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Scènes de mer, Tome II cover

Scènes de mer, Tome II

Chapter 30: NOTES:
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About This Book

A sequence of maritime scenes and short narratives depicting life at sea through vivid episodes of voyage, shipboard hardship, and encounters with corsairs, slavers, and uncanny phenomena. Scenes range from catastrophic calms, epidemics, and desperate boat expeditions to nighttime patrols, mutinies, and supernatural returns, interwoven with seafaring legends and travel anecdotes. The collection alternates dramatic, suspenseful incidents with measured nautical description, including technical sketches of rigging, masts, armament, and crew roles, offering both action-driven tales and observational portraits of sailor society and shipboard routine.

État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.

Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier supérieur qui obtint l'honneur de commander le Grand-Chasse-Fichtre, ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du navire n'avaient pu être confiées qu'à l'Antechrist en personne.

Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de raison, que le Juif-Errant réunissait autant de titres que l'Antechrist lui-même pour faire admettre la probabilité de sa présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière opinion. On a fait observer que le Juif-Errant n'avait jamais passé pour marin, et que l'Antechrist possédait au contraire la connaissance parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la science à l'expérience.

Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'Antechrist qui est proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du Grand-Chasse-Fichtre, et qui en cette qualité, a été reconnu pour maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé.

Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui ouvrir l'appétit.

Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris, avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former l'équipage. Chaque nation formait un plat de sept millions d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque plat ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire manger le monde.

Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu, disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord lof pour lof, le navire, au bout de dix mille ans de manœuvre, se trouva avoir l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manœuvre sur le gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur gaillard d'arrière.

L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint contrarier cette manœuvre importante.

Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.

Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres, entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des invités à la table du capitaine du Grand-Chasse-Fichtre.

Ils arrivèrent, on ne sait ni d'où ni comment, à l'heure dite, sur les billets d'invitation qui n'avaient pas été remis à la poste, mais au domicile de chacun par un domestique inconnu.

Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien embarrassés de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-être bien; mais tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve à coup sûr qu'ils ne pouvaient habiter aucune partie bien fréquentée de la terre.

Les moins pressés arrivèrent après les autres, ainsi que cela se pratique même chez les gens les mieux élevés et les plus polis.

La compagnie, avant de se mettre à table, fut obligée d'attendre une cinquantaine d'années d'horloge les traînards qui étaient restés de l'arrière ou qui n'avaient pas bien réglé leur montre sur la cloche du bord.

Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dîner, sur la tête du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait être long et fameux.

Le commandant avait fait prendre pour sa table à manger la baie de la Table, au cap de Bonne-Espérance, à condition qu'il la remettrait lui-même en place après la cérémonie.

Les plateaux de la Côte-Ferme avaient été empruntés pareillement, et à la même condition, pour servir d'assiettes à tous les va-de-la-bouche du festin.

Les pics de Ténériffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux Açores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en réquisition pour servir de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas trop déchiré, quand on le baptise d'une bonne moitié d'eau-de-vie ou de tafia.

En guise de verres à boire on devait se contenter provisoirement des bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de Cherbourg: c'était un peu petit, mais c'était tout ce qu'on avait trouvé encore de plus commode.

Tous les vaisseaux à trois ponts démâtés, soit français, anglais ou russes, emmanchés de leurs beauprès, devaient faire le service de cuillère à soupe.

Les pointes, telles que la Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, la Pointe de la Gonave, à St-Domingue, la Pointe des Salines, à la Martinique, la Pointe St-Mathieu, près de Brest, la Pointe du Conquet, idem, et un tas de petites autres pointes de la même espèce, rassemblées trois par trois, firent des semblans de fourchettes pour la société, mais de fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'étaient qu'à trois branches, et que les fourchettes françaises en ont quatre, sans compter le manche.

La cuisine fut grosse, mais pas difficile à faire: on ne mangea que des baleines, des hippopotames et des rhinocéros cuits et bouillis à l'eau de mer sans plus de façon, à côté d'un volcan que le commandant avait vu et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.

Les baleines, les hippopotames et les rhinocéros une fois bien cuits à la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent, ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.

Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les négresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des épingles, et qu'en langue du pays on appelle des titiris: eh bien! les invités mangèrent des beignets de baleines, comme les nègres vous avalent des beignets de titiris! C'étaient tous des va-du-gosier.

Vers le milieu du repas néanmoins, les personnes de la société se trouvèrent un peu échauffées de la salaison et des cargaisons de pimens qu'on avait chavirées dans la sauce. Ils demandèrent à se rafraîchir autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la moitié des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger à la vanille.

Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrément de la compagnie, des îles à fruit, telles que la Grenade, les Barbadines, l'île à Goyaves, l'île des Cocotiers, assaisonnées et arrosées, comme de raison, par Madère et Malaga, que l'on but dans de petits verres à liqueurs, ou, autrement dit, des frégates de second rang.

L'aimable société, en se levant de table, se cura les dents avec une partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de Foulpointe et de Madagascar.

Ah! j'ai oublié de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les personnes invitées. Le commandant ayant été content de toutes les deux pendant et après le dîner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, à la Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'était un galant fini, un vrai Français de la vieille roche, et comme il n'y en avait même pas à la cour des haricots et de la fleur des pois.

En parlant de haricots, il est peut-être à propos de ne pas passer sous silence l'indisposition d'un invité qui avait trop bu et trop mangé, et qui, ne pouvant pas retenir son mal de cœur sur le pont, ou il se trouva saisi par le grand air, laissa échapper le trop plein de sa jauge et noya une partie de l'équipage dans les coups de mer de sa malhonnêteté.

Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla; il ne dit rien; on ne prit pas le café, et le repas fut fini.


Figure du vaisseau et autres ornemens.

La figure du bâtiment était un chef-d'œuvre de sculpture, un vrai modèle dans son genre, et son genre n'était pas commun. Rien qu'en l'apercevant du côté du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas été moulée en France, où toutes figures ne sortent que de travers des ateliers de la marine. Celle-ci était droite en joues, en nez, en oreilles et en menton.

Elle vous représentait un chasseur costumé à la romaine, c'est-à-dire sans bas ni culotte; mais au lieu d'être tourné le visage devant, comme les autres figures des bâtimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont je vous fais ici la description était tourné le derrière où les autres ont l'habitude d'avoir le nez; une figure à rebours enfin, le visage donnant sur l'arrière du navire et le dos regardant au large.

Autre particularité: c'était un fusil à deux coups qui servait d'arme à ce chasseur en bois, car il était de bois de la tête aux pieds, et de bois d'une seule pièce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la crosse sur l'épaule droite, la joue collée sur la flasque, et l'œil prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'école de peloton, c'était par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prévenir l'équipage que dans son pays, où le monde se trouvait renversé, les alouettes et les perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je t'en fiche, que le chasseur du Grand-Chasse-Fichtre aurait tué des perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce côté-là, et en faisant l'exercice à rebours comme dans le régiment de l'Antechrist!

Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-être où était placée la carnassière de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai que les autres chasseurs la mettent sur le côté, à hauteur de bouton et de bretelle; mais que lui, ce n'était pas sur le côté qu'il avait la sienne, c'était plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la complaisance de chercher, si vous n'y êtes pas encore; et si vous n'y êtes jamais, tant mieux pour vous.

Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop mal avec le nom barroque du bâtiment; car tout le monde, en voyant ce chasseur aller tirer les cailles le dos tourné au gibier et la crosse en l'air, se mettait à dire: Si c'est comme ça que tu vas à la chasse, mon ami, on pourra bien t'appeler le Grand-Chasse-je-t'en-Fiche! D'autres disaient le Grand-Chasse-Fichtre. Mais j'ai l'honneur de vous faire observer, si j'en étais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en vérité.

Sur l'arrière et tout autour du couronnement de ce bâtiment, installé un peu à l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues à la circonstance.

A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manières de syrènes qui ont des têtes de femme et des jambes de poisson, des singes qui portent des bailles d'eau sur la tête et qui font des grimaces de possédés, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de chœur, qui ont la mine d'avoir servi la messe au curé de Roscanvel[8], le jour du mardi-gras. On voit enfin sur l'arrière des vaisseaux torchés comme à l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais à bord du Grand-Chasse-Fichtre, ce n'étaient pas des figures d'hommes, d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'était autre chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni moins.


Détails de bords et accidens de mer.

Fin de l'histoire.

L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur son mari, qu'elle appelait son chouchou. Mais cette grosse petite mère eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord, par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir rejoindre son chouchou, la largeur du navire s'étant opposée, pendant la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés.

A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à bord du Grand-Chasse-Fichtre, pas plus de filet de casse-tête que de pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de tiens-bon-là[9] dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou sur la dunette.

Un navire de la force et de la façon du Grand-Chasse-Fichtre ne pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque, devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore une chose facile à faire.

Cependant il arriva un jour où le Grand—Chasse-Fichtre devait se trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de la main de son commandant, qui avait le bras long et la pogne forte.

Le commandant l'Antechrist, ainsi que nous l'avons déjà récité plus haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de temps.... Or, pendant qu'on faisait manœuvre à bord, pour remettre l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous? n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....

Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres beaux-sales[10] de la même acabite, se révoltent net et sec: ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble, dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune!

Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs de l'insubordination des carabeaux de Poulaine. Les courriers envoyés avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches, les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux, les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence, tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....

Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal amorcée. Le Grand-Chasse-Fichtre, malgré son avarie sur les bas-fonds de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté le panneau de cambuse ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les sabords de chasse[12] fermés comme le trou de la bouteille[13] du commandant.


Nota. C'est presque toujours par un épilogue de ce genre et de ce goût que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les récits extraordinaires qu'ils ont commencés à la sollicitation de leurs admirateurs. Plus le récit a été merveilleux ou intéressant, plus l'apostrophe à l'auditoire est ronflante ou dédaigneuse. Cela ne ressemble guère, comme on le voit, à l'humilité du couplet final d'un vaudeville.

———

Contrairement à la règle qu'il semble s'être imposée ou avoir suivie dans ses autres productions, l'auteur du Négrier et des Aspirans de Marine s'est attaché dans les deux volumes qu'on vient de lire à inventer le fond et à créer les incidens des divers romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traités sous la forme qui lui paraissait la plus propre à populariser en France les idées de marine, et à faire connaître à notre nation les mœurs des hommes de mer, mœurs par trop ignorées ou par trop souvent défigurées. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a puisé les caractères et les scènes qu'il a voulu offrir aux lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la carrière qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des faits réels qu'une longue suite d'événemens ou de voyages avait mis sous ses yeux; et à l'exception de l'Athlète de bord et d'une Aventure sur mer, on peut dire que la série des petites nouvelles réunies dans ces deux volumes ne doit rien à la vérité historique, et qu'elle n'a emprunté tout au plus qu'à la vraisemblance le mérite qu'on pourra trouver dans ces esquisses détachées, si toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de Deux lions pour une Femme n'est destiné qu'à retracer au moyen de deux personnifications idéales (le capitaine et le subrécargue) les relations qui peuvent exister entre deux classes de petits chercheurs d'aventures commerciales, et les mœurs de chacune de ces classes à bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban Toutes-Nations n'est destiné qu'à offrir le type général d'une espèce d'hommes qui rôdent dans toutes les marines du monde, sans appartenir à aucun peuple maritime, et sans attacher aux idées morales de la société qui vit à terre le respect dont nous environnons les lois que nous avons faites pour cette société si étrangère aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent que la mer, et qui ne sont guidés que par l'instinct qu'ont développé en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin d'ajouter à cet aveu ou à cette explication, que le Capitaine noir n'est qu'une fiction ou une allégorie dans laquelle, peut-être, il serait possible encore de retrouver le caractère générique de ces marins supérieurs qui ont cherché à user l'activité d'imagination dont ils étaient doués, dans cette profession de coureurs de mer, à laquelle les proscriptions de la restauration avaient condamné un trop grand nombre d'officiers distingués de la jeune marine impériale. On concevra aisément que si, à la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux lions, de faire du Madère véritable avec du vin de Ténériffe, de trouver un matelot comme Toutes-Nations, piratant sans s'imaginer qu'il commet un crime, ou un Maître-Révolté prêchant la subordination tout en continuant à faire de l'insubordination, il doit être bien plus difficile de rencontrer les personnages réels qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais existé que dans la tête de l'auteur: ce sont donc des choses et des êtres fictifs qu'il a peints; c'est un ensemble de mœurs qu'il a retracé enfin, et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et chez tous les individus à la fois que l'on rencontre ces mœurs éparses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait trouver l'ensemble de toutes ces mœurs. Prenez donc ces fictions pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vérité historique, cette fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions.

FIN.


NOTES:

[1] Il a existé à Bordeaux un corsaire qui avait quatre-mâts, et qui fut bientôt connu dans la marine sous le nom vulgaire du Quatre-Mâts. Cette disposition, que l'on croyait devoir être favorable à la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succès que l'on attendait d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le Quatre-Mâts fut amariné par une frégate qui, elle, n'avait que trois-mâts.

[2] Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernière guerre maritime, s'était conduit de la même manière que mon capitaine Doublemin, dans une circonstance pareille à celle que je viens de retracer, fut acquitté honorablement à Brest par la cour martiale convoquée pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel j'ai puisé l'aventure de maître Révolté est historique.

[3] Les matelots se servent souvent de ce nom métaphorique pour désigner le soleil.

[4] Dans la lame de l'Ouest, pour indiquer la partie occidentale de l'horizon sous laquelle disparaît le soleil à la mer.

[5] J'ai long-temps cherché, avec un zèle digne de tout historien consciencieux, à savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord assignaient à la ville de Saint-Malo le rang de cinquième partie du monde. Plusieurs annalistes m'ont répondu que c'était parce que les premiers Malouins ne voulaient être d'abord ni Bretons ni Normands, qu'on avait fini par faire une cinquième partie du monde pour eux, dans l'impossibilité où l'on se trouvait de classer à leur fantaisie la ville de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cités provinciales du royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les villes qui se trouvaient sur la lisière de deux provinces, pour Nantes par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils étaient Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard d'avant.

[6] Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous leurs récits des fleurs d'érudition qu'ils ont cueillies dans le cours de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus remarquables du globe. C'est cette prétention qui explique le soin avec lequel ils introduisent, à l'occasion, autant de noms propres qu'ils peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.

[7] A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution des vivres, tout l'équipage en plats, c'est-à-dire en chambrées d'ordinaire; chaque plat réunit sept hommes, six matelots et un mousse, qui mangent à la même gamelle et qui reçoivent leur ration liquide dans le même bidon.

[8] Village du Finistère, très-connu des marins.

[9] Nom que donnent par dérision les matelots aux marins inexpérimentés qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour ne pas tomber en montant dans les haubans.

[10] Nom que les matelots donnent généralement aux hommes de couleur de différens peuples des tropiques ou de la ligne.

[11] La bouche, en langage figuré.

[12] Les yeux, dans le jargon métaphorique du gaillard d'avant.

[13] Le mot de bouteille a, dans le dictionnaire maritime, une tout autre signification que dans le langage ordinaire.