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Scènes de mer, Tome II cover

Scènes de mer, Tome II

Chapter 9: V.
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About This Book

A sequence of maritime scenes and short narratives depicting life at sea through vivid episodes of voyage, shipboard hardship, and encounters with corsairs, slavers, and uncanny phenomena. Scenes range from catastrophic calms, epidemics, and desperate boat expeditions to nighttime patrols, mutinies, and supernatural returns, interwoven with seafaring legends and travel anecdotes. The collection alternates dramatic, suspenseful incidents with measured nautical description, including technical sketches of rigging, masts, armament, and crew roles, offering both action-driven tales and observational portraits of sailor society and shipboard routine.

Voyez à l'horizon
Filer comme un fantôme
Ce brick sans pavillon,
Avec sa longue baume.
Veille bien au bossoir,
Car la nuit sera sombre,
Et l'on a vu dans l'ombre
Le Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.
Malheur à qui s'endort
Et tombe sous sa coupe;
Une tête de mort,
C'est son fanal de poupe.
De l'arrière au bossoir,
Comme un drap mortuaire
Est peint l'affreux corsaire
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Le jour, au fond des eaux
Comme un plomb il se coule,
Pour guetter les vaisseaux
Que balance la houle.
Et lorsqu'avec le soir
Au loin la foudre gronde,
On voit sortir de l'onde
Le Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Des grappins teints de sang
A ses vergues se brassent,
Pour déchirer le flanc
Des vaisseaux qui le chassent.
Et quand il fait pleuvoir
Son monde à l'abordage,
Nul n'échappe à la rage
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Partout portant l'effroi,
Partout faisant sa ronde,
Près des vaisseaux du roi,
Lui seul est roi sur l'onde.
Ah! tremblons de le voir!
Peut-être il nous observe....
Mais que Dieu nous préserve
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.

La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà le feu du Fantôme avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses redoutables grappins sur le pauvre Mascarenhas. Minuit, c'est son heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les autres, elle est unie comme une glace pour le Fantôme, qui jamais, même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du Fantôme, car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire, chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.

Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes des matelots, allèrent se reposer, et le pont du Mascarenhas resta livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait fait naître en eux l'apparition du Fantôme et du Capitaine-Noir.

Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du Fantôme? Nous allons le voir.

Quelques heures après avoir perdu de vue le Mascarenhas, le docteur, chargé du soin de la malade que lui avait confiée le capitaine anglais, s'empressa de prodiguer tous les secours de son art à cette infortunée. Le mari de la mourante paraissait absorbé dans une douleur qui lui permettait à peine de répondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au médecin: Croyez-vous qu'elle puisse en réchapper? et puis il ajoutait avec désespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver un seul de ses jours!

La tête penchée au pied du lit qu'on avait préparé à son épouse, l'infortuné mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les instances du médecin avaient été vives, car, prévoyant le moment où la malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu éloigner son époux du fatal spectacle qui se préparait pour lui dans ce funèbre entre-pont du Fantôme, éclairé seulement par la lampe allumée au chevet de la couche de l'agonisante.

Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que cette scène douloureuse avait jeté dans son cœur, vint respirer sur le pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir était, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque toujours il se promenait seul jusqu'à minuit ou une heure du matin sur le gaillard d'arrière.

Le docteur trouva le second du Fantôme parcourant tout seul l'espace compris entre le grand mât et le mât de misaine. Bien rarement les officiers du bord, même quand le Capitaine-Noir s'était retiré dans sa chambre, s'exposaient à se montrer sur le gaillard d'arrière, à moins que ce ne fut pour surveiller de temps à autre la manière dont gouvernait l'homme placé à la barre.

Maître Arnold, second du bâtiment, était un rude marin français, fort peu familiarisé avec le sentiment, et très-expert en fait de chose expéditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il disait, la bamboche avait été sa passion. Mais voulant terminer honorablement une carrière orageuse, il s'était fait corsaire sous les ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui étaient au mieux, quoique leurs manières et leur humeur fussent tout-à-fait différentes.

—Eh bien! docteur, s'écria maître Arnold en voyant monter sur le pont son ami tout préoccupé, comment va la malade et monsieur son époux?

—Mais fort mal à mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout bouleversé de la scène déchirante qui vient de se passer dans l'entrepont entre ces deux infortunés.

—Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme qui tue par état être vent-dessus vent-dedans pour une femme qui va avaler naturellement sa gaffe!

—Que voulez-vous? ce sont là des contradictions qu'on ne s'explique pas, mais qui existent dans notre pauvre cœur humain.... A propos, est-ce que le capitaine s'est déjà couché?

—Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait être plus triste encore que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne fût pas de très-mauvais poil pour vous accorder la permission de prendre à bord cette femme malade et son pleurnicheur de mari.

—C'est vrai; je ne reviens pas moi-même de l'audace que j'ai eue de lui demander de faire venir une femme à bord du Fantôme, et je conçois encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer promener avec ma demande.

—Écoutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-être se rapatrier avec le beau sexe; qui sait!

—J'en doute.

—Et moi donc. Quand celui-là aimera une femme, moi j'irai à confesse au premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand dernièrement, dans notre relache à la Guayra, je voulais amener ces deux mulâtresses à bord? C'était cependant de bien belle marchandise; mais notre capitaine m'a fait bientôt refouler le sentiment en dedans. Quelle paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, à bord du Fantôme.

—Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scène qui a déjà eu lieu à la Guayra.

—Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le capitaine n'avait pas toujours craché sur la beauté!

—Bah! on vous a peut-être débité des contes comme on en fait tant sur le Capitaine-Noir.

—Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix où on me l'a donné à moi-même. On m'a dit entre autres choses, que c'était parce qu'il s'était trouvé trop échaudé par une particulière qu'il avait aimée trop dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.

—Qui a pu vous débiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner à penser qu'il eût été trompé par une femme.

—Ecoutez donc, docteur, ce sont là de ces choses qu'un individu aussi fin que lui n'aime pas à faire savoir à propos de botte. Mais croyez bien que dans ce que je vous dis là, il y a quelque chose de vrai.

—Ne vous a-t-on pas raconté aussi que cette femme qui l'avait trompé était son épouse, et que le dépit d'avoir perdu celle qu'il aimait l'avait conduit à courir les mers?

—Sans doute que l'on m'a raconté tout cela.

—Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mêmes bagatelles que l'on débite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait écouter les mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en composerait plus d'un volume....

—A l'usage des maisons d'éducation, n'est-ce pas, docteur?

—Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine française, s'est attaché au sort de la république de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de services qu'il a pu à sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux ennemis n'a servi qu'à augmenter légitimement sa gloire.... Et nous que ses succès ont enrichis, qu'avons-nous à lui reprocher?...

—Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....

—Son avarice?

—Lui avare! il nous donne tout, bien loin de là, et ne garde rien pour lui, ce brave homme!

—Son inhumanité?

—Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!

—Son défaut de courage?

—Son défaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter d'avoir porté un marin aussi intrépide que ce poulet-là.

—Eh bien! qu'avons-nous donc à lui reprocher? le silence qu'il garde avec nous? Mais si c'est là un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit d'attendre de notre obéissance, pourquoi le forcerait-on à nous parler pour nous dire des choses inutiles?

—Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous, je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble, lui qui voit tout ce qu'on fait à bord et qui sait tout ce qu'on s'imagine lui cacher.

—Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez guère, j'en suis sûr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.

—Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouvé?

—Je lui aurais demandé une faveur.

—Et quelle faveur?

—Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste n'est pas pour moi.

—Et pour qui donc est-elle?

—Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demandé comment se nommait le capitaine du navire et quelle espèce d'homme c'était.

—Et vous lui avez répondu....

—La première chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'état où elle se trouve, je me suis bien gardé, comme vous le pensez bien, de prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se nommait.... Antonio.

—Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.

—Et quand elle a voulu savoir quel homme c'était, je lui ai dit que c'était un capitaine très-distingué et en grande réputation.

—Fort bien, et après?...

—Après elle m'a prié en grâce de l'inviter à se rendre auprès d'elle, parce qu'elle désirait lui confier avant de mourir ses dernières volontés.

—Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la rareté du fait le Capitaine-Noir faisant auprès d'une femme le service d'un confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses dernières volontés? Est-ce que son grand bat-la-lame de mari n'est pas là au poste pour un coup?

—Par une singularité que je n'attribue qu'au désordre des idées causé par la maladie chez cette pauvre femme, elle paraît depuis quelques heures ne supporter qu'avec répugnance la présence de son mari au chevet de son lit.

—Voilà bien les femmes, docteur! en maladie comme en santé, toujours le caprice en avant jusqu'au moment de faire l'éternuement final et définitif. En v'là une qui au lit de la mort ne veut plus de son seigneur et maître. Ah! notre commandant a peut-être bien raison de ne pas taper plus qu'il ne le fait sur le féminin.... Mais encore, docteur, comment allez-vous débrouiller vos lignes pour tirer au capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a chargé?

—Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de conscience.

—Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous bien, si j'étais à votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?

—Que feriez-vous?

—D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler les récits des vieux péchés d'une concitoyenne, c'est comme si je chantais femme sensible. Ainsi donc, pas de démarche inutile. Mais d'un autre côté, pour empêcher la mourante de crier après le capitaine, je dirais au second du navire, qui est un bon pèlerin, et c'est moi: Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corvée pour le commandant et d'écouter le chapelet que ma malade veut filer par le bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien, Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et il écouterait tout ce que la chrétienne aurait à restituer à la vérité. Par ce petit moyen-là vous auriez rempli votre consigne, et votre malade défilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.

—Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernières volontés d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.

—Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de même serait faite!

—Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer à un refus de la part du commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me débarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse qui n'a peut-être plus qu'une minute à vivre.

—Voilà, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des gens qui sont assez heureux pour avoir réussi à se faire une provision de scrupules. Ça les rend tranquilles, à ce qu'ils disent. Moi, j'ai voulu aussi me scrupuliser un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y arriver. Mais cependant tout cela ne m'empêche pas de dormir, de boire bien et de manger de même, comme à l'ordinaire; et je défie le plus honnête homme d'être plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il paraît que pour certains individus, c'est trop difficile que de s'installer une conscience un peu propre. Mais écoutez, au bout du compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand la nature ne vous a pas bâti pour en avoir une, on serait bien bête de chercher à contrarier le vœu de la nature; n'est-ce pas, docteur?

En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgré l'obscurité qui les environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dôme de l'arrière. Comme le capitaine du Fantôme avait seul le privilége de monter à cette heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un à l'autre: Voilà le commandant qui vient sur le pont. Attention! Séparons-nous.

—Oui, répondit le docteur au second, séparons-nous; vous, pour veiller à votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.

—Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est.... Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.

Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant une heure il ne fit pas autre chose.

Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la bouche.

Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine, harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien! docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc, docteur, et plus vite que cela.

Le docteur n'osait.

Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer, le chapeau bas, vers son capitaine.

Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui vint avec la nécessité de parler clairement.

—Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander!

—Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!

—Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus que cela encore à réclamer de votre bonté.

—Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?

—D'accomplir les dernières volontés d'une femme qui se meurt.

—D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une femme qui se meurt et moi?

—Cette malheureuse, à qui vous avez accordé si généreusement l'hospitalité à bord du Fantôme, voudrait confier à vous, mais à vous seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.

—Et pourquoi à moi plutôt qu'à vous?

—Parce que vous êtes le capitaine du navire.

—Et n'a-t-elle pas son mari à côté d'elle pour recueillir ses suprêmes volontés?

—Elle ne veut absolument se confier qu'à vous.

—Plaisante idée! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi à cette mourante, et l'envie de me prendre pour dépositaire du secret qui lui pèse se passera peut-être.

—Je vous ai nommé, commandant.

—Et qu'a-t-elle dit?

—Elle a persisté dans sa résolution.

—C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut comme ça.... Et prévoyez-vous ce qu'elle peut avoir à me dire?

—De tels secrets ou peut-être de tels remords ne se devinent pas. C'est une étrangère, et je la connais depuis quelques heures seulement.

—Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui, mais au moment de mourir, au moment où ces remords sont inutiles!... Je verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite.... Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme encore!... Dites-lui qu'elle se prépare à me recevoir....

Le médecin, étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu de son capitaine la faveur qu'il a sollicitée pour la malade, passe comme un trait auprès du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans l'entrepont, lui demande:

—Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?

—Il a consenti, lui répond le médecin.

—Consenti! s'écrie maître Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!

Et aussitôt maître Arnold se dispose, en se plaçant au coin du grand panneau, à épier le moment où le Capitaine-Noir se rendra auprès de la dame mourante; mais il se poste de manière à tout voir sans que son chef puisse soupçonner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait de laisser apercevoir à son commandant le moindre indice de curiosité....

Le docteur, en revenant auprès de la dame anglaise, lui annonce que bientôt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est montré disposé à entendre ce qu'elle paraît avoir eu intention de lui communiquer. A ces mots, l'infortunée paraît recouvrer un peu de force, et relevant sa belle tête sur son oreiller, elle semble vouloir se recueillir un moment et réunir quelques idées.... Sa main défaillante a fait signe à son époux de s'écarter un moment.... L'époux en pleurs a obéi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur lui-même pour s'écarter en cet instant douloureux de celle qu'il chérit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa bouche brûlante exhale à peine un soupir, et ses regards ne daignent pas même suivre dans l'obscurité son malheureux mari qui s'éloigne en sanglotant....

Le docteur, armé d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme à bord: les matelots de quart, comme à l'ordinaire, se sont retirés devant, prêts à paraître au premier commandement de l'officier, mais n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donné l'ordre. Un seul homme se promène sur les passavans.... C'est maître Arnold, qui en marchant bien fort veut faire croire à son capitaine qu'il a à peine remarqué le mouvement qu'il a fait pour se rendre auprès du docteur....

Le Capitaine-Noir paraît enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main ferme la lumière qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec humilité, et va rejoindre le second du navire, qui de son côté guette tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.

Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforcée de tourner la tête vers le côté où il lui semble avoir entendu les pas du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avançant près du lit de mort de la passagère, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et de son autre main il écarte avec lenteur le rideau sous lequel lui apparaît la figure pâle et livide d'une femme mourante....

A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque éteints de l'infortunée s'élèvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri horrible s'échappe de ses lèvres contractées.... Le flambeau tombe.... Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacité de l'éclair sur le pont, où le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrité.... Ils ont entendu le cri perçant et terrible parti de l'entrepont. Une idée épouvantable les a frappés comme d'un coup de foudre.... Le médecin se précipite vers le lit de la malade: il gagne, malgré l'obscurité qui règne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent; à leur fatale clarté il aperçoit l'époux de la victime, qui, tout palpitant d'effroi, vient fixer ses regards épouvantés sur le corps inanimé de son épouse.... C'en est fait, la mort a étendu son voile lugubre sur l'infortunée, qui, dans son dernier soupir, a jeté un cri de terreur et de désespoir dont le médecin lui-même tremble encore....

Ses traits, horriblement convulsionnés, offrent dans leur ensemble affreux l'expression des sentimens qu'elle a éprouvés en expirant; son front glacé porte l'empreinte de l'épouvante qui vient de causer son trépas....

—Quel funeste mystère a accompagné ses derniers momens? demande l'époux désespéré au docteur.... Répondez, monsieur.... Votre capitaine pourra l'expliquer.... Il était là; lui seul a recueilli de la bouche de la victime.... Je veux savoir....

—Gardez-vous bien, répond le médecin, d'interroger le commandant!... Si le secret qui lui a été confié lui fait un devoir de se taire, n'espérez pas....

—Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe le vain respect dont vous entourez un homme à qui j'ai droit de demander par quelle fatalité cette infortunée a succombé au moment même où il a paru près d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler à son honneur, ce capitaine si terrible....

—Non, répond une voix lugubre à ces derniers mots du malheureux époux, il n'est pas invisible, cet homme à l'honneur duquel vous voulez parler.... Le voilà!...

Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se présente, les bras croisés et l'œil en feu, le redoutable Capitaine-Noir!...

Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose à peine lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux époux, à l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa résolution s'évanouir, et la peur succède à son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....

—Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la désobéissance ni même la plus légère hésitation....

Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant auparavant voulait l'interroger, il entraîne ce malheureux dans la chambre de l'arrière, dans cette chambre où lui seul avait le droit de pénétrer....

Maître Arnold, resté sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens étranges de cette scène nocturne. Il brûle d'interroger le docteur.... Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que s'est-il donc passé? demande-t-il impatiemment au médecin en le voyant revenir sur le pont, après le départ du capitaine. Est-ce une comédie infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le médecin consterné ne répond rien: il semble même ne pas entendre les questions que lui adresse son ami....

Celui-ci, livré à la plus vive curiosité, redouble d'instances pour obtenir quelques mots au moins du docteur, et après l'avoir arraché à sa stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient à en tirer ces mots:

—La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du commandant.

Alarmé à son tour de cette lugubre prédiction, maître Arnold s'écrie avec effroi:

—Et si ce passager désespéré osait, seul avec notre commandant....

—N'ayez pas peur pour le commandant, répond le docteur.... Oh! si vous aviez vu le regard qu'il a lancé sur ce malheureux....

—Mais encore une fois, docteur, avançons-nous, croyez-moi, vers le dôme de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-là et votre air d'enterrement me présagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai plus tranquille quand je me sentirai plus près de....

A l'instant même où maître Arnold prononçait ces derniers mots, en entraînant presque malgré lui le docteur sur l'arrière du navire, le bruit soudain d'une arme à feu les arrête....

Les deux amis et le timonnier placé à la barre se précipitent à la fois à l'entrée du dôme pour se jeter dans la chambre du commandant....

—Grand Dieu! s'écrie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tué!

—Non, lui répond en se montrant à ses côtés le Capitaine-Noir, ce n'est pas lui.... Faites monter à l'instant tout l'équipage sur le pont!...

Cet ordre était inutile: à la détonation de l'arme à feu, tous les hommes du Fantôme, oubliant, à l'idée du danger de leur chef, la règle sévère qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils étaient appelés en haut, s'étaient élancés de leurs hamacs sur le gaillard d'avant.

Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurité, c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrière, entre le docteur et le second, ils se sentent rassurés....

L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donné par maître Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet à la main, pour entendre ce qu'il plaira à leur commandant d'ordonner....

Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir. Il va parler.

Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot, ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....

—Enfans! s'écrie leur terrible chef, la carrière de votre capitaine est finie.... Une misérable femme l'avait trompé, un lâche avait flétri son honneur.... Ma vue a donné la mort à la misérable, et cette main vient de venger l'honneur de votre capitaine sur le lâche qui l'avait flétri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....

A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les cœurs, l'équipage se précipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'était plus temps: l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du navire....

—Mettons en travers, mettons en travers, crient à la fois tous les matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus alertes, sont amenées en même temps en vrac à la mer. Ceux qui n'ont pu s'élancer assez tôt dans les canots se précipitent dans les flots pour chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aimé capitaine.... Les cris de rage des uns, les gémissemens des autres, donnent à cette scène nocturne l'appareil le plus étrange et le plus lugubre....

—Eh bien! demandent à chaque instant les officiers avec anxiété, l'avez-vous trouvé, mes amis?...

Et tous les matelots consternés répondent:

—Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trésor auquel leur fortune et leur vie sont attachées....

Le ciel, qui jusque-là avait été doux et serein, s'est voilé de nuages; la mer s'est soulevée tout-à-coup à la lueur de la foudre qui commence à gronder.... Le vent gémit dans les cordages et les voiles du Fantôme. Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui gronde, ne peuvent arracher les matelots à l'endroit où ils croient retrouver les précieux restes de leur brave commandant....

La tempête, cependant, restera la plus forte.... Maître Arnold a répété vingt fois l'ordre de revenir à bord, et vingt fois ses gens lui ont désobéi....

Cependant à la voix brève de leur chef, qui s'unit à celle de l'ouragan, au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient le corsaire, en lançant vers le ciel, qui hurle sur leurs têtes, toutes les imprécations de l'impuissance et du désespoir....

En rentrant à bord, l'équipage furieux cherche encore à assouvir sa rage sur quelque chose qu'il demande vaguement....

Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le corps d'une femme est resté dans l'entrepont.... Le corps d'un homme doit être étendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes épouvantables sont amenés sur le pont à la lueur des torches funèbres que les officiers ont allumées....

—Voilà la misérable qui l'a trompé, s'écrient les matelots.

—Voilà le lâche qui a flétri son honneur, répondent d'autres matelots à leurs camarades....

—Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutôt par-dessus la poulaine, disent-ils tous....

—Non! envoyons-les à l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec un baril vide amarré aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent long-temps, et pour que les oiseaux de mer dévorent leurs exécrables cadavres.... C'est l'enterrement des lâches, et c'est encore trop bon pour eux.

Et cette sentence cruelle de la vengeance est exécutée à l'instant même.... En voyant disparaître les corps des deux victimes, ignominieusement lancés à la mer, les matelots, irrités de ne pouvoir exhaler leur rage que contre des restes inanimés, unissent du moins leurs blasphèmes et leurs malédictions, en appelant la colère du ciel sur les deux êtres à qui ils attribuent la mort de leur capitaine....

C'est avec peine que le docteur est parvenu à les empêcher de lacérer les deux cadavres, sur lesquels, à défaut d'autre chose, ils voulaient assouvir leur fureur.

—Est-ce ainsi, répètent-ils en pleurant leur commandant, que devait finir le Capitaine-Noir....

—Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....

Puis ils s'écrient en s'adressant à maître Arnold:

—Vous qui êtes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous à terre le plus tôt possible....

—Nous ne voulons plus naviguer désormais....

—Plus de Capitaine-Noir, plus de Fantôme....

—Lui seul était digne de commander notre corsaire....

—Menez-nous à la première terre venue....

—Notre course, sans lui, est à jamais finie....

Le dégoût qui s'était emparé de tout l'équipage après la mort du Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils avaient observée jusqu'alors comme une sorte de culte, n'était devenue qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage et de bonne volonté pour manœuvrer le navire et pour obéir aux ordres de leur nouveau commandant.

Les officiers tinrent entre eux un long conseil à la suite duquel il fut résolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait déjà prise pour attérir à Buenos-Ayres.

Au bout de trois jours on découvrit enfin la terre.... C'étaient les côtes de l'embouchure de la Plata.... C'était là que si souvent le Fantôme, couvert de gloire et chargé des riches dépouilles de l'ennemi, était revenu après ses rapides courses et ses nombreux combats.... A peine les matelots eurent-ils reconnu cet attérage, qu'ils supplièrent leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conçu....

—Quelle est donc votre dernière intention? leur demanda le second....

—De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que le Fantôme puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.

Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au vœu du grand nombre....

L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son capitaine....

Les voiles du Fantôme viennent d'être déployées....

Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de combattre....

Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe.... C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises, les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins, ces voiles si gracieuses, chefs-d'œuvre des habiles marins qu'avait choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés, debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde reste couverte d'un nuage de soufre que l'œil ne peut percer, et que la brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était le Fantôme.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme....

A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de toutes les embarcations ce cri lamentable:

Plus de Capitaine-Noir! plus de Fantôme!!!


V.

Le Négrier le Revenant,

SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.

Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais, encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à achever sa traite.

La corvette le Soho, commandée par un officier aussi intrépide qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour, les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à cacher sa périlleuse manœuvre et son projet hardi.

Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.

Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu, n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et le vent, qui si souvent hurle par tornades dans l'atmosphère étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.

Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:

Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte en double serrer les voiles!

Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité, et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:

—Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour nous!

Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait, ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits.

Ils attendaient le jour.

Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à l'ancre....

Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car c'était un trois-mâts, et un fort négrier sans doute....

La résolution du capitaine du Soho fut bientôt prise et son plan d'attaque bientôt arrêté.

—Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de l'impassibilité insultante de ce misérable.

En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est probablement un navire abandonné....

Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du Soho était monté lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers....

Un hourra épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls qu'il avait eu à leur faire courir.

Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent, qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais, accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver, sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.

Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur.

Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que leur défaite a un instant troublé.

Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur que le premier choc.

Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises, privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de fumée.

Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après avoir exécuté une manœuvre ordinaire dans la circonstance la plus paisible!

Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière!

A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise, réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller! Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués!

Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine en lui assez de force et de calme pour commander la manœuvre qu'il lui fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint se joindre encore un sentiment d'effroi....

Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres: ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues.

Plus de doute, il va appareiller....

Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer le Soho, le Soho dépourvu de monde, le Soho découragé, accablé par la double défaite qu'ont essuyée ses embarcations.

Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il court; il approche; il va tomber sur le Soho.

—Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les mains d'un corsaire.

—Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le pavillon du roi pour cet infernal pirate.

Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier, s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire sauter la corvette.

Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution dont il est lui-même animé, le commandant du Soho attend avec résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il s'est assurée.

Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et un pont aussi désert que sa longue batterie!

Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait pu manœuvrer pour échapper au danger de cette position.

Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!

—Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix de Stentor le commandant du corsaire.

—Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je te ferai savoir le mien après.

—Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si tu sais lire!

Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du Soho, le fier négrier laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes lettres blanches sur sa poupe toute noire: le Revenant!!!

Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, le Revenant disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la veille, aux approches lugubres de la nuit!


VI.

Ronde de nuit des Corsaires.

Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux.

Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles, assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges, qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes corsaires du lougre l'Invisible étaient revenus à leur bord, frais et dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots.

L'Invisible appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre, vers le bill de Portland....

Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens, leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps de guerre et quelquefois même en temps de paix.

Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.

Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour veiller au large, manœuvrer le navire et sauter au besoin à bord du premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit.

Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les gens de quart, en se disant à l'oreille: Le capitaine est sur le pont, n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers entretiens les méditations de leur chef. Quand on parle trop haut, s'étaient-ils répété, ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre, le b.... n'est pas bon!

Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter, assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'œil que le capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son auditoire.

«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les plus comme il faut du pays vont se baigner comme des canards riches; de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise, taillée pour l'amour comme un balaou pour la marche, se dégréait pour à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux acoulites:

«—Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps. Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me pommoie le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi!

«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il me faut pour le moment; et je croche dans tout....»

«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la clé par-dessus le bord.

«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et mes panneaux condamnés.

«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête, pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce qui fut dit fut fait.»

Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la péroraison:

—Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée?

—Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la première famille de lords du royaume.

—Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure?

—Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première fois, depuis mon exeat des pontons, que j'ai repris la course avec vous, Dieu merci!

—C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à bord toute ta riche famille de lords.

—Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.

Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre l'Invisible avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois mois auparavant.

Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il venait d'aventurer sur la côte ennemie.

Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers rayons du jour, on aperçut, à bord de l'Invisible, un petit point noir qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre.

Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au moins deux comme vous!

Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à bord du fatal corsaire.

Le second de l'Invisible, après avoir présidé à cette petite opération de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire:

—Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment tapée?...—Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune mari de ce coup de temps?—Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande seulement à vous parler.

—Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file et la timidité m'ennuie.

Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.

—Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que pouvons-nous espérer de vous?

—La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases, car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on, beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous, votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime pour votre liberté?—Combien exigez-vous pour notre délivrance?—Puisque c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie. Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question.

—Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth.

—Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse, et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....

A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir. Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le cœur de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:

—Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez entendu; je ne répète jamais la même chose.

L'affaire vous chausse-t-elle?

—Je souscris à tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son père, et faites-moi débarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole d'honneur que vous serez satisfait.

Les choses se passèrent comme il avait été convenu. L'Invisible, après avoir couru un bord au large toute la journée, remit dans la soirée le cap à terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pêche, à l'heure dite et à l'endroit indiqué, s'approcha remorquant un petit canot.

C'était la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver l'Anglais avec ses six mille guinées. Bientôt en effet le pauvre mari se jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-père et de son épouse éplorée.

—Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la rançon est-elle à son poste?

—Oui, monsieur; je vous avais donné ma parole, et voilà vos six mille guinées.

—Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garçon, et le beau-père par-dessus le marché! Je fais toujours noblement les choses.

—Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon épouse aura été respectée de vous et de vos compagnons?

—Tiens, morbleu! il est bon là le gentleman! Est-ce que, s'il en avait été autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix coté? Apprends donc, mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes mœurs.... quand il y a de l'or au bout....

Mais pas de sentiment, si ça ne te gêne pas. Le temps est beau, la brise est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes piastres bien comptées. La barque de pêche t'attend, et nous n'avons ni l'un ni l'autre une minute à perdre. Embarquez-vous en double, heureuse famille, à moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de Cognac avec moi; et après, filez-moi votre câble plus vite que ça. Adieu donc, bon voyage, les amis; et si le cœur vous en dit, n'oubliez pas, mylord, que nous en sommes encore là pour un coup!

Le lendemain de son heureuse expédition, le lougre l'Invisible flottait majestueusement sur la rade de Solidor, après avoir fait une prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban à St-Malo.

Il y a beaucoup de gens, j'en suis sûr, qui, pour l'honneur de la galanterie française, voudraient bien que cette aventure ne fût pas historique. Mais j'en suis très-fâché: l'histoire des corsaires ne peut s'écrire à l'encre rose, sur papier lilas vaporisé d'essence de jasmin!