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Simone: Histoire d'une jeune fille moderne

Chapter 25: II
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About This Book

The narrative follows a young woman coming of age in a Parisian milieu, tracing her daily life within a household tied to commercial manufacture and the social ambitions that shape it. Scenes shift between workshop and domestic rooms to portray family relations, workplace routines, dress and taste, and the petty hypocrisies of bourgeois society. Through satirical episodes and close observation, the text examines modern femininity, consumer habits, and the pressure to conform to social expectations while negotiating personal desires.

TROISIÈME PARTIE

I

—Et puis?…

—Mais c'est tout, mignonne. Lors du passage du Zou, j'étais à côté du capitaine qui a demandé la croix pour ton mari.

—C'est que je veux connaître tous tes exploits, mon aimé, toutes tes fatigues, toutes tes souffrances. Je veux savoir ce que mon amour doit à ton amour. D'ailleurs, je n'ai jamais cru au prétexte que tu as invoqué pour me fuir. Gagner la croix! Tu m'avais! N'était-ce pas suffisant pour fléchir papa Gosselet! Tu as voulu m'oublier? Avoue! Tu as cru que je céderais, que je me laisserais traiter en petite fille que l'on ramène à ce qu'ils nomment la raison, par la privation d'une robe, d'un bijou, d'un spectacle…

—Ton amour ne me doit rien. Tu as fait preuve de courage, de…

—Je t'en veux! Je t'en veux! Je te ferai expier ton manque de confiance.

—Des menaces déjà! Et nous ne sommes pas encore mariés!

—Oh! le reste, des formules. Je me laisserai vivre avec toi, toujours, sans l'approbation des autres. Les autres! nous avons assez fait pour qu'ils nous laissent en paix. Il est grand temps de songer à nous, pas?

—Que veut dire ce pas?

—C'est à l'atelier que j'ai appris pas. C'est un diminutif de n'est-ce-pas. C'est gentil et tout plein aimant, ce pas? Tu fais la moue?

—J'espère que tu ne te serviras pas de cette expression plus tard.

—Plus tard! Je voudrais que plus tard n'arrive jamais. Nous serions si heureux tous deux, toujours tous deux, nous adorant. Je te regarderais… tu me regarderais.

—Tu te lasseras vite de cette contemplation, pauvre mignonne.

—Non, je t'assure! On ne se voit pas vieillir quand on se contemple sans cesse avec des yeux aimants… Et puis, on finit par apercevoir derrière la figure un peu de l'âme. Tu me reviens de ces vilains pays, mon aimé, avec une petite moustache brave, de grands yeux qui ont souffert, un peu de hâle sur ton teint de blond. Tu es très beau!

—C'est vrai! J'ai le cou noir et les épaules blanches. C'est très pittoresque!

—Tu es un peu confus parce que je t'aime trop.

—J'aurais mauvaise grâce à me plaindre de ce «trop». Mais si tu recommences à te moquer du pauvre blessé, je te dirai des fadaises sur tes cheveux, sur ta bouche, sur tes yeux, sur…

—Assez! Assez!… Je perdrais au change: tu ne pourrais embrasser ce que tu complimenterais. D'ailleurs, je serais tout attristée d'être aimée en détail.

—Si nous nous levions!

* * * * *

—Il est dix heures! Le soleil fait un fond d'or aux fleurettes rouges des indiennes qui servent de doubles rideaux à ta chambrette d'ouvrière.

—Je suis si paresseuse, maintenant. Cause! je t'écouterai les yeux fermés.

—J'ouvre la fenêtre?

—Non! Il monte de la rue un tas de vilains cris qui nous feraient moins seuls. Je voudrais vivre dans un crépuscule bleu continu, ou à la lumière moribonde d'une veilleuse.

—Enfant!

—Je hais tout ce qui te distrait de moi.

—Alors, tu veux que je t'adore? Quelle prétention!

—Je veux surtout que tu te laisses aimer. J'éprouve un grand bonheur à n'exister que pour toi. Veux-tu me permettre de te dire quelque chose d'un peu… d'un peu fou?

—Tu ne fais guère que cela.

—Méchant! Je ne dirai rien.

—Allons! j'écoute.

—Eh bien! depuis que je t'aime, je me sens comme délivrée de tout ce qui était moi. Je suis presque morte.

—Je tire les rideaux. Le soleil va te chasser du lit.

—Ma folle franchise t'épouvante un peu. Bast! dans la vie tu seras sage pour nous deux, pas?

—Encore ce pas?

—Veux-tu que je te dise comment je rêve notre chez nous?

—Oui, mais j'ai grand'faim. Il serait temps de songer au déjeuner.

—Je ne proteste pas contre cette vilaine répartie. Je vois bien que tu l'as faite pour te moquer de ton bonheur. Voilà près d'une heure que tu me reproches d'être paresseuse, et tu l'es autant que moi. Prêchez d'exemple, mon Seigneur et Maître. Je sais par une amie de pension que les jeunes mariées écoutent, au petit lever, les propos musqués et encensés de l'époux, avec une nonchalance hiératique. Elles se font très dissimulées, les pauvrettes. Moi je t'aime tout naturellement. Si je dis des sottises, c'est que je t'aime assez pour être sotte! Tu n'oses plus m'interrompre.

—J'ai pris le parti d'écouter. J'ai pour fiancée, je puis bien dire pour femme, une jeune fille qui a des théories originales sur le mariage.

—Pourquoi me répondre comme tu le fais? C'est très mal de me causer du chagrin pour le seul plaisir d'être sarcastique. Personne ne nous entend, mon aimé. Nous sommes seuls.

—Je te promets d'être très… très… sérieux!

—Voici comment je veux notre vie. Tu travailleras, tu dirigeras l'usine de papa Gosselet, tu auras des ennuis d'affaires, des soucis d'argent. Par moi, ta vie privée sera comme une nuit de repos dans la tiédeur des draps. Ton rire sera mon rire. Tes larmes seront mes larmes. Quand je serai mère, nos enfants t'aimeront de tout leur petit coeur fait à l'image du mien. Devenue vieille…

—Fi! tu ne vieilliras jamais!

—Je voudrais que tu meures avant moi!

—Pour te remarier?

—Parce que cela te ferait trop souffrir de ne m'avoir plus!

—Ça c'est gentil! Voyons, ne pleure pas… J'embrasse ma vaillante petite femme.

Dans leur chambre du sixième étage, Simone et André vivaient en eux, en un tel oubli des choses extérieures que les propos envieux des femelles aboyant sur le palier ne parvenaient pas à les distraire de leur quiétude. Ils éprouvaient un plaisir toujours nouveau, elle à dire sa captivité chez les Visitandines et sa vie de petite ouvrière, lui à conter la guerre d'aventure menée dans les hautes herbes. Simone répétait sans cesse:

—Nous serions joliment bêtes de gâter un bonheur si chèrement acheté.

La blessure d'André était cicatrisée depuis longtemps, mais le jeune homme se laissait vivre dans une oisiveté où il se complaisait. L'amour de Simone le prenait tout, le gardait des vouloirs courageux. Il s'en étonnait, s'en inquiétait, puis finissait par goûter son bonheur, sans évoquer le «plus tard» qui effrayait Mlle Gosselet.

Simone aimait d'un amour chaste et violent, sans calcul, sans considération.

Après le déjeuner, elle disait à son fiancé, au cours de la causerie: «Quand tu parles, j'apprends mon mari.»—Simone travaillait à quelque lingerie pendant que l'ingénieur s'asseyait devant une feuille de papier blanc et… rêvait.

Mlle Gosselet guettait du coin de l'oeil les gestes impatients du jeune homme, souriait de sa nervosité, puis disait, consolatrice:

—Tu n'es pas en train, mon aimé! Tu as toujours un peu de fièvre. Et moi, égoïste, qui te garde dans cette vilaine mansarde! Veux-tu aller te promener?

—Tout seul! Où aller?

—Je t'accompagne. Je n'ai qu'à mettre mon chapeau.

—Sortir avec ta petite robe à fleurettes! Et la coquetterie?

—A quoi bon, puisque… Mais si tu le désires, je me ferai belle pour toi.

Ils descendaient dans la rue, longeaient des boulevards, traversaient des jardins publics et des paysages parisiens, ne voyant qu'eux.

Tous les soirs, après dîner, ils se promettaient d'écrire, lui, à Mme
Bamberg, elle, à M. Gosselet.

Ils ne recevaient pas de visites. L'Embaumée était venue, le lendemain de l'arrivée d'André, au retour de son atelier. Ils l'avaient embrassée, choyée, cajolée, puis l'avaient oubliée sur sa chaise, ne s'apercevant de sa présence qu'au moment où elle avait chuchoté d'une voix timide: «Faut que je m'en aille.» Depuis, la petite faiseuse de sourires n'avait plus heurté à la porte de communication autrefois toujours entr'ouverte. Dans son égoïsme de femme heureuse, Simone disait parfois:

—Dimanche, l'Embaumée viendra dîner avec nous.

—Mais, certainement.

Et le dimanche soir venu, confuse, Simone s'écriait:

—Nous avons oublié que l'Embaumée…

—Nous avons oublié…

La petite amoureuse dissimulait sa rougeur derrière sa serviette pendant que M. Bamberg, d'un geste évasif, semblait s'excuser de ne pouvoir songer à tout.

Rue Mouton-Duvernet, les fournisseurs savaient que Simone était avec quelqu'un. Le boucher et l'épicier lui rendaient la monnaie avec de petits sourires approbateurs. La concierge la saluait d'un bonjour ami. Mlle Gosselet ne s'apercevait pas des égards injurieux que le commerçant parisien témoigne toujours à la femme qui vit avec un homme saluable.

* * * * *

Les deux amoureux n'étaient pas riches; cent francs qu'avait économisés Simone pendant son séjour chez Jabson, quinze louis retirés de la caisse d'épargne par l'ancien employé de M. Gosselet composaient tout leur avoir déposé dans l'armoire à glace, en un petit coffret de bois sculpté où la ménagère puisait chaque matin.

Simone s'ingéniait à restreindre les dépenses quotidiennes par des calculs ingénieux et maladroits qui amusaient son mari.

—Aujourd'hui nous allons faire des économies. Tu vas voir. Il nous faut d'abord dix sous de mimosa…

André souriant, elle répliquait:

—Nos bouquets de violettes sont fanés. J'en achèterai d'autres, mais ça n'orne pas. Mes aiguières ont l'air coiffées de petites capotes grosses comme ça. La mimosa s'étale mieux, j'en prendrais volontiers une demi-botte, mais elle coûte six sous, tandis que la botte se vend dix sous. En achetant la botte entière, je gagne deux sous.

Et, triomphante, elle continuait l'énumération des achats qu'elle comptait faire, priant Bamberg d'additionner sous sa dictée.

—Combien cela te fait-il?

—Dix francs.

—Pas possible. Tu as dû te tromper. Quand nous faisions bourse commune, l'Embaumée et moi, je dépensais un franc vingt-cinq par jour, pas plus!

—Et qui s'occupait des fournisseurs?

—L'Embaumée!

—Alors tout s'explique!

—Tu m'en veux de ce que je ne sais pas acheter moins cher?

—Mais non, mon Aimée. Je te trouve amusante et adorable avec ta dépense annuelle de cent quatre-vingt-deux francs cinquante de mimosa! Voilà une économie qui fleure joliment bon.

—Tu as raison. Il nous faut supprimer les fleurs.

—Je ne veux pas nous priver de fleurs… je ne fais que protester contre ton économie ainsi pratiquée. C'est une toute petite querelle.

—Alors… tu te moques de mon inexpérience. Ce n'est pas charitable.

—Achète le mimosa, je t'en prie.

—Je ne veux pas.

—Voilà qui n'est pas gentil. Une petite femme ne doit jamais dire au mari qu'elle aime: «Je ne veux pas.» C'est au mari à vouloir.

Ce fut leur première brouille à propos de fleurs, brouille vite fanée… Simone pardonna au «tyran». André consola la «victime». Ils pleurèrent un peu, s'embrassèrent beaucoup. Et la symbolique lune de miel brilla plus douce après le passage de ce nuage qui, crevant en pluie tiède et douce sur leur félicité lasse et un peu nerveuse, fit germer en eux un projet d'existence plus active.

II

Simone écrivit au fabricant de poupées:

«Me pardonnez-vous d'avoir assuré mon bonheur à l'encontre de votre volonté, bon papa? Vous aimez tant Simonette que vous ne pouvez haïr Simone.

«Après trois mois de campagne au Dahomey, mon fiancé est revenu en France, blessé. J'aide à sa guérison. J'ai travaillé comme la plus humble de vos ouvrières pour attendre le retour de celui que j'aime.

«Je ne vous écris toutes ces choses que pour vous prouver la sincérité de mon amour pour André, et, par cela même, gagner mon pardon.

«Vous le savez, père, j'ai le coeur trop bien placé—je suis votre fille!—pour solliciter ma rentrée immédiate sous votre toit. Revenir en petite fille repentante et humiliée… Non! D'ailleurs, André n'y consentirait pas.

«Mon fiancé va travailler, beaucoup travailler pour que je puisse bientôt vous embrasser, père.

André—vous avez pu en juger—est un ingénieur de mérite. Il perfectionne en ce moment un nouvel appareil d'éclairage électrique qui, nous l'espérons, va obtenir un grand succès. Connu et honoré, sinon riche, peut-être osera-t-il vous demander ma main, la main que j'ai mise loyalement dans la sienne, dès le jour où je l'ai aimé.

«Je sais combien ma conduite semble prêter au blâme, mon père; mais je ne crois pas avoir commis d'autre faute que celle de vous alarmer sur mon sort.

«Une jeune fille «bien élevée»—ceci n'est pas un reproche,—aurait attendu, aurait feint une hypocrite soumission, au risque de perdre le bonheur entrevu. Vous m'avez faite femme d'action, vous n'avez pas voulu que je regarde la vie à travers les lunettes roses que l'on campe sur le nez des petites filles «comme il faut». J'espère vous en témoigner, plus tard, toute ma reconnaissance.

«Vous m'avez appris à vouloir. J'ai voulu.

«Ce dont je me repens—avec sincérité—c'est de vous avoir caché ma retraite après mon évasion du couvent des Visitandines, c'est de vous avoir livré à l'inquiétude, à l'anxiété, à l'angoisse qui mordent au flanc les mères qui ont perdu, dans la foule, leur enfant, leur «petit». Vous avez toujours été un peu mère, pour moi, bon papa.

«Excusez ma franchise,—vous m'avez habituée à être franche.—Ce que vous reprochiez surtout à M. Bamberg, sans le formuler, bien entendu, c'était d'arriver trop vite à la fortune. Vous aviez tant peiné pour faire ce grand OEuvre: Un million, que vous en vouliez à l'homme qui, par le seul fait qu'il était jeune, aimant et aimé, se trouvait, à vingt-deux ans, avoir presque autant de droits que vous à la jouissance, à la possession de votre gain. Il y avait en vous, bon papa, les rancunes de l'ancien manoeuvrier contre l'homme qui gagne de l'argent en maniant la plume ou le crayon.

«Bientôt nous serons riches ou en passe de le devenir, mais je tiens à vous mettre en garde contre les sentiments qui animèrent, autrefois, le patron contre l'employé.

«Je veux vous convertir à mon mari, bon papa.

«Toute petite fille, j'étais fière de vous quand, en Auvergne, les rémouleurs vous tiraient leur chapeau sur les grand'routes, fière de vous, aussi, quand les cabaretières vous rappelaient vos débuts si humbles.

«Aujourd'hui, je suis fière de mon fiancé, et je crois en lui.

«Ma lettre est longue, longue. Je n'ai pas causé avec vous depuis des mois, presque un an, et je rattrape un peu du temps perdu… Vous souvenez-vous de nos discussions dans la salle à manger? Nous étions toujours du même avis, bon papa, en tout et sur tout. Nous avions formé une petite ligue contre maman qui professait des théories correctes, implacables de sens commun. Ses phrases sur l'organisation de la société nous prenaient au collet comme des gendarmes. Nous avions un peu l'air de deux coupables.

«Je ripostais à mi-voix et vous partiez en guerre, et vous renversiez tout. Il est vrai que vous sembliez un peu confus, que vous aviez le triomphe modeste, après.

«Dites à maman que je l'aime bien.

«Elle me reprochait avec raison d'être irrévérencieuse. Malgré les apparences, j'ai toujours professé un grand respect pour ma mère.

«Bon papa, je compte sur toute l'affection que vous m'avez autrefois prodiguée pour que vous excusiez ce que vous croyez être «ma faute». Dites-vous bien que Monette était trop raisonnable et trop honnête, pour obéir, en vous quittant, à un entraînement des sens. Vous m'avez si douloureusement humiliée avant mon entrée au couvent que je suis réduite à tout dire. Oh! les vilains mots dont vous m'avez accablée, père!

«Votre Simonette, qui vous a écrit une lettre tout émue, et qui ne voulait que dissiper votre inquiétude en donnant son adresse!

«Votre Simonette, qui vous embrasse, père, et de si loin que vous ne pouvez lui refuser votre joue.

«Simone Bamberg,

«40, rue Nansouty.

«P. S. Je prends le nom de mon fiancé, par respect pour le nom de
Gosselet dont vous me croyez peut-être indigne, père.»

* * * * *

Rue Nansouty, 40! Simone et André avaient quitté la rue Mouton-Duvernet. Un inventeur sérieux ne doit pas habiter un sixième étage sous peine de passer pour un détraqué ou un monomane. On ne prête du mérite qu'aux gens qui semblent ne pas en avoir besoin.

Mlle Gosselet regretta la mansarde où elle avait vécu sa vie d'ouvrière. Ses adieux à la petite bossue furent perlés de jolis rires et mouillés de bonnes larmes sincères. Elle lui dit: «Tu viendras chez nous, souvent, souvent. Nous causerons du temps où j'allais à la recherche du travail et où le vieux placeur me vantait, en termes si dignes, les joies du cabinet particulier. Tu viendras, pas? Tu as été si bonne, si bonne! Presque une grande soeur!»

L'Embaumée approuva de petits hochements de tête, les yeux brouillés, sachant bien que tout était fini, qu'elle n'oserait pas sonner à la porte de Mme Bamberg. Tout ce qu'avait aimé la pauvre bossue s'en était allé: son père, sa mère, ses camarades d'atelier! Les gens semblaient avoir hâte de se soustraire à son affection. Elle se figurait son amitié difforme, et bossue, elle aussi.

Les meubles de pitchpin hissés sur une voiture de déménagement, Simone et André avaient regardé longuement les murs nus, les déchirures du papier de tenture, et, la porte close sur la chambre vide, ils avaient senti en eux une inquiétude vague, un indéfinissable sentiment de tristesse. Ils laissaient quelque chose dans cette mansarde, quelque chose d'immatériel, d'impalpable. Graves, ils s'embrassèrent sur le palier. Une femme d'ouvrier les regardait, sans sourire, par l'entrebâillement de sa porte, comprenant.

Ils descendirent l'escalier, se retournant pour revoir les visages des choses.

La clef remise à la concierge, ils marchèrent sur le trottoir, silencieux, puis Simone, la tête un peu renversée sur l'épaule d'André,—en un geste qui lui était familier,—demanda:

—Tu ne souffres pas de quitter notre chambre?

—Tu vois bien que j'en suis tout attristé, mignonne.

—Plus tard… Je vais dire quelque chose d'un peu fou, mais je suis certaine que tu ne gronderas pas…, plus tard, quand nous serons riches, nous achèterons la maison.

—Oui… Ah! Si M. Gosselet nous entendait!

—Cela m'a fait mal de quitter les choses qui vivaient de ma vie heureuse. Le papier était semé de petites fleurettes roses nouées par un ruban bleu sur fond quadrillé. Cela ressemblait aux vieilles robes, aujourd'hui passées, que portaient nos grand'mères. Sur la cheminée, écrit avec une pointe dans le plâtre, était gravé un nom: Louisette. Je me souviendrai de tout cela longtemps, mon aimé.

—D'autres avaient aimé dans cette chambre, avant nous…

—D'autres y vivront maintenant. J'aurais voulu pouvoir la garder telle que nous l'avons laissée pour y retrouver un peu de nous, le jour où nous achèterons la maison.

—Nous allons habiter un petit appartement neuf, dit machinalement
André.

Le jeune ingénieur avait loué, rue Nansouty, un logement composé de trois pièces et d'une antichambre. Un marchand de meubles lui avait fourni un salon d'occasion, six chaises, un canapé et une commode, le tout, pour trois cent cinquante francs payables par mois.

* * * * *

La rue Nansouty, perpendiculaire aux fortifications, longe le parc Montsouris. Montante et mal pavée, elle est la plus ignorée et peut-être la plus agréable des rues de Paris.

Quand Simone eut pris possession de son logis, elle oublia vite sa mansarde du sixième. Du balcon sur lequel s'ouvraient les deux fenêtres de son salon, elle apercevait, à gauche, Paris avec les bosselures de ses dômes, les élancements de ses clochetons barbelés, les enchevêtrements de ses pignons.

A droite s'étendait la terre rouge et grasse de banlieue semblant encore labourée par les obus du siège. Les fossés herbeux des fortifications ceinturaient de vert toute la grisaille des faubourgs.

A ses pieds chantait le parc Montsouris.

Le parc Montsouris est le refuge de toute la gent ailée parisienne. Les hommes n'ont pas assez fardé sa physionomie primitive pour que les oiseaux ne se croient pas là chez eux. Il est cependant balafré, ce grand parc solitaire, avec son lac dormant, ses cascades vivantes, ses forêts de pins alpestres,—il est affreusement balafré, par deux voies de chemin de fer et affublé, en guise de toque, d'une construction polychrome d'architecture barbaresque, le Bardo.

Le Bardo est une splendide pièce montée. Il est bleu, vert, rouge et gris. Voir le Bardo sous la pluie est une des plus douces joies que Paris réserve aux amateurs de monstruosités. Le Bardo est percé en façade d'un tas de petites meurtrières qui permettent aux astronomes de montrer leur nez, leur nez seulement. Jamais édifice ne fut mieux approprié aux besoins de ses habitants. Ah! la bonne plaisanterie faite aux savants graves qui prétendent s'intéresser aux seuls phénomènes célestes! Le Bardo, sous la pluie, avec ses coupoles et ses terrasses vert, bleu, rouge et gris!!

Simone, son installation achevée, disait volontiers.

—Allons faire un tour dans notre parc.

* * * * *

Le matin, le parc était leur propriété presque exclusive. Les ouvriers et les vieux rentiers qui sont les habitués de ce jardin de Paris ne commencent pas leurs promenades avant deux heures de l'après-midi.

Fuyant la vue du Bardo astronomique, les amants descendaient au bord du lac sillonné de cygnes et d'oies blanches frisées flottant sur l'eau comme d'énormes bouffettes de rubans, puis ils longeaient un sentier qui grimpe dans le vert sombre d'une sapinière.

Au sommet d'un monticule, ils s'arrêtaient devant une gorge, hérissée de pins, sauvage, peuplée de merles courant sur les aiguillettes tombées, à l'allure trottinante d'un mulot qui regagne son trou. Au fond de la tranchée, les rails du chemin de fer de ceinture s'étiraient en des circonvolutions lumineuses. Derrière un pont noirci par les locomotives, luisait un cottage anglais, blanc et brique, dans l'encadrement verni des bois de charpente sculptés supportant l'accent circonflexe de son toit.

Un parapet de roches longeait le précipice, un parapet de roches lustrées par le fond de culotte des visiteurs qui avaient fait halte devant ce trou de verdure.

A un coup de sifflet inattendu, la gorge étroite roulait des flocons de fumée qui s'accrochait en écharpes trouées aux aiguilles des sapins. Un train passait sous leurs pieds, grondant.

Simone avait surnommé l'asile des merles ce coin de Paris sauvage sis à l'intersection de deux lignes de chemin de fer.

Les dimanches cependant, le parc Montsouris est tout aussi inhospitalier aux amoureux que le Jardin des Plantes ou le Luxembourg. Toute la population ouvrière de la Glacière et de Montrouge y vient entendre les polkas qu'exécute une musique militaire. Essoufflés par plusieurs kilomètres de marche,hommes et femmes se couchent sur le gazon pendant que les bébés se roulent en bordure des allées. Ces braves gens, mis au vert, par faveur exceptionnelle (le parc de Montsouris est le seul jardin où le Parisien puisse rêver, le nez dans l'herbe) peuvent se croire chez eux. Les gardiens montrent une bonhomie souriante de propriétaire heureux d'avoir réuni tant d'invités.

Il ne vient pas là de toilettes tapageuses. Les officiers du bastion voisin ne s'y montrent qu'en la compagnie de jeunes veuves jalousées, roses d'émotion sous leur voile de deuil un peu écarté.

Un million de Parisiens ignorent le parc Montsouris.

* * * * *

Deux jours après avoir envoyé sa lettre,—un mardi, Simone rentrant avec André de sa petite promenade habituelle dans leur parc, trouva sous la porte ce billet de Mme Gosselet, que la concierge avait glissé en montant éteindre le gaz:

«Mon enfant, M. Gosselet vous pardonne. Je suis mère et par conséquent indulgente pour votre faute.

Toutefois, nous estimons, mon mari et moi, que vous devez regagner l'estime des honnêtes gens en vivant de l'existence souvent difficile qui fut celle de presque tous les inventeurs connus.

Vous nous reviendrez repentante, mon enfant.

Je vous embrasse,

Elvire Gosselet, née Decambe.»

III

André reçut le lendemain une missive non moins décourageante que la lettre adressée à Simone par Mme Gosselet. Son ancien capitaine lui écrivait:

«Mon cher Bamberg,

«J'ai eu tort de vous laisser espérer la récompense que vous méritez. Le général Dodds vient de m'informer officieusement que nos simples soldats proposés pour la croix n'obtiendront que la médaille militaire. J'ai cru devoir refuser pour vous cette distinction, quoique glorieuse, mortifié de ce marchandage de bouts de rubans alors que ma légion, elle, n'a pas marchandé son sang.

«Soldat, je pense que les services exceptionnels des civils nommés récemment chevaliers de la Légion d'honneur ne valent pas les fatigues endurées par le plus humble de nos guides ou de nos porteurs.

«J'aime mon pays et estime son gouvernement, mais j'ai toujours pensé que seules doivent fleurir rouge les redingotes qui recouvrent des plaies par où coula le sang rouge versé pour la patrie.

«Laissez-moi vous féliciter d'avoir été le plus brave et le plus industrieux de ma superbe compagnie. Entre soldats, semblable témoignage vaut bien une mention de l'Officiel.

«Capitaine Monard.»

* * * * *

—Bast! dit Simone à la lecture de cette épître, je suis presque contente de notre malechance. Le ruban pourpre attire trop l'attention des gens lorsque ceux qui le portent sont de beaux jeunes hommes à visage romanesque. Je te garderai mieux de celles qui ont l'admiration trop prompte.

—Alors tu te sens disposée à m'honorer d'un peu de jalousie? Avoue plutôt que donner le bras à un homme décoré n'était pas pour te déplaire.

—Le témoignage du capitaine me suffit.

—Sans doute: mais je ne puis porter la lettre du capitaine épinglée à ma boutonnière.

—Ta découverte nous revaudra ce que nous perdons, mon aimé.

—Ma découverte! je n'y crois plus!

—Et pourquoi?

—Je suis las de faire dix visites par jour à des gens qui m'écoutent le plus poliment du monde, mais qui m'éconduisent avec un sourire de pitié. Mes anciens camarades ou mes collègues jugent mon projet très pratique, très économique. Les bailleurs de fonds, eux, me reprochent de ne pouvoir l'expérimenter à mes propres frais. Mon nom n'est pas assez connu, disent-ils, pour que l'on puisse lancer l'affaire avec quelques chances de réussite. Ah! si j'étais Gifel! j'ai le tort de ne pas être Gifel. J'ai le tort aussi, de ne pas prendre un brevet, faute d'argent.

Simone s'assit sur le vieux canapé à damas rouge qui faisait partie du «meuble de salon» vendu par le marchand de bric-à-brac, et, de la main, fit signe à André de prendre place auprès d'elle.

Son bras sorti nu de la manche large du peignoir de flanelle enlaça d'une caresse fraîche le cou de son amant. André, d'un mouvement brusque, se dégagea.

—Tu es mécontent de moi? dit-elle, le front levé vers le jeune homme, ses grands yeux quêteurs devenus d'un gris plus pâle sous l'eau qui, glissant sur la cornée, se massait en traînée lumineuse au-dessus de la paupière inférieure.—Qu'ai-je donc fait pour te déplaire? Je voudrais être la consolatrice, c'est mon droit.

—Je ne veux pas être consolé, voilà tout. Je suis malheureux. J'ai parlé d'argent. Je ne dois pas te parler d'argent. Nous ne devons pas manquer d'argent.

—Mais, mon ami, tu n'es pas responsable de l'indifférence des autres. Si tu étais bien bon et aussi beaucoup aimant, je te proposerais un moyen de nous tirer d'affaire; tu ne veux pas, petit mari?

Il tourna la tête vers la fenêtre qui faisait un cadre rectangulaire aux cimes des arbres et dit d'un ton brusque, presque impatienté:

—Voyons, parle!

—Je ne veux pas. J'ai besoin de voir mes yeux dans tes yeux pour te présenter ma requête.

—Quel enfantillage! J'écoute.

Simone chuchota:

—Je serais bien heureuse de travailler chez Jabson pour gagner un peu d'argent.

—Argent!… encore!…

Le sang montant, en roseur, de ses joues jusque sous les premières touffes de ses cheveux blonds, il se leva, marcha à grands pas, se pencha sur l'accotoir de la fenêtre, puis revint s'asseoir près de Simone.

—Je te pardonne, dit-il, tu ne sais pas ce que je souffre en mon orgueil d'homme. Prends garde, je haïrai ton amour… La femme qui aime est celle qui se laisse aimer comme l'entend son mari. Pas de travail, pas de soucis, voilà ce que je veux pour toi. Le jour où je mangerai du pain que tu auras gagné, je serai ton associé, je ne serai plus ton «homme

Simone répondit:

—Il ne me plaît pas d'être la femme telle que vous la désirez. Je ne suis pas née pour être une petite bête de prix, fringante dans son harnais toujours neuf, toujours à la mode. Je serai l'épouse et non la femme, ou je ne serai rien pour vous, monsieur Bamberg. Je veux avoir une part de vos peines ainsi que de vos joies, je ne veux pas être la chair refuge, la chair consolation. Vous me connaissiez assez quand vous m'avez prise.

—Quand je t'ai prise!

—Vous avez raison, c'est moi qui vous ai pris. Je vous en demande infiniment pardon et… je m'en vais.

—Puis-je savoir où?

—Que vous importe! Mais vous pensez: elle m'a pris, elle pourrait en prendre… J'ai deviné, n'est-ce pas?

—Oh! Simone…

—J'irai demander à l'Embaumée un peu de son amitié.

—Tu habiteras notre chambre!

—Non.

Mlle Gosselet se dirigea lentement vers la chambre à coucher, fit un paquet de ses robes qu'elle enveloppa dans un carré de lustrine qui servait autrefois à la livraison des jerseys.

André, debout sur le seuil de la porte, la regardait fourrager devant l'armoire, espérant rentrer en grâce, à la faveur d'une larme tombée des paupières alourdies. Sans un geste d'impatience, Simone tapotait du plat de la main l'étoffe des jupes ou pliait les corsages avec l'élégance coutumière aux demoiselles de magasin.

André dit d'une voix mal assurée:

—Mais les meubles sont à toi, ici.

Elle se tourna vers lui, et, très douce:

—Vous voudrez bien les garder jusqu'à…

—Jusqu'à ce que tu reviennes!

—Je ne reviendrai pas, monsieur Bamberg! Je veux dire jusqu'à ce que vous en ayez acheté d'autres.

—Mais je ne veux pas de vos cadeaux, mademoiselle, riposta Bamberg en riant. Je vais faire mes malles, moi aussi. Je vous assure que je ne comptais pas déménager aujourd'hui.

—Je vais vous aider, dit Simone, d'un ton enjoué.

Hissé sur une chaise, André allait dévaliser les placards quand le drelin din din de la sonnette d'antichambre résonna dans l'appartement comme un mugissement de gros bourdon.

—C'est la mère Pinson, dit Simone.

—Va lui ouvrir, pria Bamberg.

—Je n'ose pas, avoua Simone, les lèvres en moue.

—Soit, j'y vais.

Peu après, la mère Pinson parut sur l'huis, roulant son ventre, roulant ses yeux de verre blanc sous des bandeaux à la Vierge couronnés d'un bonnet à fraise.

La mère Pinson, femme de ménage de «Madame» Bamberg, avait servi «chez des bourgeois» pendant quarante ans de sa rougeaude et commune existence. Moyennant vingt francs par mois, elle consentait à faire la vaisselle et à cuissoter le déjeuner des jeunes gens, de l'air supérieur d'un cordon-bleu qui a commandé autrefois à toute une compagnie de culs d'or de casseroles. Elle parlait sans cesse de ses anciens maîtres, disait avoir vu des choses… des choses… et affirmait dix fois par heure n'avoir jamais trompé son mari, elle.

Elle dit, comprenant aux poses embarrassées des jeunes gens qu'elle mettait fin à une petite scène de ménage:

—Madame va p't-être aux eaux?

—Précisément, madame Pinson, sourit Bamberg, tout heureux de cette diversion.

—Alors, je ne viendrai pas demain, ni après.

André consulta du regard le visage impassible de Simone.

Mme Pinson continua:

—Je vois que monsieur n'est encore tout à fait décidé. Je vais faire ma vaisselle.

Elle s'éloigna, laissant André et Simone, en tête-à-tête devant les valises entr'ouvertes.

Le jeune ingénieur proposa alors, conciliant:

—Nous pouvons feindre de nous aimer comme autrefois, devant la mère
Pinson. Cela ne te coûtera pas trop?

—Comme vous voudrez! mais je me soucie peu des jugements de ma cuisinière.

—Alors il faut que tu te résignes à me tutoyer, si cela est possible.

—Nous pouvons nous passer de ses services, aujourd'hui. Renvoyez-la.

—La renvoyer! Mais que lui dire si elle me demande quand et si nous reviendrons, décide.

Une explosion, un cri: «Ah! mon Dieu!» et la mère Pinson, parut sur le seuil, les bras en croix, le torse enveloppé de flammèches minuscules qui couvraient d'une mousse d'or son caraco de pilou.

Simone, d'abord effrayée, éteignit, avec une serviette qui se trouvait là, le commencement d'incendie de Mme Pinson.

La vieille se laissa choir sur une chaise et clama, les mains ceinturant sa bedaine:

—C'est le gaz! C'est le fourneau à gaz! J'ai voulu allumer. Floc! Voilà les flammes qui me lèchent la figure. Mon sang n'a fait qu'un tour. Ah! mon Dieu! inventer des machines dont on n'est pas maître. Y a des robinets qu'une mouche, en se posant dessus, ferait tourner. Il y a pas de bon sens à faire la cuisine sur ces manigances. D'ailleurs, les médecins disent qu'on mange du gaz dans les plats. C'est pas bon pour la santé. Quand j'étais rue Richelieu…

—Oui, interrompit Bamberg impatienté de son verbiage, chez cette dame qui tenait un magasin de chaussures, qui avait un mari très gros, qui mourut huit ans après, qui… Vous nous en avez déjà parlé, madame Pinson.

—Je disais donc que, rue Richelieu…

—Madame Pinson, intervint Simone, allez donc acheter les provisions. Je vais vous dresser la liste de ce qu'il nous faut.

—Mais, madame, je n'ai pas de lunettes.

—Alors, écoutez et comptez sur vos doigts.

Mme Pinson descendit les trois étages, son panier sous le bras, maugréant de n'avoir pu compter l'histoire de la dame qui demeurait rue Richelieu. Le triomphe qu'elle allait obtenir chez les fournisseurs en montrant les traces de l'incendie, sur les belles rayures blanches et noires de son caraco, la consolait cependant, un peu, de sa mésaventure.

La porte fermée, le jeune ingénieur dit:

—Causons gentiment.

—Pourquoi causer… gentiment? Je souffre beaucoup de suivre la détermination que j'ai prise, détermination que vous avez rendue nécessaire en m'exposant franchement le rôle que devra jouer votre femme. Je ne puis pas être cette femme-là. Séparons-nous bons amis.

—Bons amis!

—Pourquoi pas? Mieux vaut que je m'en aille maintenant. Je suis certaine que vous me regretterez un peu… pas comme je le voudrais peut-être, mais vous me regretterez.

—Qui sait?

—En tout cas, j'aurai des regrets, moi. Je l'avoue. Je ne mentirai pas pour le sot plaisir de sembler brave, de jouer…

—La bonne petite petite femme que j'ai là!

Simone sourit, triste:

—N'essayez pas de m'attendrir. Vous me feriez croire que vous regrettez aussi un peu les meubles.

L'amant dit, outragé;

—Nous avons prononcé les paroles qui délient plus sûrement que des formules de magistrat, mais je vous aimerai toujours comme la jeune fille honnête et courageuse qui, n'écoutant que son amour, abandonna son père et travailla de ses mains d'oisive pour gagner son mari.

Puis il pensa tout haut avec l'espoir inavoué d'attendrir Simone:

—Je n'ai pas su garder mon bonheur. Vous valez mieux que les autres femmes, je l'ai oublié un instant. Tant pis pour moi. C'est fini.

—Vous n'espérez pas me fléchir par une menace de suicide, riposta
Mlle Gosselet, inquiète malgré son ton railleur.

—Je vous prie de croire que je n'emploierai jamais semblable subterfuge pour vous ramener à moi. Je n'aime pas jouer la comédie. Il faut faire un effort pour se tuer. Je suis incapable de cet effort. Je dédaigne tout, même la mort. Je suis las, je suis vieux. Je marcherai dans la vie comme une rosse prise entre les brancards d'un tombereau et traînant le sabot sous les coups de fouet de l'homme.

—Vous oubliez votre mère!

—Peuh!

—Voilà qui n'est pas bien, André.

—Je veux dire que… je ne sais pas… Je suis fatigué et je me couche.

Le jeune homme se laissa tomber sur le lit, les bras étendus, pendant que Simone dépliait le morceau de lustrine qui enveloppait les robes claires cousues au temps où, l'aimé absent, elle espérait des promenades à deux sous un soleil neuf.

A un mouvement brusque que fit André pour sauter hors du lit, elle se tourna vers l'aimé, le vit pâle et faible comme aux jours de sa convalescence. Elle alla vers lui, tendit les bras et, le front sur l'épaule du désespéré, pleura.

André murmura dans ses cheveux:

—Tu reviens à moi parce que tu es bonne.

—Non, parce que je t'aime, parce que je veux être ta femme comme tu l'entendras. Je suis plus amoureuse qu'orgueilleuse, vois-tu!

Simone disait vrai.

Jamais l'absence de Mme Pinson qui, chaque matin, racontait à tous les fournisseurs l'histoire de la dame de la rue Richelieu, ne parut aussi courte aux amants réconciliés. Ils firent de nouveaux projets d'existence pestant contre l'argent, cause de la querelle.

—Je renonce à mettre en pratique ma découverte, déclara l'ingénieur. Je travaillerai dorénavant à gagner le pain du lendemain. Un inventeur n'a pas le droit d'être marié.

—C'est un reproche, dit Simone souriant. Puisque tu ne veux pas que je travaille chez Jabson, laisse-moi faire des économies.

—J'y consens. Mais pas d'économies de fleurs.

—Ce que je supprimerai de notre menu train de maison ne nous laissera aucun regret, je t'assure.

—Dis vite.

—C'est une surprise.

Quand, le déjeuner achevé, la mère Pinson demanda, étonnée de la bonne humeur de ses maîtres:

—Madame n'ira pas aux eaux?

—Vous vous trompez, madame Pinson, nous partons ce soir.

—Ah!

Bamberg surpris, allait intervenir quand une pression de genoux lui recommanda le silence.

—Nous vous payerons le mois commencé, madame Pinson, et nous vous écrirons lors de notre retour.

—Je ne crois pas avoir manqué d'égards…

—Pas du tout, madame Pinson, pas du tout. Je vous dis que nous allons en villégiature.

La mère Pinson partit, très digne, convaincue que les maîtres sont tous des ingrats et que Mme Bamberg lui devait une pension viagère en indemnité de son corsage roussi.

Bamberg voulut protester contre le renvoi de la femme de ménage, mais Simone répliqua avec la moue drôle des aimées qui prennent des airs gamins pour se faire pardonner leurs fantaisies:

—Je serai au moins votre servante, mon Seigneur et Maître… Nous étions moins nous avec cette vieille dans notre vie.

IV

Après quinze jours de courses à la recherche d'un travail intelligent, André finit par accepter, de guerre lasse, les offres d'un éditeur qui lançait les premiers fascicules d'une Mécanique populaire. Il s'engagea à dessiner toutes les figures illustrant le texte, à raison de six francs pièce.

Un ami lui avait proposé, ce jour-là, une place de contre-maître dans une usine qu'il dirigeait pour le compte d'une compagnie parisienne. Il avait refusé, avait même paru surpris de cette proposition. L'autre avait dit:

—Alors, tu ne veux pas être contre-maître? C'est le titre qui t'ennuie.
Mon cher, on accepte ce que l'on trouve quand on est sans le sou.

—Ce n'est pas le titre… C'est…

Il hésita, balbutia:

—C'est beaucoup trop loin de chez moi. D'ailleurs, je voudrais pouvoir travailler à la maison.

—Ah! une femme! Une maîtresse à surveiller, hein! Pauvre vieux…

—Ma maîtresse n'est pas à surveiller, je te le jure.

—Alors, c'est pis. Tu as besoin d'entendre claquer ses jupes autour de toi pour travailler. Pauvre ami, pauvre vieille rosse qui ne s'excite que sous le fouet. Et ton invention!

—Peuh!

—Abandonnée! En voilà une qui te fera beaucoup de mal tout en t'aimant bien. Elles sont toutes comme ça, vois-tu! Une femme qui est à soi, réellement à soi, c'est bien embêtant. On va dans la vie avec l'inquiétude trembleuse d'un jeune couple qui visite une machinerie. Il y a des courroies, il y a des engrenages à éviter. L'homme passe sans encombre. La femme, elle, a tant d'étoffe autour d'elle qu'elle peut se laisser prendre. Quand elle sort de là, saine et sauve, les machines ont bavé sur sa robe claire.

—Et ta morale?

—Ma morale! On ne conduit pas une jolie femme dans une machinerie.

—Sans doute! Mais si la jolie femme ne veut pas quitter qui elle aime.

—Tant pis pour elle, tant pis pour qui elle aime.

—Je me sauve, tu m'effrayes.

—Alors, tu refuses?

—Je refuse et te remercie.

—Enfin, bonne chance! Si vous trouvez des charmes à votre suicide, j'ai tort de prêcher. Il est des amoureux qui rêvent d'une chambre meublée, d'un petit lit et de mignons réchauds à charbon! Moi, je suis pratique. A l'usine, je mets des vestons solides. Hors l'usine, j'use de maîtresses plutôt communes. Je ne suis qu'employé. Quand je serai patron, j'aimerai peut-être un petit être très fragile et très précieux.

De retour au logis, le jeune ingénieur fit part à Simone des propositions de son ami.

—C'était tentant! Il me promettait vingt francs par jour. Mais il allait être loin de toi, et…

—Tu n'as pas pu, vrai?

—Si vrai, que, pour te revoir plus vite, j'ai failli renverser, dans la rue, une vieille marchande qui occupait tout le trottoir avec ses deux paniers d'anguilles de mer. Tiens! voilà du travail.

Il jeta sur la table un rouleau de papier qu'il déficela, étala des carrés de bristol, expliquant:

—Chapelle, l'éditeur, me donne des modèles de machine à simplifier. Je dois indiquer par des traits le mécanisme alourdi par les fioritures et le clinquant des constructeurs. C'est un travail un peu monotone…

—Un travail de manoeuvre, mon André!

—En attendant mieux, j'ai accepté.

—C'est humiliant!

—Humiliant! Ne resté-je pas près de toi, tout le jour? Chapelle me paie six francs chaque figure. Je puis gagner mes dix ou douze francs par jour. C'est peu, bien peu, mais, de temps à autre, je continuerai mes démarches près des capitalistes. Nous trouverons quelque banquier intelligent, un jour ou l'autre. D'ailleurs nous nous aimons et s'aimer, n'est-ce pas le but, n'est-ce pas la fin de tout?

* * * * *

Dès six heures du matin, André s'asseyait près de la table où étaient rangés ses outils de dessinateur industriel: tirelignes, compas, équerres, petits flacons minuscules d'encre de Chine, banderoles d'or, godets de porcelaine. Par la fenêtre ouverte sur le parc Montsouris, des bouffées d'air soufflaient à sa face une fraîcheur embaumée et reposante, pendant que les enfantelets d'oiseaux s'égosillaient en des pépiements neufs.

Il oubliait toutes ses ambitions, ne souffrant plus du besoin de créer, d'attacher son nom à une découverte utile. Il se rappelait, souriant, les heures d'ennui passées au temps où il remettait, autrefois, au net, les épures de ses problèmes de mécanique.

Le labeur machinal qui l'agaçait jadis lui semblait maintenant réconfortant.

D'ailleurs, comment imaginer, quand tous ses pensers, tous ses besoins, tous ses désirs tendaient vers elle.

Il regardait la porte de faux chêne verni qui le séparait de l'aimée et la voyait dormir, le bras étendu sur l'oreiller, la tête lasse tombée sur l'épaule, la gorge émergeant des cassures changeantes des linges que son souffle animait.

Elle reposait très calme, très confiante, le sourire satisfait aux lèvres.

Il se levait, poussait vers la porte, se promettant de ne pas l'éveiller, de ne pas trop s'approcher de sa chair attirante. Les jupes étalées sur la moquette, les bas souples, les petits souliers spirituels, gamins, tout le vêtement léger du corps aimé, tombé la veille, en la hâte du coucher, lui semblaient devoir être des choses très précieuses, lui appartenant par droit de conquête. Il les aimait de la faire désirable en la cachant si peu. Il se baissait, et, à genoux, maniait les étoffes, maniait les batistes, maniait les dentelles, les doigts s'accrochant aux agrafes, se piquant aux épingles traîtresses. Il posait les mignonnes chaussures en équilibre sur sa main ouverte, attendri de les voir si petites, leur souriait.

Brusquement, la crainte d'être surpris en l'adoration des escarpins lui faisait jeter un coup d'oeil inquiet sur l'amante endormie.

Et, debout, le coude appuyé sur la tablette de la cheminée, il la contemplait heureux de la quiétude du corps, émerveillé par le dessin si pur des lèvres entr'ouvertes par un souffle calme.

Les cils, tombés longs sur la paupière inférieure un peu meurtrie, étaient agités bientôt par des tremblotements nerveux. Les lèvres s'arquaient en moue. Le bras se contractait légèrement sur l'oreiller.

Le jeune homme se penchait sur le lit, inquiet, craignant d'avoir éveillé Simone, voulant fuir.

Les yeux de l'aimée s'ouvraient grands, rieurs. Lui, se penchait, la baisait au front, disait, honteux:

—Dors, dors, ma chérie. Moi, je vais travailler. Je t'ai éveillée malgré moi… Un canif que j'avais oublié sur la cheminée…

Simone ripostait:

—Ce n'est pas bien de profiter de mon sommeil pour voir si je suis laide. Mais, même endormie, je sens, je devine que tu es là. Alors je me réveille.

La porte fermée, courbé sur ses dessins, il attendait presque avec impatience que Simone vînt se pencher sur son épaule.

Ils vivaient en un besoin incessant de huis-clos, oublieux du monde extérieur.

André ne songeait plus aux rêves ébauchés au temps où il voulait du luxe, beaucoup de luxe autour de sa vieille mère.

Simone oubliait bon papa Gosselet et s'accusait d'être ingrate quand elle pensait aux petites joies de son enfance. Mais elle y pensait si peu!

Chaque soir, au crépuscule, les amoureux allaient s'asseoir dans le parc près de l'étendue d'eau profonde de dix centimètres, dénommée lac. Elle, en amoureuse, suivait d'un regard ami les couples d'ouvriers qui passaient devant leur banc, ombres enlacées, anonymes, laides peut-être, mais attirantes par le mystère des propos chuchotés, par le marcher lent sur le gravier qui criait. Des mots nus prononcés haut blessaient parfois sa pudeur de jeune fille, mais elle souriait, devinant aux petits cris des femmes les hardiesses des grosses mains masculines. Quand les formes noires disparaissaient au loin sous les saules, elle éprouvait un regret singulier de ne pas savoir ce qui adviendrait de ces idylles simples.

Lui, le col renversé, suivait l'aller de taches blanches sur les eaux, la chair de l'aimée près de sa chair, satisfait.

A travers les feuillages des peupliers, les lumières de maisons proches luisaient, très douces comme des veilleuses.

Les cygnes et les canards se pourchassaient avec des cris comiques sous les arbustes de l'île qui faisait une tache brune sur le lac plaqué de lueurs sanglantes qui n'étaient que les reflets de la suspension voilée de rose aperçue à la fenêtre d'une maison voisine.

Les vieux gardiens marchaient très raides, devenus jeunes, la nuit venue.

Une tristesse douce envahissait les amants et ils se prenaient les mains pour ne pas effaroucher le grand silence berceur de leur félicité.

* * * * *

Un soir qu'ils se dirigeaient vers une allée déserte où ils pensaient être plus seuls, un gardien les rejoignit à grandes enjambées, et, tout essoufflé, appuyé sur sa canne:

—Pas par là, monsieur. Il y a trop de vilain monde du côté de la cascade. Un mauvais coup est si vite fait. Les gens comme il faut s'asseoient près du lac. Il y a des drôles et des drôlesses dans les coins, monsieur.

André, impatienté, allait passer outre, quand Simone, d'une pression de coude, lui conseilla de regagner leur banc. Après avoir remercié le vieux gardien qui salua, s'excusa, André dit d'un ton de reproche:

—Comment! tu es peureuse! Avec moi!

—Moi, peureuse, non.

Elle posa son front sur l'épaule de l'aimé et chuchota:

—Je suis bien heureuse!

—Ne sommes-nous pas toujours heureux?

—Si! mais aujourd'hui, je t'aime mieux que les autres jours.

—Et pourquoi, Monette. Dis vite ton petit secret.

—Je crois que…

Elle pencha la tête vers l'aimé, et haussant les lèvres, avoua sa grande joie:

—Je n'osais pas te le dire. Je craignais de me tromper, vois-tu! Mais, maintenant, je sais que je suis mère. J'ai eu peur pour lui, peur pour celui qui viendra de nous. Oh! mon ami, que je suis heureuse! Que je suis heureuse!

Elle pleurait. André baisait ses cheveux, doucement, l'enlaçant d'une étreinte protectrice. A un frisselis des peupliers bordant le lac, le jeune homme s'alarma:

—Tu vas avoir froid. Rentrons, mon aimée. Il ne faut pas faire d'imprudences.

Simone dit, souriant:

—Je crois que je te serai plus chère quand je t'aurai donné un fils.
Que de petits soins déjà!

Alanguie, elle s'appuya fortement sur le bras d'André et se laissa conduire vers leur nid. Lui marchait à petits pas, pris d'un respect religieux pour sa jolie compagne de vie, inconsciemment heureux d'avoir perpétué l'espèce, continué l'humanité.

V

En la tiédeur de l'été finissant, ils s'aiment d'un amour inquiet. Simone n'est plus toute à André. Sa bouche se lasse peu à peu des baisers de l'aimé. Elle s'accuse d'indifférence. Lui n'ose plus tendre les bras à sa maîtresse. L'hostilité ancienne, l'hostilité animale qui, aux primes âges, garda des intentions du mâle, la femelle humaine devenue mère se traduit en eux par une gêne insensible dont ils souffrent.

La jeune fille sourit quand il la caresse du verbe, n'osant se servir du geste qui peut être brutal.

Simone en une impatience d'être mère rallonge ses jupes; André reste penché durant de longues heures sur sa table de travail, levant de temps à autre de grands yeux caressants sur le visage de l'aimée.

Ils sont graves, tous deux, songeant aux devoirs qui leur viendront avec la venue de l'être, Simone d'une gravité silencieuse et douce, André d'une gravité protectrice, loquace. Quand la jeune fille heurte un meuble ou fait une glissade sur le parquet, André bouscule sa chaise, bouscule sa table, accourt, anxieux, offrant le refuge de ses bras tendus. Et assise près de lui sur le canapé, sa nuque posée sur l'épaule de son mari, elle parle de son fils:

—Je le veux comme toi, un peu nerveux, un peu féminin, mais armé d'un coeur généreux, aimant et fier.

Et elle avoue, hésitante, que le matin venu, le coude posé sur l'oreiller, elle contemple André pour créer l'enfant à son image.

—Je veux qu'il ait ta bouche, surtout, tes yeux aussi, mais surtout ta bouche.

Lui, flatté en sa vanité d'amant, gronde: «petite folle!» puis il énumère toutes les qualités d'homme qu'il saura donner à l'enfant.

Peu à peu, déshabitués des transports passionnels, ils deviennent seulement père et mère de celui qui vit d'une vie latente au milieu d'eux, de celui dont ils rêvent, de celui qu'ils se promettent mutuellement l'un à l'autre, beau et fier.

Quand le soleil bas, Simone et André se promènent au bord du lac, sous les saules pleureurs aux verdeurs frisselantes tombant en cascades dans l'eau, la vue des mioches d'ouvriers mal mouchés, mal culottés, les attendrit. Mlle Gosselet distribue des morceaux de sucre aux petites tignasses rousses qui fouissent le sable de leurs mains rougeaudes. L'ingénieur s'intéresse aux retranchements qu'édifient les bébés armés de pelles en bois. Ils passent devant les bancs qu'occupent les mères sales de ces amours crottés, elle, marchant d'un pas attardé et lourd, lui, précautionneux, attentif.

André a voulu que Simone se promène dans le parc, tous les jours, après déjeuner, le laissant attelé à la vilaine besogne.

Elle rencontre là de vieilles grand'mères gardeuses de petits, tricotant leurs bas, pendant que les enfants poursuivent les canards. Elle surveille les jeux des bébés, sourit aux grand'mamans, remet sur pied les tout petits tombés, les bras en croix, le museau dans le gravier. Les ouvrières la remercient d'un mot, d'un geste, mais ne viennent pas prendre place sur ce banc où elle assemble des pièces minuscules de flanelle blanche. Elle pense tristement: «On ne voit pas encore que je suis mère.»

Un soir, bravement, elle va s'asseoir près d'une vieille qui a une demi-douzaine de poussins autour de ses cottes. Elle vante la grâce des amours qui lancent de la terre sur la jupe, puis ajoute:

—Vous devez être bien heureuse?

Bien heureuse! Ah! non! La vieille mère a élevé ses quatre enfants et maintenant voilà que ces quatre enfants lui donnent leurs gosses à garder. On la prend donc pour une couveuse. Pendant ce temps-là, les jeunes couples vont se ballader!

Un peu interdite, Simone balbutie:

—On les aime quand même, ces petits!

L'autre riposte:

—Un ou deux! je ne dis pas. Mais six, ça donne trop de train-train.

La tête basse, le front rosé, Simone en un besoin subit de sa maternité, chuchote:

—Moi je suis enceinte de quatre mois.

La vieille la regarde, amusée, riant d'un rire sans dent:

—C'est donc ça que vous aimez tant les gosses?

Puis elle raconte sa première grossesse de gueuse abandonnée par l'homme, les longues stations faites sur les bancs des boulevards extérieurs, les «faiblesses» qui lui «coupaient les jambes» quand elle montait à son sixième étage, la délivrance terrible en un hôpital d'autrefois. Elle ajoute:

—Aujourd'hui, les riches aident les malheureuses quand elles vont faire leurs petits. Ils ont besoin de beaucoup d'enfants pour leurs usines et aussi pour les choses de la guerre. Quand ils ont vu que les pauvres filles tuaient leurs enfants pour les sauver de la faim et des autres misères, ils ont vite construit de belles salles où les mères trouvent ce qu'il faut. Ils ont peur que le pauvre monde se détruise. Ils seraient bien embarrassés s'ils restaient seuls sur la terre.

Simone songe pour la première lois aux précautions matérielles que va lui imposer la maternité, à la visite qu'elle devra faire pour choisir la femme diplômée, patentée, qui préparera sa délivrance. Elle se réfugie en sa chambre, inquiète, ne sachant à qui demander conseil. Brusquement, elle ouvre la porte de la salle à manger où le jeune ingénieur dessine ses machines et dit, détournant les yeux:

—Si nous écrivions à l'Embaumée?

Lui, surpris:

—Mais pourquoi faire?

—Pour la voir, pour qu'elle vienne dîner avec nous. Nous lui devons bien ça. Nous avons été si égoïstes!

André avoue:

—Egoïstes comme des amoureux. C'est vrai!

Et ils se regardent, souriants, n'osent s'avouer que s'ils font appel à l'amitié de la petite bossue c'est qu'ils ont besoin de la faiseuse de sourires.

Le dimanche suivant Simone et son amie quittèrent la rue Nansouty sous prétexte de faire une petite promenade dans le parc. Resté seul au logis, inquiet de leurs allures mystérieuses, André pensa que les heures grises étaient venues.

Le soir, l'Embaumée partie, Simone avoua au jeune homme qu'elle avait consulté une sage-femme établie en une rue voisine. La matrone, Mme Coquardeau, avait déclaré que «tout irait bien» et lui avait proposé de la prendre en pension dans son établissement.

—C'est une personne sérieuse, cette Mme Coquardeau?

—L'Embaumée prétend qu'elle a heureusement délivré une de ses amies d'atelier, voilà tout ce que je sais d'elle. C'est une petite maigre, sèche et noire, qui a bien quarante ans et qui prise.

André fit la moue.

—Que veux-tu! Nous ne sommes pas riches. Ça ne coûtera que cent vingt francs chez elle.

—Et tu as vu son «établissement»?

—Non! Elle nous a reçues dans une petite pièce, la salle à manger, je crois. C'est propre. J'ai presque accepté sa proposition. Tout serait en désordre, ici. D'ailleurs, nous n'avons pas tout ce qu'il faut.

* * * * *

Les mois se succédèrent trop lentement au gré de la jeune mère.

Le masque blêmi, maculé de taches jaunes, Simone souffrait, enfermée dans sa chambre pour ne pas inquiéter son amant. André travaillait sans répit, effrayé des conséquences des propos tenus autrefois sous les lilas, apitoyé d'avoir fait laide celle qui était tout fraîcheur et tout grâces. La nuit, il rêvait Simone étendue blanche dans son costume blanc de gymnastique, sur un lit entouré d'ombres qui ouvraient la bouche pour dire des choses qu'il n'entendait pas. Au réveil, quand il tendait les bras vers sa maîtresse, en un besoin de savoir qu'elle vivait, il apercevait le visage exsangue de la jeune fille et pleurait, baisant la souffrance de l'aimée sur son front jauni.

Elle, s'éveillait, les lèvres encore contractées par quelques mauvais rêves, essayant un sourire. Ses yeux gris, ses grands yeux tristes contemplaient doucement le cher bourreau de sa beauté. Pour chasser les soucis d'André, elle se disait très forte et très vaillante, faisait des projets pour après. Lui, approuvait, regardait les yeux… les grands yeux tristes de l'aimée, craignant de les voir disparaître peu à peu dans le crépuscule des choses mortes. Des mots de passion folle lui venaient aux lèvres, tant il voulait le pardon de sa faute. Elle, comprenait son inquiétude et répondait après de longs silences pendant lesquels l'amant suivait des yeux l'aller de ses grands yeux sur les choses familières de leur nid.

—Tu es trop imaginatif, mon André, trop facile à abattre. On dirait que tu regrettes de m'avoir aimée. Pourquoi? Même morte, je serai heureuse de…