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Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Chapter 7: INTRODUCTION
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About This Book

The author offers a theological and historical study of Saint Michael and the coastal sanctuary dedicated to him, examining the archangel's place in divine providence, angelic hierarchies, and popular devotion. The narrative interweaves doctrinal reflection on spiritual warfare and protection with accounts of pilgrimage practices, liturgical honors, and the site's architectural and artistic development. Engravings and illustrations accompany analyses of iconography, monuments, and ceremonies. Throughout, the work proposes that renewed veneration and an understanding of the shrine's history can respond to modern spiritual indifference and materialism.

Fig. 11.—Armoiries de Monseigneur Germain, évêque de Coutances et Avranches.

DEUXIÈME PARTIE



SAINT MICHEL

ET LE MONT-SAINT-MICHEL


DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE

 

 



INTRODUCTION

’histoire du Mont-Saint-Michel n’est pas une page isolée de nos chroniques locales; elle se rattache par des liens étroits aux plus graves événements qui se sont accomplis en France depuis le huitième siècle. Cette montagne de granit, avec sa ceinture de remparts et sa couronne d’édifices à l’aspect fier et majestueux, ravit l’admiration du visiteur, excite l’enthousiasme du poète et anime le pinceau de l’artiste; mais elle doit avant tout fixer l’attention de l’historien. Tour à tour, on l’appela le Palais des anges, la Cité des livres, le Boulevard de la France et la Merveille de l’Occident. A quelle cause faut-il attribuer l’origine de ces titres glorieux? Le Mont-Saint-Michel est l’œuvre de la civilisation chrétienne, et c’est sous l’influence de la religion qu’il a conquis sa renommée.

Si le soleil de l’Évangile ne s’était jamais levé sur les côtes de la Neustrie, quel spectacle nous offrirait aujourd’hui la cité de l’Archange? Que verrions-nous à la place de ces constructions hardies et de ces chefs-d’œuvre immortels? Peut-être le Mont-Saint-Michel serait, comme autrefois, un rocher sauvage et stérile. Mais, dès l’aurore du christianisme, tout changea d’aspect. Cette montagne qui avait ses destinées dans les vues de la Providence, devint le centre d’un mouvement religieux, dont l’influence salutaire se fit bientôt sentir en France et chez les nations voisines. C’est là que saint Michel, le protecteur des enfants de Dieu, choisit son sanctuaire de prédilection; et de là, comme d’une forteresse inexpugnable, il combattit pour les droits de la justice et de la vérité. Le monde s’ébranla. De toutes parts on accourut pour implorer l’assistance de l’Archange, et pendant plus de dix siècles le Mont-Saint-Michel servit de rendez-vous aux peuples chrétiens. Que de prodiges signalés, que de souvenirs touchants, que de pieuses et naïves légendes se rattachent à cette partie de notre histoire! On y retrouve la foi de nos pères, avec son élan irrésistible et sa noble simplicité.

La science, compagne assidue de la révélation, trouva un asile assuré sous l’égide de l’Archange. Les gardiens du sanctuaire savaient unir le savoir à la piété. Ils cherchaient dans les sciences divines et humaines les jouissances que la vérité procure aux esprits droits et affranchis de la servitude des sens. Aussi voyons-nous au Mont-Saint-Michel une phalange de religieux occupés sans cesse à l’étude des lettres, de la philosophie, des mathématiques, de l’astronomie, de la musique, de la jurisprudence, et des autres branches des connaissances profanes. Pendant que la France était en proie aux horreurs de la guerre, et que l’ignorance gagnait toutes les classes de la société, les enfants de saint Benoît recueillaient les débris de l’antiquité, transcrivaient les œuvres d’Aristote, de Cicéron, de saint Augustin, de Boèce, et ouvraient des écoles où de nombreux disciples se formaient à la culture de l’esprit et du cœur. Parmi ces savants, on compte de pieux interprètes de la Sainte Écriture, des poètes et des historiens dont les noms et les écrits sont parvenus jusqu’à nous. Au premier rang brillent les Robert de Torigni et les Guillaume de Saint-Pair.

Si la raison s’illumine au foyer de la révélation, les arts naissent aussi de l’inspiration religieuse et suivent dans leur évolution les progrès de la science. C’est pourquoi sous l’influence de la religion, les arts se développèrent au Mont-Saint-Michel et produisirent les merveilles qui étonnaient le génie de Vauban. Là nous trouvons toutes les richesses, toutes les transformations, toutes les variétés de l’architecture chrétienne. A l’origine, c’est le roman, avec sa sévérité; peu à peu, après de longs essais, l’ogive triomphe du plein cintre, la pierre semble s’élever sous un souffle divin et prend son libre essor vers le ciel; le corps des édifices, soutenu par des colonnes élégantes, se dilate avec ampleur; le granit s’anime sous le ciseau de l’artiste et s’épanouit en riches feuillages, ou revêt les formes symboliques les plus diverses. On dirait l’hymne de la création tout entière; ou plutôt c’est l’acte de foi d’un âge profondément chrétien. En présence de ces édifices séculaires, comme à la vue des travaux entrepris par les Mabillon, nous pouvons bien dire: Voilà une œuvre bénédictine.

La religion, la science et les arts renferment les éléments d’une vraie civilisation. Il ne faut donc pas s’étonner si l’abbaye du Mont-Saint-Michel exerça une grande influence sociale au Moyen Age et à la Renaissance. Les enfants de saint Benoît, non contents de cultiver dans leur monastère toutes les connaissances divines et humaines, firent part au monde des trésors de science et de vertu qu’ils possédaient; on les vit en relation avec les souverains pontifes, les cardinaux et les évêques; ils entretinrent des correspondances actives avec les savants qui peuplaient les cloîtres, ou enseignaient dans les chaires publiques; non seulement ils avaient pour la plupart un libre accès auprès des ducs de Normandie, mais ils devinrent encore les amis et les conseillers de plusieurs rois de France et d’Angleterre. Ils surent profiter de leur crédit pour le bien de l’Église et de la société. Guillaume le Conquérant voulut confier à des religieux du Mont le soin d’instruire et de réformer les peuples nouveaux soumis à sa domination; Robert de Torigni contribua par sa prudence et sa fermeté à mettre un frein à la tyrannie de Henri II; un autre abbé, Pierre le Roy, fut nommé référendaire de l’Église romaine, en récompense des services qu’il avait rendus au Saint-Siège, à l’époque du grand schisme d’Occident. Cette influence extérieure se manifesta surtout pendant la guerre de cent ans. La cité de l’Archange fut transformée en château fort, et devint une citadelle inexpugnable contre laquelle se brisèrent tous les efforts de l’ennemi. La France presque entière subit le joug du vainqueur; mais le Mont-Saint-Michel ne vit point flotter sur ses remparts le drapeau de l’étranger. Les premiers succès qui amenèrent l’expulsion des Anglais furent remportés par les défenseurs du Mont, et, après la délivrance de notre territoire, Louis XI établit l’ordre de Saint-Michel pour reconnaître la protection que l’Archange avait accordée à nos armes, et perpétuer le souvenir des glorieux événements dont nous venons de parler.

Mais, avant tout, le Mont-Saint-Michel servit de véritable berceau au culte de cet Ange de la patrie, que Dieu dans les desseins de sa sagesse semble avoir choisi pour présider aux destinées de la France. Jamais culte ne fut plus populaire au Moyen Age ni plus universellement répandu, après celui du Sauveur et de la Vierge. Saint Michel, que la tradition représentait comme le prince de la milice céleste, le vainqueur du serpent infernal, le conducteur des âmes au tribunal suprême, le guide du peuple de Dieu et l’ange de la lumière, dissipant les ombres du paganisme et de l’hérésie; saint Michel, le type de la bravoure et de la fidélité, le protecteur du faible et de l’orphelin, le vengeur des droits de Dieu et l’heureux contradicteur de l’esprit du mal; saint Michel, avec ses attributs guerriers, sa forme poétique, son amour de la vérité et de la justice, devait exciter l’enthousiasme de nos pères, gagner leur confiance et ravir leur admiration. Les Francs avaient trouvé en lui un patron et un modèle. Les rois des deux premières races donnèrent l’exemple; ils se mêlèrent à la foule des pèlerins et allèrent au Mont placer leur couronne sous la protection de saint Michel; ou bien, comme Charlemagne, ils firent représenter l’image de l’Archange sur les drapeaux qu’ils portaient à la tête de leurs soldats invincibles. Heureuse nation que celle dont les chefs s’appuyaient sur le secours du ciel et ne mettaient pas leur unique espérance dans l’habileté des calculs humains, ou dans la force des armes! Quand la féodalité étendit ses ramifications à toutes les classes de la société, un grand nombre de seigneurs, prêtres, moines ou laïcs, confièrent la garde des châteaux, des tours et des abbayes-forteresses à l’Archange guerrier. Tous se croyaient plus en sûreté lorsqu’ils avaient placé leurs biens et leurs personnes sous la sauvegarde du prince de la milice céleste. Les communes, à leur tour, choisirent saint Michel pour patron et ornèrent de son image les hôtels, les beffrois et les places de nos cités.

Le culte de saint Michel conducteur des âmes fut encore plus populaire surtout depuis le dixième siècle. On pensait que l’Ange fidèle, après avoir précipité des cieux Satan révolté, le poursuivait sans cesse dans sa lutte acharnée contre les hommes. Il veillait sur l’innocence, ramenait à la pratique du bien les pécheurs égarés, conduisait les âmes au tribunal de Dieu, et pesait avec équité les bonnes et mauvaises actions. A ce titre, saint Michel fut honoré particulièrement dans les monastères. Les religieux, faisant profession d’un genre de vie plus pure et plus parfaite étaient dès lors les sentinelles avancées de la chrétienté, et comme tels, ils se trouvaient plus exposés que personne aux attaques, aux pièges et aux surprises de l’ennemi; de plus, ils se distinguaient par leur piété envers les morts: piété jadis si florissante dans la plupart de nos abbayes et surtout au Mont-Saint-Michel. Les moines avaient aussi à se prémunir contre les invasions des barbares et les empiètements de leurs voisins. Il n’est donc pas étonnant qu’ils aient songé à faire alliance avec le belliqueux Archange, pour le disposer à défendre leurs droits.

Saint Michel n’est pas seulement l’irréconciliable ennemi de Satan révolté; il en est aussi l’antithèse vivante. Ange de lumière avant sa chute, Lucifer est devenu le père du mensonge et de l’erreur; il est, selon l’expression de Tertullien, transformé en bête ennemie de la clarté du jour; c’est pourquoi son antagoniste a été regardé comme le protecteur des lettres, le porte-flambeau de la vérité, le propagateur des saines doctrines. En cette qualité il fut choisi autrefois pour le patron des étudiants. A l’exemple des religieux du Mont, qui se disaient «les disciples du prince éthéré,» la plupart de ceux qui fréquentaient les asiles ouverts à la jeunesse chrétienne, les élèves des universités, avec les maîtres qui enseignaient dans les chaires les plus renommées, se rangèrent sous l’étendard de l’archange saint Michel.

Ainsi, dans le palais des rois et dans le cloître des moines, au milieu des camps et à l’ombre des autels, dans les familles illustres et parmi les modestes écoliers, sur tous les points de notre territoire, et en particulier dans les localités voisines du Mont, le culte de l’Archange jouit pendant plusieurs siècles d’une grande célébrité. Le concert de louanges en l’honneur du génie tutélaire de la France était universel.

Dans les temps modernes, la dévotion à saint Michel a perdu son éclat. Faut-il s’en étonner? L’impiété s’efforce d’obscurcir le dogme des anges, et spécialement des démons; aidée dans son œuvre de destruction par le protestantisme qui a jeté le ridicule sur les plus saintes croyances, elle a réussi à pervertir l’esprit humain. Les populations n’aspirent qu’au bien-être matériel et ne voient plus que la vie présente. Quelle place un esprit tout céleste, uniquement occupé de la gloire de Dieu et des intérêts de l’autre vie, pouvait-il conserver au milieu d’une société sceptique et railleuse? A une époque la catastrophe a été complète, et aux yeux des hommes elle a paru sans remède. Le sanctuaire de l’Archange lui-même a subi le sort de nos autres édifices religieux: les moines ont été dispersés; les louanges de Dieu n’ont plus retenti sous les voûtes de l’ancienne basilique; à la prière ont succédé les imprécations et les blasphèmes; l’abbaye est devenue un sombre cachot où l’on n’entendait plus que le bruit des chaînes et le cri des victimes.

Saint Michel, vainqueur du paganisme et de l’hérésie, devait triompher. Déjà l’église a été rendue au culte, les cachots sont fermés, l’ère des grands pèlerinages est ouverte et la statue de notre céleste patron a reçu les honneurs du couronnement solennel. Grâce à l’initiative de l’épiscopat français, nous voyons revivre la piété, la confiance et l’élan des premiers âges. L’heure est donc opportune pour faire connaître la belle et sublime physionomie de l’Archange, et raconter les gloires de cette montagne si justement appelée la Merveille de l’Occident.

L’histoire de saint Michel et du Mont-Saint-Michel, dans ses grandes lignes, suit toutes les phases par lesquelles la France est passée, depuis son origine jusqu’à nos jours; elle peut se diviser en quatre périodes générales: la première s’étend de la fondation par saint Aubert à l’époque où la féodalité, après l’édit de Quiersy-sur-Oise et l’avénement de la race capétienne, fut définitivement constituée; la deuxième embrasse les années où le régime féodal triompha et ne fut pas contrebalancé par l’établissement définitif des communes; la troisième comprend la durée de cette lutte, unique peut-être dans les annales des peuples, de cette guerre d’extermination que notre pays soutint pendant plus d’un siècle contre l’Angleterre; la quatrième date des tentatives que firent les protestants pour entraîner la France dans l’hérésie, et se termine au glorieux couronnement de saint Michel.

A chacune de ces époques, le mont Tombe subit une transformation spéciale et le culte de l’Archange revêt un caractère nouveau, pour s’adapter aux circonstances et répondre à nos besoins. Sous les rois des deux premières races, saint Michel nous apparaît comme le vainqueur du paganisme; les habitants de la Neustrie d’abord, et ensuite les Normands eux-mêmes se soumettent au joug de l’Évangile. A l’époque féodale, nos ancêtres, attendant avec anxiété l’heure du jugement suprême, ou redoutant les attaques de l’ennemi, confient leurs plus chers intérêts à l’Archange conducteur et peseur des âmes. C’est alors que l’abbaye bénédictine jette un vif éclat et est gouvernée par cette longue série d’hommes dont l’histoire a enregistré le nom et les œuvres. Pendant la guerre de cent ans, le bruit des armes et des chants guerriers se mêle aux accents de la prière et l’abbaye se transforme en forteresse; de tous les points de notre territoire on lève les yeux au ciel, pour invoquer le belliqueux Archange, qui commanda jadis les armées du Seigneur. Dans les temps modernes saint Michel est honoré surtout comme le vainqueur de l’hérésie et de l’impiété.

Fig. 12.—Saint Michel terrassant le Dragon. Miniature d’un livre d’heures du quinzième siècle. Bibliothèque de M. Ambr. Firmin-Didot.



CHAPITRE PREMIER

SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES

I

SAINT MICHEL DANS LES TEMPS PRIMITIFS.

n remontant le cours des âges, on trouve dès la plus haute antiquité les traces certaines de la croyance aux esprits, bons ou mauvais, inférieurs à Dieu, mais supérieurs à l’homme. Les juifs, héritiers des saines traditions, et les autres peuples, qui avaient emporté, en se dispersant, quelques lambeaux plus ou moins défigurés des révélations primitives, ont attribué à ces mêmes esprits une large part dans la lutte incessante du bien contre le mal; comme nous, ils ont pensé et ils pensent encore que les anges veillent sur les hommes, que les démons s’acharnent à leur perte; bien plus, d’après une découverte récente faite en Assyrie, le grand combat livré au ciel dès l’origine du monde n’était pas ignoré des anciens. De tout temps on a placé à la tête des célestes phalanges un chef invincible, personnification vivante de la vérité, de la justice et de la fidélité, ennemi à jamais irréconciliable du prince des ténèbres et des mauvais génies rangés sous son empire, ami des âmes et défenseur des droits de Dieu.

Ces croyances furent altérées et mélangées de grossières erreurs en Égypte, en Chaldée, chez les Assyriens et les autres nations infidèles; mais les juifs, instruits par les prophètes, ne s’écartèrent pas sur ce point des traditions de leurs ancêtres; au témoignage de Daniel, ils admirent l’existence d’un ange, dont le nom signifiait dans leur langue la majesté incomparable de Dieu, et désignait une mission spéciale: Michel, c’est-à-dire, qui est semblable à Dieu. Ils le reconnurent pour leur génie tutélaire, leur chef dans les combats, leur guide et leur conseiller; ils lui donnèrent le titre de «prince,» de «grand prince;» et, si l’on s’en tient aux règles de l’exégèse usitée chez les Hébreux, il est permis de croire que la Synagogue lui attribua la plupart des faits merveilleux consignés dans les livres saints, et accomplis par le ministère des anges. D’après ces interprétations, saint Michel fut regardé comme l’intermédiaire des révélations du Sinaï; c’est lui qui mit à mort les nouveau-nés des Égyptiens, pour hâter la fin de la première captivité et l’acheminement vers la terre promise; c’est lui qui sauva le trésor du temple de la cupidité des Séleucides et infligea un terrible châtiment à l’impie Héliodore (fig. 13). Il faisait sans doute partie de l’ambassade qu’Abraham reçut sous le chêne de Mambré; Moïse l’entendit lui adresser la parole dans le buisson ardent; Ézéchiel le vit peut-être sous le voile énigmatique du tétraphorme. Il fut, en un mot, le principal messager du Seigneur dans ses rapports avec le peuple élu; il prit part à tous les actes destinés à exalter ou à humilier, à défendre ou à punir la famille d’adoption, «la nation domestique de Dieu,» selon l’expression de Tertullien.

Les juifs ne pouvaient ignorer le combat dont le récit a été gravé sur les monuments chaldéens, et que saint Jean nous a dépeint avec des couleurs si vives dans son Apocalypse; ils savaient que saint Michel avait reçu la mission de combattre Satan, de s’opposer à ses projets et de défendre les âmes contre ses séductions. Une tradition, célèbre autrefois en Israël, vient jeter sur ce point une lumière éclatante. On racontait qu’une altercation s’était engagée entre les deux antagonistes, à la mort de Moïse; saint Michel fit enlever par un ange le corps du grand législateur et alla l’ensevelir dans une vallée du pays de Moab, afin de le soustraire au culte des Hébreux qui n’auraient pas manqué de lui rendre les honneurs divins. Le démon, souhaitant avoir les restes de Moïse en sa puissance pour faire tomber le peuple de Dieu dans l’idolâtrie, voulut mettre obstacle au dessein de l’Archange; mais

Fig. 13.—Le châtiment d’Héliodore. Fragment de la peinture à fresque de Raphaël dans une des salles du Vatican. Seizième siècle.

il fut contraint de prendre la fuite, dès qu’il entendit son adversaire prononcer, comme jadis au ciel, le nom du Seigneur tout-puissant. Saint Jude, dans son Épître, fait allusion à ce fait, quand il dit: «L’archange Michel, dans sa contestation avec le diable touchant le corps de Moïse, n’osa condamner son ennemi avec exécration; mais il se contenta de dire: Que le Seigneur exerce sur toi sa puissance.» Ici, saint Michel nous apparaît déjà comme vainqueur de l’idolâtrie (fig. 14).

Les juifs croyaient que cette lutte de l’Archange et de Satan devait se continuer au delà de la tombe jusqu’au jour redoutable du jugement: «En ce temps-là, est-il dit dans le prophète, Michel le grand prince se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants de votre peuple... Et alors tous ceux qui auront leurs noms écrits dans le livre seront sauvés.» Ainsi, de toute antiquité, saint Michel a été pris pour le conducteur et le peseur des âmes, avec le symbole de la terrible balance dont il est plus d’une fois parlé dans les saintes Écritures. En cette qualité, il recevait et reçoit encore des hommages particuliers de la part des Juifs, qui récitent pour le repos des morts la prière suivante, appelée Justification du jugement: «L’archange Michel ouvrira les portes du sanctuaire, il offrira ton âme en sacrifice devant Dieu. L’ange libérateur sera de compagnie avec toi, jusqu’aux portes de l’empire où est Israël.» Les nations idolâtres, surtout celles qui étaient en relation plus directe avec le peuple de Dieu, admettaient aussi l’existence d’un génie, qui recevait les âmes au moment de la mort et les conduisait au tribunal du juge suprême. N’était-ce pas le rôle de Teutatès chez les Germains et les Gaulois, d’Hermès chez les Latins, les Grecs, les Phéniciens et les Égyptiens? Ce dernier, ami d’Osiris et instituteur des âmes sur la terre, assistait au jugement des bons et des méchants, dont les premiers étaient ensuite répartis dans les diverses régions du ciel, et les autres relégués dans des corps terrestres en punition de leurs fautes.

Les premiers chrétiens qui avaient lu les écrits de saint Jude et de saint Jean, ne pouvaient ignorer ni le nom, ni la nature, ni les triomphes du belliqueux Archange; ils connaissaient dans tous ses détails le grand combat que Michel et ses anges engagea au ciel contre le dragon révolté; ils savaient que l’antique serpent avait été vaincu et chassé loin de Dieu, avec ses légions infernales; ils étaient persuadés que la même lutte se continue sur la terre, et ne finira point tant que le séducteur pourra tromper les hommes, et les entraîner avec lui au fond de l’abîme. Pour eux, saint Michel était l’ami du Verbe incarné, il avait une mission à remplir dans l’Église, il devait être l’affirmation vivante et personnelle du Christ en face des négations impies de Satan; déjà on saluait en lui le vainqueur du paganisme et le conducteur des âmes. L’histoire des catacombes présente des traces de ces anciennes croyances, et Hermas lui-même en parle dans le livre du Pasteur. Son récit, quelle que soit sa valeur aux yeux de la critique, atteste du moins, sous la forme du symbole, que non seulement le nom, mais aussi la mission de l’Archange était connue dans les âges les plus reculés de l’Église.

Fig. 14.—Contestation entre l’archange saint Michel et le démon au sujet du corps de Moïse. Fac-similé d’une gravure sur cuivre de l’ouvrage du R. P. G. Stengel sur les Anges. 1629.

Hermas demande au pasteur le nom du messager céleste qui leur est apparu armé d’une faux, coupant les branches d’un grand arbre sans jamais en diminuer l’élévation ni la beauté, et présentant un rameau à ceux qui étaient abrités sous son ombre. Le pasteur répond: Cet ange à la taille majestueuse est Michel, le protecteur de votre peuple; il grave dans les cœurs la loi divine figurée par l’arbre, et veille à son observation; il pèse les actions des hommes, garde les bons sous sa puissance, fournit aux coupables le moyen d’expier leurs fautes, et envoie au ciel ceux qui ont lutté contre le démon et remporté la palme de la victoire.

Le culte de l’Archange se répandait, à mesure que la foi étendait ses conquêtes, et autant que la persécution le permettait. Tous aimaient à raconter, au milieu des épreuves de ces premiers siècles, les apparitions du belliqueux défenseur de l’Église et les faits merveilleux qu’on lui attribuait, surtout en Asie. Il était, croyait-on, du nombre des esprits bienheureux qui s’approchèrent du Sauveur et le servirent après la tentation du désert; il fallait voir en lui l’ange de l’agonie, de la résurrection et de l’ascension. D’après une pieuse légende rapportée par Grégoire de Tours, le Sauveur lui avait confié l’âme de sa sainte Mère, depuis l’heure de sa mort jusqu’au moment de son assomption. Il était apparu dans les environs de Colosses, l’une des premières villes qui embrassèrent le christianisme; dans l’île de Patmos, où saint Jean fut relégué, et jusqu’au sein de Rome païenne. Au rapport de Siméon Métaphraste, l’apparition de Colosses resta longtemps célèbre chez les Grecs, à cause des prodiges dont elle fut accompagnée. Pour en perpétuer la mémoire, on bâtit une chapelle sous le vocable de l’Archange, et une fête fut instituée à la date du sixième jour de septembre.

Au commencement du quatrième siècle, après la victoire de Constantin le Grand sur le tyran Maxence, le culte de saint Michel prit de nouveaux développements. Plusieurs avaient salué l’Archange en celui qui portait le labarum ou l’étendard du Christ le jour du combat. L’empereur lui-même, pour affirmer sa croyance, fit élever en l’honneur de saint Michel deux églises dans les environs de Constantinople. Cette conduite prouverait à elle seule l’antiquité du culte dont nous étudions les origines; en effet, Constantin n’aurait pas voulu se permettre d’innover sur un point de cette nature, et la fondation des églises de Byzance «suppose une longue et magnifique force acquise;» elle a de plus une signification d’une haute portée et jette une vive lumière sur notre sujet. L’empereur, après avoir donné un coup mortel au paganisme, met son épée au service de l’Église, proclame la vérité catholique et confesse qu’il doit sa victoire à l’assistance visible du ciel; en même temps, il élève sur les ruines des temples païens deux édifices dédiés à l’Archange, qui, à l’origine, terrassa le père du mensonge et proclama la vérité éternelle. N’est-ce pas reconnaître la grande mission de saint Michel, et confier à sa garde le glaive qui doit défendre l’Église contre les persécutions et les envahissements de ses ennemis? Le prince de la milice céleste

Daumont, lith. Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris

SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DEMON.

et

Apparition de l’Archange sur le Monte-Gargano en Italie.

Miniature du Missel de Charles VI. ms. du XVᵉ siècle. Bibl. de M. Ambr. F. Didot.

accepta l’offre de Constantin et veilla sur les destinées de l’Empire d’Orient, tant que celui-ci ne trahit pas la cause de Dieu et de la vérité (fig. 15). Longtemps le culte du glorieux Archange fleurit sur les rives du Bosphore. Justinien, dévot serviteur de saint Michel, au dire de Procope, fit restaurer les deux églises élevées par la piété de Constantin le Grand; d’autres sanctuaires furent bâtis à Byzance et aux environs; dans tout l’empire on rivalisait de zèle, et un grand nombre de familles tenaient à honneur de porter le nom de Michel.

Fig. 15.—Saint Michel offre à un empereur byzantin le globe surmonté de la croix (ou globe crucifère) symbole de la puissance impériale. Feuille de diptyque en ivoire du sixième siècle, conservée au Musée britannique.

En Italie, où saint Pierre avait fixé le siège de la papauté, l’ange protecteur de l’Église manifesta souvent sa puissance par des signes éclatants, et parut choisi de Dieu pour défendre ou châtier le peuple romain. Son culte, déjà populaire dans cette partie de l’Europe, y devint universel après la célèbre apparition du monte Gargano, à l’extrémité méridionale de l’Italie, et celle du château Saint-Ange, dans la ville de Rome. La première, qui se rapporte probablement à l’année 492 ou 493, est racontée en ces termes par les anciens chroniqueurs. On était au temps du saint pontife Gélase. Dans une ville de la Pouille, jadis nommée Siponto, aujourd’hui Manfredonia, vivait un homme appelé Gargano, personnage fort célèbre, possédant de riches troupeaux dans les pâturages voisins de la montagne qui depuis lors a toujours porté son nom. Un jour il arriva qu’un taureau s’éloigna des autres et s’enfuit sur le versant de la colline, du côté de l’Adriatique. Le maître se mit à sa poursuite avec des serviteurs, et l’ayant trouvé à l’entrée d’une caverne, il banda son arc avec colère et décocha une flèche, qui rejaillit sur lui et le blessa. Ses compagnons, étonnés d’un accident si imprévu et voyant là quelque chose de mystérieux, en référèrent à l’évêque de Siponto, qui ordonna un jeûne de trois jours et des prières publiques, afin de connaître la volonté du ciel. Le troisième jour, il eut une vision où saint Michel lui déclara que la grotte du monte Gargano était sous sa protection, et qu’il voulait y avoir un sanctuaire consacré sous son nom en l’honneur des saints anges. Aussitôt le pieux évêque, suivi de son clergé et de son peuple, se rendit à l’endroit désigné, y célébra les saints mystères, et distribua le pain de vie à un grand nombre de fidèles. Plus tard, on y bâtit un temple, où la puissance divine se manifesta par des prodiges signalés, attestant ainsi la réalité de cette fameuse apparition, qui donna naissance à l’un des plus grands pèlerinages du monde chrétien, et dont la mémoire est encore célébrée dans l’Église universelle à la date du 8 mai.

La deuxième apparition eut lieu, d’après les conjectures les plus vraisemblables, la première année du pontificat de saint Grégoire Iᵉʳ, en 590. Rome était en proie aux plus affreuses calamités. Le Tibre avait franchi ses limites et renversé dans sa course une partie des édifices; la peste sévissait et faisait chaque jour de nombreuses victimes; les farouches Lombards ravageaient l’Italie et méditaient la ruine de la ville éternelle. Dans cette extrémité, le souverain pontife, les prêtres et les fidèles tournèrent leurs regards vers Dieu pour implorer son assistance, et pendant trois jours on fit une procession solennelle à laquelle le Sénat lui-même voulut assister. Le ciel se laissa fléchir. Au moment où les prières s’achevaient, saint Grégoire vit sur le môle d’Adrien un ange remettant son épée dans le fourreau, pour signifier que la colère divine était apaisée et que le fléau allait cesser (fig. 16). Cet ange, disent les auteurs les plus accrédités, était saint Michel, le protecteur de l’Église catholique. Dans le siècle suivant, un temple fut élevé en l’honneur du prince de la milice céleste au lieu même de l’apparition, sur le môle d’Adrien, qui est devenu le château Saint-Ange et la citadelle de la papauté. Ainsi,

Fig. 16.—Apparition de l’Archange saint Michel sur le môle d’Adrien, sous le pontificat de Grégoire Iᵉʳ. Peinture à fresque de Fréd. Zuccaro, au Vatican. Seizième siècle.

Constantin, à peine vainqueur du paganisme, proclame la puissance de saint Michel; Grégoire le Grand, qui signa un traité honorable avec les Lombards et jeta parmi eux les premières semences du catholicisme; Grégoire le Grand, qui envoya des missionnaires conquérir les îles Britanniques, reconnut que Rome devait son salut à la protection de l’Archange. A Byzance, la principale église dédiée à saint Michel remplaça un temple païen; le môle d’Adrien servit de base au château Saint-Ange.

De l’Italie, le culte de saint Michel pénétra de bonne heure dans les Gaules. Les Francs de Clovis et de ses successeurs avaient l’âme trop guerrière, pour ne pas accorder dans leur affection une large part à l’ange des batailles. Dès le septième siècle, le nom de Michel était populaire sur les bords du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, où, depuis la journée de Tolbiac, les destinées de la France ont été si souvent disputées. Vers l’an 660, le maire du palais du jeune Childéric, roi d’Austrasie, fonda en l’honneur de saint Michel le monastère auquel la ville de ce nom a dû son existence et sa renommée. Le duc de Mozellane et ses successeurs, les comtes de Mousson et de Bar, en étaient les avoués, c’est-à-dire les amis et les protecteurs. Là fut établi dans la suite le chef-lieu du bailliage, qui s’étendait entre la Meuse et la Moselle; là encore siégea longtemps la cour souveraine, où étaient jugés en dernier ressort les procès de toute la contrée. Mais, dans les desseins de la Providence, le culte du glorieux Archange devait faire de nouveaux progrès et pénétrer jusqu’au fond de la Neustrie. C’est là, sur le sommet de notre chère montagne, que saint Michel devait, pour ainsi parler, «faire élection de domicile» et fixer sa demeure parmi nous, tant que durera sa lutte contre l’ennemi de Dieu, de l’Église et de la France.

En résumé, le prince de la milice du Seigneur, dont parle Daniel, a été connu et vénéré de temps immémorial chez les juifs et les chrétiens, en Orient et en Occident; mais son culte public et solennel est né en Phrygie, dans une des premières cités converties à la foi de Jésus-Christ; il s’est ensuite développé, en passant comme par autant d’étapes de Colosses à Constantinople, de Constantinople au monte Gargano, du monte Gargano à Rome, et de Rome au Mont-Saint-Michel, où nous allons en étudier les phases diverses, depuis le huitième siècle jusqu’à nos jours.

II

LE MONT-SAINT-MICHEL AU PÉRIL DE LA MER.

ux confins de la Bretagne et de la Normandie, l’Océan semble avoir franchi ses limites naturelles pour se creuser dans les terres un golfe profond. Souvent contrarié dans sa course par les falaises qui bordent le rivage, il s’arrête et paraît vaincu; mais il double l’obstacle, s’échappe de nouveau et s’enfonce dans le lit des rivières, qui sillonnent, comme autant d’artères, cette contrée à la fois si poétique et si riche en souvenirs. Ce spectacle est unique en Europe. L’Amérique seule nous en offre un autre exemple. A la marée montante, un bruit sourd et continu se fait entendre dans le lointain: c’est la vague qui s’avance avec majesté. Bientôt elle apparaît comme un cercle à l’horizon. On la voit glisser rapide sur le sable, se diviser tout à coup et former plusieurs courants qui s’unissent, se séparent encore, puis se confondent et laissent derrière eux des îlots à découvert. La voici déjà qui se précipite sur le rivage, et bat en écumant les digues que la nature ou la main des hommes lui ont opposées. Encore un instant et ses conquêtes seront achevées. L’œil n’aperçoit plus alors qu’une nappe d’eau, où voguent en liberté les petites barques qui, à la marée basse, étaient échouées sur les grèves. Attendez quelques heures, et à la place de ces flots agités vous n’aurez plus qu’une immense plaine de sable.

C’est au milieu de cette lutte des éléments que le redoutable Archange, appelé par nos pères la terreur de l’Océan, a voulu recevoir nos hommages et combattre pour nous. Le Mont-Saint-Michel est à l’extrémité de l’anse, là même où la Normandie se sépare de la Bretagne; il se dresse comme un géant qui défie les ennemis de la France et veille sur deux de nos plus belles provinces. La nature et l’art se sont concertés et ont uni leurs efforts pour en faire la Merveille de l’Occident. La base est flanquée de remparts et de tours inexpugnables, ou protégée par des roches escarpées; sur le versant, du sud à l’est, on voit échelonnées plusieurs habitations, dont les unes sont presque entièrement cachées derrière le mur d’enceinte et les autres assises sur les contreforts ou attachées aux flancs de la montagne; la cime est entourée d’une couronne d’édifices majestueux, qui dominent la grève à une hauteur prodigieuse. Deux fois le jour, dans les fortes marées, les flots se précipitent avec impétuosité contre cette masse de granit, et, ne pouvant la submerger, ils l’investissent et l’isolent complètement du littoral; puis ils se retirent et laissent paraître le lit de deux rivières qui coulent lentement sur la grève, le Couesnon, la Sée et la Sélune réunies. Que le pèlerin s’avance et gravisse la montagne pour pénétrer dans l’intérieur de l’abbaye, où l’attendent de nouvelles surprises. Il rencontre d’abord cette porte voûtée devant laquelle un visiteur ne pouvait retenir ce cri d’admiration: «Jamais le génie du poète ou de l’artiste n’a imaginé une entrée plus imposante et plus poétiquement mystérieuse.» De là, il peut monter dans cette superbe basilique dont la hardiesse et les proportions ont fait l’admiration des plus habiles architectes. Quel aspect pittoresque nous offre cet édifice, quelle grandeur austère dans ces nefs romanes, quelle exquise délicatesse, quelle harmonie, quelle élégance dans cette abside gothique! Si les cryptes obscures du Mont-Saint-Michel parlent des tristesses de l’exil, si le roman de ces nefs sévères rappelle la gravité du culte, ce gothique élancé transporte dans une sphère divine d’où l’âme ne voudrait plus descendre. Plus loin, c’est la Merveille assise sur son socle de granit; la Merveille, c’est-à-dire cette construction grandiose qui comprend les longues cryptes dites les Montgommeries, la salle des Chevaliers, le réfectoire, le dortoir et le cloître. Le cloître! quelle étonnante création du génie humain éclairé par la foi! On l’a nommé à l’envi l’habitation des Anges, une fleur éclose au milieu des granits sévères, le chef-d’œuvre le plus élégant de l’architecture gothique. C’est là qu’il faut se retirer pour voir le ciel de près et prier sans être interrompu par les vains bruits du monde. On l’a dit avec raison, ce cloître est un milieu convenable entre Dieu et les hommes: Dieu peut y descendre sans rien perdre de sa majesté; l’homme en y montant s’élève et se grandit.

A toutes les richesses de l’art et de la nature vient s’ajouter une histoire émouvante et variée; chaque édifice, chaque colonne, chaque pierre a son langage, et depuis les âges les plus reculés le Mont-Saint-Michel a été le théâtre de drames dans lesquels l’intervention du ciel s’est manifestée d’une manière sensible. Tour à tour les envahisseurs de la France et les ennemis de la religion sont venus se briser sur cet écueil, contre lequel leurs efforts n’ont pas eu plus de puissance que les fureurs de l’Océan. Mais si nous remontons le cours des siècles, que voyons-nous à l’origine? Quel aspect nous présente le Mont-Saint-Michel avant que l’Archange en eût pris possession et s’y fût établi comme dans sa demeure terrestre? Le berceau de cette histoire est-il entouré de ténèbres si épaisses que l’œil du critique ne les puisse dissiper? Que se passa-t-il sur ce rocher mystérieux, alors que le paganisme régnait en maître dans la Gaule celtique, et que saint Michel, l’ange de la lumière, n’avait pas encore triomphé de son ennemi? Nous sommes ici en présence d’une difficulté que les historiens ont résolue en sens opposé: les uns, trop crédules, prennent les fables et les légendes pour des faits authentiques; les autres, plus versés dans la critique moderne, affirment que les origines du Mont-Saint-Michel sont enveloppées d’un nuage si obscur, que les récits des annalistes ne méritent pas d’être rappelés, même à l’état de simples fictions. Il ne serait pas sage d’imiter la crédulité des premiers; mais il est permis de ne pas embrasser d’une manière absolue l’opinion des derniers.

Il paraît hors de doute que la mer a exercé des ravages sur les côtes de la Manche. Autrefois une épaisse forêt, nommée la forêt de Scissy, devait couvrir au moins une partie de l’estuaire compris entre Granville, Avranches, Pontorson, Dol et Cancale. Alors notre montagne, connue sous le nom de mont Tombe, était entourée d’arbres et se terminait à la cime par des rochers gigantesques. Les rivières qui se jettent dans la baie unissaient sans doute leurs eaux, coulaient entre Granville et Chausey, et allaient se perdre dans l’Océan. La mer s’avança peu à peu, et dès la fin du sixième siècle, d’après M. Maury, elle avait presque entièrement envahi la forêt; les tempêtes, si fréquentes sur ces côtes, et peut-être aussi la main des hommes l’aidèrent à consommer son œuvre de destruction. Dès lors, dit un poète du douzième siècle, les poissons habitèrent là où jadis on voyait «meinte riche veneison.» L’existence de cette forêt nous est attestée par le témoignage unanime des anciens auteurs, par la tradition universellement reçue au sein de nos populations riveraines, par les découvertes que des études géologiques ont amenées sur les côtes de la Manche, et enfin par les envahissements de même nature dont notre siècle est témoin.

Il semble également conforme aux inductions les plus sérieuses et les plus légitimes, que la forêt de Scissy et en particulier le mont Tombe furent autrefois souillés par des sacrifices offerts aux fausses divinités. Peut-être ce rocher sauvage servit-il pour accomplir les horribles mystères de la religion druidique, et Bélénus y fut-il adoré à l’époque où les Celtes étaient indépendants de la domination romaine. Plus tard, après la conquête des Gaules par Jules César, quand l’influence des druides s’affaiblit et que les bardes se virent supprimés, le culte de Jupiter dut succéder aux rites barbares des âges précédents. Des témoignages plus positifs paraissent confirmer cette assertion; en effet, les voies romaines, qui sillonnaient la contrée, fournissent autant de traces du passage et du séjour des Romains. Il est du reste remarquable de voir les vainqueurs de l’univers arborer leur étendard aux pieds du Mont, qui devait être surmonté plus tard par la croix de Jésus-Christ et le drapeau de saint Michel; cependant, les détails précis font défaut sur ces âges reculés. Les analogies, les rapprochements, les inductions sont les voies les plus sûres que puisse suivre l’historien. Les idolâtres aimaient à dresser des autels aux faux dieux sur la crête des montagnes; ce fut aussi sur les mêmes sommets que nos pères, après avoir embrassé l’Évangile, bâtirent plusieurs sanctuaires en l’honneur de saint Michel qu’ils regardaient déjà comme le prince de l’air et l’ange de la lumière, armé avec les célestes phalanges contre Lucifer et ses légions révoltées. Le mont Dol, le Mont-Saint-Michel près Saint-Paul de Léon, la montagne de Saint-Michel à Quimperlé, Saint-Michel de Carnac, une des montagnes d’Arrée, Noirmoutier, Saint-Michel-Mont-Mercure, Saint-Michel d’Aiguilhe, l’un des pics du mont Blanc, Roc-Amadour et tant d’autres points élevés de la France ont possédé ou possèdent encore des églises et des oratoires construits, pour la plupart du moins, à la place des autels consacrés jadis à Mercure, à Bélénus, et à quelque divinité semblable honorée chez les Celtes et les Gallo-Romains. Il dut en être ainsi pour l’église du mont Tombe, le principal sanctuaire dédié à saint Michel.

Longtemps avant que l’Archange prît possession de notre montagne, la forêt de Scissy avait été purifiée par le sacrifice et la prière: à la suite des Romains, des conquérants plus pacifiques y avaient arboré