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Scènes de mer, Tome II cover

Scènes de mer, Tome II

Chapter 17: IX.
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About This Book

A sequence of maritime scenes and short narratives depicting life at sea through vivid episodes of voyage, shipboard hardship, and encounters with corsairs, slavers, and uncanny phenomena. Scenes range from catastrophic calms, epidemics, and desperate boat expeditions to nighttime patrols, mutinies, and supernatural returns, interwoven with seafaring legends and travel anecdotes. The collection alternates dramatic, suspenseful incidents with measured nautical description, including technical sketches of rigging, masts, armament, and crew roles, offering both action-driven tales and observational portraits of sailor society and shipboard routine.

VIII.

Aventure sur mer.

Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en Europe. Le capitaine du brick la Céladine, de Bordeaux, avait sous ses ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine provisoire du navire étranger.

Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa vie.

Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de la Céladine et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence.

Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec beaucoup d'intensité à la Havane.

Un brick du Havre, la Milise, commandé par le capitaine Noël, avait fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait l'ancien lieutenant de la Céladine. En s'approchant de ce brick, ses doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie.

Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de la Milise fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade, et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des flots, sur un navire qu'il ne sait ni manœuvrer ni conduire, implore la pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne, et se rend à bord du bâtiment étranger.

Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos, l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français d'engager Mathilde à passer à bord de la Milise; il veut sauver à cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de l'abandonner pour ne plus le revoir.

Le capitaine de la Milise, convaincu bientôt de l'inutilité des efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade, voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour remplacer le malheureux Lag....

Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se rendre à Gênes.

En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de la Milise avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas.

Dès ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait dérober aux soins qu'exigeait la conduite du bâtiment, il les passait au chevet des deux amans. Rien n'était plus touchant et plus pénible, rapporte cet officier, que d'entendre à chaque instant ces infortunés demander des nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne souffrît que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprès de Mathilde, il n'entr'ouvrait ses lèvres éteintes que pour répéter: Et Mathilde, est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir! Puis un moment après c'était Mathilde qui disait au capitaine: Et ce pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui que je l'aimerai jusqu'au tombeau!»

Les vœux de la malheureuse ne furent pas exaucés: son amant succomba enfin à ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trépas funeste; mais au bout de quelques jours elle pénétra l'horrible mystère.... Il lui semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'eût pas vu Lag... depuis le jour où elle était tombée malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus qu'auparavant. L'instinct de son cœur lui avait tout appris, tout révélé, jusqu'à l'heure même où son amant avait cessé de vivre.

Dès cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus à la vie, disait-elle.... Elle se prépara à mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans l'excès même de son malheur.

Le capitaine s'efforçait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus pour elle, mais c'était en vain.

Elle expira, l'infortunée!... Un cadavre, recouvert d'une toile à voile, fut monté de la chambre sur le pont. Les hommes chargés de ce sinistre fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes et la tête découverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant eux, et long-temps encore après que les flots l'eurent enseveli pour toujours, les yeux du capitaine et de l'équipage restèrent fixés, pleins de pleurs, sur l'endroit où le corps de Mathilde avait disparu... disparu pour l'éternité!

Oh! si dans les mystérieuses profondeurs de l'Océan, les deux cadavres, jetés à la mer à si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient à se rencontrer, à se heurter! Mais là, plus rien... rien.... Des ossemens horribles, des cœurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins aura déjà rongés... et ces deux cœurs se froissant sans tressaillir, eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il donc rien autre chose dans autant d'amour, que le néant et l'éternité?


IX.

L'Athlète de bord,

CONTE HISTORIQUE.

Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite des choses extraordinaires.

L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours d'une jeunesse orageuse.

Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une bonne pogne.

Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre mesure.

Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec violence sur une manœuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser. Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires? L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en temps une volée bien conditionnée?

Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son œil abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés par l'inaction.

Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un lourd black-eyes à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....

Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un habitué de la maison voulût en découdre, soit qu'un robuste et lourd galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession d'une des Laïs du logis.

Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement celui-ci.

—Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi, et....

—En garde, jeanfesse, et défends-toi.

—Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu m'élingue si je vous reconnaissais.

—Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...

Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.

Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à terre.

La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.

Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner une bonne giffle par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit patron d'embarcation.

Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses articulations menacèrent de se rouiller incurablement.

Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui dépérissait à vue d'œil.

L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de présentez-armes usité en mer entre les canots qui portent des officiers de différens grades.

Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche, continue tranquillement sa route sans faire lever-rames à ses chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit injustement pouvoir prétendre.

La chaloupe est accostée dans un clin d'œil, et à peine le canot touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa chaloupe.

—Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie, je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu l'honneur d'avoir affaire.

—Pourquoi n'as-tu pas fait lever-rames pour moi, b.... d'insolent?

—Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrière de votre canot, mon commandant.

—C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oublié de le mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste, patron! accoste, coquin!

Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.

—Ah! tu n'as pas déferlé mon pavillon sur l'arrière, fichu animal!

—Commandant, j'ai z'oublié; et, comme vous n'étiez pas en uniforme, j'ai cru, ma foi, que....

—Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafraîchir la mémoire!

—Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....

—Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens de me faire donner une raclée par un blanc-bec de cette espèce....

—Il est sûr, mon commandant, qu'il vous a amuré du bon coin; mais c'est moi qu'a reçu la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner, et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.

—Chien d'aspirant! ça n'a pas de barbe seulement, et ça se croit plus fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler encore.

Le commandant, en ennemi généreux, désirait en effet savoir à qui il venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, monté sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout ému de l'aventure.

—Dites donc, payeur de coups de poings arriérés, de quel vaisseau êtes-vous?

—Commandant, je suis du vaisseau le Watignies, à votre service.

—A mon service! Il se moque de moi encore, le drôle....—Quel âge avez-vous?

—Vingt-deux ans, mon commandant.

—Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son âge, ce gaillard-là!... Quand vous serez rendu à bord de votre vaisseau, vous direz à votre commandant que je le prie....

—De m'envoyer à la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce pas, mon commandant?

—Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir à mon bord dîner avec moi, parce que vous êtes un bon b....

—Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au désespoir à présent de vous avoir....

—Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est égal, vous êtes un bon b...., je ne m'en dédis pas.

Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau.

Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui.

Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le général de s'écrier avec dépit:

—La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une chiffe que toute la journée j'ai là en pendille devant moi!

—Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force, comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute si je suis aussi souvent malade à présent.

—Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée!

—Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile sur le cœur!

—Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste, vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre mollesse me condamne depuis si long-temps.

Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient d'être battu par lui.

Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général paraissait disposé à se donner une classique peignée.

—Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en s'approchant avec respect de son chef.

—Oui, mon ami; passe dans la chambre du général, qui a quelque chose à te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le ménager s'il exige que tu acceptes la botte qu'il va te proposer.

—Et quelle botte, sans être trop curieux?

—Un assaut à coups de poings: le général, comme tu sais, est un amateur.

—Oui, je me suis laissé dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je suis assez goulu sur l'article.

—Allons, vite; le voilà justement qui s'avance.

Le canonnier, l'air un peu embarrassé, se présenta à son amiral, qui le questionna en ces termes:

—Que veux-tu, gros bêta?

—Mon général, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?

—Qui t'a ordonné de venir me trouver?

—Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez les solides de mon calibre.

—Ah! tu te crois donc bien solide des reins?

—Mais, pour ce qui est de ça, mon général, je crois, sans me vanter, que je peux passer pour n'être pas trop déchiré du côté de la partie dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.

—Voyons, as-tu déjeûné?

—Oui, mon général; j'ai déjeûné à la manière du bord, la demi-livre de pain et le petit coup de riquiqui.

—François! François!

C'était le nom du maître-d'hôtel de l'amiral. Le maître-d'hôtel arrive.

—Plaît-il, mon général?

—Apporte à déjeûner à ce bœuf. La première chose venue: un poulet froid et deux bouteilles de vin.

En une minute le déjeûner est servi. Le canonnier, tout confus, ose à peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.

—Voyons, espèce d'hippopotame, mange en double, bois à ta soif, et prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientôt en démancher.

—Mais, mon général, si je ne craignais pas, le respect....

—Mange, te dis-je, et trève de bégueuleries. Je n'aime pas qu'on me fasse attendre.

—Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet à ce poulet.

Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a passé de sa main dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avalées à plein verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il déjeune, le général ôte son habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a l'air assez lourdement bâti.

Le déjeuner est achevé; la table est enlevée par le maître-d'hôtel, qui quitte enfin l'appartement.

Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son supérieur, qui déjà a pris une pose académique.

—Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un assaut à la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'là ce que c'est.

—Allons! en garde! tu feras des phrases et des façons après. Défends-toi; chacun ici pour son compte.

—Mais, permettez-moi, mon général, de vous dire, si j'en étais capable, avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la physionomie.

—Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la recevras, voilà tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-là dedans!

—Mais, mon général, c'est donc tout de bon l'assaut?

—Tiens, vois plutôt si c'est pour rire. V'lin, v'lan!

—Bien tapé celle-là. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon général.

—Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dégoises! Attrape!

—Mon amiral, celle-là était en réponse à l'honneur de la chère vôtre.

Les coups pleuvent de côté et d'autre comme grêle: tantôt le général rosse son canonnier, tantôt le canonnier reprend l'avantage auquel il avait d'abord renoncé par déférence. L'ardeur de l'un redouble, la résignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le très-humble subordonné finit bientôt par allonger à son amiral un coup de bout si pesant, que notre général, comme une maison qui croule, tombe en le brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:

—Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cassé! Il m'a cassé le bras, le maladroit!

Aux cris réitérés de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros canonnier, les yeux tout pochés, cherchant à relever de son mieux l'adversaire vaincu qu'il vient d'étaler sur l'arène.

Le médecin en chef est demandé: il reste tout ému en apercevant l'amiral; et, après avoir pris connaissance de l'état du blessé, il déclare que le bras droit a été rompu par l'effet d'un choc violent.

Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin:

—C'est cet animal qui a fait ce beau coup.

—Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!...

—Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent mille lieues, triple imbécille!

—Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement.

—Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident.

Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du poignet.

Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son amiral.


X.

Un Voyage en pirogue.

Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et à exciter l'hilarité.

Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des nègres canotiers.

Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules africains.

Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le passager qui l'a affrêtée.

Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: Un peu sur bâbord, un peu sur tribord, gouvernez sur la terre, venez plus du large, ne vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue de votre point de départ.

Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie, suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous. Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que durera votre traversée.

Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois qu'une: Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous plaît; chargez pas trop babord. Tant qu'il vous tiendra sous sa dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à l'asservissement de tous les jours.

Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer: Tranquille là, maître; pesez pas tant babord.

Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus habiles pondérateurs du monde. Avec leur finesse extrême de perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact, quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre, jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs facultés et leurs sens.

Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau. Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie, suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un aviron.

Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond d'un porte-voix:

Cette pagaie-là est la plume à moi;
La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire.
Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas,
Et le vent emportera ma lettre vers la terre.
Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,
Et peut-être avant elle j'arriverai.
La première nouvelle que recevra ma bonne amie
Sera celle que moi-même je lui apporterai.
Ma bonne amie a une petite case à elle,
C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;
Tout ce que je gagne est pour elle,
Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.
Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron,
Qui chante aussi comme moi et lève la tête
Pour voir si la brise au large s'est faite,
Et si nous devons lever nos avirons.

Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant. C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette organisation, pour ainsi dire toute superficielle.

Je n'ai parlé encore dans mon traité sur la navigation en pirogues que de la manière de voyager à bord de ces embarcations, à l'aviron et avec belle mer; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation.

Deux voilettes de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs robustes épaules. Ce sont ces deux voilettes, hautes et larges à peu près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la pirogue faisait capout; ses nègres et lui sont là pour vous sauver, pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.

La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les moindres avertissemens: Veille à la risée; veille à la fausse risée; attention à la risée qui va venir! Et si, dans l'intervalle de ces risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une seule seconde leur dernière position. En un clin d'œil l'équilibre est rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux physiquement organisées que l'on puisse voir.

Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous, vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre ou nouvel événement.

Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les nègres des canots de poste, capotant avec leur pirogue qui ne coule jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus curieuses que l'on puisse faire.


XI.

Légende maritime.

RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.

Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.

Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe, l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples. Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de Voltigeur-Hollandais, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont donné à leur Marie-des-Dunes (Merry Dunn) que des proportions gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction, imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même songé à faire un vaisseau de guerre de leur Marie-des-Dunes, qui, dans les Mille et une Nuits de leur gaillard d'avant, n'est, je crois, qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, le Voltigeur-Hollandais est resté un lugubre navire de guerre, abordant pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des âges écoulés.

Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante.

Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart, nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant; Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit et d'imagination.

Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire symbolique le Voltigeur-Hollandais; les matelots anglais avaient laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de la Marie-des-Dunes; les Français ont fait plus ou ont fait moins convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses créations poétiques: ils ont flanqué à leur vaisseau gigantesque le nom de Grand-Chasse-Fichtre, nom composé dont nous sommes même obligé, par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes délicates qui auraient envie de se familiariser avec les mœurs maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de Voltigeur-Hollandais et de la Marie-des-Dunes, il indique, par une comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom de Grand-Chasse-Fichtre. Le titre du conte a du reste un autre mérite, si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de laissez-passer.

Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père La Ramée et de Défunt-Terrible, caporal dans le Poitou. Ces deux poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du Grand-Chasse-Fichtre. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux historiographes des caporaux La Ramée et Défunt-Terrible une certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la tente le canevas déjà si long des aventures de La Ramée. Les tambours sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour. Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre épopée militaire?

Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions préliminaires dans cette introduction que certaines considérations rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre. C'est ce que nous allons faire, en nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance des termes.


Origine douteuse de ce navire.

L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du Grand-Chasse-Fichtre égalera au moins les dimensions infinies du bâtiment lui-même.

L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie.

Le Grand-Chasse-Fichtre n'a été mis sur les chantiers par personne; et pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi, voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que le Grand-Chasse-Fichtre est descendu un beau jour des nues, du firmament, des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs, en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume de ses œuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa mise à l'eau?

Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs, en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet immense tout.

Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.


Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.

Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant de la batterie basse du Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit, comme on dit la batterie de trente-six d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.

La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête, apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension verticale.

Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes montagnes du globe.

Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition est regardée encore comme la plus probable.

Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les citrouilles.

Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce que l'on n'avait pas eu la précaution de tapper, c'est-à-dire de boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce. Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!


Mâture du susdit trois-mâts.

Comme les navires ordinaires de son espèce, le Grand-Chasse-Fichtre n'avait que trois mâts perpendiculaires et un mât oblique; le mât d'artimon, le grand mât, le mât de misaine et le beaupré.

Mais ces trois ou quatre mâts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer pour être de taille.

Le diamètre du grand mât était si grand, que ceux qui voulaient faire le tour de sa braïe, c'est-à-dire de sa circonférence, s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de découvertes à pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance qui a porté à penser qu'ils étaient tous restés en route.

La hauteur de ce mât principal valait au moins sa grosseur. La lune lui servait de pomme quand elle était pleine, et l'une des pyramides d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.

La flamme du vaisseau s'étant engagée un jour dans un ouragan qui avait chaviré toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi ces enfans si intéressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe grise et le toupet rafflé, sans avoir pu dépasser, en gigottant jour et nuit dans les enfléchures, la grand'hune du navire.

D'après le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, où ils s'étaient reposés par besoin, à moitié de leur course à pic, pour redescendre sur le pont, n'était autre chose que la cinquième partie du monde peuplée d'auberges, de maisons de joie et de vin à neuf sous la bouteille.

Sur chacune des enfléchures qu'ils avaient été obligés de grimper le long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui mangeaient de l'herbe en plein champ.

Plusieurs de ces petits malheureux rapportèrent que, dans le cours de leur long voyage, ils avaient cru remarquer, à sept ou huit lieues de distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les jautreaux du grand mât, mais, malgré cette avarie, le bas mât leur avait paru pouvoir encore aller dans cet état jusqu'à la résurrection générale.

Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans la même saison, les nations vivant dans le Sud s'étalaient au soleil comme des grenouilles à la pluie. On prétendait même que dans certaines parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de nègres tirant un peu sur le rouge de casserole foncé, teint de chaudière en cuivre sortant de dessus le feu.

La langue la plus commune chez ces peuples grand'huniers, ainsi que les avaient nommés les mousses envoyés pour parer la flamme, était la langue de bœuf. On en voyait de fumées suspendues à presque toutes les cheminées. Du reste, les grand'huniers paraissaient si bornés, qu'ils ignoraient complètement que c'était la hune d'un vaisseau qu'ils habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de la chandelle à la baguette.

Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du bâtiment venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se doutant pas plus que de la patte à Jacko que ce n'étaient que des tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.

Cette flamme si embêtante que les escouades de mousses avaient été expédiées en haut pour aller parer, n'était autre chose que l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de flamme au Grand-Chasse-Fichtre, depuis le lever du soleil dans les temps d'orage, jusqu'au coucher de Bourguignon[3], au moment où il capelle son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir dans la lame de l'Ouest[4].

Pleine lune pour pomme de flèche de cacatois;

Pyramide d'Égypte pour pointe de paratonnerre;

Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;

Pour grand'hune toute une île grande comme l'Amérique, non compris l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'île, la cinquième partie du monde[5];

Une mâture à perte de vue pour d'autres que des aveugles;

Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe d'aiguille comme la tour à feu de Cordouan;

Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la cuisse du Père-Éternel;

Bois de première qualité partout, filain du premier brin haut et bas, en proportion des haubans et cale-haubans, gréement peigné, ridé, noirci, fourré, suiffé et ciré comme pour aller au bal ou du côté des paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela le Grand-Chasse je t'en fiche pouvait naviguer de Tours en Touraine à Brest en Bretagne, sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du port.


Voilure.

La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien évidemment être faite par la main des hommes: tout le chanvre récolté depuis la création n'y aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis l'invention de la toile. La grande voile à elle seule aurait couvert un des deux Océans, et pour peu qu'il eût été possible à l'équipage de la laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien certain que cet immense morceau de toile aurait occasioné une éclipse de lune et de soleil, en masquant pour l'un des côtés de la terre une bonne moitié du ciel. Mais à cet égard, les habitans du globe pouvaient être fort tranquilles; pour déferler une des plus petites des voiles seulement du Grand-Chasse-Fichtre, il aurait fallu toute une armée de gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de manœuvre d'hommes de cette espèce n'était pas une chose facile à trouver, même chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons assez carrés et assez bien plantés sur leurs pieds d'éléphant.

Un jeu complet de voiles était au reste une chose tout-à-fait inutile à bord. C'était uniquement pour prouver qu'il n'était pas avare de sa petite monnaie, que l'armateur du bâtiment avait fait serrer sur chaque vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui était venu au monde tout hissé et tout bordé, le navire naviguait comme un poisson. Ce petit foc lui-même était si grand, que les gens du gaillard d'avant, placés cependant les plus près de son écoute, n'ont jamais pu apercevoir que cinq à six lieues de sa ralingue. Une nuit que, pendant un coup de vent à décorner les bœufs, cette ralingue de petit foc vint à faseyer légèrement et à battre du côté de sa chûte, tout l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'était le monde qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de façon à l'empêcher de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencèrent à se tenir un peu tranquilles et à ne pas tomber les uns sur les autres comme des moutons qui dégringolent plus vite que l'ordonnance de dégringolage ne le permet aux moutons.

Néanmoins, malgré la bonne qualité de la toile, ce petit foc se déchira dans la partie de son point d'écoute; ce n'était presque rien pour le navire, et c'était beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire réparer l'avarie, afin que le trou ne s'augmentât pas avec le temps. Toute la toile à voile disponible fut mise en réquisition, et les voiliers de tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent appelés au raccommodage. Mais quatre ou cinq générations d'ouvriers moururent de père en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir à bout de la réparation: pendant ce temps-là, le petit foc continuait à se déchirer; mais avant que l'ouverture n'eût gagné le quart seulement de la voile, il aurait fallu plein la cale du bâtiment, de cent années: il ne s'en déchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures. Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrès que faisait par jour la déchirure.

L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette dernière supposition étant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il avait fallu débourser ou les apprêts qu'il avait fallu faire, nous dirons les armateurs; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi que nous l'avons dit précédemment, toutes les voiles nécessaires à la barque, et ils avaient même poussé la générosité si inutilement, qu'ils avaient donné un jeu complet de voiles à un bâtiment qui ne pouvait se servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des armateurs, le Grand-Chasse-Fichtre n'avait pas reçu son pavillon de poupe. C'était la seule chose un peu majeure qui manquât à bord.... Il fallut songer à lui faire un grand pavillon; mais ce n'était pas l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.

Le commandant du bateau, personnage dont il sera parlé plus tard, fit avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait à tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantité quelconque d'étoffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette étoffe, laine, soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualité de la marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de pressé. Les paquets de drap, les ballots de toile, les pièces de soierie, les cargaisons de calicot, tombèrent à bord comme la grêle en hiver avec un grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du père Adam, qui ne fila son câble, à ce qu'on dit, qu'à l'âge de neuf cents ans, on travailla à bord à faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les morceaux qu'on apportait au rendez-vous général des couseurs et des couturières étaient tantôt gris, tantôt blancs, tantôt bleus, jaunes, rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois à peu près fini, se trouva être de toutes les couleurs venues, et qu'il ne parut appartenir à aucune nation reconnue par les gouvernemens.

Le bâtiment lui-même n'était non plus d'aucune nation, et n'appartenait pas plus aux Anglais qu'aux Français, aux Hollandais qu'aux Danois, aux Suédois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algériens qu'aux Tunisiens, à la marine de notre saint-père le pape qu'à la marine autrichienne, qui consiste en un brick désarmé et en un brick qui n'armera jamais; il n'appartenait pas plutôt non plus aux Cafres qu'aux Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois, aux Égyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, à la mer Noire qu'à la mer Rouge, à la mer Blanche qu'à la mer Jaune, au cap Français qu'à la pointe à l'Anglais, à l'île à Ramiers qu'à l'îlet à Cochons, à l'île de la Tortue qu'au Grand-Caïman, et finalement à l'île aux Moines qu'à la pointe du Corbeau en rade de Brest[6]. C'était un composé de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un forban qu'il aurait été bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe de corvette.

Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commença à se demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se mit alors à le frapper sur un tas de câbles de vaisseaux, gros ensemble comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin. Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappée sur la gaine de ce pavillon de poupe, à ce que rapportent les matelots congédiés qui ont navigué dernièrement à bord de ce coquin de navire.