XII
ENCORE LES CLIFF-DWELLERS
Je viens de raconter ma visite à l'une des grottes des cliffs-dwellers, près d'Espanola et j'ai dit que ce groupe d'habitations préhistoriques était beaucoup moins important que ceux que l'on rencontre plus au nord, près de la frontière du Colorado. Je vais maintenant parler des ruines du Rio Mancos, qui comprennent des palais, villes ou villages, comme on voudra bien les appeler, contenait chacun plus de mille appartements; ce qui forme une population d'au moins 5,000 habitants, en admettant que la moyenne des familles ne fut que de cinq personnes; ce qui serait loin d'être un chiffre exagéré, en comptant les enfants et les vieillards des deux sexes. Et l'on compte onze groupes d'habitations de cette importance, sur le Rio Chaco, dans un rayon de vingt-cinq milles. Les falaises escarpées des gorges du Rio Mancos et des gorges latérales de ses tributaires sont littéralement couvertes de ces ruines, qui ressemblent à d'immenses ruches taillées dans le roc. Les gorges profondes du Rio Colorado sont aussi remplies de ces grottes artificielles, et l'attention du monde savant commence à se porter sérieusement vers la solution de ce problème ethnologique. Le rapport de M. W. H. Jackson, du Bureau officiel d'exploration de Washington (1875-1877) donne une description détaillée des habitations de Chettro Kettle sur le Rio Chaco, et je vais en emprunter des chiffres qui donnent une opinion assez juste ds l'étendue de quelques uns de ces cliff-dwellings.
"Dans cette ruine, dit M. Jackson, il y avait autrefois un mur, dont il reste encore de nombreux vestiges, ayant une longueur de 935 pieds, avec une hauteur de 40 pieds, donnant une surface de 37,400 pieds, et une moyenne de cinquante blocs ou morceaux de pierre pour chaque pied carré de maçonnerie; ce qui formait un total de 2,000,000 de morceaux pour la surface extérieure du mur seulement. Multipliez ce total par la surface opposée et aussi par les murailles transversales et latérales, en supposant un terrassement symétrique, et on arrive à un total de 30,000,000 de blocs ou morceaux de pierre et 315,000 pieds cubes de maçonnerie. Ces millions de blocs avaient dû nécessairement être taillés et ajustés; les soliveaux qui soutenaient les plafonds et les terrasses supérieures avaient été coupés dans les forêts éloignées, car il n'y a, aux environs, aucune trace de végétation forestière. Ajoutez à cela les travaux de crépissure, de menuiserie et de décoration murale, et l'on se trouve devant un travail gigantesque exécuté par un peuple qui n'avait que les outils les plus primitifs, mais qui devait, par contre, avoir une organisation intelligente, industrieuse, patiente et bien disciplinée."
J'ai déjà dit que les cliff-dwellings étaient systématiquement construits dans des gorges escarpées et toujours à des hauteurs abruptes de 300 à 1000 pieds au-dessus du lit des torrents et des rivières, et à peu près à la même distance en bas du sommet des plateaux ou des montagnes. Il est évident que les habitants, comme les oiseaux de proie, plaçaient ainsi leurs demeures dans des endroits inaccessibles, et pour ainsi dire inattaquables, pour se protéger contre les attaques et les surprises de leurs ennemis. Les armes, vêtements et ustensiles domestiques qu'on a trouvés dans les grotte ressemblent d'une manière étonnante à ceux des Puebloanos d'aujourd'hui, et il est curieux de constater que, comme eux, les cliff-dwellers portaient des sandales ou souliers tressés de feuilles de Yucca. J'ai déjà dit qu'on donnait aux Puebloanos le nom de moquis qui veut dire chaussures dans la langue de plusieurs tribus. Il y a donc une similitude étonnante qui ferait croire à une parenté ou à une filiation entre les cliff-dwellers et les habitants des pueblos; mais ceux-ci professent la plus profonde ignorance à ce sujet, et aucune de leurs traditions, auxquelles ils sont généralement si fidèles, ne fait la moindre allusion aux grottes et cavernes de ces nations préhistoriques.
La différence qui existe entre les cliff-dwellings et les pueblos modernes, c'est que les premiers construisaient en pierre sur les flancs abrupts des montagnes escarpées, tandis que les derniers se servent de briques de boue cuites au soleil et s'établissent généralement dans la plaine. Tous les savants du Smithsonian Institute de Washington ont plus ou moins ergoté sur l'origine probable de ces nations, mais on n'est guère plus avancé qu'au premier jour de la discussion. Les uns prétendent que les cliffs-dwellings étaient autrefois habités par une nation paisible qui fut chassée du pays et poussée plus loin vers le sud, par la migration des Aztèques qui venaient du nord et qui marchaient vers le Mexique où ils établirent l'empire de Montezuma. D'autres croient que les cliff-dwellers étaient, dès l'origine, des indigènes de la plaine qui s'enfuirent dans les montagnes où ils se fortifièrent, pour échapper à la cruauté et à tyrannie des conquistadores, comme on appelle encore les premiers conquérants espagnols.
Mais cette dernière hypothèse n'est guère soutenable, car aucun des historiens de l'époque, et ils sont assez nombreux, ne fait mention d'un seul fait analogue. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces curieuses habitations furent construites comme refuges, et ce qu'il y a d'étonnant c'est qu'une nation assez nombreuse et assez intelligente pour se fortifier d'une manière aussi remarquable n'ait pas préféré la lutte ouverte, la guerre, en un mot, à ce genre de vie craintive et misérable, dans des endroits incommodes et presque inaccessibles. J'ai déjà dit qu'il y avait tout lieu de croire, par les nombreuses villes que l'on a découvertes un peu partout, et que l'on découvre encore chaque jour, que les cliff-dwellers formaient une nation qui comptait au moins 100,000 habitants. Et dire, aujourd'hui, qu'il ne reste pas un seul descendant de cette race qu'on ne connaît pas autrement que par les ruines qu'elle a laissées, pour nous intéresser sur son origine et son histoire!
Une seule tribu sauvage, celle des Southern Utes--les enfants du Sud, comme les appelaient les vieux trappeurs canadiens--qui habite aujourd'hui la réserve de San-Ignacio, au sud du Colorado, paraît avoir conservé un semblant de légende au sujet des cliff-dwellings, qu'ils croient être habités par les esprits de leurs ancêtres; et ils considèrent comme sacrilège toute tentative d'exploration dans cette direction. Mais il est évident que cette légende a été inventée après coup, car les Utes ignorent absolument l'art de construire des maisons en pierre; et leurs vêtements, et leurs ustensiles domestiques ne ressemblent en rien à ceux qu'on a trouvés dans les grottes et cavernes du pays.
Les cliff-dwellers cultivaient les terres des hauts plateaux avoisinant leurs habitations, et l'on a trouvé des canaux d'irrigation qui témoignent aussi de leur industrie et de leur connaissance de l'agriculture. J'ai rencontré, à Durango, un explorateur distingué qui est engagé depuis plusieurs années à faire des études et des recherches ethnologiques sur les Indiens du Nouveau-Mexique et du Colorado, pour servir à une nouvelle édition de l'histoire des Etats-Unis de Bancroft. Il m'a avoué franchement que l'origine, l'histoire et l'extinction de cette race préhistorique restaient pour lui un mystère qu'il n'espérait pas pouvoir percer.
Le pueblo qui se rapproche le plus des cliff-dwellings par sa construction est celui de Zuni dont j'ai déjà dit un mot, et qui compte encore aujourd'hui plus de 2,000 habitants. Il est situé à 190 milles au sud-ouest de Santa-Fé et à dix milles de la frontière de l'Arizona. C'était là une des "sept villes de Cibola" dont on avait fait un rapport si enthousiaste et si exagéré à Coronado, et la ville était alors construite sur une haute éminence et défendue par des murs de pierre qui la rendaient presque imprenable. Le pueblo actuel de Zuni, ou Zuni nuevo, comme disent les Mexicains, est situé à quelques milles de là dans la plaine, et est construit d'adobes comme les autres pueblos du pays. L'ancienne Zuni ou Zuni viejo fut détruite par les Espagnols, mais on en voit encore les ruines, qui ont une certaine analogie avec les constructions des cliff-dwellers.
Les Indiens d'aujourd'hui, cependant, n'ont conservé aucune tradition qui puisse servir à éclaircir le mystère qui enveloppe ces curieuses habitations. C'est aussi à six milles de Zuni que se trouve le fameux rocher où l'on aperçoit encore l'inscription, gravée là il y a trois cent soixante-et-quatre ans, en 1526, par le premier explorateur, Don José de Basconzalès.
Les Espagnols avait donné à ce rocher le nom de: el moro, et les Américains l'appellent inscription rock, à cause des nombreuses inscriptions en espagnole! en anglais, que tous les voyageurs anciens et modernes se sont empressés d'y graver à l'exemple de Basconzalès Ces inscriptions se chiffrent actuellement par centaines, et à côté des insanités des Perrichon de notre époque, on y trouve des dates et des noms de la plus haute valeur historique. La plus curieuse inscription est probablement celle qu'y grava le vainqueur de la grande insurrection de 1680, dont j'ai déjà parlé. Elle se lit encore comme suit:
Ici passa Don Diego de Bargas
pour aller reconquérir la
Ville Royale de Santa-Fé
du Nouveau-Mexique
à la Couronne Royale d'Espagne,
à ses propres frais,
En l'an de grâce 1692.
Les mots, à ses propres frais, sont aujourd'hui d'un haut comique, car le même Diego de Bargas fut destitué de ses fonctions de gouverneur du pays, en 1697, pour avoir, disent les documents de l'époque, employé l'argent du trésor public à son usage particulier, pour avoir tiré sur le trésor sous le prétexte d'y acheter du maïs, des mulets pour les colons, et avoir empoché ces sommes sous d'autres faux prétextes.
Je ne veux pas quitter le Nouveau-Mexique sans dire un mot de son désert, que les Espagnols avaient nommé la jornada del Muerto --le voyage de la mort--parce que ceux qui l'entreprenaient y laissaient généralement leurs os. Ce désert est situé au sud, près de la frontière mexicaine et occupe une zone de terre longue de cent milles, sur une largeur variant de cinq à trente-cinq milles. C'est un plateau aride, absolument sans eau et sans végétation, habité par les terribles Apaches, qui ont donné tant de mal au gouvernement américain, depuis quelques années. Il y souffle généralement un vent du sud ouest qui rappelle le terrible simoun du Sahara, et que les Espagnols appelaient la solana, en mémoire des vents brûlants de la Manche et de l'Andalousie.
Les redoutables Apaches trouvaient là un refuge assuré contre les poursuites de leurs ennemis jusqu'à l'époque de la construction du Southern Pacific Railway, qui longe le désert en se dirigeant vers l'ouest. Le sifflet strident de la première locomotive a été le signal de la défaite pour les sauvages, car les troupes peuvent maintenant se transporter si promptement sur toute la longueur du désert, qu'il est facile d'en surveiller tous les points à la fois. Les Apaches ont donc enterré la hache de guerre, et la paix règne aujourd'hui sur tout le territoire du Nouveau-Mexique.
Retournons maintenant sur nos pas pour reprendre, à Pueblo, la route de Salida, de Gunnison, de Grand Junction et de Salt Lake City.
XIII
ENCORE LES "PENITENTES"--DE PUEBLO
A "SALT LAKE CITY".
Avant d'aller plus loin et de quitter définitivement le Nouveau-Mexique pour suivre mon itinéraire vers le nord-ouest, je traduis textuellement la dépêche suivante que j'emprunte au Denver Times du 7 avril, lundi de Pâques, 1890.
Fort Garland, Colorado, 7 avril.--Jeudi et vendredi de la semaine sainte, ont eu lieu, ici, parmi les Mexicains, les cérémonies habituelles de la confrérie des Penitentes. Pendant ces deux jours, ces pauvres illuminés ont fait pénitence en s'infligeant les traitements les plus barbares et les plus douloureux. On en voyait qui se flagellaient jusqu'au sang, avec des épines de cactus, d'autres qui portaient des croix énormes, et d'autres enfin qui suivaient la procession, littéralement chargés de chaînes. Et cela, en dépit de la défense la plus formelle des autorités religieuses. On doit dire cependant que la confrérie des Penitentes se recrute parmi la classe la plus ignorante du pays.
Et ceci se passait, pendant la semaine sainte de l'année 1890, à deux cent milles de Denver. Les commentaires seraient superflus.
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* *
La distance de six cent quinze milles qui sépare Pueblo de Salt Lake City offre peut-être au voyageur les panoramas les plus pittoresques et les plus accidentés qu'il y ait au monde. Le chemin de fer poursuit sa course à traversée massif des Montagnes-Rocheuses, escaladant des défilés de plus de 10,000 pieds d'élévation, et traversant des gorges et des déserts d'un aspect aussi sauvage que merveilleux. On s'étonne constamment devant les difficultés naturelles qu'on a dû vaincre et les millions qu'on a dû dépenser, sans espoir de bénéfices immédiats, pour construire une voie ferrée dans des conditions comme celles-là.
De Pueblo à Canyon City, la route suit la vallée de l'Arkansas, en passant la ville de Florence où l'on exploite quarante puits de pétrole, et où l'on a construit un embranchement qui conduit, à six milles de là, aux mines de Coal Creek. On commence ici à gravir les contreforts de la première chaîne de montagnes pour entrer presque immédiatement dans une fissure gigantesque, ayant 2627 pieds à sa plus grande profondeur, dans la roche calcaire, entre des murailles espacées seulement de trente à soixante pieds au plus, et moins quelquefois, dans le fond où coule la rivière. On a donné à cette gorge imposante le nom de Royal Gorge, et la direction du Denver and Rio Grande Railway a eu la bonne idée de construire des wagons absolument ouverts, qui permettent au voyageur d'admirer, en filant à toute vapeur, ce monumental caprice de la nature.
En sortant de ce col obscur où la lumière du jour peut à peine pénétrer, on découvre, à gauche, la superbe chaîne de Sangre de Cristo avec ses pics neigeux éclairés par un soleil brillant. C'est un changement à vue absolument féerique. On passe Parkdale et les sources chaudes de Wellsville pour arriver bientôt à Salida, ville de 3,000 habitants, située à une élévation de 7,049 pieds, à 217 milles de Denver. La voie bifurque ici de nouveau vers le nord pour se diriger vers Leadville et Aspen, les deux grands centres miniers du Colorado, où je conduirai mes lecteurs en revenant de Salt Lake City.
Nous allons, à présent, continuer notre route directement vers l'ouest, et escalader de nouveau une chaîne de montagnes par Marshall Pass, où la voie atteint une hauteur de 10,856 pieds au-dessus du niveau de la mer. Les Américains ont donné au chemin de fer, en cet endroit, le nom de: railroad in the clouds, un chemin de fer dans les nuages; ce qui est littéralement vrai, car on s'élève à certains endroits, au-dessus des nuages qui flottent, en flocons blancs, au-dessous du convoi qui gravit en les contournant les flancs escarpés de la montagne. Je n'ai pas besoin de répéter ici ce que j'ai déjà dit de Veta Pass, au sujet des difficultés de toutes sortes que l'on a eu à surmonter pour escalader une chaîne de montagnes aussi élevées, car j'aurais à revenir, à chaque instant, sur les prodiges de science et d'énergie dont les ingénieurs ont constamment fait preuve dans la construction des chemins de fer transcontinentaux, aussi bien au Canada qu'aux Etats-Unis.
Il est assez curieux de citer ici la description...
[Page manquante dans le document source.]
...sairement fort inégales. Nous mîmes à peu près quatre jours à les traverser; d'où je conclus, par le chemin que nous dûmes faire, qu'elles peuvent avoir, en cet endroit, c'est-à-dire, vers le 54e degré de latitude, une quarantaine de lieues de largeur. Le géographe Pinkerton se trompe assurément, quand il ne donne à ces montagnes que 3,000 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer; d'après mes propres observations, je n'hésiterais pas à leur en donner 6,000; nous nous élevâmes très probablement à 1,500 pieds au-dessus du niveau des vallées, et nous n'étions peut-être pas à la moitié de la hauteur totale; et les vallées doivent être elles-mêmes considérablement au-dessus du niveau de l'Océan Pacifique, vu le nombre prodigieux de rapides que l'on rencontre dans la Columbia, depuis les chutes jusqu'à la rivière au Canot. Quoi qu'il en soit, si ces montagnes le cèdent aux Andes en hauteur et en étendue, elles surpassent de beaucoup, sous ces deux rapports, les Apalaches, regardées jusqu'à ces derniers temps comme les principales montagnes de l'Amérique Septentrionale; aussi donnent-elles naissance à une infinité de rivières, et aux plus grands fleuves de ce continent.
Ces montagnes offrent un champ vaste et neuf à l'histoire naturelle; nul botaniste, nul minéralogiste, ne les a encore examinées. Les premiers voyageurs les ont appelées Montagnes Luisantes, à cause d'un nombre infini de cristaux de roche, qui en couvrent, dit-on, la surface, et qui, lorsqu'elles ne sont pas couvertes de neige, ou dans les endroits où elles n'en sont pas couvertes, réfléchissent au loin les rayons du soleil. Le nom de Montagnes de Roches ou Rocheuses par excellence, leur a probablement été donné par ceux qui les ont traversées ensuite, à cause des énormes rochers qu'elles offraient çà et là à leur vue Effectivement, le Rocher à Miette, et celui de McGillivray surtout, m'ont presque paru des merveilles de la nature. Quelques-uns pensent qu'elles renferment des métaux et des pierres précieuses.
A l'exception du mouton blanc et de l'ibex, les animaux des Montagnes de Roches, si ces montagnes en nourrissent de particuliers, ne sont pas plus connus que leurs productions minérales et végétales. Le mouton blanc se tient ordinairement sur des rochers escarpés, où il est presque impossible aux hommes, et même aux loups, de l'aller chercher; nous en vîmes plusieurs siliceux qui entourent le Fort des Montagnes. Cet animal a les cornes grosses et tournées circulairement, comme celles du bélier domestique; il a la laine longue, mais grossière; celle du ventre est la plus fine et la plus blanche. Les sauvages qui habitent près des montagnes font avec cette laine des couvertures à peu près semblables aux nôtres, qu'ils échangent avec ceux des bords de la Columbia, pour du poisson, de la rassade, etc. L'ibex est une espèce de chèvre, qui fréquente, comme le mouton, le sommet et les fentes des rochers; il diffère de ce dernier, en ce qu'il a du poil, au lieu de laine, et n'a pas les cornes circulaires, mais seulement rejetées en arrière. La couleur n'est pas non plus la même. Les indigènes font bouillir les cornes de ces animaux, et en fabriquent ensuite artistement des cuillères, de petits plats, etc.
Je vais maintenant me borner à donner un aperçu géographique et commercial du pays montagneux qui sépare Denver de Salt Lake City, car ces contrées n'ont pas d'histoire, et les quelques villes que l'on rencontre comptent à peine dix à quinze ans d'existence. La première station importante que l'on rencontre à l'ouest de Marshal Pass est la ville de Gunnison qui compte une population de 2,500 habitants, et qui est le centre commercial d'une vallée fertile arrosée par la rivière Gunnison.
Ici, comme partout dans les montagnes, on a découvert des mines dont l'exploitation ajoute largement à la prospérité des villes naissantes et à l'alimentation du chemin de fer. L'hôtel de la Veta, à Gunnison, est un superbe édifice qui a coûté $225,000, et qui sert de buffet. Les voyageurs peuvent y prendre un repas succulent. De nombreux touristes, pendant la belle saison, viennent ici pour la chasse du gros gibier qui abonde dans la montagne, et pour la pêche de la truite, que l'on trouve dans les lacs et les petites rivières des environs.
Il y a encore ici un embranchement du chemin de fer qui va jusqu'au Crested Butte, à une distance de vingt-huit milles, où l'on a découvert d'abondantes mines d'un charbon anthracite que l'on dit être d'aussi bonne qualité que le meilleur charbon de la Pennsylvanie. La ligne principale se continue toujours vers l'ouest et un nouvel embranchement de trente-six milles, à Sapinero, se dirige vers la petite ville de Lake City où de riches mines d'argent ont été mises en exploitation depuis quelques années.
Quelques milles plus loin, sur l'artère principale, on entre dans une nouvelle gorge non moins intéressante et non moins profonde que la Royal Gorge, et que l'on a surnommée le Black Canyon, à cause de l'obscurité relative qui y règne continuellement et de la couleur sombre des flancs escarpés de la montagne. Cette gorge a quatorze milles de longueur. On y remarque spécialement une cascade superbe qui tombe d'une hauteur vertigineuse, et un pic très curieux qui s'élève abruptement comme un obélisque monstre, et que l'on a nommé le Currecanti Needle. On m'a dit que les Indiens y tenaient des conseils et des assemblées solennelles, lors des premières explorations du pays. Un peu plus loin, on suit encore les sinuosités d'une nouvelle gorge avant d'arriver à la jolie ville de Montrose, située à trois cents cinquante-trois milles de Denver, à une altitude de 5,811 pieds, au milieu de la vallée de la rivière Uncompahgre. C'est ici que le chemin de fer bifurque encore au sud pour aller jusqu'à Ouray, ville minière très-importante, dont j'ai déjà parlé dans un des chapitres précédents.
Toujours en continuant notre voyage vers l'ouest, on passe Delta, petit village de cinq cents habitants, pour arriver, soixante-et-douze milles plus loin, à la ville de Grand Junction située à quatre cents vingt-cinq milles de Denver, au confluent des rivières Gunnison et Grande, dans un pays célèbre déjà par la culture des fruits. C'est ici que la division nord du Denver et Rio Grande Railway, qui dessert les villes minières de Leadville, Red Cliff, Aspen et Glenwood Springs, se raccorde à la ligne principale qui se continue toujours à l'ouest vers Salt Lake City et Ogden.
La rivière Grande, qui prend sa source dans les montagnes du nord du Colorado, se jette, plus au sud, dans la célèbre Rio Colorado-- rivière rouge--dont les gorges merveilleuses sont restées, jusque aujourd'hui dans le domaine de la légende. La rivière Rouge traverse les territoires de l'Utah et de l'Arizona pour se jeter, après un parcours de huit cents milles, dans le golfe de Californie. Les eaux de la rivière ont creusé partout sur leur passage, dans le sol et dans le roc vif, une gigantesque crevasse qui varie en profondeur de 2000 à 6000 pieds, et qui se continue ainsi jusqu'à la mer, en taillant son lit à travers les plaines, les plateaux et les montagnes.
Ces gorges incomparables sont encore relativement inconnues, bien qu'on ait tenté, à deux reprises, de les explorer. Le major Powell du bureau d'exploration et d'arpentage de Washington avait réussi, au prix de grands dangers, à suivre le lit de la rivière, sur une distance assez considérable, mais il avait reculé devant des cataractes, des remous et des rapides qui présentaient des difficultés de passage qu'il considérait comme insurmontables. Un ingénieur de Denver, Robert B. Stanton, organisait, en 1888, une expédition dans le but d'explorer le Rio Colorado jusqu'à son embouchure, mais ses premiers efforts furent contrecarrés par le naufrage de ses bateaux et la mort de quelques-uns de ses compagnons. Il fut forcé de rebrousser chemin et de venir se ravitailler à Denver, car il n'avait pas abandonné le dessein de pénétrer le mystère des gorges de la rivière Rouge. Il organisa une nouvelle expédition, et reprit, en décembre 1889, le chemin du Grand Canyon of the Colorado, bien décidé, cette fois, à pousser son entreprise jusqu'au bout, si la chose était humainement possible. Ses derniers efforts ont été couronnés de succès et M. Stanton, a fait son rapport officiel aux directeurs provisoires du Denver, Colorado Canyon and Pacific Railway. Je dis rapport officiel, car M. Stanton a joint l'utile à l'agréable en explorant les gorges du Rio Colorado, et ce sont des capitalistes qui lui avaient fourni les fonds nécessaires pour la réussite d'une expédition aussi hasardeuse. N'est ce pas que cette idée de vouloir construire une voie ferrée dans le lit d'un fleuve qui roule ses eaux tumultueuses à une profondeur moyenne de trois ou quatre mille pieds, est absolument dans le caractère américain qui ne recule devant rien et qui trouve généralement moyen de tourner les plus grandes difficultés à son avantage commercial.
C'était, cependant, une passion plus forte que celle de l'argent qui avait engagé des Canadiens-français à explorer le Rio Colorado à une époque ou la géographie du pays était encore généralement ignorée; c'était la passion des aventures et l'attrait de l'inconnu.
M. Stanton raconte qu'un matin, en aval d'un rapide dangereux qu'il venait de franchir avec ses compagnons, il crut apercevoir une inscription sur la falaise, près d'un endroit où une accalmie permettait d'arrêter les bateaux. Il s'approcha et lut avec surprise ces mots gravés profondément dans le roc:
I. JULIEN-1833
M. Stanton dit lui-même qu'il est de toute évidence que des voyageurs canadiens ont passé par là trente-six ans avant la première exploration du major Powell en 1869, et à une époque ou le pays n'avait pas encore été officiellement exploré par le gouvernement des Etats-Unis. Et voici qui paraît encore aussi curieux. En continuant leur voyage à travers les mille périls des cataractes, des rapides, des remous et des fureurs du fleuve, à une profondeur de plus de 5,000 pieds, M. Stanton et ses compagnons aperçurent un matin, à leur suprême étonnement, un mineur solitaire qui cherchait des paillettes d'or dans les sables de la rive, à un endroit où le fleuve s'élargissant, formait une grève assez considérable. Et ce mineur qui, depuis plus d'un an, vivait ainsi seul, de chasse et de pêche, en cherchant de l'or dans le lit du Rio Colorado, c'était encore un Canadien-français; il s'appelait Félix Lantier.
Cela se passait au mois de janvier 1890, et il me serait difficile de citer deux preuves plus convaincantes et plus authentiques que la présence de ces Canadiens: Julien, en 1833, et Lantier, en 1890, dans les gorges inexplorées du Colorado, à l'appui de la théorie que j'ai déjà émise, au sujet de la découverte et de l'exploration première de tous les pays qui constituent le massif des Montagnes-Rocheuses par les trappeurs et les voyageurs de nationalité franco-canadienne.
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En quittant Grand Junction, on passe Fruitvale, puis on s'engage sur des plateaux arides, que l'on a surnommés le désert du Colorado. Sur un parcours de deux cent milles, on n'aperçoit pas le moindre signe de végétation, si ce n'est des buissons de sauge--sage brushes--qui poussent ça et là sur la croûte grisâtre de la terre cuite par le soleil. On prétend, cependant, qu'il serait possible de rendre ce pays propre à la culture en construisant des canaux d'irrigation qui y apporteraient l'eau de la rivière Grande, mais personne, jusqu'à présent n'a encore entrepris d'en faire l'essai. Il reste encore trop de terres fertiles et inoccupées pour qu'on s'amuse à fertiliser les déserts, par des travaux difficiles et extrêmement coûteux. On aperçoit toujours, dans la distance, des chaînes de montagnes couvertes de neige, ce qui varie un peu le paysage qui, sans cela, deviendrait monotone et ennuyeux. A cinq cent quarante-quatre milles de Denver, on aperçoit enfin la Green River, la rivière Verte, où l'on commence de nouveau l'ascension des monts Wasatch. J'allais oublier de dire qu'à cinquante milles à l'ouest de Grand Junction nous avions traversé la frontière du territoire de l'Utah, et que nous étions actuellement dans le pays des Mormons. On passe plusieurs petites stations de peu d'importance, et l'on arrive à la petite ville de Price, située dans la vallée et sur les bords de la rivière du même nom, à six cent onze milles de Denver. A quatre-vingt milles au nord, se trouve le fort Duchêne, poste militaire important, construit sur une réserve indienne de 4,000,000 d'acres, où vivent 2,500 sauvages sous la tutelle du gouvernement de Washington. Ce poste porte le nom d'un célèbre trappeur canadien qui accompagnait le général Fremont, comme guide, lors de ses explorations de 1842, 43 et 44.
A six milles au-delà de Price, on passe Castle Gate, situé à l'entrée du défilé du même nom. Cette petite ville est ainsi nommée parce que deux énormes rochers, taillés perpendiculairement simulent assez bien les portes monumentales d'une forteresse qui aurait pu être construite par des géants. On atteint bientôt le sommet des Wasatch, par un défilé d'une altitude de 7,465 pieds, et l'on descend ensuite à l'ouest pour se trouver dans la superbe et fertile vallée de l'Utah, à une distance de six cent soixante-et-dix-neuf milles de Denver. On tombe ici dans un pays admirablement cultivé, où les habitations se groupent autour des villes de Springville, de Provo, de Lehigh, de Draper, jusqu'à Salt Lake City.
Sur une distance de trente-six milles, on côtoie les rives du lac Utah, et l'on aperçoit enfin dans le lointain le dôme du tabernacle et les tours inachevées du temple des Saints du dernier jour, comme les Mormons s'appellent eux-mêmes, avec une modestie qui fait honneur à leur crédulité. La vallée de l'Utah est enfermée entre deux chaînes de hautes montagnes, à l'est par les monts Wasatch et à l'ouest par les Monts Oquirrh. Une petite rivière, à laquelle les Mormons ont donné un nom biblique, le Jourdain, réunit les eaux du lac Utah, aux eaux du grand lac salé à quelques milles de Salt Lake City. On sait que le fleuve du Jourdain, en Palestine, dans les eaux duquel Jésus-Christ fut baptisé par Jean-Baptiste, réunit les eaux de la mer de Galilée aux eaux de la Mer-Morte. Les Mormons, toujours pour suivre la tradition, baptisent leurs néophytes dans les eaux du Jourdain de l'Utah, car ils se piquent spécialement d'imiter en tout la tradition biblique et évangélique de l'Ancien et du Nouveau-Testament.
XIV
AU PAYS DES MORMONS
J'ai déjà dit que le territoire de l'Utah avait été exploré, en 1833, par le capitaine Bonneville, qui découvrit le grand lac salé, et plus tard, en 1843, par le général Fremont, qui fit un rapport officiel au gouvernement américain sur les contrées environnantes. Mais le pays ne fut colonisé que quatre ans plus tard par le président Brigham Young de l'Eglise des Mormons, qui entra dans la vallée de l'Utah, le 24 juin 1847, à la tête de cent quarante-sept pionniers; et qui choisit immédiatement le site actuel de Salt Lake City pour Rétablissement le sa colonie. Les Mormons avaient quitté l'Illinois, l'année précédente, et la caravane avait mis près d'un an à traverser le pays, alors sauvage, qui sépare l'Utah des bords du Mississipi. De nombreuses caravanes les suivirent bientôt, et la population s'accrut dans de telles proportions, que le pays fut organisé en territoire, avec un gouvernement régulier, au mois de septembre 1850. Brigham Young en fut nommé le premier gouverneur, par le gouvernement de Washington, et la ville de Salt Lake City fut politiquement organisée, le 11 janvier 1851. Les Mormons qui habitaient exclusivement le pays à cette époque, faisaient une propagande énergique dans les Etats de l'Est, aussi bien que dans les pays du nord de l'Europe, particulièrement parmi les Anglais et les Scandinaves.
De nombreux néophytes, venaient continuellement se joindre à la colonie naissante et les Saints des derniers jours jetèrent les bases d'une colonie nombreuse et prospère. Jusqu'à la date de la construction du premier chemin de fer, en 1871, les Mormons vécurent chez eux en restant complètement étrangers aux relations du dehors, et Brigham Young était littéralement l'autocrate, du nouveau territoire habité par ses disciples. Les étrangers, ou les Gentils, comme les Mormons appellent tous ceux qui ne sont pas de leur Eglise, commencèrent à émigrer vers cette époque, et en 1890, pour la première fois dans l'histoire du pays, les élections municipales de Salt Lake City ont eu pour résultat d'enlever le contrôle des affaires des mains des chefs de cette puissance oligarchie. Je vais, avant d'aller plus loin, faire un résumé historique de la fondation de la secte des Mormons, par leur prophète Joseph Smith, en 1827.
Lors de la confusion des langues, après la construction de la tour de Babel, le Seigneur, selon la croyance des Mormons, aurait conduit un petit peuple vers les rives du continent américain; et ce peuple, après avoir traversé l'océan sur huit vaisseaux, serait devenu une nation puissante qui habita l'Amérique durant 1,500 ans, mais qui fut détruite, 600 ans avant Jésus-Christ, pour s'être adonné à des pratiques païennes et idolâtres. Une nouvelle colonie d'Israélites, de la tribu de Joseph, vint aussitôt repeupler l'Amérique, mais les nouveaux venus se divisèrent bientôt en deux puissantes factions, sous les ordres de deux chefs nommés Nephi et Laman. Leurs partisans étaient connu respectivement sous les noms de Nephites et Lamanites. Les Nephites continuèrent la saine tradition et suivirent les lois du Seigneur. Les Lamanites, au contraire, devinrent un peuple méchant, mais puissant, qui détruisit les Nephites, vers l'an 400 de l'ère chrétienne. Mormon, qui était un prophète, vivait vers cette époque, et il reçut l'ordre du Seigneur d'écrire l'histoire de ses ancêtres et des prophéties divines qui leur avaient été révélées, avant leur destruction par les Lamanites.
Il commença le travail qui fut terminé vingt ans plus tard par son fils Moroni, et le tout, gravé sur des tablettes d'or, fut enfoui dans une colline appelée Cumorah et située dans le township de Manchester, comté d'Ontario, état de New-York. Ces archives sacrées furent découvertes, le 22 septembre 1827, par le prophète Joseph Smith, qu'un ange révélateur avait conduit en cet endroit. Les tablettes d'or avaient été déposées dans un coffre de pierre cimenté avec soin, et le tout fut trouvé dans le plus parfait état de préservation, avec deux pierres transparentes qui permirent au prophète de traduire et d'interpréter les caractères égyptiens de ces relations curieuses. Trois témoins, nommés respectivement Oliver Cowdrey, David Whitmer et Martin Harris, assistaient aux fouilles faites par Joseph Smith et certifièrent que la découverte du livre sacré était parfaitement authentique. C'est de cette époque que date l'organisation de L'Eglise de Jésus-Christ des Saints du dernier jour--Church of Jesus-Christ of latter-day Saints. Joseph Smith commença la prédication de la nouvelle doctrine, et un grand nombre de néophytes se joignirent à lui, dès les premiers jours.
Les Mormons émigrèrent d'abord à Kirtland, Ohio, où ils construisirent un temple, en 1833; plus tard, en 1838, ils élevèrent un nouveau temple à Far-West, Missouri; en 1841 ils s'établirent à Nauvoo, dans l'Illinois où ils devinrent très nombreux, et où ils élevèrent un troisième temple, qui fut inauguré par de grandes cérémonies le 3 mai 1846. Les populations environnantes s'émurent de leur présence en cet endroit, et devinrent hostiles en face de l'accroissement rapide du nombre des Saints du dernier jour. Une émeute éclata bientôt; le prophète Joseph Smith fut tué dans la mêlée, et le temple devint la proie des flammes. C'est alors que le nouveau président Brigham Young, se mit à la tête de ses disciples et se dirigea vers l'Ouest, pour aller s'établir définitivement dans la vallée de l'Utah, où il mourut en 1877. Il est curieux de constater que les biens des Mormons, dans l'Illinois, furent achetés par la fameuse communauté socialiste française d'Etienne Cabet qui mourut à Saint-Louis, quelques années plus tard, après avoir assisté à l'effondrement de son système et à la dispersion de ses adhérents.
La croyance des Mormons est basée sur l'Ancien et le Nouveau-Testament aussi bien que sur les révélations de Mormon, qui comprennent les livres de Nephi, de Jacob, d'Enos, de Jarom, de Mosiah, de Zeniff, d'Alma, d'Helaman, de Mormon, d'Ether et de Moroni.--Ce troisième Testament, comme ils l'appellent, forme un volume de 623 pages, petit texte, plus considérable que le Nouveau-Testament, et le style ressemble beaucoup à celui des anciens livres. Le tout forme un récit assez obscur des événements qui se rattachent à la prétendue découverte de l'Amérique par les anciens, et à la destruction de ces peuples par les Lamanites.
Pour terminer, j'emprunte au volume intitulé: Mormon Doctrine, les treize articles de foi de l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours rédigés par leur premier prophète, Joseph Smith. Je traduis textuellement:
1--Nous croyons en Dieu, le Père Eternel, en son fils Jésus-Christ, et en le Saint-Esprit.
2--Nous croyons que tous les hommes seront punis pour leur propres péchés et non pas pour le péché d'Adam.
3--Nous croyons que par l'expiation du Christ, toute l'humanité peut être sauvée, en obéissant aux lois et aux préceptes de l'Evangile.
4--Nous croyons que ces préceptes sont: 1° La foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ; 2° le repentir; 3º le baptême par immersion, pour la rémission des péchés; 4º l'imposition des mains et les dons du Saint-Esprit.
5--Nous croyons qu'un homme peut recevoir les dons de Dieu par la prophétie et l'imposition des mains de ceux qui ont reçu de Dieu l'autorité de prêcher l'Evangile et d'administrer ses préceptes.
6--Nous croyons à la même organisation hiérarchique qui existait dans l'Eglise primitive, c'est-à-dire les apôtres, les prophètes, les pasteurs, les professeurs, les évangélistes, etc.
7--Nous croyons aux dons des langues, de la prophétie, des révélations, des visions, des guérisons, de l'interprétation des langues, etc.
8--Nous croyons que la Bible est la parole de Dieu en autant qu'elle a été traduite correctement; nous croyons aussi que le livre de Mormon est la parole de Dieu.
9--Nous croyons à tout ce que Dieu a révélé, à tout ce qu'il révèle maintenant, et nous croyons qu'il révélera encore de grandes choses qui appartiennent au royaume éternel.
10--Nous croyons littéralement au rassemblement d'Israël et à la restauration des dix Tribus. Nous croyons que le Christ régnera personnellement sur cette terre, et que cette terre sera renouvelée et recevra la gloire du paradis.
11--Nous réclamons le privilège d'adorer Dieu selon la voix de nos consciences, et nous reconnaissons à tous les hommes le même privilège, quelle que soit la forme ou le fond de leur culte.
12--Nous croyons au respect et à l'obéissance aux rois, aux présidents, aux gouverneurs et aux magistrats, en obéissant aux lois, en les honorant et les soutenant.
13--Nous croyons que nous devons être honnêtes, véridiques, chastes, charitables, vertueux et que nous devons faire du bien à tous les hommes; en vérité nous devons dire que nous suivons les ordonnances de saint Paul, en "croyant toutes choses et en espérant toutes choses"; nous avons souffert beaucoup de choses et nous espérons pouvoir encore souffrir toutes choses. Nous recherchons tout ce qui est vertueux, aimable, bien considéré et digne d'éloges.
Joseph Smith
L'organisation de l'Eglise des mormons est absolument autocratique, et tous obéissent aveuglément aux ordres du président, qui est le chef spirituel et temporel de toutes choses. Le président Woodruff, qui est le chef actuel des Saints du dernier jour, est un vieillard qui paraît être loin de posséder les qualités executives de ses prédécesseurs, John Taylor et Brigham Young. Les Gentils continuent à émigrer vers l'Utah et se sont déjà emparés du gouvernement de Salt Lake City; ils ne tarderont guère à obtenir la majorité dans la législature du Territoire, et le pouvoir temporel de l'Eglise des mormons aura cessé d'exister.
La polygamie est absolument défendue par les lois civiles, et les autorités jettent en prison les Saints qui se permettent d'avoir plus d'une femme à la fois. On remarque d'ailleurs que la plupart des mormons d'aujourd'hui ne se gênent guère pour blâmer ouvertement cette coutume immorale, bien qu'ils disent que les chefs ne faisaient que suivre l'exemple donné par les patriarches et par les saints rois David et Solomon. Le gouvernement de l'Eglise est alimenté par une dîme de dix pour cent, que les fidèles payent en nature avec les produits de la terre, en animaux pour ceux qui s'occupent de l'élevage, et en argent pour ceux qui sont dans le commerce ou dans l'industrie.
Plusieurs schismes ont déjà éclaté parmi les mormons, et l'on compte déjà deux ou trois "Eglises réformées." On aurait tort de croire que le fanatisme religieux empêche les disciples de Joseph Smith de s'occuper des affaires de ce monde, car les plus grands établissements commerciaux et industriels de Salt Lake City sont entre leurs mains. Ils sont également propriétaires de la plus grande partie du territoire, et leur terres sont des modèles de culture comme leurs habitations sont des modèles de confort et de bien-être. Ils ont fondé des journaux partout, et ils ont même créé des établissements dans différentes parties des Etats-Unis et du Canada. Ils envoient régulièrement en Europe, en Asie et même jusqu'en Océanie, des missionnaires pour prêcher la doctrine de Joseph Smith, et, bien que la majorité des mormons se recrute parmi les Anglo-Saxons, on en voit cependant de presque toutes les origines et de presque tous les pays du monde. Je dois ici faire une exception, car bien que je sois allé aux renseignements, je n'ai pas pu découvrir un seul mormon d'origine française à Salt Lake City.
J'ai cru devoir donner tous ces détails sur l'organisation et la croyance religieuse de ce curieux peuple, car je crois, que, en général, on se fait, au Canada et ailleurs, de bien fausses idées sur son compte. Ce sont des fanatiques qui croient que le royaume du ciel leur est exclusivement réservé,'et qui attendent avec patience une deuxième visite du Messie, qui, cette fois, régnera personnellement et visiblement sur toute la terre, et dont la capitale sera naturellement là cité de Sion--autrement dite Salt Lake City. Ils font tout simplement graviter le reste de l'univers autour de leur croyance, et ils s'intitulent modestement "le peuple choisi de Dieu".
XV
ENCORE LES MORMONS--LE GRAND
LAC SALÉ.
Salt Lake City est aujourd'hui une ville de 35,000 habitants, ayant des églises de presque toutes les sectes religieuses, trois grands journaux quotidiens, une université, des hôpitaux, des écoles publiques de tous les rangs, deux grands théâtres, une bourse, un musée, un système complet de tramways électriques, un aqueduc et plusieurs grandes fabriques de verre, de machines de toutes sortes, de meubles, de chaussures, de tabac, de briques, de tuiles, de ciment, etc. La ville est éclairée à l'électricité, ainsi que la plupart des édifices publics et des maisons particulières. En chiffres ronds, la ville contient 10,000 maisons, 200 fabriques, 16 publications périodiques, 9 banques, 18 imprimeries, 22 écoles et 14 édifices voués à l'exercice des différents cultes. Les établissements mormons sont naturellement en plus grand nombre, ont plus d'importance que les autres, et offrent plus d'intérêt aux voyageurs. On aperçoit de loin, en approchant de Salt Lake City, les trois grands édifices religieux qui occupent le Temple Square. Ce sont le Tabernacle, la Salle d'assemblée et le Temple, qui n'est pas encore tout à fait terminé, bien qu'il s'élève déjà à une grande hauteur. Je vais donner une courte description de chacun de ces édifices, qui sont, à Salt Lake City et pour les mormons en particulier, ce que la basilique de Saint-Pierre et le Vatican sont à Rome et au monde catholique en général. Le tabernacle est de forme elliptique, d'une longueur de 250 pieds et d'une largeur de 150 pieds. La nef a une hauteur de 80 pieds avec un jubé en galerie qui fait tout le tour de l'édifice. Un orgue superbe occupe l'une des extrémités du tabernacle, qui ressemble, à l'intérieur, par la simplicité de sa construction et de ses décorations, à la plupart des temples protestants. Dix mille personnes peuvent trouver place, en même temps, dans cette vaste enceinte, qui possède les meilleurs qualités d'acoustique. J'ai assisté à la prédication du dimanche, où tous les étrangers sont admis et même reçus avec la plus grande politesse; et, bien que je fusse placé à l'extrémité de l'édifice opposée à celle où se trouvait le prédicateur qui était un vieillard, je ne perdis pas une seule parole de son discours. La musique et les choeurs étaient absolument remarquables, et l'orateur fit un sermon qui dénotait une instruction supérieure et une facilité d'élocution peu commune. Il prêchait sur un texte de l'Apocalypse, et prédisait, selon la doctrine mormonne, la nouvelle venue du Messie et son règne éternel sur la terre. Le tabernacle était rempli, et tous les fidèles observaient le recueillement le plus respectueux et le plus complet. Pas un mot de la polygamie, qui passe, aux yeux des étrangers, comme le signe distinctif de l'organisation sociale et religieuse des Saints du dernier jours.
J'ai déjà dit, d'ailleurs, que les autorités fédérales sévissent avec la plus grande rigueur contre ceux qui se permettent d'avoir plus d'une femme à la fois, et, si la chose se pratique encore aujourd'hui, elle est tenue tellement secrète que les étrangers n'en peuvent pas trouver d'exemple. La Salle d'assemblée--Assembly Hall--est située près du Tabernacle et sert indistinctement aux réunions publiques ou aux services religieux. C'est aussi un édifice remarquable qui peut contenir 3,000 personnes, et dont les peintures décoratives ont un caractère exclusivement religieux. Les panneaux de la voûte contiennent une série de tableaux représentant l'histoire de la découverte du livre des mormons par leur prophète Joseph Smith. Une immense ruche emblématique, avec l'inscription: Holiness to the Lord, occupe le panneau du centre. Cette ruche et cette inscription se retrouvent partout dans les édifices des mormons, à Salt Lake City. Ce sont les armés et la devise de leur Eglise.
Le nouveau temple de Salt Lake City sera sans contredit, lorsqu'il sera terminé, un des édifices les plus curieux et les plus remarquables de l'Amérique. L'extérieur ressemble assez, en grandeur et en apparence architecturale, à l'église de Notre-Dame à Montréal, avec cette différence, cependant, qu'il y a trois tours à chaque extrémité, et que ces tours, lorsqu'elles seront finies, seront surmontées par des flèches qui atteindront une hauteur de deux cent cinquante pieds. La longueur du temple est de deux cents pieds, sur une largeur de cent pieds, et le tout est construit en granit magnifique, taillé et sculpté d'une manière tout à fait artistique. La première pierre fut posée le 6 avril 1853, et il serait assez difficile de dire à quelle époque le temple sera consacré au culte. Qu'il me suffise de constater que les Mormons ont déjà dépensé $5,000,000--je dis bien cinq millions de piastres--pour les travaux faits jusque aujourd'hui, et l'intérieur n'a pas encore été touché. On évalue le coût total à $8,000,000; mais l'architecte lui-même qui m'a donné ces détails avoue qu'il est assez difficile de donner des chiffres absolument exacts. On voit que les mormons ne mesquinent pas pour tout ce qui touche aux intérêts et à la magnificence de leur culte. Les trois édifices dont je viens de donner une courte description seraient considérés comme remarquables, dans n'importe quel pays du monde. Le magasin des dîmes--tithing storehouse--le musée, les résidences du président et des apôtres, sont des constructions ordinaires comme on en rencontre partout, si j'en excepte, cependant, le Gordo House, ancienne résidence de Brigham Young, construite par lui quelque années avant sa mort. Il est peut-être intéressant de dire ici que Brigham Young était né à Willingham, Etat du Vermont, en 1801, qu'il embrassa la croyance de Joseph Smith en 1833, et qu'il mourut à Salt Lake City, le 29 août, 1877, laissant une fortune personnelle de plusieurs millions de dollars, aux très nombreux enfants qu'il avait eus de plusieurs femmes.
L'établissement commercial le plus important de Salt Lake City est le Zion's Coopérative Mercantile Institution, immense association coopérative qui a des succursales dans toutes les villes de l'Utah, et qui fait des affaires, chaque année, pour un montant très-élevé. Ses transactions pour l'année 1889 se sont élevées à plus de $5,000,000, et en consultant Bradstreet, j'ai constaté que son crédit était illimité.
On veut probablement savoir, maintenant avant de quitter le pays des mormons, quelle est mon opinion sur ce curieux peuple qui se croit appelé à jouer sur terre le rôle de "peuple choisi de Dieu. "Je n'ai pas à discuter ici l'absurdité de leurs traditions et la puérilité de leur croyance dans les révélations de leur prophète Joseph Smith. Leur religion semble un mélange de crédulité inexplicable et de fanatisme outré. Les mahométans eux-mêmes n'observent pas plus régulièrement les préceptes du Coran et ne croient pas plus fermement aux inspirations de Mahomet que les mormons ne pratiquent les ordonnances de leur Eglise et ne sont convaincus que Joseph Smith était le prophète de Dieu. Dans la vie ordinaire et dans leurs relations avec les Gentils, on m'a dit tant de bien t et tant de mal des Saints du dernier jour, qu'il est assez difficile pour moi de me former une idée absolument juste sur leur compte. Un prêtre catholique m'a vanté leur fidélité inaltérable à leur croyance, tout en faisant naturellement ses réserves au point de vue religieux. D'autres personnes m'ont affirmé que les mormons étaient des hypocrites; d'autres enfin m'ont vanté leur honorabilité et leur parfaite intégrité, dans leurs relations commerciales. Je dois dire pendant les quelques jours que j'ai passés à Salt Lake City, j'ai cherché à me renseigner, autant que faire se pouvait, sur tout ce qui se rattache à leur organisation sociale, et partout où je me suis adressé, chez les plus hauts dignitaires de l'Eglise, comme chez le plus humble cultivateur, on m'a reçu et l'on m'a répondu avec la plus grande courtoisie, la plus parfaite bienveillance et la plus grande cordialité au moins apparente.
Le président Woodruff lui-même a répondu à toutes mes questions, peut-être indiscrètes, parfois, avec une bonhomie et une franchise dont je n'ai eu qu'à me louer, mais j'avoue que je n'ai pas eu le temps d'étudier assez longuement cette étrange population, pour en parler avec une autorité suffisante. Ce que j'en ai vu, cependant, m'a convaincu que, en général, on se fait une idée bien fausse ou bien exagérée de tout ce qui touche à la croyance des mormons, à leur organisation religieuse et sociale, aussi bien qu'à leur situation agricole, commerciale et financière. Sur ce dernier point, ils jouissent indiscutablement d'une prospérité relativement supérieure à celle des autres populations environnantes. La centralisation de tous les pouvoirs entre les mains de quelques chefs a eu pour effet d'établir une solidarité générale qui exclut la misère et l'extrême pauvreté dans toutes les classes de cette organisation politico-religieuse. L'instruction a aussi fait des progrès rapides parmi eux, et ils envoient systématiquement leurs élèves lés plus intelligents terminer leurs études dans les grands collèges des Etats de l'Est et des pays européens. Ils cultivent aussi avec succès l'étude des arts libéraux, et ils comptent dans leurs rangs des musiciens, des peintres, des sculpteurs et des architectes de distinction. Le contact des étrangers tend continuellement à leur communiquer des idées plus larges et plus en harmonie avec la civilisation moderne, et il sera curieux de constater, dans vingt-cinq ans, les changements que ce contact aura opérés parmi eux. L'émigration se porte aujourd'hui considérablement vers l'Utah, qui offre un champ fertile pour l'agriculture, et dont les richesses minérales promettent un rendement que l'on pourra comparer bientôt avantageusement avec ceux des Etats voisins. Il est curieux de constater que les mormons ne s'occupent pas de l'exploitation des mines, et qu'il existe chez eux un préjugé religieux contre ce genre d'occupation, ce qui a permis aux Gentils d'accaparer tous les terrains miniers au détriment des Saints du dernier jour.
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Le Grand Lac Salé, autrefois connu sous le nom du Lac Bonneville, du nom de son premier explorateur, est une vaste nappe d'eau de 2,200 milles de superficie--environ un tiers de celle du lac Ontario--entourée de hautes montagnes, d'une profondeur moyenne de vingt pieds, ayant une longueur extrême de cent vingt-six milles et une largeur moyenne de quarante-cinq milles. Un gallon impérial de l'eau de ce lac remarquable contient vingt-quatre onces et demie de matières salines, et le général Fremont, dans son exploration de 1842, obtint "quatorze chopines de beau sel blanc par l'évaporation de cinq gallons d'eau dans une bouilloire ordinaire, au-dessus d'un feu de campement." Les eaux du lac sont plus salées que les eaux de l'Atlantique, et contiennent à peu près les même proportions de sel que les eaux de la Mer-Morte, en Palestine. Voici d'ailleurs le résultat d'une analyse faite par les soins du Smithsonian Institute de Washington. Je traduis littéralement: