—Voilà un midi que nous serons long-temps à chercher, mon pauvre Laurenfuite.
Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage parti, et quand la nuit aura passé par dessus tout cela, nous délibérerons sur ce que nous aurons à faire pour trouver une femme à frêt et retourner le plus tôt possible à la côte d'Afrique. Les beautés de ce pays-là sont un peu moins blanches et moins séduisantes que celles de Paris, mais elles sont au moins plus sûres.
Ils se couchèrent. On ne sait pas si ce fut après que M. Laurenfuite eut chanté, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite eût rossignolé une romance, comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrécargue, pour ce soir-là du moins, ne devait guère être disposé à faire le troubadour, il est très-probable qu'il se coucha sans avoir chanté.
Le lendemain les deux traficans se demandèrent quel moyen ils pourraient adopter pour réussir à ne pas quitter Paris sans avoir trouvé ce qu'ils étaient venus y chercher.
Le subrécargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.
Il dit au capitaine:
Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il n'avait pas encore posées sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa loge une liasse de feuilles imprimées sous le titre de Petites-Affiches.
J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce recueil intéressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie une multitude de demandes et d'avis vraiment étonnans, dans un style aussi élégant que correct et bref.
Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'à faire insérer dans ces Petites-Affiches: On demande un jeune cheval, un cabriolet d'occasion, ou une servante fraîche et jolie, pouvant servir à la fois de cuisinière et de compagne.
—Mais savez-vous bien que c'est là un usage charmant, s'écria le capitaine Sautard; trouver des femmes à deux fins, pour la cuisine et pour l'amour! C'est comme qui dirait une espèce de traite volontaire des blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une femme fraîche et jolie, et la trouver disposée à se rendre à l'appel!... On n'a jamais rien fait de mieux à Paris.... Continuez, mon cher ami, je suis déjà enchanté de ce que vous m'apprenez là.
—J'ai pensé qu'en faisant un appel dans les Petites-Affiches à la femme que nous cherchons, au lieu de courir après elle aussi inutilement que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodément trouver notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui manquent.
—Les femmes voleuses surtout....
—Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables à tel ou tel projet, telle ou telle expédition. Notre pacotille n'est pas chose facile à trouver et à bien trouver surtout. La plupart des jeunes personnes un peu comme il faut ne se soucient guère de quitter leur famille pour se rendre, à la grosse aventure, dans un pays lointain dont elles ont à peine entendu prononcer le nom.
—Mais est-il bien nécessaire que nous mettions la main sur une jeune personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en souvient, stipulée dans la charte-partie.
—Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener à notre gouverneur la première venue, un restant de fonds de magasin.
—C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de présentable et de non avarié, en un mot; car il est amateur au moins ce diable d'Anglais. Allons voir l'écrivain des Petites-Affiches, pour qu'il nous arrange notre annonce en style du premier numéro, coûte que coûte.
—C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux Petites-Affiches!
CHAPITRE V.
Marché conclu.
Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le rédacteur en chef des Petites-Affiches parisiennes, on vit paraître sur la première page de ce recueil si précieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis suivant imprimé en lettres majuscules, à trois francs la ligne.
DEMANDE IMPORTANTE.
«Un capitaine de navire fort avantageusement
connu dans tous les ports de mer
demanderait une jeune personne bien élevée,
de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui
voulût bien se charger de la place de gouvernante
dans la maison du directeur d'un
riche établissement colonial à l'étranger.
Le prix du passage sera payé. Il y aura de
bons appointemens.
«S'adresser rue du Bouloy, grand hôtel
du roi de Prusse, à l'appartement numéro 3,
au premier.—1—6.»
L'annonce produisit un effet général sinon merveilleux.
L'appartement numéro 3 du grand hôtel du roi de Prusse ne se désemplit pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes les qualités. Les deux pacotilleurs, malgré tout leur zèle, pouvaient à peine suffire à l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantôt c'était une demoiselle de bonne famille ruinée par les malheurs de la révolution, qui se présentait pour prendre des renseignemens sur la place proposée. Tantôt c'était une bonne et joyeuse fille qui venait s'offrir pour voyager où on voudrait, moyennant la conduite. Puis arrivait une grosse servante, lassée du service de ses maîtres, et après elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage d'outre-mer, qu'après s'être informées du montant des arrhes du marché et des garanties de l'exécution des conditions annoncées. Or, cette dernière clause allait assez peu à M. Laurenfuite, dont la défiance avait été singulièrement excitée par la nymphe du Wauxhall, qui aussi lui avait demandé quelles seraient les arrhes.
M. Laurenfuite cependant ne tarda pas à remarquer que les demoiselles bien élevées qui s'étaient présentées à lui jusque-là paraissaient s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air un peu trop madré, et que les jeunes veuves semblaient être devenues veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future compagne du gouverneur.
Nos chercheurs commençaient à désespérer du succès de leurs tentatives, lorsque enfin il se présenta chez eux une jeune brune, jolie, belle même, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine élégance, mais de cette élégance qui naît de la grâce et de la propreté, plutôt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien décent et ingénu annonçait sinon une personne distinguée, au moins une fille modeste et élevée dans de bons principes. Dès que sa petite bouche vermeille s'ouvrit pour demander à qui il fallait s'adresser, il sortit des lèvres de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite, quelque fortement éprouvé qu'il fût contre toutes les émotions inattendues, ne put se défendre d'un peu de trouble. Il ne répondit même qu'en balbutiant à la nouvelle venue.
Quand au capitaine Sautard, la bouche béante et les yeux au grand ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les pochettes de son pantalon, le résultat de l'entretien qui allait avoir lieu entre la jeune beauté et monsieur son subrécargue.
Celui-ci, après un moment d'hésitation et d'étonnement, recouvra la parole, qui lui manquait assez rarement, pour répondre à celle qui lui arrivait si à propos pour prendre des informations:
--- Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'être chargés de trouver une jeune personne qui consente à se rendre à Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de cette riche possession anglaise.
—Je désire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait à la personne qui conviendrait pour cette place.
—Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des appointemens proportionnés au poste important que l'on occuperait, et à la générosité de son excellence monsieur le gouverneur.
—Mais la personne qui se déciderait à aller si loin, car c'est en Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances sur ses gages à venir?
—Peste, dit à part le subrécargue au capitaine, elle sait que c'est en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres. C'est mauvais signe.
—Mademoiselle, ajouta-t-il après avoir fait cette remarque, on donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des répondans, car vous sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit dans le moment actuel?
—Hélas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un père et d'une mère infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir à l'existence de mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins se sont augmentés et que l'ouvrage nous est payé moins cher, j'ai éprouvé la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dépenses qui devenaient nécessaires à l'état de mon père surtout, car il est au lit depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mêmes que le médecin lui ordonne....
Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins déjà un peu émus quelques larmes qu'elle s'était efforcée, mais en vain, de retenir sous ses longues paupières.
—Oserai-je vous demander quel était votre état, car ceci est plus important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosité.
—Je suis teinturière, monsieur.
—Teinturière! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque honorable que soit l'état que vous exercez pour vous procurer avec tant de dévoûment les secours que réclame la position de vos parens, votre manière de parler ne s'accorde guère avec votre profession, fort honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu élevée dans la société. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire, pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que je désire prendre.
Ici le capitaine Sautard tira le subrécargue par la basque de son habit, comme pour lui reprocher la question indiscrète qui venait de faire rougir la pauvre fille. Le subrécargue ne répondit à la muette et expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.
La jeune personne répondit en baissant les yeux:
—Il est vrai, monsieur, que j'ai reçu un peu d'éducation, mais je ne le dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune avait rapprochée de ma famille, m'a donné quelques leçons dont j'ai cherché à profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile à mes parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reçue de la bonté de cette vieille dame n'a pu m'élever au-dessus de l'état dans lequel mon père et ma mère étaient nés, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par orgueil, le ciel le sait bien!
—Et vous pourriez vous décider à partir, pour procurer un peu d'aisance à votre famille?
—C'est la mon plus grand désir, et aucun sacrifice ne me coûtera pour le réaliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est à moi qui suis jeune à me dévouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout sacrifié pour m'élever dans la crainte et l'amour de Dieu.
—Elle est dévote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des arrhes et elle ne viendra pas.
—Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre dévoûment ne sera pas sans récompense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous décidez à vous exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous assurions de la responsabilité que vous pouvez nous offrir. Nous verrons vos parens.
—Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon départ dans le cas où je conviendrais à la place dont vous pouvez disposer, je vous prierai en grâce de ne parler de l'emploi qui me serait destiné, que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir; car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse, peut-être pour ne plus les revoir, ils en mourraient.
—C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et à la maman que c'est, par exemple, pour aller à... à... à.... Narbonne, que nous voulons faire marché avec vous. Je vous dis Narbonne plutôt qu'une autre ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie.
—A-t-il donc de l'esprit ce coquin-là! se dit en lui-même et presque avec un certain dépit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami complimenter ainsi la belle teinturière.
—Mais à propos, demanda le subrécargue à la jeune personne toute confuse du compliment qu'il venait de lui lancer à bout portant, voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous sont nécessaires avant de conclure notre arrangement?
—Nous demeurons rue Saint-Jacques, numéro 98, messieurs, au cinquième étage. Je me nomme Joséphine Renaud.
—C'est fort bien, nous nous rappellerons ce numéro-là, et surtout votre joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue Saint-Jacques, numéro 98, au cinquième étage.... J'ai déjà tout cela dans la tête, ou pour mieux dire dans le cœur.
Joséphine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle laissa enchantés d'elle, et fort disposés à la revoir dans peu.
CHAPITRE VI.
Visite rue Saint-Jacques.
Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante Joséphine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le numéro 98, comme s'il s'était agi pour eux de trouver un trésor dans l'asile qui portait ce bienheureux numéro. Une maison noire, haute et effilée, se présente enfin à leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donnée Joséphine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais là il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda à une marchande de charbon, au rez-de-chaussée, la demeure de M. Renaud, teinturier; et la marchande lui répondit d'une voix criarde: C'est-y le père Renaud, l'ancien dégraisseur, que vous demandez?—Oui, ce doit être en effet le père Renaud.—Eh bien! montez au cinquième, la porte en face, vous trouverez le pauvre homme au lit, à moins qu'au bout de six mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever.
Ces renseignemens préliminaires concordant parfaitement avec ceux que leur avait fournis Joséphine, les deux visiteurs se mirent en devoir de monter au cinquième étage. A chaque rangée d'escaliers que venait de parcourir le capitaine Sautard, dans cette pénible ascension, il s'arrêtait tout essoufflé afin de respirer un instant et de reprendre des forces pour enjamber l'étage suivant. Mais las de cette course presque perpendiculaire, il s'écriait en suivant de son mieux le léger Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui bâtissent des maisons si hautes! Une teinturière aller se loger au cinquième! Est-ce que dans ce pays-ci les rivières passent sous les fenêtres des teinturiers qui logent au grenier?
—Patience, lui répondait son ami, encore deux ou trois étapes, et nous y voilà.
Quand ils se trouvèrent à peu de chose près sous le toit de la maison, ils se doutèrent qu'ils étaient arrivés. Le subrécargue frappa deux coups à l'étroite porte, qui se présentait devant lui, et une jolie petite voix, qu'il crut reconnaître pour celle de Mlle Joséphine, lui cria: Entrez!
Nos amateurs pénètrent dans un appartement au fond duquel ils aperçoivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme était dans un coin, et dans le lit était couché un vieillard. C'étaient le père et la mère de Joséphine. Quant à cette pauvre fille, elle était aussi là, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle accourut vers eux, pour leur présenter avec le plus aimable empressement deux des cinq à six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement. Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son élégance, les regards des deux marins; mais il y avait tant de propreté et d'ordre dans ce refuge de la pauvreté et du travail, qu'ils sentirent d'abord qu'ils étaient chez d'honnêtes gens. Le capitaine Sautard, au bout de quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir monté si haut. Le subrécargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole à la bonne femme, et il s'y prit en ces termes:
—Ma brave dame, vous avez dans la charmante Joséphine une fille qui veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici fait la gloire. La condition qui se présente aujourd'hui pour elle la mettra bientôt à même de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle Joséphine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre à elle.
—Hélas oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de voir cette chère enfant nous quitter pour ne plus revenir près de nous qui l'aimons tant.
--- Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Joséphine, je conçois que si c'était pour ne plus vous revoir qu'il fallût vous quitter, vous ne consentiriez pas à me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne m'éloignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois obligée de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs?
—Sans doute, puisque c'est à Narbonne que vous irez.
—Et, sans être trop curieux, s'écria le vieillard malade, pourrait-on savoir chez qui ira en condition notre chère fille?
—Mais chez une vieille dame créole fort riche, une de mes parentes, qui ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne. Cependant, malgré toutes les qualités que possède Mlle Joséphine, ou plutôt à cause de toutes ces qualités, je crains une chose pour elle, en égard aux goûts de ma vieille parente.
—Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la mère.
—Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche créole.
—Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec naïveté, je ferai tant que madame votre parente ne s'en apercevra pas.
—Eh bien! ajouta la bonne mère, ce que monsieur vient de dire là me rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre Joséphine. Mais d'ailleurs ce n'est pas là ce qui doit le plus nous inquiéter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera à nous: n'est-ce pas, mon enfant?
Ici Joséphine sauta en sanglotant au cou de sa bonne mère, et le vieillard malade se mit à pleurer dans son lit en même temps que sa fille et sa femme.
Cette scène d'attendrissement d'une pauvre famille logée au cinquième étage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuyé des spectateurs plus habitués que nos deux marins à ces sortes d'émotions; mais eux, encore peu aguerris contre de telles attaques de sensibilité, se sentirent remués jusque au fond du cœur, en voyant couler les larmes de Joséphine et de sa vieille mère.
—Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard à son ami, êtes-vous content maintenant? Celle-là ne vaut-elle pas mieux que toutes les citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis, c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher plus loin. Je mouille où le fond me paraît bon.
—Ma foi, lui répondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et je vais tâcher de conclure le marché au plus doux prix possible et le plus tôt que je pourrai. Laissez-moi faire.
—Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussitôt à la mère de Joséphine, votre demoiselle est ce qui convient à ma parente de Narbonne, et, muni des pouvoirs nécessaires pour conclure l'arrangement dont elle m'a chargé, je vous offre de déposer en vos mains une somme qui servira de garantie pour l'exécution de nos conditions. Quinze cents francs vous paraissent-ils une offre suffisante?
—Mais, messieurs, s'écria aussitôt le père en faisant un effort pour se placer sur son séant, il me semble qu'avant de rien conclure nous devons, comme parens de la chère enfant qui se sacrifie pour nous, prendre des renseignemens sur la condition qui se présente pour elle.
—C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront bientôt pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir nous-mêmes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes.
—Vous m'excuserez, messieurs, de la liberté que j'ai prise. Nous ne doutons pas que vous ne soyez de parfaites honnêtes gens, mais vous sentez bien que dans notre position nous devons....
—Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots.
Monsieur que vous voyez là est le capitaine du brick l'Aimable-Zéphyr, actuellement mouillé dans le port du Hâvre. Sans vouloir ici vanter mon ami, je puis dire que c'est un des plus honnêtes et des plus dignes capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant à l'identité de la personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donnée au Hâvre pour se rendre à Paris. Les titres et les qualités du capitaine de l'Aimable-Zéphyr y sont mentionnés ainsi que le signalement de l'individu en question.
Quant à moi, je vous dirai, à moins que le capitaine Sautard ne veuille se charger de vous faire mon éloge, que je suis négociant marin, naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune dont je jouis.
Ma probité est connue, et je ne crains pas d'être démenti sur cet article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres qui me sont adressées par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons que je vais vendre au loin.
Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-là mêmes toutes les informations qui vous paraîtront utiles sur mon compte. Je suis de Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au service de laquelle je destine vôtre fille est une femme fort répandue dans le pays où elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les renseignemens que vous paraissez désirer, j'espère qu'il me suffira de répondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte à concevoir.... Mais jusque-là nous vous donnerons le temps de réfléchir, et si, comme je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous méritons, les quinze cents francs vous seront comptés sur-le-champ, et quelques jours après votre aimable fille s'embarquera... dans la diligence qui devra la conduire à Narbonne.
Les deux amis, après cette petite exposition de leurs projets, s'en allèrent, laissant la famille Renaud réfléchir sur la bizarrerie et aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.
Les informations prises sur le subrécargue furent satisfaisantes. Les quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le père et la mère Renaud paraissaient ne pas vouloir se séparer de leur fille bien-aimée; mais celle-ci, résolue à s'immoler pour ses parens, combattit avec tant de chaleur la répugnance qu'ils avaient à la voir s'éloigner d'eux, qu'elle finit par les décider à accepter le sacrifice qu'elle offrait à leur mauvaise fortune. Mais combien, après cet effort de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se sentit dégagée de la contrainte qu'elle s'était imposée pour abuser son père et sa mère sur sa résignation apparente!
Lorsque le capitaine et le subrécargue revinrent pour recevoir la réponse, qu'ils avaient eu la délicatesse d'attendre deux jours, ils trouvèrent la jeune personne décidée et ses parens à peu près consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Joséphine avait beaucoup pleuré. Ils jugèrent à l'émotion de la bonne mère et du vieux père qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait profiter de la circonstance en brusquant le départ. Les quinze cents francs furent comptés. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne. Joséphine reçut, en adressant une fervente prière au ciel, la bénédiction de ses parens éplorés; et remplie de l'enthousiasme et de la résignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille, pour s'embarquer dans la diligence du Hâvre....
CHAPITRE VII.
La traversée.
Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine se trompait, comme on le verra par la suite.
Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que l'Aimable-Zéphyr se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps, les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine.
Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi. Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M. Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie!
Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à l'Aimable-Zéphyr depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance: Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à Sierra-Leone. Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie.
Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et sauter la place.
—Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce que par hasard vous voudriez employer la force?
—Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté.
—A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût pas loyal et marchand.
—Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du nez?
—Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu marronant, oui.
—Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux, quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite?
—Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici la bégueule, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre chargement.
—A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des égards en premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voilà tout. Oh! l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!
—De quelque manière que vous envisagiez la chose, notre passagère, au bout du compte, doit être au moins regardée comme une marchandise en commission, qu'il est de notre devoir de rendre à bon port, bien ficelée et bien conditionnée, telle enfin que nous l'avons reçue et telle qu'elle est portée sur le connaissement.
—Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour à notre pacotille de dix-huit ans, nous risquions de l'avarier et de nuire à la livraison que nous nous sommes engagés à faire au gouverneur?
—Non; mais selon moi, le plus sûr est de ne pas toucher à la marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traversée.
—Et selon moi, le plus sûr est d'y toucher pour mieux en connaître la qualité. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une occasion où je dirai même qu'ils doivent me paraître hors de saison. Ne vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Ténériffe dont vous fîtes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes pipes de Madère, et de ces barils de bœuf salé que nous sûmes si bien dédoubler pour remplir, disiez-vous, la moitié de ce précepte de l'Évangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me répétant à chaque baril: décroissez et multipliez?
—Pardieu, je sais peut-être aussi bien que vous ce que j'ai fait dans les temps, mais la circonstance n'est plus la même. Une jeune innocente n'est pas une pipe de Ténériffe, et encore moins un baril de bœuf salé. On dédouble le baril sans s'exposer à perdre la marchandise, au lieu qu'avec une passagère, on s'expose....
—Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?
—Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'idée!
—Eh bien! pourquoi vous refuser à tenter l'abordage quand vous vous trouvez par le travers de cette jolie corvette?
—Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y eût qu'à se baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait l'abordage?
—Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manœuvrier comme vous....
—C'est justement parce que je suis un vieux manœuvrier que je désespérerais de réussir à jeter mes grappins à bord.
—Vous vous trompez. La plupart des femmes préfèrent les hommes d'un certain âge aux jeunes et indiscrets étourneaux.
—Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes d'un certain âge, pour mieux détourner l'attention que l'on porterait aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une réputation de vertu à bon marché. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous connaissons ces couleurs-là.
—Allons, je vois décidément que vous caponnez.
—Que je caponne, moi!
—Oui, que vous caponnez.
—Apprenez que jamais je n'ai caponné devant qui ou quoi que ce soit, pas même devant une femme, si bien élevée qu'elle pût être!
—Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache d'abordage; mais devant la beauté, c'est un cas différent, les moyens n'y sont plus.
—C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.
—Oui, mais le difficile serait de le prouver.
—Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plaît?
—Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez sur la voie. Il faudrait....
—Attaquer cette jeune fille, peut-être.
—Et mais, sans doute!
—Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu?
—N'est-ce pas à vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre qualité de capitaine?
—Et vous essaierez ensuite, si je suis obligé d'amener mon pavillon dans l'engagement?
—Je ferai plus que d'essayer: je serai là pour vous venger ou me faire couler à fond, bord à bord avec l'ennemi.
—L'ennemi! Ce n'est pas là un ennemi bien redoutable. Voyez plutôt comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et si bien repassée! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette chère petite.... D'abord, moi, je vous préviens qu'une fois lancé, j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude.
—Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aperçoivent du péril que lorsqu'il est passé, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait du moins, et l'on n'a plus de reproches à se faire....
Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser échapper.... Elle est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve à la barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter à livrer l'assaut. Moi, pour plus de sûreté pendant le colloque, je me promènerai sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention à ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de montrer du courage, descendez.
—Descendez! descendez! C'est bien facile à dire cela.... mais si vous étiez à ma place, les jarrets vous trembleraient peut-être aussi joliment qu'à moi.
—Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bientôt! Allons donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance!
—Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je caponnais, je vous donne bien ma parole que jamais je n'aurais eu l'idée de faire le galant avec aussi peu de goût que j'en ai aujourd'hui pour la faribole!
Le capitaine, en prononçant ces derniers mots du haut de l'escalier, se laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre poids, beaucoup plus que par suite d'une volonté bien arrêtée; et il disparut bientôt aux yeux de Laurenfuite, qui se réjouit de savoir enfin son gros séducteur lancé sur le théâtre de ses exploits futurs.
Notre subrécargue, tout en se promenant à grands pas entre le grand mât et le mât de misaine, s'attendait à voir bientôt reparaître le capitaine un peu déconcerté de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui faire la jeune passagère. M. Laurenfuite, en Céladon expérimenté, avait compté sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux avec la manière galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engagé le capitaine à tenter quelque chose auprès de Joséphine, que pour le couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller plus sûrement les avantages qu'il croyait posséder sur le pauvre Sautard. Mais à son grand étonnement et contre son attente, il s'aperçut que celui-ci tardait un peu à revenir sur le pont, et la peur de voir l'événement tromper ses prévisions commença à l'agiter tout de bon.
Que dois-je penser, se dit-il en prêtant inutilement l'oreille à ce qui se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer? Voilà bientôt un quart d'heure qu'il s'est laissé tomber dans la chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait été mal accueilli par cette petite grisette.... J'ai beau chercher à saisir quelque chose de leur conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix.... Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas trop s'étonner peut-être.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en promettant à Sautard un plein succès auprès de cette innocente de la rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une Agnès de cette façon!...
Notre galant désappointé en était rendu à cet endroit de ses calomnieuses réflexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la chambre un bruit qui lui annonça l'apparition prochaine de son rival. Aussitôt, en effet, il entrevit la tête du capitaine sortant comme d'une trappe, du capot de l'arrière. La physionomie de Sautard lui parut avoir pris une expression toute particulière: ses yeux étaient rouges comme s'ils avaient pleuré, sa bouche, contractée dans sa partie inférieure, semblait encore offrir l'indice d'une vive et récente émotion, et son front cependant portait plutôt l'empreinte d'un sentiment de satisfaction, que l'apparence d'une impression pénible. En le voyant avec un air si équivoque et une figure si étrange, le subrécargue impatient crut devoir l'interroger sur le résultat d'une tentative qui l'intéressait si fort....
—Eh bien! lui dit-il à demi-voix en s'approchant du capot dont le brave homme semblait avoir oublié de dégager ses jambes, quoi de nouveau, capitaine?
—Repoussé avec perte, mon ami!
—Et comment donc cela?
—Comment? ma foi je serais bien embarrassé de vous le dire, tant je suis encore étourdi de ce qui s'est passé en bas entre cette jeune fille et moi. Je ne sais en vérité pas où j'en suis. Tout ce que je crois savoir de certain, c'est que j'ai été obligé de mettre mon grand hunier sur le mât et de me laisser culer pour éviter des avaries.
—Mais encore, comment se fait-il que vous soyez resté aussi long-temps dans la chambre pour si peu de chose?
—Je n'en sais ma foi rien.
—Lui avez-vous parlé?
—Parbleu, si je lui ai parlé! la belle question! Elle aussi m'a parlé, et du bon coin encore.
—Et que vous a-t-elle dit?
—Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh! avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien même je vivrais cent ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens!
—Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire?
—Ah! attendez donc! ces choses-là se comprennent bien, mais on ne les retient pas dans sa tête comme une règle d'arithmétique.... Autant que je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque à mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous comme à un père!
—Et qu'avez-vous fait alors?
—Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis à pleurer aussi.
—A pleurer, en voilà bien d'une autre à présent! Vous avez pleuré, vous?
—Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui faites tant le crâne!
—Je n'aurais toujours pas pleuré, je vous en donne bien ma parole.
—Vous n'auriez pas pleuré! C'est bien facile à dire; mais si vous aviez vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il est impossible de repousser le compliment avec plus de dignité et de gentillesse que cette gaillarde-là. J'en suis encore tout sens dessus dessous et tout enchanté à la fois, tel que vous me voyez....
—C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit exprimée de la sorte avec vous, il faut nécessairement que vous ayez tenté quelque chose, quelque petite chose au moins, auprès d'elle.
—Sans doute que j'ai tenté quelque chose! Elle travaillait à la couture quand je suis descendu. C'était justement un de mes gilets qu'elle me raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufré, vous savez bien?
—Oui, très-bien, et après?
—Après j'ai commencé, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec tant d'élégance, à lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait d'une façon qui m'a donné à penser qu'elle allait pleurer.
—Et puis après?
—Après, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherché à l'embrasser à la bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est levée la larme à l'œil, comme j'avais déjà cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je vous ai raconté: Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous comme à un père!
—Oui, je sais, vous l'avez déjà dit. Et ensuite?
—Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrassée de tout mon cœur, mais pas comme je voulais le faire la première fois, au moins.... Alors, la pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais aussi la larme à l'œil, m'a serré la main et m'a sauté au cou, comme si j'avais été son père.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela, je lui ai crié:
Morbleu! vous êtes une brave fille, et celui qui vous insultera aura affaire à moi!
En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est établie entre nous, mais sur le pied le plus honnête.... Si bien que contens l'un de l'autre à la suite de cet entretien, je suis monté sur le pont pour prendre l'air, car je sens que j'en avais fièrement besoin.
—Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait là une jolie besogne!
—Mais pas si mauvaise, peut-être. Je suis plus satisfait de moi dans le moment actuel que si j'avais trouvé auprès de cette petite le positif que vous m'aviez envoyé y chercher.
—Vous avez gâté entièrement votre affaire, et peut-être bien la mienne par dessus le marché.
—Peu m'importe! je n'ai pas du moins attenté à l'honneur de cette pauvre enfant.
—Oui, mais à présent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais eu des scrupules.
—C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la première fois de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours maître de soi. Ça vous arrive souvent à bord, comme un boulet de trente-six, sans crier gare ni veille au grain! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce que j'ai fait, au contraire même, je m'en félicite, et si j'étais à recommencer, je recommencerais, et rondement encore!
—Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela à présent! Vous n'avez rien fait!
—Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de n'avoir rien fait que je me trouve ravi.
—Demain, ou après-demain au plus tard, je réparerai votre gaucherie auprès de la beauté. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon rôle un peu difficile; mais c'est égal. En laissant passer le temps nécessaire pour effacer la mauvaise impression qu'a dû laisser votre malheureuse tentative, je trouverai peut-être encore la place bonne. Et d'ailleurs, avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses auprès des femmes. C'est près d'elles surtout que le proverbe latin est vrai et trouve admirablement son application avec des variantes: