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Scènes de mer, Tome I cover

Scènes de mer, Tome I

Chapter 26: CHAPITRE XI.
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About This Book

A collection of maritime tales and sketches that portray life at sea through episodic chapters focusing on shipboard characters, humorous portraits, and short adventures. The narratives alternate comic studies of officers and sailors, scenes of voyages and ports including West African shores, and incidents of misfortune and return, combining anecdote, nautical detail, and social observation. The tone mixes rustic humor with sympathy for seafarers, and recurring themes include camaraderie, romantic entanglements, speculative schemes, and the practical routines and dangers of maritime life. Many pieces function as standalone scenes or short stories grouped by nautical setting.

Monsieur le Gouverneur,

«Sa Majesté, à qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser à vous marier à mademoiselle Joséphine Renaud, en continuant à vous maintenir dans les fonctions que vous avez remplies à la satisfaction du roi.

«Recevez mes sincères félicitations et veuillez croire à la considération distinguée avec laquelle je suis,

«Le ministre des affaires étrangères.»

La pauvre enfant ne put résister à tant de marques d'attachement, elle s'évanouit d'excès de félicité dans les bras de son heureux amant.

Quelques minutes s'écoulèrent avant que les soins qu'on lui prodiguait pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant à elle et en voyant le gouverneur à ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui ajoutait encore un charme nouveau à l'expression touchante de ses paroles:—Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir faire à ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout, tout jusqu'à l'honneur....

La félicité des deux amans fut complète, mais elle devait, hélas! trop peu durer.

Une de ces maladies dévorantes comme le climat sous lequel elles naissent s'empara du gouverneur au moment où il faisait les préparatifs du mariage qui allait combler tous ses vœux. Joséphine, aux premières atteintes du fléau qui menaçait déjà les jours de son amant, s'attacha au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse ingénieuse et inépuisable, en multipliant autour de lui les soins qu'exigeait son état, sembla donner des forces nouvelles à cette femme auparavant si frêle et si délicate. Jamais elle n'avait autant aimé celui qui devait être son époux, que depuis qu'elle avait à trembler pour sa vie. Jour et nuit c'était elle qu'il retrouvait auprès de lui, lorsqu'il recouvrait sa raison après des momens de spasme ou après les trop courts instans d'un sommeil agité, et quand une main caressante offrait à ses brûlantes lèvres les breuvages salutaires ordonnés par les médecins, cette main était celle de Joséphine. Dans son délire, dans ses rêves, à son réveil ou au sein de ses souffrances les plus aiguës, c'était aussi le seul nom, le seul mot qu'il prononçât, Joséphine et toujours Joséphine. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux enflammés il sentait se presser la bouche de sa bien-aimée, il paraissait oublier la douleur qui déchirait son sein et renaître encore à la vie qui déjà, hélas! s'éteignait dans ses organes épuisés.

Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse. Le malade vit approcher sa fin, non pas avec résignation, car il n'en est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du moins arriver l'instant fatal sans désespoir, car il sentait qu'il allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son souvenir et pleurerait long-temps son trépas.

—Écoute, dit-il à sa bien-aimée quelques heures avant de la quitter pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce moment quelle destinée me réserve le ciel. J'espère cependant qu'il exaucera mes vœux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux dès aujourd'hui même assurer ton sort, remplir le plus sacré de mes devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de mes amis, pendant que, agenouillée sur le pied de mon lit, tu goûtais un de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si nécessaires et qui sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma tendre amie.... Si j'en crois ce que j'éprouve aujourd'hui, des jours heureux peuvent encore nous être comptés par la Providence, et je sens que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer mon épouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'était donc encore donné d'avoir un jour de fête et de recevoir une consolation!...

Le pasteur de la colonie s'avança; il prit la main inanimée de Joséphine pour l'unir à celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots que lui dictait le ministre de l'Évangile, et sous ses doigts convulsifs la jeune épouse, prosternée auprès de la couche du moribond, sentit bientôt avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer....

Le nom de son amante, de son épouse, venait de s'exhaler avec le dernier souffle de sa vie!

On entraîna loin de cette scène d'épouvante la malheureuse Joséphine évanouie. Un lit de mort venait d'être pour elle l'autel de l'hyménée, une couronne de cyprès sa couronne nuptiale, et un crêpe funèbre son voile de nouvelle mariée....

Pendant huit jours, les habitans de la colonie portèrent le deuil de l'homme auquel pendant long-temps leur destinée avait été confiée. Les imposantes batteries qui défendent Sierra-Leone annoncèrent au loin, au lugubre fracas de leurs canons tonnant à de courts intervalles, le funeste événement qui venait de porter l'affliction dans tous les cœurs, et les navires de la rade appiquèrent leurs vergues après avoir arboré à demi-mât, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon national surmonté d'un crêpe.


CHAPITRE XI.

Retour en France.

Pendant que tous ces événements se passaient dans la colonie, les deux aventuriers de l'Aimable-Zéphyr s'étaient rendus à Anvers, sans se douter bien certainement de l'élévation à laquelle il avait plu à la Providence d'appeler la jeune passagère qu'ils avaient laissée à Sierra-Leone.

A leur entrée dans le premier port de la Hollande, ces messieurs s'étaient d'abord empressés d'offrir leur pacotille de lions à l'admiration et à la curiosité des amateurs du lieu, et les deux animaux avaient été trouvés magnifiques. Le roi même, voulant encourager ce que les journaux du pays voulaient bien appeler les beaux-arts, avait daigné engager les sociétés savantes à jeter un coup d'œil sur ces deux terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa majesté, désirant se rendre agréable à son souverain, avait fini par les acheter au poids de l'or pour en faire cadeau à la ménagerie royale de Bruxelles.

Le ministre de l'intérieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de munificence, s'était fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en fer des deux quadrupèdes: Donné tel jour de telle année par M. le comte N**** à la ménagerie de S. M. le roi.

A la faveur de cette inscription gravée sur le barreau de la cage en fer, le courtisan s'était imaginé que son nom passerait à la postérité.

L'affaire jusque-là n'avait pas été trop mauvaise pour les commerçans de l'Aimable-Zéphyr. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile en moyens honnêtes et fructueux, songea à la rendre encore meilleure.

Aussitôt qu'il vit ses lions vendus et payés, il se hâta de chercher à Anvers des autorités discrètes et complaisantes. Il en trouva vingt pour une.

Ces autorités obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et pour lui faire plaisir, à lui signer un procès-verbal attestant qu'elles avaient vu et tâté les cadavres des deux lions morts dans la traversée du navire. On détailla sur ce procès-verbal de décès le signalement des deux animaux vivans destinés à aller embellir la ménagerie royale.

Munis de cette attestation véridique et pécuniaire, le capitaine et le subrécargue se proposèrent innocemment de se faire payer par le gouverneur anglais, à leur retour à Sierra-Leone, le montant de la pacotille qu'ils seraient censés avoir perdue en route.

L'activité, l'économie et la probité sont, dit-on, trois bonnes choses pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux à elle toute seule que ces trois bonnes choses à la fois.

Il y avait quatre à cinq mois que l'Aimable-Zéphyr avait quitté Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon en poupe et une longue flamme à la tête de son grand mât. Un corsaire chargé d'or et de dépouilles ennemies à la fin d'une glorieuse croisière, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du capitaine Sautard.

En approchant de terre, il salua la rade de cinq à six coups de canon, tirés par les deux mauvaises petites pièces qui se rouillaient sur son pont.

A ces marques de politesse et à ces signes de déférence pour l'autorité anglaise, les bâtimens mouillés dans les eaux de la colonie ne répondirent que par de longs coups de canon envoyés tristement de minute en minute.

Les échos lugubres des mornes qui entourent la ville répétèrent les sons sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots.

Le capitaine Sautard, armé de sa longue-vue, dirigea ses deux petits yeux sur les bâtimens du port, et après avoir examiné attentivement chacun d'eux, il s'écria:

—Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiquées et leur pavillon amené à demi-mât.

—Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse tête du pays qui aura avalé sa gaffe, et voilà tout.

—Voilà tout; mais si c'était notre homme?

—Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais il faut avant régler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore nous inquiéter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si belle santé!

—Et ce sont justement ceux-là qui filent le plus vite leur câble par le bout dans ces chiennes de colonies.

—Il se portait dix fois mieux que vous et moi.

—Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine santé.

—Allons, courons notre dernier bord à terre, et nous saurons à quoi nous en tenir, car voilà que je commence à avoir peur aussi pour le compte de notre débiteur.

Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas trompé. Il y avait précisément une semaine que le gouverneur était mort, et le jour de l'entrée de l'Aimable-Zéphyr était tout justement celui où les navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient arborés pour honorer la mémoire de l'illustre défunt.

Le premier soin du capitaine et du subrécargue, en descendant sur le rivage, fut de s'informer du nom et de la qualité du mort dont on célébrait si fastueusement les funérailles....

On leur répondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de perdre!

—Ah! mon Dieu! s'écria le subrécargue, qui nous paiera à présent les deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage?

—Adressez-vous à sa veuve, lui répondit-on encore.

—A sa veuve! reprit le capitaine Sautard.

--- Oui sans doute, à sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car elle a reçu, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condoléance de toute la colonie.

Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc à sa veuve. Et ils se dirigèrent, le certificat du décès des deux lions à la main, vers la demeure silencieuse de feu M. le gouverneur.

On annonce à la veuve éplorée la visite du capitaine et du subrécargue.

La triste épouse du défunt, recouverte de longs vêtemens de deuil, s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baissés et le dos voûté, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien débiteur.

—Ah! bon Dieu du ciel! s'écrie le capitaine en reconnaissant la figure mélancolique de Joséphine; c'est notre passagère!

—Oui, messieurs, c'est elle, leur répond la jeune femme. La Providence, depuis votre absence, s'est jouée bien cruellement de mes destinées, elle m'a rendue bien vite la plus fortunée des femmes pour me laisser la plus malheureuse des épouses....

Et la douce et plaintive voix de Joséphine se perdit dans les sanglots qui oppressaient son cœur.

Le capitaine, en voyant pleurer à chaudes larmes sa bonne et jolie passagère, se prit aussi à pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait plus en ce moment, mais il pleura de voir Joséphine pleurer.

M. Laurenfuite, assez embarrassé de sa contenance entre ces deux douleurs simultanées, crut devoir aussi se livrer à une apparence de sensibilité pour se donner un maintien décent. Mais toujours malheureux dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le mouchoir parfumé qu'il avait fourré au fond de sa poche, il laissa tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait présenter au gouverneur qui n'était plus.

La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se trouvait, avait déjà deviné, à l'air de M. Laurenfuite, le motif réel de sa démarche. Le papier qui s'était échappé des mains du subrécargue sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait formées sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se trouvent, de prévenir les vœux de ses deux visiteurs.

—Mon mari, leur dit-elle après s'être remise un peu, m'a chargée, avant qu'un sort impitoyable ne le ravît à ma tendresse, de quelques devoirs que je tiens à remplir comme une de ses volontés les plus sacrées.... Il avait contracté envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez la complaisance de me rappeler.

—Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit de si peu de chose!...

—Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacré que je tiens à remplir et dont vous m'aiderez à m'acquitter; veuillez donc me rappeler....

—Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a déjà dit M. Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas....

—Capitaine, songez que vous me désobligeriez beaucoup en me refusant aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir réclamer comme un service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-être que je puisse éprouver....

—Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en règle qui atteste, avec la signature des principales autorités d'Anvers, que les deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait donnés en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver à bon port.

—Et le prix de ces deux lions doit vous être payé. Rien de plus juste, mon mari m'en avait même parlé.

—Quoi! monsieur votre mari avait eu la bonté de vous parler de....

—Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire.

—Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?...

—Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je m'empresse de satisfaire aux conditions de votre marché. Combien vous dois-je, messieurs? La somme vous sera comptée immédiatement par mon caissier.

—Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions écrites.

—C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous; les deux mille francs vont vous être payés.

Cette sommé était une partie du prix auquel les malheureux avaient vendu la pauvre Joséphine!

Le capitaine, en entendant sonner les écus qu'on leur comptait par ordre de leur prétendue débitrice, se sentit des scrupules et presque des remords.—C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en lui-même. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honnête homme avoir fait la traite des nègres!

M. Laurenfuite ne songea qu'à faire un reçu pour solde de tout compte au caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze cents francs dont il était convenu avec feu le gouverneur dans le cas où les deux lions, qui se portaient fort bien à Bruxelles, seraient venus à mourir dans la traversée.

—Maintenant, dit Joséphine au capitaine Sautard dès que le subrécargue eut mis la main sur les espèces, il me reste un service à vous demander.

—Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse pour vous, quand il faudrait me faire écorcher tout vif de la tête aux pieds pour vous être agréable? Quel service puis-je être assez heureux pour vous offrir?

—Celui de me ramener en France sur votre bâtiment, en France où il me reste encore un vieux père et une si bonne mère! Mais vous ne me ramènerez pas seule....

—Et avec qui donc, sans être trop curieux?

—Avec les restes de celui à qui je dois tout! avec la cendre du meilleur, du plus délicat, du plus généreux des hommes! avec la cendre de mon époux!

—Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-même le capitaine Sautard en se mordant les lèvres de dépit et de remords; comme je vous les aurais étranglés si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous faisons deux grands scélérats, vous et moi!


II.
UN CARACTÈRE DE MARIN.

Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste, à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule.

Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là, comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style classique de l'époque.

Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des femmes?

—Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention.

—Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le monde.

Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte.

Il continua:

—J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu entends bien ce que je veux dire?

—Oui, à peu près; va toujours ton train, je t'écoute.

—Fort bien! ce petit préambule était nécessaire pour arriver à ce qui m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil système, ou du moins avec une pareille maxime, tu penses bien que voulant réussir dans le monde, et réussir surtout auprès des femmes, j'ai dû m'arranger de manière à m'individualiser au sein de la société, en adoptant pour ainsi dire.... Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voilà!... En adoptant en quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir à me faire distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paraître et disparaître dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace de leur apparition ou de leur passage....

Mon plan a bientôt été tracé; il n'était pas au reste fort difficile à trouver, et l'exécution a répondu à mes espérances, ou même, si tu le veux, à ma témérité.

Je me suis dit d'abord: ma qualité d'officier de marine et les habitudes que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux marins de comédie, et que tous nos confrères s'avisent d'être les plus aimables petits-maîtres du beau monde. Mais ce titre d'officier de marine, ai-je pensé, peut me servir du moins à faire contraste avec le ton que je veux me donner et les petits talens que je prétends acquérir. Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa place dans la multitude des gens distingués, nous ferons du bizarre; et j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantité pour mon usage particulier.

—Et comment cela?

—Tu vas le savoir. J'ai d'abord commencé par apprendre à pincer très-bien de la harpe.

—Et l'on peut dire même que tu as fort bien réussi dans cette tentative étrange pour ta position.

—Étrange, pardieu! je le crois bien! Un émule de Jean-Bart et de Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait que pour les jolies femmes!

Tous mes collègues se mettaient avec une recherche de bergers d'opéra-comique et une régularité presque mathématique. Moi je me suis appliqué à me mettre avec luxe, mais en laissant régner dans ma toilette un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.

Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout à courtiser avec la persévérance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la plus cruelle, les beautés les plus remarquables. Moi je m'appliquais à dédaigner les femmes qui attiraient à elles l'universalité des hommages. Les Arianes abandonnées m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une surabondance d'amabilité et de gaîté que je feignais de perdre dès que j'étais prié de faire danser ou chanter une beauté en renom, et quelques jolies boudeuses, piquées au jeu, ne tardèrent pas à me dédommager de la contrainte que je m'étais volontairement imposée en les fuyant, pour m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.

—Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre elles t'ont dédommagé assez passablement à nos dépens, nous autres pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dévoués aux caprices de ce sexe injuste!

—Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes conquêtes, il m'en a toujours moins coûté même que pour les faire?

—Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as à trop bon marché ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix des soins les plus assidus et même des plus grands sacrifices.

—Mon moyen pour attacher mes maîtresses au joug que par surprise ou autrement je leur avais imposé, a toujours aussi été fondé sur le système dont je t'ai déjà parlé. Leur fidélité n'était que la conséquence rigoureuse et inévitable du principe que je m'étais posé. La bizarrerie de mes procédés avec ce que tu appelleras peut-être mes victimes, égalait au moins la singularité des manières que j'affecte encore dans le monde et auprès du sexe. Je vais t'expliquer encore cette idée, qui a, je le vois bien, besoin de quelque développement pour être entièrement comprise.

Quand je recevais, par exemple, mystérieusement dans ma chambre une de mes conquêtes, et cela, soit dit ici sans fatuité, m'est arrivé plus d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la plupart des hommes à bonnes fortune obsèdent les femmes qu'ils ont déjà victimées. Loin de là; je commençais par me mettre à mon aise avec elle, comme si j'avais été à bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se croisaient de riches bretelles; une cravate noire, négligemment retenue par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau ciré posé de côté sur une chevelure assez passablement soignée, composaient presque toujours ma toilette de rendez-vous. Je me mettais à mon piano ou je prenais une harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant gémir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais, avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et de manières distinguées, ce ton moitié marin et moitié petit-maître, étonnaient d'abord un peu mes nouvelles maîtresses; mais j'avais bien soin, pour ne pas trop les effrayer, de tempérer toujours un propos leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et délicat, ou par quelque attention galante qui laissait voir à travers ma familiarité d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les plus scrupuleuses beautés finissaient, non-seulement par se faire à la singularité du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver piquant l'assemblage des manières disparates qu'elles rencontraient en moi, enfant indéfinissable de l'art et de la mer; et ce système m'a toujours si bien réussi jusqu'à présent, que sur dix à douze jolies femmes dont je suis parvenu à obtenir les bonnes grâces, pas une, je puis le dire, ne m'a quitté la première. Je leur ai épargné à toutes l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton serviteur qui les a prévenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve évidemment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conquêtes que, grâce à ma bizarre méthode, j'étais parvenu à faire dans la société.

Voilà, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux secret j'ai remporté ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouvé dans la carrière que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables. Je viens de déposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai volé de succès en succès. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je réclame de toi, c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reçue de mon amitié. Je ne redoute nullement, à Dieu ne plaise! le servum pecus des imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule qu'une indiscrétion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour l'éviter que je te prie en grâce de ne rien dire à mes camarades de ce que j'appelle le système dont j'ai l'honneur d'être l'inventeur unique.

Je promis à Sainte-Elie la discrétion la plus inviolable, et après que je lui eus donné ma parole d'honneur et qu'il l'eut reçue en me serrant la main, nous nous égayâmes tous deux sur le compte de quelques-unes des beautés qu'il avait eu le talent de soumettre à sa puissance par l'habileté de sa tactique.

Nous nous trouvions alors en relâche dans la rade de Rochefort. Les officiers de notre division faisaient les délices de la société du pays. Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aisées nous réunissaient dans des soirées brillantes ou des bals du meilleur goût. Pour peu qu'on eût de la voix ou quelque agilité dans les jarrets, il fallait sans cesse chanter ou danser. C'était presque à n'y pas tenir, et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces fêtes dont ils étaient les héros, mais qui se succédaient peut-être avec trop de rapidité. Le seul Sainte-Elie, toujours fidèle au système dont il m'avait révélé les moyens et le but, se faisait remarquer par sa réserve et par le peu d'empressement qu'il mettait à rechercher les plaisirs dont nous commencions à être rassasiés. Quand il daignait paraître au milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en pitié les peines que nous nous donnions pour nous rendre agréables aux beautés qui composaient nos réunions.

La réputation de talent et d'amabilité qui l'avait précédé dans le beau monde de Rochefort avait d'abord fixé sur lui l'attention de nos hôtes; mais, rebelle à toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire auprès de lui pour l'engager à chanter ou à accompagner nos belles virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix aux agrémens qu'on lui supposait. A la froideur calculée de son ton, on avait répondu par une réserve excessive et on l'avait à peu près oublié. Il ne demandait pas mieux.

Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soirées, tous nous avions remarqué une jeune et piquante héritière qui jusque-là passait pour avoir repoussé les hommages empressés de cent adorateurs. Mlle Darmois joignait aux avantages de la beauté, la grâce et les talens qui, dans le monde même le plus frivole, sont presque toujours préférés à l'éclat des dons extérieurs. Mais sa réputation d'insensibilité et le ton glacial de ses manières un peu sévères avaient bientôt suffi pour éloigner d'elle les vainqueurs qui s'étaient d'abord promis la gloire d'une conquête difficile, et cette autre belle Arsène, après avoir fait naître autour d'elle une foule de téméraires prétentions, était restée maîtresse de sa liberté et du trône sur lequel elle paraissait vouloir régner seule.

Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de rappeler pour arriver à la fin de mon histoire.

Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle d'accompagnateur.

Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.

Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste. Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait, mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de musique à la main, restait froide et silencieuse.

Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois une indulgence si inépuisable!

Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes, tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne, et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens frénétiques.

Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations. C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre jolie virtuose.

Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à tous les yeux:

—Laisse porter la marée qui porte au vent!

Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme! m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité.

Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.

Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier si tôt son souvenir.

Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale, augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient, une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on y avait mis les mains.

Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de solliciter.

J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire à la belle Olinda.

Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place, qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe infernal qu'il croyait avoir remporté.

Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure.

Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits sur le cœur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup.

Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel.

—Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que je prétends réussir auprès de Mlle Darmois....

—Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la brûler toute vive!

—C'est par l'eau que je prétends exciter au plus haut degré la sensibilité qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.

—Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne comprends nullement ton projet.

—Je vais te l'expliquer en deux mots.

Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer à l'île d'Aix. C'est moi qui ai arrangé tout cela, et en ma qualité de grand ordonnateur de la fête, je t'ai désigné pour gouverner un des canots de la frégate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes que je te destine.

Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les côtes de l'île, à peu de distance de terre.

—Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et après?

—Après? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amitié, l'étendue de la confiance que j'ai placée en toi. C'est le secret de ma vie que je vais déposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de chavirer ton embarcation.

—Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

—Pour me fournir l'occasion de sauver, sans péril pour elle et pour moi, la beauté que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton canot que sur une partie de la côte où tout le monde pourra avoir pied, et là-dessus je m'en rapporte pleinement à ton expérience consommée et à ta prudence reconnue.

—Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre sur mon compte?

—Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation, tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi? il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais, et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches, s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le service que je réclame de ton amitié?

—Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion, et j'y penserai ayant de me décider.

—Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne fait que fortifier les bons penchans du cœur. Mais surtout, puisqu'il te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est le secret de ma vie que je t'ai livré.

Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une bonne demi-journée, et je consentis à tout.

Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces embarcations.

Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère, et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de m'être confiée.

Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si la brise venait à fraîchir assez pour que je pusse faire chavirer l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y aurait aucun danger à courir pour personne.

Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts. Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de me donner plus de facilité pour le faire cabaner en temps et lieu. Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille.

A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille. L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos passagères étaient ravies; elles chantaient en chœur des refrains charmans, que les échos sonores du rivage que nous longions répétaient d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la brise qui ne s'élevait pas.

Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac.

Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si capricieuse et si bizarre que notre appétit!

Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.

Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près de moi et m'a dit à voix basse:

—Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps de faire la digestion avant de prendre leur bain.

Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce.

Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent fraîchit. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour refuser la grâce qu'elle implore, je laisse arriver sur l'île d'Aix, dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe attentivement ma manœuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient. Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient avoir couru.

Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu d'adresse.

Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à accueillir les vœux d'un homme que l'opinion publique trouvait si digne de devenir son époux.

Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse. Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus naviguer.

Long-temps après avoir quitté les jeunes époux dont j'avais si obscurément contribué à faire le bonheur, je débarquai à Rochefort, à la suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux encore remplis des souvenirs que j'y avais attachés en me dévouant pour mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collègue.

Les habitués du lieu me répondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte toujours bien. Il est maire de..., à quatre lieues d'ici. C'est lui qui a fait bâtir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doublé sa fortune en faisant construire des églises dans trois ou quatre communes voisines.

—Bah! vous plaisantez! m'écriai-je. Est-ce qu'il irait à la messe à présent?

—Mais sans doute qu'il y va par spéculation, et pour faire valoir sa marchandise.

—La chose est singulière, et je rirais ma foi de bien bon cœur de le voir dévot, et qui pis est encore, maire de campagne....

—Ma foi! si vous tenez tant à le voir dévot et maire, vous pouvez tout en chassant vous donner ce double plaisir-là. Le pays abonde en gibier, et il n'y a qu'une promenade d'ici à....

Dès le lendemain je pris un fusil et une carnassière, et suivi de mon épagneul, j'allai en voisin rendre une visite à mon ami Sainte-Elie, que je voulais surprendre agréablement en me présentant à lui sans façon, après trois ou quatre années d'absence.

Je rencontrai bientôt, non loin d'un village et de quelques édifices nouvellement bâtis, un homme coiffé d'un large chapeau en paille, vêtu à la légère, et paraissant donner des ordres à quelques tailleurs de pierre répandus çà et là sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.

Au moment où je me disposais à demander la route que je devais suivre pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lève la tête, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-même....

—Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que l'étonnement que j'éprouvais me permît de lui adresser un mot....

Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon cœur. Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais à peine reconnu à la figure, sans votre son de voix qui est toujours resté le même.

—Ah ça! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous tutoyions?

—Ah! c'est vrai, me répondit-il.... C'est que depuis le temps!...

—Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de sauver ta femme, qui, après le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'à la ceinture tout au plus?

—Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutôt que fais-tu?

—Je navigue toujours pour mes péchés et la gloire du pavillon français. Et toi, te voilà riche et considéré, époux et père, magistrat et gros propriétaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises bleues pour intéresser les belles que tu attirais aux accords de ton suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...

—Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Maître Languy, voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le hangar pour la faire mieux équarrir du bout.

—Et ta jeune et intéressante épouse, comment est-elle? Il me tarde de lui présenter les hommages du plus ancien ami de son mari....

—Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle n'est guère en état de.... Voilà encore, maître Languy, une pile d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la crèche.

—Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est fâcheux, moi qui arrivais en toute hâte pour....

—Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indisposée; mais pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....

—Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais à présent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade, pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant la continuation de toutes tes prospérités.

—Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives à peine, et qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en prie....

—Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars à l'instant même!

—Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais fâché, par hasard?

—Fâché, non; ce n'est pas le mot.

—Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?

A ce mot de bon ami, je sifflai mon épagneul, qui vint à moi avec la rapidité de l'éclair, en me caressant avec plus de vivacité qu'il ne l'avait jamais fait.... Je rendis à ce pauvre animal toutes les caresses qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de recevoir de mon ancien intime. Je m'éloignai précipitamment avec mon chien, sans daigner répondre à toutes les peines que se donnait M. de Sainte-Elie pour me retenir....

Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre épagneul! C'était ça un véritable ami!

Je viens de retracer un caractère de marin que je n'ai rencontré qu'une seule fois dans ma vie.


III.
TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.

Historiette de mer.

Un capitaine de navire du commerce m'a raconté l'aventure qu'on va lire.

Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hâvre, chargé de quelques centaines de ballots de marchandises destinés pour la Guadeloupe. Les gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de s'assurer, à mon départ, que je n'avais strictement à bord que la quantité des marchandises déclarées, et le nombre fort exact des hommes de mon équipage. Mon rôle et mon manifeste m'avaient été remis fort en règle après cette dernière inspection, et les agens du fisc et de la force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse d'usage à laquelle je m'étais permis de répondre, toujours selon l'usage aussi: Que le diable vous emporte! Vœu éternel des capitaines, que le diable n'a pas encore daigné exaucer.

La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous trouvassions hors de la Manche, c'est-à-dire hors de ce périlleux cul-de-sac maritime que forment les côtes escarpées de l'Angleterre en se rapprochant des côtes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.

Une fois libre de ces inquiétudes trop naturelles qu'inspire toujours à tous les capitaines la vue des terres et des écueils dont on veut s'éloigner, j'ordonnai à mon maître d'équipage de visiter soigneusement la cale pour s'assurer de la parfaite stabilité de notre cargaison. Quelques forts coups de roulis essuyés en courant vent arrière m'avaient fait craindre que notre arrimage, exécuté un peu à la hâte, n'eût éprouvé quelques vicissitudes depuis notre départ.

Maître Boissauveur, après une heure d'examen, sans doute fort consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute méditative, sur laquelle je crus apercevoir une légère teinte d'ironie et d'inquiétude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine qu'il s'était donnée dans sa longue inspection, ruisselait sur son visage tant soit peu bronzé au soleil. Après avoir passé avec complaisance ses larges mains goudronnées sur son front pensif et gluant, il vint à moi pour me rendre compte des résultats de sa mission.

Sa contenance était embarrassée, je m'attendais aux circonlocutions dont il avait soin d'allonger et de revêtir sa conversation toujours métaphorique; je jugeai à propos de provoquer en ces termes la réponse qu'il se disposait à me faire:

—Eh bien! maître Boissauveur, avez-vous trouvé tout en bon état dans la cale?

—Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que tout est parfaitement à son poste, et rien de ce que j'ai arrimé moi-même n'a eu la chose de bouger.

—Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques posées sur le lest n'avaient pas coulé, n'est-ce pas?

—Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le réciter, n'a souffert le moindrement du monde. J'ai été jusqu'à compter les petits barils qui sont sur l'avant, et aucune des pièces composant machinalement la cargaison ne manque à l'appel, Dieu merci! Le chargement finalement n'a pas diminué... au contraire!

—Comment, au contraire! Est-ce que par hasard il aurait augmenté?

—Je ne dis pas encore cela. Mais ça c'est vu nonobstant quelquefois.

—Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou trois jours de mer?

—Avec de l'expérience, capitaine, on voit à la mer bien des choses qu'on ne voit pas à terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de nègres, c'est des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter à l'armateur. Une marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce qu'on peut appeler une bonne marchandise.

—Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos écoutilles ni mules ni nègres.

—Vous avez peut-être sous vos écoutilles, capitaine, plus que vous ne pensez vous-même dans le moment actuel. Souvent ça c'est vu d'être plus riche qu'on ne croit, à la mer s'entend; car à terre ça peut être autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.

—Que voulez-vous dire, décidément, maître Boissauveur? Avez-vous trouvé quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons cru embarquer.

—Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manière ou de l'autre amener les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher midi à quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le faire, contre la marée et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au bout du compte, pour vous faire avaler celle-là sans courir la bordée de vous mettre de mauvais poil....

—Ah ça! aurez-vous bientôt fini? Qu'avez-vous trouvé dans la cale?

—C'est que vous allez donner un suif au second et à moi peut-être bien aussi pour n'avoir pas mieux visité cette cale au départ. Mais c'est qu'il y a tant de choses à faire quand on appareille, qu'il faudrait avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur chaque chose un peu éveillative.

—Me direz-vous enfin ce que vous avez à me dire?

—Eh bien! j'ai à vous dire que j'ai trouvé en bas, entre les barriques de ce que vous savez bien, un homme en supplément, qui s'était embarqué par dessus le bord au départ, quoi!

—Un homme! Et quel est cet homme? Répondez.

—C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme même, à ce que j'ai pu voir; car quand les écoutilles ne sont pas ouvertes en grand, voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce grand gueux de navire.

—Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.

—Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.

Maître Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui l'écoutaient en souriant depuis un quart d'heure:

—Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien à faire, descendez-moi deux pour hâler de dedans la cale à tribord-devant le particulier et la particulière dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu débiter, au capitaine.

—Oui, maître Boissauveur.

—Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en à bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse, moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le voir dans le moment actuel.

Un long matelot, à la figure maigre, ne tarda pas à sortir de la grande écoutille, et après avoir roulé d'assez gros yeux noirs autour de lui, avec l'air de défiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il s'approcha de moi la casquette de loutre à la main.

—D'où vient que vous vous êtes permis de vous cacher comme vous l'avez fait à bord de mon navire?

—Capitan, me répondit-il avec un accent moitié italien et moitié grec qui sentait déjà le renégat, c'est qué jé voulais m'en aller pour rien avecqué vous.

—Merci de la préférence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas à vous embarquer comme matelot à bord de quelque navire, si vous êtes marin?

—Capitan, comme jé suis estrangèr et que jé souis à cé qu'on dit oun mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu dé ma personne put-être.

—D'où êtes-vous?

—Un peu dé tous les pays, capitan.

—Quelle est votre intention en vous rendant à la Guadeloupe?

—Dé gagner honnêtement ma vie si jé pouis, et si jé ne pouis pas, dé la gagner comme jé pourrai autrement.

—Voilà de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de l'audace que vous avez eue en vous cachant à mon bord, je ne vous donnais pas de vivres....

—Oh! jé sais bien que vous êtes trop bon pour mé laisser mourire de faim sous vos yeux pendant toute oune traversée; d'ailleurs je travaillerai à bord pour ma nourriture et celle de ma femme.

—De votre femme! Où donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?

—Tenez, capitaine, voilà ce beau morceau de créature, s'écria maître Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrière une grosse paysanne coiffée à la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros sabots dont elle était chaussée.

—Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une révérence dans le genre de celles que font les paysannes d'opéra-comique pour faire rire leur parterre.

—Pourquoi, lui demandai-je, vous êtes-vous cachée à bord avec cet homme?

—Avec cet homme-là? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis muchée d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.

—Votre mari?

—Mais bié sûr, tiens; il me l'a bié dit du moins.

—Êtes-vous bien réellement mariés ensemble?

—Si ce n'est pas, il ne s'en faut guère. A la colonie il m'épousera tout de bon. Et puis, s'il ne m'épouse pas là, il y aura des juges et un Code pénal.

—Quel est votre nom?

Françouaise-el-Lefèvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en étions capable.

—Et savez-vous le nom de votre prétendu mari, ou plutôt de celui qui vous a débauchée?

—Débauchée! Apprenez que je suis une honnête fille, et que je ne me suis jamais laissée aller en débauche! Tiens, celui-là! Débauchée! débauchée vous-même, entendez-vous!

—Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac dans la cambuse, où elle couchera seule; elle recevra une ration comme son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'équipage.

L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui donner, se retira sur le gaillard d'avant, où les hommes du bord ne tardèrent pas à faire connaissance avec l'un et l'autre époux.

Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne cauchoise, à qui il fit subir préalablement un examen assez étendu sur ses connaissances pratiques en fait de préparations alimentaires.

—Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu proprement laver les assiettes et soigner le feu?

—Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons.

—C'te question! Et la partie du soignage du feu, qu'en dites-vous? La grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous tirerez vous de là?

—Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand vilain marmiton d' malheu!

Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant.

L'examen se termina là.

Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé. Les malins du bord l'appelèrent Toutes-Nations, en égard à sa figure cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de tous les pays.

Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour, à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce, au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière. Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints, jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec un peu de cruauté peut-être, des œillades dévorantes qu'ils se lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais les mœurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils souffrissent.