IV
Tandis que je me mettais l'esprit à la torture à cause du contretemps évidemment très grave qui avait terni notre dernière entrevue, voici ce que je recevais de Marie:
Passy, 18 février.
«Mon André, aujourd'hui j'ai été heureuse! Je suis affolée, épuisée, brisée. Je suis à vous; je n'ai plus la force d'envisager les séparations. Le temps coule; est-ce possible? Je voudrais m'arrêter aujourd'hui pour me souvenir mieux. Que sais-je de demain? Et cependant j'ai déjà une grande hâte de vous revoir. Je ne peux plus attendre, maintenant. Non, je ne vous ai pas bien vu, pas assez vu encore. Le bonheur a passé comme un éclair; il glisse dans mes doigts; je ne le sens plus: je veux le sentir à toutes forces. Chaque fois que je vous quitte, quelque chose de plus que les fois dernières, s'arrache de moi et vous reste, que je veux aller retrouver. Je vous aime! Je souffre en ce moment que je vous écris ces mots, mon André, je souffre de ne pouvoir vous les dire sur vos yeux! Ayez pitié de moi pour tout ce que je peux vous dire.»
19 février.
«Je vois votre figure à tant de moments divers. Mais celle d'avant-hier me reste trop fort. Quand vous m'avez quittée: cette gravité qui vous prend quelquefois, avec toute cette attitude un peu fatiguée! Oh! dites-moi bien que vous ne pensiez qu'à moi en ce moment; dites que tout le reste vous était aussi égal qu'il l'est à moi-même. Je veux avoir eu tous les instants de cette inoubliable matinée. Il y a, n'est-ce pas, des minutes qui vous frappent et se prolongent en si longues et si interminables songeries qu'il faudrait les souvenirs accumulés de plusieurs années pour en donner l'équivalent, et encore non! On vit toute une époque à seulement se dire: adieu, mon André!
«Je crois qu'un de ces jours je dirai tout à grand'mère qui ne cesse de me parler de vous; car je passe près d'elle des soirées où mon cœur se gonfle à craquer, et je ne sais comment je ne lui avoue pas: mais je le vois! je le vois! Nous avons été ensemble, dehors; il y avait plein de bourgeons aux églantiers et des pigeons comme à Venise! Grand'maman, nous nous sommes donnés l'un à l'autre dans le printemps!
«MARIE.»
«Tout est plein de vous ici, Marie. La matinée est pareille à celle de la fois dernière. Il y a comme des chansons et des fleurs dans l'air. Oui, malgré tout, j'entends des airs heureux que mélancolise quelque chose d'absent ou d'invisible. Êtes-vous là, réellement et ne pouvez-vous parler? Ah! ma chérie! je crois sentir des rudiments de mots, de tendresses, d'élans qui n'ont pas été achevés! Ah! qu'est-ce que cela devient, les beaux mouvements d'amour, les bonds du cœur, les phrases de tendresse murmurées dans la solitude et qui ne parviennent pas à leur adresse? Sont-ce ces choses qui bourdonnent à mes oreilles en légers bruits si étranges et si émouvants? Avez-vous eu quelques soupirs que vous ne m'ayez dits?»
Soir.
«Votre image passe et repasse; je la caresse. Mes yeux continuent leur train sur le livre ouvert, et puis, à un moment, je vous sens tellement, tel moment passé près de vous est si vif que je me ressaisis et me cramponne à cause du vide qui suit aussitôt, du creux que fait votre absence soudaine, et qui me donne un vertige.»
11 heures.
«Tous les bruits s'apaisent; une immense envie de sommeil a l'air de passer sur toutes choses. Je devrais craindre le sommeil qui me sépare de la pensée de vous; mais j'aime perdre conscience doucement, dans l'idée de vous, et j'ai l'illusion calme et délicieuse de vous voir vous endormir.
«J'entends de très loin les sifflets longs et comme éperdus des trains du soir et me voilà parti dans je ne sais quelles songeries d'autrefois, de moments isolés dans la campagne où j'ai passé des mois et des années si tristes, l'été, et que l'on entendait à des lieues, quand le vent portait, ces trains qui allaient aux villes, à Paris que j'ignorais, ces trains qui devaient me porter vers vous. Je me souviens bien qu'on n'aurait pas pris le train, eût-on été à même; mais le rêve de partir, n'importe où, on ne savait où, vous remuait, vous tiraillait d'une sorte d'angoisse qui me revient souvent le soir...»
Elle vint me surprendre un matin. J'avais rabattu mes persiennes contre la chaleur du printemps qui semblait cette année-là se parer pour nous, et mes vases étaient garnis des premières fleurs de la saison nouvelle. Quand elle arriva dans cette pénombre et dans ces parfums délicats, vêtue de frais, sous sa voilette claire et son chapeau de paille blanc, nous nous tînmes tous les deux un moment inertes avant de nous embrasser; l'instant était si délicieux qu'il mettait une lenteur à nous pénétrer et nous le suspendions malgré nous.
Enfin nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre. Nos étonnements étaient toujours les mêmes et il y avait, dans l'immensité de notre plaisir, de la naïveté d'enfant. Toutes sortes de puérilités me venaient aux lèvres, que je n'osais dire; et elle s'interrompait, elle aussi, par une sorte de crainte qui ne vient qu'au moment où les mots se formulent, qui étonne et fait rire.
—Bienheureux rire, ma chère chérie! comme il soulage et signifie de choses, n'est-il pas vrai?
—Oui, oui, dit-elle, c'est ça; tout ce qui est le meilleur se dit par le rire ou bien par les larmes...
Le fait est que nous passions de l'un aux autres sans avoir le temps d'y prendre garde.
Il nous arriva ainsi d'employer la courte demi-heure tantôt à rire et tantôt à pleurer, sans nous dire un mot qui vaille. Nous ne nous sommes jamais qu'effleuré les lèvres et touché que le bout des doigts.
C'était un massacre de ternir des moments pareils; mais pendant que j'adorais les yeux purs de Marie, je fus fouetté par cette idée qui ne m'avait donné qu'un faible répit: quelqu'un, dans l'instant présent, a de cette figure une image souillée! Je ne pus contenir un mouvement, et aussitôt elle me toucha la main:
—Mon ami, dit-elle, je vous supplie de ne pas me cacher ce qui vous passe de mauvais!
—Marie, je pense que quelqu'un vous peut insulter, et ma grimace vient de ce que je suis là, calme et heureux, durant que cet outrage se commet!
—Que voulez-vous dire?
—Ne me comprenez-vous pas?
Elle ne put dissimuler un assez vif soubresaut de pensée qui fut visible dans ses yeux:
—Ah! dit-elle, j'espérais qu'il ne serait jamais question de cela...
—Comment me jugez-vous donc?
—Je vous juge au-dessus de ces misères, et je comptais que vous fouliez aux pieds ce sur quoi vous voyez que je fais de même. Quand je viens ici, je ne pense pas que je vais chez un homme—non! ça, vous voyez, rien que de le dire me met un peu mal à l'aise,—quand je viens chez vous, il me semble, à toutes les fois, que je suis morte, que l'on m'a couchée et habillée tout autrement que pour ce monde-ci, et qu'enfin je me réveille dans un autre monde où je ne retrouve rien qui me fasse souvenir de l'ancien... Oh! ne me démolissez pas cette idée; je m'y tiens, et Dieu merci! vous êtes bien fait pour me la soutenir... Si, si, ne niez pas, de grâce, je vous veux ainsi!... Vous pensez donc bien que je ne vois rien de commun entre vous et ce qui peut se passer par ailleurs.
—N'avez-vous pas ouï dire, petite élue, petite bienheureuse, qu'il est coutume à l'entrée du Paradis d'être interrogé sur quelques circonstances de la vie d'en bas? Vous admettez donc que la curiosité soit un sentiment divin, et vous me laisserez en user...
—Non!
—Si!
—Non! je vous en prie, dit-elle en se levant.
—Je le veux!
Je l'avais saisie un peu brutalement par la main et l'avais forcée à se rasseoir. Je voyais à sa répugnance à parler qu'il avait dû se passer quelque chose.
—Monsieur Arrigand, dit-elle, est venu à la maison, comme à l'ordinaire. Je ne vous dirai pas que j'étais tranquille absolument, bien que résolue à me moquer de tout ce qui pourrait arriver et qui me semble bien petit pour nous atteindre. J'avais avant de le voir des battements de cœur terribles; on me crut même malade; on me dit de me reposer; je fus bien obligée de le faire, je ne tenais plus debout. Mais il y eut quelque chose de plus fort, ce fut mon désir d'en finir avec cette entrevue. Tout cela est bien bizarre, n'est-ce pas, André, quand on pense que j'étais si tranquille en le croisant à votre bras, et je recommencerais bien encore, et nous recommencerons! Mais là-bas, chez moi, en face de Maman, quand je suis redescendue sur la terre, mon cher ami, je ne suis plus qu'une patraque... Enfin j'entrai au salon. Eh bien! je vous jure sur notre amour, André, que M. Arrigand n'a pas laissé paraître un mouvement des cils, indiquant qu'il pût avoir de moi une autre pensée que l'ordinaire. J'avais ramassé tout mon courage, allez! je voulais avoir le cœur net; je l'ai poussé par tous les moyens les plus biaisés, les plus imprévus. Il est très fort, je sais, mais il n'a pas de finesse et il n'eût pu faire autrement que de se découvrir. Il ne s'est pas découvert. Maintenant, je crois qu'il ne nous a pas vus.
—Ce n'est pas possible, Marie, vous m'avez dit qu'il nous regardait...
—J'ai cru qu'il nous regardait.
—Il nous a vus!
—Je crois à présent qu'il ne nous a pas vus! Soyez donc tranquillisé... Vous ne l'êtes pas?
—Je désirais avec rage qu'il nous eût vus!
—André! Et votre Marie outragée dans la pensée de quelqu'un?...
—Si nous nous exposons à cette extrémité, mieux vaut qu'elle nous atteigne tôt que tard... et il y a une réparation éclatante qui me sourit...
Quand je m'entendis prononcer ces mots, qui étaient sincères, la misérable antinomie des élans naturels et du jugement social m'apparut si profonde et si triste, mais si violemment choquante que je fus pris d'un ricanement amer qui me secoua de petits soubresauts secs et atroces.
—Qu'avez-vous? me dit Marie.
—Hélas! ma chérie, vous voyez par mes grimaces le choc singulier que produit la rencontre de ceux de nos sentiments qui sont les meilleurs: l'amour et l'honneur. Et la résonance en a une tonalité si effroyable et si fausse, que je ne peux me retenir de faire la figure que j'aurais dans une foire de banlieue en face du charivari des musiques et des hurlements des pitres!
Oui, j'ai prononcé une phrase décente et qui ne vous a point choquée et qui ne le pouvait faire, par suite de la grande accoutumance où nous sommes d'envisager quelques monstruosités de la manière la plus dégagée. Ne pouvant me défaire de ce sentiment de l'honneur, je me suis écrié que je le sauvais en vous déshonorant tout à fait! Effectivement, le monde si scrupuleux vis-à-vis de cette bulle fragile admet qu'elle comporte des réparations!
—Mon ami, je crois que vous placez très mal votre point d'honneur et le mien qui vous tourmente aussi. Je ne suis pas bien habile philosophe, mais je ne peux pas du tout, en vérité, mettre mon honneur entre les mains de toutes les personnes que j'ai vues de trop près dans les visites et les réunions d'où je ne suis presque pas sortie jusqu'ici que pour venir chez vous. Vous, vous avez eu bien raison de vivre dans vos livres surtout, mais cela vous occasionne des désagréments quand vous vous trouvez en contact avec une opinion qui vient gâcher tout l'épanouissement de votre jeunesse réfléchie. Mettez donc votre point sensible dans votre conscience, tout uniment, c'est ce que je fais pour moi, autrement je ne serais pas ici.
—Je ne peux pas! Je ne peux absolument pas faire abstraction de cette opinion, si mesquine qu'elle puisse être. Je ne le peux pas, au moins pour ce qui vous concerne!...
—Alors, vous me donnez bien de l'inquiétude! Je vais commencer de m'estimer moins, et si je veux faire cas de ma personne, je ne vous verrai plus!
—Non! non! Marie, je ne dis pas cela! Comprenez donc que je suis sûr, que nous sommes sûrs, nous autres, de la valeur de nos relations. Mais tous ces gens sont en droit de supposer; cet homme enfin, dont l'esprit est positif et va au plus simple, au plus probable, évidemment, peut supposer que notre révolte a moins de beauté. L'analogie gouverne tous les raisonnements du monde, et c'est le principe le plus fertile en erreurs; eh bien! il y a beaucoup de petites révoltes pareilles à l'apparence de la nôtre, et qui ne sont pas bien fameuses...
—Est-ce vrai! Mais je n'en sais rien, moi, mon ami!... Pour moi, tant pis! Je vais tout droit à ce qui me paraît le meilleur. Je ne vois rien au-dessus de vous. Je suis à vous.
—Merci, ma chère aimée! C'est moi, voyez-vous, qui ne suis pas digne du sacrifice que vous me faites...
—Mais, je ne fais point de sacrifice: il y a seulement des choses qui m'avaient paru importantes et qui me paraissent à présent sans valeur vis-à-vis d'autres choses qui sont nées et que je ne soupçonnais pas. Celles-ci sont toutes seules devant moi; les autres sont tombées...
—Hélas! Marie, rien ne tombe si complètement; je le sais et je voudrais bien ne pas le savoir, ce qui me permettrait de goûter plus délicieusement avec vous le moment où on oublie!... Pauvre chère adorée! vous oubliez ici, à cause de la secousse qu'il vous faut pour y venir; mais je sens bien que vous êtes encore reprise là-bas, quand vous n'êtes pas près de grand'mère... Avouez que vous êtes encore quelquefois «patraque» et je comprends, allez! tout ce que ce mot contient de misère sous son apparence anodine! Je suis sûr que vous êtes souvent très malheureuse par moi!...
—Non! pas depuis que je me suis persuadée de la petitesse de tout ce qui n'est pas vous, votre manière de comprendre et d'aimer. Tout le reste m'apparaît de la plus grande vulgarité; je n'y fais pas attention. D'ailleurs je n'ai plus le temps de me laisser reprendre par ailleurs, je suis continuellement en vous, avec vous. On me dit que j'ai l'air d'une folle, que j'ai l'air souvent de parler à quelqu'un. Savez-vous comment on m'appelle! Bernadette de Lourdes! J'ai des visions! Je vous vois!
—Pauvre chérie!
—Adieu, adieu! l'heure est passée! adieu!
Et voilà qu'elle a déjà gagné l'escalier où elle sait bien que nous allons nous éterniser. Nous nous disons adieu; elle descend; puis elle remonte; je descends quelques marches avec elle; j'essaie de remonter; mais je ne peux me séparer d'elle encore: nous revoici ensemble un ou deux étages plus bas; des bruits derrière les portes nous font frémir; nous rions; enfin c'est fini et nous nous penchons, nous éloignant chacun de notre côté, dans cette cage d'escalier, où désormais, quand je suis seul, montant ou descendant, je me penche, cherchant ses yeux!
Je rentrais alors chez moi. Mon premier mouvement était de courir à la fenêtre et d'entr'ouvrir les persiennes pour la voir encore. Sur la place ensoleillée, sa toilette de printemps, sa jolie grâce émue, le détour de sa tête vers ma fenêtre et son parfum demeuré là, ce grand amour fuyant, cette image adorée que je ne verrais plus d'ici des jours et des semaines peut-être; enfin l'angoisse du lendemain qui attendait cette enfant, du réveil de ce rêve; tout cela m'emplissait le cœur et l'esprit comme un dégorgement soudain de sources multiples et bouillonnantes qui formaient dans l'anse étroite de mon âme un remous trop violent; la tête me tournait, je tombais sur le divan où Marie s'était assise et je bénissais le trouble qui m'empêchait d'envisager l'avenir...
Je me réveillai un jour en face de la figure du Jean-Baptiste, de Vinci, et ma première pensée fut de retourner cette image. Elle avait incommodé Marie, la première fois qu'elle l'avait vue. J'avais ri de l'enfantillage de Marie; mais aujourd'hui, j'avais plus peur qu'elle de ce sourire et de l'éclat de cette clairvoyance. Amants! ne gardez pas chez vous ce témoin; vous aimez à vous garantir de la lumière de midi; mais vous n'éteindrez pas ce sourire-là!
Je passai des jours dans un aveuglement complet aux choses du monde, aux considérations du présent, aux menaces de l'avenir, absorbé tout entier par la pensée de mon amour auprès de quoi tout était vain. Mes papiers étaient jaunis, ma plume rouillée, mon encrier tari, ma pensée morte. J'avais renoncé à me présenter aux concours du Conseil d'Etat, ce qui avait été le but de toutes mes études depuis des années. Mes professeurs comme mes amis avaient cessé de s'occuper de moi. L'année suivante je devais être atteint par la limite d'âge et c'était ma vie compromise.
Le propre de mon état était d'ignorer totalement la possibilité d'un lendemain. Marie et moi, nous allions partout, à découvert, comme nous l'avions fait au Jardin du Luxembourg. Elle avait trouvé pour sortir, pendant toute une saison où sa mère fut souffrante, des prétextes d'une ingéniosité stupéfiante. Nous fuyions aux environs de Paris, surtout à Versailles dont le parc nous abrita souvent. Il n'y avait presque pas de jour où nous ne nous donnions rendez-vous! rendez-vous comme des amants, nous moquant désormais des mots comme des assimilations les plus odieuses. Cependant nous n'étions pas amants; nous avions à peine songé à l'être. Nous nous aimions trop!
Ma main tremble au seul rappel de cette volupté. Le monde n'existait plus, ou, du moins, il n'en subsistait que la petite excitation aiguillonnante et affolante. Nous passions comme dans une féerie, un rêve. Rien ne nous a troublés; jamais nous n'avons vu une personne de nos connaissances nous barrer le passage de ses yeux étonnés; nous avons passé comme des soldats heureux à travers cette sorte de mitraille ennemie. Un dieu était avec nous. Notre amour rayonnait sur nos visages; nous nous sommes quelquefois embrassés dans la rue, comme les pauvres.
Avril.
«Nous voilà séparés pour plusieurs jours, ma bien-aimée! C'est possible! Il y a au monde des forces qui nous peuvent séparer! Cela m'étonne; je n'y suis plus fait; n'ai-je pas vécu, dis, de longs jours avec toi! Toi, mon cher toi! mon amour!... Je continue d'errer; je retourne où nous avons été ensemble. Je te porte; je te promène partout où je vais. Croiras-tu que je suis passé tout près de toi ce matin? J'ai été m'asseoir dans ce petit square Lamartine près de la statue du poète que tu aperçois de chez toi; tu aurais pu me voir. Qu'est-ce que je faisais là? C'est toi qui me le demandes? Je t'aimais. Pourquoi là? C'est absurde; mais nous avons l'âme remplie d'absurdités pareilles. Je t'avouerai que l'autre jour, quand je suis allé t'attendre dans l'île, j'étais passé là et m'y étais arrêté longtemps à attendre l'heure que j'avais un peu devancée; et je m'étais dit que je reviendrais t'aimer là. Il n'y a personne: il y a quelques arbres verts et les autres ont des bourgeons tout en train d'éclater; dans huit jours les marronniers seront en fleurs. De temps en temps, des cavaliers et des amazones passent sur l'avenue. Enfin il y a le cher grand homme qui rêve et dont l'ombre est douce aux amants.
«De là je suis retourné en pèlerinage dans notre île. Pas un chat, tout comme lors de notre matin. Je me suis promené dans le petit bois, je me suis assis, je me suis couché au bord de l'eau: j'ai suivi les canards et les cygnes. Je t'ai aimée. Je t'ai aimée! ah! de cette tendresse, tu sais, qui fait que l'on s'étonne de ne voir pas tout fondre autour de soi, même les pierres.»
10 avril.
«Vraiment! je goûte à présent, je m'enivre sans réticences. Ce je ne sais quoi qui vous retient un temps, qui vous empêche de vous livrer tout à fait a disparu dans l'envolée qui m'emporte. Ah! faut-il que je t'aime, pour t'aimer de cette manière. Oui, Marie il y a quelque chose de magnifique entre nous! As-tu senti, dis, cette divine lumière qui nous entoure quand nous allons nous séparer et que nos yeux s'attachent? Nous dont l'amour s'affirme par les yeux! Ah comprends-tu? C'est d'aimer autre chose plus encore que nous-mêmes, que nous sommes fous, que nous sommes transfigurés! C'est d'aimer l'amour incomparable que nous nous sommes fait avec ce que nos êtres peuvent contenir de beau, de sublime et je ne crains pas de dire, d'éternel. Tout passera, mais la qualité de notre amour aura fondé un culte au dedans de nous, contre quoi rien d'humain ne prévaudra jamais. Oh! je voudrais que tu fusses bien persuadée, ma chère âme, de la vérité de ce que je te dis là, dont tu ne te rends peut-être pas bien compte; je voudrais te savoir à genoux devant cette chose inqualifiable, faite des parcelles de divin germées en nous, et qui plane, auréolée, au-dessus de nos têtes. C'est ainsi que j'accepte tes hommages et tes mots d'adoration et tes belles prières! Adorons notre amour! Préférons-nous à nous-mêmes cet amour. Il me semble, par moments, que tu pourrais être jalouse de mon amour pour notre amour... Comprends-tu?»
Lundi soir, 11 heures.
«Soirée délicieuse encore, celle-ci, soirée qui précède ta venue. Je t'attends demain! T'attendre!... Et je cherche à me reporter aux autres soirées; je me demande comment j'ai fait, les soirs où je ne t'attendais pas; comment je ferai aussi demain soir! Il faut bien que ces soirs-là je m'absente de moi-même ou m'hallucine de ta présence, sans quoi je ne vivrais pas! je serais trop malade de ton éloignement. Je ne sais comment la vie se passe; mais il y a des moments, en vérité, qui font douter que l'on vive aux moments qui ne leur ressemblent pas.
«Je t'attends, mon amour. Voici: la nuit va s'en aller doucement, le jour viendra et je m'approcherai de cette fenêtre où me monte en ce moment la caresse de l'ensommeillement de la ville; et tu seras là; je t'apercevrai, ma grâce, mon printemps, des fleurs à la main, ton chapeau, ta robe, tes yeux et ton âme en fleurs, passer sur cette place réveillée et venir à moi! Je veux te sentir d'avance; tu sais que mon cœur bat comme à une petite fille malade, et que je te vois; oh! je te jure que je vois chacun de tes mouvements dans l'escalier! j'entends le frou frou menu de ta robe, ta robe claire. Ah! je ne sais pourquoi tes robes claires me font défaillir. Tu me fais presque peur; je me dis que je n'oserai jamais toucher cette fraîcheur, appuyer ma main contre ta taille ou ton épaule et t'embrasser. Ah! je t'embrasse!... chère chose délicate et frêle!... Non! non! c'est curieux; la réalité vous donne des forces, vous permet de résister, en vous éparpillant l'attention sans doute, à des impressions et des secousses si violentes ou bien si terriblement ténues, que la seule imagination ne vous fait pas tolérables... Ah! ma chérie, ma bien-aimée! Nous nous aimons si bien! si beau!»
Mardi matin, 10 heures.
«Tu ne sais pas ce que c'est que de t'attendre quand tu dois être sur le point d'arriver! Ce n'est plus la douce patience de la veille qui repose comme un rêve jusqu'au matin. C'est de la fièvre, c'est un temps entrecoupé de tout petits morceaux brûlants, ennemis les uns des autres, l'actuel furieux contre le précédent auquel il reproche de l'avoir engendré, et furieux contre celui qui vient, que, malgré lui, il engendre, et qui lui rendra sa haine. Ils se succèdent avec étonnement, avec stupéfaction, puis avec colère, avec rage. Ils se mettent au défi; ils gagent entre eux qu'il y en aura encore après, encore, encore des moments d'attente; ils veulent qu'il y en ait; ils pulluleraient à l'infini; ils souhaitent d'être de plus en plus amers, et s'il y avait certitude que cette attente ne finira pas, il y aurait une certaine satisfaction, comme on en a certainement à tuer quelqu'un ou à se faire sauter la cervelle dans un moment de fureur noire. Et moi, qui suis fait de ces pauvres moments-là, ma bien-aimée chérie, je souffre abominablement! Qu'avez-vous ce matin? Que vous est-il arrivé? Vous verrai-je? Êtes-vous là tout près? Allez-vous frapper à ma porte? Ne vous verrai-je pas, plus, plus jamais? Tout ce griffonnage est entrecoupé de sursauts à la fenêtre, bien que pourtant je ne vous attende plus du tout... Vous savez que c'est toujours faux quand on dit: Je ne vous attends plus, parce qu'il est trop tard. On attend toujours.»
Elle ne vint pas ce matin-là, ni les jours suivants. Je passai des heures affreuses; je crus que tout était perdu. L'hôtel de l'avenue Henri-Martin était clos. Ils étaient tous partis; ils m'avaient emmené ma Marie. Je ne parvenais pas à m'expliquer cette fuite précipitée, et telle que Marie n'avait pas eu le temps de me prévenir d'un mot? Je n'étais plus qu'un véritable débris, qu'un néant. J'avais tout donné de ce qui était moi! tout. Il ne me restait que ce rudiment de conscience: avoir tout donné, m'être transporté dans un être qui s'était enfin gorgé de moi, et c'était fini! Je m'étonnais que des gens fissent encore le signe de me reconnaître dans la rue. Je ne voulais plus sortir: il me semblait que je me promenais avec un masque, que je trompais ces gens. «C'est lui!» disaient-ils en passant. Mais non! ce n'était pas moi!
Un des premiers jours de mai, je me traînai à l'ouverture du Salon, dans la rage de me convaincre, en n'y trouvant pas Marie, qu'ils ne me l'avaient pas ramenée pour un jour qu'ils ne manquaient point d'ordinaire. Je ne jouissais plus que de la colère, d'une haine sourde contre tout. Je pus m'en donner à cœur joie! Ils ne me l'avaient pas ramenée!
Je vis de loin ma cousine de la Julière en compagnie de plusieurs femmes qui avaient été mes amies. Je n'avais plus jamais pensé ni à l'une ni aux autres! Quoi! j'avais des parents et des amis? Les femmes vous voient de fort loin: dès qu'elles m'aperçurent, elles se hâtèrent de tourner la tête. Je me souvins que je n'avais plus ni amis ni parents. Tout ce monde, avec ses façons, ses caquetages, recommençait de m'étonner comme, lorsque, étant tout jeune, je vins de province à Paris. Une personne de mœurs légères, qui ne m'avait vu de dix mois, s'avisa de me sauter quasiment au cou sous le prétexte qu'elle me trouvait embelli par ma mine maladive. Je fus pris sur-le-champ de je ne sais quelle gaîté fébrile. Je la priai de déjeuner avec moi. Nous nous installâmes. Je fus grisé promptement. Elle eut le goût de revoir mon appartement qui était condamné depuis un temps si long. Je le lui fis voir. Mais arrivés là, et dès qu'elle fit le geste d'enlever son chapeau, je fus atteint d'une peur folle, d'une terreur d'enfant nerveux; je me contraignis pour ne pas trépigner; je lui eusse enfoncé son épingle à chapeau dans le visage. Je lui dis: «Non! non! Ne restons pas ici, je vous en supplie, sortons, sortons vite; il fait beau et j'ai horreur de cet appartement!» «Allons-nous-en donc!» dit-elle, froidement. En remettant son chapeau devant la glace, elle se pencha vers un foulard de l'Inde, de soie dorée, qui couvrait un cadre de bois. «Donnez-moi ce foulard!» dit-elle. Et, l'enlevant d'une main preste, elle découvrit la figure du Jean-Baptiste dont l'ironie me perça le cœur. N'avais-je pas failli, dans un moment d'oubli, après quelques semaines d'absence, trahir mon amour?
14 avril.
«Mon André, je vous griffonne deux mots au crayon, et dans le creux de ma main, en ayant l'air de prendre note de mon linge et de mes robes qu'on empile en ce moment-ci dans les malles. Un départ inopiné, décidé en l'espace de deux heures. J'ai le cœur serré; je ne peux me retenir de pleurer devant tout le monde qui me traite de petite sotte. Je songe que vous m'attendez, mon cher amour, que vous vous apprêtez à me voir toute cette matinée. Le soleil est radieux et les marronniers sont verts, et je ne suis pas dans vos bras. Pourquoi suis-je là à faire des malles pour m'en aller d'un autre côté que le vôtre? Pourquoi n'est-ce pas vers vous que je cours? Ah! je ne sais ce que je fais; je ne sais même pas où je vais, mais je suis dans une grande colère; j'ai idée de je ne sais quelle machination tramée contre moi, contre ma liberté, contre la ferme décision que j'ai prise de n'être jamais à monsieur A... Ah! non! non! Ça ne vous fait pas rire, dites, qu'il y ait encore quelqu'un à penser à cette affaire-là?...
«Jamais je ne pourrai vous mettre ce billet à la poste. Si vous le recevez, si je puis profiter d'un hasard, ne vous alarmez pas trop, cette absence ne sera pas de plus de trois semaines; ou sinon, je ne réponds plus de moi, je pars, je vais vous trouver n'importe où. Je suis à toi, à toi uniquement et à jamais.
«Je suis folle d'ennui...»
15 avril.
«C'est fait! nous voilà installés à la campagne, et vous ne le savez pas, mon André, et vous m'attendez peut-être encore là-bas à votre fenêtre en regardant le pavé de la place où je ne passerai pas et que je préfère à tous ces vallons, à ces arbres et à ces ruisseaux qui sont ici. Je n'ai pas pu sortir et jeter mon petit papier à la boîte, et ici jamais je ne pourrai, oh! non, ici tout a des dessous, il me semble, et je ne sais pourquoi, je crains à tout instant de tomber dans un piège. Savez-vous où je suis? Ah! peu importe l'endroit! Je suis chez le père de monsieur A... Mon Dieu! heureusement que vous n'apprendrez cela que lorsque je serai déjà sous vos yeux et que vous verrez aux miens combien j'en ai souffert. Vous n'avez pas voulu m'enlever, André. Eh bien, lui, il l'a fait! Ne plaisantons pas, je n'ai guère envie de rire. Voilà comment tout cela est venu.
«Monsieur A... sur la physionomie de qui on ne voit jamais rien—ce n'est pas comme vous, mon ami,—et qui vous surprend quelquefois tout à coup par quelque idée à quoi l'on était à cent lieues de s'attendre, poussa soudain l'autre soir, et si fort, l'idée de partir à la campagne par ce beau temps et chez son père qui est un vieil ami de papa, que le temps d'un repas suffit à bâcler l'équipée. Je fis une moue qui n'échappa à personne; mais on n'a pas coutume de prendre l'avis des enfants. Au fond, j'étais atterrée; jamais rien ne me fut si sensible; j'ignorais ce que c'était que m'éloigner de vous. Je prétextai de demeurer ici à garder grand'maman; mais grand'maman qui ne peut penser à ce qu'elle ignore, et qui était très invitée, dit qu'elle irait plutôt, elle, aussi, à la campagne que de me contraindre à demeurer là. Nous sommes tous partis. Monsieur A..., qui est très réservé vis-à-vis de moi depuis que je l'ai mis à l'écart, s'est ingénié à m'affirmer que je ne m'ennuierais pas à la campagne, et il faut lui rendre cette justice qu'il s'emploie et emploie tout son monde à m'être agréable avec une extrême discrétion, ce qui m'est on ne peut plus désagréable, car je suis obligée de le reconnaître et de lui en avoir gré alors que je voudrais être grossièrement assommée par lui et par tous les siens et ne décolère pas au fond d'avoir été amenée ici.
«Il ne m'importune point; ne me fait pas la cour. Je vous ai dit qu'il était très fort: serait-ce une façon de me la faire que de ne le point montrer du tout? Si je le savais, je lui dirais quelque impertinence! Cependant je suis son hôte, et il est d'un tact irréprochable. Je voudrais bien savoir pourquoi il nous a amenés ici.
«Je vous dis bonsoir, mon cher bien-aimé. Je me suis mise un instant à la fenêtre qui donne sur le parc. La nuit est si calme, si pure, et si belle que j'en ai eu comme mal au cœur tout d'un coup, à cause, sans doute, de tout ce qu'il y a d'amer et de triste en moi et parce que tu es loin. Je t'aime! J'ai fermé vite ma fenêtre, et je m'endormirai en toi.»
18 avril.
«Il y a ici un chien qui ne me quitte pas. C'est un bon gros animal qui n'est pas plus distingué que cela, mais qui a l'œil d'une bonté, d'une douceur qui me font je ne sais quel bien. Il m'a connue dès en arrivant, et, comme je fais un peu la sauvage avec tout le monde, je vais avec lui en promenade. J'emporte un album et «nous» allons prendre des croquis. Je m'assois sur un talus et il vient dormir, le museau sur mes genoux. Le moindre bruit de pas le réveille, et d'un bond, le voici à quatre pas de moi, aboyant comme un furieux et ne voulant pas qu'on approche. Il passe de braves gens qui se garent, je leur souris de loin, et ils sont bien étonnés de voir une demoiselle qui a l'air si peu méchant se faire garder si terriblement. Ce chien a nom Buffalo; ce n'est point bien joli, mais il faut que vous l'aimiez tout de même.
«Je suis restée longtemps ce matin, sur un petit tertre couvert de mousse sèche, à l'ombre d'un bouquet de chênes, près d'un carré de terre rouge où poussent des choux, des carottes et de grandes asperges minces dont le feuillage est si fin. Cet endroit est situé un peu haut; la vue s'étend très loin, et l'on suit une petite rivière de rien du tout qui serpente dans les prairies, bordée d'un cordon de peupliers qui se perdent au loin, au loin, où ils deviennent tout clairs et confondus, pareils un peu à un ruban fané. Je vous ai tant désiré, mon André, sur ce petit tertre et en regardant ces peupliers et cette rivière qui s'en allait, que j'ai fini par rouler tout de mon long sur la mousse en me cachant les yeux de mon mouchoir pour pleurer à mon aise. Buffalo s'est réveillé brusquement, et il est venu me souffler dans le cou en me chatouillant si fort que j'en ai ri, et je me suis retournée toute mécontente et j'ai grondé Buffalo en lui disant: Mon pauvre chien, tu me vois rire, mais ce n'est pas vrai, je suis bien malheureuse.»
«Le matin, mon cher amour, ces messieurs vont je ne sais où; maman n'est pas levée et je suis bien libre avec Buffalo. Nous commençons à présent à aller tout naturellement du côté de l'endroit où j'ai si fort pensé à vous. Nous n'avons pas le goût d'aller ailleurs, parce qu'il semble bien qu'il y a là un peu de vous. C'est encore des imaginations de cervelle à l'envers, mais je ne nie pas que ma cervelle soit ainsi, encore que je ne la trouve pas si mal tournée; et vous? Mon André, que je t'embrasse!
«Nous avons donc été aujourd'hui encore sur le petit tertre. Oh! ces matinées sont folles tant elles sont belles! C'est frais, mon chéri bien-aimé, frais comme tu sais, notre matin du Luxembourg, d'agitée mais d'adorable mémoire. Seulement, toi, où es-tu? Je voudrais tant que tu sentes cet air doux sur ta figure, et entendre ta voix me dire que tu «goûtes»! Tu goûtes, toi! tu es le seul qui goûte; tu n'as pas besoin de le dire, le timbre de ta voix parle et ceux qui l'entendent en sont tout émus. Oh! je t'aime, je t'aime!
«Dès que je fus installée, je pensai à toi. J'ai bien toujours mon album, mes crayons, mais je ne fais rien. Tout de suite l'idée que tu ne sais pas où je suis, que tu me cherches, que tu souffres, mon amour, m'empoigne et c'est fini. Mais jamais, d'ici, je ne pourrai te faire parvenir quelque chose. Nous sommes à trois lieues de la poste; nous ne pouvons pas faire ce chemin-là avec Buffalo, et il ne faut pas songer à d'autres moyens. André, figure-toi que je pensais à beaucoup de choses de ce genre, bien chaudes dans le fond du cœur et bien tristes et j'étais à demi étendue sur mon tertre, et je m'étais mise à te parler tout bas, ce qui est bien enfantin, n'est-ce pas? mais tant pis! quand M. A... monta de mon côté par un sentier à travers champs et allant à la ferme dont je t'ai parlé des choux, des carottes et des asperges. C'est drôle, je le voyais bien venir et ça ne me dérangeait en rien; j'étais avec toi et il me semblait que je ne pouvais pas te quitter pour personne. Ça me rappelait justement notre rencontre du Luxembourg et ça ne m'impressionnait pas davantage. Tu me diras qu'aujourd'hui je ne courais pas grand danger et que je pouvais bien me permettre de jouir paisiblement de ta compagnie vis-à-vis de ce monsieur. Je regardais en face de moi, assez fixement, mais je le voyais qui approchait. Il me semblait qu'il était bien apparent que je t'aimais, que n'importe qui s'en fût aperçu à ce moment-là, et c'est le seul vrai plaisir que je me sois donné depuis que je suis ici. Je continuai d'être avec toi, avec mes yeux. Il vint si près qu'il ne pouvait faire autrement que de remarquer ma songerie et le genre particulier qu'elle avait et qu'un homme doit bien reconnaître. Je vis qu'il hésitait à me troubler; il retint son pas et déjà il se retournait avec précaution. A ce moment, Buffalo partit et sans aboyer lui alla lécher les mains. Je pensai que c'était suffisant; je poussai un petit «ah»! et fis un gros mensonge en lui disant que je ne l'avais point aperçu. Il mentit de même, mais c'était de la politesse, et il me parla comme s'il ne s'était point avisé le moins du monde que j'étais là, à demi-couchée et rêvant d'une manière bien opiniâtre pour une jeune fille. Il ne me fit aucune question, aucune allusion indiscrète; il ne me parle jamais que de choses générales, et de sa part, c'est très bien.
«Je ne doute pas qu'il ne sache à présent que j'aime quelqu'un, et il a trop de logique dans l'esprit pour ne pas conclure que c'est toi, après ce qu'il a entendu dire de notre rencontre à Venise, de tes visites ici, et de l'interruption de tes visites. Alors, avoue, mon amour, qu'il faut avoir bien du toupet pour ne pas cesser d'avoir des vues sur moi; car il n'a pas cessé, j'en suis assurée maintenant; il procède habilement, voilà tout. Mais cela prouve qu'il ne m'a point reconnue à ton bras, quoique ce soit la chose la plus étonnante.»
20 avril.
«Tout le monde a dit bien des bêtises, ce soir, mon André, en écoutant les rossignols du parc; excepté M. A. qui ne donne pas plus d'attention à ces choses-là que si elles n'existaient point du tout. Figurez-vous, après le dîner, la nuit venue, une grande terrasse à balustrade qui surplombe d'assez haut le parc. Il y a autour de la maison des acacias qui sont en fleurs depuis quelques jours et qui embaument. Dans le parc, ce sont des arbres tout à fait vieux pour la plupart et de dimensions colossales, et il y a de larges allées qui s'enfoncent tout droit là dessous et qui sont de l'effet le plus bizarre, au clair de lune. Tout cela est beau et sent extrêmement bon, les marronniers, les cytises et les lilas étant fleuris. On va s'asseoir sur cette terrasse. Pour moi je vous dirai que cela a quelque chose qui m'écrase ou m'étouffe, qui est tout de suite trop fort à supporter. J'ai peur que vous ne m'accusiez de dire aussi, moi, des bêtises, mais je vous assure que cela me produit cet effet-là. Il est vrai que tout cela est mêlé de la pensée de vous et je me perds dans les raisons de ce que je sens. Les rossignols s'appellent et se répondent de très loin; et il y en a qui ont des cris, de vrais cris qui éclatent tout à coup dans le milieu d'une phrase douce et jolie comme une parole amoureuse. Ça vous soulève le cœur, ces appels de loin. Je me souviens d'un mot que vous m'avez écrit, un jour, et qui m'avait fait je ne sais quel mal «heureux» si l'on peut dire, mais c'est ainsi qu'il faudrait appeler presque tout ce qui vient de vous. Vous souvenez-vous? vous demandiez mélancoliquement ce que deviennent les élans d'amour et les belles pensées qui ne parviennent pas, ou bien qui n'ont pas été formulés, et «les appels des amants qui meurent dans la distance!...» Ah! mon amour! est-ce ici le cas? Quand le rossignol a modulé sa phrase qui se termine par une note puissante qui s'en va par-dessus les arbres implorer l'autre rossignol lointain, on se demande si l'autre est là encore, s'il va entendre, s'il va répondre; il y a quelquefois un assez long intervalle, on est tout suspendu. Enfin cela vient; est-ce du fond du parc? est-ce du bois qui est hors les murs? c'est si loin, si loin! Ça fait un bien inouï! Voilà-t-il pas que je me suis mise à sangloter, mais là, en plein, à gros bouillons, sans pouvoir me contenir, sans penser à me cacher. C'était trop plein; ça débordait. Je suis bête, mon ami, n'est-ce pas? On me l'a assez dit: ne me le dites pas, vous! Mon Dieu! ce que j'ai pleuré; non vous ne vous faites pas idée; c'était un déluge; un bonheur; je voulais pleurer davantage! Mon André! mon André!
«Ça a été une scène! comme vous pouvez l'imaginer. Maman s'est fâchée tout rouge; m'a secoué le bras; m'a dit de m'en aller me cacher bien vite et que c'était honteux à mon âge de pleurnicher comme une enfant et sans raison. Papa m'a dit encore une fois que j'étais une petite sotte; on finira par le savoir, je pense. Le père de M. A., qui est un bien brave homme, faisait tout le possible pour s'informer de ce que j'avais. Il n'y avait que M. A. qui ne disait rien et grand'maman dans son fauteuil, qui levait les bras au ciel comme si elle avait vu un grand malheur.
«Je suis montée vite dans ma chambre, assez honteuse tout de même, quoique tout cela soit bien involontaire. Quand je fus un peu calmée, je revins m'accouder à la fenêtre qui donne au-dessus de la terrasse. Tout le monde y était encore, et sans bien comprendre ce qu'on disait, j'ai entendu que l'on parlait de moi, car on prononçait les mots de «romanesque» et de «sentimentalité» dont on avait l'air de se moquer suffisamment. Il n'y eut que M. A. à ne pas plaisanter et il dit que «cela était naturel et suivait un cours régulier». Cet homme-là m'exaspère plus que ceux qui peuvent se moquer de moi; mais il me fait peur. J'ai idée qu'il doit voir si net, si clair en toutes choses, que je suis gênée devant lui. Enfin, n'est-ce pas qu'après avoir été témoin de ma grande songerie de l'autre matin et de la scène de ce soir, il sait bien que j'ai le cœur un peu malade? et il sait bien que ce n'est pas lui qui me cause cette indisposition? Et il dit froidement que cela est tout naturel, et il compte m'épouser, oui, oui, je suis sûr qu'il y compte; il a arrangé ça comme des intérêts ou une prime à toucher dans un laps de temps... C'est épouvantable!
«Je suis brisée, rompue; je vous dis adieu, mon amour, ah! comme j'aurais besoin de te voir!»
21 avril.
«Toute une histoire, dès ce matin chez grand'maman. Elle fait appeler maman et lui explique par toutes sortes de gestes et de signes cabalistiques sur le papier, comme elle en peut faire, la pauvre chère vieille, avec sa main tremblante, que c'est tout de même bien imprudent d'aller ainsi à l'encontre de mes sentiments. Je vous ai dit que l'on ne peut faire allusion à mes sentiments sans provoquer des sourires, parce que je ne suis pas d'âge, paraît-il, à en avoir de sérieux. Maman sourit: mais grand'maman se fâcha. «Vous ne voyez donc pas, dit-elle, que le «cœur de cette petite déborde?...» Maman demanda: «Pour qui donc?» Grand'maman qui faisait des yeux terribles, écrivit votre nom. J'ai ramassé et je conserve le bout de papier. «Mais, dit maman, elle ne l'a pas vu depuis bientôt six mois!...» Grand'maman qui a été amoureuse dans son temps, leva les épaules si haut, si haut, que cela ne lui était certainement jamais arrivé. Maman eut l'air de tomber des nues.
«C'est une bien bonne femme que maman, je vous assure; seulement il lui faut des choses extraordinaires pour lui ouvrir les yeux. Quand elle a vu à ma figure, et comme je me jetais dans ses bras, qu'elle n'avait pas besoin de me demander si ce que grand'maman avait dit était vrai, elle a été très touchée; elle m'a embrassée bien tendrement, et ça m'a fait du bien.»
«Maman, qui n'aime pas les scènes, m'avait renvoyée tout de suite après cette petite effusion et j'ai passé la matinée à regarder, de ma fenêtre, la pluie tomber sur les arbres du parc. Je ne fus jamais si hébétée que pendant les deux grandes heures qui s'écoulèrent. Vous savez, mon ami, que je ne perds pas trop la tête, d'ordinaire, lorsque je sens que les choses qui me tiennent à cœur sont encore en mon pouvoir et que, même au risque de me casser quelque chose, je puis agir sur elles, à moi seule et sans m'empêtrer dans les jambes de quelqu'un. Mais, avez-vous senti le trouble qui vous vient, d'éprouver que d'autres sont tout à coup mêlés dans vos affaires et qu'il faudra désormais procéder de concert? Est-ce un soulagement? une déception? Pourtant, mon André, je ne pouvais que souhaiter cette intervention nouvelle. Je la désirais, l'appelais de tous mes vœux. Et me voilà abattue comme si tout m'échappait; je n'ai plus de ressort; j'étais tendue par mon secret, et en l'avouant quelque chose s'est brisé. Si on ne m'aide pas, me voilà dans un bel état! Que sortira-t-il de tout ceci? Mon pauvre amour bien-aimé, je suis pour le moment molle comme un chiffon. J'attends... qui? quoi? Je n'en sais rien. Est-ce le temps aussi, cette pluie sur les feuilles luisantes des lilas, cette pluie à grosses gouttes qui retombe des grands arbres continuellement, même après l'averse et quand un rayon de soleil vous fait croire que le beau temps est revenu. Vous ne savez pas combien ces petits toc, toc, toc sont navrants; combien on est agacé du mouvement infatigable de chaque pauvre feuille qui les reçoit, se ploie, s'égoutte, se redresse et recommence. Et tout ça sent quelque chose qui fait mal sans être pourtant désagréable. Il y a, dans les arbres, des petits cris d'oiseaux effarés. Et puis enfin, quelque chose que je ne saurais vous dire et qui est sans doute ridicule, c'est que la campagne sous la pluie paraît être un désert lointain, lointain... Il me semble à présent que le soleil de ces derniers jours m'emportait un peu vers vous, et m'apportait aussi de vous un peu, comme si ses rayons charroyaient aisément les âmes. Le temps sombre, la pluie: tout est interrompu; plus de ces voyages aériens comme en faisaient les fées et qui ont peut-être bien un peu de vrai, à moins que je ne sois folle tout à fait!
«Ah! mon cher amour, ne riez pas de la misère de mon cœur!»
Le soir.
«Je vous écris dans mon lit, et au crayon, mon cher bien-aimé, car ça ne va pas très bien. J'avais même peur qu'on ne me laissât pas seule un instant; enfin j'ai éloigné la femme de chambre et je suis avec vous, là, André. Voilà tout ce qui s'est passé:
«Après le déjeuner, maman me dit: «Marie, mets tes galoches!» Ces galoches sont des semelles de bois qu'une simple traverse de cuir retient sur le pied et que l'on distribue ici aux invités les jours de pluie pour aller se promener durant les éclaircies. Maman mit aussi ses galoches, et, munies chacune d'un grand parapluie, nous voilà parties sous les arbres qui s'égouttent. Nous sommes longtemps à ne rien nous dire; nous arrivons à la grille, au bout du parc, sans avoir seulement ouvert la bouche. Ah! voilà les moments où je ne suis plus brave du tout: c'est quand je sens que l'on va se dire des choses très graves dont on ne prévoit pas trop le sens et que l'on a l'air de tourner sa langue afin de ne pas se compromettre, et qu'on n'en finit pas! Je grelottais; je me sentais toute blanche. Maman ne fut pas longue à le remarquer. Elle haussa les épaules et dit: «Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible de se mettre dans des états pareils!» Et comme elle a toujours sur soi des foulards pour moi, elle m'en couvrit jusqu'aux oreilles, de sorte que je me trouvai faite à peu près comme à Venise, les galoches à part. Mais je vis que ce petit prétexte de gronderie soulageait maman en lui fournissant une entrée en matières. Nous avions quitté le parc depuis plusieurs minutes et nous allions sur une route bordée d'amandiers. Maman insista sur «les états où je me mettais».
—«Enfin, dit-elle, depuis le temps que ça dure, tu ne pouvais pas me parler?...
—«Mais maman!...
—«Mais maman! Mais maman!» il est bien l'heure de dire cela à présent!... Si vous n'aviez pas gardé pour vous vos secrets, mademoiselle, ou pour votre grand'maman qui n'en peut mais, la pauvre femme! nous aurions pu éviter les désagréments de vos explosions en face d'étrangers!...
—«Mais maman! ne vous ai-je pas tout dit quand vous m'avez interdit de vous reparler jamais de ce sujet? Quant à grand'maman, ce n'est pas moi qui...
—«Et qui donc alors?...
—«Elle a tout deviné!
«Je me suis bien repentie d'avoir dit cela à maman, ce qui avait l'air de lui reprocher de n'avoir pas vu aussi clair dans mon cœur que l'a fait grand'maman. J'allais me jeter à son cou, lui demander pardon, quand je m'aperçus qu'elle se piquait d'une autre sorte que celle que j'avais craint. Elle me dit qu'elle voyait clair depuis longtemps, aussi bien que grand'maman; qu'elle espérait, toutefois, en combattant mes desseins par la froideur, me les faire abandonner; qu'enfin cette tactique ayant mal réussi, il fallait songer à une autre... Elle sourit en prononçant ces mots et me regardant à la dérobée. Mon cœur battait fort, je crus comprendre que l'autre tactique était de me laisser vous ouvrir les bras. Je ne sais pourquoi je voulus regarder la route à ce moment-là: il y avait un petit bouquet de pins à droite, et sur la gauche la brouette du cantonnier avec des outils, son panier, son gilet à manches. Je me dis: «C'est devant cela que mon sort va se décider.» Maman vit bien que je changeais de couleur et de visage. Je ne sais si elle avait préparé d'avance ce qu'elle me dit, ou bien si elle l'improvisa tout à coup à cause de l'état où j'étais.
—«Puisque c'est ainsi, dit-elle, que ton monsieur André se mette dans les affaires et fasse comme M. Arrigand: quand il aura fait une fortune capable d'assurer ta sécurité, ton père ne dira peut-être pas non.
«Mon ami, vous savez qu'il y a des occasions où l'on dit vulgairement que les bras vous tombent. Eh bien! je me demande comment les miens me sont encore attachés. Mais il ne faut pas en vouloir à maman qui a dit cette chose le plus naturellement du monde, et elle eût cru bien sincèrement avoir sacrifié sa fille si elle eût parlé autrement. Je mis mon essoufflement sur le compte de la route qui montait un peu et je dis à maman que je ne pouvais pas aller plus loin. Nous revenions sur nos pas, mais je ne me sentis pas plus capable de descendre que de monter.
«Je sentais par tout moi un froid, comme cela ne m'est encore jamais arrivé. Je vis passer votre chère figure, mon amour, et il me semble que je vous prononçai: adieu! Après, je n'eus plus qu'une idée: arriver jusqu'à la brouette du cantonnier qui était à une dizaine de pas. Là, je tombai comme un malheureux paquet.
«Je ne perdis pas connaissance; ce n'était qu'une grande faiblesse; j'étais simplement anéantie; je ne pouvais ni faire un geste, ni dire un mot. Je vis ma pauvre maman qui se démenait, appelait au secours, levait des bras désespérés. Des gens sortirent d'une ferme qui n'était pas très éloignée et j'entendis ouvrir et refermer la grille du parc, derrière moi, par quelqu'un qui accourut: c'était Monsieur A. Il est toujours muni de tout. Il avait je ne sais quel sel qu'il me fit respirer. C'était un fait exprès que je fusse secourue par lui quand je me sentais mourir par vous, mon cher amour. Il m'installa dans le fond de la brouette et, prenant les deux bras, il me voitura doucement à la maison, de son air tranquille, jamais étonné. Je ne fis pas d'opposition; je n'éprouvais même aucune rage de cette aventure: j'étais inerte tout à fait. Papa fumait son cigare sur la terrasse; il aperçut notre équipage et, croyant que c'était un jeu, se mit à rire bruyamment.
«Bonsoir, mon bien-aimé, je ne peux plus écrire: j'attache ce petit papier dans une grande mèche de cheveux que je tiens sur mon cœur à même. Je suis bien exténuée; mais je t'aime!»
3 mai.
«Mon ami, tu vas avoir de mes nouvelles! Ah! mon Dieu! je ne veux pas penser que depuis si longtemps tu attends, sans savoir seulement dans quelle partie du monde est ta Marie-des-Fleurs. Je ne te dis pas: penses-tu encore à moi? parce que je suis sûre que tu penses à moi: ce n'est pas de la présomption de ma part, non, mais je le sens, j'en suis certaine comme de mon amour même. Eh bien! tout le petit paquet que j'ai porté sur moi à mesure que je l'ai grossi de mon griffonnage, tu l'auras demain au plus tard. J'aurais voulu te voir avant; mais je ne te verrai pas encore tout de suite... Comment? Pourquoi?... Parce que? Attendez un peu, monsieur l'impatient!
«Mon chéri bien-aimé, nous partons d'ici, ce soir; nous coucherons à Paris où nous ne passerons guère qu'un jour ou deux... Allons! ne criez pas! Vous n'êtes pas content?... Un jour ou deux, disais-je, à faire quelques emplettes et préparer nos malles... Voyons! pas de grands gestes, ni de mauvaise mine, monsieur le grincheux!... Vous pensez bien que je n'aurai jamais le temps de pousser jusque chez vous; du moins, je ne serai jamais assez longtemps seule, d'autant plus qu'on ne me lâche pas parce que j'ai tout juste la force d'un de ces petits poulets naissants comme il y en a ici de si gentils. Savez-vous bien que j'ai été malade depuis quatre jours, après mon aventure de la brouette; que je n'ai pas quitté le lit; que j'ai eu la fièvre; que j'ai vu le médecin, celui d'ici et le nôtre qu'on a fait venir de Paris; et ces messieurs n'ont point fait une fameuse figure en me voyant, si bien que j'ai cru un moment que c'était fini; et ça m'aurait été bien égal si vous vous fussiez trouvé là. Mais je ne voulais pas mourir ici! Je me suis cramponnée. Enfin me voilà debout, si on peut dire! J'ai une figure de papier mâché; je suis maigre et vilaine: non! j'aime autant ne pas pouvoir aller vous voir... Je passerai seulement dans vos environs, ça me fera un plaisir, et puis je repartirai... loin de Paris... loin de vous!... comme ça, de gaieté de cœur!—Combien de temps?—Longtemps j'espère!—Où?—Tout à fait loin!—Avec qui?—Avec maman qui me garde de près dès qu'on est en voyage!—Pas moyen de correspondre?—Aucun, monsieur!
«Ah! mon amour! mon chéri! mon André! mon bien-aimé! Suis-je assez méchante? Et ne vois-tu pas que je ne peux l'être ainsi, que parce que j'ai l'espoir d'être heureuse, et ne sais-tu pas la seule façon que j'aie d'être heureuse! Ah! donne que je t'embrasse... tu as pleuré, oui tu as pleuré, ça se voit; je ne veux plus quitter tes yeux; je veux les voir tous les jours; tous les jours te presser la main, tous les jours t'entendre et me guérir par le son de ta voix; épier à côté de toi tous tes frissons secrets; écouter tout ce qui chante en toi, mon amour! Oui, oui! Je ne suis pas folle; je dis bien: je te donne rendez-vous!
«Le médecin, qui est un grand savant, a trouvé que le meilleur remède à mon mal—puisque j'ai un mal—était de changer de climat. Il a ajusté ses belles lunettes; il a donné une chiquenaude à une grosse sphère qui était là; je me demandais où ce diable-là allait me faire sauter. Enfin il a conclu que l'Italie m'était favorable par son mérite propre autant que parce que un peu de notre sang, dans la famille, est de là. Maman toute seule m'accompagnera; papa est en train de «brasser» de si magnifiques affaires avec monsieur A. que je ne doute pas, à notre retour, de les trouver l'un et l'autre dorés jusqu'aux sourcils. Allez, dare-dare! mon André! faites vos malles; vous aussi vous avez des travaux très sérieux à exécuter en Italie; il faut que vous soyiez à Florence dans huit jours. Filez tout droit; nous ferons, nous autres, quelques haltes, probablement, à cause de la fatigue. Nous nous rencontrerons un matin au couvent de Saint-Marc. Maman aura un coup violent à vous trouver là, mais je vous réponds que vous serez bien accueilli et qu'il n'y a plus rien que maman ne soit prête à me concéder depuis qu'elle a vu un instant qu'elle pouvait me perdre. Dieu, qui nous bénit, dites-vous, fera le reste.
«Le beau soleil est revenu; l'air transporte les fées; mon âme s'en va par dessus les arbres et les chants d'oiseaux jusqu'à toi, mon cher aimé. Ah! sens-tu, dis, sens-tu que quelqu'un est à toi?
«Marie-des-Fleurs»
V
Je ne fis qu'un bond de Paris jusqu'à Florence. Etait-elle là déjà? Allais-je la rencontrer tout à l'heure, en sortant, dès les premiers pas sur le Lungarno? Etait-elle de l'autre côté de la cloison d'hôtel? Les pas, le bruit léger que j'entendais, étaient-ils d'elle? Ou bien, au contraire, n'était-elle pas partie? N'avait-elle pas été trop faible pour quitter Paris? Etait-elle malade en quelque ville où j'avais passé à toute vapeur? Allais-je continuer ici d'attendre, d'attendre toujours comme je faisais depuis quatre semaines?
Et si je la voyais, n'allais-je pas tomber? La tension de mes nerfs brisée, je m'imaginais que j'allais m'affaisser en un état d'épuisement qui lui ferait pitié; je m'enfuirais confus de ma faiblesse.
Je tremblais en ouvrant ma porte; je me disais que le premier visage que j'apercevrais serait celui de Marie. Je ne pouvais rester tranquille. Les tressauts de mon cœur m'inquiétaient; il me semblait que je me brûlais et consumais sur place et que, lorsque Marie viendrait, il serait trop tard. J'étais tenté par des puérilités superstitieuses de malade: j'attribuais à tel geste, à telle démarche une influence sur les événements. Je fus presque bien aise de ne pas la rencontrer. J'aimais mieux tarder un peu; je prendrais des forces; ce soleil et cette ville aimable allaient me donner de l'équilibre. Je m'adossai à la balustrade du quai Lungarno-Amerigo-Vespucci, pour regarder les voitures allant aux Caccines. Puis l'agacement de dévisager toutes les femmes, la crainte de laisser passer Marie inaperçue, la crainte aussi de la voir tout à coup, me brisèrent les jambes et m'entourèrent les yeux d'un petit cercle de courbatures. Je voulus m'aller reposer aux jardins Boboli, dont la sombre tache verte, sur la colline, m'attirait; mais quand le cocher me demanda où conduire ma seigneurie, je lui dis: «Où vous voudrez!... Suivez les autres.» Et je passai une heure ou deux dans la monotonie des allées des Caccines, la main sur les yeux, me défendant maintenant de voir, de peur de reconnaître quelqu'un dans ces voitures.
Le lendemain, je flânai dans l'air léger du matin. J'attendais l'heure où s'ouvre le couvent Saint-Marc. La chaleur tombait du ciel ardent, combattait et chassait de petits souffles frais attardés, qui, dans la fuite, vous frôlaient furtivement le visage. En moi-même il y avait une guerre de lâchetés et de désirs. Tout me portait vers ce couvent: je mourais de ne plus voir Marie, et le délice de cette rencontre m'épouvantait. Une portion de moi se dérobait et détalait vers Ema, vers Fiesole ou Vallombreuse, où j'imaginais que, contemplant Florence de loin et y soupçonnant la présence de ce cher cœur qui y palpitait pour moi, je goûterais quelque plaisir inouï. Alors, ce serait demain, demain seulement que je l'approcherais!... Mais, arrivé à l'extrémité du Ponte-Vecchio qui m'éloignait, je revins sur mes pas. Décidément, je n'irais pas à Ema ce matin. Mais il me restait Fiesole, qui est du côté opposé. Je longeai les Offices; j'allai à la poste; je m'attardai sur la place de la Seigneurie. Un vol de pigeons s'abattant près de moi, devant la porte du Palais-Vieux, me redonna si vive l'impression de certaines minutes vénitiennes, que je sentis ma vue se troubler. Alors, il me revint que le tramway de Fiesole partait justement de la place Saint-Marc. J'irais donc jusque-là; je regarderais tout autour de moi; si je ne voyais personne, je prendrais ce tramway. Si je voyais, ah! si je voyais! Eh! du diable, si je savais ce que j'allais faire!
Je passai tout tremblant la petite porte du couvent. La lumière vive frappant les herbes et les rosiers du jardinet et, tout autour, les dalles du cloître, m'éblouit. J'avançais comme un aveugle ou un fou, osant à peine lever les yeux sur les quatre ou cinq fresques d'Angelico qui sont là, que j'avais chéries l'an passé et que je ne verrais pas aujourd'hui, je le sentais. Enfin, je pénétrai dans la petite salle du chapitre. C'est là que Fra Angelico peignit sa grande scène de la Passion. La fresque est là, occupant toute la muraille opposée à l'entrée; c'est une peinture divine par la candeur amoureuse. Il y a trois chaises placées devant cette merveille; je m'assis, me découvris malgré moi, et j'éprouvai là, tout à coup, le miracle d'une grande paix, d'un bain frais lavant mes malheureuses contusions d'amour. Pour la première fois depuis que j'aimais, je goûtais une minute de sérénité; je sentais une puissance infinie bénir mon cœur et mon tourment. Tout aime, tout pleure, tout caresse, tout est soulevé ici; et c'est un Dieu qui aime, qui pleure et qui caresse. Il n'y a point, nulle part, de plus douce volupté qu'entre ces quatre murs étroits d'un couvent de dominicains. Je désespérais de pouvoir regarder des peintures, mais ces peintures-là viennent à vous; ce sont des linges frais que l'on vous pose sur le front; ce sont des fleurs répandues, des baumes que l'on vous applique, des parfums que l'on vous donne à respirer.
Là, j'attendis Marie doucement; j'étais disposé à l'attendre des heures et des journées. Un peu de l'atmosphère qui l'entoure était là déjà: toutes les choses très amoureuses ont un peu même odeur. Il le faut, puisque ces figures me donnaient la paix, qui me serait venue de tenir mon amie dans mes bras. Jésus! ce beau Christ effilé, presque élégant, que le bon moine épris a voulu faire reposer sur la croix: non souffrir! Le sang n'a pas laissé beaucoup de traces sur ses membres frêles: l'idée de ce Jésus endolori était insupportable au peintre. Tant qu'il l'a pu, il l'a épargné toujours. Il l'aimait trop. La tête blonde, penchée vers la droite, contemple, les paupières closes pourtant, les vingt saints pieux qui sont là, et le demi-sourire fin de sa lèvre divine semble dire que ne fût-ce que pour ceux-là seulement il valait encore la peine de mourir.
Ses pâles cheveux lui baisent le front, toutes les lèvres des bons saints sont avides de le baiser, et l'on dirait que c'est de ses lèvres mêmes que le peintre a modelé le corps tendre de ce Dieu d'amour.
L'Angelico, grand artiste, n'aimait point la vue du sang qui souille l'harmonie du corps, et les contorsions des martyrs lui répugnaient également. Mais il atteignit le sublime de la douleur, la merveilleuse beauté de l'âme tristement éperdue, dans la figure de la Vierge. Nul excès, nulle grimace: à peine des pleurs! Elle n'est pas couchée, abattue, tordue: elle est debout; sa belle face, grave, aux lignes immobiles, endure le possible. Et tout l'amour humain, le voilà, dans cette Madeleine aux longs cheveux blonds, qui, tout d'une masse, se jette embrasser le sein de la Mère.
J'attendais Marie entre ces murs bénis, en face de ces tendresses célestes. Quel degré d'extase atteindrions-nous ici? Je pensais que nous finirions par défaillir, et nous sentirions la vie s'écouler de nous, comme le sang, déjà exténué, de ce Jésus, filant, en ruisselets invisibles, de ses veines rompues. Et ce serait fait, nous aurions touché notre ciel...
Je voudrais garder chaque minute de l'heure qui s'écoulait en cet endroit bienheureux: ma fièvre, mon attente, l'embrassement de ces peintures, la caresse de l'air délicat qui m'environnait, la chaleur du dehors exaltant les bords visibles des toits rouges et le vert du jardin du cloître, les mouches bourdonnantes, et le premier concert des cloches florentines; ce lieu de paix et de volupté!...
Ayant entendu des pas, je n'osai me retourner; je demeurai tapi sur ma chaise, frissonnant, et le dos tourné à la porte. On approcha; je me couvris les yeux, de la main, de peur de voir trop tôt, ou me pétrissant une sorte de masque d'indifférence, pour le cas infiniment probable où ce ne seraient que des étrangers. On fit le tour des cloîtres; on passa devant la porte de ma petite salle du chapitre; on hésita; on n'entra pas encore. C'étaient des pas menus et légers. Je me faisais une certitude que c'était Marie. Je sentais son émotion, son cœur qui, à elle aussi, battait violemment. Elle m'avait vu, à n'en pas douter; elle avait dû changer de couleur et de visage; sa mère avait pu s'en apercevoir; elle ne voulait pas dire à sa mère: «Entrons là»; elle attendait que celle-ci vint d'elle-même; elle tremblait qu'elle ne vint point, qu'elle voulût visiter le reste du couvent auparavant; et si elle venait, elle tremblait à cause de l'inévitable scène de la rencontre.
On entra. Je voulais tout saisir au seul bruit des pas: j'interprétais le moindre bruit. Il y eut des hésitations; on s'attardait derrière moi; le gravier craquait; on piétinait sur place. Je me commandais de ne pas tourner la tête, dans la crainte d'une déconvenue. Puis, j'eus peur que Marie n'osât point, que son impatience lui fît mal et qu'enfin ces dames s'en allassent; enfin mille puérilités. Je me retournai brusquement en m'imposant de faire quelque signe de surprise si j'apercevais Mme Vitellier. Je ne sais ce que je fis.
Mme Vitellier se trouva juste en face de moi. Sa figure était décomposée; elle m'avait reconnu dès auparavant que je me fusse retourné, et elle demeurait terrifiée des conséquences de son voyage. Je dus pâlir encore en l'apercevant. Je la saluai; je regardai simultanément Marie. Elle vint tout de suite me donner la main, si spontanément, si vite, que nous en éprouvâmes tous visiblement une secousse vers le cœur. Je voulus parler; ma voix s'étrangla; nos yeux à tous se mouillèrent et nous demeurâmes assez confus tous les trois.
Mme Vitellier, la première, fit émerger là-dessus quelques paroles de politesse touchant leur voyage et le mien; elle m'interrogea sur les travaux qui m'amenaient en Italie. La pauvre femme n'entendait point mes réponses. Elle était partagée entre la crainte, en m'accueillant, de trahir sa maison, et celle de briser son enfant chétive en me repoussant. Ma passion fut si forte que je négligeai de me gêner de ces ambiguïtés et ne vis plus que Marie anémiée un peu par la maladie, secouée par la minute qui venait de s'écouler. Je lui tendis une chaise, et je la baisai des yeux, longuement, éperdûment.
Elle était vêtue d'un costume de laine blanche tout unie, et elle avait deux roses à sa ceinture: son chapeau de paille, aussi blanc, aux bords larges garnis d'une dentelle retombante, portait également une rose naturelle.
—J'ai été fort malade, monsieur, dit-elle, et vous avez de la peine à me reconnaître... En outre, mon costume est bien grotesque auprès de ma mine de chiffon?...
—Vous êtes, lui dis-je, une de ces matinées où l'on frissonne encore de l'hiver passé, où il y a un peu de feu dans la cheminée, déjà des fleurs dans la jardinière et où l'on ouvre toutes grandes les fenêtres au premier printemps...
Elle sourit à l'évocation d'une de nos heures les plus chères, alors qu'elle m'était apparue chez moi dans sa toilette claire et parmi mes fleurs. Nous nous cueillîmes dans les yeux tout notre passé d'amour; puis, instinctivement, nous regardâmes par la porte ouverte le poudroiement de cette chaleur tombée des toits de briques sur l'herbe drue du jardin.
—Ah! fit-elle, Florence et ce soleil!...
—Et ce cloître, ajoutai-je, en me retournant vers la Passion de Jésus!...
Elle regarda la figure sublime de la Vierge, et l'élan de Madeleine. Elle comprit; ses yeux s'humidisèrent encore; elle dit:
—Je vais mieux!
—Mon Dieu! mon Dieu! fit Mme Vitellier, ne sachant que penser de tout cela. Monsieur, ajouta-t-elle bonnement, regardez, je vous prie, si cette enfant n'a pas changé depuis dix minutes, du tout au tout.
—Les jeunes filles, Madame, sont comme les fleurs dont les peintres se plaignent qu'elles n'aient aucune stabilité.
—Oh! dit Marie.
Je dus lui demander tout bas pardon de mes paroles banales.
Cependant Mme Vitellier, qui se remettait moins promptement que Marie, demeurait dans une grande perplexité. Il était visible à toutes sortes de petits mouvements saccadés de sa personne, qu'elle se demandait s'il n'était pas encore temps de fuir, d'emmener Marie loin de Florence où j'étais. Mais le miracle qui s'accomplissait dans la figure de la jeune fille la retenait. Elle était fort tentée de renoncer à la lutte, de s'abandonner à la destinée. Cependant la vision sans doute de la figure implacable de son mari lui donnait une brusque épouvante. Elle avait le sentiment d'endosser, dans l'instant, une responsabilité énorme. On ne lui accordait pas une minute de répit. Mon exaltation empêcha que je prisse pitié d'elle; j'étais si convaincu de la légitimité de mon amour, que tout ce combat m'apparaissait plutôt sous une forme burlesque. J'eusse pu, par simple discrétion, faire mine de laisser ces dames, et me retirer, provisoirement au moins. Je n'y pensai seulement pas. Je donnais libre cours à mon émotion; je manifestais ouvertement mon bonheur. Marie ne se cachait pas davantage. Je ne tardai pas à avouer que ma présence en Italie n'avait pas d'autre but que de parcourir les endroits où nous avions passé ensemble, soit avant de nous connaître, soit après cet inoubliable événement. Marie m'encourageait avec ardeur. Je confessais mon amour. J'y trouvais une étrange félicité, un goût insoupçonné; cette grande et grave détente m'enivrait à mesure. L'attitude de ma chère aimée bienheureuse, suspendue à mes lèvres, transfigurée et implorant cette pauvre maman terrorisée de son rôle, en face de cette scène religieuse, de Jésus en croix, dans cette sorte de chapelle, dans la solitude de ce cloître, tout rendait solennelle la minute présente. Mme Vitellier, très émue, s'avança tout à coup, me prit les mains:
—Je suis touchée, Monsieur, de la grande sincérité, de la grande honnêteté de vos sentiments... Votre compagnie nous sera agréable.
Je remerciai, fortement remué moi-même, garanti de l'attendrissement par l'étonnement que l'on éprouve à voir le chemin parcouru en si peu de temps. Marie alla silencieusement embrasser sa mère; c'était, à elle, son aveu. A ce moment, quelques personnes entrèrent et nous quittâmes le couvent Saint-Marc.
—Nous y reviendrons?
—Oh! oui, oui! nous y reviendrons.
Ces dames montèrent en voiture et nous nous donnâmes rendez-vous l'après-midi aux Jardins Boboli. Je me promenai quelque temps comme un homme ivre dans le mouvement de midi sur la place du Dôme et dans la via Calzaioli.
L'âme amoureuse reçoit de ces jardins toscans une étreinte si forte qu'elle s'y débat, comme étouffée tout d'abord, et ne cherche qu'à se dégager et à prendre l'air. Je songe à nos parcs de France, à mes beaux jardins de Touraine élégants et fleuris: ce sont des badinages et des caresses légères; ce sont des rêves aimables, de douces songeries d'amour. Ici, c'est l'amour même!
Le sombre bloc énorme et dur du palais Pitti, à pénétrer en premier lieu; après quoi vous vous secouez les épaules, vous cherchez en vain des feuillages aériens ou les nuances de fleurs harmonieusement combinées. Mais il faut se laisser prendre par des allées de cyprès noirs et aigus, pareils à des glaives d'une parade funéraire. Nulle fantaisie, nul caprice: point de jeux ni de mignardises, ainsi que le royal Versailles en ménagea dans l'intervalle de ses grandes attitudes. Ne tentez pas de fuir par un passage dérobé, une contre-allée vagabonde. Les cyprès vous mènent, montez entre ces haies ténébreuses; vous n'êtes plus libre, et aussi bien vous éprouvez un charme vif à l'emprise de cette nouvelle angoisse. Quelque chose d'ardent et de fort vous conduit. Au-dessus de vous est l'éclat brûlant du ciel. De courtes échappées vous ont laissé entrevoir les bords lointains de la coupe florentine: des oasis! Vous ne les souhaitez déjà plus; vous avez senti l'amère jouissance de l'enserrement dans ces feuillages de nuit; vous voudriez avoir la peur de ces taillis implacables et épais, et que les allées se resserrassent et que vous fussiez à pousser un cri! Adorables jardins de passion; terribles et voluptueuses promenades!
Ce fut sur la petite esplanade qui fait la crête de la colline où sont plantés ces jardins, que je vis Marie m'attendre à côté de sa mère. Elles étaient assises sur un banc d'où la vue, par une trouée dans les arbres, s'étend sur la ville et au delà. A mon pas, Marie se leva et vint à moi, non de cette allure sautillante qu'elle prenait quelquefois, par un reste de gentillesse enfantine; mais on lui sentait le poids de tous ses membres heureux. Je remarquai pour la première fois, je ne sais comment, le mouvement aisé de sa taille. Je n'avais jamais vu jusqu'alors que la façon toujours charmante dont elle était vêtue et le don qu'elle avait de tourner en grâce le plus ordinaire de ses gestes. Mais tout cela n'était que des choses qui s'agrémentaient autour d'elle, pour ainsi dire, comme des arabesques: l'attrait vivant de sa personne demeurait lointain, quasi inaperçu. Je me sentis rougir légèrement en découvrant la souplesse si tiède qu'elle eut à seulement se lever du banc. Elle avait dormi depuis le matin, sa figure était toute reposée; le bonheur d'un seul jour faisait refleurir entièrement sa jeunesse. Elle me dit en me donnant la main: