A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient survenus après mon départ.
Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans.
—Diable! s'écria l'administrateur en appréciant en vrai amateur l'embonpoint de la Cauchoise, voilà une gaillarde d'une fraîcheur remarquable. On dirait d'une grosse rose épanouie, et c'est chose fort agréable au moins sous ces climats brûlans qui fanent ou qui noircissent si vite toutes les jeunes personnes. Son âge? Votre âge, ma robuste et belle enfant?
—Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en étions capable.
—Comment, si vous en êtes capable? mais je le crois pardieu bien, et que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la naïveté de la réponse.... Non, mais c'est que cet accent traînard me semble si singulier! Il me rappelle d'une manière toute particulière ce bon pays de France qui produit de si belles luronnes....
—Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est glissé à bord avec cette femme.
—Comment te nommes-tu, mon garçon?
—Je né mé nommé rien, monsieur mon commissairé.
—Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!
—Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. Jé n'y tiens pas dou tout.
—Et ton pays?
—Jé souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom dé raccroc.
—Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de ton pays, que Toutes-Nations?
—Ça m'est égal. Mettez tout ce que vous voudrez.
—Où sont tes papiers?... Ce gaillard-là m'a l'air d'un assez mauvais sujet.
—Coumé jé né sais pas liré, jé n'ai pas pourté dé papiels avecqué moi.
—Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu, car je compte bien ne pas perdre ce drôle et cette drôlesse de vue pendant leur séjour dans la colonie. En attendant, monsieur le capitaine, je vais faire décharger votre rôle de la responsabilité qui aurait pesé sur vous si à votre arrivée vous n'aviez pas fait la déclaration rigoureuse exigée par nos lois maritimes en pareille circonstance.... Mais, en vérité, cette grosse réjouie ne me paraît pas trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a même des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au moins un nom.
—Françouaise el Lefèvre, pour vous servir, mon beau monsieur.
—Toujours pour me servir. C'est en vérité unique, et je voudrais déjà que cela fût vrai, tant cette.... Eh bien! Françouaise, puisque Françouaise il y a, allez vous reposer des fatigues de votre traversée, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible votre énorme embonpoint et les roses prononcées de votre teint normand. Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.
—Vous êtes bien bon, monsieur el commissaire.
—Pas trop boun, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations en lançant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous où se peignaient la défiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque conjugales.
Débarrassé du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il était devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son débarquement.
Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches à mon maître d'équipage, le métaphorique Boissauveur, sur l'état dans lequel il s'était présenté la veille à bord, après une copieuse ribotte, le coupable contrit me répondit:
—C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron ou plutôt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez à terre un ami qui vous dirait, parlant à votre personne: Je me marie et je vous invite à ma noce; vous allez tout bonifacement pour nocifier. On boit, le vin est bon, et la gaîté va de l'avant. On chante et on vous demande un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme à moi de vous griser en chantant, plutôt qu'en boissonnant, que feriez-vous vous-même, mon capitaine?
—Je ne chanterais pas.
—Ceci est très-facile à dire; mais la pratique, voyez-vous, est un navire à gouverner, et la théorie un navire à l'ancre. Dans le port tout le monde est marin, à la mer il n'y a que les hommes qui sont des hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon état. Quand je suis entre la vergue et les rabans, j'aimerais mieux me jeter en vrac dans le lac cacafouin, la tête la première et les boutons de guêtre en l'air, que de manquer de respect à n'importe quel chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien pour l'homme en ribotte que pour l'à jeun.
—Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage à être plus réservé dans votre conduite.
—C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais c'est ce que je ne vous jure pas.
—Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?
—Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton, un particulier comme ce géomètre de Toutes-Nations, que vous connaissez bien sans qu'il soit besoin de vous le réciter, venait encore me dire: Maître Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais: Mon garçon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gaîté à ton mariage et un peu de liquide pour arroser ton amarrage conjongal.
—Ah! Toutes-Nations s'est donc marié?
—Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc pas l'événement?
—Pas le moins du monde.
—En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter comment la chose s'est pratiquée.
Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....
—Oui, je sais tout jusqu'à son arrivée en ce pays.
—En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas nécessaire de vous dire la façon par laquelle il s'était caché avec sa grosse dondon dans la cale entre deux barils, que vous m'avez ordonné d'aller les chercher.
—Non; venons-en de suite au mariage.
—Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus sainte possible pour ne pas faire des petits garçons et des petites filles qui vont à l'hospice des Enfans-Trouvés.... Ne vous mangez pas le sang, mon capitaine, me voilà à l'affaire de Toutes-Nations.
L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'était bien dimanche dernier que j'ai pris mon plein à sa noce. Pour lors il me dit: C'est vous, maîtré Boissauveur?
—Oui, que je lui réponds; je crois effectivement que c'est moi.
—Ah! jé souis bien countent dé vous trouver.
—Et moi aussi, que je réponds; car si je ne me retrouvais pas chaque matin, ça me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un accent pas trop chrétien, Toutes-Nations.
—Je me souis marié hier à l'église, à ce qu'il me dit pour donner un peu de largue dans les voiles à la conversation.
—Comment! que je lui dis, tu t'es marié à l'église sans papiers?
—Avecqué vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me répond. Et c'était juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est possible, en religion comme en toute autre chose connue. Après cela, il me dit: Aujourd'hui nous faisons les noçailles avecqué quelques amis.
—Comment! que je réponds encore, tu as aussi des amis déjà à la Basse-Terre?
—Oui, toujours avecqué des gourdes. C'était encore juste; car les amis c'est comme la crasse, ça s'attache toujours à l'argent, qui passe de main en main jusqu'au plus vilain.
—Je serais bien countent, me fit encore mon charabia, si vous vouliez mé fairé l'hounour d'assister à ma noce.
—A l'église? non, mon ami, je n'en mange pas encore.
—Non, cé n'est pas à l'église, puisqué c'est déjà fait. C'est à la noce, à table.
—A table, c'est différent, j'en serai et je te ferai l'hounour.
Voilà comme quoi je me suis trouvé entraîné à boire un coup de plus qu'à l'ordinaire, et à prendre une barrique en dessus de ma jauge.
—Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur à ne plus retomber dans la même faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouvé assez d'argent pour se marier et pour vivre jusqu'ici à terre?
—De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter. C'est un matelot riche finalement. Et puis ça vous est si économe!
—Économe, fort bien; mais comment a-t-il pu économiser sur ce qu'il n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqué par dessus le bord pour ne pas mourir de faim!
—Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laissé dire, il n'y a pas de si misérable ni de si rafalé que celui-là qui se met dans la boule de crier misère plus haut que la rafale! Vous savez bien, sans qu'il soit besoin de v'là ce que c'est, vous savez bien sans doute ce jour où vous m'avez envoyé dans la cale pour hisser sur le pont Toutes-Nations et madame son épouse soi-disant?
—Oui pardieu, je suis assez bien payé pour me le rappeler!
—Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute aussi que le particulier vous dit que c'était par besoin qu'il avait pris la liberté de se cacher à bord de nous.
—Oui, je me le rappelle très-bien encore.
—Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le calomniateur!
—Il avait donc quelque chose, et n'était pas sans ressources?
—Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi, Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.
—Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre diable et pour la malheureuse qu'il a amenée avec lui.
—Malheureuse! oui, allez! C'est mis déjà comme la femme d'un capitaine de vaisseau. C'est mis même d'une façon si burlesque, que si je voyais mon épouse acastillée comme madame Toutes-Nations, ma première idée serait de monter dans son grément pour le raser comme un ponton. Mais enfin, que voulez-vous! quand on est protégé par un commissaire de l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le pavé un peu proprement.
—Le commissaire de la marine la protége donc cette grosse idiote?
—Oui, et joliment encore, d'après ce que je me suis laissé dire. Son mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en terre entre les îles, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra des bordées au plus près du vent, sur ses côtes à lui; car pour naviguer dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'être plus marin qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....
—C'est son affaire, au surplus, et non pas la nôtre.
—Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la vieille chanson:
Depuis long-temps je me suis aperçu
De l'agrément qu'il y a d'être....
Votre serviteur, mon capitaine; c'était à seule fin de vous demander votre permission pour faire reprendre la patte-d'oie de notre corne, qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il soit besoin de vous le faire savoir, les cornes, ça pèse dur quelquefois sur les pattes-d'oie....
Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette corne, de la corne du navire s'entend.
Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec une assez bonne cargaison, destinée pour la France.
La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les tropiques, les vents que l'on nomme alisés et qui soufflent toujours de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour ruser en quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les produit, se nomme débouquer. Les parages qu'il faut parcourir en faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot principal, les débouquemens.
Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir, et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir.
Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma prévoyance.
Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique, se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom. Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la manœuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux voir que je ne le faisais encore à l'œil nu la forme et l'espèce de ce petit navire.
C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la singularité de sa manœuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon second, cette espèce de bon-boat voulait faire de ses farces avec nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à coups de barre d'anspect.
—C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.
Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me permettait de faire.
Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent rendre sa manœuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile, et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous, et conformer sa marche à notre vitesse.
Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas décidé à prendre la parole.
Perché sur l'arrière de son bateau, du côté de tribord, je vis un nègre lui passer un long porte-voix, et je me préparai à recevoir les questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il lui plairait peut-être de me faire.
—Oh! du navire! oh! s'écria le capitaine mon confrère avec un accent que tous mes hommes et moi nous crûmes reconnaître.
—Holà! lui répondis-je sans trop me déranger et sans paraître attacher beaucoup d'importance à ce qu'il allait me dire.
—Comment si nomme lou bastiment!
—Qu'est-ce que cela vous fait?
Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma réponse, se mit à se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient autour de lui.... Puis, après un instant de consultation et d'hésitation, il me cria:
—C'est pour savoir lou nom dé lou bastiment.
—Eh bien! passez à poupe: il est écrit en grosses lettres derrière.
—Mais, c'est qué nous né savouns pas lire à bord!
—Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.
En ce moment, maître Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui venait d'avoir lieu s'était tenu la figure appuyée sur le bossoir de dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrière, le chapeau à la main, et me dit:
—Capitaine, excusez-moi si je me mêle ici d'une chose qui peut-être naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai une doutance, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....
—Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.
—Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien entendu, comme vous êtes maître à votre bord, ce ne serait pas plus utile que toute autre chose.
—Allons! de quoi s'agit-il définitivement!
—Il s'agit définitivement, capitaine, que cette espèce de capitaine de risque-tout, qui hêle là dans son porte-voix d'embêtement, est Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon idée.
A peine maître Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement qui paraissait avoir lieu parmi son équipage, se mit à me hurler.
—Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que, voyez-vous, vous avez changé do peinturé à lou vostre navire, depuis qué jé ne l'ai pas visto.
—Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu ici?...
—Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche à gagner ma vie honnêtement.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li temps il est beau.
Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance, je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop.
Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon monde devant.
La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission, à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je redoutais les conséquences.
Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop.
—Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe, et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut.
—Et quel est le commerce que tu fais?
—Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre.
—Que donnes-tu donc à ces navires?
—Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun.
—Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?
—Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux.
—Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les piller comme tu fais?
—Quel danzer dounc, moun capitan?
—Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!
—Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai toué personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme, pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous, qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués petites choses.
La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux, ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre.
—C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au bout d'une vergue.
—Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?
—Mais il me semble que d'après votre manœuvre, il y avait quelque raison de ne pas être très-rassuré.
—Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous boirez un bon coup à sa vilaine santé!
—Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé.
—Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous rendre oun service?
—Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me quitter et de me laisser continuer ma route.
—Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance, à votre chère santé et vostre bon viage?
Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y mettre brusquement un terme.
Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: Navire!
—Navire? s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur?
—Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le dire, espèce de pas grand'chose!
Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse, que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter.
—A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont. C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui donnerai pas un pétit baril d'Oporto.
Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de quelques minutes.
—Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun Dieu vous emporte!
—Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire pendre.
Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être, courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des croiseurs.
—Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité.
Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un coup de canon sourd et lointain.
Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment.
Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages.
La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots, quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur les choses possibles qui doivent arriver.
Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui tombait sur nous.
Je n'avais que trop bien vu.
Cette grosse masse noire qui s'avançait n'était autre chose qu'un grand bâtiment dont la marche était si supérieure à la nôtre, qu'en très-peu de temps il nous eut gagnés de manière à pouvoir nous héler.
Je me préparai à subir les interrogations que le capitaine du bâtiment, devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilité, à m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait été possible, il n'entrât dans son plan de me parler.
Malgré toute la curiosité qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir à quelle espèce de bâtiment j'allais avoir affaire.
Il me présentait obstinément son avant en courant dans mes eaux, et dans cette position, et surtout au milieu de l'obscurité qui régnait sur les flots, il ne m'était guère possible de me faire une idée bien précise sur sa force et sur sa forme.
Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.
Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant, m'anonça que j'allais être interrogé par le commandant d'un navire de guerre.
—Oh! du trois mâts! oh! furent les premiers mots qui me furent adressés d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongés allèrent se perdre sur les eaux.
—Holà! répondis-je du mieux que je pus.
—D'où venez-vous?
—De la Basse-Terre.
—Comment se nomme le navire?
—L'Heureuse-Rencontre.
—N'avez-vous pas été abordé, il y a quelques heures, par un petit sloop monté de nègres et de mulâtres?
—Oui, commandant.
—Le patron de cette embarcation n'est-il pas resté quelque temps à votre bord?
—Deux heures environ.
—En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver et de faire route pour retourner à la Basse-Terre. Je me tiendrai dans vos eaux à portée de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqué a été amariné par moi et expédié comme prise à la Guadeloupe. Je tiens son patron et les gens de son équipage aux fers à mon bord, comme pirates.
—Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer à vos ordres et de changer ma route, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
—Au commandant de la corvette de S. M. l'Alerte, faisant partie de la station française des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur, et suivez les ordres que je vous ai donnés, si vous ne voulez pas que j'envoie à votre bord un équipage pour conduire, d'office, votre navire à la Basse-Terre.
Il n'y avait plus qu'à obéir après avoir reçu une injonction aussi formelle; j'exécutai la manœuvre qui m'était prescrite.
La corvette, de son côté, m'avait déjà donné l'exemple, en faisant arriver et en me présentant son travers. Dans cette évolution elle me montra une longue batterie jaune, accidentée très-distinctement d'une douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en examinant le pont de ce bâtiment du roi, qu'il n'eût pas été très-prudent pour moi de résister logiquement à un navire qui avait à sa disposition des moyens aussi efficaces pour faire exécuter les ordres qu'il lui plaisait de donner aux bâtimens de mon espèce.
Comme mon escorte marchait à peu près deux fois plus vite que je ne pouvais le faire, elle fut obligée de diminuer de voiles pour que je pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonné.
Je ne savais que penser de cet événement.
J'allais avoir à déposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne pouvait manquer d'intenter à ce misérable Toutes-Nations, qui, si mal à propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment où je pensais peu à lui, et où j'avais si peu besoin de le rencontrer.
—Que tonnerre de D...! répétait aussi maître Boissauveur en pensant à l'échauffourée du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette corvette? Il a donc oublié la reconnaissance des navires à brûle-pourpoint? V'là ce que c'est que de vouloir faire le forban en navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou qu'il n'est peut-être pas!
—Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le métier de forban préférable à celui de pauvre bigre comme vous, maître Boissauveur!
—Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me rappelle pas d'avoir circonstancié cette parole!
—Comment! lorsque Toutes-Nations a débordé pour courir sur la corvette, vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....
—Quand il débordé, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si fringant, le cornichonneau. On aurait dit qu'il allait couper la pate du singe de Madras. Mais à présent qu'il s'est fait hâler en dedans par cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas différent. Ce qu'on dit dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La marée change, comme j'ai eu l'honneur de vous le répéter plusieurs fois, et qui veut bien naviguer doit calculer la marée! Je ne connais que cela, moi, et v'là ce que c'est!
La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre.
Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord.
En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces misérables à la broche, comme on dit à bord des navires de l'état.
Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:
—Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite.
Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses vœux, avec la complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières volontés d'un mourant.
—Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il pouvait casser!
—Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?
—Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament.
—C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.
—Oui, jé sais bien que c'est toujours dé la faute des pendous, quand ils sont pendous. Mais ça n'empêche pas qué jé vais faire oune bien vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune drisse dé réverbère.
—Rien cependant n'est encore décidé.
—Tout se décidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse femme, qué jé plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon capitan, par-dessus le marché, d'un pétit enfant qué jé crois bien lui avoir fait honnêtement et qué jé voulais élever de même.
Ici quelques larmes s'échappèrent des yeux du sensible époux, et allèrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vît sur elles les traces de pleurs que sa position lui arrachait.
—Mé chargerez-vous bien dans vostre témoignage? me demanda-t-il après avoir sangloté à son aise.
—Sois tranquille à cet égard, lui répondis-je; s'il ne dépend que de moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme neige.
—C'est toujours oune consolation qué dé mourir avec l'estime des honnêtes gens; moi qui né cherchais qu'à gagner honnêtement ma pauvre misérable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'à prier et à supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou dou paradouze, car jé né sais pas en vérité combien il y en a des paradis dans lé ciel!
Il ne fallut que très-peu de temps pour ériger le conseil de guerre qui devait juger le coupable et ses complices.
Il fallut encore moins de temps pour les condamner à être pendus.
Je n'avais que trop bien prévu le funeste sort de ces misérables.
On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement, en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur officieux qui parlait pour lui.
On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à l'unanimité, à la peine capitale.
—Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt. Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre pour les grands.
Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche.
Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint.
Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir.
Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux. Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au cœur le plus endurci contre le crime de piraterie.
Le moment fatal arriva.
Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.
Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le spectacle attendu allait enfin commencer.
La démarche de Toutes-Nations, s'avançant à la tête de son équipage, était ferme et dégagée. On aurait dit qu'il allait faire une commission ou porter une lettre à la poste.
La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dressés en son honneur et en l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'étonnement chez lui, mais elle parut provoquer vivement sa curiosité.
—Où ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.
Puis apercevant une femme prosternée au pied de la première potence, il s'écria:
—Lou voilà!
Cette femme était madame Toutes-Nations, priant pour l'âme de son mari et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.
Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la loi dont il était l'organe, appela les noms des condamnés.
Toutes-Nations eut l'honneur d'être appelé le premier.
—C'est cela! s'écria-t-il. Sur le rôle d'équipage lou capitan doit passer avant tout lou ménou des autres.
Puis, faisant une réflexion sur lui-même, il ajouta:
—Mais dé quel équipage qué jé serai dans oune minoute le capitan! d'oun équipage dé pendous!
L'échelle était prête, et le bourreau en haut attendait sa proie.
Jamais je n'ai vu de gabier s'élancer avec plus de légèreté dans les enfléchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que Toutes-Nations pour grimper le long de l'échelle au bout de laquelle était pour lui la mort.... l'éternité!
Il n'osa même pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui sanglotait à ses pieds.
Le nœud de la corde strangulatoire fut mal passé par le bourreau, malgré la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en fait de ces sortes d'amarrages.
Toutes-Nations, sentant que l'irrégularité de ce nœud pouvait l'exposer à ne pas être étranglé convenablement, s'empare du bout de filain, qui prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau, il lui dit avec un sang-froid tout-à-fait maritime:
—Voilà comme il faut t'y prendré pour les autres, mateluche!
Puis le bourreau, après l'avoir remercié d'un coup de tête approbatif, sauta sur les épaules du pauvre diable.... L'âme alors quitta le corps, et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour l'exemple de tous les petits forbans à venir.
Quant à l'infortunée madame Toutes-Nations, elle ne laissa échapper qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu seulement par le cou à l'infâme poteau patibulaire:
—Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais épousé un homme de cette espèce! C'était bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d' venir si loin!
Et en m'apercevant dans la foule:
—Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le Hâvre et d' Grâce?