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Saint Paul

Chapter 21: XIII L’ÉGLISE DE CORINTHE
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About This Book

The narrative traces the life and mission of Paul, from zealous persecutor to decisive apostle, recounting his dramatic conversion, extensive missionary journeys across Mediterranean cities, founding of churches, theological teachings preserved in his epistles, and repeated hardships including beatings, imprisonments, shipwreck and eventual martyrdom. The author blends historical reconstruction, exegetical commentary, and travel-imagery to follow Paul's preaching among Jews and Gentiles, his doctrinal arguments about Christ and redemption, and the personal costs of apostolic labor. Themes include faith's transforming power, apostolic authority, evangelization, suffering as witness, and the spread of early Christianity.

XIII
L’ÉGLISE DE CORINTHE

Paul emportait d’Athènes la tristesse d’avoir travaillé presque sans fruit. Infatigable dans l’espoir, il se dirigea vers Corinthe, poursuivant sa marche du côté de l’Occident. Nous ignorons s’il s’embarqua au Pirée ou s’il prit à pied la route d’Éleusis et de Mégare, puis longea jusqu’à l’isthme le golfe Saronique. Les termes peu précis du texte semblent indiquer plutôt un voyage pédestre[292].

[292] « Ayant quitté Athènes, il vint à Corinthe. »

Bien avant les approches de la ville, se leva sur l’étendue, entre les deux mers, l’énorme Acrocorinthe, isolée, d’où il la voyait, comme le cône d’un volcan mort.

Paul ne l’ignorait point : à son faîte, Cypris, patronne de Corinthe, avait une chapelle servie par mille prêtresses ; des pèlerins innombrables gravissaient la montagne, et l’on prêtait aux servantes de volupté un pouvoir d’intercession. Mais il jugeait les démons de la chair moins redoutables que l’orgueil des faux sages.

De même qu’Antioche et Thessalonique, Corinthe lui offrait une masse confuse que le bon levain pourrait transformer.

Détruite par Mummius, rebâtie par César, cette ville opulente était devenue la métropole de l’Achaïe. Ses deux ports orientaient son trafic, l’un vers l’Asie, l’autre vers Rome. Un afflux d’affranchis, de gladiateurs, de marins, de Juifs, de fabricants et de courtiers composait une foule instable que grossissait une multitude d’esclaves, — quatre cent cinquante mille, disait-on. Le bronze rouge de Corinthe s’exportait dans tout l’Empire. Les Romains payaient des prix extravagants les vases qu’on exhumait des ruines et des tombeaux[293]. Les artisans et les fondeurs savaient les imiter, faire du faux vieux. On jouait aux dés, on s’amusait à Corinthe effrénément. Une courtisane se vantait d’avoir, en quelques semaines, ruiné trois patrons de vaisseaux. Sous la buée ardente de son golfe, c’était une cuve où s’amalgamaient en fusion les éléments d’un nouveau monde.

[293] Voir Strabon, l. VIII, VII.

En arrivant, Paul chercha le quartier des Juifs ; il voulait s’offrir quelque part comme ouvrier. L’Ange qui le guidait partout l’arrêta devant la boutique récemment ouverte d’un « faiseur de tentes », d’un homme de son métier. Aquilas, Israélite natif du Pont, s’était installé à Rome avec sa femme Prisca ou Priscilla. Mais Claude, en principe bienveillant pour les Juifs, après des troubles dont on sait mal les causes, dus selon Suétone à un certain Chrestos[294] — probablement à des conflits entre synagogues et chrétiens — avait frappé les Juifs d’un décret d’expulsion. Leur trop grand nombre — à Rome seulement on en comptait cinquante ou soixante mille — empêcha qu’ils ne fussent tous chassés d’Italie. On se contenta d’interdire les attroupements et les réunions dans les synagogues. Les tracasseries policières gênaient beaucoup leur commerce. C’est pourquoi Aquilas avait transporté le sien à Corinthe, ville largement ouverte aux étrangers. Sa fabrique et son magasin devaient avoir quelque importance. Sa maison deviendra sans peine un centre pour l’église nouvelle.

[294] Mal informé, Suétone a dû entendre parler de Christos, cause de ces querelles, et l’a pris pour un agitateur présent dans Rome.

Lui et Priscilla étaient-ils déjà baptisés ? Nulle part les Actes ni Paul ne mentionnent leur conversion. Paul dira de Stephanas et des siens qu’ils sont les prémices de l’Achaïe[295], qu’il les a baptisés lui-même[296]. Si Aquilas et Priscilla, quand il les connut, n’avaient pas été chrétiens, il aurait commencé par eux.

[295] I Cor. XVI, 15.

[296] Id. I, 16.

Car ils lui donnèrent aussitôt du travail et il vivait sous leur toit. Il prit dans leur maison un rapide ascendant. Il s’empara de leurs âmes, « non par des discours persuasifs de sagesse, mais dans la manifestation de l’Esprit et de la puissance ». Tous les dons de l’homme inspiré se révélaient en sa personne : foi, science, prophétie, discernement des consciences, pouvoir des miracles, et, pour y mettre le sceau divin, une charité sans mesure, tranchante comme une épée, douce comme l’huile qui panse les plaies.

Paul gagnait sa journée en humble artisan, supérieur à la fatigue, exemplaire dans l’obéissance. Il manquait pourtant de cette santé qui rend la joie facile. Le « pal[297] » enfoncé dans sa chair lui laissait peu de répit. Les étés, à Corinthe, sont accablants : « la faiblesse[298] » dont il se souviendra tenait, on peut le croire, à des fièvres qui le déprimaient.

[297] II Cor. XII, 7. Le mot « skolops » qu’on traduit souvent par « écharde » (image peu nette) paraît désigner une infirmité vulgaire et poignante que la chirurgie moderne supprime facilement.

[298] I Cor. II, 3. « Je fus, parmi vous, dans la faiblesse, la crainte, en grand tremblement. »

Chaque sabbat, cependant, il annonçait le Christ dans les synagogues et il obtenait des conversions. Silas et Timothée arrivèrent de Macédoine ; des subsides qu’ils apportèrent ou fournis par les premiers fidèles de Corinthe leur permirent de se donner à l’apostolat. Mais la sempiternelle hostilité des Juifs ne tarda pas à sévir. Chaque fois que Paul nommait Jésus devant eux, ils poussaient des cris, blasphémaient. Il secoua contre ces endurcis la poussière de son manteau ; et il les quitta en leur laissant cet anathème :

« Que votre sang soit sur votre tête. Moi, j’en suis pur, et, de ce jour, je m’en irai vers les gentils. »

Il voulait leur signifier : « En repoussant la vie, vous tombez dans la mort. Ce n’est point ma faute. J’ai fait ce que j’ai pu. »

Dès lors il réunit ceux qui désiraient l’entendre chez un certain Titius Justus, « un craignant Dieu », dont la maison était contiguë à la synagogue. Il « tremblait » comme il le confessera plus tard, de voir son œuvre une fois de plus troublée, saccagée. Une vision, dans la nuit, le rassura ; le Seigneur lui dit :

« N’aie pas peur ; parle et ne te tais point ; car je suis avec toi ; et nul ne se mettra contre toi de manière à te nuire ; parce qu’un peuple nombreux est à moi dans cette ville. »

De fait, sa parole eut, à Corinthe, une efficacité plus large qu’en nul autre lieu. Parmi ceux qui vinrent à la foi il y eut un personnage considérable, et, chose étonnante, un Israélite, Crispus, le chef de la synagogue d’où Paul était sorti en faisant claquer les portes.

L’archisynagôgos, étant le gardien du dogme, veillait sur l’observance des préceptes, instruisait le peuple, présidait les assemblées, encaissait l’argent des aumônes. A cette charge rétribuée honorablement la loi romaine reconnaissait des privilèges. Il fallait, pour l’obtenir, avoir passé un examen difficile sur la théologie, le droit, la médecine. Le baptême de Crispus et de toute sa maison eut presque l’importance qu’aurait la conversion d’un évêque anglican au catholicisme. Paul en reçut grande allégresse. Il le baptisa de sa propre main[299]. Quels que fussent ses démêlés avec les Juifs, leur salut le tourmentait autant que celui des païens.

[299] I Cor. I, 14.

Tandis qu’il posait au milieu de Corinthe les fondations d’une puissante église, il songeait aux autres qu’il avait laissées derrière lui. Timothée était revenu de Thessalonique, apportant d’heureuses nouvelles[300].

[300] I Thessal. III, 6.

« [Il nous dit] que vous gardez de nous un bon souvenir, que vous êtes impatients de nous revoir, comme nous de vous retrouver. Nous avons été consolés, frères, à votre sujet, par votre foi, dans toutes nos nécessités et tribulations. »

Mais des controverses dogmatiques agitaient les Thessaloniciens. Ils donnaient créance aux faux docteurs qui s’attribuaient des révélations sur le mystère de la Parousie. Les morts, quand le Seigneur descendra du ciel, ressusciteront-ils après l’assomption des justes vivants, enlevés sur les nuées, à la rencontre du Juge ? Ceux qui meurent maintenant ne sont-ils pas disgraciés, puisqu’ils ont à subir le sommeil et la pourriture du tombeau ? Ces idées sur la Résurrection, sur le Jugement demeuraient, dans l’esprit des fidèles, entourées de nuages où chacun tendait à loger ses fantaisies. Et l’on prêtait à l’Apôtre des vues imprudentes dont il s’était bien gardé. La défiguration de sa doctrine fut une de ses peines les plus rudes et incessantes. Dans le message qu’il dicta pour les Thessaloniciens, il rétablit, au sujet des vivants et des morts, l’apocalypse véridique :

« Voici ce que nous vous disons selon la parole du Seigneur : nous, les vivants, nous qui sommes laissés pour la Parousie du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui dorment ; car le Seigneur lui-même, dans la clameur du réveil, dans la voix de l’Archange, dans la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous, les vivants, nous qui sommes laissés, nous serons enlevés avec eux à la rencontre du Seigneur, dans les airs. Et ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur. »

On pourrait induire de ces mots : nous, les vivants, que Paul s’attendait, le même soir, peut-être, à entendre le cri de la trompette, à se voir enlevé dans les nuées. Mais il le savait : rien ne l’assurait de vivre jusqu’au soir ; autour de lui d’autres chrétiens mouraient. Il n’oubliait point les signes universels qui précéderaient la Parousie : avant l’apostasie des croyants, il fallait que l’Évangile fût porté aux deux bouts de la terre. Quelle serait la durée de l’attente ? « Mille années, devant Dieu, c’est comme un jour[301]. » Il pénétrait aussi les périls d’une illusion sur cette heure que le Père seul connaît : des paresseux, comme à Thessalonique, prétexteraient l’imminence de la fin pour s’engourdir ou quêter leur pain ; les âmes de bonne foi se fatigueraient d’espérer une chose promise et qui pouvait tarder. Les gens se disaient entre eux : « Que devient la promesse de son retour ? Depuis que nos pères sont morts, tout continue comme depuis le commencement du monde[302]. » Nous, les vivants, représente donc les fidèles qui vivront au moment de la Parousie, Paul et ceux de son temps s’ils vivent encore, ou d’autres.

[301] II Petr. III, 8.

[302] Clément Romain, ép. aux Cor., ch. XXIII. Un texte curieux, dans l’homélie aux Corinthiens qui est attribuée au même Clément Romain (ch. XII), indique de quelle façon, vers la fin du Ier siècle, les prédicateurs suggéraient aux fidèles la patience dans l’attente de la Parousie : « Donc attendons d’heure en heure le royaume de Dieu dans la charité et la justice, puisque nous ignorons le jour où Dieu se manifestera. » Quelqu’un ayant demandé au Seigneur lui-même quand son royaume arriverait il répondit : « Lorsque deux choses n’en feront plus qu’une, lorsque l’intérieur sera comme l’extérieur, lorsque, dans la rencontre de l’homme et de la femme, il n’y aura ni homme ni femme. » (Citation empruntée, croit-on, à l’évangile selon les Égyptiens.)

Les vivants d’aujourd’hui, il se propose de les tenir en alerte hors de cet inutile tourment. Veillons, puisque nous ne savons ni le jour ni l’heure. Il ne rappelle point la parabole des dix vierges, mais conclut comme le Seigneur l’enseignait.

Et il prolonge des conseils virils, pénétrés de l’ineffable et naïve tendresse des premières fraternités chrétiennes : « Vivez en paix les uns avec les autres. Reprenez ceux qui sont dans le désordre. Encouragez les pusillanimes. Soutenez les faibles. Usez de patience envers tous. Veillez à ce que personne ne rende le mal pour le mal. Cherchez partout le bien les uns envers les autres et envers tous. Soyez toujours en joie. Priez incessamment. Rendez grâce en tout. Car telle est la volonté de Dieu à votre égard. N’éteignez pas l’esprit. Ne méprisez pas les prophéties. Mais éprouvez tout et retenez ce qui est bon. Abstenez-vous de tout ce qui a l’apparence du mal. Que le Dieu de paix lui-même vous sanctifie tout entier. Que tout votre être, que l’esprit, l’âme et le corps soient gardés sans reproche pour la Parousie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Celui qui vous appelle est fidèle, et c’est lui qui accomplira.

« Frères, priez pour nous. Saluez tous les frères dans un saint baiser. »

Comme, en dépit de ses admonitions, les agitateurs continuaient à semer leurs creuses prophéties, dans une deuxième épître, plus acérée, plus âpre, il tança les Thessaloniciens d’oublier ce qu’il leur avait dit, étant encore auprès d’eux. Il évoque par des allusions obscures la venue nécessaire du fils de perdition, le mystère d’iniquité qui s’accomplit déjà. L’enseignement prophétique apportait aux chrétiens des précisions orales que l’Apôtre juge superflu ou imprudent de renouveler dans sa lettre. Il semonce les oisifs dont la fainéantise prend pour excuse « Le jour du Seigneur imminent ». Paul lui-même a travaillé nuit et jour. Il aurait eu le droit d’être nourri par les fidèles, puisqu’il les nourrissait de la Parole de Dieu. « Tu ne muselleras pas, ordonnait Moïse, le bœuf qui foule le grain. » Mais il tenait à leur donner l’exemple. « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger non plus. » Proverbe excellemment juif où nous retrouvons une des vertus immémoriales d’Israël. Le Juif, même dans les pays qui engagent le plus à la paresse, besogna toujours et besogne prodigieusement.

A Corinthe, de même qu’à Thessalonique, « les Saints » étaient des gens de petite condition plutôt que des riches ou des notables. Paul semblera leur en faire une louange :

« Ils ne sont pas nombreux parmi vous les sages selon la chair, pas nombreux les puissants, pas nombreux les nobles[303]. »

[303] I Cor., I, 26.

L’esprit d’amour qui liait dans le Christ l’archisynagôgos Crispus, l’important Stephanas et des ouvriers, des boutiquiers modestes, des scribes inférieurs, de pauvres femmes et même des esclaves, fut-il une imitation des confréries païennes, des thiases où des repas sacrés unissaient d’une fraternité passagère des hommes et des femmes, très distants par leur état social ? Tout ce qui avait figure païenne inspirait aux chrétiens l’aversion d’un contact idolâtrique. Ce n’est pas là qu’ils prirent modèle[304]. La vie des synagogues, la forme qu’elles perpétuaient d’une association religieuse et secourable se répéta chez eux. La communauté chrétienne avait, comme la synagogue, ses dirigeants et ses docteurs, ses réunions de prière, sa caisse pour les pauvres, des arbitres pour les différends entre ses membres, même des juges pour les cas d’exclusion. Seulement un autre esprit la vivifiait.

[304] Voir Duchesne, op. cit., t. I, p. 50-51.

Dès les premiers temps, nous l’avons vu à Antioche, le ministère de ceux qui enseignaient se divisait en missions distinctes. Les apôtres, les prophètes, les didascales ou docteurs possédaient un caractère défini et, dans la suite, de plus en plus spécifié.

Paul est apôtre au sens absolu, c’est-à-dire l’envoyé du Seigneur lui-même. Timothée, quand il visite, sur l’ordre de Paul, les Thessaloniciens, est apôtre aussi. Chaque église possédera ses apôtres, missionnaires qui se dirigent ici ou là, sans que personne, si ce n’est l’Esprit Saint, détermine leurs mouvements. Ils prouvent leur inspiration, en manifestant des dons surnaturels. Lorsqu’elle les saisit, ils parlent quelquefois dans l’ivresse de l’extase. Mais leur office est surtout de révéler les mystères, d’exhorter, d’édifier, de consoler.

Les prophètes, en toute occasion, édifient, exhortent, consolent. Cependant ils exercent des charges liturgiques, comme le grand prêtre du Temple juif. Ils célèbrent le Sacrifice, improvisent l’action de grâces au moment de la fraction du Pain. Ils résideront au sein d’une église ; les fidèles, pour les nourrir et les vêtir, prélèveront sur leur subsistance et leurs vêtements, sur l’argent dont ils disposent, une sorte de dîme.

Les docteurs, préposés à l’enseignement, comme ayant le don de science, seront sédentaires, de même que, plus tard, l’épiscope et le diacre, quand ceux-ci prendront la place de l’apôtre et du prophète.

Sédentaire aussi, le presbytérion dont saint Ignace d’Antioche dira qu’il représente autour de l’évêque — lequel tient la place de Dieu — le conseil des Douze assemblés autour de Jésus[305] ; et sa volonté devra s’harmoniser à celle de l’évêque, « comme les cordes s’ajustent à la lyre[306] ».

[305] Saint Ignace, épître aux Magnésiens, VI.

[306] Id. ép. aux Éphésiens, IV.

Au temps où Paul fonda la communauté de Corinthe, la discipline n’était pas encore aussi nettement constituée. Cette église ressemblait à un jeune arbre souple, en avril, dont les bourgeons vont s’ouvrir. Elle était déjà en possession de tous ses organes. Mais la sève divine hâtait plus pour l’un, moins pour l’autre, la germination. Et c’est bien ainsi que Paul la considérait : « J’ai planté, dira-t-il, Apollos a arrosé. Dieu seul a fait croître[307]. »

[307] I Cor. III, 6.

Merveilleuse période ! La croissance des promesses et de toutes les ferveurs !

Les fidèles ne se réunissaient pas alors, pour prier, dans une basilique. Ils se donnaient rendez-vous chez l’un des frères dont le logis était vaste. Une salle, en haut, servait d’oratoire. Nous ignorons si des images ou des signes mystiques étaient offerts à la dévotion commune. Il est probable que l’on excluait les images, par un reste de scrupule judaïque, comme si elles impliquaient un danger d’idolâtrie. Des lampes nombreuses pendaient de la voûte[308], telles qu’on en voit dans les églises grecques et les mosquées. On les allumait la veille du sabbat au soir et le lendemain, tant que le sabbat resta le jour férié, puis le dimanche, fêté comme le jour, tout ensemble, de la Création et de la Résurrection.

[308] Voir Actes XX, 8.

A leur entrée, les assistants « se jetaient, la face contre terre, adorant Dieu[309] ». Ils ployaient aussi les genoux avant la fraction du Pain. Mais ils priaient, le plus souvent, debout, les paumes étendues. Les femmes venaient en toilette ; Paul exigeait d’elles — et ce n’était point toujours facile — la modestie dans la mise ; il ordonnait qu’elles eussent un voile sur la tête et condamnait les robes brodées, les chignons emperlés ou cerclés d’or. Surtout il leur interdisait de prendre la parole pour enseigner au milieu de l’église.

[309] I Cor. XIV, 25.

Car une réunion de chrétiens primitifs ne se concevait pas sévèrement ordonnée à la manière d’une cérémonie de cathédrale. Tandis qu’un lecteur lisait une page des Écritures, ou, plus tard, « les Mémoires des Apôtres » (les Évangiles), quelqu’un tout d’un coup se levait, transporté d’une élévation prophétique, discourait sur le sens caché d’une parole, ou bien « il parlait en langues » ; le glossolale se répandait en une effusion d’amour, faite de cris, d’invocations chantées, de mots sans suite, et que lui-même ne savait pas toujours interpréter.

Paul, avec son génie pratique et son goût de l’ordre, admirait peu la glossolalie. « Celui qui parle en langues s’édifie lui-même. Celui qui prophétise édifie l’église. Je souhaite que vous parliez tous en langues, mais bien plus que vous prophétisiez… Celui qui parle en langues doit demander à Dieu le droit d’interpréter… Quoi donc ! Je prierai avec l’esprit. Mais je veux prier aussi avec mon intelligence. Je chanterai avec mon esprit, mais je chanterai aussi avec mon intelligence. Si tu prononces la bénédiction par l’esprit (dans la langue inspirée du glossolale), celui qui tient le rôle de simple auditeur, comment répondra-t-il Amen à ton action de grâces ? Car enfin il ne sait ce que tu veux dire… Je parle en langues plus que vous tous et j’en bénis Dieu. Mais, dans l’église, je préfère dire cinq paroles avec mon intelligence, pour catéchiser les autres, que dix mille paroles en langues[310]. »

[310] I Cor. XIV, 2-20. Le prophète Daniel (XI, 1) avait dit : « Il faut, dans une vision, de l’intelligence. »

Paul les blâmait de se comporter « comme des enfants ». La jubilation de leur foi prenait les formes enfantines d’une délicieuse innocence. Mais le gazouillement lyrique des glossolales, quand il se multipliait, tournait au vacarme incohérent. Si des étrangers ou des incroyants entraient là, ils croyaient tomber « dans une réunion de fous[311] ». Les liturgies orientales ont gardé quelque peu cette volubilité confuse. Le prêtre et les fidèles profèrent les mots si vite qu’il leur est difficile de suivre sous chaque phrase un sens réfléchi. Seulement il leur reste aussi des vestiges de la primitive souplesse, un air de libre improvisation. L’officiant dialogue avec le peuple ou avec Dieu sur un ton de familiarité que Rome et l’Occident ne sauraient plus se permettre.

[311] Id. XIV, 23.

Paul avait déjà l’esprit occidental, lorsqu’il prescrivait à ses Corinthiens :

« Si l’on parle en langues, que deux ou trois parlent au plus, et chacun à son tour… Que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres jugent. Si quelqu’un de ceux qui sont assis a une révélation, que le premier (celui qui parlait) se taise… Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix[312]. »

[312] I Cor. XIV, 28-33.

L’élan pieux s’ordonnait sans effort dans « les hymnes, les psaumes, les cantiques[313] », et tandis que l’officiant priait au nom de tous. Ce qu’étaient les oraisons liturgiques, nous pouvons en concevoir quelque idée par la grande prière conservée dans l’épître de Clément Romain aux Corinthiens, et mieux encore, par celles, plus anciennes, de la Didaché :

[313] Coloss. III, 16.

Nous te rendons grâces, ô Père saint,
Pour ton saint nom
Que tu as logé (comme dans un tabernacle) en nos cœurs,
Pour la science, la foi et l’immortalité
Que tu nous as révélées par Jésus ton Fils.
A toi, gloire dans les siècles.
C’est toi, Maître tout-puissant,
Qui as créé l’univers à l’honneur de ton nom,
Qui as donné aux hommes la nourriture et la boisson
En jouissance pour qu’ils te rendent grâces.
Mais à nous tu as donné une nourriture et un breuvage
Spirituel et la vie éternelle par ton serviteur, (ton fils).
Avant tout, nous te rendons grâces parce que tu es puissant.
Gloire à toi dans les siècles.
Rassemble-la des quatre vents, cette Église sanctifiée
Dans ton royaume que tu lui as préparé.
Vienne la grâce et que ce monde passe.
Hosanna au Dieu de David.
Si quelqu’un est saint, qu’il vienne !
S’il ne l’est pas, qu’il fasse pénitence.
Maran Atha.    Amen.

Le fond de cette prière, c’étaient les Bénédictions du rituel israélite : mais un élément non juif s’était inséré dans la vieille liturgie et la rénovait jusqu’en ses profondeurs : le dogme du salut par le Christ, de l’Église une et sanctifiée que le Fils de Dieu rassemblerait en son royaume, comme le blé, disséminé sur les montagnes, est battu, moulu, pétri pour acquérir l’unité du pain, comme le sang de la vigne, épars dans les grappes, est foulé pour devenir du vin.

L’image simple du pain et du vin prenait une divine consistance quand le prophète officiant élevait entre ses mains le pain et le calice, les bénissait en répétant, comme l’indiquent les paroles mêmes du Seigneur : « Ceci est mon corps brisé pour vous. Faites cela en mémoire de moi… Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang. Faites cela, toutes les fois que vous boirez, en mémoire de moi. »

Il ajoutait une longue action de grâces, à l’origine improvisée, qui s’appelait « l’eucharistie[314] ».

[314] Ce mot désignait tantôt les éléments consacrés, tantôt le repas mystique, tantôt l’action de grâces qui accompagnait la consécration.

Comme le rite renouvelait la Cène avec les Apôtres, les fidèles, avant de participer au pain et au vin consacrés, avaient pris en commun leur repas du soir. Souper liturgique, désigné mystiquement par le terme agape qui signifiait : l’amour ; l’agape était le prélude de la communion sainte. Plus tard, elle en fut séparée, puis transportée du soir au matin, avant l’aube[315]. Vers le milieu du second siècle, Justin décrira de la sorte l’office qu’on n’appelait pas encore la Messe :

[315] Voir Pline, lettre à Trajan sur les chrétiens.

« Les prières finies, nous nous donnons le baiser de paix. Ensuite, on apporte à celui qui préside l’assemblée du pain et une coupe d’eau et de vin trempé. Il les prend, loue Dieu par le nom du Fils et du Saint-Esprit, puis il fait une longue eucharistie pour tous les biens reçus de lui. Ensuite, tout le peuple crie : Amen. Puis les diacres distribuent le pain et le vin avec l’eau consacrés, et ils en portent aux absents[316]. »

[316] Ire Apologie, LXV.

De la joie, de la paix ingénue qui présidait à l’office, l’équivalent serait difficile à rencontrer dans une église moderne où les fidèles communient et prient beaucoup trop, chacun pour soi. Les chrétiens primitifs trouvaient dans la Communion, plus sensiblement, la charité du Christ multipliée par l’amour qu’ils lui rendaient et qu’ils se donnaient les uns aux autres. La ferveur d’un apôtre, comme Paul, élevait à un degré miraculeux ce bonheur simple et tranquille de s’aimer en Celui qui est l’Amour.

Malgré tout, ils apportaient du dehors leurs préjugés et leurs mauvais penchants. Le baptême n’extermine pas le vieil homme ; autrement, la sainteté coûterait trop peu. Les coteries, les contradictions de tendances, les orgueils, les aigreurs, la sensualité se faisaient leur part, même au sein de l’assemblée.

Les gens d’un certain milieu formaient entre eux des groupes ; ceux qui étaient dans l’aisance arrivaient avec leurs couffins gonflés de provisions et des bouteilles pleines, tandis que les pauvres manquaient du nécessaire. Ils se gorgeaient, s’enivraient[317]. Au sortir des saints Mystères, le libertinage, l’esprit de cupidité reprenaient ces charnels ; alors qu’ils toléraient parmi eux des scandales, ils se croyaient des purs, des parfaits. L’arrogance avait toujours été le vice capital des Corinthiens[318]. Il reste comme inscrit sur le front sourcilleux de leur Acrocorinthe. Quand le premier enthousiasme des néophytes s’alanguira, quand Paul les aura quittés, des factions qui, par un prodige, n’iront pas jusqu’au schisme, troubleront leur chrétienté.

[317] I Cor. XI, 21.

[318] Mummius avait détruit la ville parce que les habitants avaient insulté du haut des murailles les ambassadeurs romains et jeté sur eux des paquets d’ordures.

Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. On peut supposer qu’il prêcha dans d’autres villes de l’Achaïe. Poussa-t-il une pointe jusqu’en Illyrie ? C’est probable, puisqu’il était aux portes de ces régions montagneuses et qu’il en parle comme d’un pays-frontière où il aurait introduit l’Évangile[319].

[319] Rom. XV, 19 : « Depuis Jérusalem, en tous sens, jusqu’à l’Illyrie, j’ai largement prêché l’Évangile du Christ. »

Durant son séjour à Corinthe, les grands embarras ne lui vinrent pas des convertis, mais des Juifs. Ils le détestaient comme un apostat, et leur haine se conçoit du moment qu’à leurs yeux la prédication de l’Apôtre détruisait leur vie nationale, leurs traditions, leurs espérances. Ils n’essayèrent point, cette fois, de tuer eux-mêmes l’hérétique ; ils prétendirent armer contre sa parole l’autorité romaine.

Un jour qu’il discourait dans une salle ouverte aux passants ou dans la rue, une bande se jeta sur lui et l’emmena de force au tribunal du proconsul. Le grief qu’alléguait leur violence s’abrégea en cette audacieuse formule :

« Celui-ci engage les hommes à honorer Dieu d’une façon contraire à la Loi. »

On dirait qu’en prêchant une doctrine offensante pour la Loi juive, Paul, du même coup, lésait la majesté romaine. Les Romains respectaient dans sa religion le peuple israélite ; quiconque la troublait bravait leur puissance et menaçait leurs propres dieux.

C’est ainsi que les plaignants prétendaient argumenter. Le proconsul, Gallion, frère de Sénèque, était un de ces lettrés aristocrates, magistrats corrects, qui voulaient concilier avec les devoirs de leur charge un libéralisme de philosophes. Sénèque loue son caractère affectueux, sa tendresse pour sa mère. Il avait cheminé habilement dans la carrière des honneurs. Cependant, il détestait l’adulation, et la franchise de son humeur se marquait par des saillies originales. Il aimait la tranquillité des sages, et méprisait les Juifs, leurs criailleries perpétuelles, leur furie de controverses à propos de vétilles pieuses.

Il regarda les ennemis de Paul s’agitant et vociférant, Paul lui-même, impatient de répliquer et qui ouvrait la bouche pour se défendre. Cette querelle l’ennuya ; elle n’était point de son ressort. Il l’interrompit brusquement :

« S’il s’agissait, ô Juifs, d’une injustice ou d’un mauvais coup, je vous écouterais comme de juste. Mais, puisque c’est un débat à propos de doctrine, de noms et de la loi qui vous concerne, je ne veux pas être juge de ces choses-là. »

Sur quoi il fit un signe aux licteurs ; les Juifs furent mis à la porte ; Paul s’échappa d’entre leurs mains. Il se vit même vengé d’une façon comique.

Des Grecs se trouvaient là, toujours prêts à houspiller les Juifs, ayant contre eux des rancunes commerciales, des acrimonies religieuses. Quand ils virent le troupeau des plaignants éconduit, verges en main, ils vinrent à la rescousse de la police, leur fureur se débrida ; ils rossèrent jusqu’à Sosthène, le chef de la synagogue. Gallion les laissa faire. Peu lui importaient les disputes de la canaille.

Cet épisode, dans l’histoire tourmentée de Paul, est la seule éclaircie plaisante. Eut-il avec Gallion d’autres rapports, dans la suite ? Sénèque, par celui-ci, entendit-il parler de l’Apôtre ? Ce sont là des problèmes insolubles.

Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’église de Corinthe. Mais il devait être l’homme qui marche toujours. Sa volonté propre l’eût peut-être poussé en avant, vers l’Ouest. L’Esprit le ramena vers l’Asie Mineure ; les églises déjà fondées réclamaient sa visite ; il entrevoyait sur elles, et sur Éphèse où il allait travailler, cette gloire que Jean symbolisera dans les sept candélabres d’or entourant le Fils de l’homme.