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Scènes de mer, Tome I cover

Scènes de mer, Tome I

Chapter 25: Catastrophe.
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About This Book

A collection of maritime tales and sketches that portray life at sea through episodic chapters focusing on shipboard characters, humorous portraits, and short adventures. The narratives alternate comic studies of officers and sailors, scenes of voyages and ports including West African shores, and incidents of misfortune and return, combining anecdote, nautical detail, and social observation. The tone mixes rustic humor with sympathy for seafarers, and recurring themes include camaraderie, romantic entanglements, speculative schemes, and the practical routines and dangers of maritime life. Many pieces function as standalone scenes or short stories grouped by nautical setting.

Audaces Femina juvat.

—Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous laisse, tout à votre aise, filer votre nœud. Mais cependant je mets une petite condition à la liberté entière que je dois vous accorder dans cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualité de capitaine et de maître, après Dieu, à bord de ce navire.

—Et quelle condition, s'il vous plaît?

—C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses derniers retranchemens.

—De quels retranchemens voulez-vous parler?

—Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela s'entend.

—C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire.

—Quand je dis dans ses derniers retranchemens, je veux dire que vous ne pousserez pas les choses in extremis.

—Ah! voilà que vous parlez latin aussi?

—Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas entendre le français. En vérité, je crois que vous finiriez par me faire dire des bêtises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis une heure!

—Voyons, mon brave capitaine, ne nous fâchons pas pour si peu de chose. Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par déférence pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens auprès de la petite, et de ne me laisser aller qu'à la plus simple séduction. Car vous entendez bien que si elle se montre favorable à mes petites avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle le cruel; ce serait ridicule.

—Si ce n'est que cela, je suis tranquille et complètement rassuré sur les suites de l'action.

—Rassuré! rassuré! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'être.

—J'en mettrais certes déjà ma main au feu.

—Et moi, à votre place, je ne voudrais même pas risquer un de mes doigts à la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher capitaine!...

—Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une raison ça! car je pourrais bien vous répondre aussi en parlant des gens qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher subrécargue!

—Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en jeu....

—Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne.

—C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir.

—Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas que nous ayons l'air de nous être entretenus d'elle, cela l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouillé de la scène désagréable qui vient d'avoir lieu.

Deux jours se passèrent avant que le séduisant subrécargue crût devoir livrer l'assaut à la beauté qu'il voulait réduire. L'affaire, selon lui, quelque bonne opinion qu'il eût de son amabilité et de son expérience, devait être vive, et il jugea à propos de bien combiner son plan pour être plus sûr de réussir dans l'application des moyens qu'il se proposait de mettre en œuvre dans cette occasion.

Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de coutume. Dès la veille, il avait pris un air mélancolique et sombre, destiné à produire sur le cœur de la jolie passagère un effet préliminaire favorable à ses projets. A déjeûner et à dîner il avait peu mangé devant elle, croyant l'amener à lui faire demander des nouvelles de sa santé; mais Joséphine, très-peu inquiète de l'état d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas songé à remarquer l'altération que paraissaient avoir subie sa physionomie et son appétit. La guitare même du subrécargue était restée suspendue sur la cloison de sa chambre, sans qu'il pensât à la faire gémir comme d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaignît du silence de l'impitoyable musicien.

Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Joséphine à tout ce qui se tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des préparatifs de l'attaque que son ami se disposait à livrer à l'inexpérience de la jeune personne. Vingt fois il avait été sur le point de lui révéler en secret les projets formés contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de loyauté et de délicatesse l'avait retenu dans les bornes de la discrétion qu'il avait promise à son rival. Il se résigna à attendre le moment du péril, en faisant des vœux pour celle qui était bien loin de se croire exposée à tomber dans le piége que la fatuité voulait tendre à son ingénuité.

Quand le beau subrécargue jugea que le moment d'entrer en campagne était arrivé, il réclama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la passagère. Le capitaine, quelque désagréable que fût devenu pour lui le rôle qu'il avait à remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea à éloigner du gaillard-d'arrière les importuns qui pourraient venir troubler le tête-à-tête qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite descendit donc à son tour dans la chambre d'où le pauvre Sautard était revenu si troublé et avec une si drôle de mine deux jours auparavant.

Joséphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre séducteur s'avança vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours altérée. Il débuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite quittassent la page sur laquelle ils étaient fixés. Le galant toussa deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse à la préoccupation à laquelle elle paraissait livrée. Pour attirer enfin son attention sur lui, il tomba à ses pieds avec tous les signes visibles d'un désespoir amoureux. Plus surprise que troublée de ce mouvement imprévu, Joséphine allait demander à Laurenfuite la raison d'une façon aussi singulière de l'aborder, lorsqu'un coup de roulis dérangea tellement la pose sentimentale de l'amant désespéré, que le pauvre diable alla heurter avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer à attendrir la beauté en se prosternant de nouveau à ses genoux. Mais supérieur au petit contre-temps qu'il venait d'éprouver, il ne perdit pas un instant, et d'une main tremblante il remet à la belle une déclaration en forme, qu'il avait passé une partie de la nuit à composer avec le secours de la Nouvelle-Héloïse. Joséphine, sans attacher à cet acte si étrange pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mériter, s'empare du tendre poulet, qu'elle lit à haute voix et en riant comme une folle de l'effet du coup de roulis. Le subrécargue, un peu démonté de cette manière inusitée d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fondé les plus flatteuses espérances, demande à la jeune rieuse le motif qui peut ainsi exciter son hilarité.

—Je ris, lui répond-elle en partant d'un éclat de rire plus fort que les précédens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire, monsieur, en me déclarant votre amour, mais du rapport étonnant qui existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....

—Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-être trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!

—Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empêcher encore de rire....

—Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous lisiez?

—De l'indiscrétion? aucune, je vous assure; je vous demanderai même la permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque vous êtes....

—Oui, achevez, lorsque je me suis mis à vos genoux.... n'est-ce pas...? Ne vous gênez pas, le plus fort est fait....

—Non pas, je voulais dire lorsque vous êtes tombé....

—Eh bien oui! lorsque je suis tombé par terre au coup de roulis.... Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....

L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Joséphine lui indiquait du bout du doigt; il lut:

«La rudesse et la colère ne sont pas toujours, pour les femmes honnêtes, le moyen le plus sûr et le plus victorieux de repousser les tentatives qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de s'indigner contre l'audace des séducteurs que de les déconcerter de manière à leur ôter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes. J'ai connu une femme très-sensée qui se débarrassa des importunités d'un fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-là, en prenant le parti de rire comme une folle à chaque déclaration que le galant renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus merveilleuse pour se préserver des attaques de ces insectes de la société qui veulent flétrir toutes les réputations, était de bâiller quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur insolent martyre. Les hommes qui font métier de triompher de toutes les femmes sont cuirassés d'avance contre l'indignation qu'ils allument quelquefois dans l'âme de celles qu'ils veulent déshonorer; mais ce qu'ils ne dédaignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le mépris qu'ils inspirent aux honnêtes personnes du sexe.»

—Et vous lisez des livres comme cela? s'écria le vainqueur humilié en rendant le volume à Joséphine.

—Mais il me semble, répondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles leçons.

—Et voilà donc le motif pour lequel vous avez ri aux éclats en recevant ma déclaration?

—Le livre conseille de rire ou de bâiller.

—Et vous avez ri.

—Auriez-vous mieux aimé que j'eusse bâillé?

—Allons, mademoiselle, restons-en là, je vous prie. Je vois maintenant à qui je m'adressais. Des innocentes de votre façon, on en trouve partout. Vous avez pleuré avec le capitaine Sautard, et vous riez comme une idiote avec moi.

—Oui, j'en conviens, j'ai pleuré avec le capitaine, car lui, il m'affligeait....

—Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous égayer?

—Mais à vous dire vrai, un peu.

—C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchanté; mais au moins, je sais maintenant à quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la tête. Faites-moi le plaisir de me rendre la déclaration écrite que j'ai eu la sottise de vous faire.

—Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue à l'instant même où vous m'avez fait l'honneur de me la remettre.

—Où donc est-elle?

—Encore entre vos mains, si je ne me trompe.

—Ah! c'est vrai, la voici, et voilà le cas que j'en fais.

—Eh bien! mon ami, s'écria par le capot le capitaine ennuyé d'attendre sur le pont; aurons-nous bientôt fini?

—Ah! vous aussi, vous étiez du complot, lui répondit Laurenfuite en remontant furieux les escaliers de la chambre.

—Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout cela; mais voilà, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous êtes-vous tiré de l'abordage?

—Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'étiez pas convenu avec cette petite folle de me mystifier?

—De vous mystifier? Ah! Dieu soit loué! Votre mauvaise humeur et vos soupçons sur ma connivence avec notre passagère me prouvent que vous n'avez pu réussir à rien. N'est-ce pas que cette luronne-là a bien des moyens?

—Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie rouée ou une bégueule.

—Bravo! l'amoureux! Repoussé comme moi avec perte, et de deux!

Le subrécargue, livré au dépit d'avoir échoué dans une tentative dont il espérait le succès le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut, notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. Résolu à ne plus adresser un mot à la victime qui venait de lui échapper, il se promena jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir même se trouver à dîner en face d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier accueil qu'elle avait fait à sa déclaration, il reprit sa guitare comme de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de râcler. Le capitaine Sautard, de son côté, pour dédommager la pauvre Joséphine de la persécution à laquelle sa cruauté envers Laurenfuite venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux et de prévenances délicates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sincère et affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement disposés à son égard, qu'elle acheva la longue traversée du Hâvre à Sierra-Leone.


CHAPITRE VIII.

Arrivée à Sierra-Leone.

L'Aimable-Zéphyr arriva enfin à sa destination, à la grande satisfaction des deux spéculateurs et de leur passagère. Le navire se trouva à peine mouillé dans le fleuve, que le capitaine et son ami se rendirent à terre pour saluer le gouverneur et lui apprendre le succès avec lequel ils avaient rempli leur commission en ce qui le concernait particulièrement.

—Quelle commission? leur demanda celui-ci, qui avait presque oublié le marché passé avec les deux aventuriers.

—Parbleu, répondit le subrécargue, la commission que vous avez bien voulu nous confier relativement à une Parisienne!

—Et vous m'avez ramené une Parisienne?

—Jolie comme les amours, douce comme un mouton, et vive... oh! vive comme un écureuil.

—Et qui a reçu une fameuse éducation, allez, monsieur le gouverneur!

—Quoi! c'est sans plaisanter! Et vous auriez fait la folie?...

—Dites plutôt le miracle, monseigneur. Mais afin que vous soyez entièrement convaincu de la vérité du fait, voici la facture en bonne et due forme.

Le gouverneur, à peine revenu de son étonnement, lut le compte suivant que le subrécargue avait eu le soin de dresser avant de mettre le pied à terre.

Doit son excellence le gouverneur de Sierra-Leone à Sautard et Laurenfuite, du brick l'Aimable-Zéphyr, pour engagement et livraison d'une jeune Parisienne,

Savoir:
Voyage à Paris, démarches et insertions
   aux Petites-Affiches.....1,000fr.
Avancés faites à la beauté....1,500
Retour au Hâvre; frais de séjour
   et menues dépenses....600
Passage à la chambre....500
Commission à 10 p. %360
 ———
    Total..........ci3,960fr.

Il n'y avait plus à en douter: les deux aventuriers venaient de faire la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forcé d'acquiescer à l'engagement qu'il avait contracté verbalement, songea à reconnaître la marchandise, quelque élevé que lui parût le montant du compte qu'on venait de lui présenter.—Puisque le sort en est jeté, dit-il à ses vendeurs, je recevrai la jolie Française que vous m'avez amenée. Mais je vous assure bien que malgré les brillantes qualités que vous lui accordez, j'aurais autant aimé que vous ne vous fussiez pas rappelé ce dont nous étions convenus ensemble dans un moment où je croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons, que l'on prépare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beauté que je vais posséder pour mon argent.

Une élégante pirogue, dont l'arrière était recouvert d'une tente riche et légère, partit bientôt du rivage, conduite par six beaux nègres brillamment vêtus, pour aller chercher à bord de l'Aimable-Zéphyr la triste Joséphine, toute bouleversée du spectacle étrange que Sierra-Leone présentait à ses yeux encore si inexpérimentés. Dans ce moment d'anxiété, où une nouvelle destinée allait commencer pour elle sur une terre si éloignée et si inconnue, l'image de ses parens et des lieux de son enfance s'offrit à son âme émue et étonnée, et des larmes de regret vinrent mouiller ses paupières, sans soulager son cœur oppressé par trop d'émotions et de crainte.... Oh! qu'alors elle eût sacrifié avec plaisir les plus belles années de la vie qui lui était promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y avait plus à revenir sur l'imprudence de sa résolution, et elle venait de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-être elle était destinée à ne plus franchir....

Il ne fallut rien moins que le retour à bord du capitaine Sautard et de M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car à la vue de ses deux compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouvé quelque chose de sa patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.

—Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du gouverneur, s'écria le capitaine. Il brûle de vous voir, et il ne sera pas fâché après vous avoir vue, je vous en réponds, car c'est un connaisseur.

—Comment! lui dit le subrécargue, vous ne vous étiez pas disposée à vous rendre à terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver parée comme pour un jour de fête.

—Je n'y pensais pas, répondit la triste Joséphine.... Un jour de fête!... Et elle continua à pleurer.

Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons cœurs ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, employa toute l'éloquence dont il était doué pour la rassurer sur les craintes qu'elle pouvait concevoir sur son sort futur. Après lui avoir fait le panégyrique du gouverneur, l'éloge du pays, le tableau de la vie qu'elle allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa nouvelle condition, il la décida à s'embarquer dans la pirogue qui les attendait.

Le gouverneur, pendant tout ce temps, resté dans son palais, attendait, la longue vue à la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la compagne qui lui avait été promise, et vingt fois, la lunette braquée sur cette embarcation, il avait accusé la lenteur avec laquelle ramaient ses nègres. Depuis long-temps il ne s'était senti une aussi vive impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il éprouvait, il se trouvait heureux de désirer enfin quelque chose. Oh! que de bon cœur, si sa position et les convenances le lui avaient permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutôt du plaisir de recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais qu'aurait-on dit à Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la colonie anglaise à accueillir une petite fille bien gauche et bien commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune démonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchaînés dans les limites étroites et les bienséances rigoureuses de cette grandeur qu'on leur envie.

La pirogue arriva enfin, et Joséphine, conduite par les deux aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux vers le palais où l'attendait monsieur le gouverneur.

A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empêcher de laisser éclater sa surprise et sa satisfaction.

—Bon! dit tout bas le subrécargue Laurenfuite à son capitaine, monseigneur est content; il paiera.

—Hé bien! monsieur le gouverneur, s'écria le capitaine en remarquant le plaisir qu'éprouvait son excellence, que pensez-vous de la manière dont nous nous sommes acquittés de notre commission ou plutôt de votre commission?

—Je pense, répondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission de manière à mériter toute ma reconnaissance.

A ces mots, le joli visage de Joséphine se couvrit d'une rougeur qui la rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut prolongée, que la pauvre enfant osa élever ses timides regards sur l'homme près duquel elle croyait n'avoir à remplir qu'un poste conforme à son humble condition.

La première impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le désirer lui-même s'il avait connu le caractère et le goût de celle dans laquelle il pensait ne rencontrer qu'une conquête facile et presque à moitié faite pour lui. Joséphine, sans trop prévoir encore la nature des rapports qu'elle allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui serait pas difficile de s'accoutumer à un tel maître, et elle puisa bientôt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui être fait assez d'assurance pour reprendre le maintien aisé qui donnait à toutes ses manières la grâce qu'avait tant admirée le capitaine Sautard.

Ce jour-là on dîna, et l'on dîna même fort bien au gouvernement, mais en petit comité.

A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la main, et la conduisant vers un appartement situé à l'extrémité du palais et éloigné de l'aile qu'il habitait, il dit à la jeune Française:—Mademoiselle, voici la chambre qui vous est réservée; ces meubles sont à vous, et ces esclaves seront sans cesse à vos ordres. Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prévoir tout ce qui peut vous être agréable; mais votre complaisance suppléera à mon inexpérience, et vous n'aurez qu'à parler pour que tout le monde ici vous obéisse comme à moi-même.

Et le gouverneur, après avoir débité ces mots le plus galamment possible, laissa l'étrangère émerveillée de ce qu'elle venait d'entendre....

Pour une jeune Française élevée dans la rue Saint-Jacques, et transportée avec toute son inexpérience dans le palais d'un gouverneur colonial, je vous laisse à penser combien il est de sujets d'étonnement!

Deux belles négresses, un flambeau à la main, étaient restées dans l'appartement de Joséphine, en attendant que deux autres esclaves l'aidassent à faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une élégante couchette d'un léger moustiquaire. Une eau limpide et parfumée avait été versée dans un vase jaspé pour offrir un bain de pieds à la voyageuse; et déjà, pour tempérer la chaleur de l'air du soir, on agitait sur son front de simples éventails de feuilles de palmier.

Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutumés que venaient de lui prodiguer à l'envie les esclaves mises à ses ordres.

Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M. Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui avait déjà remise.

—C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre facture.

Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate.

—Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles, et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il pourra.

—Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence.

—Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici.

—Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs?

—Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou quatre bœufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini.

—Diable! des esclaves!

—En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes comptant, pour faire le solde de compte de la facture?

—Si nous nous rendions à la Martinique ou à la Guadeloupe en partant d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que là, nous trouverions facilement le placement de la marchandise; mais à Anvers, où nous devons faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.

—Aimeriez-vous mieux trois ou quatre bœufs?

—Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fraîche pour notre équipage? La vache salée est plus économique.

—Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?

—Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....

—Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout ce dont je pouvais disposer en votre faveur.

—Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas quelque autre chose de précieux et de rare qui pourrait nous convenir, quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....

—Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense maintenant que je pourrai faire votre affaire.

—Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous faut.

—Il y a deux mois qu'ayant réussi à pacifier dans mon voisinage deux tribus africaines qui s'étaient mis en tête de se massacrer, l'un des souverains nègres, pour reconnaître le service qu'il croyait me devoir, me fit cadeau de deux superbes lions....

—Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre hôtel?

—Précisément, capitaine, ces deux lions....

—Belles bêtes, ma foi! et que j'ai trouvées si curieuses, qu'hier j'ai passé plus d'une heure devant elles en admiration.

—Hé bien! messieurs, pour peu que le cœur vous en dise et que cette marchandise ait quelque prix à vos yeux, je vous la cèderais bien volontiers pour compléter, avec les trois ou quatre cents piastres, le montant de la facture que vous m'avez présentée.

—Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais si M. Laurenfuite s'arrange de ce règlement de facture, je ne demande pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur Laurenfuite?

—Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles bêtes dont nous pourrions peut-être trouver le placement dans le port où nous nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour nourrir ces animaux à bord pendant la traversée, il nous faudra de la viande fraîche, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette espèce de quadrupèdes ne se contente pas, comme nos matelots, de bœuf ou de porc salé.

—Alors, messieurs, vous aurez soin, à votre départ, de prendre quelques moutons et force poulets. Voilà tout ce que j'y vois de plus simple.

—C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez parfaitement, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire observer, que ce n'est pas à nous d'entrer dans les frais que pourra entraîner le passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.

—Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq à six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le poulailler de mon hôtel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et de surveillance pour lui.

—Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si disposé à arranger les choses à l'amiable, l'arrangement pourra se conclure entre nous. Mais il est cependant nécessaire de s'entendre sur certaine condition, pour prévenir toute difficulté possible.

—Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous êtes un homme prévoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.

—Si pendant la traversée et avant la vente des deux monstres que vous nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux animaux venaient à mourir par cause fortuite et indépendante de notre volonté...?

—Alors, à votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.

—Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc il est bien entendu que si, par malheur, nous venions à perdre les deux quadrupèdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en argent la somme que chacun d'eux représentera dans le solde de notre facture.

—Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un marché est long à conclure avec des gens qui savent tout prévoir et qui ne veulent rien rabattre de leurs prétentions.

—Je vais rédiger nos petites conventions, que vous aurez la bonté de signer, et tout sera fini.

—Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grâce, après cette signature donnée et reçue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car savez-vous bien que votre jolie petite passagère serait, à n'en pas douter, fort humiliée, si elle venait à apprendre le marché que nous venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?

—Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fière! Tenez, entre nous, je vous dirai même, monsieur le gouverneur, que si vous avez envie de plaire, mais là de plaire rondement à cette aimable et charmante particulière, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir au positif. Elle est, sur l'article de la sensibilité et des égards, d'une telle délicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on risquerait de compromettre le succès de la manœuvre?

—Et d'où vous vient, s'il vous plaît, l'expérience que vous avez acquise sur la délicatesse d'humeur de votre passagère?

—Oh! l'expérience me vient tout bonnement de l'idée que je me suis faite d'elle pendant la longueur de notre traversée.

Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de son explication.

Peu de temps après avoir pris à son bord ses deux lions de pacotille et le bétail destiné à les nourrir, le brick l'Aimable-Zéphyr fit voile pour Anvers.


CHAPITRE IX.

Un gouverneur de colonie.

Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons déjà fait un peu connaissance, était un de ces hommes qui après avoir contracté toutes les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mène sous les tropiques, avait fini par se laisser aller à cette existence toute physique, la seule que connaissent à peu près les créoles. Dans ces climats brûlans où chaque jouissance s'achète, et où le moindre désir que l'on a encore la force d'éprouver est aussitôt satisfait que formé, il reste bien peu de place aux voluptés de l'âme. Aussi n'était-ce guère que dans les plaisirs pour ainsi dire matériels, que notre gouverneur avait cherché les distractions que l'oisiveté de son cœur et l'ennui de sa position lui avaient rendues nécessaires. Les femmes, non pas celles que l'on a la peine et le bonheur de séduire, mais celles-là que dans les colonies on trouve résignées à tout, occupaient une partie de sa journée; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait à peu près toutes ses nuits.

La bourse et la santé de notre noble Anglais s'étaient trouvées assez mal de ce régime. Mais vivre vite et sans prévoyance est la maxime capitale de la philosophie pratique des créoles.

L'âme sensible et généreuse du gouverneur ne s'était guère trouvée mieux que sa bourse et sa santé d'une existence qui lui était devenue à charge sans qu'il pût s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il éprouvait, et sans qu'il prît la résolution de changer de manière de végéter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.

L'arrivée de Joséphine cependant produisit sur notre gouverneur une impression qu'il ne se croyait plus en état d'éprouver. Il sentit à la vue de cette jeune personne si belle, si fraîche et si gracieuse, qu'il avait encore quelque chose à désirer.

Le gouverneur désira donc, mais honnêtement, mais avec délicatesse. Il devina, lui qui jusque-là avait pu commander de l'amour et de la passion à ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire à une femme modeste et libre qui valait bien la peine d'être déshonorée.

Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beautés qu'ils parviennent à conquérir. Notre Anglais regarda comme une bonne fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conquête de la jolie Française.

Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engagé à ne pas trop brusquer le dénoûment, pour mieux assurer le succès de sa galante tentative, et il se résigna de grand cœur à supporter les lenteurs d'un siége en règle.

Quelques semaines se passèrent sans que Joséphine s'expliquât bien le rôle qu'elle devait jouer, et sans que son amant osât lui révéler ce qu'il attendait d'elle.

Indécise enfin sur le sort que lui réservait l'avenir dans une maison où tout le monde paraissait la traiter en maîtresse, elle se décida avec sa naïveté ordinaire à faire part au gouverneur de ses inquiétudes et des craintes qu'elle avait conçues sur sa position.

—Monsieur, lui dit-elle ingénument, malgré toutes les attentions dont je suis devenue l'objet et les égards que je dois à votre bonté, je ne me sens pas à mon aise ici.

—Et que pouvez-vous avoir à désirer, mademoiselle? Parlez, je vous promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres volontés seront exécutées à l'instant même.

—Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant à quelque chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mériter vos bienfaits.

—Mais votre présence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits à ce que vous voulez bien appeler mes bienfaits.

—Ma présence!... On m'avait dit à Paris qu'en arrivant chez vous je trouverais un poste, un emploi conforme à ma condition et à mes goûts....

—A votre condition? Tous les postes décens peuvent y convenir. A vos goûts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....

—Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre!

Et ici Joséphine pleura!

Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta même interdit. Mais les bons cœurs ne supportent pas long-temps les situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel.

—Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure. Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien. Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux, autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre position et à vos mœurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard, pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être reproché.

—Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre service?

—D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté et même la licence des mœurs est la première chose que l'on pardonne. Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer, la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi.

Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des hommes.

Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de son cœur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à ses pauvres parens!

A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait laissés si loin d'elle.

Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un ange qui aurait veillé sur leurs destinées.

Avec un cœur innocent, de la santé et une vie agréablement occupée de choses utiles, il est rare qu'à dix-huit ou vingt ans la tristesse s'empare long-temps de notre âme. A mesure que Joséphine s'attachait de plus en plus à ses occupations, sa gaîté renaissait; et avec elle sa beauté, un instant flétrie par le chagrin, reprenait tout son éclat.

Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se félicitant de l'heureux changement qui s'était opéré chez sa protégée, se trouvât dans d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrivée de l'étrangère, il était devenu rêveur et préoccupé. Il avait d'abord joué très-gros jeu, plus gros même, s'il était possible, qu'à l'ordinaire, et le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essayé à se distraire en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientôt conçu pour les belles esclaves plus de dégoût qu'il n'en avait éprouvé jusque-là auprès d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'étaient habitués à lui gagner beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'étaient sérieusement alarmés d'un changement d'humeur qui, à la rigueur, aurait pu présenter tous les symptômes d'une réforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux avaient été jusqu'à lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur avait répondu avec nonchalance:—Je m'ennuie sans savoir pourquoi!

Or, le gouverneur avait donné le change à ses amis, en répondant ainsi aux questions que leur dictait l'intérêt qu'ils paraissaient prendre à son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui ne connaissait le motif de sa mélancolie.... Le malheureux aimait en secret une femme qui lui avait appris à l'estimer.... Et c'est une chose quelquefois bien irritante et bien pénible que de nourrir de l'amour pour une femme que l'on est réduit à estimer du plus profond du cœur.

Vous devinez déjà sans doute quel pouvait être l'objet de la passion sentimentale du gouverneur: Joséphine!

Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions à inspirer, servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus consommée qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne, par exemple, avait cherché à agacer notre bon Anglais, en faisant par coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est très-possible qu'elle ne fût parvenue qu'à lui inspirer un amour fort médiocre; mais en l'évitant par pure modestie et sans avoir d'autre but que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la décence et l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire naître dans le cœur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne s'éteignent qu'avec la vie de celui qui l'a conçu.

Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur promenait ses rêveries loin des importuns qui l'avaient accablé toute la journée, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps occupait sans cesse sa pensée. L'empressement qu'elle mettait à venir à sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle était moins habituée à chercher ainsi les occasions de lui parler.

—A quel heureux hasard, lui dit-il en allant à elle, dois-je aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'éviter?

—Monsieur, lui répondit Joséphine en rougissant et avec émotion, le dernier bâtiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apporté des nouvelles de ma famille....

—Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque chose de fâcheux sur le sort de vos parens?

—Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'écrivent qu'ils sont pénétrés de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne m'appartiennent pas....

—Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de secourir l'honorable infortune de vos parens?

—Je crois l'avoir deviné, et je n'ose encore le dire. C'est même pour cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez peut-être....

—Pénétrer un mystère que la délicatesse me ferait un devoir de respecter.... Non, mademoiselle, non.

—Ah! maintenant tous mes doutes sont éclaircis. C'est vous, monsieur, ce ne peut être que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon cœur est pénétré. Ah! voilà ce qui me désespère....

—Y pensez-vous donc, Joséphine! et quand il serait vrai que je me fusse permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire un si grand mérite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce pas à votre surveillance, à l'ordre sévère que vous avez introduit dans ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles profusions ne m'avaient pas encore fait connaître? Quoi de plus juste que de vous restituer une très-faible partie d'un bien qui est devenu votre ouvrage? car c'est à vous au moins, c'est à votre bonne administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.

—Je ne m'étais donc pas trompée, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si jamais il daigne exaucer mes vœux, vous accorder le bonheur dont vous êtes si digne!

—Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rêve auquel il faut renoncer!...

—Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la félicité dont vous paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre à votre service? Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....

—Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et c'est en effet depuis votre arrivée.... Avant cela, je n'étais pas heureux, mais je vivais au moins sans éprouver le dégoût de l'existence;... aujourd'hui tout me pèse, un sentiment pénible me déchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans doute ne peuvent que vous être fort indifférentes....

—Indifférentes! quand vous souffrez, monsieur, vous à qui je dois tant de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que le sacrifice de mon existence....

—Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez, me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du cœur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve, obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à mon cœur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais....

—Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?

—Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie il ne m'a été donné d'aimer personne?

—Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend de partager?

—Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir avec vous de cet amour qui ferait ma félicité?

—Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent, ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que notre cœur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer.

—En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections, je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour....

—Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?...

—Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et je l'attends de....

—Et de qui donc encore?...

—De vous.

—De moi!... De moi qui n'ai rien à vous offrir, à vous qui avez un nom si honorable, un rang si élevé!

—Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir, mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas tout immoler à l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils possèdent de plus précieux.

Joséphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre, resta comme anéantie du bonheur qu'elle n'avait pas prévu.... Elle ne quitta la place où venait de la laisser son généreux amant, que pour se retirer toute bouleversée, toute troublée, dans son appartement; et là, vainement elle chercha le repos qui lui était devenu si nécessaire après tant d'émotions inattendues.


CHAPITRE X.

Catastrophe.

Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai qu'il ne l'avait encore été depuis l'arrivée de Joséphine. Mais la pauvre fille devint pensive à son tour, et livrée à tous les sentimens généreux qu'avait fait naître dans son cœur l'aveu de la passion qu'elle avait inspirée, elle évita avec plus de soin qu'auparavant la présence de son bienfaiteur.

Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entretien du jardin, lorsque le gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui semblait annoncer la confiance que lui inspirait la démarche toute nouvelle qu'il allait faire auprès d'elle.

—Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire à la femme qui jusqu'ici avait touché le plus profondément mon cœur. Vous vous rappelez sans doute encore notre entretien?

—Si je me le rappelle, monsieur! répondit Joséphine toute tremblante et en baissant ses yeux humides de douces larmes.

—Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la réponse qu'il a daigné faire à une demande que je lui adressais et dont cette dépêche vous fera assez connaître l'objet.

Joséphine eut à peine la force de lire ces mots: