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Sapho

Chapter 6: VII
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About This Book

A naive young provincial arrives in the metropolis and becomes captivated by an alluring, worldly woman whose life and social milieu expose him to urban passions. Their relationship is traced through lively social gatherings, nocturnal entertainments, and intimate encounters that gradually reveal tensions of jealousy, idealization, and dependency. The narrative shifts between vivid scene sketches and reflective passages, mapping emotional reversals and misunderstandings rather than a single linear plot. Recurring themes examine the contrast between innocence and sophistication, the moral ambiguities of desire, and how romantic obsession can erode compassion and lead to quiet disillusionment.

Jean regardait une petite mousse jaunâtre incrustée dans le bois, l’imperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruiné des provinces entières; et c’était une ironie de la nature, dans cette splendide matinée, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment petit, destructeur et indestructible.

— C’est le commencement… Dans trois mois tout le clos sera dévoré, et ton père recommencera encore, car il y a mis son orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remèdes, jusqu’au jour…

Un geste désolé acheva et souligna sa phrase.

— Vraiment! nous en sommes là?

— Oh! tu connais le consul… Il ne dit jamais rien, me donne le mois comme toujours; mais je le vois préoccupé. Il court à Avignon, à Orange. c’est de l’argent qu’il cherche…

— Et Césaire? ses immersions? demanda le jeune homme consterné.

Grâce à Dieu, par là tout allait bien. Ils avaient eu cinquante pièces de petit vin à la dernière récolte; et cet an apporterait le double. Devant ce succès le consul avait cédé à son frère toutes les vignes de la plaine, restées jusqu’ici en jachère, en alignements de bois morts comme un cimetière de campagne; et maintenant elles étaient sous l’eau pour trois mois…

Et fière de l’oeuvre de son homme, de son Fénat, la Provençale montrait à Jean, du lieu élevé où ils se trouvaient, de grands étangs, des clairs, maintenus par des bourrelets de chaux, comme sur les salines.

— Dans deux ans ce cépage donnera; dans deux ans aussi la Piboulette, et encore l’île de Lamotte que ton oncle a achetée sans le dire… Alors nous serons riches… mais il faut tenir jusque-là, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.

Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme qu’il n’étonne plus, et avec un si facile entraînement que Jean, traversé d’une idée subite, lui répondit sur le même ton:

— On se sacrifiera, Divonne…

Le jour même, il écrivit à Fanny que ses parents ne pouvaient lui continuer sa pension, qu’il serait réduit aux appointements ministériels et que, dans ces conditions, la vie à deux devenait impossible. C’était rompre plus tôt qu’il n’avait pensé, trois ou quatre ans avant le départ prévu; mais il comptait que sa maîtresse accepterait ces raisons graves, qu’elle aurait pitié de lui et de sa peine, l’aiderait dans cet accomplissement douloureux d’un devoir.

Était-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulagé d’en finir avec une existence qui lui semblait odieuse et malsaine, depuis surtout qu’il était rendu à la nature, à la famille, aux affections simples et droites?… Sa lettre écrite sans lutte ni souffrance, il compta, pour le défendre contre une réponse qu’il prévoyait furieuse, pleine de menaces et d’extravagances, sur la tendresse honnête et fidèle des braves coeurs qui l’entouraient, l’exemple de ce père droit et fier entre tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi sur ces grands horizons paisibles, aux saines émanations de montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entraînant; car en songeant à sa passion, à toutes les vilenies dont elle était faite, il lui semblait sortir d’une fièvre pernicieuse comme on en gagne à la buée des terrains marécageux.

Cinq ou six jours se passèrent dans le silence du grand coup porté. Matin et soir, Jean allait à la poste et revenait les mains vides, singulièrement troublé. Que faisait-elle? Qu’avait-elle décidé, et, en tout cas, pourquoi ne pas répondre? Il ne pensait qu’à cela. Et la nuit, tout le monde dormant à Castelet avec le bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient, Césaire et lui, dans sa petite chambre.

«Elle est dans le cas d’arriver!…» disait l’oncle; et son inquiétude se doublait de ceci, qu’il avait dû mettre sous l’enveloppe de la rupture deux billets, à six mois et à un an, réglant sa dette avec les intérêts. Comment les payerait-il ces billets? Comment expliquer à Divonne?… Il frissonnait rien que d’y penser et faisait peine à son neveu, quand, le nez allongé et secouant sa pipe, la veillée finie, il lui disait tristement:

— Allons, bonsoir… de toute manière c’est très bien ce que tu as fait là.

Enfin elle arriva cette réponse, et dès les premières lignes: «Mon homme chéri, je ne t’ai pas écrit plus tôt, parce que je tenais à te prouver autrement que par des paroles à quel point je te comprends et je t’aime…», Jean s’arrêta, surpris comme un homme qui entend une symphonie à la place de la chamade qu’il redoutait. Il tourna vite la dernière page, où il lut «… rester jusqu’à la mort ton chien qui t’aime, que tu peux battre, et qui te caresse passionnément…».

Elle n’avait donc pas reçu sa lettre! Mais, reprise ligne à ligne et les larmes aux yeux, celle-ci était bien une réponse, disait bien que Fanny s’attendait depuis longtemps à cette mauvaise nouvelle, à la détresse de Castelet amenant l’inévitable séparation. Tout de suite elle s’était misE en quête d’une occupation pour ne plus rester à sa charge, et elle avait trouvé la gérance d’un hôtel meublé, avenue du Bois-de-Boulogne, au compte d’une dame très riche. Cent francs par mois, nourrie, logée et la liberté des dimanches…

«Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer; car tu voudras bien encore, dis? Tu me récompenseras du grand effort que je fais de travailler pour la première fois de ma vie, de cet esclavage de nuit et de jour que j’accepte, avec des humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes à ma folie d’indépendance… Mais j’éprouve un contentement extraordinaire à souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu m’as fait comprendre tant de bonnes et honnêtes choses dont personne ne m’avait jamais parlé!… Ah! si nous nous étions rencontrés plus tôt!… Mais tu ne marchais pas encore, que déjà je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-là, toujours, ne pourra se vanter de m’avoir inspiré une résolution pareille pour le garder encore un petit peu… Maintenant, reviens quand tu voudras, l’appartement est libre. J’ai ramassé toutes mes affaires; c’était ça le plus dur, secouer les tiroirs et les souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te coûtera rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur. Ah! m’ami, m’ami… Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma petite place dans ton cou… ma place, tu sais…» Et des tendresses, des câlineries, une voluptueuse lècherie de mère chatte, de ces mots de passion qui faisaient l’amant frôler son visage au papier satiné, comme si la caresse s’en dégageait humaine et tiède.

— Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement l’oncle
Césaire.

— Elle vous les renvoie… Vous la rembourserez quand vous serez riche…

L’oncle eut un soupir soulagé, les tempes froncées de contentement, et avec une gravité prudhommesque, sa forte intonation méridionale:

— Té! veux-tu que je te dise… Cette femme-là, c’est une sainte.

Puis, passant à un autre ordre d’idées, par cette mobilité, ce manque de logique et de mémoire, une des cocasseries de sa nature:

— Et quelle passion, mon bon, quel feu! J’en ai la bouche sèche, comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la Mornas…

Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage à Paris, l’hôtel Cujas, Pellicule; mais il n’entendait pas, accoudé à la fenêtre ouverte sur la nuit apaisée, baignée d’une lune pleine, tellement brillante, que les coqs s’y trompaient et la saluaient comme le jour levant.

Ainsi donc c’était vrai cette rédemption par l’amour dont parlent les poètes; et il éprouvait une fierté à songer que tous ces grands, ces illustres que Fanny avait aimés avant lui, loin de la régénérer, la dépravaient davantage, tandis que lui, par la seule force de son honnêteté, la tirerait peut-être du vice pour toujours.

Il lui était reconnaissant d’avoir trouvé ce moyen terme, cette demi-rupture où elle prendrait les nouvelles habitudes de travail si difficiles à sa nature indolente; et sur un ton paternel, de vieux monsieur, il lui écrivit le lendemain pour encourager sa réforme, s’inquiéter du genre d’hôtel qu’elle gérait, du monde qui venait là; car il se méfiait de son indulgence et de sa facilité à dire en se résignant: «Qu’est-ce que tu veux? c’est comme ça…»

Courrier par courrier, avec une docilité de petite fille, Fanny lui fit le tableau de son hôtel, vraie maison de famille habitée par des étrangers. Au premier, des Péruviens, père et mère, enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisième logeaient deux écuyers de l’Hippodrome, chic anglais, très comme il faut, et le plus intéressant petit ménage, Mlle Minna Vogel, cithariste de Stuttgart, avec son frère Léo, un pauvre petit poitrinaire, obligé d’interrompre ses études de clarinette au Conservatoire de Paris, et que la grande soeur était venue soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts pour payer l’hôtel et la pension.

«Tout ce qu’on peut imaginer de plus touchant et de plus honorable, comme tu vois, mon homme chéri. Moi-même, je passe pour veuve, et l’on me montre toutes sortes d’égards. Je ne souffrirais pas d’abord qu’il en fût autrement; il faut que ta femme soit respectée. Quand je dis «ta femme», comprends-moi bien. Je sais que tu t’en iras un jour, que je te perdrai, mais après il n’y en aura plus d’autre; à jamais je resterai tienne, conservant le goût de tes caresses, et les bons instincts que tu as réveillés en moi… C’est bien drôle, n’est-ce pas, Sapho vertueuse!… Oui, vertueuse, quand tu ne seras plus là; mais pour toi je me garde telle que tu m’as aimée, délirante et brûlante… je t’adore…»

Subitement, Jean fut pris d’une grande tristesse ennuyée. Ces retours de l’enfant prodigue, après les joies de l’arrivée, l’orgie de veau gras et d’effusions tendres, souffrent toujours des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du paresseux troupeau à conduire. C’est un désenchantement qui tombe des choses et des êtres, tout à coup dépouillés et décolorés. Les matins de l’hiver provençal n’avaient plus pour lui leur salubre allégresse, ni d’attrait la chasse aux belles loutres mordorées, le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le naye-chien du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, l’eau rêche, et bien monotones les promenades dans les vignes inondées avec l’oncle expliquant son système de vannes, martelières, rigoles d’amenée.

Le village qu’il revoyait les premiers jours à travers ses courses joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnées, sentait la mort et la désolation d’un village italien; et quand il allait à la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante de chaque porte, le rabâchage de tous ces vieux tordus comme des plein-vent, les bras passés dans des morceaux de bas tricotés, de ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serrées, aux petits yeux luisants et frétillants comme il en brille aux lézardes des vieux murs.

Toujours les mêmes lamentations sur la mort des vignes, la fin de la garance, la maladie des mûriers, les sept plaies d’Égypte ruinant ce beau pays de Provence; et pour les éviter, quelquefois il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs d’enceinte du château des Papes, ruelles désertes encombrées de broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour guérir les dartres, bien à leur place dans ce coin moyen âge, ombré de l’énorme ruine déchiquetée en haut du chemin.

Alors il rencontrait le curé Malassagne venant de dire sa messe et descendant à grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane relevée à deux mains, à cause des ronces et des teignes. Le prêtre s’arrêtait, tonnait contre l’impiété des paysans, l’infamie du conseil municipal; il jetait sa malédiction sur les champs, les bêtes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus à l’office, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se soignaient par le magnétisme, le spiritisme, pour s’épargner le prêtre et le médecin:

— Oui, monsieur, le spiritisme!… voilà où ils en arrivent, nos paysans du Comtat… Et vous ne voulez pas que les vignes soient malades!…

Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrasée dans sa poche, écoutait, le regard absent, échappait le plus vite possible à l’homélie du prêtre, et rentrait à castelet s’abriter dans un creux de roche, ce que les Provençaux appellent un «cagnard», garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant le soleil réverbéré dans la pierre.

Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les ronces et les chênes kermès, s’y terrait pour lire sa lettre; et peu à peu de la fine odeur qu’elle exhalait, de la caresse des mots, des images évoquées, lui venait une griserie sensuelle qui activait son pouls, l’hallucinait jusqu’à faire disparaître comme un décor inutile le fleuve, les îles en bouquets, les villages au creux des Alpilles, toute la courbe de l’immense vallée où la bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il était là-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en proie aux caresses folles, à ces désirs furieux qui les cramponnaient l’un à l’autre avec des crispations de noyés…

Tout à coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: «Il est là!…» Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d’avoir dépisté son maître et remuant la queue victorieusement; mais Jean le renvoyait d’un coup de pied et rebutait les offres de jouer à cache-cache ou à courir qu’on lui faisait d’un air timide. Il les aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frère toujours si loin; il s’était fait enfant pour elles dès l’arrivée, s’amusait du contraste de ces jolies créatures nées en même temps et dissemblables. L’une longue, brune, les cheveux crêpelés, à la fois mystique et volontaire; c’est elle qui avait eu l’idée de la barque, exaltée par les lectures du curé Malassagne, et cette petite Marie l’Égyptienne avait entraîné la blonde Marthe, un peu molle et douce, ressemblant à sa mère et à son frère.

Mais quelle gêne odieuse, pendant qu’il était à remuer ses souvenirs, que ces innocentes câlineries d’enfants se frottant au parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa maîtresse.

— Non, laissez-moi… il faut que je travaille…

Et il rentrait avec l’intention de s’enfermer chez lui, quand la voix de son père l’appelait au passage.

— C’est toi, Jean… écoute donc…

L’heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosité à cet homme déjà sombre de nature, gardant de l’Orient des habitudes de solennité silencieuse, coupée de brusques souvenirs…, «quand j’étais consul à Hong-Kong», qui partaient en éclats de souches au grand feu. Pendant qu’il écoutait son père lire et discuter ses journaux du matin, Jean regardait sur la cheminée la Sapho de Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre à côté d’elle, TOUTE LA LYRE, un bronze acheté il y avait vingt ans, lors des embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui l’écoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son isolement, une émotion amoureuse, l’envie de baiser ces épaules, de délier ces bras froids et polis, de se faire dire: «Sapho pour toi, mais rien que pour toi!»

L’image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui, doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux. C’était le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dallés et froids de la demeure estivale, son nom qu’il retrouvait dans tous les livres de cette bibliothèque de campagne, vieux bouquins à tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses goûters d’enfant. Et cet obsédant souvenir de sa maîtresse le poursuivait jusque dans la chambre maternelle, où Divonne coiffait la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage resté paisible et rose malgré des tortures variées et perpétuelles.

«Ah! voilà notre Jean», disait la mère. Mais avec son cou nu, sa petite coiffe, ses manches retroussées pour cette toilette dont elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d’autres réveils, évoquait la maîtresse encore, sautant du lit dans le nuage de sa première cigarette. Il s’en voulait d’idées pareilles, dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y échapper?

— Notre enfant n’est plus le même, ma soeur, disait Mme Gaussin tristement… Qu’est-ce qu’il a?

Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement ingénu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il semblait la fuir maintenant, éviter d’être seul avec elle.

Une fois, l’ayant guetté, elle vint le surprendre au cagnard dans la fièvre de ses lettres et de ses mauvais rêves. Il se levait, l’oeil sombre… Elle le retint, s’assit près de lui sur la pierre chaude:

— Tu ne m’aimes donc plus?… je ne suis donc plus ta Divonne à qui tu disais toutes tes peines?

— Mais si, mais si… bégayait-il, troublé par sa façon tendre, et détournant les yeux pour qu’elle ne pût y retrouver quelque chose de ce qu’il venait de lire, appels d’amour, cris éperdus, le délire de la passion à distance.

— Qu’as-tu?… pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des câlineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants. C’était un peu son petit, il restait pour elle à dix ans, l’âge des petits hommes qu’on émancipe.

Lui, déjà brûlant de sa lecture, s’exaltait au charme troublant de ce beau corps si près du sien, de cette bouche fraîche au sang avivé par le grand air qui dérangeait les cheveux, les envolait au-dessus du front en délicats frisons à la mode parisienne. Et les leçons de Sapho: «toutes les femmes sont les mêmes… en face de l’homme elles n’ont qu’une idée en tête…», lui faisaient trouver provocants l’heureux sourire de la paysanne, son geste pour le retenir au tendre interrogatoire.

Tout à coup, il sentit monter le vertige d’une tentation mauvaise; et l’effort qu’il faisait pour y résister le secoua d’un frisson convulsif. Divonne s’effrayait de le voir si pâle, les dents claquantes. «Ah! le pauvre… il a la fièvre…» D’un geste de tendresse irréfléchi elle dénouait le grand fichu qui entourait sa taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie, enveloppée, elle sentit la brûlure d’une caresse folle sur sa nuque, ses épaules, toute la chair étincelante qui venait de jaillir au soleil. Elle n’eut le temps de crier ni de se défendre, peut-être même pas le sentiment juste de ce qui venait de se passer.

— Ah! je suis fou… je suis fou…

Il se sauvait, déjà loin dans la garrigue dont les pierres roulaient sinistrement sous ses pieds.

À déjeuner, ce jour-là, Jean annonça qu’il partirait le soir même, rappelé par un ordre du ministre.

— Partir, déjà!… tu avais dit… tu ne fais que d’arriver…

Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait l’influence agitante et corruptrice de Sapho. D’ailleurs, ne leur avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renonçant à la vie à deux? La rupture complète s’achèverait un peu plus tard; et il reviendrait alors aimer sans honte, ni gêne, embrasser tous ces braves gens.

Il était nuit, la maison couchée, éteinte, quand Césaire revint de conduire son neveu au train d’Avignon. L’avoine donnée au cheval, après avoir scruté le ciel, — ce regard aux présages du temps, des hommes qui vivent de la terre, — il allait rentrer quand il vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.

— C’est toi, Divonne?

— Oui, je t’attendais…

Très occupée tout le jour, séparée de son Fénat qu’elle adorait, ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour de promenade ensemble. Était-ce la courte scène entre elle et Jean, comprise en y pensant, et plus qu’elle n’eût voulu, ou l’émotion d’avoir vu pleurer la pauvre mère tout le jour silencieusement? Elle avait la voix altérée, une inquiétude d’esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.

— Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quittés si vivement?…

Elle ne croyait pas à cette histoire de ministère, soupçonnant plutôt quelque attache mauvaise qui tirait l’enfant loin de sa famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris de perdition!

Césaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu’il y avait en effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne créature incapable de le détourner des siens; et il parla de son dévouement, des lettres touchantes qu’elle écrivait, vanta surtout la résolution courageuse qu’elle avait prise de travailler, ce qui sembla tout naturel à la paysanne:

— Car enfin, il faut travailler pour vivre.

— Pas ce genre de femmes-là… dit Césaire.

— C’est donc une rien du tout avec qui Jean vivait!… Et tu es allé là-dedans?…

— Je te jure, Divonne, que depuis qu’elle le connaît il n’y a pas de femme plus chaste, plus honnête… L’amour l’a réhabilitée.

Mais c’étaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas. Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu’elle appelait «les mauvaises femmes», et la pensée que son Jean était la proie d’une créature pareille l’indignait. Si le consul se doutait de cela!…

Césaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa bonne face un peu grivoise qu’à l’âge du garçon on ne pouvait se passer de femme.

— Té, pardi! qu’il se marie, dit elle avec une conviction attendrissante.

— Enfin ils ne sont déjà plus ensemble, c’est toujours ça…

Et alors, d’un ton grave:

— Écoute, Césaire… tu sais comme on dit chez nous: Le malheur dure toujours plus que celui qui l’amène… Si c’est vraiment comme tu racontes, si Jean a tiré cette femme de la boue, il s’est peut-être bien sali à cette triste besogne. Possible qu’il l’ait rendue meilleure et plus honnête, mais qui sait si le mauvais qui était en elle n’a pas gâté notre enfant jusqu’au coeur!

Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur toute la vallée silencieuse où rien ne vivait que la lumière glissante de la lune, le fleuve houleux, les clairs en flaques d’argent. On respirait le calme, l’éloignement de tout, le grand repos d’un sommeil sans rêves. Soudain le train montant déroula au bord du Rhône sa rumeur sourde à toute vapeur.

— Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l’ennemi que la province charge de toutes ses colères… ce Paris!… ce qu’on lui donne et ce qu’il nous renvoie!

VII

Il faisait un froid brumeux, une après-midi sombre à quatre heures, même sur cette large avenue, des Champs-Élysées où se hâtaient les voitures dans un roulement sourd et ouaté. C’est à peine si Jean put lire au fond d’un jardinet dont la grille était ouverte ces lettres dorées, très hautes, au-dessus de l’entresol d’une maison à l’aspect luxueux et tranquille de cottage: Appartements meublés, pension de famille. Un coupé attendait au ras du trottoir.

La porte du bureau poussée, Jean la vit tout de suite, celle qu’il cherchait, assise dans le jour de la fenêtre, feuilletant un gros livre de comptes en face d’une autre femme, élégante et grande, un mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotière.

— Vous désirer, monsieur?…

Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:

— C’est le petit… dit-elle tout bas.

L’autre examina Gaussin des pieds à la tête avec le beau sang- froid connaisseur que donne l’expérience, et très haut, sans se gêner:

— Embrassez-vous, mes enfants… Je ne vous regarde pas.

Puis elle se mit à la place de Fanny, continua à vérifier ses chiffres.

Ils s’étaient pris les mains, se chuchotaient des phrases bêtes:

— Comment ça va?

— Pas mal, merci…

— Alors tu es parti hier au soir?…

Mais l’altération de leurs voix donnait aux mots leur vraie signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:

— Tu n’as pas reconnu ma patronne?… disait Fanny à voix basse… tu l’as déjà vue pourtant… au bal de Déchelette, en mariée espagnole… Un peu défraîchie, la mariée.

— Alors c’est…?

— Rosario Sanchès, la femme à de Potter.

Cette Rosario, Rosa, de son nom de fête écrit sur toutes les glaces des restaurants de nuit et toujours souligné de quelque ordure, était une ancienne “dame des chars” à l’Hippodrome, célèbre dans le monde de la noce par son dévergondage cynique, ses coups de gueule et de cravache très recherchés des hommes de cercle, qu’elle menait comme ses chevaux.

Espagnole d’Oran, elle avait été plus belle que jolie et tirait encore aux lumières un certain effet de ses yeux noirs bistrés, de ses sourcils rejoints en barre; mais ici, même dans ce faux jour, elle avait bien ses cinquante ans, marqués sur une face plate, dure, à la peau soulevée et jaune comme un limon de son pays. Intime de Fanny Legrand pendant des années, elle l’avait chaperonnée dans la galanterie, et rien que son nom épouvantait l’amoureux.

Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de s’excuser. À qui s’adresser pour trouver un emploi? On était bien embarrassé. D’ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille; riche, très riche, vivant dans son hôtel avenue de Villiers ou à sa villa d’Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul amant, toujours le même, son musicien.

— De Potter? demanda Jean… je le croyais marié.

— Oui… marié, des enfants, il paraît même que sa femme est jolie… ça ne l’a pas empêché de revenir à l’ancienne… et si tu voyais comme elle lui parle, comme elle le traite… Ah! il est bien mordu, celui-là…

Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame à ce moment interrompit sa lecture et s’adressa à son sac qui sautait au bout de la cordelière:

— Mais reste donc tranquille, voyons!…

Puis, à la gérante, sur un ton de commandement:

— Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.

Fanny se Leva, apporta le sucre qu’elle approchait de l’ouverture du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins… «Regarde la jolie bête…» dit-elle à son amant, en lui montrant, tout entouré de ouate, une sorte de gros lézard difforme et grenu, crêté, dentelé, la tête en capuchon sur une chair grelottante et gélatineuse; un caméléon envoyé d’Algérie à Rosa, qui le préservait de l’hiver parisien à force de soins et de chaleur. Elle l’adorait comme jamais elle n’avait aimé aucun homme; et Jean démêlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que l’horrible bête tenait dans la maison.

La dame ferma le livre, prête à partir.

— Pas trop mal pour une seconde quinzaine… Seulement veille à la bougie.

Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu, rangé, au meuble de velours frappé, souffla un peu de poussière sur le yucca du guéridon, constata un accroc dans la guipure des croisées; après quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil entendu: «Vous savez, mes petits, pas de bêtises… la maison est très convenable…» et rejoignant la voiture qui l’attendait à la porte, elle s’en alla faire son tour de bois.

— Crois-tu que c’est sciant!… dit Fanny. Je les ai sur le dos, elle ou sa mère, deux fois la semaine… La mère est encore plus terrible, plus pingre… Il faut que je t’aime, va, pour durer dans cette baraque… Enfin te voilà, je t’ai encore!… J’ai eu si peur…

Et elle l’enlaça debout, longuement, lèvres contre lèvres, s’assurant bien au tressaillement du baiser qu’il était encore tout à elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait se méfier. Quand on eut apporté la lampe, elle s’assit à sa place habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout près comme en visite…

— Suis-je changée, hein?… Est-ce assez peu moi?…

Elle souriait en montrant son crochet manié avec une gaucherie de petite fille. Toujours elle avait détesté ces travaux d’aiguille; un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retroussées pour la confection d’un petit plat, elle ne s’occupait jamais autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait y songer de tout le jour, obligée de se tenir au bureau… Des romans? Elle savait bien d’autres histoires que celles qu’ils racontaient. À défaut de la cigarette prohibée, elle avait pris cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de penser, comprenant à cette heure le goût des femmes pour ces menus travaux qu’elle méprisait jadis.

Et tandis qu’elle rattrapait son fil avec des maladresses encore, une attention d’inexpérience, Jean la regardait, toute reposée dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien à plat sur la rondeur antique de sa tête, et l’air si honnête, si raisonnable. Dehors, dans un décor luxueux, roulait continuellement le train des filles à la mode, haut perchées sur leurs phaétons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards; et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice étalé et triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu’elle avait dédaigné pour lui. Pourvu qu’il consentît à la voir de temps en temps, elle acceptait très bien sa vie de servitude, y trouvait même des côtés amusants.

Tous les pensionnaires l’adoraient. Les femmes, étrangères, sans aucun goût, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle donnait des leçons de chant le matin à l’aînée des petites Péruviennes, et pour le livre à lire, la pièce à voir, elle conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes d’égards, de prévenances, un surtout, le Hollandais du second.

— Il s’assied là où tu es, reste en contemplation jusqu’à ce que je lui dise: «Kuyper, vous m’ennuyez.» Alors il répond: «pien» et il s’en va… C’est lui qui m’a donné cette petite broche en corail… Tu sais, ça vaut cent sous; je l’ai acceptée pour avoir la paix.

Un garçon entrait, apportait un plateau chargé qu’il posait sur un bout du guéridon en reculant un peu la plante verte.

— C’est là que je mange toute seule, une heure avant la table d’hôte.

Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La gérante n’avait droit qu’à deux plats et au potage.

— Faut-il qu’elle soit chienne, cette Rosario!… Du reste, j’aime mieux manger là; je n’ai pas besoin de parler et je relis tes lettres qui me tiennent compagnie.

Elle s’interrompit encore pour atteindre une nappe, des serviettes; à tout moment on la dérangeait, un ordre à donner, une armoire à ouvrir, une réclamation à satisfaire. Jean comprit qu’il la gênerait en restant davantage; puis on installait son dîner, et c’était si piètre, cette petite soupière d’une portion qui fumait sur la table, leur donnant à tous deux la même pensée, le même regret de leurs anciens tête-à-tête!

«À dimanche… à dimanche…» murmura-t-elle tout bas, en le renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s’embrasser à cause du service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris la main, l’appuyait contre son coeur longuement pour y faire entrer la caresse.

Tout le soir, la nuit, il pensa à elle, souffrant de sa servitude humiliée devant cette gueuse et son gros lézard; puis le Hollandais le troublait aussi, et jusqu’au dimanche il ne vécut pas. En réalité cette demi-rupture qui devait préparer sans secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe de l’émondeur dont se ravive l’arbre fatigué. Ils s’écrivirent, presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en griffonne l’impatience des amoureux; ou bien c’était, au sortir du ministère, une causerie douce dans le bureau pendant l’heure du travail à l’aiguille.

Elle avait dit à l’hôtel en parlant de lui: «Un de mes parents…» et sous le couvert de cette vague appellation il put venir quelquefois passer la soirée au salon, à mille lieues de Paris. Il connut la famille péruvienne avec ses innombrables demoiselles, fagotées de couleurs criardes, rangées autour du salon, de vrais aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel, enguirlandée comme une perche à houblon, et vit son frère, malade, aphone, suivant de la tête avec passion le rythme de la musique et promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont il eût permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de Fanny, un gros balourd, chauve, d’aspect sordide, qui avait navigué par tous les océans du monde, et quand on lui demandait quelques renseignements sur l’Australie où il venait de passer des mois, répondait avec un roulement d’yeux: «Devinez combien les pommes de terre à Melbourne?…» n’ayant été frappé que de ce fait unique, la cherté des pommes de terre dans tous les pays où il allait.

Fanny était l’âme de ces réunions, causait, chantait, jouait la Parisienne informée et mondaine; et ce qu’il restait dans ses façons de la bohême ou de l’atelier échappait à ces exotiques, ou leur semblait le suprême genre. Elle les éblouissait de ses relations avec les personnalités fameuses des arts ou de la littérature, donnait à la dame russe qui raffolait des oeuvres de Dejoie, des renseignements sur la façon d’écrire du romancier, le nombre de tasses de café qu’il absorbait en une nuit, le chiffre exact et dérisoire dont les éditeurs de Cenderinette avaient payé le chef-d’oeuvre qui faisait leur fortune. Et les succès de sa maîtresse rendaient Gaussin si fier qu’il oubliait d’être jaloux, aurait volontiers certifié sa parole, si quelqu’un l’eût mise en doute.

Pendant qu’il l’admirait dans ce paisible salon éclairé de lampes à abat-jour, servant le thé, accompagnant les mélodies des jeunes filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour lui un montant singulier à se la figurer tout autre, quand elle arrivait chez lui le dimanche matin, trempée, grelottante, et que sans même s’approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se déshabillait à la hâte, et se glissait dans le grand lit, contre l’amant. Alors quelles étreintes, quelles caresses longues où se vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation l’un de l’autre qui gardait le désir vivifiant à leur amour.

Les heures passaient, s’embrouillaient; on ne bougeait plus du lit jusqu’au soir. Rien ne les tentait que là; nul plaisir, personne à voir, pas même les Hettéma qui, par économie, s’étaient décidés à vivre à la campagne. Le petit déjeuner préparé, à côté d’eux, ils entendaient, anéantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres chargés; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec les battements précipités de leurs poitrines, rythmaient cette absence de la vie, sans notion de l’heure, jusqu’au crépuscule.

Le gaz, qu’on allumait en face, glissait alors un pâle rayon sur la tenture; il fallait se lever, Fanny devant être rentrée à sept heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses écoeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant ses bottines encore humides de la course à pied, ses jupons, sa robe de la gérance, l’uniforme noir des femmes pauvres.

Et ce qui gonflait son chagrin c’étaient ces choses aimées autour d’elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux jours… Elle s’arrachait: «Allons!…» et pour rester plus longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serrés et lents l’avenue des Champs-Elysées dont la double rangée de lampadaires, avec l’Arc de Triomphe en haut, écarté d’ombre, et deux ou trois étoiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond de diorama. Au coin de la rue Pergolèse, tout près de la pension, elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait désorienté, dégoûté de son intérieur où il rentrait le plus tard possible, maudissant la misère, en voulant presque à ceux de Castelet du sacrifice qu’il s’imposait pour eux.

Ils traînèrent deux ou trois mois cette existence devenue vers la fin absolument insupportable, Jean ayant été obligé de restreindre ses visites à l’hôtel à cause d’un bavardage de domestique, et Fanny de plus en plus exaspérée par l’avarice de la mère et de la fille Sanchès. Elle pensait silencieusement à reprendre leur petit ménage et sentait son amant à bout de forces lui aussi, mais elle eût voulu qu’il parlât le premier.

Un dimanche d’avril, Fanny arriva plus parée que d’ordinaire, en chapeau rond, en robe de printemps bien simple, — on n’était pas riche, — mais tendue aux grâces de son corps.

— Lève-toi vite, nous allons déjeuner à la campagne…

— À la campagne!…

— Oui, à Enghien, chez Rosa… Elle nous invite tous les deux…

Il dit non d’abord, mais elle insista. Jamais Rosé ne pardonnerait un refus.

— Tu peux bien consentir pour moi… J’en fais assez, il me semble.

C’était au bord du lac d’Enghien, devant une immense pelouse descendant jusqu’à un petit port où se balançaient quelques yoles et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orné et meublé, et dont les plafonds, les panneaux en miroirs reflétaient l’étincellement de l’eau, les superbes charmilles d’un parc déjà frissonnant de verdures hâtives et de lilas en fleurs. Les livrées correctes, les allées où ne traînait pas une brindille, faisaient honneur à la double surveillance de Rosario et de la vieille Pilar.

On était à table quand ils arrivèrent, une fausse indication les ayant égarés une heure autour du lac, par des ruelles entre de grands murs de jardins. Jean acheva de se décontenancer, au froid accueil de la maîtresse de la maison, furieuse qu’on l’eût fait attendre, et à l’aspect extraordinaire des vieilles parques auxquelles Rosa le présentait de sa voix de charretier. Trois «élégantes», comme se désignent entre elles les grandes cocottes, trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second Empire, aux noms aussi fameux que celui d’un grand poète ou d’un général à victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.

Élégantes, certes elles l’étaient toujours, attifées à la mode nouvelle, aux couleurs du printemps, délicieusement chiffonnées de la collerette aux bottines; mais si fanées, fardées, retapées! Sombreuse sans cils, les yeux morts, la lèvre détendue, tâtonnant autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous énorme, couperosée, une boule d’eau chaude aux pieds, étalant sur la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues étincelantes, aussi difficiles, compliquées à entrer et à sortir que les anneaux d’une question romaine. Et Cob toute mince, avec une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tête décharnée de clown malade sous une crinière d’étoupes jaunes. Celle-là, ruinée, saisie, était allée tenter un dernier coup à Monte-Carlo et en revenait sans un sou, enragée d’amour pour un beau croupier qui n’avait pas voulu d’elle; Rosa, l’ayant recueillie, la nourrissait, s’en faisait gloire.

Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient d’un bonjour protecteur: «Comment va, petite?» Le fait est qu’avec sa robe à trois francs le mètre, sans un bijou que la broche rouge de Kuyper, elle avait l’air d’une recrue parmi ces épouvantables chevronnées de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la lumière reflétée du lac et du ciel, entrant mêlée d’odeurs printanières par les battants de la salle à manger, faisaient plus spectrales encore.

Il y avait aussi la vieille mère Pilar, «le chinge», comme elle s’appelait elle-même dans son charabia franco-espagnol, vraie macaque à peau déteinte et râpeuse, d’une malice féroce sur des traits grimaçants, coiffée en garçon, les cheveux gris au ras de l’oreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de maître-timonier.

— Et puis M. Bichito… dit Rosa, achevant de présenter ses convives et montrant à Gaussin un tampon d’ouate rose où le caméléon grelottait sur la nappe.

— Eh bien, et moi, on ne me présente pas? réclama sur un ton de jovialité forcée un grand garçon à moustaches grisonnantes, de tenue correcte, même un peu raide, dans son veston clair et son col montant.

— C’est vrai… Et Tatave? dirent les femmes en riant.

La maîtresse de maison lâcha son nom avec négligence.

Tatave, c’était de Potter, le savant musicien, l’auteur acclamé de Claudia, de Savonarole; et Jean, qui n’avait fait que l’entrevoir chez Déchelette, s’étonnait de trouver au grand artiste des allures si peu géniales, ce masque en bois dur et régulier, ces yeux déteints scellant une passion folle, incurable, qui depuis des années l’accrochait à cette gueuse, lui faisait quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison où il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de théâtre, et où on le traitait plus mal qu’un domestique. Il fallait voir l’air excédé de Rosa dès qu’il racontait quelque chose, de quel ton méprisant elle lui imposait silence; et renchérissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais d’ajouter d’un accent convaincu:

Foute-nous la paix, mon garçon.

Jean l’avait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bête, ce coup d’oeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le jeune homme déjà gêné par le ton de patronne de Rosa, plaisantant Fanny sur les soirées musicales de l’hôtel et la jobarderie de ces pauvres rastaquouères qui prenaient la gérante pour une femme du monde tombée dans le malheur. L’ancienne dame des chars, bouffie de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs à chaque oreille, semblait envier à son amie le renouveau de jeunesse et de beauté que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne se fâchait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin les pensionnaires, le Péruvien qui lui avouait, en roulant des yeux blancs, son désir de connaître une grande coucoute, et la cour silencieuse, à souffle de phoque, du Hollandais haletant derrière sa chaise: «Tevinez combien les pommes de terre à Batavia.»

Gaussin ne riait guère, lui; Pilar non plus, occupée à surveiller l’argenterie de sa fille, ou s’élançant d’un geste brusque, visant sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche qu’elle présentait en baragouinant des mots de tendresse «mange, mi alma; mange, mi corazon» à la hideuse petite bête échouée sur la nappe, flétrie, plissée, informe comme les doigts de la Desfous.

Quelquefois, toutes les mouches en déroute, elle en apercevait une contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la raflait triomphalement. ce manège souvent répété impatienta sa fille, décidément très nerveuse, ce matin-là:

— Ne te lève donc pas à toute minute, c’est fatigant.

Avec la même voix descendue de deux tons dans le charabia, la mère répondit:

— Vous dévorez, bos otros… pourquoi tu veux pas qu’il mange, loui?

— Sors de table, ou tiens-toi tranquille… tu nous embêtes…

La vieille se rebiffa, et toutes deux commencèrent à s’injurier en dévotes espagnoles, mêlant le démon et l’enfer à des invectives de trottoir:

«Hija del demonio.

Cuerno de satanas.

Puta!…

Mi madre!

Jean les regardait épouvanté, tandis que les autres convives, habitués à ces scènes de famille, continuaient de manger tranquillement. De Potter seul intervint par égard pour l’étranger:

— Ne vous disputez donc pas, voyons.

Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:

— De quoi te mêles-tu, toi?… en voilà des manières!… Est-ce que je ne suis pas libre de parler… Va donc voir un peu chez ta femme, si j’y suis!… J’en ai assez de tes yeux de merlan frit, et des trois cheveux qui te restent… Va les porter à ta dinde, il n’est que temps!…

De Potter souriait, un peu pâle:

— Et il faut vivre avec ça!… murmurait-il dans sa moustache.

— Ça vaut bien ça… hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la table… Et tu sais, la porte est ouverte… file… hop!

— Voyons, Rosa… supplièrent les pauvres yeux ternes.

Et la mère Pilar, se remettant à manger, dit avec un flegme si comique: «Foute-nous la paix, mon garçon…» que tout le monde éclata de rire, même Rosa, même de Potter qui embrassait sa maîtresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa grâce, attrapait une mouche et la donnait délicatement, par les ailes, à Bichito.

Et c’était de Potter, le compositeur glorieux, la fierté de l’École française! Comment cette femme le retenait-elle, par quel sortilège, vieillie de vices, grossière, avec cette mère qui doublait son infamie, la montrait telle qu’elle serait vingt ans plus tard, comme vue dans une boule étamée?…

On servit le café au bord du lac, sous une petite grotte en rocaille, revêtue à l’intérieur de soies claires que moirait le mouvement de l’eau voisine, un de ces délicieux nids à baisers inventés par les contes du dix-huitième siècle, avec une glace au plafond qui reflétait les attitudes des vieilles parques répandues sur le large divan dans une pâmoison digérante, et Rosa, les joues allumées sous le fard, s’étirant les bras à la renverse contre son musicien:

— Oh! mon Tatave… mon Tatave!…

Mais cette chaleur de tendresse s’évapora avec celle de la chartreuse, et l’idée d’une promenade en bateau étant venue à l’une de ces dames, elle envoya de Potter préparer le canot.

— Le canot, tu entends, pas la norvégienne.

— Si je disais à Désiré.

— Désiré déjeune….

— C’est que le canot est plein d’eau; il faut écoper, c’est tout un travail…

— Jean ira avec vous, de Potter… dit Fanny qui voyait venir encore une scène.

Assis en face l’un de l’autre, les jambes écartées, chacun sur un banc du bateau, ils l’égouttaient activement, sans se parler, sans se regarder, comme hypnotisés par le rythme de l’eau jaillie des deux écopes. Autour d’eux l’ombre d’un grand catalpa tombait en fraîcheur odorante et se découpait sur le lac resplendissant de lumière.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes avec Fanny?… demanda tout à coup le musicien s’arrêtant dans sa besogne.

— Deux ans… répondit Gaussin un peu surpris.

— Seulement deux ans!… Alors ce que vous voyez aujourd’hui pourra peut-être vous servir. Moi, voilà vingt ans que je vis avec Rosa, vingt ans que revenant d’Italie après mes trois années de Prix de Rome, je suis entré à l’Hippodrome, un soir, et que je l’ai vue debout dans son petit char au tournant de la piste, m’arrivant dessus, le fouet en l’air, avec son casque à huit fers de lance, et sa cotte d’écailles d’or, lui serrant la taille jusqu’à mi-cuisse. Ah! si l’on m’avait dit…

Et se remettant à vider le bateau, il racontait comment chez lui on n’avait fait que rire d’abord de cette liaison; puis, la chose devenant sérieuse, de combien d’efforts, de prières, de sacrifices, ses parents auraient payé une rupture. Deux ou trois fois la fille était partie à force d’argent, mais lui la rejoignait toujours. «Essayons du voyage…» avait dit la mère. Il voyagea, revint et la reprit. Alors il s’était laissé marier; jolie fille, riche dot, la promesse de l’Institut dans la corbeille de noce… Et trois mois après il lâchait le nouveau ménage pour l’ancien…

— Ah! jeune homme, jeune homme…

Il débitait sa vie d’une voix sèche, sans qu’un muscle animât son masque, raide comme le col empesé qui le tenait si droit. Et des barques passaient chargées d’étudiants et de filles, débordantes de chansons, de rires de jeunesse et d’ivresse; combien parmi ces inconscients auraient dû s’arrêter, prendre leur part de l’effroyable leçon!…

Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si c’était un mot donné de travailler à leur rupture, les vieilles élégantes prêchaient la raison à Fanny Legrand…

— Joli, son petit, mais pas le sou… à quoi ça la mènerait- il?…

— Enfin, puisque je l’aime!…

Et Rosa levant les épaules:

— Laissez-la donc… elle va encore rater son Hollandais, comme je l’ai vue rater toutes ses belles affaires… Après son histoire avec Flamant, elle avait pourtant essayé de devenir pratique, mais la voilà plus folle que jamais…

Ay! vellaca… grogna maman Pilar.

L’Anglaise à tête de clown intervint avec l’horrible accent qui, si longtemps, avait fait son succès:

— C’était très bien d’aimer l’amour, petite… c’était très bonne, l’amour, vous savez… mais vous devez aimer l’argent aussi… moi maintenant, si j’étais riche toujours, est-ce que mon croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?…

Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix à l’aigu:

— Oh! c’était pourtant terrible, cette chose… Avoir été célèbre au monde, universelle, connue comme un monument, comme un boulevard… si connue que vous n’avez pas un misérable cocher, quand vous disez «Wilkie Cob!» tout de suite il savait où c’était… Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des rois, si je crachais, ils disaient c’était joli, le crachement!… Et voilà maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le payer pour une nuit.

Et se montant à cette idée qu’on avait pu la trouver laide, elle ouvrit sa robe brusquement:

— La figure, yes, je sacrifiais; mais ça, le gorge, les épaules… Est-ce blanc? Est-ce dur?…

Elle étalait avec impudeur sa chair de sorcière, restée miraculeusement jeune après trente ans de fournaise, et que la tête surmontait, flétrie et macabre depuis la ligne du cou.

«Mesdames le bateau est prêt!…» cria de Potter; et l’Anglaise, agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans un navrement comique:

pouvais pourtant pas aller toute nioue sur les places!…

Dans ce décor de Lancret, où la blancheur coquette des villas éclatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces pelouses encadrant le petit lac tout écaillé de soleil, quel embarquement que celui de toute cette vieille Cythère éclopée; l’aveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique, laissant dans le sillon de l’eau le parfum musqué de leur maquillage!

Jean tenait les rames, le dos courbé, honteux et désolé qu’on pût le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette sinistre barque allégorique. Heureusement qu’il avait en face de lui, pour rafraîchir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise à l’arrière, près de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par comparaison.

«Chante-nous quelque chose, petite…» demanda la Desfous que le printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny commençait la barcarolle de Claudia que le musicien, remué par ce rappel de son premier grand succès, suivait en imitant à bouche fermée le dessin de l’orchestre, cette ondulation qui fait courir sur la mélodie comme une lumière d’eau dansante. À cette heure, dans ce décor, c’était délicieux. D’une terrasse voisine on cria bravo; et le Provençal, ramenant en mesure les avirons, avait soif de cette musique divine aux lèvres de sa maîtresse, une tentation de mettre sa bouche à même la source, et de boire dans le soleil, la tête renversée, toujours.

Tout à coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilène dont le mariage de voix l’irritait:

— Hé là-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler dans la figure… Si vous croyez qu’elle nous amuse votre romance d’enterre-morts… En voilà assez… d’abord il est tard, il faut que Fanny rentre à la boîte…

Et d’un geste furibond montrant le plus prochain débarcadère:

— Aborde là… dit-elle à son amant, ils seront plus près de la gare…

C’était brutal comme congé; mais l’ancienne dame des chars avait habitué son monde à ces façons de faire, et personne n’osa protester. Le couple jeté au rivage avec quelques mots de froide politesse au jeune homme, des ordres à Fanny d’une voix sifflante, la barque s’éloigna chargée de cris, d’un train de dispute que termina un insultant éclat de rire apporté aux deux amants par la sonorité de l’eau.

— Tu entends, tu entends, disait Fanny blême de rage, c’est de nous qu’elle se moque…

Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant à cette dernière injure, elle les énumérait en regagnant la gare, avouait même des choses qu’elle avait toujours cachées. Rosa ne cherchait qu’à l’éloigner de lui, qu’à faciliter des occasions de le tromper.

— Tout ce qu’elle m’a dit pour me faire prendre ce Hollandais… Encore tout à l’heure elles s’y sont mises toutes… Je t’aime trop, tu comprends, ça la gêne pour ses vices, car elle les a tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et c’est parce que je ne veux plus…

Elle s’arrêta, le vit très pâle, les lèvres tremblantes, comme le soir où il remuait le fumier aux lettres.

— Oh! ne crains rien, dit-elle… ton amour m’a guérie de toutes ces horreurs… Elle et son caméléon qui empeste, ils me dégoûtent tous les deux.

— Je ne veux plus que tu restes là, fit l’amant affolé de jalousies malsaines… Il y a trop de saletés dans le pain que tu gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.

Elle l’attendait, ce cri, l’appelait depuis longtemps. Cependant elle résista, objectant qu’en ménage, avec les trois cents francs du ministère, la vie serait bien difficile, qu’il faudrait peut- être se séparer encore… «Et j’ai tant souffert en quittant notre pauvre maison!…»

Des bancs s’espaçaient sous les acacias qui bordent la route avec les fils du télégraphe chargés d’hirondelles; pour mieux causer, ils s’assirent, très émus tous deux et les bras noués:

— Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
Hettéma qui n’en ont que deux cent cinquante?…

— Ils vivent à la campagne, à Chaville toute l’année.

— Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas à Paris.

— Vrai?… tu veux bien?… ah! m’ami, m’ami!…

Du monde passait sur la route, une galopade d’ânes emportant un lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas s’embrasser, et restaient immobiles, serrés l’un à l’autre, rêvant d’un bonheur rajeuni dans des soirs d’été qui auraient cette douceur champêtre, ce calme tiède qu’égayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles d’orgue d’une fête de banlieue.

VIII

Ils s’installèrent à Chaville, entre le haut et le bas pays, le long de cette vieille route forestière qu’on appelle le Pavé des Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, à la porte du bois: trois pièces guère plus grandes que celles de Paris, toujours leur mobilier de petit ménage, le fauteuil canné, l’armoire peinte, et pour orner l’affreux papier vert de leur chambre, rien que le portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son cadre cassé pendant le déménagement et se pâlissait dans les combles.

On n’en parlait plus guère, de ce pauvre Castelet, depuis que l’oncle et la nièce avaient interrompu leur correspondance. «Un joli lâcheur…» disait-elle, se rappelant la facilité du Fénat à protéger la première rupture. Les petites, seules, entretenaient leur frère de nouvelles, mais Divonne n’écrivait plus. Peut-être gardait-elle encore rancune à son neveu; ou devinait-elle que la mauvaise femme était revenue pour décacheter et commenter ses pauvres lettres maternelles à gros caractères paysans.

Par moments, ils auraient pu se croire encore rue d’Amsterdam, quand ils se réveillaient avec la romance des Hettéma redevenus leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient continuellement de l’autre côté du chemin, visibles à travers les branches d’un grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la gare de l’Ouest, de ses fenêtres sans rideaux montrant des silhouettes penchées de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la rue en pente ils savouraient l’espace silencieux et vert au-delà de leur petit verger entouré d’autres jardins, de maisonnettes dans des bouquets d’arbres, dégringolant jusqu’au bas de la côte.

Le matin, avant de partir, Jean déjeunait dans leur petite salle à manger, la croisée ouverte sur cette large route pavée, mangée d’herbe, bordée de haies d’épine blanche aux parfums amers. C’est par là qu’il allait à la gare en dix minutes, longeant le parc bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur s’apaisait à mesure que l’ombre sortait des taillis sur la mousse du chemin vert empourpré de couchant, et que les appels des coucous à tous les coins du bois traversaient de trilles de rossignols dans les lierres.

Mais voici que la première installation faite et la surprise passée de cet apaisement des choses autour de lui, l’amant se reprenait à ses tourments de jalousie stérile et explorante. La brouille de sa maîtresse avec Rosa, le départ de l’hôtel avaient amené entre les deux femmes une explication à double entente monstrueuse, ravivant ses soupçons, ses plus troublantes inquiétudes; et lorsqu’il s’en allait, qu’il apercevait du wagon leur maison basse, en rez-de-chaussée surmonté d’une lucarne ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: «qui sait?» et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.

Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journée, de ses moindres actes, de ses préoccupations, le plus souvent indifférentes, qu’il surprenait d’un «à quoi penses-tu?… tout de suite…», craignant toujours qu’elle regrettât quelque chose ou quelqu’un de cet horrible passé, confessé par elle chaque fois avec la même indéconcertable franchise.

Au moins lorsqu’ils ne se voyaient que le dimanche, avides l’un de l’autre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales, outrageantes et minutieuses. Mais rapprochés, avec la continuité de la vie à deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses, dans leurs plus intimes étreintes, agités de la sourde colère, du douloureux sentiment de l’irréparable; lui, s’épuisant à vouloir procurer à cette blasée d’amour une commotion qu’elle ignorât encore, elle prête au martyre pour donner une joie, qui n’eût pas été à dix autres, n’y parvenant pas et pleurant de rage impuissante.

Puis une détente se fit en eux; peut-être la satiété. des sens dans le tiède enveloppement de la nature, ou plus simplement le voisinage des Hettéma. C’est que, de tous les ménages campés sur la banlieue parisienne, pas un peut-être ne goûta jamais comme celui-là les libertés campagnardes, la joie de s’en aller vêtus de loques, coiffés de chapeaux d’écorce, madame sans corset, monsieur dans des espadrilles; de porter en sortant de table des croûtes aux canards, des épluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser, greffer, arroser.

Oh! l’arrosage…

Les Hettéma s’y mettaient sitôt que le mari rentré échangeait son costume de bureau contre une veste de Robinson; après dîner, ils s’y reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le noir du petit jardin d’où montait une buée fraîche de terre mouillée, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des grands arrosoirs, et d’énormes souffles errant à toutes les plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front des travailleurs dans leurs pommes d’arrosage, puis de temps en temps un cri de triomphe:

— J’en ai mis trente-deux aux pois gourmands!…

— Et moi quatorze aux balsamines!…

Des gens qui ne se contentaient pas d’être heureux, mais se regardaient l’être, dégustaient leur bonheur à vous en faire venir l’eau à la bouche; l’homme surtout, par la façon irrésistible dont il racontait les joies de l’hivernage à deux:

— Ce n’est rien maintenant, mais vous verrez en décembre!… On rentre crotté, mouillé, avec tous les embêtements de Paris sur le dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous, quand on s’est fourré une platée de choux et de saucisses, un quartier de gruyère tenu au frais sous le linge, quand on a versé là-dessus un litre de ginglard qui n’a pas passé par Bercy, libre de baptême et d’entrée, ce que c’est bon de tirer son fauteuil au coin du feu, d’allumer une pipe, en buvant son café arrosé d’un caramel à l’eau-de-vie, et de piquer un chien en face l’un de l’autre, pendant que le verglas dégouline sur les vitres… Oh! un tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la digestion… Après on dessine un moment, la femme dessert, fait son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est couchée, la place chaude, on tombe dans le tas, et ça vous fait par tout le corps une chaleur comme si l’on entrait tout entier dans la paille de ses sabots…

Il en devenait presque éloquent de matérialité, ce géant velu, à lourde mâchoire, si timide à l’ordinaire qu’il ne pouvait pas dire deux mots sans rougir et sans bégayer.

Cette timidité folle, d’un contraste comique avec cette barbe noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la tranquillité de sa vie. À vingt-cinq ans, débordant de vigueur et de santé, Hettéma ignorait l’amour et la femme, quand un jour, à Nevers, après un repas de corps, des camarades l’entraînèrent à moitié gris dans une maison de filles et l’obligèrent à faire son choix. Il sortit de là bouleversé, revint, choisit la même, toujours, paya ses dettes, l’emmena, et s’effrayant à l’idée qu’on pourrait la lui prendre, qu’il faudrait recommencer une nouvelle conquête, il finit par l’épouser.

— Un ménage légitime, mon cher… disait Fanny dans un rire de triomphe à Jean qui l’écoutait terrifié… Et, de tous ceux que j’ai connus, c’est encore le plus propre, le plus honnête.

Elle l’affirmait dans la sincérité de son ignorance, les ménages légitimes où elle avait pu pénétrer ne méritant sans doute pas d’autre jugement; et toutes ses notions de la vie étaient aussi fausses et sincères que celle-là.

D’un calmant voisinage ces Hettéma, l’humeur toujours égale, capables même de services pas trop dérangeants, ayant surtout l’horreur des scènes, des querelles où il faut prendre parti, et en général de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La femme essayait d’initier Fanny à l’élevage des poules et des lapins, aux joies salubres de l’arrosage, mais inutilement.

La maîtresse de Gaussin, faubourienne passée par les ateliers, n’aimait la campagne qu’en échappées, en parties, comme un endroit où l’on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle détestait l’effort, le travail; et ses six mois de gérance ayant épuisé pour longtemps ses facultés actives, elle s’amollissait dans une torpeur vague, une griserie de bien-être et de plein air qui lui ôtait presque la force de s’habiller, de se coiffer, ou même d’ouvrir son piano.

Le soin de leur intérieur laissé tout entier à une ménagère du pays, quand, le soir venu, elle résumait sa journée pour la raconter à Jean, elle ne trouvait rien qu’une visite à Olympe, des potins par-dessus la clôture, et des cigarettes, des tas de cigarettes dont les débris salissaient le marbre devant la cheminée. Déjà six heures!… À peine le temps de passer une robe, de piquer une fleur à son corsage pour aller au-devant de lui par le chemin vert…

Mais avec les brouillards, les pluies d’automne, la nuit qui tombait de bonne heure, elle eut plus d’un prétexte pour ne pas sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces gandouras de laine blanche à grands plis qu’elle mettait le matin, les cheveux relevés comme quand il était parti. Il la trouvait charmante ainsi, la nuque restée jeune, sa chair tentante et soignée qu’il sentait toute prête, sans entraves. Pourtant cet aveulissement le choquait, l’effrayait comme un danger.

Lui-même, après un grand effort de travail pour augmenter un peu leurs ressources sans recourir à Castelet, des veillées passées sur des plans, des reproductions de pièces d’artillerie, de caissons, de fusils nouveau modèle qu’il dessinait au compte d’Hettéma, se sentit envahi tout à coup par cette influence dissolvante de la campagne et de la solitude à laquelle se laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa première enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le germe engourdissant.

Et la matérialité de leurs gros voisins aidant, se communiquant à eux dans de perpétuelles allées et venues d’une maison à l’autre, avec un peu de leur abaissement moral et de leur appétit monstrueux, Gaussin et sa maîtresse en vinrent eux aussi à discuter gravement la question des repas et l’heure du coucher. Césaire ayant envoyé une pièce de son vin de grenouille, ils passèrent tout un dimanche à le mettre en bouteilles, la porte de leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de l’année, un ciel bleu où couraient des nuées roses, d’un rose de bruyère des bois. L’heure n’était pas loin des sabots remplis de paille chaude, ni du petit somme à deux, de chaque côté d’un feu de souches. Heureusement il leur arriva une distraction.

Il la trouva un soir très émue. Olympe venait de lui raconter l’histoire d’un pauvre petit enfant, élevé au Morvan par une grand-mère. Le père et la mère à Paris, marchands de bois, n’écrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mère morte subitement, des mariniers avaient ramené le mioche par le canal de l’Yonne pour le remettre à ses parents; mais, plus personne. Le chantier fermé, la mère partie avec un amant, le père ivrogne, failli, disparu… Ils vont bien les ménages légitimes!… Et voilà le pauvre petit, six ans, un amour, sans pain ni vêtements, à la rue.