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Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman cover

Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman

Chapter 13: ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
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About This Book

A reflective narrator traces a sequence of chance encounters with a young woman while traveling through Italian cities, recounting moments in Florence, on the Lido, and aboard gondolas. The narrative weaves vivid travel description and sensory detail with close psychological observation, documenting growing devotion, melancholy, and the inner urgency of passionate feeling. Episodes alternate between public scenes—sunset over the lagoon, street life, musical evenings—and intimate introspection about love, truthfulness of emotion, and the transformative power of excessive passion. The work blends episodic romance with lyrical meditations on human tenderness, longing, and the search for authenticity.

—Ah! elle est bonne! fis-je en riant, perds-tu la tête? pourquoi n'irais-je pas à cette soirée?

—Parce que... parce que il vaut mieux pour toi, il vaut mieux pour... tout le monde que tu n'y ailles pas.

—Mais encore une fois! m'éclairciras-tu ce mystère? Je t'avoue que je ne comprends absolument pas.

—Comprends donc! dit-il sur un ton solennel: M. et Mme Arrigand seront ici dans un instant.

—Ah! fis-je.

Je dus pâlir aussi moi; mais je me ressaisis promptement et je dis sur le ton le plus calme:

—Eh bien! mon ami, que veux-tu que j'y fasse! M. et Mme Arrigand seront là... et moi aussi, voilà tout!

—Ah! si c'est comme cela que tu le prends!... dit-il, tout à coup rassuré. Eh bien! à la bonne heure!...

—N'est-ce pas? ajoutai-je gaiement, et nous entrâmes.


Mme X... avait-elle eu vent de mes anciennes relations avec Marie, et cette rencontre était-elle combinée par une pointe de méchanceté? Je ne le crois pas, car un hasard favorable avait fait que notre amour était demeuré secret, malgré mille imprudences; et depuis des années que j'avais l'oreille au guet, je n'avais pas entendu la plus petite allusion à ces aventures.

On annonça M. et Mme Arrigand...

Le mari m'apparut énorme, triomphant, radieux. Avec sa taille d'athlète, sa longue barbe blonde et frisée, son teint animé, ses petits yeux d'acier, la barre volontaire de son front et sa mâchoire forte, il était à la fois laid et magnifique, il avait du commun et de la puissance; on pouvait le trouver banal, mais il vous écrasait; il était visible que c'était un homme qui touchait le faîte du bonheur et contemplait incessamment le cercle parfait de sa volonté accomplie.

Sa femme était en ce moment-ci tout son orgueil. Il la montrait, couverte de sa fortune colossale, comme une idole sous un manteau d'or et de pierreries devant quoi la foule s'incline.

Marie n'avait pas repris l'ampleur des formes que je lui avais connue dans les moments les plus heureux. Elle demeurait frêle; sa figure doucement reposée, sans garder les contours tragiques de nos heures passionnées, conservait une sorte de délicatesse dans la chair et de piété dans l'expression qui me faisait résurgir le passé religieux de notre amour avec une vigueur d'illusion déchirante... Je me dissimulais parmi les groupes; je ne voulais pas qu'elle me vît, au moins pas encore; j'étais trop troublé.

On la fêta. Elle était fort entourée. Sa fortune jointe à sa simplicité, la discrétion avec laquelle elle s'était montrée jusque-là dans le monde, enfin le charme particulier et infaillible de sa personne attiraient les femmes et les hommes empressés autour d'elle. De loin, jetant par un attrait insurmontable des regards furtifs en ses environs, j'apercevais, sous la lumière, ses épais bandeaux blonds devenus à la mode, et qu'elle semblait outrer un peu, sans doute afin de cacher sa petite cicatrice à la tempe droite. Tout à l'heure, me disais-je, je verrai, oui, il faudra bien que je la découvre, cette petite marque qu'elle a voilée sous ses cheveux, que d'autres mains ont tâché d'effacer en vain, et qui demeure gravée là comme mon nom sur son visage! Ah! tout de même! cet homme heureux que chacun flatte en ce moment et qui s'en va là-bas du côté du salon de jeu, avec une figure si sereine, cet homme ne peut pas caresser ce front sans se heurter le doigt au petit creux que la balle a laissé!...

On commença de danser dans le salon voisin. A la faveur du léger mouvement qui se fit, la maîtresse de la maison m'aperçut et me courant sus, me prit familièrement par la main:

—Je le tiens! je le tiens! s'écria-t-elle. Madame, permettez-moi de vous présenter le plus sombre de mes amis, c'est un jeune homme qui semble avoir perdu sa patrie, et de jolies bouches l'ont nommé: le dernier Abencérage!...

Je me trouvai en face de Marie. Mme X..., entraînée brusquement par trois jeunes filles, nous abandonna.

Marie me tendit la main avec son ancienne franchise:

—Mon ami! dit-elle.

Je lui donnai la main, en la regardant, sans pouvoir desserrer les lèvres. Je ne sais d'ailleurs au juste quelle contenance je tins durant quelques instants. Il me semblait seulement que je devenais affreusement pâle, et la seule idée qui me ranima fut la peur de l'effrayer par tout ce que mon état devait manifester de passion contenue.

Je ne fus nullement étonné de recevoir toute la chaleur tendre de ces deux mots simples et braves: «Mon ami!» Nous avions appris ensemble à donner aux mots leur valeur. Je sentais celle qu'elle entendait à ceux-là; le timbre de sa voix disait le reste. Comment ne m'étonnais-je pas? En vérité, je ne sais. Cela me semblait juste et naturel. Voilà tout. Elle-même n'en demandait pas plus long. Il est bien puéril de chercher en nous la raison des choses accomplies; ce sont les choses qui, la plupart du temps, nous enlèvent, nous charrient comme fait un torrent et nous déposent çà et là, sur l'une ou l'autre rive, au gré de quelle volonté ou de quels caprices inconnus?

—Offrez-moi votre bras, dit-elle.

Je sentis son bras; nous fîmes quelques pas.

—Je vous avoue, lui dis-je, que je marche tout de travers;... asseyons-nous!

Je lus dans son regard toute sa satisfaction de femme à me sentir si faible à cause de sa présence. Elle me devina:

—Oui, dit-elle, je suis heureuse en ce moment-ci. Je ne sais si mon plaisir est bon ou mauvais. Je vous confierai que j'ai redouté de vous rencontrer parce que j'avais peur de ne pas vous rencontrer tel que je vous vois.

—Ah! fis-je, c'est cruel!

—Je ne dis pas non.

Je cherchais des yeux, malgré moi, sous la chevelure, l'emplacement de la petite marque. J'eusse voulu qu'elle lût dans mon regard toute l'adoration que je lui vouais pour la minute ineffaçable dont le souvenir était là. J'eusse voulu qu'elle entendît tout mon être éperdu, à ses pieds chéris, lui dire ma reconnaissance: «O ma Marie, je sais ce que tu as fait; je connais la nuit que tu as passée à ta fenêtre, avec la grosse vilaine arme à la main, en face de la lagune toute palpitante de cris et de chansons d'amour! Je sais ta course dans le corridor... O ma Marie! ma petite Marie! Je ne baiserai jamais les pieds qui ont couru ainsi pour étourdir la pauvre tête avant le grand fracas!... Je ne m'occupe pas de ce que tu es, de ce que tu penses ou fais aujourd'hui. Il y a un moment de toi qui dure éternellement; et je t'adore à jamais.»

Elle vit monter mes larmes et elle me donna son regard d'autrefois, celui qui me brisait, me faisait fondre et défaillir.

—Oh! non! non! je vous en supplie, lui dis-je, en l'arrêtant, vous me faites trop mal!...

—N'est-ce pas juste? fit-elle, avec un accent de conviction que surmontait malgré tout sa tendresse.

—Hélas!

Par ce seul mot, j'avouais tout ce dont elle m'accusait secrètement et dont je n'étais pas coupable: le lâche abandon de Ferrare et tout ce dont on avait dû réussir à la convaincre contre moi en l'amenant petit à petit et savamment à la «raison». Mais n'avais-je pas d'autres torts, d'autres lâchetés à expier vis-à-vis d'elle? Chaque minute de mes relations secrètes avec elle n'avait-elle pas été marquée par un crime contre son bonheur, crime qui portait aujourd'hui tous ses fruits, puisqu'il était trop évident qu'au milieu des splendeurs de la situation régulière dont j'avais failli la priver, la pauvre enfant continuait à m'aimer? Ne valait-il pas mieux lui laisser ignorer la façon dont j'avais été joué à Ferrare par son fiancé et mis hors d'état d'agir dans la suite par l'affaire sanglante du Lido? Il me sembla que je me lavais un peu en restant muet sur ces choses et en recevant humblement ses doux reproches.

Nous nous regardâmes un moment, assis l'un près de l'autre, dans le salon devenu désert par l'entrain de la danse dans les pièces voisines; trop de choses nous montaient à la mémoire pour s'ordonner sur les lèvres. Le passé nous étouffait; ses grands yeux gris, à elle, s'humidisaient à leur tour. Quelques personnes parurent, nous nous levâmes. Je cherchais un mot court, un dernier mot à lui dire. Il ne vint que celui des premiers jours et de toujours, celui qui ne finit point quand une fois il a signifié une grande et profonde vérité:

—Je vous aime, prononçai-je tout bas.

Elle eut un petit frémissement et me dit:

—Allez, allez!... mon ami.

Je prenais congé d'elle, avant de me retirer, je lui baisais la main.

—Promettez-moi, dit-elle avec un effort, de ne pas chercher à me voir.

—Je vous le promets.

En relevant la tête, j'aperçus la maîtresse de la maison qui s'avançait au bras de M. Arrigand. L'un et l'autre virent notre attitude et nos yeux, Mme X... n'y comprit rien. Arrigand fut atterré. Quelque chose s'écroula visiblement en lui.

Une pauvre minute sentimentale ruinait ses plans, ses calculs et le patient édifice de sa volonté.

Nous fûmes aussi malheureux les uns que les autres.

Paris, 1894-95.

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY


DU MÊME AUTEUR
Le Médecin des Dames de Néans,
Les Bains de Bade (épuisé).

A paraître:

Le Parfum des îles Borromées.
Les Bonnets de dentelle.
Mademoiselle Cloque.