Dans un cas pareil, ordonne l'oubli;
Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode,
Tu vas m'oublier, n'est-ce pas, Mimi?
Sans compter les nuits, passé d'heureux jours.
Ils n'ont pas duré longtemps; mais qu'y faire?
Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.
XXI
ROMÉO ET JULIETTE
Mis comme une gravure de son journal l'Écharpe d'Iris, ganté, verni, rasé, frisé, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle à l'œil, épanoui, rajeuni, tout à fait joli: tel on eût pu voir, un soir du mois de novembre, notre ami le poëte Rodolphe, qui, arrêté sur le boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui.
Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme était donc tout à coup survenu dans sa vie privée?
—À cette même heure où le poëte, transformé, tortillait sa moustache, mâchait entre ses dents un énorme régalia, et charmait le regard des belles, un sien ami passait aussi sur le même boulevard. C'était le philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aperçut venir et le reconnut bien vite; et de ceux qui l'auraient vu une seule fois, qui donc aurait pu ne pas le reconnaître? Colline était chargé, comme toujours, d'une douzaine de bouquins. Vêtu de cet immortel paletot noisette dont la solidité fait croire qu'il a été construit par les romains, et coiffé de ce fameux chapeau à grands rebords, dôme en castor sous lequel s'agitait l'essaim des rêves hyperphysiques, et qui a été surnommé l'armet de Mambrin de la philosophie moderne, Gustave Colline marchait à pas lents, et ruminait tout bas la préface d'un ouvrage qui était depuis trois mois sous presse... dans son imagination.
Comme il s'avançait vers l'endroit où Rodolphe était arrêté, Colline crut un instant le reconnaître; mais la suprême élégance étalée par le poëte jeta le philosophe dans le doute et l'incertitude.
—Rodolphe ganté, avec une canne, chimère! Utopie! Quelle aberration! Rodolphe frisé! Lui qui a moins de cheveux que l'Occasion. Où donc avais-je la tête? D'ailleurs, à l'heure qu'il est, mon malheureux ami est en train de se lamenter, et compose des vers mélancoliques sur le départ de la jeune Mademoiselle Mimi, qui l'a planté là, ai-je ouï dire. Ma foi, je la regrette, moi, cette jeunesse; elle apportait une grande distinction dans la manière de préparer le café, qui est le breuvage des esprits sérieux. Mais j'aime à croire que Rodolphe se consolera, et qu'il prendra bientôt une nouvelle cafetière.
Et Colline était si enchanté de son déplorable jeu de mots, qu'il se serait volontiers crié bis... si la voix grave de la philosophie ne s'était intérieurement réveillée en lui, et n'avait mis un énergique holà à cette débauche d'esprit.
Cependant, comme il était arrêté près de Rodolphe, Colline fut bien forcé de se rendre à l'évidence; c'était bien Rodolphe, frisé, ganté, avec une canne; c'était impossible, mais c'était vrai.
—Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi, j'en suis sûr.
—Et moi aussi, répondit Rodolphe.
Et Colline se mit à considérer son ami, en donnant à son visage l'expression employée par M. Lebrun, peintre du roi, pour exprimer la surprise. Mais tout à coup il aperçut deux objets bizarres dont Rodolphe était chargé: 1º une échelle de corde; 2º une cage dans laquelle voltigeait un oiseau quelconque. À cette vue, la physionomie de Gustave Colline exprima un sentiment que M. Lebrun, peintre du roi, a oublié dans son tableau des passions.
—Allons, dit Rodolphe à son ami, je vois distinctement la curiosité de ton esprit qui se met à la fenêtre de tes yeux; je vais te satisfaire; seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui gèlerait tes interrogations et mes réponses.
Et tous deux entrèrent dans un café.
Les yeux de Colline ne quittaient point l'échelle de corde, non plus que la cage où le petit oiseau, réchauffé par l'atmosphère du café, se mit à chanter dans une langue inconnue à Colline, qui était cependant polyglotte.
—Enfin, dit le philosophe en montrant l'échelle, qu'est-ce que c'est que ça?
—C'est un trait d'union entre ma bonne amie et moi, répondit Rodolphe avec un accent de mandoline.
—Et ça? dit Colline en indiquant l'oiseau.
—Ça, fit le poëte, dont la voix devenait douce comme le chant de la brise, c'est une horloge.
—Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement.
—Soit. As-tu lu Shakspeare?
—Si je l'ai lu! To be or not be. C'était un grand philosophe... Oui, je l'ai lu.
—Te souviens-tu de Roméo et Juliette?
—Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit à réciter:
Dont les chants ont frappé ton oreille inquiète,
Non, c'est le rossignol...
Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais après?
—Comment! dit Rodolphe en montrant l'échelle et l'oiseau, tu ne comprends pas? Voilà le poëme: je suis amoureux, mon cher, amoureux d'une femme qui s'appelle Juliette.
—Eh bien, après? continua Colline impatienté.
—Voilà: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai conçu un plan, c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne m'appelle plus Rodolphe, je me nomme Roméo Montaigu, et tu m'obligeras de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une épée.
—Pour tuer Tybald? dit Colline.
—Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette échelle que tu vois doit me servir pour entrer chez ma maîtresse, qui se trouve précisément posséder un balcon.
—Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstiné Colline.
—Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le rôle du rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment précis où, prêt à quitter ses bras adorés, ma maîtresse m'embrassera par le cou et me dira de sa voix douce, absolument comme dans la scène du balcon: Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette... c'est-à-dire non, il n'est pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas, nous sommes si bien ici. Afin de compléter l'imitation, je tâcherai de me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aimée; et j'espère que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe?
—C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi le mystère de cette superbe enveloppe qui te rend méconnaissable... Tu es donc devenu riche?
Rodolphe ne répondit pas, mais il fit signe à un garçon de café et lui jeta négligemment un louis en disant:
—Payez-vous!
Puis il frappa sur son gousset, qui se mit à chanter.
—Tu as donc un clocher dans tes poches, que ça sonne tant que ça?
—Quelques louis seulement.
—Des louis en or? dit Colline d'une voix étranglée par l'étonnement; montre un peu comment c'est fait. Sur quoi les deux amis se séparent, Colline pour aller raconter les mœurs opulentes et les nouvelles amours de Rodolphe; celui-ci pour rentrer chez lui.
Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagné de son ami Marcel, le poëte, quand il eut rompu avec sa maîtresse, éprouva le besoin de changer d'air et de milieu, et quitta le noir hôtel garni, dont le propriétaire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous deux, comme nous l'avons déjà dit, allèrent chercher gîte ailleurs, et arrêtèrent deux chambres dans la même maison et sur le même carré. La chambre choisie par Rodolphe était incomparablement plus confortable qu'aucune de celles qu'il eût habitées jusque-là. On y remarquait des meubles presque sérieux; surtout un canapé en étoffe rouge devant imiter le velours, laquelle étoffe n'observait aucunement le proverbe: «Fais ce que dois.»
Il y avait aussi, sur la cheminée, deux vases en porcelaine avec des fleurs, au milieu une pendule en albâtre avec des agréments affreux. Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propriétaire était venu pour monter la pendule arrêtée, le poëte le pria de n'en rien faire.
—Je consens à laisser la pendule sur la cheminée, dit-il, mais seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure, qu'elle s'y tienne! Le jour où elle marquera minuit cinq minutes, je déménage... Une pendule! disait Rodolphe, qui n'avait jamais pu se soumettre à l'impérieuse tyrannie du cadran, mais c'est un ennemi intime qui vous compte implacablement votre existence heure par heure, minute par minute, et vous dit à chaque instant: voici une partie de ta vie qui s'en va. Ah! Je ne pourrais pas dormir tranquille dans une chambre où se trouverait un de ces instruments de torture, dans le voisinage desquels la nonchalance et la rêverie sont impossibles... Une pendule dont les aiguilles s'allongent jusqu'à votre lit et viennent vous piquer le matin quand vous êtes encore plongé dans les molles douceurs du premier réveil... Une pendule dont la voix vous crie: ding, ding, ding! C'est l'heure des affaires, quitte ton rêve charmant, échappe aux caresses de tes visions (et quelquefois à celles des réalités). Mets ton chapeau, tes bottes, il fait froid, il pleut, va-t'en à tes affaires, c'est l'heure, ding, ding... C'est déjà bien assez d'avoir l'almanach... Que ma pendule reste donc paralysée, sinon...
Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se sentait agité par cette secrète inquiétude qu'on éprouve presque toujours en entrant dans un nouveau logement.
—Je l'ai remarqué, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une influence mystérieuse sur nos pensées, et par conséquent sur nos actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si jamais la gaieté chante ici, c'est qu'on l'amènera du dehors; et encore elle n'y restera pas longtemps, car les éclats de rire mourraient sans échos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. Hélas! quelle sera ma vie entre ces quatre murs?
Cependant, peu de jours après, cette chambre si triste était pleine de clartés et résonnait de joyeuses clameurs; on y pendait la crémaillère, et de nombreux flacons expliquaient l'humeur gaie des convives. Rodolphe lui-même s'était laissé gagner par la bonne humeur contagieuse de ses convives. Isolé dans un coin avec une jeune femme venue là par hasard et dont il s'était emparé, le poëte madrigalisait avec elle de la parole et des mains. Vers la fin de la fête, il avait obtenu un rendez-vous pour le lendemain.
—Allons, se dit-il lorsqu'il fut seul, la soirée n'a pas été trop mauvaise, et ce n'est pas mal inaugurer mon séjour ici.
Le lendemain, à l'heure convenue, arriva Mademoiselle Juliette. La soirée se passa seulement en explications. Juliette avait appris la récente rupture de Rodolphe avec cette fille aux yeux bleus qu'il avait tant aimée; elle savait qu'après l'avoir quittée déjà une fois, Rodolphe l'avait reprise, et elle craignait d'être la victime d'un nouveau revenez-y de l'amour.
—C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle avec un joli geste de mutinerie, je n'ai point du tout envie de jouer un rôle ridicule. Je vous préviens que je suis très-méchante; une fois maîtresse ici, et elle souligna par un regard l'intention qu'elle donnait au mot, j'y reste et ne cède point ma place.
Rodolphe appela toute son éloquence à la rescousse pour la convaincre que ses craintes n'étaient point fondées, et la jeune femme ayant de son côté bon désir d'être convaincue, ils finirent par s'entendre. Seulement, ils ne s'entendirent plus quand sonna minuit; car Rodolphe voulait que Juliette restât, et celle-ci prétendit s'en aller.
—Non, lui dit-elle comme il insistait. Pourquoi tant se presser? Nous arriverons bien toujours où nous devons arriver, à moins que vous ne vous arrêtiez en route; je reviendrai demain.
Et elle revint ainsi tous les soirs pendant une semaine, pour s'en retourner de même quand sonnait minuit.
Ces lenteurs n'ennuyaient point trop Rodolphe. En amour ou même en caprice, il était de cette école de voyageurs qui n'ont jamais grand'hâte d'arriver, et qui, à la route droite menant au but directement, préfèrent les sentiers perdus qui allongent le voyage et le rendent pittoresque. Cette petite préface sentimentale eut pour résultat d'entraîner d'abord Rodolphe plus loin qu'il ne voulait aller. Et c'était sans doute pour l'amener à ce point où le caprice, mûri par la résistance qu'on lui oppose, commence à ressembler à de l'amour, que Mademoiselle Juliette avait employé ce stratagème.
—À chaque nouvelle visite qu'elle faisait à Rodolphe, Juliette remarquait un ton de sincérité plus prononcé dans ce qu'il lui disait. Il éprouvait, lorsqu'elle était un peu en retard, de ces impatiences symptomatiques qui enchantaient la jeune fille; et il lui écrivait même des lettres dont le langage avait de quoi lui faire espérer qu'elle deviendrait prochainement sa maîtresse légitime.
Comme Marcel, qui était son confident, avait une fois surpris une des épîtres de Rodolphe, il lui dit en riant:
—Est-ce du style, ou bien penses-tu réellement ce que tu dis là?
—Vraiment oui, je le pense, répondit Rodolphe, et j'en suis bien un peu étonné; mais cela est ainsi. J'étais, il y a huit jours, dans une situation d'esprit très-triste. Cette solitude et ce silence, qui avaient succédé si brutalement aux tempêtes de mon ancien ménage, m'épouvantaient horriblement; mais Juliette est arrivée presque subitement. J'ai entendu résonner à mon oreille les fanfares d'une gaieté de vingt ans. J'ai eu devant moi un frais visage, des yeux pleins de sourire, une bouche pleine de baisers, et je me suis tout doucement laissé entraîner à suivre cette pente du caprice qui m'aura peut-être amené à l'amour. J'aime à aimer.
Cependant Rodolphe ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne tenait plus guère qu'à lui d'amener une conclusion à ce petit roman; et c'est alors qu'il avait imaginé de copier dans Shakspeare la mise en scène des amours de Roméo et Juliette. Sa future maîtresse avait trouvé l'idée amusante et consentit à se mettre de moitié dans la plaisanterie.
C'était le soir même où ce rendez-vous était fixé que Rodolphe rencontra le philosophe Colline, comme il venait d'acheter cette échelle de soie en corde qui devait lui servir à escalader le balcon de Juliette. Le marchand d'oiseaux auquel il s'était adressé n'ayant point de rossignol, Rodolphe y substitua un pigeon, qui, lui assura-t-on, chantait tous les matins, au lever de l'aube.
Rentré chez lui, le poëte fit cette réflexion qu'une ascension sur une échelle de corde n'était point chose facile, et qu'il était bon de faire une petite répétition de la scène du balcon, s'il ne voulait pas, outre les chances d'une chute, courir le risque de se montrer ridicule et maladroit aux yeux de celle qui allait l'attendre. Ayant attaché son échelle à deux clous, solidement enfoncés dans le plafond, Rodolphe employa les deux heures qui lui restaient à faire de la gymnastique; et, après un nombre infini de tentatives, il parvint tant bien que mal à pouvoir franchir une dizaine d'échelons.
—Allons, c'est bien, se dit-il, je suis maintenant sûr de mon affaire, et d'ailleurs, si je restais en chemin l'amour me donnerait des ailes.
Et, chargé de son échelle et de sa cage à pigeon, il se rendit chez Juliette qui habitait dans son voisinage. Sa chambre était située au fond d'un petit jardin et possédait bien, en effet, une espèce de balcon. Mais cette chambre était au rez-de-chaussée, et ce balcon pouvait s'enjamber le plus facilement du monde.
Aussi Rodolphe fut-il tout atterré lorsqu'il s'aperçut de cette disposition locale qui mettait à néant son poétique projet d'escalade.
—C'est égal, dit-il à Juliette, nous pourrons toujours exécuter l'épisode du balcon. Voilà un oiseau qui nous éveillera demain par sa voix mélodieuse, et nous avertira du moment précis où nous devrons nous séparer l'un de l'autre avec désespoir. Et Rodolphe accrocha la cage dans un angle de la chambre.
Le lendemain, à cinq heures du matin, le pigeon fut parfaitement exact, et remplit la chambre d'un roucoulement prolongé qui aurait réveillé les deux amants s'ils avaient dormi.
—Eh bien, dit Juliette, voilà le moment d'aller sur le balcon et de nous faire des adieux désespérés; qu'en penses-tu?
—Le pigeon avance, dit Rodolphe; nous sommes en novembre, le soleil ne se lève qu'à midi.
—C'est égal, dit Juliette, je me lève, moi.
—Tiens! Pourquoi faire?
—J'ai l'estomac creux, et je ne te cacherai pas que je mangerais bien un peu.
—C'est extraordinaire l'accord qui règne dans nos sympathies, j'ai également une faim atroce, dit Rodolphe en se levant aussi et en s'habillant en toute hâte.
Juliette avait déjà allumé du feu, et cherchait dans son buffet si elle ne trouverait rien; Rodolphe l'aidait dans ses recherches.
—Tiens, dit-il, des oignons!
—Et du lard, dit Juliette.
—Et du beurre.
—Et du pain.
—Hélas! C'était tout!
Pendant ces recherches, le pigeon optimiste et insoucieux chantait sur son perchoir.
Roméo regarda Juliette, Juliette regarda Roméo; tous deux regardèrent le pigeon.
Ils ne s'en dirent pas davantage. Le sort du pigeon-pendule était fixé; il en aurait appelé en cassation que c'eût été peines perdues, la faim est une si cruelle conseillère.
Rodolphe avait allumé du charbon, et faisait revenir du lard dans le beurre frémissant; il avait l'air grave et solennel.
Juliette épluchait des oignons dans une attitude mélancolique.
Le pigeon chantait toujours, c'était sa Romance du saule.
À ces lamentations se joignit la chanson du beurre dans la casserole.
Cinq minutes après, le beurre chantait encore; mais, pareil aux templiers, le pigeon ne chantait plus.
Roméo et Juliette avaient accommodé leur pendule à la crapaudine.
—Il avait une jolie voix, disait Juliette et se mettant à table.
—Il était bien tendre, fit Roméo en découpant son réveille-matin parfaitement rissolé.
Et les deux amants se regardèrent et se surprirent ayant chacun une larme dans les yeux.
...Hypocrites, c'étaient les oignons qui les faisaient pleurer!
XXII
ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI
I
Pendant les premiers jours de sa rupture définitive avec Mademoiselle Mimi, qui l'avait quitté, comme on se rappelle, pour monter dans les carrosses du vicomte Paul, le poëte Rodolphe avait cherché à s'étourdir en prenant une autre maîtresse.
Celle-là même qui était blonde, et pour laquelle nous l'avons vu s'habiller en Roméo dans un jour de folie et de paradoxe. Mais cette liaison, qui n'était chez lui qu'une affaire de dépit, et chez l'autre qu'une affaire de caprice, ne pouvait pas avoir une longue durée. Cette jeune fille n'était, après tout, qu'une folle personne, vocalisant dans la perfection le solfége de la rouerie; spirituelle assez pour remarquer l'esprit des autres et s'en servir à l'occasion, et n'ayant de cœur que pour y avoir mal, quand elle avait trop mangé. Avec tout cela, un amour-propre effréné et une coquetterie féroce qui l'eût poussé à préférer une jambe cassée à son amant plutôt qu'un volant de moins à sa robe ou un ruban fané à son chapeau. Beauté contestable, créature ordinaire, dotée nativement de tous les mauvais instincts, et cependant séductrice par certains côtés et à certaines heures. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que Rodolphe l'avait prise uniquement pour l'aider à lui faire oublier l'absente, qu'elle lui faisait regretter au contraire, car jamais son ancienne amie n'avait été si bruyante et si vivante dans son cœur.
Un jour, Juliette, la nouvelle maîtresse de Rodolphe, causait de son amant le poëte avec un élève en médecine qui lui faisait la cour; l'étudiant lui répondit:
—Ma chère enfant, ce garçon-là se sert de vous comme on se sert du nitrate pour cautériser les plaies, il veut se cautériser le cœur; aussi vous avez bien tort de vous faire du mauvais sang et de lui être fidèle.
—Ah! ah! s'écria la jeune fille en éclatant de rire, est-ce que vous croyez bonnement que je me gêne? Et le soir même elle donna à l'étudiant la preuve du contraire.
Grâce à l'indiscrétion d'un de ces amis officieux qui ne sauraient garder inédite la nouvelle susceptible de vous causer un chagrin, Rodolphe eut vent de l'affaire et s'en fit un prétexte pour rompre avec sa maîtresse par intérim.
Il s'enferma alors dans une solitude absolue, où toutes les chauves-souris de l'ennui ne tardèrent pas à venir faire leur nid, et il appela le travail à son secours, mais ce fut en vain. Chaque soir, après avoir sué autant de gouttes d'eau qu'il avait usé de gouttes d'encre, il écrivait une vingtaine de lignes dans lesquelles une vieille idée plus fatiguée que le juif errant, et mal vêtue de haillons empruntés aux friperies littéraires, dansait lourdement sur la corde roide du paradoxe. En relisant ces lignes, Rodolphe demeurait consterné comme un homme qui voit pousser des orties dans la plate-bande où il a cru semer des roses. Il déchirait alors la page où il venait d'égrener ces chapelets de niaiseries, et la foulait aux pieds avec rage.
—Allons, disait-il en se frappant la poitrine à l'endroit du cœur, la corde est cassée, résignons-nous. Et comme depuis longtemps une semblable déception succédait à toutes ses tentatives de travail, il fut pris d'une de ces langueurs découragées qui font trébucher les orgueils les plus robustes et abrutissent les intelligences les plus lucides. Rien n'est plus terrible, en effet, que ces luttes solitaires qui s'engagent quelquefois entre l'artiste obstiné et l'art rebelle, rien n'est plus émouvant que ces emportements alternées d'invocations tour à tour suppliantes et impératives adressées à la muse dédaigneuse ou fugitive.
Les plus violentes angoisses humaines, les plus profondes blessures faites au vif du cœur ne causent pas une souffrance qui approche de celle qu'on éprouve dans ces heures d'impatience et de doute si fréquentes pour tous ceux qui se livrent au périlleux métier de l'imagination.
—À ces violentes crises succédaient de pénibles abattements; Rodolphe restait alors pendant des heures entières comme pétrifié dans une immobilité hébétée. Les coudes appuyés sur sa table, les yeux fixement arrêtés sur l'espace lumineux que le rayon de sa lampe décrivait au milieu de cette feuille de papier, «champ de bataille» où son esprit était vaincu quotidiennement et où sa plume s'était fourbue à poursuivre l'insaisissable idée, il voyait défiler lentement, pareils aux figures des chambres magiques dont on amuse les enfants, de fantastiques tableaux qui déroulaient devant lui le panorama de son passé. C'étaient d'abord les jours laborieux où chaque heure du cadran sonnait l'accomplissement d'un devoir, les nuits studieuses passées en tête-à-tête avec la muse qui venait parer de ses féeries sa pauvreté solitaire et patiente. Et il se rappelait alors avec envie l'orgueilleuse béatitude qui l'enivrait jadis lorsqu'il avait achevé la tâche imposée par sa volonté. «Oh! Rien ne vous vaut, s'écriait-il, rien ne vous égale, voluptueuses fatigues du labeur, qui faites trouver si doux les matelas du far niente. Ni les satisfactions de l'amour-propre, ni celles que procure la fortune, ni les fiévreuses pamoisons étouffées sous les rideaux lourds des alcôves mystérieuses, rien ne vaut et n'égale cette joie honnête et calme, ce légitime contentement de soi-même que le travail donne aux laborieux comme un premier salaire.» Et les yeux toujours fixés sur ces visions qui continuaient à lui retracer les scènes des époques disparues, il remontait les six étages de toutes les mansardes où son existence aventureuse avait campé, et où la muse, son seul amour d'alors, fidèle et persévérante amie, l'avait suivi toujours, faisant bon ménage avec la misère, et n'interrompant jamais sa chanson d'espérance. Mais voici qu'au milieu de cette existence régulière et tranquille apparaissait brusquement la figure d'une femme; et en la voyant entrer dans cette demeure où elle avait été jusque-là reine unique et maîtresse, la muse du poëte se levait tristement et livrait la place à la nouvelle venue en qui elle avait deviné une rivale, Rodolphe hésitait un instant entre la muse à qui son regard semblait dire reste, tandis qu'un geste attractif adressé à l'étrangère lui disait viens. Et comment la repousser, cette créature charmante qui venait à lui, armée de toutes les séductions d'une beauté dans son aube? Bouche mignonne et lèvre rose, parlant un langage naïf et hardi, plein de promesses câlines; comment refuser sa main à cette petite main blanche aux veines bleues, qui s'étendait vers lui toute pleine de caresses? Comment dire va-t'en à ces dix-huit ans fleuris dont la présence embaumait déjà la maison d'un parfum de jeunesse et de gaieté? Et puis, de sa douce voix tendrement émue, elle chantait si bien la cavatine de la tentation! Par ses yeux vifs et brillants, elle disait si bien: je suis l'amour; par ses lèvres où fleurissait le baiser: je suis le plaisir; par toute sa personne enfin: je suis le bonheur, que Rodolphe s'y laissait prendre. Et d'ailleurs cette jeune femme, après tout, n'était-ce pas la poésie vivante et réelle, ne lui avait-il pas dû ses plus fraîches inspirations? Ne l'avait-elle pas souvent initié à des enthousiasmes qui l'emportaient si haut dans l'éther de la rêverie, qu'il perdait de vue les choses de la terre? S'il avait beaucoup souffert à cause d'elle, cette souffrance n'était-elle point l'expiation des joies immenses qu'elle lui avait données? N'était-ce point la vengeance ordinaire de la destinée humaine, qui interdit le bonheur absolu comme une impiété? Si la loi chrétienne pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé, c'est aussi parce qu'ils auront beaucoup souffert, et l'amour terrestre ne devient une passion divine qu'à la condition de se purifier dans les larmes. De même qu'on s'enivre à respirer l'odeur des roses fanées, de même Rodolphe s'enivrait encore en revivant par le souvenir de cette vie d'autrefois, où chaque jour amenait une élégie nouvelle, un drame terrible, une comédie grotesque. Il repassait par toutes les phases de son étrange amour pour la chère absente, depuis leur lune de miel jusqu'aux orages domestiques qui avaient déterminé leur dernière rupture; il se rappelait le répertoire de toutes les ruses de son ancienne maîtresse, il redisait tous ses mots. Il la voyait tourner autour de lui dans leur petit ménage, fredonnant sa chanson de Ma mie Annette, et accueillant avec la même gaieté insoucieuse les bons et les mauvais jours. Et en fin de compte il arrivait à se dire que la raison avait toujours eu tort en amour. En effet, qu'avait-il gagné à cette rupture? Au temps où il vivait avec Mimi, celle-ci le trompait, il était vrai; mais s'il le savait, c'était sa faute, après tout, et parce qu'il se donnait un mal infini pour l'apprendre, parce qu'il passait son temps à l'affût des preuves, et que lui-même aiguisait les poignards qu'il s'enfonçait dans le cœur. D'ailleurs, Mimi n'était-elle pas assez adroite pour lui démontrer au besoin que c'était lui qui se trompait? Et puis, avec qui lui était-elle infidèle? C'était le plus souvent avec un châle, avec un chapeau, avec des choses et non avec des hommes. Cette tranquillité, ce calme qu'il avait espérés en se séparant de sa maîtresse, les avait-il retrouvés après son départ? Hélas! Non. Il n'y avait de moins qu'elle dans la maison. Autrefois sa douleur pouvait s'épancher, il pouvait s'emporter en injures, en représentations, il pouvait montrer tout ce qu'il souffrait, et exciter la pitié de celle qui causait ses souffrances. Et maintenant sa douleur était solitaire, sa jalousie était devenue de la rage; car autrefois il pouvait du moins, quand il avait des soupçons, empêcher Mimi de sortir, la garder près de lui, dans sa possession; et maintenant, il la rencontrait dans la rue, au bras de son amant nouveau, et il fallait qu'il se détournât pour la laisser passer, heureuse sans doute, et allant au plaisir.
Cette misérable vie dura trois ou quatre mois. Peu à peu le calme lui revint. Marcel, qui avait fait un long voyage pour se distraire de Musette, revint à Paris et se logea encore avec Rodolphe. Ils se consolaient l'un par l'autre.
Un jour, un dimanche, en traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra Mimi, en grande toilette. Elle allait au bal. Elle lui fit un signe de tête, auquel il répondit par un salut. Cette rencontre lui donna un grand coup dans le cœur, mais cette émotion fut moins douloureuse que de coutume. Il se promena encore quelque temps dans le jardin du Luxembourg, et revint chez lui. Quand Marcel rentra le soir, il le trouva au travail.
—Ah! Bah! fit Marcel en se penchant sur son épaule, tu travailles... des vers?
—Oui, répondit Rodolphe avec joie. Je crois que la petite bête n'est pas tout à fait morte. Depuis quatre heures que je suis là, j'ai retrouvé la verve des anciens jours. J'ai rencontré Mimi.
—Bah! fit Marcel avec inquiétude. Et où en êtes-vous?
—A pas peur, dit Rodolphe, nous n'avons fait que nous saluer. Ça n'a pas été plus loin que ça.
—Bien vrai? dit Marcel.
—Bien vrai. C'est fini entre nous, je le sens; mais si je me remets à travailler, je lui pardonne.
—Si c'est tant fini que ça, ajouta Marcel qui venait de lire les vers de Rodolphe, pourquoi lui fais-tu des vers?
—Hélas! reprit le poëte, je prends ma poésie où je la trouve.
Pendant huit jours il travailla à ce petit poëme. Quand il eut fini, il vint le lire à Marcel, qui s'en déclara satisfait, et qui encouragea Rodolphe à utiliser autrement la veine qui lui était revenue.
—Car, lui observa-t-il, ce n'était pas la peine de quitter Mimi, si tu dois toujours vivre avec son ombre. Après ça, dit-il en souriant, au lieu de prêcher les autres, je ferais mieux de me prêcher moi-même, car j'ai encore de la Musette plein le cœur. Enfin! Nous ne serons peut-être pas toujours des jeunes gens affolés de créatures du diable.
—Hélas! Répliqua Rodolphe, il n'est pas besoin de dire à la jeunesse: va-t'en.
—C'est vrai, dit Marcel, mais il y a des jours où je voudrais être un honnête vieillard, membre de l'institut, décoré de plusieurs ordres, et revenu des musettes de ce monde. Le diable m'emporte si j'y retournerais! Et toi, ajouta l'artiste en riant, aimerais-tu avoir soixante ans?
—Aujourd'hui, répondit Rodolphe, j'aimerais mieux avoir soixante francs.
Peu de jours après, Mademoiselle Mimi, étant entrée dans un café avec le jeune vicomte Paul, ouvrit une Revue où se trouvaient imprimés les vers que Rodolphe avait faits pour elle.
—Bon! s'écria-t-elle en riant d'abord, voilà encore mon amant Rodolphe qui dit du mal de moi dans les journaux.
Mais quand elle eut achevé la pièce de vers, elle resta silencieuse et toute rêveuse. Le vicomte Paul, devinant qu'elle songeait à Rodolphe, essaya de l'en distraire.
—Je t'achèterai des pendants d'oreilles, lui dit-il.
—Ah! dit Mimi, vous avez de l'argent, vous!
—Et un chapeau de paille d'Italie, continua le vicomte Paul.
—Non, dit Mimi, si vous voulez me faire plaisir, achetez-moi ça.
Et elle lui montrait la livraison où elle venait de lire la poésie de Rodolphe.
—Ah! pour cela, non, fit le vicomte piqué.
—C'est bien, répondit Mimi froidement. Je l'achèterai moi-même, avec de l'argent que je gagnerai moi-même. Au fait, j'aime mieux que ce ne soit pas avec le vôtre.
Et pendant deux jours Mimi retourna dans son ancien atelier de fleuriste, où elle gagna de quoi acheter la livraison. Elle apprit par cœur la poésie de Rodolphe; et, pour faire enrager le vicomte Paul, elle la répétait toute la journée à ses amis. Voici quels étaient ces vers:
Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas,
J'ai mis entre tes mains mon cœur et ma jeunesse
Et je t'ai dit: fais-en tout ce que tu voudras.
Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux,
Mon cœur s'est en éclats brisé comme du verre,
Et ma chambre est le cimetièr
Où sont enterrés les morceaux
De ce qui t'aima tant naguère.
Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fantôme,
Et sur notre amour mort et bien enseveli,
Bous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.
Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix sûre;
choisissons un mineur grave et sans fioriture;
moi je ferai la basse et toi le soprano.
S'il entendait cet air que tu chantais jadis,
Mon cœur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite,
Et ressusciterait à ce De Profundis.
Une valse à deux temps qui me fit bien du mal
Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle
Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal.
Nous l'avons, l'an dernier, ensemble répété
Avec des allemands qui chantaient leur patrie
Dans les bois de Meudon, par une nuit d'été.
Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir,
Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère
Jetons en souriant un dernier souvenir.
Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent;
Assis dans le fauteuil, près de l'âtre, en décembre
Aux lueurs de tes yeux j'ai rêvé bien souvent.
La bouilloire chantait son refrain régulier,
Et faisait un orchestre au bal des salamandres
Qui voltigeaient dans le foyer.
Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés,
Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse,
Mes lèvres sur tes mains et mon cœur à tes pieds.
On sentait le parfum d'amour et de gaîté
Dont notre chambre était du matin au soir pleine,
Car le bonheur aimait notre hospitalité.
Le printemps un matin vint nous donner l'éveil,
Et ce jour-là tous deux dans la campagne verte
Nous allâmes courir au-devant du soleil.
Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps,
Du val à la colline, et du bois à la plaine,
D'un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps.
Dans un lieu qui formait un divan naturel
Et d'où l'on pouvait voir au loin le paysage,
Nous nous sommes assis en regardant le ciel.
Et sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppressés,
Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole,
Et nous nous sommes embrassés.
Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur;
Et nous vîmes tous deux, en relevant la tête,
Dieu qui nous souriait à son balcon d'azur.
La route où vous marchez que j'ai fait sous vos pas
Dérouler en tapis le velours de la mousse.
Embrassez-vous encor,—je ne regarde pas.
Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,
Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids,
C'est pour vous que j'ai fait renaître ma nature.
De mon printemps nouveau qui réjouit la terre,
Si vous êtes contents, au lieu d'une prière
Pour me remercier—embrassez-vous encor.
Dans le petit jardin que nous avions planté,
Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes
Brusquement ton amour de moi s'est écarté.
Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur,
Ton amour inconstant flotte sans préférence
Du brun valet de pique au blond valet de cœur.
Règne sur une cour de galants jouvenceaux,
Et tu ne peux marcher sans qu'à tes pieds fleurisse
Un parterre émaillé d'odorants madrigaux.
Autour de toi se forme un cercle langoureux;
Et le frémissement de ta robe moirée,
Pâme en chœur laudatif ta meute d'amoureux.
Qui serait trop étroite au pied de Cendrillon,
Ton pied est si petit qu'à peine on le devine
Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.
Tes mains, brunes jadis, ont retrouvé depuis
La pâleur de l'ivoire ou du lis que caresse
Le rayon argenté dont s'éclairent les nuits.
Constelle un bracelet ciselé par Froment,
Et sur tes reins cambrés un grand châle d'Asie
En cascade de plis ondule artistement.
La guipure gothique à la mate blancheur,
Chef-d'œuvre arachnéen d'un âge séculaire,
De ta riche toilette achève la splendeur.
Printanière, indienne ou modeste organdi,
Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile,
Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.
Ne me rappelle pas mes amours disparus,
Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie
Dans ce linceul de soie où ton cœur ne bat plus.
Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur passé,
J'étais vêtu de noir comme un parfait notaire,
Moins les besicles d'or et le jabot plissé.
Et des filets de deuil encadraient le papier
Sur lequel j'écrivais ces strophes, où j'exhume
Le dernier souvenir de mon amour dernier.
Où je jette mon cœur dans le fond d'un grand trou,
—Gaîté de croque-mort qui s'enterre lui-même,
Voilà que je me mets à rire comme un fou.
Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main,
Et quand je souriais, comme une chaude pluie,
Mes larmes effaçaient les mots sur le vélin.
II
C'était le 24 décembre, et ce soir-là le quartier latin avait une physionomie particulière. Dès quatre heures du soir, les bureaux du mont-de-piété, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes avaient été encombrées par une foule bruyante qui s'en vint dans la soirée prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des rôtisseurs et des épiciers. Les garçons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme Briarée, n'auraient pu suffire à servir les chalands qui s'arrachaient les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours de disette. Les marchands de vins écoulaient les produits de trois vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine à nombrer le chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se débitèrent chez le célèbre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soirée, le père Cretaine, dit Petit-Pain, épuisa dix-huit éditions de ses gâteaux au beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'échappaient des maisons garnies dont les fenêtres flamboyaient, et une atmosphère de kermesse emplissait le quartier.
On célébrait l'antique solennité du réveillon.
Ce soir-là, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aperçurent une grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de comestibles, et ils s'arrêtèrent un instant aux carreaux, tantalisés par le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux bohèmes ressemblaient, dans leur contemplation, à ce personnage d'un roman espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.
—Ceci s'appelle une dinde truffée, disait Marcel en indiquant une magnifique volaille laissant voir, à travers son épiderme rosé et transparent, les tubercules périgourdins dont elle était farcie. J'ai vu des gens impies manger de cela sans se mettre à genoux devant, ajouta le peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rôtir.
—Et que penses-tu de ce modeste gigot de pré-salé? ajouta Rodolphe. Comme c'est beau de couleur, on le dirait fraîchement décroché de cette boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordaëns. Ce gigot est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine.
—Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites bêtes, qui ont l'air de n'avoir aucune prétention, pourraient pourtant s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que ça remonte le courant d'un torrent à pic aussi facilement que nous accepterions une invitation à souper ou deux. J'ai failli en manger.
—Et là-bas, ces gros fruits dorés à cône, dont le feuillage ressemble à une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la pomme de reinette des tropiques.
—Ça m'est égal, répondit Marcel, en fait de fruits je préfère ce morceau de bœuf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirassé d'une gelée transparente comme de l'ambre.
—Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan.
—Je le crois bien, c'est le plat des têtes couronnées.
Et comme en continuant leur chemin ils rencontrèrent de joyeuses processions qui rentraient pour fêter Momus, Bacchus, Comus et toutes les gourmandes divinités en us, ils se demandèrent l'un l'autre quel était le seigneur Gamache dont on célébrait les noces avec une si grande profusion de victuailles.
Marcel fut le premier qui se rappela la date et la fête du jour.
—C'est aujourd'hui réveillon, dit-il.
—Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit Rodolphe.
—Oui, répondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a payé. Je n'aurais jamais supposé qu'une femme aussi délicate que Phémie pût contenir autant de saucisson.
—Quel malheur que Momus nous ait retiré nos entrées, dit Rodolphe.
—Hélas! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent pas.
—Est-ce que tu ne ferais pas bien réveillon? demanda Rodolphe.
—Avec qui et avec quoi? Répliqua le peintre.
—Avec moi, donc.
—Et de l'or?
—Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce café où je connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces à un favorisé de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine ou un pied de cochon.
—Va donc, fit Marcel, j'ai une faim caniche! je t'attends là.
Rodolphe monta au café, où il connaissait du monde. Un monsieur, qui venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit un véritable plaisir de prêter au poëte une pièce de quarante sous, qu'il lui offrit enveloppée dans cette mauvaise humeur que donne la fièvre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis vert, il aurait peut-être prêté quarante francs.
—Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe.
—Voici la recette, dit le poëte en montrant l'argent.—Une croûte et une goutte, fit Marcel.
Avec cette somme modique, ils trouvèrent cependant le moyen d'avoir du pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumière et du feu.
Ils rentrèrent dans l'hôtel garni où ils habitaient chacun une chambre séparée. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, étant le plus grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en commun les apprêts de leur Balthasar intime.
Mais à cette petite table où ils s'étaient assis, auprès de ce feu où les bûches humides d'un mauvais bois flotté se consumaient sans flamme et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive mélancolique, le fantôme du passé disparu.
Ils restèrent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous deux sans doute préoccupés de la même idée et s'efforçant de la dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence.
—Voyons, dit-il à Rodolphe, ce n'est pas là ce que nous nous étions promis.
—Que veux-tu dire? fit Rodolphe.
—Eh! mon Dieu! Répliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant! Tu songes à ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie pas.
—Eh bien, alors...
—Eh bien, il faut que ce soit la dernière fois. Au diable les souvenirs qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le monde s'amuse! s'écria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui s'échappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons à autre chose, et que ce soit la dernière fois.
—C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en retournant à sa rêverie.
—Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient à ce que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses les plus futiles des prétextes pour rappeler le souvenir; cela tient surtout à ce que nous nous obstinons à vivre dans le même milieu où ont vécu les créatures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette captivité qu'il faut rompre, ou nous nous épuiserons dans un esclavage ridicule et honteux. Eh bien, le passé est passé, il faut briser les liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant sans plus regarder en arrière; nous avons fait notre temps de jeunesse, d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est très-beau, on en ferait un joli roman; mais cette comédie des folies amoureuses, ce gaspillage des jours perdus avec la prodigalité des gens qui croient avoir l'éternité à dépenser, tout cela doit avoir un dénoûment. Sous peine de justifier le mépris qu'on ferait de nous, et de nous mépriser nous-mêmes, il ne nous est pas possible de continuer à vivre encore longtemps en marge de la société, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que celle que nous menons? Et cette indépendance, cette liberté de mœurs dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas là des avantages bien médiocres? La vraie liberté, c'est de pouvoir se passer d'autrui et d'exister par soi-même; en sommes-nous là? Non! Le premier gredin venu, dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge de nos railleries et devient notre seigneur et maître le jour où nous lui empruntons cent sous, qu'il nous prête après nous avoir fait dépenser pour cent écus de ruses ou d'humilité. Pour mon compte, j'en ai assez. La poésie n'existe pas seulement dans le désordre de l'existence, dans les bonheurs improvisés, dans des amours qui durent l'existence d'une chandelle, dans des rébellions plus ou moins excentriques contre les préjugés qui seront éternellement les souverains du monde: on renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, fût-il même ridicule.
Il ne suffit point de mettre un paletot d'été dans le mois de décembre pour avoir du talent; on peut être un poëte ou un artiste véritable en se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver à quelque chose, il faut toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'étonne peut-être, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma pensée sincère. À mon insu, il s'est opéré en moi une lente et salutaire métamorphose: la raison est entrée dans mon esprit, avec effraction, si tu veux, et malgré moi peut-être; mais elle est entrée enfin, et m'a prouvé que j'étais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait à la fois ridicule et danger à y persévérer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isolés, dégoûtés de tout et de nous-mêmes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons arriver à un but, quel qu'il soit, obligés pour vivre de recourir aux moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit là un tableau de fantaisie que j'invoque exprès pour t'épouvanter. Je ne vois pas systématiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose non plus; je vois juste. Jusqu'à présent, l'existence que nous avons menée nous était imposée; nous avions l'excuse de la nécessité.
Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre lesquels nous avons eu à lutter n'existent plus.
—Ah çà! dit Rodolphe, où veux-tu en venir? à quel propos et à quoi bon cette mercuriale?
—Tu me comprends parfaitement, répondit Marcel avec le même accent sérieux; tout à l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des souvenirs qui te faisaient regretter le temps passé: tu pensais à Mimi comme moi je pensais à Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta maîtresse à tes côtés. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un ni l'autre songer à ces créatures; que nous n'avons pas été créés et mis au monde uniquement pour sacrifier notre existence à ces Manons vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si poétique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les illusions qu'il avait su conserver. À vingt ans, il peut suivre sa maîtresse aux îles sans cesser d'être intéressant; mais à vingt-cinq ans il aurait mis Manon à la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons vécu trop et trop vite; notre cœur est fêlé et ne rend plus que des sons faux; on n'est pas impunément pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi. Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer complétement avec son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets qu'elle a laissés chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent à songer à elle quand je le retrouve.
Et Marcel, qui s'était levé, alla prendre dans le tiroir d'une commode un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un bouquet fané, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres.
—Allons, dit-il au poëte, imite-moi, ami Rodolphe.
—Eh bien, soit! s'écria celui-ci en faisant un effort, tu as raison. Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains pâles.
Et s'étant levé brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant des souvenirs de Mimi, à peu près de la même nature que ceux dont Marcel faisait silencieusement l'inventaire.
—Ça tombe bien, murmura le peintre. Ces biblots vont vous servir à rallumer le feu qui s'éteint.
—En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une température capable de faire éclore des ours blancs.
—Allons, dit Marcel, brûlons en duo. Tiens, voilà la prose de Musette qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment ça, le punch. Allons, ami Rodolphe, attention!
Et, pendant quelques minutes, ils jetèrent alternativement dans le foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse passée.
—Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la dernière chose qui lui restait dans les mains. C'était un petit bouquet fané, composé de fleurs des champs.
—Pauvre Musette, elle était bien jolie pourtant, et elle m'aimait bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son cœur te l'a dit le jour où tes fleurs étaient à sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me demander grâce; eh bien, oui, mais à une condition, c'est que tu ne me parleras plus d'elle, jamais! jamais!
Et, profitant d'un moment où il croyait n'être pas aperçu par Rodolphe, il glissa le bouquet dans sa poitrine.
—Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre.
Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le poëte qui, arrivé à la fin de son auto-da-fé, mettait sournoisement dans sa poche, après l'avoir baisé avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait appartenu à Mimi.
—Allons, murmura Marcel, il est aussi lâche que moi.
Au moment même où Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se coucher, on frappa deux petits coups à la porte de Marcel.
—Qui diable peut venir à cette heure? dit le peintre en allant ouvrir.
Un cri d'étonnement lui échappa quand il eut ouvert sa porte.
C'était Mimi.
Comme la chambre était très-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa maîtresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'était une des conquêtes de passage de son ami, et par discrétion il se disposa à se retirer.
—Je vous dérange, dit Mimi, qui était restée sur le seuil de la porte.
—À cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroyé.
—Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la main, qu'il se laissa prendre machinalement.
—Qui diable vous amène ici, demanda Marcel, et à cette heure?
—J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumière chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis montée. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorités cristallines qui entraient dans le cœur de Rodolphe comme un glas funèbre et l'emplissaient d'une lugubre épouvante et la regarda plus attentivement à la dérobée. Ce n'était plus Mimi, c'était son spectre. Marcel la fit asseoir au coin de la cheminée. Mimi sourit en voyant la belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer.
—C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'âtre ses pauvres mains violettes. À propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis venue chez vous?
—Ma foi non, répondit celui-ci.
—Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de me renvoyer de mon hôtel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je ne sais pas où aller.
—Diable! fit Marcel en hochant la tête, nous ne sommes pas en bonne odeur chez notre hôtelier, et notre recommandation serait déplorable, ma pauvre enfant.
—Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas où aller.
—Ah çà! demanda Marcel, vous n'êtes donc plus vicomtesse?
—Ah! mon Dieu, non, plus du tout.
—Mais depuis quand?
—Depuis deux mois déjà.
—Vous avez donc fait des misères au jeune vicomte?
—Non, dit-elle en jetant un regard à la dérobée sur Rodolphe, qui s'était mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a fait une scène à cause des vers qu'on a composés sur moi. Nous nous sommes disputés, et je l'ai envoyé promener; c'est un fier cancre, allez.
—Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippée, à ce que j'ai vu le jour où je vous ai rencontrée.
—Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une mauvaise table d'hôte, où il m'emmenait dîner. Il est pourtant riche ce garçon, et avec toute sa fortune il est avare comme une bûche économique, et bête comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prétexte que c'était moins salissant que les blancs! On n'a pas idée de sa; enfin, il m'a joliment ennuyée, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon purgatoire avec lui.
—Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.
—Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, répliqua Mimi, il me donne le mal de mer quand je pense à lui; j'aimerais mieux mourir de faim que de lui demander un sou.
—Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitté, vous n'êtes pas restée seule.
—Ah! s'écria Mimi avec vivacité, je vous assure que si, Monsieur Marcel: j'ai travaillé pour vivre; seulement, comme l'état de fleuriste n'allait pas très-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les peintres. Si vous avez de l'ouvrage à me donner... ajouta-t-elle gaiement.
Et, ayant remarqué un mouvement échappé à Rodolphe qu'elle ne quittait pas des yeux tout en parlant à son ami, Mimi reprit:
—Ah! mais, je ne pose que pour la tête et pour les mains. J'ai beaucoup d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en recevrai dans deux jours, c'est d'ici là seulement que je voudrais trouver où loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon hôtel. Tiens, dit-elle en regardant la table, où se trouvaient encore les préparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient à peine touché, vous allez souper?
—Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.
—Vous êtes bien heureux, dit naïvement Mimi.
—À cette parole, Rodolphe sentit son cœur qui se serrait horriblement; il fit à Marcel un signe que celui-ci comprit.
—Au fait, dit l'artiste, puisque vous voilà, Mimi, vous partagerez la fortune du pot. Nous nous étions proposé de faire réveillon avec Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pensé à autre chose.
—Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table où était la nourriture un regard presque affamé. Je n'ai pas dîné, mon cher, glissa-t-elle tout bas à l'artiste, de façon à ne pas être entendue de Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots.
—Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel à son ami nous allons souper tous les trois.
—Non, dit le poëte en restant dans son coin.
—Est-ce que ça vous fâche, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda Mimi avec douceur; où voulez-vous que j'aille?
—Non, Mimi, répondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin à vous revoir ainsi.
—C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est passé est passé, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus être mon ami, parce que vous avez été autre chose? Si, tout de même, n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez vous mettre à table avec nous.
Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle était si faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise.
—La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.
—Allons, dit Marcel à Rodolphe, viens nous faire compagnie.
Le poëte s'approcha de la table et se mit à manger avec eux. Mimi était très-gaie.
Quand le frugal souper fut terminé, Marcel dit à Mimi:
—Ma chère enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une chambre dans la maison.
—Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.
—Mais non! Mais non! s'écria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec Rodolphe.
—Ça va bien vous gêner, fit Mimi, mais ça ne durera pas longtemps, deux jours.
—Comme ça, ça ne nous gêne pas du tout, répondit Marcel; ainsi, c'est entendu, vous êtes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien.
—Merci, dit-elle en tendant la main à Marcel et à Rodolphe qui s'éloignaient.
—Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut près de la porte.
—Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur!
Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui était sur le même carré, Marcel dit brusquement à Rodolphe:
—Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?
—Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.
—Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes, je te prédis que demain vous serez remis ensemble.
—Si c'était Musette qui fût revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi? demanda Rodolphe à son ami.
—Si c'était Musette qui fût dans la chambre voisine répondit Marcel, eh bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais plus dans celle-ci.
—Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.
—Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'était déjà mis au lit; est-ce que tu vas te coucher?
—Certes, oui, répondit Rodolphe.
Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'étant réveillé, il s'aperçut que Rodolphe l'avait quitté.
Le matin, il alla frapper discrètement à la porte de la chambre où était Mimi.
—Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas pour ne pas réveiller Rodolphe qui dormait. Il était assis dans un fauteuil qu'il avait approché du lit, sa tête posée sur l'oreiller à côté de celle de Mimi.
—C'est comme ça que vous avez passé la nuit? demanda Marcel très-étonné.
—Oui, répondit la jeune femme.
Rodolphe se réveilla subitement, et, après avoir embrassé Mimi, il tendit la main à Marcel, qui paraissait très-intrigué.
—Je vais aller chercher de l'argent pour déjeuner, dit-il au peintre, tu tiendras compagnie à Mimi.
—Eh bien! demanda Marcel à la jeune femme quand ils furent seuls, que s'est-il passé cette nuit?
—Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.
—Je le sais bien.
—Oui, vous avez voulu l'éloigner de moi, je ne vous en veux pas, Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal à ce pauvre garçon.
—Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?
—Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait mon tourment. Je suis bien changée, allez, mon pauvre ami, et il a fallu peu de temps pour cela.
—Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tâchez donc d'y rester une bonne fois.
—C'est impossible, fit Mimi.
—Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que vous fussiez à mille lieues l'un de l'autre.
—Avant peu, je serai plus loin que ça.
—Hein, que voulez-vous dire?
—N'en parlez pas à Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais m'en aller pour toujours.
—Mais où?
—Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et relevant un peu le drap de son lit, elle montra à l'artiste ses épaules, son cou et ses bras.
—Ah! mon Dieu! s'écria douloureusement Marcel, pauvre fille!
—N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir bientôt?
—Mais, comment êtes-vous devenue ainsi en si peu de temps?
—Ah! répliqua Mimi, avec la vie que je mène depuis deux mois, ce n'est pas étonnant: toutes les nuits passées à pleurer, les jours à poser dans les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais; et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau de javelle; on m'a sauvée, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec ça que je n'ai jamais été bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'étais restée tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas là. Pauvre ami, voilà encore que je lui retombe sur les bras, mais ça ne sera pas pour longtemps, la dernière robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade; il est resté plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras et mes épaules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, hélas!... Mon miroir même ne me reconnaît plus. Ah! c'est égal, j'ai été jolie, et il m'a bien aimée. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en cachant sa figure dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots étranglèrent sa voix.