans la fatale charrette, les mains liées derrière le dos, il la saisit par les poignets et la précipita hors de la voiture.»

Or, aucune biographie de Mlle de Sombreuil n'indique ni sa condamnation, ni la façon extraordinaire dont elle aurait été sauvée par un honnête massacreur, un septembriseur ex machina, aidé d'un décret de la Providence. On peut tenir ce fait pour complétement imaginaire. En effet, M. de Sombreuil, impliqué dans le procès des chemises rouges, et son fils; pris à Quiberon les armes à la main, ont été condamnés le 17 juin 1795 (et non 1793, comme dit M. de Sombreuil); et—c'est M. F. Lock qui veut bien me le faire remarquer—la liste officielle des condamnés ne porte pas le nom de Mlle de Sombreuil, preuve évidente que celle-ci ne fut pas condamnée, et par conséquent ne fut ni mise dans la charrette des exécutions, ni arrachée à la mort par le moyen impossible qu'on a indiqué. Au surplus, il existe une lettre de Mlle de Sombreuil à Fouquier-Tinville, où elle intercède pour les deux accusés. Il est donc bien évident qu'elle n'était point impliquée comme ils le furent, dans le complot de Batz. Cette lettre, d'ailleurs, mériterait d'être citée. J'y remarque, entre autres choses, ce singulier passage: «Je me repose sur ta justice; ton âme intègre et pure, ton dévouement à ta patrie te feront un devoir d'examiner avec ta sévérité, mais aussi avec ta justice ordinaire, la conduite des deux individus.»

La présente question, du reste, a été traitée et discutée longuement dans l'Intermédiaire (année 1864), et, l'enquête terminée, il s'est trouvé que tous les témoignages concordent à faire rejeter comme fantastique l'incident du verre de sang. On voit pourtant que la légende n'est pas tout à fait morte. J'aurais été heureux, pour ma part, si j'avais pu contribuer à la détruire, dans l'intérêt de la vérité et de l'histoire.

Je ne voudrais pas rouvrir aujourd'hui un débat qui me paraît clos. Voici pourtant, à propos du verre de sang de Mlle de Sombreuil, une lettre et un document que je ne puis m'empêcher de passer sous silence. Le document en question est, croyons-nous, inconnu en France. Il vaut donc la peine d'être publié.

«Mon cher ami,

»Il y a deux ans et demi, M. Louis Blanc, répondant à une critique de la Revue d'Édimbourg qui mettait en doute l'exactitude de certains passages de son Histoire de la Révolution française, publia, en anglais, dans l'Athenæum (26 septembre 1863), une curieuse lettre qui lui était adressée par une vieille dame française, au sujet de l'épisode de Sombreuil. Cette dame, que ses opinions royalistes ne peuvent rendre suspecte de partialité, tenait de Mlle de Sombreuil elle-même le détail des faits qu'elle relate, et qui sont une preuve de plus contre la fable du verre de sang.

»Je ne sache pas que cette lettre ait été publiée en France. A tout hasard je traduis à votre intention ce précieux document, enchanté qu'il achève de vous donner raison dans l'intéressante polémique que vous avez si victorieusement engagée.

»Tout à vous.

»PAUL PARFAIT.»

Voici maintenant la lettre que M. Paul Parfait a bien voulu traduire pour nous:

«Cher monsieur Louis Blanc,

»Vous me demandez si rien n'est venu modifier mon opinion depuis le jour où je vous ai raconté la vérité, quant aux faits relatifs à Mlle de Sombreuil, pendant les journées à jamais lamentables de septembre 1792.

»Mon opinion est et devait naturellement rester la même, car je tenais ces détails de la bouche même de Mlle de Sombreuil. Je ne puis mieux vous convaincre de l'exactitude de mes assertions qu'en vous racontant de quelle manière la version de l'aventure fut portée à ma connaissance par cette héroïne de la piété filiale.

»En 1815, à l'époque des événements du 20 mars, étant très-jeune, je vivais avec ma famille à Paris, rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, n° I. Mon frère aîné, étudiant en droit, partit, comme beaucoup d'autres, pour aller rejoindre Louis XVIII à Gand. Dans la même rue, au n° 3, habitait une veuve nommée Mme de Montarant (je puis mal orthographier le nom). Cette dame avait une fille plus âgée que moi, et un fils, chevau-léger dans une des quatre compagnies qu'on nommait alors la maison du roi. M. Aimé de Montarant, fils unique, se montrait peu empressé de rejoindre à Gand ceux de ses camarades qui avaient suivi le roi, et cela par égard pour sa mère dont il était tendrement aimé. Ayant appris le départ de mon frère, celle-ci pria ma mère de lui faire savoir, dès qu'elle aurait de ses nouvelles, comment il s'y était pris pour passer la frontière sans être arrêté. Son fils lui avait promis de ne pas partir avant d'avoir reçu cette information: il ne partit point. De tout ceci il résulta que mon frère, à son retour de Gand, nous trouva en relations avec la famille Montarant, que j'ai depuis longtemps perdue de vue. Quoi qu'il en soit, à l'époque dont je parle. Mlle de Montarant vint un jour, de la part de sa mère, nous inviter tous à dîner. Ma mère, je ne sais pourquoi, montrant quelque hésitation, Mlle de Montarant lui dit: «Il y aura une de nos cousines, Mlle de Sombreuil, maintenant Mme de Villelume, si fameuse par le courage qu'elle montra en septembre 1792, courage auquel son père dut la vie, malheureusement pour peu de temps.» Le désir de voir Mlle de Sombreuil eut raison des hésitations de ma mère. Cette dame n'avait que quelques jours à dépenser à Paris. Elle y était venue pour attendre le retour de son mari, qui, ayant suivi le roi à Gand, faisait partie du corps dit des officiers sans troupes, corps presque entièrement composé de vétérans de la première émigration. Mme de Villelume, si je ne me trompe, habitait, depuis son retour en France, dans le Limousin, lieu de naissance de son mari, lequel était, par parenthèse, un de ses cousins. Elle avait un fils qui me parut, à vue d'oeil, avoir une douzaine d'années. Mme de Villelume, à ce qu'on m'a dit, mourut quelques années après, à Avignon.

»Pendant le dîner je remarquai que cette dame ne buvait que du vin blanc. Je dis à Mlle de Montarant: «La répugnance insurmontable qu'éprouve Mme de Villelume à prendre du vin rouge tient sans doute au souvenir du verre de sang qu'elle fut forcée de boire?—Elle n'a jamais bu de verre de sang! répondit Mlle de Montarant; c'est là une erreur que je vous engage à redresser, comme elle ne manque pas de le faire chaque fois qu'elle en trouve l'occasion.» Son cousin l'ayant alors invitée à parler, Mme de Villelume s'exprima à peu près comme il suit: «Je ne dirai pas que ce soit jamais sans un sentiment des plus pénibles que je reporte mes souvenirs sur ce terrible épisode de ma vie, ni que je puisse accorder aucune sympathie aux instruments d'un parti qui fut pour moi la cause de tant de malheurs; mais je crois qu'il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'un crime, qui ajouterait une nouvelle atrocité à tant d'horreurs, soit imputé à tort à ceux qui me rendirent mon père. Voici la vérité: Quand les meurtriers, touchés de mes efforts pour sauver mon père, m'accordèrent sa vie, vaincue par l'émotion, je me sentis défaillir. Alors les meurtriers, par un sentiment difficile à concevoir de la part de gens qui avaient commis tant de crimes, m'emmenèrent devant la porte d'un café voisin. L'un d'eux, ayant demandé un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger, m'en fit boire quelques gouttes qui me ranimèrent; mais ses doigts teints de sang avaient taché le verre. Mon premier mouvement, à la vue de la main ensanglantée tendue vers moi, fut de me retourner avec horreur; sur quoi un de ceux qui me soutenaient murmura à mon oreille: «Bois, citoyenne, et pense à ton père.» Ainsi fis-je, mais jamais depuis je n'ai vu de vin rouge dans un verre sans être prise de frisson.»

    »Tel est, cher monsieur, le récit authentique des faits, tel que
    je le tiens de Mlle de Sombreuil elle-même.

    »Je vous autorise volontiers à faire de ce renseignement l'usage
    qui vous paraîtra convenable.

»Vc DE MONTMAHON, née ROUSSEL.»

Et maintenant la question est jugée.

LA MAISON DE MARAT 1793-1870

Vieilles maisons! vieux souvenirs!

Combien de fois n'ai-je point cherché, dans les rues de Paris, les traces du passé? Avec quelle fièvre j'interrogeais les coins de rues, les logis aux façades antiques! Que de souvenirs historiques ramassés en passant!

Connaissiez-vous le coin de Paris qui s'appelait les piliers des Halles, un pauvre coin—bien innocent, bien pittoresque—où le peintre retrouvait comme un reflet du Paris de la Fronde, où le rêveur pouvait se figurer que Molière avait gaminé? J'y avais passé souvent, m'arrêtant tout exprès devant ces boutiques obscures où s'entassaient, dans un pêle-mêle et une ombre bizarres, des meubles et des souliers, des bonnets de tulle et des chaussons de lisière, un assemblage de marchandises diverses, des fauteuils et des légumes, des sabots et de la volaille que des marchandes inamovibles, et conservant encore le type de ces femmes qui acclamaient le duc de Beaufort, débitaient, superbes sur leurs tabourets de paille, le gueux de terre sous leurs pieds, comme des sénateurs sur leurs chaises curules. Tout cela a disparu.

N'ai-je point revu Denis Diderot, ce bon, ce grand, ce fougueux génie, en passant devant cette maison de la rue Taranne qui fait l'angle de la rue Saint-Benoît et où maintenant on a établi un café? Et d'Holbach, ne l'ai-je point rencontré, lui aussi, devant cette maison de la même rue, maison qui fut la sienne et où l'on voit à cette heure un établissement de bains?

Place Scipion, à l'endroit où l'on a établi la boulangerie des hospices civils, n'ai-je point foulé, comme tant d'autres, la place où sont enfouis les os de Mirabeau? Oui, l'orateur puissant, le Titan de la tribune est là, sous ces pavés; il est là, avec tant d'autres cadavres, avec Pichegru, avec tous ceux qui furent enterrés au cimetière Sainte-Catherine.

Et Marat, qu'on crut jeté à l'égout de la Halle (on n'y jeta que son buste), n'est-il pas enterré dans un coin ignoré du cimetière Sainte-Catherine?

Je pense à Marat, et le nom de Charlotte Corday vient sous ma plume. Rue d'Argout, au nº 17, dans une maison dont la façade est aujourd'hui réparée, mais qui naguère encore montrait des fenêtres en guillotine,—maison de chétive apparence, étroite, à boutique fermée et occupée naguère par une serrurerie—lorsque Charlotte Corday vint à Paris pour assassiner Marat, un hôtelier tenait là, rue des Vieux-Augustins, comme s'appelait alors la rue, l'hôtel de la Providence. Charlotte y descendit; elle n'était pas fort éloignée du logis de Saint-Just, qui demeurait rue Gaillon, à l'hôtel des États-Unis (n° 11 aujourd'hui). Ce fut de ce logis qu'elle partit pour aller frapper l'ami du peuple.

Singulier ami, flatteur plutôt. On a retrouvé, aux Archives nationales, mainte pièce qui donne une idée exacte de ce qu'était Marat savant—un empirique bâtonné souvent par les grands seigneurs auxquels il réclamait ses gages, et qui, se plaignant devant le commissaire, n'en gardait pas moins rancune des coups reçus.

Mon ami M. Émile Campardon, l'érudit historien du XVIIIe siècle, m'a communiqué maintes pièces qui prouvent à la fois combien Marat eut de mésaventures avec ses clients mécontents, et combien aussi ses malades le traitaient de façon étrange.

Une seule de ces pièces suffira pour confirmer ce que je veux dire:

EXTRAIT DES REGISTRES DU COMMISSAIRE AU CHATELET
A. J. THIOT, 1777.

L'an 1777, le samedi 27 décembre, dix heures du soir, en notre hôtel et par-devant nous, Antoine-Joachim Thiot, est comparu M. Jean-Paul Marat, docteur en médecine et médecin des gardes du corps de Monseigneur le comte d'Artois, demeurant à Paris, rue de Bourgogne, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice. Lequel nous a rendu plainte contre M. le comte de Zabielo, Polonois de nation, demeurant à Paris, rue Coq-Héron, hôtel du Parlement d'Angleterre garni; contre M. Darnouville, demeurant à Paris; le sieur Darbel, demeurant aussi en cette ville et le nommé Flamand, domestique de dame Courtin, ci-après nommée, et nous a dit que, s'étant rendu aujourd'hui à sept heures du soir chez la dame Courtin, rue Neuve-Saint-Roch, qu'il traitoit depuis neuf semaines d'une maladie de poitrine, pour lui faire sa visite de médecin comme de coutume, il a trouvé dans l'antichambre mondit sieur le comte de Zabielo, qui, au lieu de le laisser entrer dans la chambre de la malade, l'a fait passer dans une autre pièce où l'ont immédiatement suivi les sieurs Darnouville et Darbel; qu'à peine assis, mondit sieur le comte de Zabielo a commencé à lui faire des reproches sur l'état de la malade, quoiqu'il se soit beaucoup amélioré depuis qu'il la soigne, et sur les frais de la cure, quoiqu'il soit dû au comparant 27 louis pour ses honoraires; que des reproches le comte de Zabielo est passé aux injures; qu'il a traité le comparant de charlatan; que lui, comparant, s'étant levé, a répondu qu'il étoit surpris qu'on l'eût fait venir pour l'insulter et qu'il n'étoit pas fait pour souffrir de pareils procédés. Sur quoi mondit sieur de Zabielo lui auroit porté un coup de poing sur la tête; qu'au même instant il s'est trouvé assailli par lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel, qui l'ont frappé sur la tête, lui ont arraché beaucoup de cheveux et lui ont fait des marques de leurs violences au doigt et sur la lèvre inférieure: en effet, nous avons aperçu de petites excoriations, l'une au petit doigt de la main gauche et l'autre au visage, sous la lèvre inférieure du plaignant; qu'il n'est parvenu à se dégager qu'en mettant l'épée à la main pour les repousser, qu'à l'instant il s'est senti saisi le bras par eux, qui ont sauté sur la lame de son épée, qu'ils ont cassée; que dans un moment aussi critique il auroit crié à son laquais, qui étoit resté dans l'antichambre: «A moi, Dumoulin! on m'assassine!» Que son laquais, entendant le bruit, étoit accouru, et voulut entrer; mais le dit Flamand l'en vouloit empêcher. Que de suite ce dernier fut joint auxdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel en disant: «Laissez-moi faire, monsieur le comte, j'aurai bientôt fait son affaire.» Que le plaignant, livré à leur fureur, s'étoit vigoureusement défendu et qu'à l'aide de son laquais qui crioit sans cesse aux assaillans: «Ne le tuez pas!» il s'étoit enfin débarrassé. Qu'en se retirant, il avoit été poursuivi et assailli de nouveau par ledit Darnouville, dont il s'étoit dégagé avec la poignée de son épée. Que parvenu à gagner la rue, il s'étoit rendu chez lui pour examiner l'état de sa tête où il sentoit de vives douleurs et où il a vu les signes de violence ci-dessus énoncés, et de là chez nous, pour des faits ci-dessus, circonstances et dépendances, nous rendre la présente plainte contre lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville, Darbel, Flamand et autres, leurs complices, fauteurs et adhérens. Que, comme homme public, il dénonce au ministère de M. le procureur du roi, attendu que les fonctions du plaignant l'engagent à prêter ses secours à quiconque en a besoin, et doit avoir toute sûreté à cet égard, remettant là-dessus sa vengeance au ministère public. Nous requérant acte de tout ce que dessus[7].

[Note 7: L'information eut lieu le 17 janvier suivant, avec Marat (qui se dit âgé de trente-trois ans) et Nicolas Dumoulin (vingt-cinq ans), domestique, pour témoins. Cette information ne nous apprend rien de nouveau.]

Signé: JEAN-PAUL MARAT; THIOT.

En sortant du Luxembourg, l'autre jour, j'ai voulu, à deux pas de là, visiter une maison condamnée, elle aussi! l'ancien appartement de Marat. Au simple point de vue historique, cette maison valait un souvenir.

Elle porte aujourd'hui le nº 20 de la rue de l'École-de-Médecine, l'ancienne rue des Cordeliers. «C'est, dit M. Michelet, la grande et triste maison avant celle de la tourelle, qui fait le coin de la rue.» Construction du dix-septième siècle avec escalier assez large, à rampe de fer historié. C'est par là que Charlotte a passé, pâle sans doute et contenant les palpitations de son coeur. La concierge vous avertit qu'on ne visite point l'appartement de Marat. Sévère consigne. Mais tant de curieux se présenteraient, en effet, chaque jour. Il faut avoir un certain courage pour loger dans des lieux historiques et soutenir ainsi de continuels assauts. Cet appartement est au premier, et le locataire actuel est le docteur Galtier, un savant médecin, l'auteur d'un remarquable Traité de toxicologie. J'ai eu un moment l'idée, pour pénétrer jusqu'à lui, de me donner pour malade. Mais quoi! j'ai craint qu'il ne m'ordonnât le Midi brusquement. La surprise eût été inattendue.

Je pus entrer enfin. La chambre étroite, mais point obscure, quoi qu'en ait dit M. Michelet, est la dernière au fond de la cour après deux ou trois autres assez petites. Ce n'est pas même une chambre, c'est un cabinet. Rien n'est resté au surplus du temps passé. Un papier à fleurs jaunes tapisse à présent cette pièce. Au fond, à l'endroit où étaient placés la baignoire et l'escabeau, est accrochée une photographie de la peinture de Paul Baudry, la Mort de Marat, avec une dédicace au docteur Galtier. M. Baudry est venu là étudier. Des brochures encombrent ce cabinet, et l'on peut se figurer que ce sont encore là quelques-unes de ces piles de journaux oubliées par les porteurs, les plieurs, qui allaient et venaient jadis à travers ces chambres, tout le jour durant.

Mais comme la vue de ces petites pièces si étroites détruit l'effet produit par le tableau de Henri Scheffer, placé dans les galeries du Luxembourg! Scheffer a représenté une chambre dix fois trop vaste. Il a groupé toute une foule autour de la baignoire; or la vérité est que dans la salle de bain, six personnes auraient peine à se tenir debout. Paul Delaroche, au surplus, a commis une erreur pareille, et le billot et la hache de l'exécution de Jane Grey, conservés à la tour de Londres, ne sont pas semblables à ceux qu'il a peints sur le tableau qu'a gravé Mercury.

Il vaut infiniment mieux voir les choses telles qu'elles sont. Pourtant la demeure de Marat, telle que je me la figurais, sombre, noire, affreuse, tenant de la cave et de la tanière, parlait mieux à mon imagination.

On ne peut, il est vrai, la juger par ce qu'elle est aujourd'hui. La pioche des démolisseurs va tantôt jeter à bas la maison, mais le temps s'est déjà chargé de la transfigurer. A cette place où Charlotte Corday planta son couteau dans le coeur du conventionnel, on rencontre un logis propre et gai, paisible et simple, heureux, pour tout dire, et qui fait songer à ces touffes d'herbe qui poussent sur l'emplacement des échafauds.

En m'éloignant, j'ai jeté un coup d'oeil aux croisées de la rue. Lorsque Danton logeait cour du Commerce et qu'il allait aux Cordeliers, il s'arrêtait parfois sous ces fenêtres, et de sa voix puissante:—Hé! Marat, disait-il. Une des fenêtres s'ouvrait. La tête livide de Marat, enveloppée dans quelque mouchoir, se montrait:—Je descends! Et tous deux allaient au club voisin, où Camille Desmoulins, peut-être, les attendait déjà.

Le cordonnier Simon, lui aussi, demeurait près de là.

Cette mort de Marat eut son épilogue d'ailleurs et causa d'autres morts encore—et cela par une sorte de magnétisme fatal.

L'histoire de la guérite où presque chaque soir se suicidaient, à la porte d'un maréchal de France, les sentinelles qu'on y plaçait, date du premier empire. Elle est demeurée légendaire. Napoléon fit enlever la guérite, et l'on ne se suicida plus à cet endroit-là. Il y a, dans les suicides, des courants et presque des modes. On se tue volontiers parce qu'un autre s'est tué. Eh bien! après la mort de Marat, on avait exposé dans une sorte de niche, près du Carrousel, la baignoire dans laquelle Marat avait été assassiné et qui figure aujourd'hui au musée Tussaud, à Londres. Cette baignoire, d'aspect étrange, en forme de sabot, était éclairée, la nuit, par des torches qui lui donnaient je ne sais quel fantastique aspect, si bien que la sentinelle chargée de la garder prenait peur volontiers; mais, chose singulière, au lieu de fuir, se déchargeait à elle-même un coup de fusil dans le crâne. Il y avait là comme un magnétisme malsain, un terrible attrait. Bref, on donna l'ordre d'ôter de sa niche la baignoire de Marat; et le Carrousel n'entendit plus parler de suicide nocturne.