Il déchirait deux ou trois commencements, s’en allait enfin sans écrire, quand tout bas près de lui une bouche pleine et vorace demanda timidement: «Vous ne buvez pas?… on peut?…» Il fit signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d’une goulée violente qui révélait la détresse de cette malheureuse, ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans l’arroser d’un peu de bière. Une pitié lui vint, qui l’apaisa, l’éclaira subitement sur les misères d’une vie de femme; et il se mit à juger plus humainement, à raisonner son malheur.
Après tout, elle ne lui avait pas menti; et s’il ne savait rien de sa vie, c’est qu’il ne s’en était jamais soucié. Que lui reprochait-il?… Son temps à Saint-Lazare?… Mais puisqu’on l’avait acquittée, portée presque en triomphe à la sortie… Alors, quoi? D’autres hommes avant lui?… Est-ce qu’il ne le savait pas?… Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce que les noms de ces amants étaient connus, célèbres, qu’il pouvait les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux devantures? Devait-il lui faire un crime d’avoir préféré ceux-là?
Et tout au fond de son être, se levait une fierté mauvaise, inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire qu’ils l’avaient trouvée belle. À son âge on n’est jamais sûr, on ne sait pas bien. On aime la femme, l’amour; mais les yeux et l’expérience manquent, et le jeune amant qui vous montre un portrait de sa maîtresse, cherche un regard, une approbation qui le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, auréolée, depuis qu’il la savait chantée par La Gournerie, fixée par Caoudal dans le marbre et le bronze.
Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc où sa méditation l’avait jeté sur un boulevard extérieur, au milieu des cris d’enfants, des commérages de femmes d’ouvriers dans la poudreuse soirée de juin; et il se remettait à marcher, à parler tout haut, furieusement… Joli, le bronze de Sapho… du bronze de commerce, qui a traîné partout, banal comme un air d’orgue, comme ce mot de Sapho qui à force de rouler les siècles s’est encrassé de légendes immondes sur sa grâce première, et d’un nom de déesse est devenu l’étiquette d’une maladie… Quel dégoût que tout cela, mon Dieu!…
Il s’en allait ainsi, tour à tour apaisé ou furieux, à ce remous d’idées, de sentiments contraires. Le boulevard s’assombrissait, devenait désert. Une fadeur âcre traînait dans l’air chaud; et il reconnaissait la porte du grand cimetière où il était venu l’année d’avant assister avec toute la jeunesse à l’inauguration d’un buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, l’auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! L’étrange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, l’histoire de l’étudiante et de son petit ménage, maintenant qu’il en savait les tristes dessous, qu’il avait appris par Déchelette l’affreux surnom donné à ces mariages du trottoir.
Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, l’effrayait. Il revint sur ses pas, frôlant des blouses qui rôdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides à la porte de bouges dont les vitres dépolies découpaient de grandes lumières de lanterne magique où des couples passaient, s’embrassaient… Quelle heure?… Il se sentait brisé, comme une recrue à la fin de l’étape; et de sa douleur assourdie, tombée dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se coucher, dormir… Puis au réveil, froidement, sans colère, il dirait à la femme: «Voilà… je sais qui tu es… Ce n’est pas ta faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Séparons-nous…» Et pour se mettre à l’abri de ses poursuites, il irait embrasser sa mère et ses soeurs, secouer au vent du Rhône, au libre et vivifiant mistral, les souillures et l’effroi de son mauvais rêve.
Elle s’était couchée, lasse d’attendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne l’éveilla pas; et debout près du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une étrangère qu’il aurait trouvée là. Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les épaules, d’un ambre fin, solide, sans tache ni fêlure. Mais sur ces paupières rougies, — peut-être le roman qu’elle lisait, peut-être l’inquiétude, l’attente, — sur ces traits détendus dans le repos et que ne soutenait plus l’âpre désir de la femme qui veut être aimée, quelle lassitude, quels aveux! Son âge, son histoire, ses bordées, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, s’étalait; et les meurtrissures violettes du plaisir et de l’insomnie, et le pli de dégoût affaissant la lèvre inférieure, usée, fatiguée comme une margelle où tout le communal est venu boire, et la bouffissure commençante qui délie les chairs pour les rides de la vieillesse.
Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, c’était grand, c’était sinistre; un champ de bataille à la nuit, avec toute l’horreur qui se montre et celle qu’on devine aux vagues mouvements de l’ombre.
Et tout à coup il vint au pauvre enfant une grosse, une étouffante envie de pleurer.
IV
Ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tombée de la lumière. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la même cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baissés, l’air faussement indifférent qu’il prenait pour de nouvelles questions, devina et le prévint:
— Écoute, je sais ce que tu vas me dire… épargne-nous, je t’en prie… on s’épuise à la fin… puisque c’est mort, tout ça, que je n’aime que toi, qu’il n’y a plus que toi au monde…
— Si c’était mort comme tu dis, tout ce passé…
Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d’un gris frissonnant et changeant à chaque impression:
— … Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent… oui, là-haut dans l’armoire…
Le gris se velouta d’un noir d’ombre:
— Tu sais donc?
Tout ce fatras de lettres d’amour, de portraits, ces archives galantes et glorieuses sauvées de tant de débâcles, il allait donc falloir s’en défaire!
— Au moins me croiras-tu après?
Et sur un sourire incrédule qui la défiait, elle courut chercher le coffret de laque dont les ferrures ciselées entre les piles délicates de son linge avaient si fort intrigué son amant depuis quelques jours.
— Brûle, déchire, c’est à toi…
Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait les cerisiers à fruits de nacre rose et les vols de cigognes incrustés sur le couvercle qu’il fit sauter brusquement… Tous les formats, toutes les écritures, papiers de couleur aux en-têtes dorés, vieux billets jaunis cassés aux pliures, griffonnages au crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas, sans ordre, comme en un tiroir souvent fouillé et bousculé où lui- même enfonçait maintenant ses mains tremblantes…
— Passe-les-moi. Je les brûlerai sous tes yeux.
Elle parlait fiévreusement, accroupie devant la cheminée, une bougie allumée par terre, à côté d’elle.
— Donne…
Mais lui:
— Non… attends…
Et plus bas, comme honteux:
— Je voudrais lire…
— Pourquoi? tu vas te faire mal encore…
Elle ne songeait qu’à sa souffrance et non à l’indélicatesse de livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l’oreiller de tous ces hommes qui l’avaient aimée; et se rapprochant, toujours à genoux, elle lisait en même temps que lui, l’épiait du coin de l’oeil.
Dix pages, signées La Gournerie, 1861, d’une écriture longue et féline, dans lesquelles le poète, envoyé en Algérie pour le compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l’empereur et de l’impératrice, faisait à sa maîtresse une description éblouissante des fêtes.
Alger débordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une Nuits; toute l’Afrique accourue, entassée autour de la ville, battant ses portes à les rompre, comme un simoun. Caravanes de nègres et de chameaux chargés de gomme, tentes de poil dressées, une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux, s’écartait chaque matin devant l’arrivée des chefs du Sud pareils à des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques discordantes, flûtes de roseau, petits tambours rauques, le goum entourant l’étendard du Prophète aux trois couleurs; et derrière, menés en laisse par des nègres, les chevaux destinés en présent à l’Emberour, vêtus de soie, caparaçonnés d’argent, secouant à chaque pas des grelots et des broderies…
Le génie du poète rendait tout cela vivant et présent; les mots brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait être fière, la femme aux genoux de qui l’on jetait ces richesses. Fallait-il qu’elle fût aimée, puisque, malgré la curiosité de ces fêtes, le poète ne songeait qu’à elle, mourait de ne pas la voir:
— Oh! cette nuit, j’étais avec toi sur le grand divan de la rue de l’Arcade. Tu étais nue, tu étais folle, tu criais de joie sous mes caresses, quand je me suis réveillé en sursaut roulé dans un tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d’étoiles. Le cri du muezzin montait d’un minaret voisin en claire et limpide fusée voluptueuse plutôt que priante, et c’est toi que j’entendais encore en sortant de mon rêve…
Quelle force mauvaise le poussait donc à continuer sa lecture malgré l’horrible jalousie qui blanchissait ses lèvres, contractait ses mains? Doucement, câlinement, Fanny essayait de lui reprendre la lettre; mais il la lut jusqu’au bout, et après celle-là une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et à mesure avec un détachement de mépris, d’indifférence, sans regarder la flamme qui s’avivait dans la cheminée aux effusions lyriques et passionnées du grand poète. Et quelquefois, dans le débordement de cet amour exagéré à la température africaine, le lyrisme de l’amant s’entachait de quelque grosse obscénité de corps de garde dont auraient été surprises et scandalisées les lectrices mondaines du Livre de l’Amour, d’un spiritualisme raffiné, immaculé comme la corne d’argent de la Yungfrau.
Misères du coeur! c’est à ces passages surtout que Jean s’arrêtait, à ces souillures de la page, sans se douter des tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Même il eut le courage de ricaner à ce post-scriptum qui suivait le récit éblouissant d’une fête d’Aïssaouas: «Je relis ma lettre… il y a vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de côté, je pourrai m’en servir…»
— Un monsieur qui ne laissait rien traîner! fit-il en passant à un autre feuillet de la même écriture où, sur un ton glacé d’homme d’affaires, La Gournerie réclamait un recueil de chansons arabes et une paire de babouches en paille de riz.
C’était la liquidation de leur amour. Ah! il avait su s’en aller, il était fort, celui-là…
Et sans s’arrêter, Jean continuait à drainer ce marécage d’où montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait mis la bougie sur la table, et parcourait des billets très courts, illisiblement tracés comme au poinçon par de trop gros doigts qui à tous moments, dans une brusquerie de désir ou de colère, trouaient et déchiraient le papier. Les premiers temps d’une liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne, puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures ignobles et basses d’ouvrier, coupées tout à coup de drôleries, de mots cocasses, de reproches sanglotés, toute la faiblesse mise à nu du grand artiste devant la rupture et l’abandon.
Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges où fumaient et grésillaient la chair, le sang, les larmes d’un homme de génie; mais qu’importait à Fanny, toute au jeune amant qu’elle surveillait, dont l’ardente fièvre la brûlait à travers leurs vêtements. Il venait de trouver un portrait à la plume signé Gavarni, avec cette dédicace: À mon amie Fanny Legrand, dans une auberge de Dampierre, un jour qu’il pleuvait. Une tête intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d’amer et de ravagé.
— Qui est-ce?
— André Dejoie… J’y tenais à cause de la signature…
Il eut un «Garde-le, tu es libre», si contraint, si malheureux, qu’elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui s’abîmait dans la correspondance du romancier, une suite navrante, datée de plages d’hiver, de villes d’eaux, où l’écrivain envoyé pour sa santé se désespérait de sa détresse physique et morale, se forant le crâne pour y trouver une idée loin de Paris, et mêlait à des demandes de potions, d’ordonnances, à des inquiétudes d’argent ou de métier, envois d’épreuves, de billets renouvelés, toujours le même cri de désir et d’adoration vers ce beau corps de Sapho que les médecins lui défendaient.
Jean murmurait, enragé et candide:
— Mais qu’est-ce qu’ils avaient donc tous pour être après toi comme ça?…
C’était pour lui la seule signification de ces lettres désolées, confessant le désarroi d’une de ces existences glorieuses qu’envient les jeunes gens et dont rêvent les femmes romanesques… Oui, qu’avaient-ils donc tous? Et que leur faisait- elle boire?… Il éprouvait la souffrance atroce d’un homme qui, garrotté, verrait outrager devant lui la femme qu’il aime; et, pourtant, il ne pouvait se décider à vider d’un coup, les yeux fermés, ce fond de boîte.
À présent, venait le tour du graveur qui, misérable, inconnu, sans autre célébrité que celle de la Gazette des Tribunaux, ne devait sa place dans le reliquaire qu’au grand amour qu’on avait eu pour lui. Déshonorantes, ces lettres datées de Mazas, et niaises, gauches, sentimentales comme celles du troupier à sa payse. Mais on y sentait, à travers les poncifs de romance, un accent de sincérité dans la passion, un respect de la femme, un oubli de soi-même qui le distinguait des autres, ce forçat; ainsi, quand il demandait pardon à Fanny du crime de l’avoir trop aimée, ou quand du greffe du Palais de Justice, tout de suite après sa condamnation, il écrivait sa joie de savoir sa maîtresse acquittée et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu près d’elle, grâce à elle, deux ans d’un bonheur si plein, si profond, que le souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l’horreur de son sort, et il terminait par la demande d’un service:
«Tu sais que j’ai un enfant au pays, dont la mère est morte depuis longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu qu’on n’y saura jamais rien de mon affaire. L’argent qui me restait, je le leur ai envoyé, disant que je partais très loin, en voyage, et c’est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour t’informer de temps en temps de ce petit malheureux et m’envoyer de ses nouvelles…»
Comme preuve de l’intérêt de Fanny, suivait une lettre de remerciements et une autre, toute récente, ayant à peine six mois de date: «Oh! tu es bonne d’être venue… Que tu étais belle, comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont j’avais si grand’honte!…» et Jean s’interrompait, furieux:
— Tu as donc continué à le voir?
— De loin en loin, par charité…
— Même depuis que nous sommes ensemble?
— Oui, une fois, une seule, au parloir… on ne les voit que là.
— Ah! tu es une bonne fille…
Cette idée que, malgré leur liaison, elle visitait ce faussaire, l’exaspérait plus que tout. Il était trop fier pour le dire; mais un paquet de lettres, le dernier, noué d’une faveur bleue sur des petits caractères fins et penchés, une écriture de femme, déchaîna toute sa colère.
«Je change de tunique après la course des chars… viens dans ma loge…»
— Non, non… ne lis pas ça…
Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse, sans qu’il eût compris d’abord même en la voyant à ses genoux, empourprée du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
— J’étais jeune, c’est Caoudal… ce grand fou… Je faisais ce qu’il voulait.
Alors seulement il comprit, devint très pâle.
— Ah! oui… Sapho… toute la lyre…
Et la repoussant du pied, comme une bête immonde:
— Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soulèves le coeur…
Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout proche et prolongé, en même temps qu’une lueur vive éclairait la chambre… Le feu!… Elle se dressa épouvantée, prit machinalement la carafe restée sur la table, la vida sur cet amas de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver, puis le pot à l’eau, les cruches, et se voyant impuissante, des flammèches voletant jusqu’au milieu de la chambre, elle courut au balcon en criant:
— Au feu! au feu!
Les Hettéma arrivèrent les premiers, ensuite le concierge, les sergents de ville. On criait:
— Baissez la plaque!… montez sur le toit!… De l’eau, de l’eau!… non, une couverture!…
Atterrés, ils regardaient leur intérieur envahi et souillé; puis, l’alerte finie, le feu éteint, quand le noir attroupement en bas, sous le gaz de la rue, se fut dissipé, les voisins rassurés, rentrés chez eux, les deux amants au milieu de ce gâchis d’eau, de suie en boue, de meubles renversés et ruisselants, se sentirent écoeurés et lâches, sans force pour reprendre la querelle ni faire la chambre propre autour d’eux. Quelque chose de sinistre et de bas venait d’entrer dans leur vie; et, ce soir-là, oubliant leurs répugnances anciennes, ils allèrent coucher à l’hôtel.
Le sacrifice de Fanny ne devait servir à rien. De ces lettres disparues, brûlées, des phrases entières retenues par coeur hantaient la mémoire de l’amoureux, lui montaient au visage en coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces anciens amants de sa maîtresse étaient presque tous des hommes célèbres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs portraits et leurs noms partout, on parlait d’eux devant lui, et chaque fois il éprouvait une gêne, comme d’un lien de famille douloureusement rompu.
Le mal lui affinant l’esprit et les yeux, il arrivait bientôt à retrouver chez Fanny la trace des influences premières, et les mots, les idées, les habitudes qu’elle en avait gardés. cette façon d’avancer le pouce comme pour façonner, pétrir l’objet dont elle parlait avec un «Tu vois ça d’ici…» appartenait au sculpteur. À Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots, et les chansons populaires dont il avait publié un recueil, célèbre à tous les coins de la France; à La Gournerie, son intonation hautaine et méprisante, la sévérité de ses jugements sur la littérature moderne.
Elle s’était assimilé tout cela, superposant les disparates, par ce même phénomène de stratification qui permet de connaître l’âge et les révolutions de la terre à ses différentes couches géologiques; et, peut-être, n’était-elle pas aussi intelligente qu’elle lui avait semblé d’abord. Mais il s’agissait bien d’intelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus vieille encore, elle l’eût tenu par la force de son passé, par cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus les irritations ni les rancoeurs, éclatant à tout propos contre l’un et l’autre.
Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l’édition traînait le quai à vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal s’entêtant à l’amour à son âge…
— Tu sais qu’il n’a plus de dents… Je le regardais à ce déjeuner de Ville d’Avray… Il mange comme les chèvres, sur le devant de la bouche.
Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! «Ça ne tenait pas…» Un mot qui lui venait d’elle, «Ça ne tenait pas…» et qu’elle-même gardait du sculpteur. Quand il entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passé, Fanny faisait chorus pour lui plaire; et l’on aurait entendu ce gamin ignorant de l’art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle, frottée d’un peu d’esprit à ces artistes fameux, les juger de haut, les condamner doctoralement.
Mais l’ennemi intime de Gaussin, c’était Flamant le graveur. De celui-là, il savait seulement qu’il était très beau, blond comme lui, qu’on lui disait «m’ami», qu’on allait le voir en cachette, et que lorsqu’il l’attaquait comme les autres, l’appelant «le Forçat sentimental» ou «le Joli réclusionnaire», Fanny détournait la tête sans un mot. Bientôt il accusa sa maîtresse de garder une indulgence pour ce bandit, et elle dut s’en expliquer doucement, mais avec une certaine fermeté.
— Tu sais bien que je ne l’aime plus, Jean, puisque je t’aime… Je ne vais plus là-bas, je ne réponds pas à ses lettres; mais tu ne me feras jamais dire du mal de l’homme qui m’a adorée jusqu’à la folie, jusqu’au crime…
À cet accent de franchise, ce qu’il y avait de meilleur en elle, Jean ne protestait pas, mais il souffrait d’une haine jalouse, aiguisée d’inquiétude, qui le ramenait parfois rue d’Amsterdam en surprise, au milieu du jour. «Si elle était allée le voir!»
Il la trouvait toujours là, casanière, inactive dans leur petit logis comme une femme d’Orient, ou bien au piano, donnant une leçon de chant à leur grosse voisine, madame Hettéma. On s’était lié depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et pléthoriques, vivant dans un perpétuel courant d’air, portes et fenêtres ouvertes.
Le mari, dessinateur au Musée d’artillerie, apportait de la besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute la journée, on le voyait penché sur sa large table à tréteaux, suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y faire circuler l’air, de la barbe jusque dans les yeux. Près de lui, sa grosse femme en camisole s’évaporait aussi, quoiqu’elle ne fît jamais rien; et, pour se rafraîchir le sang, ils entamaient de temps en temps un de leurs duos favoris.
L’intimité s’établit vite entre les deux ménages. Le matin, vers dix heures, la forte voix d’Hettéma criait devant la porte: «Y êtes-vous, Gaussin?» Et leurs bureaux se trouvant du même côté, ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de quelques degrés sociaux plus bas que son jeune compagnon, le dessinateur parlait peu, bredouillait comme s’il avait eu autant de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait brave homme, et le désarroi moral de Jean avait besoin de ce contact-là. Il y tenait surtout à cause de sa maîtresse vivant dans une solitude peuplée de souvenirs et de regrets plus dangereux peut-être que les relations auxquelles elle avait volontairement renoncé, et qui trouvait dans madame Hettéma, sans cesse préoccupée de son homme, et de la surprise gourmande qu’elle lui ferait pour dîner, et de la romance nouvelle qu’elle lui chanterait au dessert, une relation honnête et saine.
Pourtant, quand l’amitié se resserra jusqu’à des invitations réciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire mariés, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny de prévenir la voisine, pour qu’il n’y eût pas de malentendu. Cela la fit beaucoup rire… Pauvre bébé! il n’y avait que lui pour des naïvetés pareilles…
— Mais ils ne l’ont pas cru une minute que nous étions mariés… Et ce qu’ils s’en moquent!… Si tu savais où il a été prendre sa femme… Tout ce que j’ai fait, moi, c’est de la Saint-Jean à côté. Il ne l’a épousée que pour l’avoir à lui tout seul, et tu vois que le passé ne le gêne guère…
Il n’en revenait pas. Une ancienne, cette bonne mère aux yeux clairs, au petit rire d’enfant sur des traits de chair tendre, aux provincialismes traînards, et pour qui les romances n’étaient jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingués; et lui, l’homme, si tranquille, si sûr dans son bien-être amoureux! Il le regardait marcher à son côté, la pipe aux dents, avec de petits souffles de béatitude, pendant que lui-même songeait toujours, se dévorait de rage impuissante.
«Ça te passera, m’ami…» lui disait doucement Fanny aux heures où l’on se dit tout; et elle l’apaisait, tendre et charmante comme au premier jour, mais avec quelque chose d’abandonné, que Jean ne savait définir.
C’était l’allure plus libre et la façon de s’exprimer, une conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu’il ne lui demandait pas sur sa vie passée, ses débauches anciennes, ses folies de curiosité. Elle ne se privait plus de fumer maintenant, roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l’éternelle cigarette qui aveulit la journée des filles, et dans leurs discussions elle émettait sur la vie, l’infamie des hommes, la coquinerie des femmes, les théories les plus cyniques. Jusqu’à ses yeux, dont l’expression changeait, alourdis d’une buée d’eau dormante, où passait l’éclair d’un rire libertin.
Et l’intimité de leur tendresse se transformait aussi. D’abord réservée avec la jeunesse de son amant dont elle respectait l’illusion première, la femme ne se gênait plus après avoir vu l’effet, sur cet enfant, de son passé de débauche brusquement découvert, la fièvre de marécage dont elle lui avait allumé le sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces mots de délire que ses dents serrées arrêtaient au passage, elle les lâchait à présent, s’étalait, se livrait dans son plein de courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de Sapho.
Pudeur, réserve, à quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enragés de vice et de corruption, ce petit-là comme les autres. Les appâter avec ce qu’ils aiment, c’est encore le meilleur moyen de les tenir. Et ce qu’elle savait, ces dépravations du plaisir qu’on lui avait inoculées, Jean les apprenait à son tour pour les passer à d’autres. Ainsi le poison va, se propage, brûlure de corps et d’âme, semblable à ces flambeaux dont parle le poète latin, et qui couraient de main en main par le stade.
V Dans leur chambre, à côté d’un beau portrait de Fanny par James Tissot, une épave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossièrement rendu sous le soleil par un photographe de campagne.
Une côte rocheuse escaladée de vignes, étayée de muretins de pierre, puis en haut, derrière des files de cyprès contre le vent du nord, et s’accotant à un petit bois de pins et de myrtes aux clairs reflets, la grande maison blanche, moitié ferme et moitié château, large perron, toiture italienne, portes écussonnées, que continuaient les murailles rousses du mas provençal, les perchoirs pour les paons, la crèche aux troupeaux, la baie noire des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La ruine d’anciens remparts, une tour énorme, déchiquetée sur un ciel sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher roman de Châteauneuf-des-Papes où les Gaussin d’Armandy avaient habité de tout temps.
Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme ceux de la Nerte et de l’Ermitage, se transmettait de père en fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet faisait valoir, par cette tradition familiale d’envoyer l’aîné dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent ces projets; et s’il y eut jamais un être incapable de gérer un domaine, de gérer n’importe quoi, c’était bien Césaire Gaussin, à qui incombait à vingt-quatre ans cette lourde responsabilité.
Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Césaire, ou plutôt le Fénat, le vaurien, le mauvais drôle, pour lui garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire qui apparaît de loin en loin dans les familles les plus austères, dont il est comme la soupape d’échappement.
En quelques années d’incurie, de dilapidations imbéciles, de bouillottes désastreuses aux cercles d’Avignon et d’Orange, le clos fut hypothéqué, les caves de réserve mises à sec, les récoltes à venir vendues d’avance; puis un jour, à la veille d’une saisie définitive, le Fénat imita la signature de son frère, fit trois traites payables au consulat de Shang-Haï, persuadé qu’avant l’échéance il trouverait l’argent pour les retirer; mais elles arrivèrent régulièrement à l’aîné avec une lettre éperdue avouant la ruine et les faux. Le consul accourut à Châteauneuf, remédia à cette situation désespérée, à l’aide de ses économies et de la dot de sa femme, et voyant l’incapacité du Fénat, il renonça à la “carrière” qui s’ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit simplement vigneron.
Un vrai Gaussin, celui-là, traditionnel jusqu’à la manie, violent et calme, à la façon des volcans éteints qui gardent des menaces et des réserves d’éruption, laborieux avec cela, très entendu à la culture. Grâce à lui, Castelet prospéra, s’agrandit de toutes les terres jusqu’au Rhône, et, comme les chances humaines vont toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fénat errait par la maison, anéanti sous le poids de sa faute, osant à peine lever les yeux vers son frère dont le méprisant silence l’accablait; il ne respirait qu’aux champs, à la chasse, à la pêche, fatiguant son chagrin à d’ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant des cannes superbes de myrte ou de roseau, et déjeunant tout seul dehors d’une brochette de becs fins qu’il cuisait, sur un feu de souches d’oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentré pour dîner à la table fraternelle, il ne prononçait pas un mot, malgré l’indulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre être et le fournissant d’argent de poche, en cachette de son mari qui tenait rigueur au Fénat, moins pour ses sottises passées que pour toutes celles à commettre; et en effet la grande incartade réparée, l’orgueil de Gaussin l’aîné fut mis à une nouvelle épreuve.
Trois fois par semaine, venait en journée de couture, à Castelet, une jolie fille de pêcheurs, Divonne Abrieu, née dans l’oseraie au bord du Rhône, vraie plante fluviale à la tige ondulante et longue. Sous sa catalane à trois pièces enserrant sa petite tête et dont les brides rejetées laissaient admirer l’attache du cou légèrement bistré comme le visage, jusqu’aux névés délicats de la gorge et des épaules, elle faisait songer à quelque done des anciennes cours d’amour jadis tenues tout autour de Châteauneuf, à Courthezon, à Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines s’effritent par les collines.
Ce souvenir historique n’était pour rien dans l’amour de Césaire, âme simple, dénuée d’idéal et de lecture; mais, de petite taille, il aimait les femmes grandes et fut pris dès le premier jour. Il s’y entendait, le Fénat, à ces aventures villageoises; une contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis à la première rencontre en pleins champs la vive attaque à la renverse, sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait pas, qu’elle rapporta le gibier à la cuisine, et que solide comme un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le séducteur rouler à dix pas. Depuis, elle le tint à distance avec la pointe des ciseaux pendus à sa ceinture par un clavier d’acier, le rendit fou d’amour, si bien qu’il parla d’épouser et se confia à sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis l’enfance, la sachant sérieuse et délicate, trouvait dans le fond de son coeur que cette mésalliance serait peut-être le salut du Fénat; mais la fierté du consul se révoltait à l’idée d’un Gaussin d’Armandy épousant une paysanne: «Si Césaire fait cela, je ne le revois plus…» et il tint parole.
Césaire marié quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhône chez les parents de sa femme, d’une petite rente que lui servait son frère et qu’apportait tous les mois l’indulgente belle-soeur. Le petit Jean accompagnait sa mère dans ses visites, ravi de la cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumée, secouée par la tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et verticale comme un mât. La porte ouverte encadrait le petit môle où séchaient les filets, où luisait et frétillait l’argent vif et nacré des écailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large, lumineux, tout rebroussé par le vent contre ses îles en touffes d’un vert pâle. Et, tout petit, Jean prenait là son goût des lointains voyages, et de la mer qu’il n’avait pas encore vue.
Cet exil de l’oncle Césaire dura deux ou trois ans, n’aurait jamais fini peut-être sans un événement familial, la naissance des deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mère tomba malade à la suite de cette double couche, et Césaire et sa femme eurent la permission de venir la voir. La réconciliation des deux frères suivit, irraisonnée, instinctive, par la toute-puissance du même sang; le ménage habita Castelet, et comme une incurable anémie, compliquée bientôt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre mère, Divonne se trouva chargée de mener la maison, de surveiller la nourriture des petites, le personnel nombreux, d’aller voir Jean deux fois la semaine au lycée d’Avignon, sans compter que le soin de sa malade la réclamait à toute heure.
Femme d’ordre et de tête, elle suppléait à l’instruction qui lui manquait, par son intelligence, son âpreté paysanne, les lambeaux d’études restés dans la cervelle du Fénat dompté et discipliné. Le consul se reposait sur elle de toute la dépense de la maison, très lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d’année en année, rongés au pied des vignes par le phylloxera. Toute la plaine était atteinte, mais le clos résistait encore, et c’était la préoccupation du consul: sauver le clos à force de recherches et d’expériences.
Cette Divonne Abrieu qui restait fidèle à ses coiffes, à son clavier d’artisane et se tenait si modestement à sa place d’intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gêne, en ces années de crise, la malade toujours entourée des mêmes soins coûteux, les petites élevées près de leur mère, en demoiselles, la pension de Jean régulièrement payée, d’abord au lycée, puis à Aix où il faisait son droit, enfin à Paris où il était allé l’achever.
Par quels miracles d’ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous l’ignoraient comme elle-même. Mais chaque fois que Jean songeait à Castelet, qu’il levait les yeux vers la photographie à reflets pâles, effacée de lumière, la première figure évoquée, le premier nom prononcé, c’était Divonne, la paysanne au grand coeur qu’il sentait cachée derrière la gentilhommière et la tenant debout par l’effort de sa volonté. Depuis quelques jours cependant, depuis qu’il savait ce qu’était sa maîtresse, il évitait de prononcer ce nom vénéré devant elle, comme celui de sa mère ni d’aucun des siens; même la photographie le gênait à regarder, déplacée, égarée à cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
Un jour, en rentrant dîner, il fut surpris de voir trois couverts au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer aux cartes avec un petit homme qu’il ne reconnut pas d’abord, mais qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chèvre folle, le grand nez conquérant dans une face hâlée et poupine, le crâne chauve et la barbe de ligueur de l’oncle Césaire. Au cri de son neveu, il répondit sans lâcher les cartes:
— Tu vois, je ne m’ennuie pas, je fais un bésigue avec ma nièce.
Sa nièce!
Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison à tout le monde. Cette familiarité lui déplut, et les choses que Césaire lui débitait à voix basse, pendant que Fanny s’occupait du dîner…
— Mon compliment, petit… des yeux… des bras… un morceau de roi.
Ce fut bien pis, quand à table le Fénat se mit à parler sans aucune réserve des affaires de Castelet, de ce qui l’amenait à Paris.
Le prétexte du voyage c’était de l’argent à toucher, huit mille francs qu’il avait prêtés autrefois à son ami Courbebaisse et qu’il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui avait appris et la mort de Courbebaisse, pechère! et le remboursement tout prêt de ses huit mille francs. Mais le vrai motif, car on aurait pu lui faire parvenir l’argent:
— Le vrai motif c’est la santé de ta mère, mon pauvre… Depuis quelque temps elle s’affaiblit beaucoup, et des fois qu’il y a, sa tête déménage, elle oublie tout, jusqu’au nom des petites. L’autre soir, ton père sortait de sa chambre, elle a demandé à Divonne qui était ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne s’est encore aperçu de cela que ta tante, et elle ne m’en a parlé que pour me décider à venir consulter Bouchereau sur l’état de la pauvre femme qu’il a soignée autrefois.
— Avez-vous eu déjà des fous dans votre famille? demanda Fanny, l’air doctoral et grave, son air La Gournerie.
— Jamais… dit le Fénat, ajoutant avec un sourire malin, froncé jusqu’aux tempes, qu’il avait été un peu toqué dans sa jeunesse… mais ma folie ne déplaisait pas aux dames, et l’on n’a pas eu besoin de m’enfermer.
Jean les regardait, navré. Au chagrin que lui causait la triste nouvelle, se joignait un oppressant malaise d’entendre cette femme parler de sa mère, de ses infirmités d’âge critique, avec le libre langage et l’expérience d’une matrone, les coudes sur la nappe, en roulant une cigarette. Et l’autre, bavard, indiscret, s’abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
Ah! les vignes… fichues les vignes!… Et le clos lui-même n’en avait plus pour longtemps; la moitié des cépages était déjà dévorée, et l’on ne conservait le reste que par miracle, en soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades, avec des drogues qui coûtaient cher. Le terrible, c’est que le consul s’entêtait à planter toujours de nouveaux ceps que le ver attaquait, au lieu de laisser à la culture des oliviers, des câpriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres lépreux et roussis.
Heureusement qu’il avait, lui, Césaire, quelques hectares au bord du Rhône, qu’il soignait par l’immersion, une découverte superbe applicable seulement dans les terrains bas. Déjà une bonne récolte l’encourageait, d’un petit vin pas très chaud, «du vin de grenouille», disait le consul dédaigneusement; mais le Fénat s’entêtait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse, il allait acheter la Piboulette…
— Tu sais, petit, la première île sur le Rhône, en aval des Abrieu… mais ceci entre nous, il faut que personne à Castelet ne se doute de rien encore…
— Pas même Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant…
Au nom de sa femme, les yeux du Fénat se mouillèrent:
— Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans mon idée d’ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Césaire refît la fortune de Castelet, après en avoir commencé la ruine.
Jean frémit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette lamentable histoire des faux? Mais le Provençal tout à sa tendresse pour Divonne, s’était mis à parler d’elle, du bonheur qu’elle lui donnait. Et si belle avec ça, si magnifiquement charpentée:
— Tenez, ma nièce, vous qui êtes femme, vous devez vous y connaître.
Il lui tendait un portrait-carte, tiré de son portefeuille, et qui ne le quittait jamais.
À l’accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux conseils maternels de la paysanne écrits d’une grande écriture, un peu tremblée, Fanny se figurait une de ces villageoises à marmotte de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes pures, éclairci par l’étroite coiffe blanche, cette taille élégante et souple d’une femme de trente cinq ans.
— Très belle en effet… dit-elle en pinçant les lèvres, d’une intonation singulière.
— Et une charpente! fit l’oncle qui tenait à son image.
Puis on passa sur le balcon. Après une journée chaude dont le zinc de la véranda brûlait encore, il tombait, d’un nuage perdu, une fine pluie d’arrosage qui rafraîchissait l’air, tintait gaiement sur les toits, éclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette ondée, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur montante grisait le provincial, remuait dans sa tête vide et mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d’un séjour de trois mois qu’il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez son ami Courbebaisse.
Quelle noce, mes enfants, quelles bordées!… Et leur entrée au Prado une nuit de mi-carême, Courbebaisse en chicard, et sa maîtresse, la Mornas, en marchande de chansons, un déguisement qui lui avait porté chance puisqu’elle était devenue une célébrité de café-concert. Lui-même, l’oncle, remorquait un petit chiffon du quartier que l’on appelait Pellicule… Et tout ragaillardi, il riait de la bouche jusqu’aux tempes, fredonnait des airs à danser, saisissait en mesure sa nièce par la taille. À minuit, quand il les quitta pour gagner l’hôtel Cujas, le seul qu’il connût dans Paris, il chantait à pleine gorge dans l’escalier, envoyait des baisers à sa nièce qui l’éclairait, et criait à Jean:
— Tu sais, prends garde à toi!…
Dès qu’il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli préoccupé, passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte restée entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commençait d’une voix presque insouciante.
— Dis donc, elle est très jolie, ta tante… ça ne m’étonne plus si tu en parlais si souvent… Vous avez dû lui en faire porter à ce pauvre Fénat, une tête à ça du reste…
Il protestait de toute son indignation… Divonne! une seconde mère pour lui, qui, tout petit, le soignait, l’habillait… Elle l’avait sauvé d’une maladie, de la mort… non, jamais la tentation ne lui serait venue d’une infamie pareille.
— Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des épingles à coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire qu’avec ces yeux-là et la belle charpente dont parlait cet imbécile, sa Divonne ait pu rester sans désir à côté d’un joli blond à peau de fille comme toi?… Vois-tu, des bords du Rhône ou d’ailleurs, nous sommes toutes les mêmes…
Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile à tout caprice et vaincu du premier désir. Lui, se défendait, mais troublé, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le frôlement d’une innocente caresse avait pu l’avertir d’un danger quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son affection restait atteinte, le pur camée rayé d’un coup d’ongle.
— Tiens!… regarde… la coiffe de ton pays…
Sur ses beaux cheveux, massés en deux longs bandeaux, elle avait épinglé un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le béguin à trois pièces des filles de Châteauneuf; et, droite devant lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux brûlants, elle lui demandait:
— Est-ce que je ressemble à Divonne?
Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu’à elle-même sous ce petit bonnet rappelant l’autre, celui de Saint-Lazare, qui la rendait si jolie, disait-on, pendant qu’elle envoyait à son forçat un baiser d’adieu en plein tribunal:
— T’ennuie pas, m’ami, les beaux jours reviendront…
Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitôt sa maîtresse couchée, il éteignit bien vite, pour ne plus la voir.
Le lendemain de bonne heure, l’oncle arrivait en casseur, la canne haute, criant: «Ohé! les bébés», avec l’intonation fringante et protégeante qu’avait Courbebaisse autrefois quand il venait le chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus excité que la veille: l’hôtel Cujas, sans doute, et surtout les huit mille francs pliés dans son portefeuille. L’argent de la Piboulette, bé oui, mais il avait bien le droit d’en distraire quelques louis pour offrir un déjeuner à la campagne à sa nièce!…
«Et Bouchereau?» observa le neveu, qui ne pouvait manquer son ministère deux jours de suite. Il fut convenu qu’on déjeunerait aux Champs-Élysées et que les deux hommes iraient après à la consultation.
Ce n’était pas ce que le Fénat avait rêvé, l’arrivée à Saint Cloud en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut charmant tout de même sur la terrasse du restaurant ombragée d’acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons d’une répétition de jour au voisin café-concert. Césaire, très bavard, très galant, mit toutes ses grâces à l’air pour éblouir la Parisienne. Il «attrapait» les garçons, complimentait le chef de sa sauce meunière; et Fanny riait d’un élan bête et forcé, d’une niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine à Gaussin, ainsi que l’intimité s’établissant entre l’oncle et la nièce par- dessus sa tête.
On eût dit des amis de vingt ans. Le Fénat, devenu sentimental avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi de son petit Jean; il était heureux de le savoir avec elle, une femme sérieuse qui l’empêcherait de faire des sottises. Et sur le caractère un peu ombrageux du jeune homme, la façon de le prendre, il lui donnait des conseils comme à une jeune mariée en lui tapotant les bras, la langue épaisse, l’oeil éteint et mouillé.
Il se dégrisa chez Bouchereau. Deux heures d’attente au premier étage de la place Vendôme, dans ses grands salons, hauts et froids, encombrés d’une foule silencieuse et angoissée; l’enfer de la douleur dont ils traversèrent successivement tous les cercles, passant de pièce en pièce jusqu’au cabinet de l’illustre savant.
Bouchereau, avec sa mémoire prodigieuse, se souvint très bien de Mme Gaussin, étant venu en consultation à Castelet dix ans auparavant au commencement de la maladie; il s’en fit raconter les différentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de suite, rassura les deux hommes sur les accidents cérébraux qui venaient de se produire et qu’il attribuait à l’emploi de certains médicaments. Pendant qu’immobile, ses gros sourcils baissés sur ses petits yeux aigus et fouilleurs, il écrivait une longue lettre à son confrère d’Avignon, l’oncle et le neveu écoutaient, retenant leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux, à elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur apparaissait la puissance du médecin dans les temps modernes, dernier prêtre, croyance suprême, invincible superstition…
Césaire sortit de là, sérieux et refroidi:
— Je rentre à l’hôtel boucler ma malle, l’air de Paris est mauvais pour moi, vois-tu, petit… si j’y restais, je ferais des bêtises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi près de ma nièce, hé?
Jean se garda bien de le retenir, effrayé de son enfantillage, de sa légèreté; et le lendemain, en s’éveillant, il se félicitait de le savoir rentré, sous clé, près de Divonne, quand on le vit apparaître, la figure à l’envers, le linge en désordre:
— Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
Effondré dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d’abord, mais s’animant à mesure, l’oncle avoua une rencontre du temps de Courbebaisse, le dîner trop copieux, les huit mille francs perdus la nuit dans un tripot… Plus un sou, rien!… Comment rentrer là-bas, raconter ça à Divonne! Et l’achat de la Piboulette… Tout à coup pris d’une sorte de délire, il se mettait les mains sur les yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant, déchaîné, le Méridional s’invectivait, étalait son remords dans une confession générale de toute sa vie. Il était la honte et le malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la générosité de son frère où serait-il?… Au bagne avec les voleurs et les faussaires.
— Mon oncle, mon oncle!… disait Gaussin très malheureux, essayant de l’arrêter.
Mais l’autre, volontairement aveugle et sourd, se délectait à ce témoignage public de son crime, raconté dans les moindres détails, tandis que Fanny le regardait avec une pitié mêlée d’admiration. Un passionné au moins celui-là, un brûle-tout comme elle les aimait; et, remuée dans ses entrailles de bonne fille, elle cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne voyait plus personne depuis un an, Jean n’avait aucune relation… Subitement un nom lui vint à l’esprit: Déchelette!… Il devait être à Paris en ce moment, et c’était un si bon garçon.
— Mais je le connais à peine… dit Jean.
— J’irai, moi….
— Comment! tu veux?
— Pourquoi pas?
Leurs regards se croisèrent et se comprirent. Déchelette aussi avait été son amant, l’amant d’une nuit qu’elle se rappelait à peine. Mais lui n’en oubliait pas un; ils étaient tous en rang dans sa tête, comme les saints d’un calendrier.
— Si cela t’ennuie… fit-elle un peu gênée.
Alors Césaire, qui, pendant ce court débat s’était interrompu de crier, très anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication désespérée, que Jean se résigna, consentit entre les dents…
Qu’elle leur parut longue cette heure, à tous deux, déchirés par des pensées qu’ils ne s’avouaient pas, appuyés au balcon, guettant la rentrée de la femme.
— C’est donc bien loin, ce Déchelette?…
— Mais non, rue de Rome… à deux pas, répondait Jean furieux, et trouvant, lui aussi, que Fanny était bien longue à revenir.
Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de l’ingénieur «pas de lendemain», et la façon méprisante dont il l’avait entendu parler de Sapho, comme d’une ancienne de la vie galante; mais sa fierté d’amant se révoltait, et il aurait presque souhaité que Déchelette la trouvât encore belle et désirable. Ah! ce vieux toqué de Césaire avait bien besoin de rouvrir ainsi toutes les plaies.
Enfin le mantelet de Fanny tourna l’angle de la rue. Elle, rentrait, rayonnante:
— C’est fait… j’ai l’argent.
Les huit mille francs étalés devant lui, l’oncle pleurait de joie, voulait faire un reçu, fixer les intérêts, la date du remboursement.
— Inutile, mon oncle… Je n’ai pas prononcé votre nom… C’est à moi qu’on a prêté cet argent, c’est à moi que vous le devez, et aussi longtemps qu’il vous plaira.
— Des services pareils, mon enfant, répondait Césaire transporté de reconnaissance, on les paye avec de l’amitié qui ne finit plus…
Et dans la gare, où Gaussin l’accompagnait pour être assuré cette fois de son départ, il répétait les larmes aux yeux:
— Quelle femme, quel trésor!… Il faut la rendre heureuse, vois- tu…
Jean resta très fâché de cette aventure, sentant sa chaîne, déjà si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses que sa délicatesse native avait toujours tenues séparées et distinctes: la famille et sa liaison. À présent, Césaire mettait la maîtresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait l’obstination du consul dans l’affaire des vignes, parlait de la santé de la mère, irritait Jean d’une sollicitude ou de conseils déplacés. Jamais d’allusion au service rendu par exemple, ni à l’ancienne aventure du Fénat, à cette tare de la maison d’Armandy, que l’oncle avait livrée devant elle. Une seule fois elle s’en faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
Ils rentraient du théâtre, et montaient en voiture, sous la pluie, à une station du boulevard. L’équipage, une de ces guimbardes qui ne roulent qu’après minuit, fut long à démarrer, l’homme endormi, la bête secouant sa musette. Pendant qu’ils attendaient à couvert dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une mèche à son fouet, s’approcha tranquillement de la portière, son filin entre les dents, et dit à Fanny d’une voix cassée qui puait le vin:
— Bonsoir… Comment qu’à ça va? Tiens, c’est vous?
Elle eut un petit tressaut vite réprimé et, tout bas, à son amant:
— Mon père!…
Son père, ce maraudeur à la longue lévite d’ancienne livrée, souillée de boue, aux boutons de métal arrachés, et montrant sous le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisée d’alcool, où Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil régulier et sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se préoccuper de l’homme qui accompagnait sa fille, et comme s’il ne l’eût pas vu, le père Legrand donnait des nouvelles de la maison.
— La vieille est à Necker depuis quinze jours, elle file un mauvais coton… Va donc la voir un de ces jeudis, ça y donnera du courage… Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon fouet, bonne mèche. Seulement le commerce ne va pas fort… Si t’avais besoin d’un bon cocher au mois, ça ferait joliment mon affaire… Non? tant pis alors, et à la revoyure…
Ils se serrèrent les mains mollement; le fiacre partit.
«Hein? crois-tu…» murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit à lui parler longuement de sa famille, ce qu’elle avait toujours évité… «c’était si laid, si bas…» mais on se connaissait mieux maintenant; on n’avait plus rien à se cacher. Elle était née au Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce père, ancien dragon, qui faisait le service des voitures de Paris à Châtillon, et d’une servante d’auberge, entre deux tournées de comptoir. Elle n’avait pas connu sa mère, morte en couches; seulement les patrons du relais, braves gens, obligèrent le père à reconnaître sa petite et à payer les mois de nourrice. Il n’osa pas refuser, car il devait gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l’emmenait sur sa voiture comme un petit chien, nichée en haut, sous la bâche, amusée de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumière des lanternes courir des deux côtés, fumer et haleter le dos des bêtes, de s’endormir au noir, à la bise, en entendant sonner les grelots.
Mais le père Legrand se fatigua vite de cette pose à la paternité; si peu que ça coûtât, il fallait la nourrir, l’habiller, cette morveuse. Puis elle le gênait pour un mariage avec la veuve d’un maraîcher dont il guignait les cloches à melon, les choux en carrés alignés sur son itinéraire. Elle eut alors la sensation très nette que son père voulait la perdre; c’était son idée fixe d’ivrogne, se débarrasser de l’enfant à toute force, et si la veuve elle-même, la brave mère Machaume, n’avait pris la fillette sous sa protection…
— Au fait tu l’as connue, Machaume, dit Fanny.
— Comment! cette servante que j’ai vue chez toi…
— C’était ma belle-mère… Elle avait été si bonne pour moi quand j’étais petite; je la prenais pour l’arracher à son gueux de mari qui, après lui avoir mangé tout son bien, la rouait de coups, l’obligeait à servir une gaupe avec laquelle il vivait… Ah! la pauvre Machaume, elle sait ce que coûte un bel homme. Eh bien! quand elle m’a eu quittée, malgré tout ce que j’ai pu lui dire, elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voilà à l’hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin! était-il sale! quelle mine de rouleur! il n’y a que son fouet… as-tu vu comme il le tenait droit?… Même saoul à tomber, il le porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il n’a jamais eu que ça de propre… Bon fouet, bonne mèche, c’est son mot.
Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d’un étranger, sans dégoût ni honte; et Jean s’épouvantait à l’entendre. Ce père!… cette mère!… en face de la figure sévère du consul et de l’angélique sourire de Mme Gaussin!… Et comprenant tout à coup ce qu’il y avait dans le silence de son amant, quelle révolte contre ce gâchis social dont il s’éclaboussait auprès d’elle:
— Après tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c’est un peu ça dans toutes les familles, on n’en est pas responsable… moi, j’ai mon père Legrand; toi, tu as ton oncle Césaire.
VI
«Mon cher enfant, je t’écris encore toute tremblante du gros tourment que nous venons d’avoir; nos bessonnes disparues, parties de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinée du lendemain!…
«C’est dimanche, à l’heure du déjeuner, qu’on s’est aperçu que les petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de huit heures où le consul devait les conduire, puis je ne m’en étais plus occupée, retenue auprès de la mère plus nerveuse que d’habitude, comme sentant le malheur qui rôdait autour de nous. Tu sais qu’elle a toujours eu ça depuis sa maladie, de prévoir ce qui doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tête travaille.
«Ta mère dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous à la salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le berger souffle avec sa grosse coquille à ramener les brebis, puis Césaire d’un côté, moi d’un autre, Rousseline, Tardive, nous voilà tous à galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant: «Eh bien? — Rien vu.» À la fin on n’osait plus demander; le coeur battant, on allait au puits, au bas des hautes fenêtres du grenier… Quelle journée!… et il me fallait monter à tout moment près de ta mère, sourire d’un air tranquille, expliquer l’absence des petites en disant que je les avais envoyées passer le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le croire; mais tard dans la soirée, pendant que je la veillais, guettant derrière la vitre les lumières qui couraient dans la plaine et sur le Rhône à la recherche des enfants, je l’entendis qui pleurait doucement dans son lit; et comme je l’interrogeais: «Je pleure pour quelque chose que l’on me cache, mais que j’ai deviné tout de même…», me répondit-elle de cette voix de petite fille qui lui est revenue à force de souffrance; et sans plus nous parler, nous nous inquiétions toutes deux, à part dans notre chagrin…
«Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette pénible histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenées par les ouvriers que ton oncle occupe dans l’île et qui les avaient trouvées sur un tas de sarments, pâles de froid et de faim après cette nuit en plein air, au milieu de l’eau. Et voici ce qu’elles nous ont conté dans l’innocence de leurs petits coeurs. Depuis longtemps l’idée les tourmentait de faire comme leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu l’histoire, de s’en aller dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d’aucune sorte, répandre l’Évangile sur le premier rivage où les pousserait le souffle de Dieu. Dimanche donc après la messe, détachant une barque à la pêcherie et s’agenouillant au fond comme les saintes femmes, tandis que le courant les emportait, elles s’en sont allées doucement, échouer dans les roseaux de la Piboulette, malgré les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les révouluns… Oui, le bon Dieu les gardait et c’est lui qui nous les a rendues, les jolies! ayant un peu fripé leurs guimpes du dimanche et gâté la dorure de leurs paroissiens. On n’a pas eu la force de les gronder, seulement de grands baisers à bras ouverts; mais nous sommes tous restés malades de la peur que nous avons eue.
«La plus frappée, c’est ta mère qui, sans que nous lui ayons encore rien raconté, a senti, comme elle dit, passer la mort sur castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d’ordinaire, une tristesse que rien ne peut guérir, malgré que ton père, moi, tout le monde nous nous serrions tendrement autour d’elle… Et si je te disais, mon Jean, que c’est de toi, surtout, qu’elle languit et s’inquiète. Elle n’ose pas l’avouer devant le père qui veut qu’on te laisse à ton travail, mais tu n’es pas venu après ton examen comme tu l’avais promis. Fais-nous la surprise pour les fêtes de Noël; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais, quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas leur avoir donné plus de temps…»
Debout près de la fenêtre où filtrait un jour paresseux d’hiver sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
— Qu’est-ce que c’est?… fais voir…
Fanny venait de s’éveiller à la jaune lueur du rideau écarté et, toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le paquet de maryland à demeure sur la table de nuit. Il hésita, sachant la jalousie qu’exaspérait en sa maîtresse le nom seul de Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait la provenance et le format?
D’abord l’escapade des fillettes l’émut gentiment, tandis que, les bras et la gorge à l’air, dressée sur l’oreiller dans le flot de ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais la fin l’irrita jusqu’à la fureur, et chiffonnant et jetant la lettre par la chambre:
— Je t’en collerai, moi, des saintes femmes!… Tout ça des inventions pour te faire partir… Son beau neveu lui manque à cette…
Il voulut l’arrêter, empêcher le mot ordurier qu’elle lança et bien d’autres à la file. Jamais elle ne s’était encore emportée aussi grossièrement devant lui, dans ce débordement de colère fangeuse, d’égout crevé lâchant sa vase et sa puanteur. Tout l’argot de son passé de fille et de voyou gonflait son cou, détendait sa lèvre.
Pas malin de voir ce qu’ils voulaient tous là-bas… Césaire avait parlé, et l’on combinait ça en famille de rompre leur liaison, de l’attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour amorce.
— D’abord, tu sais, si tu pars, moi je lui écris à ton cocu… Je l’avertis… ah mais!…
En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blême, la face creuse, les traits grandis, comme une bête méchante prête à bondir.
Et Gaussin se rappelait l’avoir vue ainsi rue de l’Arcade; mais c’était contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait la tentation de tomber sur sa maîtresse et de la battre, car en ces amours de chair où l’estime et le respect de l’être aimé sont néant, la brutalité surgit toujours dans la colère ou les caresses. Il eut peur de lui-même, s’échappa pour son bureau, et tout en marchant il s’indignait contre cette vie qu’il s’était faite. Ça lui apprendrait à se livrer à une pareille femme!… Que d’infamies, que d’horreurs!… Ses soeurs, sa mère, il y en avait eu pour tout le monde… Quoi! pas même le droit d’aller voir les siens. Mais dans quel bagne s’était-il donc enfermé? Et toute l’histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les beaux bras nus de l’Égyptienne, noués à son cou le soir du bal, s’étaient cramponnés despotes et forts, l’isolant de ses amis, de sa famille. Maintenant, sa résolution était prise. Le soir même et, coûte que coûte, il partirait pour Castelet.
Quelques affaires expédiées, son congé obtenu au ministère, il revint chez lui de bonne heure, s’attendant à une scène terrible, prêt à tout, même à la rupture. Mais le bonjour bien doux que Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme amollies de larmes, lui laissèrent à peine le courage d’une volonté.
— Je pars ce soir… fit-il en se raidissant.
— Tu as raison, m’ami… Va voir ta mère, et surtout… Elle se rapprochait câlinement… Oublie comme j’ai été méchante, je t’aime trop, c’est ma folie…
Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes sollicitudes, ramenée à la douceur des premiers temps, elle garda cette attitude repentie, peut-être dans l’espoir de le retenir. Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: «Reste…» et lorsque à la dernière minute, tout espoir perdu devant les apprêts définitifs, elle se frôlait, se serrait contre son amant, tâchant de l’imprégner d’elle pour toute la durée de la route et de l’absence, son adieu, son baiser ne murmurèrent que ceci:
— Dis, Jean, tu ne m’en veux pas?…
Oh! l’ivresse, au matin, de s’éveiller dans sa petite chambre d’enfant, le coeur encore chaud des étreintes familiales, des belles effusions de l’arrivée, de retrouver à la même place, sur la moustiquaire de son lit étroit, la même barre lumineuse qu’y cherchaient ses réveils passés, d’entendre les cris des paons sur leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement à pattes pressées du troupeau, et lorsqu’il eut fait claquer ses volets à la muraille, de revoir cette belle lumière chaude qui entrait par nappes, en tombée d’écluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, de cyprès, d’oliviers et de miroitants bois de pins, se perdant jusqu’au Rhône sous un ciel profond et pur, sans un duvet de brume malgré l’heure matinale, un ciel vert, balayé toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l’immense vallée de son souffle allègre et fort.
Jean comparait ce réveil à ceux de là-bas sous un ciel boueux comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermés comme des yeux; et il fut heureux d’un moment de solitude pour se reprendre, dans cette convalescence morale qu’il sentait commencer pour lui.
Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allée montante du parc, ce qu’on appelait le parc, un bois de pins et de myrtes jetés au hasard dans la côte rude de Castelet, coupée de sentiers inégaux tout glissants d’aiguilles sèches. Son chien Miracle, bien vieux et boitant, était sorti de sa niche, et le suivait silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait ensemble cette promenade du matin!
À l’entrée des vignes, dont les grands cyprès de clôture inclinaient leurs cimes pointues, le chien hésita; il savait combien le sol en épaisse couche de sable, — un nouveau remède au phylloxera que le consul était en train d’essayer, — serait difficile à ses vieilles pattes, ainsi que les gradins d’étai de la terrasse. La joie de suivre son maître le décida pourtant; et c’étaient à chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris peureux, des arrêts et des maladresses de crabe sur un rocher. Jean ne le regardait pas, tout occupé de ce nouveau plant d’alicante, dont son père l’avait longtemps entretenu la veille. Les souches paraissaient d’une belle venue sur le sable uni et luisant. Enfin le pauvre homme allait être payé de ses peines entêtées; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte, l’Ermitage, tous les grands crus du Midi étaient morts!
Une petite coiffe blanche se dressa tout à coup devant lui. C’était Divonne, la première levée à la maison; elle avait une serpette dans la main, autre chose aussi qu’elle jeta, et ses joues si mates d’ordinaire s’allumaient d’une rougeur vive:
— C’est toi, Jean?… tu m’as fait peur… J’ai cru que c’était ton père…
Puis se remettant, elle l’embrassa:
— As-tu bien dormi?
— Très bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous l’arrivée de mon père?…
— Pourquoi?…
Elle ramassa le pied de vigne qu’elle venait d’arracher:
— Le consul t’a dit, n’est-ce pas, que cette fois il était sûr de réussir… Eh bien, té! voilà la bête…