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Sanguines

Chapter 15: UNE VOLUPTÉ NOUVELLE
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About This Book

A collection of short, classical-themed vignettes and tales that blend myth and anecdote, portraying figures from art and myth whose beauty and intrigues shape each scene. The pieces move between playful and sensual tones, exploring art, desire, reputation, and the power relations between creators and patrons. Portrait scenes, salon gossip, and mythic allusions reveal characters whose secrecy provokes both admiration and scandal. The prose alternates descriptive passages and narrated exchanges to probe aesthetics, eroticism, and the fragile boundary between public fame and private passion.

UNE VOLUPTÉ NOUVELLE

I

Il y a quatre ans, peut-être cinq, j'habitais plusieurs jours par semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé, dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le petit parc Monceau: détail sans intérêt pour moi, car la grille en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n'y pouvais passer précisément à l'heure où j'apprécie la marche en plein air.

Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche, j'hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude: écrire un sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes en regardant le tapis du plafond.

L'important est d'avoir toujours une cigarette à la main; il faut envelopper les objets d'une nuée céleste et fine qui baigne les lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un sortilège parfumé, impose à l'esprit qui s'agite un équilibre variable d'où il puisse tomber dans le songe.

Ce soir-là, j'avais l'intention d'écrire et le désir de ne rien faire; en d'autres termes, c'était une soirée qui ressemblait à toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette inattendu.

Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je n'attendais personne à cette heure de nuit; mais, comme un second coup de sonnette suivit de très près le premier, j'allai à la porte et je tirai la serrure.


La porte ouverte, je vis une femme.

Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d'entrelacs comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une chenille ronde et touffue d'où la tête émergeait à peine, toute brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune, sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, une bouche très rouge.


—Veux-tu bien me permettre de passer, dit-elle en penchant la tête sur l'épaule.

Je m'effaçai, avec l'étonnement particulier d'un homme qui voit entrer chez lui, à l'heure où l'on ne reçoit guère que les amies les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase.

—Chère amie, lui dis-je timidement quand je l'eus suivie dans ma chambre; chère amie, ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille, mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l'instant me rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte?

Elle eut un sourire d'indulgence et, sans répondre, elle défit son manteau. Sa robe était de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en fusées le long du corps jusqu'à un décolletage carré qui montrait nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent d'or aux yeux d'émeraude. Un collier de grosses perles à deux rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du cou qui était mobile et arrondi.

—Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu m'as vue en rêve. Je suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les tombeaux voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon ombre suivait la pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j'ai dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J'y serais toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le seul qui se souvienne aujourd'hui des rites et des gestes divins, n'avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne. Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale ville...

—Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde changé!

—Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus sotte et que les gens ont l'air moins heureux; mais si j'ai une stupéfaction, c'est bien de revoir à chaque pas toutes les choses que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n'avez fait que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que j'ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c'est tout, c'est bien tout?... Quelle misère, mon ami!

L'étonnement qu'elle me vit prendre pouvait tenir lieu de réplique. Elle sourit et s'expliqua:

—Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J'ai la robe qu'on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même des mémoires. Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si longues années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais non, de quoi vous habillez-vous? de laine, de fil et de soie... Oh! je sais, vous avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui vous semblent inconvenants dans l'état où ils se promènent. C'est peut-être extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le coton? Tu es fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de lin? plus lumineuse que la soie... Mais réponds toi-même.

Elle poursuivit:

—De mon temps, on se chaussait avec du cuir... On connaissait les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les bottines montantes... Tiens, tes souliers de cycliste, découverts avec une bride un peu plus haut, c'est une forme phrygienne. Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n'en trouveras pas d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.

Elle poursuivit encore:

—De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux métaux précieux: l'or et l'argent. En avez-vous trouvé un troisième? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets, des boucles d'oreilles, des diadèmes et des broches. J'ai retrouvé tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles, l'émeraude, le diamant, l'opale, la pierre de lune, le rubis, le saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l'Arabie et de l'Inde aujourd'hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous créé une pierre précieuse en dix-huit siècles? Une seule, dis-m'en une, je t'en prie! une pierre que je n'aie pas connue, une bague que je n'aie pas mise à mon doigt; un bijou nouveau, même monté en or comme les miens, puisque tu n'as pas de métal plus rare à m'offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée?

Sa voix s'était animée peu à peu jusqu'à un ton de reproche et de dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme.

—Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n'ont pas d'autre excuse que d'occuper, par leur choix difficile et leur composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est évident aujourd'hui, après dix mille ans d'efforts infructueux chez tous les peuples, qu'une jeune fille ne saurait jamais être plus belle par l'art du couturier, du brodeur et de l'orfèvre qu'à l'instant où elle se montre toute nue comme les dieux l'ont créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l'aient connu...

—Mieux que tes compatriotes.

—Vous ne l'avez pas inventé; n'en sois pas fière. Je reconnais que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où tu es née; mais du mauvais au pire la différence importe-t-elle? On ne peut pas habiller les femmes. C'est un axiome. Nous ne le détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement qu'il est inutile d'exercer l'imagination humaine à la recherche de cette découverte, aussi certainement chimérique que la trisection des angles. Pour ma part, je ne m'afflige pas d'un insuccès qui persiste parce qu'il est éternel; et je me contente d'admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est immuable) avec l'émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène.

Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me dit avec lenteur:

—Es-tu sûr, ô présomptueux! que les femmes n'aient pas changé?

II

Ce qu'elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais si je l'ai vu, dans le trouble où j'étais.

Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets, ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et si éclatant qu'il m'en est resté dans la mémoire un éblouissement plein d'ombres.

Jusque-là, je n'avais pas cru avec certitude à la réalité de l'aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles, et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois d'une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec les caractères d'une matérialité qui n'est démentie par aucun de nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement prévenu contre l'invraisemblance.

Je me demandais depuis une heure si je n'étais pas mystifié par une lectrice extravagante: quelque étrangère, pensais-je, assez immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une chambre à coucher où on ne l'invite point, veut sans doute faire oublier le dessein banal qui l'entraîne, en considération du soin qu'elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J'avais répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la réserve d'un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d'une comédie laborieuse et intéressante.

Mais dès qu'elle fut nue, je compris qu'elle venait à moi du fond du passé...

Je me souviens très bien qu'au moment où j'en eus la certitude, j'ébauchai, si je n'achevai pas, tous les mouvements qu'un instinct religieux m'inspirait invinciblement. Je me retins à ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes.


Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations fines étaient d'une fragilité qui me ravissait; et même dans ses cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune d'un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s'être accomplie ni sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence ne naissait d'aucun détail, mais seulement d'une harmonie et peut-être d'une clarté. Pour affirmer une différence entre elle et les femmes de mon époque, j'étais obligé de croire sans autre preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu'il se fonde sur un indice particulier pour établir sa conviction.

Comme pour se mettre à ma portée, elle s'étendit sur une chaise longue.

—Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins, qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd'hui tes maîtresses moins belles que mes sœurs? La terre où nous vécûmes ne s'est pas engloutie. L'Oronte descend toujours du fond des montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n'as-tu créé des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses? Tu ne peux pas. Ton effort est celui d'un enfant. Le nôtre fut celui des dieux.


Pendant qu'elle me parlait (je n'étais guère en esprit de discuter contre elle), une terreur comme on n'en a guère que dans le frisson du demi-sommeil, m'étreignait les tempes. Je tremblais qu'elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient l'illusion de sa présence charnelle; si je pourrais, du bout du doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher.

—Viens! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la main.

Et cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts.

Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle reprit sa conférence.

—Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s'unissaient aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu Homère? Ni Argos, ni Troie, n'ont connu d'autres plaisirs que ceux de l'acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit sa poitrine à d'autres lèvres qu'à celles de son petit enfant. Jamais autour des flancs d'Hélène, une main ouverte et légère ne souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine.

Elle ferma les yeux.

—Et puis, tout à coup, en un jour, l'antique Orient où je suis née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don qui les distinguât des autres habitants de la terre: il inventa la volupté.

» O jours de sève! jeunesse du monde! Pour la première fois, les lèvres d'un homme et d'une femme, laissant les fruits, se savourèrent. La grande âme brûlante d'Aphrodite inspira le corps des amants, et chaque jour un plaisir nouveau—un plaisir nouveau, tu m'entends?—descendait de l'Olympe bleu dans les larges lits gémissants. Ce fut une ivresse effrénée: de Babylone au mont Eryx, tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la joie. Les jeunes filles enfin libérées d'une barbarie héréditaire, conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant des siècles on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps, dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l'enrichissaient encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c'est moi qui ai trouvé ceci...

Mais je reculai...

Elle se rit.

—Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l'heure une perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n'aie pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler des jouissances toutes neuves. J'attends que tu m'invites à les partager.


Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d'ironie et je devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation; aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.

—Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C'est ce qu'on appelle l'histoire de la civilisation moderne. Il est arrivé au monde, peu d'années après ton trépas, des calamités sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d'abord la naissance et la singulière fortune d'une religion qui, à son origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l'effort de ta race et semé du sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent en pièces. Cela dura jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter de l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis qu'ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô.

Elle eut un sourire de dérision.

—Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien la politique de Périclès et la stratégie d'Alexandre, ont-ils reconstitué la science d'Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la tombe où repose la poussière fine de Phryné n'a pas enfermé pour toujours le secret d'une volupté perdue?

» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la connaître? Je te l'abandonne...

III

Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la description de ce qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit, sur les documents de Callistô, tout un livre qui est Aphrodite; et ensuite, parce qu'une certaine réserve me retiendrait peut-être encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d'une nuit excessive.

Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d'un éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus.

—Vous détruisez la Nuit; vous ne connaissez plus l'Aube, dit-elle d'une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs du matin était la récompense des longues veilles épuisantes. Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et vous ne savez même plus regarder les Ténèbres.

Je m'inquiétai.

—Midi!... mais tu m'avais parlé, pour toi, d'une vie bornée aux heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici?

—C'est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire singulier. Causons. Je n'ai pas fini d'injurier ton époque.

J'étais un peu las, et cependant nerveux.

—Assez, dis-je, je t'en prie. Parlons de nous, veux-tu? Laissons le monde, meilleur ou pire... Toi seule m'intéresses.

—Alors, écoute-moi. Tu n'es pas convaincu. Je continuerai jusqu'à ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second voyage sur la terre. J'aurais dû rester au tombeau, avec le rêve d'un temps plus pur où j'avais grandi dans la joie. J'ai besoin de dire à quelqu'un sur quelles déceptions je termine ma promenade et que j'en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu'il ne m'a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait des espérances et qui est en train de rater sa vie.

—Je ne sais pas... Il me semble pourtant que nous avons beaucoup pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons n'est pas si méprisable.

—Il l'est! un peu par son impuissance et plus encore par sa fatuité. Non! vous ne pensez pas; et vous ne créez pas! Vous êtes des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous n'existez que dans notre ombre.

Elle fit un geste.

—Promène-toi dans les rues de Paris. Partout notre âme éternelle éclate à la façade des monuments, aux chapiteaux des colonnes et sur le front des statues. Après avoir échafaudé, pendant un moyen âge barbare et chétif, de misérables bâtisses qui s'écroulent déjà (c'est heureux!), vous, les hommes des temps modernes, incapables de créer, vous êtes revenus à nos ruines et depuis quatre cents ans vous faites des mosaïques de pierre avec les morceaux de nos temples. Une colonne trouvée en Sicile a engendré deux mille églises et autant de gares de chemins de fer. Même à des besoins nouveaux vous ne savez pas donner une architecture nouvelle. Avec l'airain de vos canons vous recopiez la colonne trajane, et vous faites des salles de quatuor qui sont du style corinthien. Après nous qui sculptions le marbre et qui fondions le bronze au moule, vous n'avez rien trouvé, pas une pierre naturelle, pas un alliage chimique, plus digne de reproduire la figure humaine. Et le seul grand de vos sculpteurs n'est devenu ce qu'il a été que parce qu'on a trouvé sous terre un torse d'Apollonios, un débris sans tête, sans bras et sans jambes; une ruine lamentable, mais œuvre créée, celle-là; œuvre créatrice. Écoliers!

Elle prit deux livres dans une bibliothèque et les jeta sur le tapis.

—Votre pensée, comme votre art, est parasite de nos cadavres. Ce n'est pas Descartes, c'est Parménide qui a dit que la pensée était identique à l'être. Ce n'est pas Kant, c'est encore Parménide qui a dit que la pensée était identique à son objet. Et dans ces deux phrases, les écoles modernes se pelotonnent tout entières; elles n'en sortiront pas. Partout où votre science devient générale, c'est-à-dire philosophique, elle se repose, encore aujourd'hui, sur nos assises fondamentales. Les maîtres d'Euclide ont fixé pour toujours les rapports immuables des lignes. Archimède s'est servi du calcul intégral bien avant votre Leibnitz, qui nous doit également sa métaphysique. Au lieu de méditer devant la chute des pommes, Newton, que vous révérez, aurait pu se borner à lire une page de notre Aristote, où sa théorie de la gravitation universelle était exposée depuis deux mille ans. Sur la constitution de la matière, qui est le problème de Dieu, Démocrite en savait autant que lord Kelvin; son hypothèse reste seule admise. Enfin, au moment où vous êtes sur le point de concevoir une science universelle et centrale, dont la loi suffirait à expliquer la totalité des phénomènes,—quelle est cette science et quelle est cette loi? Celles dont Héraclite a donné, voici deux mille quatre cents ans, l'expression définitive:—le feu se transforme en mouvement; le mouvement se transforme en feu; et c'est là le monde.

J'étais épuisé.

—O Callistô, suppliai-je, écoute mes paroles ailées; tu es beaucoup trop savante. J'avais bien entendu dire que les courtisanes antiques étaient des femmes de rare intellectualité, mais ce n'est pas cela, sans doute, qui les a faites si belles. Aujourd'hui si Mme de Pougy, malgré son beau talent littéraire, voulait entretenir M. Boutroux des sujets qui le préoccupent, elle ne réussirait pas à l'intéresser autant qu'une Aspasie parlant à Xénophon. Et pourtant, je la préfère, parce qu'elle discourt plus volontiers d'une robe que d'une loi thermodynamique, et c'est une conversation qui sied mieux à son corps flexible. D'ailleurs le charme d'une femme s'accroît toujours au moment où elle se tait; mais c'est une vérité spéciale dont l'évidence n'apparaît qu'aux hommes.


Elle attendit en silence que j'eusse terminé; puis avec un entêtement victorieux, elle recommença:

—Quoi qu'il en soit, depuis deux mille ans vous n'avez découvert ni...

—Nous avons découvert l'Amérique, interrompis-je patiemment.

—Cela n'est pas vrai!

—Callistô, ne dis pas d'absurdités.

—Je répète et je soutiens que l'Amérique a été découverte par Aristote, et que ceci n'est pas une thèse paradoxale, mais un fait historique et patent. Aristote savait que la terre était ronde, et (tu peux le lire dans ses œuvres) il avait conseillé de chercher le chemin des Indes «par l'occident, au-delà des colonnes d'Héraklès». C'est le projet qu'a repris Colomb. Mais on a toujours estimé que la gloire d'une découverte revient au cerveau qui conçoit et non à l'ouvrier qui exécute. Quand Leverrier a découvert Neptune...

—Eh bien! dis-je au comble de la lassitude, tu conviens donc au moins de ceci: nous avons découvert Neptune.

—Et quand cela serait! On a découvert Neptune! Tu es étonnant! Depuis hier, je te supplie de me révéler un plaisir nouveau, une conquête vers le bonheur, une victoire sur les larmes. Et on a découvert Neptune! Je rentre dans la vie après vingt siècles, anxieuse de tout, jalouse des merveilles que je suppose inventées, me demandant si je ne vais pas pleurer pendant ma vie d'ombre éternelle, pour être venue au monde trop tôt: et on a découvert Neptune! Un plaisir! un plaisir! plaisir de l'esprit, plaisir des sens, que m'importe! Vais-je donc redescendre aux plaines Élysées sans emporter avec moi le frisson d'une volupté nouvelle?


Elle étendit les mains... Puis, brusquement:

—D'ailleurs, c'est Pythagore qui a découvert Neptune.

Je m'affaissai.

—Parfaitement, expliqua-t-elle inexorable. Pythagore avait trouvé que le système solaire devait se composer de dix astres. Je ne sais sur quoi il se fondait pour affirmer ce chiffre; mais comme son disciple Philolaos devait discerner plus tard, sans aucun instrument à lentille, et bien des siècles avant Copernic, le double mouvement de la terre autour de son axe et autour du feu central; comme sans doute il ne t'est pas possible de comprendre comment une pareille découverte a été établie avec le seul secours du raisonnement, tu n'as pas le droit de préjuger que l'hypothèse de Pythagore ait été avancée témérairement et se soit confirmée par hasard. J'ai dit.


Je ne luttais plus.

—Veux-tu une cigarette? demandai-je.

—Comment?

—Je dis: Veux-tu une cigarette? Sans doute, cela aussi nous vient de la Grèce, puisque c'est Aristote qui a...

—Non. Je ne vais pas jusque-là. J'avoue que nous ignorions cette inepte habitude, qui consiste à s'emplir la bouche avec de la fumée de feuilles. Mais je pense que tu ne prétends pas m'offrir ceci comme un plaisir?

—Qui sait? As-tu essayé?

—Jamais! Comment, tu es de ceux qui se livrent à cet exercice ridicule?

—Soixante fois par jour. C'est même la seule occupation régulière dont j'aie consenti à charger ma vie.

—Et elle te plaît?

—Je crois véritablement que je me résignerais à ne pas toucher la main d'une femme pendant une semaine tout entière, plutôt que de me voir séparé de mes cigarettes pendant le même laps.

—Tu exagères.

—Presque pas.

Elle était devenue rêveuse.

—Eh bien! donne-moi une cigarette.

—Je te l'offrais.

—Allume-la. Comment fait-on? On aspire?

—Les jeunes filles soufflent dedans; mais ce n'est pas le meilleur moyen. Il vaut mieux aspirer, en effet. Prends une bouffée. Ferme les yeux. Une autre...

En quelques minutes, Callistô avait mis en cendres son petit rouleau de feuilles orientales. Elle en jeta le bout à demi consumé, où le fard de ses lèvres avait laissé du rouge.

Il y eut un silence.

Elle évitait même de me regarder. Elle avait pris le paquet carré dans sa main, qui me parut agitée comme par une légère émotion, et après qu'elle l'eut examiné sur les quatre faces, je vis qu'elle ne me le rendait pas.


Lente, avec le soin qu'on apporte aux objets les plus précieux, elle le posa près du cendrier, sur le bord d'un divan clair où elle étendit son long corps foncé.

1898.


ESCALE EN RADE DE NEMOURS

M. Walter H..., dont le nom est aujourd'hui trop célèbre pour qu'il soit nécessaire de l'écrire en toutes lettres, a été mon ami pendant vingt-quatre heures, un jour où nous avons failli périr ensemble.

Lui et moi, nous étions montés, sans nous connaître, sur un transatlantique de cabotage, la Ville-de-Barcelone, qui faisait le service des ports entre la blanche Tanger, Gibraltar et Oran. Tempête sur toute la mer. Les journaux espagnols achetés à Malaga, racontaient l'engloutissement du plus beau croiseur de la flotte, la Reina-Regente, coulé bas sous une trombe de vent, avec quatre cent cinquante-cinq officiers et matelots, dans les mêmes parages. Je revois encore l'aspect de ces journaux funèbres et la liste immense des morts emplissant la première page noire, depuis l'amiral commandant jusqu'aux laveurs de sentines.

Nous partîmes le même jour, au milieu d'une fausse accalmie qui ne dura pas une demi-heure. Sitôt que le navire eut franchi la ligne vert sombre de la pleine mer, il bondit, plongea, rebondit plus haut, se coucha sur le flanc droit et frémit de toutes ses membrures comme un petit oiseau terrifié sous l'explosion de l'ouragan.

Une vague passa par-dessus le vaisseau et s'abattit sur lui de toute sa masse. Une autre en fit le tour. Une autre et cent autres. Toute la nuit, nous entendîmes l'effondrement des flots pesants sur le pont et ses planches plaintives. Quelquefois nous sautions sur le faîte d'une lame comme un œuf vide dans le panache d'un jet d'eau, et alors l'hélice émergée tourbillonnait en l'air avec un bruit strident qui sifflait la sirène au milieu de l'orage. Par moments, entre deux minutes assourdissantes, nous traversions de si profonds silences que nous pensions avoir déjà coulé. Heures incomparables de grandeur et de beauté tragique.

Le lendemain matin, quand je montai sur le pont, à la fin de la tempête, un grand Marocain brun, drapé d'un burnous blanc dont les plis s'enfuyaient au fil de la rafale, s'approcha du capitaine.

—Quand c'est n's arrivons Melilla? dit-il.

—A Melilla? fit le commandant. Pas de sitôt, mon ami. Dans une quinzaine. Au prochain voyage.

—Qu'est-ce tu dis, dans une quinzaine? Je vais Melilla, jord'hui.

—Oui. Eh bien! tu iras de Nemours. Nous avons filé devant Melilla sans relâche. J'aurais coulé mon bâtiment si j'avais abordé cette nuit, par le temps que nous avons eu.

L'Arabe, de fureur, claqua des dents. Il grogna un Yekreb beïtak où toute sa colère était grondante; puis il s'éloigna sur le pont en se tenant aux bastingages et en promenant son regard noir sur la côte de sa patrie qui fermait l'horizon à l'est.


La salle à manger dont je poussai la porte restait vide, ou à peu près. Deux autres passagers, sur cinquante, avaient pu quitter leur cabine. C'était d'abord une vaillante voyageuse, la vieille marquise de S..., mère d'un député français que M. Jaurès combattait déjà. C'était ensuite M. Walter H... Celui-ci m'adressa la parole, avec la bonne humeur joyeuse qui succède aux mauvaises nuits de mer et qui ressemble au sourire de la convalescence.

—Je viens de passer cinq ans au Maroc, me dit-il, et je vais en Perse, par Marseille, Constantinople et Batoum. Dites-moi, aimez-vous les Arabes?

Sur ce mot, nous fûmes en sympathie.

Walter H... avait alors vingt-neuf ans. Son visage était bruni par le soleil d'Afrique et rasé comme à Oxford, mais assez français de ligne et d'expression. Il avait couru toutes les routes du Maroc et même un peu du Sahara. Il parlait la langue arabe avec une telle perfection que je le vis un jour, dans les faubourgs d'Oran, cerné par un groupe d'indigènes qui le prenaient pour un musulman costumé en roumi.

—Ah! disait-il, vous ne connaîtrez les vrais Arabes que le jour où vous irez là-bas, entre Fez et Marrakech, sous le Djebel Aïachin. Partout ailleurs, sujet des Turcs, sujet des Français, des Anglais, l'Arabe a déjà perdu la noblesse de son caractère avec son indépendance. Tripolitains négociants, Tunisiens adoucis et revêtus de soies bleuâtres, Algérois fonctionnaires ou rentiers pacifiques, les premiers de la race sont courbés sous la servitude de l'Europe; et autour de ceux-là grouille la foule pauvre et craintive, qui se soulèverait sans doute à la bonne occasion, mais qui, jusque-là, tend la main.

—Tandis qu'au Maroc...

—Oh! là-bas! Là-bas, il y a une race antique qui, depuis l'origine du monde, n'a jamais été esclave. Je crois que cela est unique chez les peuples de la terre. Là-bas survivent encore huit millions d'hommes libres, fils des grands conquérants qui, d'une seule chevauchée, galopèrent un jour de la mer des Indes au bassin de la Loire, et campèrent à peu près sur leurs positions. Ce sont les vieux Sarrasins! Allez les voir: ils sont superbes!

Cependant, le navire s'était arrêté sur ses ancres, dans une rade aux lignes harmonieuses: le village de Nemours s'allongeait devant la Méditerranée, Nemours, le seul point de la terre marocaine où flotte le drapeau français, le seul vallon que le maréchal Bugeaud sut obtenir du sultan, après la victoire de l'Isly.

Nous descendîmes dans un canot qui devait nous conduire à terre. Le Marocain mécontent que j'avais entrevu sur le pont nous suivit et prit place sur le banc du milieu.

Je le considérai: il avait laissé tomber le capuchon blanc de son burnous, et sa fine tête se dressait, portée par un cou admirable. Les traits de son visage étaient composés de tous ceux que nous estimons nécessaires à la noblesse d'une expression. Une majesté consciente flottait dans son sourcil et jetait son ombre à l'œil noir. Ses lèvres minces et ses narines attestaient sa race absolument pure.

Walter H... le fit parler. Il s'appelait El Hadj Omar ben Abd-el-Nebi, caïd de Sidi-Mallouk.

Plusieurs fois déjà, au retour de Tanger, il avait gagné sa tribu par l'escale de Melilla, les sentiers du Riff et les bords de la rivière; mais, détourné de sa route habituelle, il s'inquiétait du chemin à suivre par Nemours et Lalla-Marnia, car la grande tribu d'Oudjda n'était point amie de la sienne.

Désignant deux pistolets qui sortaient de sa ceinture jaune, je lui dis:

—Tu es armé.

Il eut une moue de mépris et un mouvement d'épaules.

—Des pétards, murmura-t-il.

A ce moment, nous abordâmes.

Et, quand nous fûmes tous trois à terre, en marche dans la vallée fleurie qui monte au sortir du village, El Hadj Omar défit un pli de son manteau blanc, prit avec précaution, presque avec respect, le coutelas qu'il tenait caché le long de sa cuisse et le présenta horizontalement.

—Ça, c'est une arme, dit-il.


Ce coutelas était long comme les deux tiers du bras. La poignée en était courte, mais solide et bien en main, sans autre garde qu'une languette de cuivre qui recouvrait le talon. La lame apparut, d'un bleu noir, habillée par des dentelles d'or de ses damasquinures fines, et toute nue au fil du tranchant.

El Hadj Omar pinça la nervure avec le bout du pouce et de l'index. Sa main fila jusqu'à la pointe aiguë, et la contourna en s'échappant, comme si elle eût passé autour du feu.


—Avec ça, dit-il encore, mon frère a tué d'un coup un homme et une femme. D'un coup du poing. C'est un bon couteau.

Un homme et une femme? Nous voulûmes savoir l'histoire. Le Marocain hésitait. Enfin, il se laissa prier.

Nous nous assîmes sur un talus vert, dans un tournant de la vallée où les fleurs inondaient la terre. Une végétation prodigieuse descendait des flancs de la montagne; térébinthes et palmiers nains, phyllireas, micocouliers. Des buissons de myrtes et de lentisques et de bruyères arborescentes environnaient les jujubiers couverts de feuilles printanières. Des tamaris et des buplèvres croissaient au bord d'une eau fuyante où frissonnaient des lauriers-roses.

Et tel fut le récit que nous entendîmes dans cette vallée paradisiaque:


El Hadj Omar avait eu un frère, Mahmoud ben Abd-el-Nebi, caïd, avant lui, de Sidi-Mallouk.

Mahmoud était déjà mari de trois femmes et, depuis longtemps, il ne songeait plus à de nouvelles épousailles lorsqu'il rencontra une jeune fille errante, et devint fou d'amour pour elle, tout à coup.

Elle se nommait Djouhera. Djouhera est un mot qui veut dire «la perle». Elle venait des plaines de la Tunisie et portait le costume de son village: une simple tunique rouge ouverte sur le flanc droit et laissant voir le sein dans le bâillement de l'étoffe. C'était une fille de berger, si toutefois sa mère disait vrai, car on ne savait rien de clair sur elles deux, sinon qu'elles avaient l'air de deux bohémiennes mécréantes. Mais rien, sur terre ni dans les rêves, n'était plus beau que Djouhera.

Aussi, Mahmoud ne fut-il pas insensé, mais plutôt malheureux et maudit, le jour où il trouva cette fille sur sa route, car elle se promenait à visage découvert et chacun pouvait voir sa bouche, et n'était-ce pas assez pour le malheur d'un homme? Il était tout naturel que Mahmoud l'emmenât d'abord pour la saisir et l'épousât ensuite pour s'en faire aimer, si Dieu le voulait bien. Mais Dieu ne le voulut pas.

Djouhera ne donna rien à Mahmoud, que son petit corps indifférent. En échange, elle obtint tout, même le divorce des premières femmes et l'assentiment du cadi. Elle devint maîtresse absolue de son mari et de la maison. Et, lorsqu'elle n'eut plus rien à vaincre, elle porta plus loin ses désirs, voulut aussi les autres hommes.

Quels furent alors ses amants? et qui pourrait les compter? Jamais la femme d'un caïd ne s'était ainsi débauchée. Elle montait le soir sur les terrasses, le visage dévoilé, la robe entr'ouverte, et si un homme l'apercevait, elle lui souriait, au lieu de s'enfuir. Les jeunes gens de la tribu connurent l'un après l'autre qu'elle acceptait toujours celui qui était là. Elle attirait le premier venu près d'une porte basse au fond de son jardin, sous les branches tombantes d'un amandier rose, et jamais on ne put la surprendre, car elle goûtait le plaisir de sa chair avec une telle promptitude que ses rendez-vous les plus tendres duraient l'espace d'une étreinte.

Or, un soir, au milieu d'un de ces frissons furtifs, Djouhera devint amoureuse.

Cela lui prit comme une puberté, tout à coup, à sa grande surprise. Un certain Abdallah, aussi pauvre qu'elle-même l'avait été jadis, un garçon qui dormait, l'été, sur la terre, et l'hiver, dans la mosquée, fut celui qui la transporta depuis la volupté jusqu'à la passion. Elle s'enfuit à cheval, avec lui.

Pendant des jours et des jours, Mahmoud chercha leur trace sans pouvoir la trouver, car la jeune femme était partie en habits d'homme et galopait comme un chasseur de lions. Si désespéré qu'il fût, Mahmoud était bien décidé à lui pardonner plutôt que de la perdre et quelque honte qu'on lui en fît, car son amour avait dispersé dans le néant tout ce qu'il y avait en lui d'orgueil.

Mais il ne savait pas qu'il dût voir ce qu'il vit.

Lorsque au terme de sa poursuite il pénétra enfin dans la chambre d'auberge où il retrouvait Djouhera, les deux amants étaient si enivrés l'un de l'autre qu'ils ne l'entendirent pas entrer. Mahmoud cria deux fois: «Djouhera!... Djouhera!...» puis, sans savoir ce qu'il faisait, il perça d'un seul geste le jeune homme sur la femme et la femme avec lui, et le plancher par-dessous.

L'homme mourut sur le coup. Djouhera poussa un cri faible, mais long comme un cri d'extase. Elle ouvrit tout à fait ses yeux d'agonisante, tourna la tête et murmura:

—O Mahmoud, c'est Dieu qui t'envoie... Je priais Dieu de me faire mourir au milieu de ma félicité. C'est lui qui vient d'armer ta main... Oh! Dieu! quelle belle nuit est ma dernière nuit... Toi, Mahmoud, tu mourras dans la souffrance, dans la vieillesse et la maladie... Et moi je m'en vais dans un évanouissement de bonheur... Sois béni, Mahmoud; sois béni, Mahmoud; sois béni...

Et plusieurs fois, elle répéta jusqu'à sa dernière haleine:

—Sois béni, Mahmoud; sois béni, béni...


El Hadj Omar, ayant achevé son récit, tira une seconde fois du fourreau le coutelas où je crus voir, vaguement, des reflets rouges. Puis, nous reprîmes notre promenade le long de la vallée fleurie. A nos pieds, un marmot arabe agaçait dans le sable sec un petit scorpion noir, furibond et retroussé.

Biarritz, 1903.


LA FAUSSE ESTHER

Au milieu du catalogue rouge, je lus ce prodigieux article:

MANUSCRIT.—Fragment d'un journal intime (1836-1839),
par Mlle Esther van Gobseck, philosophe néerlandaise 50 fr.
Intéressant. Détails inédits sur Fichte.

Les principaux types romanesques dont le public conserve le souvenir, acquièrent souvent une célébrité qui dépasse celle des personnages historiques de même ordre. Si peu balzacien que puisse être le lecteur, il me permettra de supposer qu'il n'ignore pas Esther Gobseck. Lui-même lisant cette annonce eût manifesté une extrême surprise, personne n'en saurait douter.

Une heure plus tard, j'étais chez le libraire et le document m'appartenait. On voulut l'envelopper; je n'y consentis pas, et dans la voiture qui me ramenait je commençai de l'examiner.


Mon acquisition était une sorte de registre couvert d'un papier à fleurs. A la première page, Mlle Gobseck, ou plutôt son homonyme, avait aquarellé d'une main timide et sage deux bouquets de roses liés par un ruban d'azur. Une hirondelle et un papillon, qui se trouvaient être de la même taille, volaient au-dessus de la composition, et vers le milieu de la feuille se lisait cette calligraphie:

IIe CAHIER DE MON JOURNAL

Commencé le 5 mars 1836 (Anniversaire!)

Terminé le...

Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Fichte; sinon pour l'avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était mort depuis 1814) au moins pour avoir eu l'honneur d'entendre parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse.

De même l'annonce avait dûment traité de philosophe cette Néerlandaise.

La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables; mais au cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure jusqu'à la raison pratique n'avait d'égale que la résistance sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses et les antithèses qui s'affrontaient dans son esprit ne se rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l'intelligence humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d'abord remarquables par la surprise qu'elles ne lui causaient pas.

Mais rien ne la décourageait. Mlle Gobseck éprouvait à l'égard de la philosophie cette Liebe ohne Wiederliebe, cette passion non partagée, que l'on s'accorde à regarder comme incomparable, en sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous temps d'après ses principes, je veux dire d'après les principes des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d'abord sur un enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix.

Les années 1836 et 1837 n'amenèrent aucun événement notable dans son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle fit un voyage en Prusse, voyage d'études et de perfectionnement, au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée.


Ce préambule exposé pour l'instruction du lecteur, je me bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j'ai sous les yeux sans insister autrement sur ce qu'elles présentent d'extraordinaire.

I

28 mars 1839.

«Mina est venue me voir ce matin, à cinq heures et demie. D'habitude, je ne la vois jamais avant le lever du soleil, bien qu'elle et moi nous travaillions de bonne heure... Je suis allée lui ouvrir, une chandelle en main et mes cheveux sur le dos, dans une tenue où je n'aime pas à me montrer; mais je me coiffais et je ne l'attendais pas.

«Je lui ai dit: «Qu'y a-t-il?»

«Et elle m'a répondu: «Ah! Esther!»

«Bien inquiète, je l'ai fait asseoir, et je lui ai demandé si elle n'était pas malade, ou si son grand-père n'était pas plus mal, ou si peut-être la petite sœur... mais il ne s'agissait pas d'elle; il s'agissait de moi, hélas!

«Elle tenait deux volumes à la main et elle me les tendit en disant:

«—Lis toi-même.»

«Je lus: H. de Balzac, la Femme supérieure, et je repris:

«—Qu'y a-t-il là-dedans?

«—Ce qu'il y a, répondit-elle. Il y a que ces deux volumes contiennent trois romans, et que dans le troisième il est question de toi, sous les traits d'une fille perdue.

«Elle m'avait dit cela si brusquement... Je me trouvai mal tout de suite et perdis conscience...

«Lorsque je fus de nouveau capable de l'entendre, Mina continuait:

«—Oui, oui, c'est affreux, mais il faut que tu lises, Esther, il faut que tu lises. C'est une Hollandaise, te dis-je; elle s'appelle Esther comme toi; Gobseck, comme ton père: c'est ton nom, c'est toi enfin, à toutes les pages de cet horrible livre. S'il continue de se vendre, ce roman de l'enfer, tu es déshonorée, ma fille, comprends-tu; il faut agir tout de suite, aller à Paris, parler à l'auteur...»

«Miséricorde! quel malheur sur moi! Mina m'a montré quelques pages. Ce troisième roman s'appelle la Torpille[1]... Esther Gobseck... Esther Gobseck... En effet, c'est moi, c'est le nom de mon père... et dans quelle compagnie, Seigneur! dans quelles maisons! Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi! Mon Dieu! Mon Dieu! je n'y survivrai pas! Mon Dieu! faut-il avoir vécu comme je l'ai fait pendant vingt-sept ans selon la sagesse et parfois au prix de quelles luttes avec mes penchants naturels! faut-il avoir tout sacrifié aux fortifications de cette maison pure où je veux qu'habite mon âme et se cultive mon esprit! faut-il avoir renoncé même aux félicités du mariage pour se voir à la fin souillée moralement, salie par un Français que je ne connais même point, traînée sous mon propre nom dans la boue du ruisseau de Paris... Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi!