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Scènes de la vie de Bohème cover

Scènes de la vie de Bohème

Chapter 8: III
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About This Book

The work assembles episodic sketches about a small circle of impoverished young creatives who share housing, meals, romances, and artistic ambitions in a city quarter. Through alternating comic and somber episodes it depicts daily struggles for money and recognition, tender and strained love affairs, convivial gatherings, and practical resourcefulness. The narrative balances anecdote and reflection to trace how camaraderie, desire, and hardship shape youthful idealism and the eventual sobering consequences of poverty.

«Vendredi chair ne mangeras,
Ni autre chose pareillement.»

Schaunard ne trouva rien à répondre et se mit à son tableau, lequel représentait une plaine habitée par un arbre rouge et un arbre bleu qui se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs de l'amitié, et qui ne laissait pas en effet que d'être très-philosophique.

En ce moment, le portier frappa à la porte. Il apportait une lettre pour Marcel.

—C'est trois sous, dit-il.

—Vous êtes sûr? Répliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez.

Et il lui ferma la porte au nez.

Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se mit à faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna à tue-tête la célèbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apogée de la jubilation:

Y'avait quat' jeunes gens du quartier,
Ils étaient tous les quat' malades;
On les a m'nés à l'hôtel-Dieu
Eu! Eu! Eu! Eu!

—Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant

On les a mis dans un grand lit,
deux à la tête et deux aux pieds.

—Nous savons ça.

Marcel reprit:

Ils virent arriver un' petit' sœur,
Eur! Eur! Eur! Eur!

—Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait déjà des symptômes d'aliénation mentale, je vais t'exécuter l'allégro de ma symphonie sur l'influence du bleu dans les arts.

Et il s'approcha de son piano.

Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tombée dans un liquide en ébullition.

Marcel se calma comme par enchantement.

—Tiens! dit-il en passant la lettre à son ami. Vois.

C'était une invitation à dîner d'un député, protecteur éclairé des arts et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de campagne.

—C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton député est ministériel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes te défendent d'aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple.

—Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche; il a voté l'autre jour contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande, et il m'a promis de me présenter dans le monde; et puis, vois-tu, ça a beau être vendredi, je me sens pris d'une voracité ugoline, et je veux dîner aujourd'hui, voilà.

—Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait pas que d'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait à son ami. Tu ne peux pas aller dîner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet de débardeur.

—J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.

—Jeune insensé! Oublies-tu que nous sommes passé le vingt du mois, et qu'à cette époque les habits de ces messieurs sont cloués et surcloués?

—Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel.

—J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai été à la noce de mon cousin; et c'était au commencement de janvier.

—Eh bien, j'irai comme ça, reprit Marcel en marchant à grands pas. Il ne sera pas dit qu'une misérable question d'étiquette m'empêchera de faire mon premier pas dans le monde.

—À propos de ça, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir à faire du chagrin à son ami, et des bottes?

Marcel sortit dans un état d'agitation impossible à décrire. Au bout de deux heures il rentrait chargé d'un faux col.

—Voilà tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement.

—Ce n'était pas la peine de courir pour si peu, répondit Schaunard, il y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.

—Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des effets, que diable!

—Et il commença une longue perquisition dans tous les coins des deux chambres.

Après une heure de recherche, il réalisa un costume ainsi composé:

Un pantalon écossais,

Un chapeau gris,

Une cravate rouge,

Un gant jadis blanc,

Un gant noir.

—Ça te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu seras habillé, tu auras l'air du spectre solaire. Après ça, quand on est coloriste!

Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.

Fatalité! Elles étaient toutes deux du même pied!

L'artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans laquelle on mettait les vessies usées. Il s'en empara.

—De Garrick en Syllabe, dit son ironique compagnon: celle-ci est pointue et l'autre est carrée.

—Ça ne se verra pas, je les vernirai.

—C'est une idée! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur.

—Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!

Ils entendirent de nouveau frapper à la porte. Marcel ouvrit.

—Monsieur Schaunard? dit un étranger en restant sur le seuil.

—C'est moi, répondit le peintre en le priant d'entrer.

—Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honnêtes figures qui sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parlé de votre talent pour le portrait; et, étant sur le point de faire un voyage aux colonies, où je suis délégué par les raffineurs de la ville de Nantes, je désirerais laisser un souvenir de moi à ma famille. C'est pourquoi je suis venu vous trouver.

—Ô sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un siége à monsieur...

—M. Blancheron, reprit l'étranger; Blancheron de Nantes, délégué de l'industrie sucrière, ancien maire de V, capitaine de la garde nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres.

—Je suis fort honoré d'avoir été choisi par vous, dit l'artiste en s'inclinant devant le délégué des raffineurs. Comment désirez-vous avoir votre portrait?

—À la miniature, comme ça, reprit M. Blancheron en indiquant un portrait à l'huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d'autres, ce qui n'est pas peinture en bâtiments est miniature, il n'y a pas de milieu.

Cette naïveté donna à Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait affaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu'il désirait que son portrait fût peint avec des couleurs fines.

—Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur monsieur désire-t-il son portrait?

—Grand comme ça, répondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt. Mais dans quel prix ça va-t-il?

—De cinquante à soixante francs; cinquante sans les mains, soixante avec.

—Diable! Mon cousin m'avait parlé de trente francs.

—C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus chères à différentes époques.

—Tiens! C'est donc comme le sucre?

—Absolument.

—Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.

—Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui serait flatteur.

—Ma foi, vous avez raison.

—Sacrebleu! dit en lui-même Schaunard, s'il continue, il va me faire éclater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.

—As-tu remarqué? Lui glissa Marcel à l'oreille.

—Quoi?

—Il a un habit noir.

—Je comprends et je coupe dans tes idées. Laisse-moi faire.

—Eh bien! Monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? Il ne faudrait pas tarder, car je pars prochainement.

—J'ai moi-même un petit voyage à faire; après-demain je quitte Paris. Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne séance avancera la besogne.

—Mais il va bientôt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières, dit M. Blancheron.

—Mon atelier est disposé pour qu'on puisse travailler à toute heure... reprit le peintre. Si vous voulez ôter votre habit et prendre la pose, nous allons commencer.

—Ôter mon habit! Pourquoi faire?

—Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait à votre famille?

—Sans doute.

—Eh bien, alors, vous devez être représenté dans votre costume d'intérieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs.

—Mais je n'ai pas de robe de chambre ici.

—Mais j'en ai, moi. Le cas est prévu, dit Schaunard en présentant à son modèle un haillon historié de taches de peintures et qui fit tout d'abord hésiter l'honnête provincial.

—Ce vêtement est bien singulier, dit-il.

—Et bien précieux, répondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a fait présent à M. Horace Vernet, qui me l'a donné à moi. Je suis son élève.

—Vous êtes élève de Vernet? dit Blancheron.

—Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-même, je renie mes dieux.

—Il y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endossant la robe de chambre qui avait une si noble origine.

—Accroche l'habit de monsieur au porte-manteau, dit Schaunard à son ami avec un clignement d'yeux significatif.

—Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en désignant le Blancheron, il est bien bon! Si tu pouvais en garder un morceau?

—Je tâcherai! mais ce n'est pas ça, habille-toi vite et file. Sois de retour à dix heures, je le garderai jusque-là. Surtout rapporte-moi quelque chose dans tes poches.

—Je t'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.

Il s'habilla à la hâte. L'habit lui allait comme un gant, puis il sortit par la seconde porte de l'atelier.

Schaunard s'était mis à la besogne. Comme la nuit était tout à fait venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu'il n'avait pas dîné. Il en fit la remarque au peintre.

—Je suis dans le même cas; mais, pour vous obliger, je m'en passerai ce soir. Pourtant j'étais invité dans une maison du faubourg Saint-Germain, dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous déranger, ça compromettrait la ressemblance.

Il se mit à l'œuvre.

—Après ça, dit-il tout à coup, nous pouvons dîner sans nous déranger. Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous voudrons.

Et Schaunard attendit l'effet de son trio de pluriels.

—Je partage votre idée, dit M. Blancheron, et en revanche j'aime à croire que vous me ferez l'honneur de me tenir compagnie à table.

Schaunard s'inclina.

—Allons, se dit-il à lui-même, c'est un brave homme, un véritable envoyé de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il à son amphitryon.

—Vous m'obligerez de vous charger de ce soin, répondit poliment celui-ci.

—Tu t'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les escaliers quatre à quatre.

Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rédigea un menu dont la lecture fit pâlir le Vatel en boutique.

—Du bordeaux à l'ordinaire.

—Qu'est-ce qui payera?

—Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous verrez là-haut, un fin gourmet. Ainsi, tâchez de vous distinguer, et que nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine surtout.


À huit heures, M. Blancheron sentait déjà le besoin d'épancher dans le sein d'un ami ses idées sur l'industrie sucrière, et il récita à Schaunard la brochure qu'il avait écrite.

Celui-ci l'accompagna sur le piano.

À dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se tutoyaient. À onze heures, ils jurèrent de ne jamais se quitter et firent chacun un testament où ils se léguaient réciproquement leur fortune.

À minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l'un de l'autre; ils fondaient en pleurs. Et il y avait déjà un demi-pouce d'eau dans l'atelier. Marcel se heurta à la table et vit les splendides débris du superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles étaient parfaitement vides.

Il voulut réveiller Schaunard, mais celui-ci le menaça de le tuer s'il voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.

—Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poignée de noisettes. Moi qui lui apportais à dîner!


III

LES AMOURS DE CARÊME

Un soir de carême, Rodolphe rentra chez lui de bonne heure avec l'intention de travailler. Mais à peine se fut-il mis à table et eut-il trempé sa plume dans l'encrier, qu'il fut distrait par un bruit singulier; et, appliquant l'oreille à l'indiscrète cloison qui le séparait de la chambre voisine, il écouta et distingua parfaitement un dialogue alterné de baisers et autres amoureuses onomatopées.

—Diable! pensa Rodolphe en regardant sa pendule, il n'est pas tard... et ma voisine est une Juliette qui garde ordinairement son Roméo bien après le chant de l'alouette. Je ne pourrai pas travailler cette nuit. Et, prenant son chapeau, il sortit.

En remettant la clef dans la loge, il trouva la femme du portier emprisonnée à demi dans les bras d'un galant. La pauvre femme fut tellement effarouchée qu'elle resta plus de cinq minutes sans pouvoir tirer le cordon.

—Au fait, pensa Rodolphe, il y a des moments où les portières redeviennent des femmes.

En ouvrant la porte il trouva dans l'angle un sapeur-pompier et une cuisinière en sortie qui se donnaient la main et échangeaient les arrhes de l'amour.

—Eh parbleu! dit Rodolphe en faisant allusion au guerrier et à sa robuste compagne, voilà des hérétiques qui ne songent guère que nous sommes dans le carême.

Et il prit chemin pour se rendre chez un de ses amis qui habitait le voisinage.

—Si Marcel est chez lui, se disait-il, nous passerons la soirée à dire du mal de Colline. Il faut bien faire quelque chose...

Comme il frappait un vigoureux appel, la porte s'entrebâilla à demi, et un jeune homme simplement vêtu d'un lorgnon et d'une chemise se présenta.

—Je ne peux pas te recevoir, dit-il à Rodolphe.

—Pourquoi? demanda celui-ci.

—Tiens! dit Marcel en désignant une tête féminine qui venait d'apparaître derrière un rideau: voici ma réponse.

—Elle n'est pas belle, répondit Rodolphe auquel on venait de refermer la porte sur le nez. Ah çà, se dit-il quand il fut dans la rue, que faire? Si j'allais chez Colline? Nous passerions le temps à dire du mal de Marcel.

En traversant la rue de l'ouest, ordinairement obscure et peu fréquentée, Rodolphe distingua une ombre qui se promenait mélancoliquement en mâchant des rimes entre ses dents.

—Hé! Hé! dit Rodolphe, quel est ce sonnet qui fait le pied de grue? Tiens, Colline!

—Tiens, Rodolphe! Où vas-tu?

—Chez toi.

—Tu ne m'y trouveras pas.

—Qu'est-ce que tu fais là?

—J'attends.

—Et qu'est-ce que tu attends?

—Ah! dit Colline avec une emphase railleuse, que peut-on attendre quand on a vingt ans, qu'il y a des étoiles au ciel et des chansons dans l'air?

—Parle en prose.

—J'attends une femme.

—Bonsoir, fit Rodolphe qui continua son chemin tout en monologuant. Ouais! disait-il, est-ce donc aujourd'hui la Saint-Cupidon, et ne pourrais-je faire un pas sans me heurter à des amoureux? Cela est immoral et scandaleux. Que fait donc la police?

Comme le Luxembourg était encore ouvert, Rodolphe y entra pour abréger son chemin. Au milieu des allées désertes, il voyait souvent fuir devant lui, comme effrayés par le bruit de ses pas, des couples mystérieusement enlacés et cherchant, comme dit un poëte: la double volupté du silence et de l'ombre.

—Voilà, dit Rodolphe, une soirée qui a été copiée dans un roman. Et cependant, pénétré malgré lui d'un charme langoureux, il s'assit sur un banc et regarda sentimentalement la lune.

Au bout de quelque temps, il était entièrement sous le joug d'une fièvre hallucinée. Il lui sembla que les dieux et les héros de marbre qui peuplent le jardin quittaient leurs piédestaux pour s'en aller faire la cour aux déesses et héroïnes leurs voisines; et il entendit distinctement le gros Hercule faire un madrigal à la Velléda, dont la tunique lui parut singulièrement raccourcie.

Du banc où il était assis, il aperçut le cygne du bassin qui se dirigeait vers une nymphe d'alentour.

—Bon! Pensa Rodolphe, qui acceptait toute cette mythologie, voilà Jupiter qui va au rendez-vous de Léda. Pourvu que le gardien ne les surprenne pas!

Puis il se prit le front dans les mains et s'enfonça plus avant les aubépines du sentiment.

Mais, à ce beau moment de son rêve, Rodolphe fut subitement réveillé par un gardien qui s'approcha de lui et lui frappa sur l'épaule.

—Il faut sortir, monsieur, dit-il.

—C'est heureux, pensa Rodolphe. Si je restais encore ici cinq minutes, j'aurais dans le cœur plus de vergiss-meinnicht qu'il n'y en a sur les bords du Rhin ou dans les romans d'Alphonse Karr.

Et, prenant sa course, il sortit en toute hâte du Luxembourg, fredonnant à voix basse une romance sentimentale, qui était pour lui la marseillaise de l'amour.

Une demi-heure après, ne sais comment, il était au Prado, attablé devant du punch et causant avec un grand garçon célèbre par son nez, qui, par un singulier privilége, est aquilin de profil et camard de face; un maître nez qui ne manque pas d'esprit, et a eu assez d'aventures galantes pour pouvoir en pareil cas donner un bon avis et être utile à son ami.

—Donc, disait Alexandre Schaunard, l'homme au nez... vous êtes amoureux?

—Oui, mon cher... ça m'a pris tout à l'heure, subitement, comme un grand mal de dents qu'on aurait au cœur.

—Passez-moi le tabac, dit Alexandre.

—Figurez-vous, continua Rodolphe, que depuis deux heures je ne rencontre que des amoureux, des hommes et des femmes deux par deux. J'ai eu l'idée d'entrer dans le Luxembourg, où j'ai vu toutes sortes de fantasmagories; ça m'a remué le cœur extraordinairement; il m'y pousse des élégies; je bêle et je roucoule; je me métamorphose moitié agneau, moitié pigeon. Regardez donc un peu, je dois avoir de la laine et des plumes.

—Qu'est-ce que vous avez donc bu? dit Alexandre impatienté, vous me faites poser, vous.

—Je vous assure que je suis de sang-froid, dit Rodolphe. C'est-à-dire non. Mais je vous annoncerai que j'ai besoin d'embrasser quelque chose. Voyez-vous, Alexandre, l'homme ne doit pas vivre seul: en un mot, il faut que vous m'aidiez à trouver une femme... nous allons faire le tour du bal, et la première que je vous montrerai, vous irez lui dire que je l'aime.

—Pourquoi n'allez-vous pas le lui dire vous-même? répondit Alexandre avec sa superbe basse nasale.

—Eh! Mon cher, dit Rodolphe, je vous assure que j'ai tout à fait oublié comment on s'y prend pour dire ces choses-là. De tous mes romans d'amour, ce sont mes amis qui ont écrit la préface, et quelques-uns même le dénoûment. Je n'ai jamais su commencer.

—Il suffit de savoir finir, dit Alexandre; mais je vous comprends. J'ai vu une jeune fille qui aime le hautbois, vous pourrez peut-être lui convenir.

—Ah! reprit Rodolphe, je voudrais bien qu'elle eût des gants blancs et des yeux bleus.

—Diable! Des yeux bleus, je ne dis pas... mais les gants... vous savez qu'on ne peut pas avoir tout à la fois... cependant, allons dans le quartier de l'aristocratie.

—Tenez, dit Rodolphe en entrant dans le salon où se tiennent les élégantes du lieu, en voici une qui paraît bien douce... et il indiquait une jeune fille assez élégamment mise qui se tenait dans un coin.

—C'est bon! répondit Alexandre, restez un peu en arrière; je vais lui lancer pour vous le brûlot de la passion. Quand il faudra venir... je vous appellerai.

Pendant dix minutes, Alexandre entretint la jeune fille qui, de temps en temps, partait en joyeux éclats de rire et finit par lancer à Rodolphe un sourire qui voulait assez dire: venez, votre avocat a gagné la cause.

—Allez donc, dit Alexandre, la victoire est à nous, la petite n'est sans doute pas cruelle; mais ayez l'air naïf pour commencer.

—Vous n'avez pas besoin de me recommander cela.

—Alors, passez-moi un peu de tabac, dit Alexandre, et allez vous asseoir près d'elle.

—Mon Dieu! dit la jeune fille, quand Rodolphe eut pris place à ses côtés, comme votre ami est drôle, il parle comme un cor de chasse.

—C'est qu'il est musicien, répondit Rodolphe.

Deux heures après, Rodolphe et sa compagne étaient arrêtés devant une maison de la rue Saint-Denis.

—C'est ici que je demeure, dit la jeune fille.

—Eh bien, chère Louise, quand vous reverrai-je, et où?

—Chez vous, demain soir, à huit heures.

—Bien vrai?

—Voilà ma promesse, répondit Louise en tendant ses joues fraîches à Rodolphe qui mordit à même dans ces beaux fruits mûrs de jeunesse et de santé. Rodolphe rentra chez lui ivre fou.

—Ah! dit-il en parcourant sa chambre à grands pas, ça ne peut pas se passer comme ça; il faut que je fasse des vers.

Le lendemain matin, son portier trouva dans la chambre une trentaine de feuilles de papier en tête desquelles s'étalait avec majesté cet alexandrin solitaire:

Ô l'amour! Ô l'amour! Prince de la jeunesse!

Ce jour-là, le lendemain, contre ses habitudes, Rodolphe s'était réveillé de fort bonne heure, et, bien qu'ayant peu dormi, il se leva sur-le-champ.

—Ah! s'écria-t-il, c'est donc aujourd'hui le grand jour... mais douze heures d'attente... avec quoi combler ces douze éternités?...

Et comme son regard était tombé sur son bureau, il lui sembla voir frétiller sa plume qui avait l'air de lui dire: travaille?

—Ah! bien oui, travaille, foin de la prose!... Je ne veux pas rester ici, ça pue l'encre.

Il fut s'installer dans un café où il était sûr de ne point rencontrer d'amis.

—Ils verraient que je suis amoureux, pensa-t-il, et me plumeraient d'avance mon idéal.

Après un repas très-succinct, il courut au chemin de fer et monta dans un wagon.

Au bout d'une demi-heure, il était dans les bois de Ville-D'Avray.

Rodolphe se promena toute la journée, lâché à travers la nature rajeunie, et ne revint à Paris qu'au tomber de la nuit.

Après avoir fait mettre en ordre le temple qui allait recevoir son idole, Rodolphe fit une toilette de circonstance, et regretta beaucoup de ne pouvoir s'habiller en blanc.

De sept à huit heures, il fut en proie à la fièvre aiguë de l'attente. Supplice lent qui lui rappela ses jours anciens, et les anciennes amours qui les avaient charmés. Puis, suivant son habitude, il rêva déjà une grande passion, un amour en dix volumes, un véritable poëme lyrique avec clairs de lune, soleils couchants, rendez-vous sous les saules, jalousies, soupirs, et le reste. Et il en était ainsi chaque fois que le hasard amenait une femme à sa porte, et pas une ne l'avait quitté sans emporter au front une auréole et au cou un collier de larmes.

—Elles aimeraient mieux un chapeau ou des bottines, lui disaient ses amis.

Mais Rodolphe s'obstinait, et jusqu'ici les nombreuses écoles qu'il avait commises n'avaient pu le guérir. Il attendait toujours une femme qui voulût bien poser en idole, un ange en robe de velours à qui il pourrait tout à son aise adresser des sonnets écrits sur feuilles de saule.

Enfin, Rodolphe entendit sonner «l'heure sainte;» et comme le dernier coup résonnait sur le timbre de métal, il crut voir l'Amour et la Psyché qui surmontaient sa pendule enlacer leurs corps d'albâtre.

Au même moment on frappa deux coups timides à la porte. Rodolphe alla ouvrir; c'était Louise.

—Je suis de parole, dit-elle, vous voyez!

Rodolphe ferma les rideaux et alluma une bougie neuve.

Pendant ce temps, la petite s'était débarrassée de son châle et de son chapeau, qu'elle alla poser sur le lit. L'éblouissante blancheur des draps la fit sourire, et presque rougir.

Louise était plutôt gracieuse que jolie; sa fraîche figure offrait un piquant mélange de naïveté et de malice. C'était quelque chose comme un motif de Greuze arrangé par Gavarni. Toute la jeunesse attrayante de la jeune fille était adroitement mise en relief par une toilette qui, bien que très-simple, attestait chez elle cette science innée de coquetterie que toutes les femmes possèdent, depuis leur premier lange jusqu'à leur robe de noce. Louise paraissait en outre avoir particulièrement étudié la théorie des attitudes, et prenait devant Rodolphe, qui l'examinait en artiste, une foule de poses séduisantes dont le maniérisme avait souvent plus de grâce que le naturel: ses pieds, finement chaussés, étaient d'une exiguïté satisfaisante... même pour un romantique épris des miniatures andalouses ou chinoises. Quant à ses mains, leur délicatesse attestait l'oisiveté. En effet, depuis six mois, elles n'avaient plus à redouter les morsures de l'aiguille. Pour tout dire, Louise était un de ces oiseaux volages et passagers qui, par fantaisie et souvent par besoin, font pour un jour, ou plutôt une nuit, leur nid dans les mansardes du quartier latin et y demeurent volontiers quelques jours, si on sait les retenir par un caprice, ou par des rubans.

Après avoir causé une heure avec Louise, Rodolphe lui montra comme exemple le groupe de l'amour et psyché.

—Est-ce pas Paul et Virginie? dit-elle.

—Oui, répondit Rodolphe, qui ne voulut pas d'abord la contrarier par une contradiction.

—Ils sont bien imités, répondit Louise.

—Hélas! pensa Rodolphe en la regardant, la pauvre enfant n'a guère de littérature. Je suis sûr qu'elle se borne à l'orthographe du cœur, celle qui ne met point d's au pluriel. Il faudra que je lui achète un Lhomond.

Cependant, comme Louise se plaignait d'être gênée dans sa chaussure, il l'aida obligeamment à délacer ses bottines.

Tout à coup la lumière s'éteignit.

—Tiens, s'écria Rodolphe, qui donc a soufflé la bougie?

Un joyeux éclat de rire lui répondit.

Quelques jours après, Rodolphe rencontra dans la rue un de ses amis.

—Que fais-tu donc? Lui demanda celui-ci. On ne te voit plus.

—Je fais de la poésie intime, répondit Rodolphe.

Le malheureux disait vrai. Il avait voulu demander à Louise plus que la pauvre enfant ne pouvait lui donner. Musette, elle n'avait point les sons d'une lyre. Elle parlait, pour ainsi dire, le patois de l'amour, et Rodolphe voulait absolument en parler le beau langage. Aussi ne se comprenaient-ils guère.

Huit jours après, au même bal où elle avait trouvé Rodolphe... Louise rencontra un jeune homme blond, qui la fit danser plusieurs fois, et à la fin de la soirée il la reconduisit chez lui.

C'était un étudiant de seconde année, il parlait très-bien la prose du plaisir, avait de jolis yeux et le gousset sonore.

Louise lui demanda du papier et de l'encre, et écrivit à Rodolphe une lettre ainsi conçue:

«Ne conte plus sur moi du tout, je t'embrâse pour la dernière foi. Adieu.

«Louise.»

Comme Rodolphe lisait ce billet le soir en rentrant chez lui, sa lumière mourut tout à coup.

—Tiens, dit Rodolphe en manière de réflexion, c'est la bougie que j'ai allumée le soir où Louise est venue: elle devait finir avec notre liaison. Si j'avais su, je l'aurais choisie plus longue, ajouta-t-il avec un accent moitié dépit, moitié regret, et il déposa le billet de sa maîtresse dans un tiroir qu'il appelait quelquefois les catacombes de ses amours.

Un jour, étant chez Marcel, Rodolphe ramassa à terre, pour allumer sa pipe, un morceau de papier sur lequel il reconnut l'écriture et l'orthographe de Louise.

—J'ai, dit-il à son ami, un autographe de la même personne; seulement, il y a deux fautes de moins que dans le tien. Est-ce que cela ne prouve pas qu'elle m'aimait mieux que toi?

—Ça prouve que tu es un niais, lui répondit Marcel: les blanches épaules et les bras blancs n'ont pas besoin de savoir la grammaire.


IV

ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ

Frappé d'ostracisme par un propriétaire inhospitalier, Rodolphe vivait depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher; son cuisinier l'appelait le hasard, et il logeait fréquemment à l'auberge de la Belle-Étoile.

Il y avait pourtant deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au milieu de ces pénibles traverses, c'était sa bonne humeur, et le manuscrit du Vengeur, drame qui avait fait des stations dans tous les lieux dramatiques de Paris.

Un jour, Rodolphe, conduit au violon pour cause de chorégraphie trop macabre, se trouva nez à nez avec un oncle à lui, le sieur Monetti, poêlier-fumiste, sergent de la garde nationale, et que Rodolphe n'avait pas vu depuis une éternité.

Touché des malheurs de son neveu, l'oncle Monetti promit d'améliorer sa position, et nous allons voir comme, si le lecteur ne s'effraye pas d'une ascension de six étages.

Donc prenons la rampe et montons. Ouf! Cent vingt-cinq marches. Nous voici arrivés. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut; au reste, bon air et belle vue.

Le mobilier se compose de plusieurs cheminées à la prussienne, de deux poêles, de fourneaux économiques, quand on n'y fait pas de feu surtout, d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en tôle, et d'une foule d'appareils de chauffage; citons encore, pour clore l'inventaire, un hamac suspendu à deux clous fichés dans la muraille, une chaise de jardin amputée d'une jambe, un chandelier orné de sa bobêche, et divers autres objets d'art et de fantaisie.

Quant à la seconde pièce, le balcon, deux cyprès nains, mis en pots, la transforment en parc pour la belle saison.

Au moment où nous entrons, l'hôte du lieu, jeune homme habillé en turc d'opéra-comique, achève un repas dans lequel il viole effrontément la loi du prophète, ainsi que l'indique la présence d'un ex-jambonneau et d'une bouteille ci-devant pleine de vin. Son repas terminé, le jeune turc s'étendit à l'orientale sur le carreau, et se mit à fumer nonchalamment un narguillé marqué J G. Tout en s'abandonnant à la béatitude asiatique, il passait de temps en temps sa main sur le dos d'un magnifique chien de Terre-Neuve, qui aurait sans doute répondu à ses caresses s'il n'eût aussi été en terre cuite.

Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et la porte de la chambre s'ouvrit, donnant entrée à un personnage qui, sans mot dire, alla droit à l'un des poêles servant de secrétaire, ouvrit la porte du four et en tira un rouleau de papiers qu'il considéra avec attention.

—Comment, s'écria le nouveau venu avec un fort accent piémontais, tu n'as pas achevé encore le chapitre des Ventouses?

—Permettez, mon oncle, répondit le turc, le chapitre des ventouses est un des plus intéressants de votre ouvrage, et demande à être étudié avec soin. Je l'étudie.

—Mais, malheureux, tu me dis toujours la même chose. Et mon chapitre des calorifères, où en est-il?

—Le calorifère va bien. Mais, à propos, mon oncle, si vous pouviez me donner un peu de bois, cela ne me ferait pas de peine. C'est une petite Sibérie ici. J'ai tellement froid, que je ferais tomber le thermomètre au-dessous de zéro, rien qu'en le regardant.

—Comment, tu as déjà consumé un fagot?

—Permettez, mon oncle, il y a fagots et fagots, et le vôtre était bien petit.

—Je t'enverrai une bûche économique. Ça garde la chaleur.

—C'est précisément pourquoi ça n'en donne pas.

—Eh bien! dit le piémontais en se retirant, je te ferai monter un petit cotret. Mais je veux mon chapitre des calorifères pour demain.

—Quand j'aurai du feu, ça m'inspirera, dit le turc, qu'on venait de renfermer à double tour. Si nous faisions une tragédie, ce serait ici le moment de faire apparaître le confident. Il s'appellerait Noureddin ou Osman, et d'un air à la fois discret et protecteur il s'avancerait auprès de notre héros, et lui tirerait adroitement les vers du nez à l'aide de ceux-ci:

Quel funeste chagrin vous occupe, seigneur,
À votre auguste front, pourquoi cette pâleur?
Allah se montre-t-il à vos desseins contraire?
Ou le farouche Ali, par un ordre sévère,
A-t-il sur d'autres bords, en apprenant vos vœux,
Éloigné la beauté qui sut charmer vos yeux?

Mais nous ne faisons pas de tragédie, et, malgré le besoin que nous avons d'un confident, il faut nous en passer.

Notre héros n'est point ce qu'il paraît être, le turban ne fait pas le turc. Ce jeune homme est notre ami Rodolphe recueilli par son oncle, pour lequel il rédige actuellement un manuel du Parfait Fumiste. En effet, M. Monetti, passionné pour son art, avait consacré ses jours à la fumisterie. Ce digne piémontais avait arrangé pour son usage une maxime faisant à peu près pendant à celle de Cicéron, et dans ses beaux moments d'enthousiasme, il s'écriait: Nascuntur poê... liers. Un jour, pour l'utilité des races futures, il avait songé à formuler un code théorique des principes d'un art dans la pratique duquel il excellait, et il avait, comme nous l'avons vu, choisi son neveu pour encadrer le fond de ses idées dans la forme qui pût les faire comprendre. Rodolphe était nourri, couché, logé, etc... et devait, à l'achèvement du Manuel, recevoir une gratification de cent écus.

Dans les premiers jours, pour encourager son neveu au travail, Monetti lui avait généreusement fait une avance de cinquante francs. Mais Rodolphe, qui n'avait point vu une pareille somme depuis près d'un an, était sorti à moitié fou, accompagné de ses écus, et il resta trois jours dehors: le quatrième il rentrait, seul!

Monetti, qui avait hâte de voir achever son manuel, car il comptait obtenir un brevet, craignait de nouvelles escapades de son neveu; et pour le forcer à travailler, en l'empêchant de sortir, il lui enleva ses vêtements et lui laissa en place le déguisement sous lequel nous l'avons vu tout à l'heure.

Cependant, le fameux Manuel n'en allait pas moins piano, piano, Rodolphe manquant absolument des cordes nécessaires à ce genre de littérature. L'oncle se vengeait de cette indifférence paresseuse en matière de cheminées, en faisant subir à son neveu une foule de misères. Tantôt il lui abrégeait ses repas, et souvent il le privait de tabac à fumer.

Un dimanche, après avoir péniblement sué sang et encre sur le fameux chapitre des ventouses, Rodolphe brisa sa plume qui lui brûlait les doigts, et s'en alla se promener dans son parc.

Comme pour le narguer et exciter encore son envie, il ne pouvait hasarder un seul regard autour de lui sans apercevoir à toutes les fenêtres une figure de fumeur.

Au balcon doré d'une maison neuve, un lion en robe de chambre mâchait entre ses dents le panatellas aristocratique. Un étage au-dessus, un artiste chassait devant lui le brouillard odorant d'un tabac levantin qui brûlait dans une pipe à bouquin d'ambre. À la fenêtre d'un estaminet, un gros allemand faisait mousser la bière et repoussait avec une précision mécanique les nuages opaques s'échappant d'une pipe de cudmer. D'un autre côté, des groupes d'ouvriers se rendant aux barrières passaient en chantant, le brûle-gueule aux dents. Enfin, tous les autres piétons qui emplissaient la rue fumaient.

—Hélas! disait Rodolphe avec envie, excepté moi et les cheminées de mon oncle, tout le monde fume à cette heure dans la création.

Et Rodolphe, le front appuyé sur la barre du balcon, songea combien la vie était amère.

Tout à coup un éclat de rire sonore et prolongé se fit entendre au-dessous de lui. Rodolphe se pencha un peu en avant pour voir d'où sortait cette fusée de folle joie, et il s'aperçut qu'il avait été aperçu par la locataire occupant l'étage inférieur: Mademoiselle Sidonie, jeune première au théâtre du Luxembourg.

Mademoiselle Sidonie s'avança sur sa terrasse en roulant entre ses doigts, avec une habileté castillane, un petit papier gonflé d'un tabac blond qu'elle tirait d'un sac en velours brodé.

—Oh! La belle tabatière, murmura Rodolphe avec une admiration contemplative.

—Quel est cet Ali-Baba? pensait de son côté Mademoiselle Sidonie.

Et elle rumina tout bas un prétexte pour engager la conversation avec Rodolphe, qui, de son côté, cherchait à en faire autant.

—Ah! Mon Dieu! s'écria Mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait à elle-même; Dieu! Que c'est ennuyeux! Je n'ai pas d'allumettes.

—Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques roulées dans du papier.

—Mille remerciements, répondit Sidonie en allumant sa cigarette.

—Mon Dieu, mademoiselle... continua Rodolphe, en échange du léger service que mon bon ange m'a permis de vous rendre, oserais-je vous demander?...

—Comment! Il demande déjà! Pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec plus d'attention. Ah! dit-elle, ces turcs! On les dit volages, mais bien agréables. Parlez, monsieur, fit-elle ensuite en relevant la tête vers Rodolphe: que désirez-vous?

—Mon Dieu, mademoiselle, je vous demanderai la charité d'un peu de tabac; il y a deux jours que je n'ai fumé. Une pipe seulement...

—Avec plaisir, monsieur... mais comment faire? Veuillez prendre la peine de descendre un étage.

—Hélas! Cela ne m'est point possible... je suis enfermé; mais il me reste la liberté d'employer un moyen très-simple, dit Rodolphe.

Et il attacha sa pipe à une ficelle, et la laissa glisser jusqu'à la terrasse, où Mademoiselle Sidonie la bourra elle-même avec abondance. Rodolphe procéda ensuite, avec lenteur et circonspection, à l'ascension de sa pipe, qui lui arriva sans encombre.

—Ah! mademoiselle, dit-il à Sidonie, combien cette pipe m'eût semblé meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos yeux!

Cette agréable plaisanterie en était au moins à la centième édition, mais Mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe.

—Vous me flattez! Crut-elle devoir répondre.

—Ah! mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les trois Grâces.

—Décidément, Ali-Baba est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que vous êtes vraiment turc? demanda-t-elle à Rodolphe.

—Point par vocation, répondit-il, mais par nécessité; je suis auteur dramatique, madame.

—Et moi artiste, reprit Sidonie.

Puis elle ajouta:

—Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir dîner et passer la soirée chez moi?

—Ah! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je suis enfermé par mon oncle, le sieur Monetti, poêlier-fumiste, dont je suis actuellement le secrétaire.

—Vous n'en dînerez pas moins avec moi, répliqua Sidonie; écoutez bien ceci: je vais rentrer dans ma chambre et frapper à mon plafond. À l'endroit où je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces d'un judas qui existait et a été condamné depuis: trouvez le moyen d'enlever la pièce de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez nous, nous serons presque ensemble...

Rodolphe se mit à l'œuvre sur-le-champ. Après cinq minutes de travail, une communication était établie entre les deux chambres.

—Ah! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de place pour que je puisse vous passer mon cœur.

—Maintenant, dit Sidonie, nous allons dîner... Mettez le couvert chez vous, je vais vous passer les plats.

Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attaché à une ficelle et le remonta chargé de comestibles, puis le poëte et l'artiste se mirent à dîner ensemble, chacun de son côté. Des dents, Rodolphe dévorait le pâté, et des yeux, Mademoiselle Sidonie.

—Hélas! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achevé leur repas, grâce à vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de même la fringale de mon cœur, qui est à jeûne depuis si longtemps?

—Pauvre garçon! dit Sidonie.

Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux lèvres de Rodolphe sa main, que celui-ci ganta de baisers.

—Ah! s'écria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire comme Saint Denis, qui avait le droit de porter sa tête dans ses mains.

Après le dîner commença une conversation amoroso-littéraire. Rodolphe parla du Vengeur, et Mademoiselle Sidonie en demanda la lecture. Penché au bord du trou, Rodolphe commença à déclamer son drame à l'actrice, qui, pour être plus à portée, s'était assise dans un fauteuil échafaudé sur sa commode. Mademoiselle Sidonie déclara le Vengeur un chef-d'œuvre; et, comme elle était un peu maîtresse au théâtre, elle promit à Rodolphe de lui faire recevoir sa pièce.

Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monetti fit entendre dans le corridor son pas léger comme celui du Commandeur. Rodolphe n'eut que le temps de fermer le judas.

—Tiens, dit Monetti à son neveu, voici une lettre qui court après toi depuis un mois.

—Voyons, dit Rodolphe. Ah! Mon oncle, s'écria-t-il, mon oncle, je suis riche! Cette lettre m'annonce que j'ai remporté un prix de trois cents francs à une académie de jeux floraux. Vite ma redingote et mes affaires, que j'aille cueillir mes lauriers! On m'attend au Capitole.

—Et mon chapitre des ventouses? dit Monetti froidement.

—Eh! Mon oncle, il s'agit bien de cela! Rendez-moi mes affaires. Je ne peux pas sortir dans cet équipage...

—Tu ne sortiras que lorsque mon manuel sera terminé, dit l'oncle, en enfermant Rodolphe à double tour.

Resté seul, Rodolphe ne balança point longtemps sur le parti qu'il avait à prendre... Il attacha solidement à son balcon une couverture transformée en corde à nœuds; et, malgré le péril de la tentative, il descendit, à l'aide de cette échelle improvisée, sur la terrasse de Mademoiselle Sidonie.

—Qui est là? s'écria celle-ci en entendant Rodolphe frapper à ses carreaux.

—Silence, répondit-il, ouvrez...

—Que voulez-vous? Qui êtes-vous?

—Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du Vengeur, et je viens rechercher mon cœur que j'ai laissé tomber dans votre chambre par le judas.

—Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer!

—Écoutez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me sourient... que l'amour fasse comme elles!...


Le lendemain matin, à l'aide d'un déguisement masculin que lui avait fourni Sidonie, Rodolphe pouvait s'échapper de la maison de son oncle... il courut chez le correspondant de l'académie des jeux floraux recevoir une églantine d'or de la force de cent écus, qui vécurent à peu près ce que vivent les roses.

Un mois après, M. Monetti était convié, de la part de son neveu, d'assister à la première représentation du Vengeur. Grâce au talent de Mademoiselle Sidonie, la pièce eut dix-sept représentations et rapporta quarante francs à son auteur.

Quelque temps après, c'était dans la belle saison, Rodolphe demeurait avenue de Saint-Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du bois de Boulogne, sur la cinquième branche.


V

L' ÉCU DE CHARLEMAGNE

Vers la fin du mois de décembre, les facteurs de l'administration Bidault furent chargés de distribuer environ cent exemplaires d'un billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sincère et véritable: