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Sanguines

Chapter 25: VI
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About This Book

A collection of short, classical-themed vignettes and tales that blend myth and anecdote, portraying figures from art and myth whose beauty and intrigues shape each scene. The pieces move between playful and sensual tones, exploring art, desire, reputation, and the power relations between creators and patrons. Portrait scenes, salon gossip, and mythic allusions reveal characters whose secrecy provokes both admiration and scandal. The prose alternates descriptive passages and narrated exchanges to probe aesthetics, eroticism, and the fragile boundary between public fame and private passion.

[1] La première partie de Splendeurs et Misères parut sous ce titre en octobre 1838, en même temps que la Femme supérieure et la Maison Nucingen.—P. L.

«Que faire? que faire à présent? Comment serai-je reçue par ce romancier si j'ose me présenter à lui? Sais-je seulement si je serai respectée chez un homme assez débauché pour écrire ces infamies? Et puis, qui me dit que tout cela n'est pas une vengeance, une machination ourdie contre moi? J'ai des ennemis dans la ville, bien que je n'aie fait de mal à personne. Certains en veulent à ma famille, d'autres à ma fortune, d'autres à mon savoir. Et puis... et puis... le mal est fait...»

II

Paris, 12 avril.

«Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce que je fais ici, mais je suis venue... Mina le voulait pour mon honneur. Elle m'a dit qu'il était encore temps d'agir pour éviter un mal plus grave... Si du moins elle m'accompagnait, si je pouvais faire avec elle cette visite qui m'épouvante... Mais je suis seule ici dans cette ville, où mon nom, depuis six mois, est un nom infâme...»

III

13 avril.

«Où demeure M. de Balzac? Comment me renseigner? Je suis entrée ce matin chez son éditeur et j'ai posé la question. Un employé m'a dit: «Qui êtes vous?» et comme je n'osais pas me nommer, il m'a répondu grossièrement:

«—Ah? alors, une créancière? Eh bien! si on vous demande l'adresse de Balzac, vous direz que vous ne la savez pas.

«Je suis partie... A mon hôtel on ne connaît pas même le nom de ce monsieur. Il n'est pas si célèbre que Mina me l'avait dit.

«Et cependant ses romans sont chez tous les libraires. J'ai vu, ce soir, la Torpille au Palais-Royal et je me suis enfuie en me cachant. Il me semble toujours que les passants me dévisagent, qu'ils me reconnaissent dans les rues...»

IV

15 avril.

«Enfin je sais. M. de Balzac: aux Jardies, Sèvres, sur la route de Ville-d'Avray, après l'arcade du chemin de fer.

«J'irai demain matin de bonne heure, pour être certaine de le trouver chez lui.

«Ah! aurai-je assez de courage?»

V

16 avril, midi.

«Je ne crois pas que l'on se soit moqué de moi, mais quel homme singulier que cet écrivain!...

«A sept heures, j'avais pris au Carrousel l'omnibus de Sèvres et je m'étais fait arrêter à l'arcade de Ville-d'Avray.

«J'ai trouvé sans peine la maison. Elle est située à mi-côte d'une colline, sous un parc, en plein midi, devant une admirable vue. Partout des bois, des forêts, des vallons. La brume du matin était si fraîche et si douce autour de moi que je me sentais pleine de vaillance et décidée à être forte lorsque j'ai sonné à la grille.

«Un domestique m'ouvre:

«—Monsieur de Balzac?

«—Monsieur vient de se coucher.

«—Il est souffrant?

«—Non, madame. Monsieur se couche tous les jours vers huit heures du matin. Monsieur travaille la nuit.

«Vraiment, je ne crois pas qu'il se soit moqué de moi... A Paris, on ne voit guère d'existences normales... Tous les Français sont de tels originaux.

«—Madame peut revenir à six heures du soir, m'a dit le domestique, si Madame tient à voir Monsieur.

«Je reviendrai donc, mais cette journée d'attente me fait mal aux nerfs et m'enlève toute mon énergie. Maintenant j'ai peur, je suis épuisée d'impatience et d'appréhensions.»

VI

16 avril, soir.

«Si cette journée n'est pas un rêve, j'en resterai folle ou j'en mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j'ai le courage d'en écrire le récit après l'avoir vécue; mais il n'importe, j'écris machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui emporte ma raison.

«Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois... je ne sais plus... Ah! pourquoi Mina m'a-t-elle fait lire ces pages que peut-être j'eusse ignorées! Pourquoi le destin s'acharne-t-il sur ma tête! Ah! pauvre moi! pauvre moi!

«Le domestique m'avait demandé qui annoncer... J'ai donné mon nom; j'espérais qu'ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel était l'objet de ma démarche.

«Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre qui n'avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et sur le plâtre on avait écrit au charbon: Ici une fresque par Delacroix... Ici un bas-relief de Rude... Ici une tapisserie des Gobelins... Je ne sais quoi encore... Il me vint à l'esprit que j'étais chez un fou... Mais non... Ce n'est pas lui qui est fou. C'est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours raison.

«On a ouvert une porte, j'ai fait trois pas, je n'ai vu personne... Et soudain une voix terrible m'a crié du fond de la pièce:


«—Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d'Esther Gobseck?»


«Ah! cette voix! elle résonne encore dans ma pauvre tête en démence...

«J'ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j'en ai vu porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu'à moi, bien qu'il tournât le dos à la lumière du jour.

«—Ah! monsieur», murmurai-je presque défaillante.

«Les mots mouraient sur mes lèvres.

«Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois:


«—Qui vous autorise? qui vous autorise?»


«Alors je ne sais plus comment j'en trouvai la force, mais je réussis à murmurer:

«—Monsieur, je suis Esther Gobseck.»

«Il porta tout son buste en avant, me foudroya d'un regard que je ne pus soutenir, et partit d'un éclat de rire qui secoua les murs comme la commotion d'une bombe.

«—Vous? dit-il. Vous!! Esther Gobseck!»

«J'inclinai la tête.

«—Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous. Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas le nom d'une autre! Le nom est la propriété la plus sacrée que possède la personne humaine.»


«D'une main tremblante, j'ouvris ma serviette portefeuille et je lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé.

«—Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du bourgmestre...»

«Il lut, relut, dit à plusieurs reprises: «Etrange... curieux... singulier...» Puis il me considéra longuement, et, de pâle que j'étais je devins extrêmement rouge.

«—C'est en règle, fit-il enfin. Il n'y a rien à dire. Vous êtes Esther Gobseck... si extraordinaire que cela puisse sembler.»


«Il chiffonna un papier qu'il jeta dans une corbeille, s'assit, et, se retournant soudain vers moi:

«—Alors vous allez me donner tout de suite un renseignement dont j'ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre à coucher lorsque vous êtes entrée à l'Opéra comme petite danseuse?

«—Petite danseuse! m'écriai-je révoltée. Mais monsieur, je n'ai jamais été petite danseuse! je suis philosophe fichtiste.

«Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble:

«—Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée. De deux choses l'une: ou bien vous n'êtes pas Esther Gobseck (et c'est ce que j'ai cru tout d'abord), ou bien si vous êtes Esther Gobseck, vous êtes la Torpille.

«—La Torpille, c'est moi? balbutiai-je égarée.

«—Mais bien entendu! Et la Torpille n'est pas philosophe fichtiste!»


«Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d'écrire si j'en ai encore la force. L'autorité de sa voix était telle que je ne l'interrompis à aucun moment.


«Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu. Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée par un officier dans une maison du Palais-Royal, au mois de décembre 1818. A cette date, vous aviez treize ans et, depuis plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la triste vie des petites prostituées impubères. C'est alors que vous êtes entrée à l'Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient, parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J'aurais bien besoin de savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers cette époque; mais puisque vous ne voulez rien dire, passons. En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux Jean-Jacques Rouget sur le point d'épouser sa bonne, et que l'on voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d'argent qui attristèrent votre dix-huitième année, embarras qui vous obligent à un expédient honteux. A la fin de cette année 1823, vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous le recevez dans votre appartement situé rue de Langlade. Vous l'adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment, par l'entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi bien.»

«Je l'écoutais, au comble de l'horreur.

«—Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le subissez avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien: le 13 mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.»

«Hélas! je tremblais comme une feuille.

«—Comment le savez-vous, monsieur? bégayai-je.

«—Comment je le sais? cria-t-il. Quelle inepte question! c'est moi qui vous ai faite!»


VII

17 avril.

«Ma raison revient peu à peu.

«Maintenant j'y vois clair. La situation s'illumine. C'est la lutte de deux certitudes entre elles, et pas autre chose, pas autre chose.

«Je crois (je crois) que j'ai vingt-sept ans, que je suis née à Maestricht en 1812, que je porte le nom de mon père et que j'ai toujours vécu en honnête fille; mais au fond quelle preuve ai-je de cela? aucune.

«Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité d'expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour arriver à la connaissance adéquate de mon passé: mon propre souvenir ou le témoignage d'autrui. Or, dans le cas actuel, ce sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer laquelle des deux primera l'autre.

«Eh bien, je me sens encore mentalement trop atteinte pour accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L'homme qui m'a parlé hier me domine, je n'en puis pas douter. Considérer son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée. J'ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n'avais pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m'a donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs conformes.

«Ma personnalité s'est dédoublée si complètement que je ne puis pas savoir à quelle date exacte s'est faite la métamorphose de mon moi, car je ne trouve à mon service qu'une mémoire faussée de fond en comble. Je me sens vivre dans l'état mental du rêve, acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage formel, réduit à néant.»

VIII

18 avril.

«Ainsi je suis une de ces femmes... Mon Dieu! je ne m'en doutais guère, je ne voyais pas la vérité; mais quelle folie de la nier; quelle folie! Ma sensation intervient pour corroborer le témoignage. Je ne suis pas physiquement pure; ma chasteté n'est qu'intellectuelle, j'ai les sens impérieux d'une courtisane; mon corps est brûlé d'un feu intérieur. Comment le nier, hélas! et toutes mes faiblesses! et toutes les faiblesses de ma volonté!»

IX

19 avril.

«Ce soir je suis sortie pour accomplir mon destin; mais quelle étrange métamorphose est la mienne! J'ai totalement oublié mes habitudes premières. La seule pensée d'y revenir m'effarouche et la timidité m'étrangle au moment d'articuler un mot.

«Un inconnu que j'ai osé aborder m'a prise sans doute pour une mendiante, car il m'a jeté cinquante centimes et ne m'a pas invitée à le suivre. Peut-être n'ai-je pas le costume... Peut-être aussi n'ai-je pas la voix.»


X

5 mai.

«La fin approche, la fin de ma pauvre destinée. Je sais bien, quoique je n'ose pas l'écrire; je sais trop bien pourquoi le 13 mai prochain, comme l'a prédit M. de Balzac, je passerai de la vie à la mort en avalant une perle noire...

«Une perle noire, contenant un topique javanais... Où la trouver, cette perle noire qui renferme l'éternité? Je vais de boutique en boutique, chez les pharmaciens, chez les herboristes... On m'offre des poisons, mais pas celui-là... (Oh! Dieu! l'horrible vie, et que la mort me sera douce!)... Je veux un topique javanais, un topique javanais dans une perle noire... M. de Balzac l'ordonne ainsi.»


(Le manuscrit s'arrête là. Suivent 41 pages blanches.)


LA CONFESSION DE MLLE X

L'abbé de Couézy n'aimait pas qu'on lui fît certaines questions, même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal. Mais il ne se passait guère de jour où quelqu'un ne les lui posât point.

On eût pu dire de lui qu'il était mondain, à la condition que cette épithète n'impliquât rien de désobligeant pour son caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l'église que dans les salons, et, s'il s'en fallait de quelque chose, c'est qu'une messe est une cérémonie plus brève qu'une visite ou un dîner. L'abbé de Couézy était religieux.

Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d'abord l'intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu'il regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le tour du personnage à découvrir; puis les paupières se refermaient avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent: «Va, maintenant, je sais qui tu es.»

Il confessait tout Paris. Les dames le choisissaient en foule pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées. On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos; et cependant son indulgence était assez mesurée pour qu'en se jetant à ses pieds nul repentir même éphémère n'eût la certitude absolue d'être pardonné à l'avance. Quand les dames consentent à pécher, on serait mal venu de leur dire que leur faute n'existe point.

Eh bien! lorsque l'abbé de Couézy en visite quittait le canapé du salon pour le fauteuil de cuir du fumoir brumeux, lorsqu'il se glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes, il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le prenait volontiers pour informateur, encore qu'il se refusât avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d'obtenir ses confidences en les faisant dévier insensiblement du général au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre semblable:

—Vous, monsieur l'abbé, vous qui connaissez notre époque mieux que personne, qu'est-ce que vous pensez des mœurs?

Et lui, en agitant les mains:

—Que me demandez-vous là! s'écriait-il. Mais je ne puis rien dire! je ne puis rien dire! Nous ne devons retenir de chaque confession que l'expérience nécessaire à bien entendre les autres et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux à l'égard des cas difficiles. Mais s'il nous est défendu de révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne devons-nous pas exposer le sommaire de tous les aveux, en tirer la quintessence et l'offrir aux curiosités sous prétexte de philosophie.

Le jour où je l'entendis prononcer cette phrase, quelqu'un en releva le dernier mot:

—Si cette philosophie était salutaire?

—Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui s'appuie sur la description de la faute à éviter. L'homme n'est complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d'une surabondance de moralistes. Constater l'extension d'un vice avec le dessein d'en inspirer l'horreur, c'est d'abord oublier que l'auditeur retient l'exemple donné, lequel lui servira d'excuse s'il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en deviendraient pires et j'en serais plus affligé que vous.

Nous convînmes avec modestie que l'abbé de Couézy parlait d'or. Pourtant la même voix insista:

—Tout le monde n'a pas votre réserve, monsieur l'abbé. J'ai rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout près d'ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce qu'il a entendu pendant ses deux années de confession au faubourg. Épouvanté. Il ne s'en cache pas. Adultères partout, séduction des jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père ou de l'époux... il se passe des choses effroyables au sein des familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout scandale qui germe est écrasé dans l'œuf. D'autres sont admis, reçus, imposés s'il le faut. On voit se multiplier partout, comme une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes... Vous savez lequel, monsieur l'abbé?

—Oh! il y en a beaucoup, fit doucement l'abbé de Couézy. Je ne saurais trop celui que vous voulez désigner.

—L'inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais entendu parler d'inceste il y a vingt ans? Dans ma jeunesse on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fou et enfermé comme tel puisque le Code pénal ne prévoit pas le cas. Et voici qu'aujourd'hui c'est la faute à la mode. On n'entend plus que cela au confessionnal, si mes renseignements sont bons. Le premier amant, c'est le frère. Nous revenons aux Ptolémées. Le frère initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d'aventure il n'y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme...

L'abbé garda le silence.

—Enfin, dites une opinion, répéta l'interlocuteur. Suis-je bien informé? Vous qui confessez toute la rue de Varennes, trouvez-vous que j'aie noirci le tableau des mœurs du temps? Au sujet de l'inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles? Avouent-elles, voyons, confessent-elles?


L'abbé de Couézy s'accouda au fauteuil avec un sourire très fin, à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s'adresser à lui-même... Puis il chuchota:

—Oui, mais elles se vantent.


En relevant les paupières l'abbé constata qu'on ne l'avait pas compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse grave et qui reçoivent une pirouette. Il s'expliqua, un peu blessé.

—Si je parlais ici, devant des confesseurs, je n'aurais rien de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée; mais il est naturel que vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il nous faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences sur les faits que l'on nous cache, et les exagérations sur les fautes que l'on nous expose.

—Exagérations?

—Très fréquentes... Comprenez bien d'abord ceci: le confessionnal n'est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis, viennent s'agenouiller sur son petit banc finissent par y acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les rassurons, cela est indispensable; sans nos encouragements nous ne saurions jamais rien; mais, il arrive assez souvent que notre affabilité dépasse le but; et vous allez savoir comment.

L'abbé de Couézy baissa la voix:

—A onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent d'abord leurs petits péchés: colère, gourmandise ou paresse; puis, tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à l'âge d'un péché nouveau dont l'aveu leur cause une honte extrême. Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler. Alors, comme d'une part il n'y a pas d'exemple qu'aucune d'elles s'en soit corrigée avant son mariage; comme, d'autre part, elles comprennent vite qu'une absolution imméritée les met dans un état d'impénitence plus grave que l'impénitence simple, elles luttent pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal: celles-là sont perdues pour l'Église... Tout à l'opposé, nous voyons des jeunes filles s'enhardir avec une aisance qui nous confond. Au début ce n'est pas impudeur de leur part, loin de là; c'est piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi? tout cela se métamorphose. Insensiblement l'aveu, lui aussi, devient une habitude agréable... S'il arrive que le péché ait des complices, s'il peut donner matière à la narration d'une aventure; si une amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits qui n'en finissent point, et plus nous répétons: «Ma chère enfant, pas de détails!» plus on nous répond: «Mon père, il faut bien que je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas.»

Nous nous regardâmes sans mot dire.

—Eh bien! (et c'est là que je voulais en venir) certaines jeunes filles, nerveuses à l'excès, s'accusent sans aucune mesure. Elles nous en disent plus qu'il n'y en a. Peut-être inconsciemment elles regardent comme également réalisés les péchés qu'elles ont sur le cœur et ceux qu'elles ont dans la tête. Elles s'attribuent les vices qu'elles n'osent pas commettre. Elles nous présentent comme s'étant déroulée sur le canapé d'un petit salon une scène qui a véritablement commencé là, mais qui ne s'est terminée que dans leur cerveau... Voilà ce dont il faut avertir le confesseur débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les coutumes du siècle. Parmi les histoires que l'on nous raconte, les plus vilaines sont «arrangées». Encore une fois, le confessionnal n'est pas un lieu extra-terrestre: là, comme ailleurs, on se vante de tout, même du mal que l'on n'a pas fait.

L'abbé se renversa dans son fauteuil en homme qui vient de trancher un différend.

Cependant, nous n'étions pas convaincus. Le même contradicteur se chargea de le lui dire:

—Je ne doute pas, monsieur l'abbé, que vous ne soyez un psychologue fort expert, et plus apte qu'aucun de nous à pénétrer les secrètes pensées. Les hommes qui savent ainsi regarder au delà des prunelles possèdent un don inestimable autant qu'il est rare, et pourtant ce don-là connaît des limites, même chez ceux qui le possèdent au plus haut degré. Sur quoi vous fondez-vous pour démasquer le mensonge? Sur votre seul jugement. Il n'y a ni preuves, ni témoins au confessionnal. Croyez-vous être certain que, pendant ces confessions graves auxquelles vous n'ajoutez pas foi, votre jugement échappe à l'influence d'un optimisme préconçu? Ne pensez-vous jamais que telle scène invraisemblable est par conséquent apocryphe? Les médecins qui s'occupent de psychopathie ont pour axiome que tout est possible. Vous ne paraissez pas être de leur avis.

De la tête, l'abbé fit un geste vague qui signifiait: «Ce n'est pas la question.» Puis, après un silence calculé, il dit simplement:

—J'ai des preuves.

Tous nos regards les lui demandaient. Brusquement résolu, il croisa les jambes:

—Au fait, je puis parler, dit-il. A l'instant je me retranchais derrière des secrets inviolables. Mais j'ai reçu naguère une confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en conviendrez tout à l'heure.


Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit:

—A une époque que je ne précise pas, j'étais prêtre dans une paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage: il vous suffira de savoir que mon église s'élevait très loin de Saint-Thomas et que mes ouailles étaient des pauvres. Comme j'attendais, un jour, devant le confessionnal, l'heure où mes pénitentes devaient se présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d'une élégance sobre et qui n'était assurément pas ma paroissienne: certains chapeaux ne se portent guère qu'entre les Invalides et le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d'une jeune fille de vingt-huit ans; il est d'ailleurs inutile que je vous la décrive. Sur mon invitation elle s'agenouilla, et voici ce que j'appris d'elle après un préambule où elle m'avertissait que sa confession serait grave.

» Depuis douze ans elle se tenait éloignée de la communion. A dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l'intérieur de l'Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous deux sont contraints d'accepter une simple chambre à deux lits: circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du voyage, ils ne s'inscrivent plus sur les registres comme «Monsieur et Mademoiselle», mais comme «Monsieur et Madame», afin de conserver partout leur liberté d'appartement. Jusqu'à cet endroit du récit, rien d'extraordinaire, n'est-ce pas?

Il y eut des exclamations.

—Au retour, continua l'abbé de Couézy imperturbable, la situation se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m'ait fait grâce d'aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt... Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la jeune fille s'altère gravement. Ses sens, éveillés à l'extrême, se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent, accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre dans la chambre de son jeune frère qui a quatorze ans, et, sans ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit. Elle m'a conté cette terrible scène dont elle avait encore la violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et la résistance chrétienne de l'enfant, lequel ne peut toutefois commander à son corps et finit par être surmonté. Pendant quinze jours elle le garde à elle, moins hostile mais de plus en plus tourmenté par le remords, et enfin la première confession du petit le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s'obstine, s'enferme à clef, menace de tout dire. Alors, messieurs, elle l'empoisonne... Instruite par un procédé qu'elle trouve dans un feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir et s'éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la laisse retomber.


L'œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta quelque temps allumé d'horreur et, nous regardant toujours en face, prit un sourire de franche gaieté.

Pour nous, en écoutant cette histoire, nous avions oublié jusqu'au bout qu'il s'agissait d'une confession suspecte. Le ton du narrateur était si formellement affirmatif que nous avions perdu de vue l'occasion, l'objet du récit.

—Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? demanda quelqu'un.

—Pas un mot. Rien, mais rien, pas une scène, pas un détail, pas un personnage, pas un fait, rien, littéralement rien, ce qui s'appelle rien... Six mois après avoir reçu cette confession, je changeais de paroisse; la mère de la jeune fille devenait ma pénitente et moi le familier de sa maison. Il y a de ces hasards, n'est-ce pas? J'appris successivement que jamais Mlle X... n'avait voyagé en Italie; que son père était mort lorsqu'elle avait deux ans; qu'elle avait toujours été fille unique, et enfin que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, non seulement l'histoire était fausse, mais il était matériellement impossible qu'elle fût véritable en l'une quelconque de ses parties, puisque les deux complices n'avaient pas existé. Ainsi tout le roman que vous venez d'entendre,—le premier inceste, le second, l'hôtel de Pise, l'appartement de Paris, le deuil, la scène violente, la confession de l'enfant, la lutte, le poison,—tout cela, et les mille détails que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le répète, avait pris naissance dans le cerveau d'une vierge chrétienne qui n'allait même pas au bal tant elle fuyait les tentations.


L'abbé de Couézy se leva, et, terminant sa longue visite par un peu de latin et un peu de malice:

Lasciva pagina, dit-il, vita proba. Avec ces quatre mots si clairs on ferait le portrait moral d'une petite jeune fille.


L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE DE MADAME ESQUOLLIER

I

Lorsqu'en sortant de l'Opéra, suivie de sa jeune sœur Armande, Mme Esquollier se fut assise dans son coupé automobile:

—Eh bien? dit-elle. Ton impression?

—D'abord; physiquement, il est délicieux!

—Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, ma chérie. Embrasse-moi. C'est conclu.

Elles s'enlacèrent avec tendresse, mais Armande protesta:

—Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. Qu'importe qu'il me plaise? Je lui ai déplu. Il a passé une heure à me faire des critiques, et moi, comme une sotte, à les mériter.

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—J'ai une trop jolie robe, paraît-il. Ce n'est pas une robe de jeune fille, c'est une robe d'actrice.

—Quel petit insolent!

—Ce n'est pas tout, ma chère. Il a trouvé singulier qu'on me mène à l'Opéra un jour de ballet. Son père et sa mère ont été présentés (de loin) un soir où l'on jouait Zampa et les Rendez-vous bourgeois, pièces convenables, à son avis. J'ai eu le malheur de lui dire que Zampa était une histoire de viols, et il m'a regardé d'un air suffoqué. Je lui ai dit aussi que les Rendez-vous bourgeois apprenaient aux jeunes filles comment on introduit un monsieur dans sa chambre, et il est devenu tout pâle.

—Mais aussi pourquoi...

—Je ne sais pas. J'étais énervée jusqu'au bout des ongles. Il m'aimait, je le sentais bien. Alors je prenais plaisir à le scandaliser pour qu'il m'aime encore avec mes défauts... Mais je crois que j'ai été trop loin.

—Qu'est-ce que tu as pu lui dire?

—Je lui ai montré dans un coin de la scène les deux petites Italiennes dont tu m'avais parlé l'autre jour et je lui ai confié...

—Que c'était un ménage?

—Oui.

—Ça, par exemple, c'est une gaffe.

—N'est-ce pas? soupira la jeune fille.

—Et qu'est-ce qu'il a répondu?

—Il m'a demandé avec qui.

Madeleine éclata de rire entre ses gants, et conclut, sans égards pour les sentiments de sa sœur:

—Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne te laisserai pas manquer un pareil mari. Tu l'épouseras. Il est précieux.

Puis, sans transition:

—Ah ça! dit-elle, mais nous roulons depuis vingt minutes. Quel chemin suivons-nous donc?


Armande effaça la buée qui embrumait la vitre, et dit:

—Je ne vois rien... Il fait noir...

—Comment, il fait noir? dans les Champs-Elysées?

A son tour elle se pencha, prolongea son regard dans les ténèbres et aperçut vaguement le sol gris d'une route qui n'était pas bordée de maisons.

—Je... balbutia-t-elle... je ne sais pas où nous sommes... Ce n'est plus Paris... Alexandre est fou... Arrêtons-le...

Vivement elle toucha le bouton de la sonnette.

Mais à peine les notes claires du timbre avaient-elles tinté dans le silence, on entendit près du siège un double déclic rapide, et l'automobile fonça en avant, avec un vrombissement de coléoptère, au maximum de la vitesse.

II

La secousse rejeta en arrière les deux sœurs qui, d'une seule voix, gémirent:

—Ah! mon Dieu!

Madeleine baissa la tête et, par la glace d'avant, regarda vers le siège:

—Mon Dieu! dit-elle encore. Ce n'est pas Alexandre...

—Tu dis?

—Nous sommes enlevées... Ce n'est pas Alexandre qui conduit.

—Je vais sauter...

—Armande, tu es folle!... nous faisons du quarante; tu sauterais à la mort!

Si elles n'avaient été ensemble, chacune d'elles eût pourtant sauté; mais par un sentiment analogue à celui que nous éprouvons au bord d'un gouffre lorsque le péril de nos compagnons nous donne plus de vertige que notre danger, Armande et Madeleine pensèrent en même temps: «Moi, je pourrais sauter, mais elle se tuerait.»

Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, se prirent et se maintinrent serrées sur le cuir des coussins.

La vitesse du coupé restait excessive. Au passage d'un petit caniveau, un choc brusque plaqua les ressorts, souleva deux roues qui tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, rebondit, frissonna pendant une courte minute; puis la course reprit, unie et rapide, comme une rivière qui file par delà le brisant.

Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides d'épouvante, s'étaient tues. Madeleine, en femme qui a tout connu de la vie et des hommes, songeait:

—Si ce n'était que cela! S'ils ne nous tuaient point!

Armande ne s'attachait même pas au pis aller de cette espérance. Elle n'était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui l'attendait, et la pauvre petite devenait folle d'horreur. Hélas! elle s'était fait de son premier amour futur une idée si lyrique et si précise à la fois! elle avait rêvé tant de nuits à ce qu'elle entendait qu'il fût pour rester digne de sa petite âme orgueilleuse et sentimentale! tant de nuits elle s'était juré de ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres! déjà elle l'entrevoyait dans la brume blanche d'un songe heureux à la veille de ses fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette aventure...

—Ah! cria-t-elle tout à coup, Madeleine! j'aime mieux sauter... c'est une meilleure fin...

Mais au même instant l'automobile s'arrêta presque, tourna, franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa devant un perron.

Madeleine murmura:

—Il est trop tard, ma petite.


Un homme d'une quarantaine d'années, chauve, élégant et obséquieux venait d'ouvrir la portière, et saluait.

Armande poussa un cri:

—Monsieur, tuez-moi! tuez-moi!—et naïvement elle ajouta:—Mais ne m'approchez point!

—Mademoiselle, fit l'inconnu, je ne vous approcherai en aucune façon, mais veuillez me suivre, le temps presse. Il est inutile de crier: la maison est seule au milieu des bois.

Madeleine descendit la première. Armande suivit, mais si défaillante qu'elle manqua le marchepied. On la soutint. Un léger clair de lune qui venait d'apparaître argenta les sorties de bal, les deux profils livides, les cheveux très coiffés. Elles entrèrent, par le perron.

Toute la maison était éclairée. L'inconnu, précédant ses victimes, traversa un vestibule dallé, deux salons et une petite pièce. Il chemina dans un corridor qui paraissait faire tout le tour du château et qui déroutait les orientations. Enfin il ouvrit une dernière porte, fit passer devant lui les deux jeunes femmes et les enferma sans les accompagner.

Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille personne était debout, qui salua, elle aussi, tout de noir vêtue.

—Madame... Mademoiselle...

Puis, sans autre préambule, sa voix sèche articula:

—Veuillez me permettre de vous déshabiller.

—De nous... de nous... bégaya Madeleine.

Elle n'acheva pas. La vieille dame avait déjà décroché la boucle du manteau, retiré les épingles de la ceinture et fait glisser la jupe autour du premier jupon. Avec la même dextérité ses doigts minces firent sauter les agrafes du corsage et les épaulettes filèrent le long des faibles bras poudrés.

—Vous aussi, mademoiselle, reprit la même voix sèche.

Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un regard désespéré vers sa sœur qui venait de se jeter sur un canapé, secouée des pieds à la tête par une convulsion nerveuse. Sans défense, ni force, ni courage elle s'abandonna comme une morte aux mains qui la dépouillaient. La vieille dame prit les deux robes sur son bras gauche, sortit vivement et, par derrière, referma la porte à clef.


La jeune fille était restée debout. Elle tomba sur les genoux devant un fauteuil, sanglotante, et se mit à prier. Elle priait presque à voix haute en pleurant dans ses mains jointes, avec une ferveur épouvantée, balbutiante et lamentable. Elle invoqua les trois saints qui l'avaient toujours protégée, promit à l'un des cierges, à l'autre des aumônes, au troisième un vase d'autel acheté chez un bon orfèvre. Elle jura de faire une neuvaine, d'observer le jeûne pendant le carême sans réclamer aucune dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne pas tromper son mari pendant toute la première année, jusqu'au trois cent soixante-cinquième jour, quelles que fussent les circonstances...


Le temps passait. La pendule de la chambre sonna quatre heures du matin.

Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses bras raidis et donnait des coups de poings au dossier du meuble.

—J'en ai assez!! j'en ai assez!! cria-t-elle. C'est horrible, cette attente! je serai morte de peur quand ils arriveront!... On ne torture pas ainsi deux malheureuses femmes!... mais qu'est-ce que ces monstres veulent donc faire de nous?... Pourquoi ne viennent-ils pas! pourquoi ne viennent-ils pas!..


Et puis un accès de tendresse les jeta dans les bras l'une de l'autre.

—Ma chérie! mon Armande! ma petite Armande! ma petite sœur aimée!... ne crains rien, mon amour, je te défendrai, va!... Moi, cela n'a pas d'importance... mais, toi, je ne veux pas qu'ils te touchent, et ils ne te toucheront pas... je te couvrirai de mon corps...

Un pas sonna dans le couloir sourd.


—Seigneur! mon Dieu! Les voici!

III

La clef entra dans la serrure avec un bruit si déchirant qu'Armande poussa un cri d'angoisse comme si cela se passait déjà dans sa petite virginité.

La porte ouverte, cependant, on ne vit dans l'entrebâillement que la vieille dame portant sur le bras les deux robes.

Les jeunes femmes s'étaient reculées jusqu'à l'extrémité de la pièce.

—Madame... Mademoiselle... dit la voix sèche... veuillez me permettre de vous rhabiller.

—Hein? fit Madeleine... mais je... mais alors...

La septuagénaire ne s'arrêta point à des stupéfactions qui vraisemblablement ne l'étonnaient pas elle-même. Merveilleusement experte à fermer les agrafes, comme elle s'était montrée apte à les défaire, elle remit les deux robes où elle les avait prises, évasa le décolletage, aéra les dentelles, allongea les plis des jupes et sortit avec un salut.

A sa place, l'inconnu rentra.


Il était en habit, le front découvert et les mains gantées... peut-être un peu plus semblable à un maître d'hôtel qu'à un homme du monde; mais la différence est parfois si faible! disons qu'il avait l'aspect d'un conférencier mondain.

—Mesdames, dit-il posément, j'avais d'abord eu dessein de vous faire reconduire chez vous avec mes excuses laconiques, sans donner d'autre explication aux mystères de votre enlèvement. Mais la curiosité féminine est un élément avec lequel nul ne saurait trop compter. Si je ne vous dis point mon secret, vous chercherez à l'apprendre, et en vous perdant vous me perdrez moi-même. J'ai donc intérêt à vous le dire pour que vous vous en teniez là.


Il ferma les yeux, les rouvrit, et continua en souriant:

—Vous avez cette nuit, sur vous, les deux plus jolies robes de Paris...

—Hélas! fit Madeleine les mains sur le front, c'était donc pour cela!

—L'une de mes clientes, une jeune étrangère, a vu ces deux robes lundi à l'Opéra. Elle a voulu les mêmes à n'importe quel prix. J'aurais pu, cela va sans dire, copier leur forme extérieure et ce qui fait leur élégance propre, sans le secours d'aucun stratagème, car le coup d'œil d'un couturier photographie un corsage avec la sûreté d'un objectif; mais vos robes sont couvertes par deux dessins de broderie dont la fantaisie est absolument déconcertante, même pour un ornemaniste. On ne pouvait imiter cela qu'à la condition de tenir la jupe et le corsage étalés, sans plis, sur une table de coupeur. Il fallait donc, Mesdames, que je me les procurasse.

Il prit une chaise par le dossier, la pencha vers lui et reprit:

—Le plus simple était de les demander à votre femme de chambre, en la payant convenablement. J'y ai certes pensé; mais, par malheur pour moi, cette fille est stupide. En cas de découverte, de plainte et de procès (il faut tout prévoir), elle n'eût jamais résisté à cinq minutes d'interrogatoire devant un juge d'instruction. Servi par elle, j'étais pris avec elle, et c'était une triste fin pour un artiste de mon rang. J'ai mieux aimé jouer le tout pour le tout et faire enlever les robes avec ce qu'elles contenaient. Cela, du moins, était digne de moi.

Les deux sœurs, hébétées devant cette audace, se regardèrent sans dire un mot.

—J'ai donc acheté votre chauffeur et je l'ai remplacé par le mien. L'échange s'est fait dans l'encombrement de la rue Auber pendant un arrêt prévu qui se produit toujours aux sorties du théâtre. Le même dévoué serviteur (c'est du mien que je parle ici) va vous reconduire à votre hôtel. Deux dames peuvent très bien revenir du bal à six heures du matin sans étonner personne. Vous ne serez donc pas compromises. D'autre part, votre intérêt le plus élémentaire est de garder un silence absolu sur cette histoire; car je n'ai pas besoin de vous dire que, si vous la racontiez, vos amis la répéteraient... avec un certain sourire.


Madeleine ne parut pas entendre l'insulte. Elle était toute à sa joie d'échapper à l'affreux cauchemar et se sentait anéantie devant l'assurance de cet homme.

Elle se pencha vers Armande:

—C'est une grâce de Dieu que mon mari ne soit pas là! Quelle chance que ce départ pour la chasse!

—Pour la chasse? dit le couturier. Je crois que mes renseignements sont meilleurs. Il était indispensable que monsieur votre époux fût absent pendant la nuit de nos projets. Une personne fort à la mode s'est éprise de passion pour lui...

—Vous dites!


Il conclut en s'inclinant:

—C'est ce qui nous coûte le plus cher.

IV

Le lendemain matin, Mme Esquollier garda le silence, en effet, sur son aventure, car elle dormit jusqu'à deux heures, épuisée de fatigue et d'émotions. Mais sa meilleure amie, Mme de Lalette, ayant alors forcé sa porte, Madeleine éprouva le besoin irrésistible de s'épancher dans sa tendresse, et elle lui révéla le dramatique événement.

Lorsqu'elle eut tout dit, jusqu'au dernier mot, elle prit son amie par les deux mains, lui fit jurer de n'en parler à personne, expliqua longuement qu'elle ne pouvait pas saisir la justice parce que l'instruction de l'affaire la couvrirait de ridicule assurément, et peut-être de scandale; que si elle ne poursuivait pas, il valait mieux dissimuler tout à fait et n'instruire âme qui vive de ce qui s'était passé, car le monde comprendrait encore moins pourquoi elle se tenait tranquille si l'anecdote devenait publique. Bref, elle comptait absolument sur la discrétion de sa chère Yvonne... Mme de Lalette promit.

Malheureusement l'histoire était trop belle. Les femmes ne gardent bien que les petites confidences, pour mériter un jour par là de recevoir les grands aveux, et de les répandre. Le soir même, Mme de Lalette se trouva dans un salon où elle comptait douze amies, aussi discrètes qu'elle-même (et c'était beaucoup dire). Sous le sceau du secret de la tombe, elle raconta le fantastique enlèvement.


Le récit fut conduit avec beaucoup d'art. Pas un instant elle ne laissa voir que l'aventure se terminait par un dénouement de comédie. L'effet du début fut saisissant. Des dames criaient: «C'est horrible!» Toutes se voyaient emportées dans l'automobile fantôme par le chauffeur mystérieux. L'impression fut si violente qu'elle persista jusqu'à la fin: un concert d'indignation accueillit le dernier discours, celui de l'infâme couturier.

—Vraiment, dit une dame, il ne faut plus s'étonner de rien!

—Un enlèvement à l'Opéra!

—Paris devient inhabitable!

—Nous vivons chez les Apaches!

Une vieille fille ne manqua pas d'observer que l'heureuse conclusion de la scène était due à un miracle; car si la petite Armande n'avait pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout autrement pour elle.

Une autre protesta qu'elle n'oserait plus sortir sans un cavalier, après le coucher du soleil, et qu'elle aurait toujours un stylet dans le corsage, un stylet empoisonné, avec le mot Muerte gravé sur le plat, puisque le mélodrame devenait la vie réelle.

Mme de Lalette, seule, ne disait rien, n'ajoutait pas un commentaire à son récit terminé.

—Et vous, Yvonne, qu'en pensez-vous? demanda une petite voix.

Elle fit une moue indifférente.

—Moi? oh! je pense... je pense...

—Eh bien?

—Je pense que c'est se donner beaucoup de mal pour expliquer un retour à sept heures du matin.


Alors une explosion de joie et de gaîté transporta les douze amies, et au milieu des cris, des rires, des caquets, des applaudissements, on entendit la petite voix perçante qui gazouillait avec délices:

—Ah! chérie!... Peste que vous êtes!


UNE ASCENSION AU VENUSBERG

Au mois d'août 1891, comme je venais d'entendre à Bayreuth Tannhäuser, Tristan et, pour la neuvième fois, Parsifal, je vécus une quinzaine de jours dans le verdoyant Marienthal, près de la vieille cité d'Eisenach.

La chambre que j'occupais s'ouvrait au couchant sur la haute Wartburg et à l'est sur le mont Hœrsel que les prêtres et les poètes nommèrent jadis le Venusberg. L'Etoile de Wolfram, elle-même, apparaissait au ciel léger de ce pays wagnérien.

J'étais alors si enclin au péché qu'après m'être accoudé une fois à la fenêtre occidentale, devant les tours de Luther, l'idée ne me vint plus d'y retourner, même en songe. Le Venusberg m'attirait à lui.

Seul, de toutes les montagnes voisines qui, vêtues de sapins noirs ou de prairies mouillées, dessinaient une robe sur la terre, le Venusberg était nu, et tout à fait semblable au sein gonflé d'une femme. Parfois les crépuscules rouges faisaient nager sur lui les pourpres de la chair. Il palpitait; vraiment il semblait vivre à certaines heures du soir, et alors on eût dit que la Thuringe, comme une divinité couchée dans une tunique verte et noire, laissait monter le sang de ses désirs jusqu'au sommet de sa poitrine nue.

Pendant de longues soirées je regardai, chaque jour, cette transfiguration de la colline de Vénus. Je la regardais de loin. Je ne m'approchais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son existence naturelle, car le plaisir est exquis de simplifier les réalités jusqu'au pur aspect de leur symbole et de rester à la distance où l'œil n'est pas forcé de voir les choses telles qu'elles sont. J'avais peur qu'une fois pour toujours l'illusion s'évanouît et ne reparût plus le jour où j'aurais touché du pied le sol véritable de la montagne.

Cependant, un matin, je me mis en route...

Je suivis d'abord le chemin de Gotha, coupé de ponts et de ruisseaux verts; puis un sentier dans les champs. Je n'avais pas levé les yeux du niveau des prairies quand, trois heures plus tard, j'arrivai au terme. Alors je regardai en avant.


Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre et pelé, sans terres, sans herbes, sans eaux; brûlé par un feu intérieur comme si la malédiction légendaire continuait d'arrêter à sa base toutes les verdures nouvelles qui donnaient la vie aux autres montagnes. Le sentier où je m'engageai était fait de cailloux et de lichens morts, parfois presque indistinct dans un désert de pierre, parfois nettement conduit entre de hautes roches rouillées. Il s'élevait jusqu'au sommet où une petite maison grise avait été construite, qui opposait des murailles épaisses aux libres violences du vent.

J'entrai là, et j'appris qu'on y pouvait déjeuner. Déjeuner sur le Venusberg! C'était le coup de grâce. Je le reçus, à ma honte, assez volontiers, car, malgré mon désenchantement, j'avais faim.

Les deux filles de l'aubergiste absent me servirent sur une petite table un Wiener Schnitzl qui était peut-être plus saxon que viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J'étais en pleine réalité. La salle propre et claire, les rideaux blancs aux fenêtres, le carrelage fraîchement lavé, une lumineuse chambre à coucher qu'on apercevait par une porte ouverte, tout acheva de me persuader que je ne mangeais pas chez des sorcières, comme un instant, hélas! je l'avais espéré. Ces deux jeunes filles étaient des esprits sans détour, qui ne voulaient prendre aucune part à la damnation du pays.

Il est vrai qu'à la fin du repas l'aînée se retira discrètement, et qu'aussitôt la seconde enfant eut un sourire d'invitation qui prouvait son bon naturel; mais, dans les auberges allemandes, les servantes ne voient guère de limites précises aux bontés que l'on doit avoir pour un jeune voyageur qui passe, et ordinairement cela n'indique pas qu'elles aient pactisé dans l'ombre avec une déesse maudite.

Nous causâmes. Elle était assez obligeante pour comprendre mon allemand, bien que je le parlasse à peu près comme un nègre du Kamerun. Je lui demandai un certain nombre de renseignements topographiques sur ce que j'ignorais du pays. Elle me les donna de fort bonne grâce.

—N'oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte.

—Quelle grotte?

—La Venushœhle.

—Il y a une grotte de Vénus?

—Mais oui! on l'appelle comme cela, je ne sais pas pourquoi, mais c'est la Venushœhle; il ne faut pas que vous redescendiez de la montagne sans avoir visité la Venushœhle.

Inquiet, et même presque jaloux, je voulus apprendre si beaucoup d'étrangers étaient venus la voir, cette grotte dont le nom seul m'avait secoué d'un frisson...

La jeune fille répondit tristement:

—Personne! Voyez-vous, la montagne n'est pas assez haute pour tenter les ascensionnistes, et elle l'est trop pour les promeneurs. Nous ne voyons jamais d'étrangers. A peine, de loin en loin, un chasseur d'Eisenach vient déjeuner ici, ou y passer la nuit; mais vous êtes le premier Français que j'aie vu depuis ma naissance...

—Où est le chemin de la grotte?

—Prenez le sentier à gauche. Vous y serez dans cinq minutes. Peut-être trouverez-vous à l'entrée un homme assis sur une pierre. Ne faites pas attention à ce qu'il vous dira: c'est un fou.


Comment, il y avait une grotte de Vénus dans les flancs du Hœrselberg! mais alors le pays de Tannhäuser avait tout conservé de sa terrible légende!

... La grotte de la Déesse était là, en effet. Et l'homme y était aussi.


Petite, elliptique en hauteur, couronnée de ronces brunes et fines, elle apparaissait comme le symbole nécessaire de la montagne, comme une autre justification du vieux conte germanique, plus frappante encore que l'aspect charnel du Venusberg à l'horizon... L'intérieur, où je plongeais du regard, était obscur, étroit et bas. Des flaques d'eau, des baies ténébreuses, se partageaient le sol indistinct. Il devait être difficile d'y pénétrer sans être souillé par la fange, mais je ne sais quel charme incompréhensible m'attirait dans cette nuit humide...


—Où allez-vous? dit l'homme brusquement.

—Au fond de la grotte...

—Au fond de la grotte? mais il n'y a pas de fond, Monsieur. C'est l'Ouverture de la Terre.

—Bien, fis-je avec patience. Je n'irai pas loin... je sortirai bientôt.

Ses longues joues creuses s'empourprèrent. Il frappa sa canne du poing.

—Ah! vous sortirez bientôt! Ha! Ha! vous croyez qu'on peut entrer là et en sortir à volonté! Vous prenez peut-être cette grotte pour un but d'ascension ou pour une curiosité géologique? Êtes-vous envoyé par une Agence Cook ou par un Musée d'histoire naturelle? Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou ramasser des pierres pour votre collection?... Vous pensez que vous allez découvrir ici des lacs souterrains, des poissons aveugles, des stalactites architecturales et des voûtes rocheuses couvertes de cristaux! Vous allez étudier la spéléologie de la Venushœhle! Ha! Ha! c'est admirable! Mais vous êtes donc un fou comme les autres! Vous ne comprenez donc pas! Vous ne savez donc pas... que Vénus est là toute en chair et ses millions de nymphes alentour, plus vivantes que vous, puisque immortelles!

—Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me dites; mais vous me connaissez bien mal si vous imaginez que la présence de Vénus puisse me retenir d'entrer ici.

—L'Enfer! cria-t-il.

—Il ne me déplaît pas de le mériter au prix des faveurs qu'elle décerne.

Le fou esquissa un geste qui signifiait évidemment: Vous ne me comprenez pas du tout. Puis il se prit le front dans les mains et continua de parler.

—Hœrselberg! Hœllenberg plutôt[2]! ils arriveront jusqu'à toi sans avoir pressenti ton horreur éternelle, toi qui attends les purs, toi qui punis les chastes, toi qui consumeras dans l'éternité les mauvais avares de la chair, ô Brasier! Ils auront vécu leur vie solitaire rebelles à la grande loi divine, et ils ne connaîtront ton atroce brûlure que le jour où, à la force de l'Épée, le Messager des Ames les plongera dans le gouffre. Ils ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils n'entendent point, ils ont des bouches et ils ne... Mon Dieu! ce sont des fous! des fous! des fous!