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Sixtine: roman de la vie cérébrale

Chapter 22: XIX.—NOUVELLES INDICATIONS
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About This Book

The narrative follows the delicate encounters of a man and a woman convalescing at a country estate, where flirtation and social artifice unfold into sustained reflections on imagination, sincerity, and vanity. Dialogues and interior observations reveal an authorial concern with how language, rhetoric, and self-deception shape perception and desire. Episodic scenes alternate with philosophical digressions and aesthetic allusions, producing a portrait of cerebral life that examines memory, the need to be indispensable, and the writerly habit of finding meaning in ordinary words and gestures.

XVII.—L'ADORANT

II.—PLUMES DE PAON

                             «Aria serena, quand'apar l'albore
                             E bianca neve scender senza vento…
                             Ciò passa la beltate…
                             De la mia donna…
                            …Non po' 'maginare
                             Ch'om d'esto monde l'ardisca amirare…
                             Ed i' s'i' la sguardasse, ne morira.»
                                               GUIDO CAVALCANTI.

    Il pleuvait des plumes de paon,
    Pan, pan, pan,
    La porte multicolore s'embrasa de flammes.

    Le ciel de lit trembla vers un oraystis,
    Il pleuvait des plumes de paon,
    De paon blanc.

Délicieusement la tour roulait comme une balancelle, roulis du soir sous la brise de mer. Et vraiment, il pleuvait des plumes de paon: Guido s'en étonnait et soufflait dessus. Il en attrapa une, au vol: elle était blanche, avec un oeil orange aux lumineuses intermittences. Ah! Voilà qu'elles se mettaient toutes à le regarder: elles s'arrêtaient devant lui, souriaient, tombaient, mouraient. Vers la terre, le vent les faisait tournoyer un peu, de la poussière flottait, puis rien: les passants ne levaient seulement pas la tête.

La tour pencha à toucher le sol: Guido sauta dans la rue. Il ne s'était pas trompé: les plumes de paon s'évanouissaient: d'en bas, on ne les voyait plus. C'était dommage, car elles étaient jolies, mais tout à sa liberté, il marchait, le front haut, plein de joie, en guettant les femmes. Il passa sous la madone, sans émotion, jeta un coup d'oeil au portail de l'église, le trouva laid, pareil à une porte charretière et de la Novella ne vit qu'une madone bien harnachée, dénuée d'attrait: cependant il la salua.

Le port s'animait de robes orientales: un nègre vêtu de blanc faisait monter dans une voiture à rideaux des femmes encagoulées comme les Carmélites de Saint-Augustin quand elles vont quêter leur pâture. Il y en avait une bleue, une rouge, une verte, une violette et une jaune. Les quatre premières montrèrent en voiture, riant comme des enfants, disant très vite des mots inconnus. Guido, qui s'était avancé, vit que chacune portait, épinglée à sa cagoule, derrière la tête, une étiquette; il déchiffra celle de la femme violette qui gesticulait un peu moins que les autres: All' eccellentissimo e nobilissimo signor Ricardo Caraccioli. Alors, elles avaient une destination certaine: on n'allait pas les lâcher dans la campagne parmi les herbes, les bleuets, les pavots et les safrans? Mais que ferait-il de cette fleurette, le seigneur Caraccioli? Guido le connaissait: c'était un gentilhomme d'exemplaires vertus, fils d'un cardinal et neveu du défunt pape. Que ferait-il de cette fillette? Un dialogue le renseigna:

—Elles sont toutes pour le même excellentissime seigneur? demandait un subalterne officier qui tenait à la main un assez gros registre.

—Toutes pour le même, répondit le nègre, ou du moins toutes au même nom. Cela vous surprend, seigneur? Mais il les partagera avec ses amis. Il n'en garde jamais qu'une crainte qu'on ne lui cherche noise.

—D'où viennent-elles?

—Le diable le sait. Nous les avons capturées du côté d'Alger. Une belle galère, toute dorée, avec des fleurs, des plumes, des parfums. Le capitaine l'a remorquée jusqu'à Palerme, où il a pu s'en défaire à un bon prix: c'est son bénéfice. Il y avait dessus les femmes, donc, que voilà, trois vieilles et douze hommes, pacha, équipage, gardiens. Ça n'a pas fait long feu: en un tour de main, les hommes sanglés, saignés, à la mer! Quel tas de bandits, hein? Douze de moins et les vieilles par-dessus le marché.

—Cinq femmes turques, reprit l'autre. C'est cinquante ducats pour le roi et un flacon de vin pour moi…

—Bon, buvons-le.

—…Par femmes, continua le doganiere, et en espèces.

Le nègre paya. Ils burent tout de même, à une cantine proche, sans quitter de l'oeil la marchandise.

Guido comprit que c'étaient des esclaves destinées au harem de l'illustrissime Caraccioli. A Venise, où il avait vécu, c'était l'usage, depuis que les Turcs pirataient, de leur rendre la pareille. Si cela devenait de mode, à Naples, tant mieux; il rassemblerait, en une petite maison, quelques orientales pour ses plaisirs. Quant à croire que l'excellentissime hypocrite faisait la traite des beaux yeux pour ceux de ses amis, Guido n'eut pas la naïveté, ni la méchanceté. Eh! mais, cela devait aller loin: armer en course un navire, le dépêcher à de longues croisières sur les côtes barbaresques, nourrir d'assoiffantes salaisons les bandits enrôlés et de blanc-manger les captives beautés… Ah! et voilà qu'il se souvenait: tous ses biens avaient été confisqués par la couronne! Pas même un ducat dans ses chausses, ni une épée, ni un pistolet pour s'en procurer sur les grands chemins, et nu-tête comme un lazarone!

Il fallait pourvoir à cette pénurie.

L'office des douanes royales était ouvert et déserté de son surveillant qui buvait la rançon fiscale des Algériennes: il entra. Les insignes employés de Sa Majesté dormaient la plume à la main, comme il sied. Pousser une autre porte, même aperçu; une troisième, c'était le trésor. Dans une très belle collection d'habits, de chausses, de manteaux, d'épées, de pistolets, de chapeaux français, il s'organisa un équipement assez galant, y joignit une notable superficie de dentelles d'Alençon, petit filet à femmes, avec quelque cordage pour la muette strangulation du gentilhomme caissier. Un peu plus loin, l'affaire de trois portes entre lesquelles se démenaient de beaux rêves, il le trouva. Son sommeil fut à peine troublé: un petit battement de mains, pas plus. Sans être très riche, le coffre royal était encore intéressant: il le fit passer dans ses poches, dénoua la corde, la remit à sa place, en passant et sortit.

Sur le seuil, le doganiere saluait:

—Votre Excellence daigne-t-elle être satisfaite.

—Oui, oui, répondit Guido. Ces messieurs sont polis. Tenez, ajouta-t-il, en tirant un ducat, allez boire ceci.

Le nègre comptait ses femmes: une, deux, trois, quatre… Bien. Non, il m'en faut cinq. Alors, nous disons… nous disions donc: une, deux, trois, quatre, cinq.

La voiture s'éloigna.

—Je t'aime, monseigneur, viens-nous-en!

La jaune Algérienne surgie comme un éclatant caprice l'avait pris par la main.

—Dès que je t'ai vue, continua-t-elle, je me suis cachée pour ne pas être emmenée avec les autres, car je l'appartiens, je suis ton esclave. Mon nom est Pavona.

—Mais, demanda Guido, comment as-tu pu me voir puisque tes yeux sont fermés, car je sais que, sous ta cagoule, tes yeux sont fermés.

—C'est vrai, dit Pavona, tu me connais donc?

—Oui, je te connais: tu es celle qui m'est destinée pour vaincre le dédain de la Novella. Comme j'implorais son amour, le consentement de sa passion, avouée tant de fois et pourtant jamais décisive, comme je la suppliais d'être clémente, elle a fermé les yeux, elle a dit: Non. Et moi j'ai dit: Eh bien, j'aimerai d'autres yeux afin que pleurent et me soient cléments les yeux de la Novella. Alors, ses paupières se sont relevées et j'ai pâli d'effroi: au lieu des bleus et doux iris, j'ai vu des yeux étranges, comme ceux qui se dessinent sur les plumes de paon, de paon blanc.

—Je ne comprends rien à tout cela, dit Pavona. Je n'ouvre jamais les yeux par une très élémentaire raison, c'est que je n'en ai pas. Mais je t'aimerai bien tout de même, va!

—Tu n'as jamais essayé?

—D'ouvrir les yeux? Non, à quoi bon, puisque je n'en n'ai pas. Attends, je me souviens d'un oracle que me chanta la Bohémienne, jadis, quand j'étais toute petite. Il y avait au refrain:

    Mais quand on vous dira: Je t'aime!
    Vos beaux yeux s'ouvriront d'eux-mêmes.

Guido trouva cela très naturel.

Ils s'arrêtèrent eu une riche hôtellerie, éclatante comme un palais, et on les reçut comme des princes.

Précédés d'un valet, ils montaient, montaient, montaient, comme vers le ciel.

—Porte-moi, Guido, ou je serai bien fatiguée, dit Pavona.

Guido la prit dans ses bras. Ils montaient, montaient, montaient comme vers le ciel.

—Embrasse-moi, Guido, ou je vais bien m'ennuyer, dit Pavona.

Guido baisa les paupières closes. Ils montaient, montaient, montaient, comme vers le ciel.

—Voici, dit enfin le valet, l'appartement de Vos Seigneuries.

La porte multicolore, vraiment, s'embrasait de flammes, car elle était d'argent et toute semée de diamants.

—C'est, dit Pavona, la porte du ciel. Je veux l'ouvrir moi-même.

Elle entra la première, tenant Guido par la main.

Il faisait, dans la chambre, une nuit bleue, très agréable: le lit, au fond, sous de lourdes draperies, se devinait.

Mignardises et câlineries: Guido se sentait une très amoureuse agitation et Pavona, bien décidée, lui rendait ses baisers, fer pour fer, toute prête à la blessure.

Le ciel de lit, vraiment, trembla vers une oarislys, et voilà que la houle les soulève comme deux vagues jumelles.

—Je t'aime! cria Guido.

Pavona ouvrit les yeux.

Ils étaient effrayants. Ils étaient pareils aux yeux qui se dessinent sur les plumes de paon, de paon blanc.

Guido s'évanouit et se réveilla dans sa cellule assassin, voleur, parjure.

«Je suis, pensa-t-il, après un moment, le misérable indigne de sa propre pitié. Les crimes que l'on commet en songe, on est capable de les commettre réellement. Ce que le rêve exécute gisait obscurément dans les caves de la volonté, ou bien, ce sont des prophéties et le céleste avis d'une prédestination irrévocable. Ah! plutôt avoir été criminel que de vivre dans la certitude du crime futur. J'accepte le poids de mes mortels péchés: la pénitence peu à peu les fera fondre comme un sac de sel sous la pluie et mes épaules se relèveront délivrées. Pardonne-moi, très révérende madone et sache me punir.

    «Ah! l'amour est terrible et je souffre d'aimer!
    Comment bénir encore tes adorables pieds?
    Comment d'un front souillé par des lèvres de femme
    Recevoir le divin sourire où joue ton âme?
    Comment bénir encore tes adorables pieds?»

XVIII—UNE FEMME «ACCOMPLIE»

                            «Feminine to her inmost heart, and
                          feminine to her tender feet.
                            Very woman of very woman, nurse
                          of ailing body and mind.»

TENNYSON, Locksley Hall sixty years after.

C'était un blond aux violentes moustaches, la barbe à l'autrichienne: mâchoire animale, oeil béatifié, l'air d'avoir besoin de beaucoup de viandes et de beaucoup de tendresses. Son crâne apparaissait carré sous ses cheveux ras et ses oreilles, trop longues, semblaient douées d'une motilité spéciale. Dans les gestes, la déférence inquiète de l'étranger, mais à l'occasion une soudaine hauteur de gentilhomme; sans désinvolture, quelque vivacité et un charme barbare.

Hubert, dévisageant cet intrus, gardait une réserve qui masquait sa curiosité: il avait cru s'apercevoir qu'il était pour Sixtine quelque chose de plus qu'un visiteur de hasard, et le prononcé de son nom avait éveillé une décourageante association d'idées, car il répondait strictement aux initiales, bien que le personnage n'eût avec le portrait aucune fraternité de figure, semblait-il: «M. Sabas Moscowitch».

Sixtine épela les syllabes avec complaisance, puis après des banalités, conta quelques pages de l'histoire de M. Sabas. Carrière à la Tolstoï, sans le final mysticisme: un peu de Caucase, un peu de seigneurie en des domaines désorganisés par la récente liberté, un tour d'esprit réformateur, mais à la moderne, des succès au théâtre par des drames de combat qui avaient déplu au tzar; enfin, et c'était le côté intéressant de M. Sabas, il venait en France faire jouer ces drames. Comme il savait d'enfance le français, il les traduisait lui-même. Pourtant des conseils lui seraient profitables: il aurait également besoin de quelque appui dans le monde littéraire. Elle escompta hardiment la complaisance de Hubert.

—M. d'Entragues pourra vous être très utile.

Entragues, d'un ton très mesuré, offrit ses services. Lire ces drames, présenter l'auteur à la Revue spéculative, endoctriner Van Baël, qui connaissait tout le monde, gagner Fortier, tout cela était faisable. Même, Fortier cherchait du neuf: après les romans, ce serait une idée à le tenter que la publication d'un drame russe. On en ferait passer un à la Revue, avec tapage, et le chemin s'ouvrirait frayé pour les autres.

Sixtine parut enchantée de ce plan; Moscowitch entrevit la gloire; Entragues se disait: «Ou bien on se joue de moi et je n'ai rien à perdre en me montrant aimable pour ce Russe; ou bien elle ne s'intéresse à lui que par vanité et plus je ferai, plus elle m'en saura de gré. Non, certainement, je serai dupe et sans compensation; il y a entre eux de vieilles relations: les S. M. en sont la preuve. Oh! que j'ai envie de railler doucement avant d'être moi-même raillé par les faits. Ce serait perdre tout. Ah! mais, me voici impliqué dans de singulières intrigues! Il va falloir surveiller mes actes, peser mes paroles: c'est pénible. Ah! que je voudrais m'en aller! Comme je voudrais n'avoir jamais connu cette femme, qui me tient là sous ses yeux et me compare avec l'autre! Je le sens très bien: elle nous analyse, autant qu'une femme est capable de cette opération, elle nous mesure, elle nous pèse; elle se demande lequel des deux lui donnerait le plus de plaisir. Et peut-être est-elle embarrassée, car si l'un, c'est moi, doit l'attirer par des affinités de race physiques et intellectuelles, l'autre lui fait subir la magie de la nouveauté, de l'inattendu, de la différence. Car elle est pervertie: sans cela, elle aurait un mari ou un amant. Les femmes qui attendent, qui veulent choisir, qui cherchent l'extrême possible sont capables de se décider, tout d'un coup, sous la pression d'une sensation inaccoutumée. Mais ce n'est pas la première fois qu'elle voit ce Moscowitch? Oh! non, mais tant que le voile n'aura pas été soulevé le mystère demeure intact et toujours aussi tentant. L'exportation, en France, des romans russes, cela doit être une entreprise des don Juans de la Neva: il faut, à cette heure, être Russe pour plaire. Oh! que nous soyons russifiés aujourd'hui ou dans un siècle, cela est bien indifférent, puisque nous le serons: Tolstoï est le porte-drapeau et Dostoiewsky le clairon de l'avant-garde. Amen! j'ouvre la porte à Moscowitch. Si l'on joue ses drames en place des miens et s'il me prend la maîtresse que j'envie, eh bien, dépouillé de tout, j'aurai peut-être la paix.»

Ayant fini cet intérieur monologue, à peine interrompu par des assentiments de tête et de vagues syllabes jetées en réponse dans la conversation, Entragues, d'un geste brusque, se leva.

—Vous partez?

Il y avait un tel accent de reproche dans ces deux mots qu'Entragues fut frappé de remords. C'était une grave sottise: il en vit l'importance, aussitôt, car Moscowitch, soudain, se leva de toute la hauteur, prêt à le suivre.

«Puisqu'il est trop tard et que la joie du tête-à-tête m'échappe, nous sortirons donc ensemble. Je ne serai pas fâché de causer un peu avec ce Russe et s'il doit être mon rival, d'en connaître la qualité, du moins je saurai à qui je cède la place.»

C'était un enfant.

—N'est-ce pas qu'elle est charmante et adorable, vraiment?

«Ah! des confidences? se dit Entragues. Ceci est excellent. Il est de ceux dont le coeur déborde sous le sentiment comme un ruisseau sous une pluie d'orage et il va me conter sa vie. Parfait. Je me sens des curiosités méchantes. Comme je vais jouir!»

Il eut un petit frémissement de joie, et ses doigts se tordirent dans un accès de nervosité.

—N'est-ce pas? répéta le Russe.

—Vous parlez de Mme Magne? Je ne la connais que depuis peu. Elle a de l'esprit.

—On voit bien, reprit Moscowitch, que sa beauté, sa grâce, son charme n'ont pas fait une bien vive impression sur vous. C'est surprenant.

—Pourquoi donc? Toutes les sympathies d'un milieu ne vont pas nécessairement à la même femme, fût-elle d'une beauté et d'une intelligence aspasiennes. Le charme qui vous a séduit n'existe pas pour moi, ou n'existe qu'à un degré moindre, voilà tout.

—Ah! vous raisonnez comme un très sage Français. Quant à moi, je me crois tout à fait incapable de raisonner sur ce point.

—Cela ne m'empêche pas, reprit Entragues, de rendre justice à ses qualités: elle est, comme on disait en un langage très simple, une femme accomplie. Ce mot qui implique tout et ne précise rien convient, car je la crois très flexible, faite pour se modeler comme le lierre au chêne où elle, s'attachera.

«J'espère, se disait Entragues, que je parle clairement et avec une suffisante abondance de lieux communs, mais je veux être compris.»

Après un court silence, Moscowitch prononça lentement ces paroles qu'il semblait se répéter à lui-même:

—Oui, je pense que je serai heureux avec elle.

Entragues domina son émotion et demanda d'une voix calme:

—Vous allez l'épouser?

—Si elle consent, oui, tel est mon projet et mon plus vif désir. Elle ne dit pas non, et ne dit pas oui: je ne sais comment faire pour être fixé.

—Vous ne lui déplaisez pas.

—Non, n'est-ce pas?

—Je veux dire, reprit Entragues, que vous lui plaisez. Mais elle l'ignore peut-être elle-même, il faut lui apprendre à lire dans son coeur. Souvenez-vous du mot de Mme Récamier à Benjamin Constant: «Osez, mon ami, osez!» Vous ne connaissez peut-être pas les Françaises, mais croyez-en mon expérience, un peu de viol ne leur déplaît pas, je ne dis pas violence, viol: la main de fer gantée de velours peut jouer en amour un rôle décisif; rien n'éclaire mieux une femme sur ses propres sentiments qu'un baiser qui va jusqu'au bout des baisers. Alors elle sait à quoi s'en tenir et neuf fois sur dix, elle aimera, par reconnaissance, l'audacieux qui l'a tirée de l'indécision. Notez bien ceci: elle court après sa pudeur, comme on court après son argent.

Moscowitch, très intéressé se rapprocha d'Entragues et comme pour s'approprier un conseiller si précieux passa son bras sous le sien, disant:

—Vous permettez? Pardon…

—De la liberté grande? Ah! vous connaissez vos auteurs! Je crois que nous allons devenir amis, je me suis senti, du premier abord, une grande sympathie, pour vous… C'est comme dans les tranchées, devant Sébastopol… Tenez, mon cher Moscowitch, moi, qui ne suis d'ordinaire bon à rien, qui ne suis doué que d'une bien modeste activité, je veux, au nom de cette amie commune, qui sera pour vous plus qu'une amie, je veux servir fraternellement vos nobles ambitions, Il faut que vous arriviez à tout: il faut que l'amour et la gloire couronnent votre génie.

Moscowitch respira amplement:

—Ah! que je suis heureux de vous avoir rencontré!

—Mon Dieu, reprit Entragues avec modestie, je crois que vous n'aurez pas à vous en repentir. Il y a si peu de gens capables de comprendre: on ne trouve d'ordinaire que l'envie, la jalousie, la sottise, la suffisance, et quand on est né sous une très favorable étoile, l'indifférence. Voyons, par où allons-nous commencer? Vous pensez bien que pour votre mariage, je ne puis d'aucune façon intervenir directement: tenez-moi seulement au courant de ce qui se passera, et je vous donnerai mon avis sur la conduite à suivre. Vous viendrez me voir, nous délibérerons en conseil de guerre, nous examinerons l'état de la place, nous ferons des plans, nous ne laisserons rien au hasard et nous serons vainqueurs: de ceci, n'ayez nul doute. La connaissez-vous depuis longtemps?

—Depuis l'hiver dernier. Des amis russes m'avaient donné une lettre d'introduction pour Mme la comtesse Aubry. La comtesse, un soir, me présenta à Mme Magne, et tout de suite, je sentis que ma vie avait trouvé son but.

—Ce fut une sorte de coup de foudre?

—Je connais ce mot: coup de foudre, répéta Moscowitch avec complaisance. Non, plutôt une soudaine attraction. Enfin je la vis, je l'aimai, voilà.

—Et vous ne lui avez fait l'aveu de votre amour que beaucoup plus tard?

—Plus tard, deux ou trois mois après. Mais je crois qu'elle s'était déjà aperçue de mes sentiments, car elle ne fut pas étonnée de m'entendre les exprimer.

—Une femme n'est jamais étonnée qu'on l'aime; c'est le contraire qui la surprend.

—Oui, mais enfin, elle m'avait deviné.

—Oh! elles devinent toujours et c'est même pour cela que les aveux les trouvent si calmes: elles les attendent. Ensuite, n'est-ce pas, elles vous permit de venir la voir?

—Oui, et j'en ai profité, mais on la trouve si rarement! Nous nous sommes rencontrés assez souvent chez la comtesse et j'ai passé avec elle quinze jours délicieux, oh! très délicieux, au château de Rabodanges, pendant le mois de juillet. Je devais y revenir en septembre et elle devait également s'y retrouver, mais je dus partir pour la Russie. Il n'y a pas une semaine que je suis de retour je l'ai revue ce soir, pour la première fois. J'avoue, mon cher monsieur d'Entragues, que votre entrée dans le salon m'a été bien désagréable: je me repens de ce mauvais sentiment, mais je ne pouvais pas deviner que j'avais sous les yeux un ami si… si…

—Si utile, acheva Entragues, les amis doivent être utiles; c'est leur rôle. Alors, à Rabodanges?

—Ce fut délicieux, je ne trouve pas un autre mot. C'est là qu'elle fit mon portrait. Il est fort joli, seulement il n'est pas ressemblant. Je crois qu'elle se moqua de moi, ce jour-là, car enfin, pourquoi me donner une barbe en pointe au lieu de cette coupe nationale dont je suis fier et que je ne changerai jamais, certes. D'ailleurs, grâce à des retouches, les traits eux-mêmes ne m'appartiennent plus: elle commença par copier ma figure et finit par dessiner un rêve.

—C'était un dessin? demanda Entragues, qui s'amusait de cette cruelle ironie de femme.

—Oui, mais le lendemain elle le grava à l'eau-forte, car vous savez qu'elle a un véritable talent de graveur. Elle en tira deux exemplaires devant moi, m'en donna un, puis se servit de la même plaque de cuivre pour élaborer un fantastique paysage où ma tête est devenue arbre, nuage, herbe, je ne sais. Cette figure, que du moins j'avais inspirée, je l'ai perdue et, malgré tout, je l'ai pleurée à cause de la dédicace.

—C'est regrettable, dit froidement Entragues, car sans parler du sentiment qui double le prix des choses, cette pièce presque unique avait une valeur de rareté et de curiosité. Si jamais elle tombait entre mes mains, tout se perd et tout se retrouve, je ne sais vraiment si je vous la donnerais: j'ai des goûts de collectionneur.

—Il en est pour moi de cette image comme de son auteur, répondit Moscowitch, avec une soudaine et menaçante violence. C'est, je crois, dans un poète espagnol que j'ai lu ce vers: «J'aime mieux ton amour que ta vie.»

Entragues eut la tentation de dire: «C'est moi qui la possède, cette image, et je n'ai pas l'intention de vous la rendre, mon ami.» Quelles conséquences?—Un duel. Mais cette manière de brusquer la vie et de questionner les destins était vraiment bien naïve. Sixtine, probablement, appartiendrait au vainqueur; du moins, en des temps barbares cela se passerait ainsi; à cette heure, les vaincus ont des charmes: ils inspirent la pitié et les dieux ont souvent tort. Est-ce que je ne l'aimerais pas assez pour risquer ma vie? La vie, je n'y tiens pas: si j'avais un doute à ce sujet, je me prouverais le contraire en la quittant. Lui, Moscowitch, se battrait volontiers; mais c'est une âme simple; moi, je suis très compliqué.

Il reprit, tout haut:

—Une femme qui inspire une telle passion est vaincue d'avance. Mais il faut se dominer afin de ne rien compromettre: ne pas la voir trop souvent, ni trop longtemps à la fois; laisser entendre que l'on souffre et que plus on voit la cruelle, plus on souffre; garder assez de présence d'esprit pour demeurer observateur exact, et un beau jour lui mettre le couteau sous la gorge, crier: Je souffre trop, soyez clémente. Elle cède et vous êtes heureux, à moins que votre imagination n'ait dépassé la réalité. Cela arrive: alors on regrette il tempo de' dolci sospiri. Oh! vous n'avez pas à craindre cette faiblesse, vous êtes robuste et elle est belle. Il y a bien d'autres moyens d'arriver au même but, celui que je vous donne est le plus sur; c'est la natation de l'amour physique, je l'avoue, mais nulle mimique n'est plus troublante pour une femme. Elles veulent, avant tout, être désirées charnellement; le reste vient ou ne vient pas, c'est du surcroît. C'est le ciment qui joint les pierres, mais les constructions cyclopéennes s'en passaient fort bien et n'en étaient pas moins solides. Comme le bloc de granit, la force des reins est la base de tout: il faut promettre des merveilles de solidité et l'idée de durée, de l'éternelle durée, s'éveille aussitôt. Celui qui donne cette impression ne trouve pas d'inhumaines et celui qui la transforme en belles et bonnes sensations, aux heures d'échéance, n'a pas à craindre l'infidélité. Ah! vous êtes heureux, Moscowitch, hercule!

—Vous parlez, fit le Russe, comme si je devais feindre, mais cette passion, à la fois idéale et physique, je l'éprouve vraiment et si je dis que je souffre je ne mentirai pas.

—«Tant mieux, car la sincérité est une puissante thaumaturge, mais vous pourriez ne rien dire et par pudeur dissimuler vos souffrances: je vous offre seulement le moyen de ne pas souffrir, de ne pas aimer inutilement. Ah! les amours inutiles, les décevantes tortures du vain désir: larmes, bon grain semé en des sables!

—«Oui, reprit Moscowitch, tous ceux qui pleurent ne sont pas consolés, je vous remercie et je vous comprends. Vous avez, vous aussi, la religion de la souffrance humaine.»

«Moi?» faillit s'écrier railleusement Hubert. Mais pourquoi blesser ce mystique humanitaire? Il répondit simplement:

—«La douleur est inévitable, mais loin d'être mauvaise, elle est l'honneur même de l'humanité et la suprême raison de l'existence. Nous souffrons afin d'être moins laids, afin que dans la vulgarité de notre chair animale, il y ait une illusion d'esthétique. Les joies qui n'ont pas en elles une promesse de souffrance sont inacceptables et répulsives: deux amants donnent, en leurs jeux, un charmant spectacle parce qu'ils piétinent sur la trappe fragile d'une oubliette, pleine d'épieux et de crocs, et pareillement, les plaisirs intellectuels sont intéressants en ce qu'ils conduisent sûrement aux affres de la déception ou du doute. Essayez donc, vous qui êtes poète et créateur d'âmes, de provoquer chez des spectateurs le frisson esthétique avec le tableau d'un parfait bonheur humain: la joie est illogique, l'illogisme est la cause essentielle du rire, la joie fait rire. Cela pourrait cependant servir, au cinquième acte, de châtiment inattendu: montrer un coquin heureux, ne serait-ce pas lui infliger la plus afflictive et la plus infamante peine qui puisse atteindre un homme? Heureux, de songer à l'infini de mépris que contient ce mot, heureux!

—Pourtant, répondit Moscowitch, nous ne faisons autre chose que de courir après le bonheur.

—Oh! fit Entragues, c'est un passe-temps, nous savons bien que nous ne l'atteindrons pas.

—Je crois, dit le Russe, que vous jugez l'humanité d'après vos propres sentiments.

—Je le crois aussi, répondit Entragues, mais le contraire serait bien plus surprenant. Avec quel cerveau voulez-vous que je pense, sinon avec le mien?»

Ils se quittèrent, après s'être donné rendez-vous: Moscowitch, le surlendemain ou le jour suivant, viendrait prendre Entragues chez lui, et ils iraient à la Revue spéculative.

XIX.—NOUVELLES INDICATIONS

«Le fol n'a Dieu.» Épilogue des Contes d'EUTRAPPEI.

«Quelle pénible soirée! se disait Hubert, rentré en son logis. Que de sottises il m'a fallu penser, que de banalité entendre, que d'âneries braire? Et dans quelle langue! Pourvu que la partie pratique de mon discours ne soit pas inutile! Je compte sur la brutalité entremêlée de larmoiements: Sixtine sera irritée ou ennuyée, et le Russe disparaîtra de notre vie. Oui, notre vie, j'ai des droits sur cette femme, ceux de la mutuelle intelligence: nous nous comprenons; avec un peu d'advertance et de verbales caresses, je puis acquérir près d'elle une agréable situation anténuptiale. Elle n'est pas de celles que domine un perpétuel appétit de chair et je crois que sa délicatesse accueillerait comme une honte l'idée seule d'un viol consenti. Eh! en somme, je ne la connais pas: le plan que j'ai donné à Moscowitch est peut-être bon. Oui, on ne sait jamais, mais, s'il le suit, il aura l'air de ne pas être sincère et elle s'en apercevra.»

Le lendemain, il fut moins philosophe, et, dans un moment d'humeur, se posa cette alternative, qui déjà la veille l'avait un instant occupé: «Ou bien me désintéresser complètement de Sixtine, ou bien devenir son amant, dans les vingt-quatre heures.» Je ne puis pas jouer le rôle d'un pendant à M. Moscowitch, je ne puis pas admettre un tel hasard dans ma vie, lui ou moi. Comment! ces bras chers qu'en rêve j'ai noués autour de mon cou, caresseraient la barbe autrichienne de ce dramaturge? Je ne veux même pas préciser ma jalousie: Moscowitch n'est rien en lui-même qu'un autre. Ainsi un autre aurait ces lèvres et ces yeux, et ces cheveux et tout. Vulgaires plaintes d'un vulgaire jaloux: à quels détails est-ce que j'applique mon imagination? Voilà que m'obsède l'image obscène. Il faut donc toujours en venir là et c'est pour cela que je l'aime, pour cela seul, pour monter sur elle. Bravo! les mots sont utiles: avec des mots on analyse tout, on détruit tout, on salit tout. Ça, je n'en veux plus, puisque c'est ça. Valentine fait convenablement la bête, que me faut-il de plus? Elle est rusée comme une succube et charmante aux jeux préambulaires, que me faut-il de plus? Ses caresses sont d'une générosité profuse: elle a le coeur sur la main et sur les lèvres, que me faut-il de plus? Du moment que la conclusion physique s'évoque, immédiat but, n'est-il pas bien indifférent que ce soit telle ou telle fornicatrice qui prête ses indispensables organes? Qu'importe le terrain où sera jetée la stérile semaison, et que m'importe encore, femme nécessaire à mon plaisir, que les mouvements de tes reins soient d'une passionnée, ou d'une simulatrice d'amour?»

Il se promenait, vagant malgré le froid, dans les allées nues et boueuses du Luxembourg, parmi les grelottantes statues et les arbres muets.

«Si le désir, songea-t-il encore, me laisse, même en pensée, la liberté du choix, à quoi bon aimer, ou bien est-ce que j'aime vraiment? Il me faudrait, peut-être, comme à une femme, la possession pour me délivrer de mes doutes. J'ai peur qu'après sa première floraison, mon tempérament ne se féminise et ne s'efface, rongé par la rouille d'une dévorante indécision. Après mes idées, voilà que j'analyse mes sentiments: l'air va devenir irrespirable. Je croyais qu'une passion aurait refait la synthèse de ma volonté, il est trop tard, les éléments, dispersés, sont devenus irréconciliables; me voici marchant vers l'état du fakir, qui les bras levés vers un ciel vide, immobile et les pieds enfoncés dans le sol, rêve sur la vie qu'il ne vivra plus. Penser, ce n'est pas vivre; vivre, c'est sentir. Où suis-je? J'ai voulu pénétrer chaque chose, en son essence; j'ai vu qu'il n'y avait rien que du mouvement et le monde, réduit à de l'indivisible force, s'est évanoui: j'ai cru, en les dédoublant, doubler mes sensations, je les ai anéanties. Il n'y a rien qui vaille de remuer le bout du doigt: tout se réduit à du raisonnement, à un vague remuement des atomes du cerveau, à un peu de bruit intérieur.»

Comme il parlait à mi-voix dans le silence nébuleux du grand jardin, les mots, à mesure, s'envolaient, ne laissant de leur passage qu'une impression de murmure. Il lui fallut un effort pour ressaisir la logique de ses plaintes:

«Oui, j'en étais au doute. Eh bien! je crois que je l'ai poussé au delà des limites antérieures.» Cette satisfaction d'auteur le ranima: «Soit, j'en ferai de la littérature, je montrerai comment ce peu de bruit intérieur, qui n'est rien, contient tout, comment avec l'appui bacillaire d'une seule sensation toujours la même et déformée dès son origine, un cerveau isolé du monde peut se créer un monde. On verra, dans l'Adorant, s'il est besoin, pour vivre, de se mêler aux complications ambiantes. Mais ce n'est qu'un essai et mon oeuvre véritable sera celle-ci: un être né avec la complète paralysie de tous les sens, en lequel ne fonctionne que le cerveau et l'appareil nutritif. Il n'a jamais eu aucune connaissance des choses externes, puisque même la sensivité de la peau est absente. Un miracle, électrique ou autre, le guérit partiellement, il apprend à parler et raconte sa vie cérébrale: elle est pareille aux autres vies. Il faudrait faire admettre le point de départ, trouver, au moins, un exemple médical.»

En réfléchissant, il reconnut que son mépris du matérialisme l'entraînait un peu loin: c'était verser dans l'absurde. Pourtant, une telle imagination apparaissait moins stupide que lu négation psychique des uns et le dualisme des autres. Les spiritualistes, en effet, ne lui inspiraient pas une moindre colère: ces bâtards de la Théologie et du Sens commun formaient bien la plus déplaisante hybride de toute la flore humaine. Entre toutes les injures que les ignorants répandent comme une pluie de boue sur ceux qui pensent, celle-ci l'eût spécialement froissé et rien ne l'agaçait comme d'entendre nommer idéalistes, sans distinction, tous ceux qui n'admettaient pas, dans la science, les théories de Büchner ou dans les lettres, celles de M. Zola.

«Ah! je me fâche contre l'ignorance; c'est pire encore que de guerroyer contre la sottise. Et puis, parmi ceux qui ne savent pas, beaucoup voudraient savoir: ce n'est pas leur faute. Quelques-uns suffisent, d'ailleurs: il n'y a que les sommets qui comptent. C'est sur les montagnes que s'allumaient jadis les fanaux annonciateurs des grandes nouvelles.»

Cette dernière réflexion était assez désintéressée: il se considérait volontiers comme un sommet, mais nul fanal, il le savait aussi, n'y resplendirait jamais. Il n'avait aucune grande nouvelle à annoncer que le monde fût prêt à entendre. Sans doute que, comme d'autres, il était venu trop tard ou trop tôt. Les oreilles se boucheraient s'il ouvrait la bouche, car il ne pouvait répéter que la vaine parole des prophètes: Nisi Dominus ædificaverit domum in vanum laboraverunt qui ædificant eam

—Tiens! que fais-tu là tout seul, à te promener comme un inspiré?

—Ah! mon cher Calixte, je m'ennuie jusqu'au vomissement.

—Veux-tu que nous passions la soirée ensemble? demanda Héliot. Tu sais, je ne suis guère distrayant, mais nous causerons.

—Entendu, dit Entragues, en prenant le bras de son ami, je m'accroche à toi, comme un naufragé à une épave.

—Mais, reprit Calixte en riant, je ne suis nullement le résultat partiel d'un naufrage. Je me comporte très bien à la mer, la mâture est bien plantée, la coque est solide et se rit des lames, le vent est bon… allons, embarque et ne me traite pas d'épave. Maintenant, écoute, je vais rentrer me défaire de cet encombrant portefeuille, je prendrai quelques vers que je veux te montrer, nous irons chez toi et tu me liras aussi quelques pages un peu symboliques, hein?

Alors ils discutèrent sur la valeur des mots dont se caractérisent les modernes écoles d'écrivains. Les symbolistes, au dire d'Entragues, usurpaient leur appellation; on ne fait pas du symbole exprès, à moins de se vouer à cette carrière, comme à celle de fabuliste. Le symbole était pour lui la cime de l'art et la conquéraient seule ceux-là qui avaient dressé à la pointe de cette cime une statue extra-humaine et pourtant d'apparence humaine, concrétant dans ses formes une idée.

—Tiens, continua-t-il, le Satan de Milton, voilà un symbole, le Moïse, de Vigny, voilà un symbole, l'Hadaly, de Villiers, voilà un symbole. Le symbole, c'est une âme rendue visible; le type n'est que le résumé ou l'abrégé d'un caractère.

—Ta définition n'est pas claire. Il me semble que ce que lu prends pour le symbole s'appelle plutôt synthèse.

—Non, la synthèse se retrouve en effet, dans le symbole, c'est l'opération finale; si elle n'a pas été précédée d'une analyse, brève ou longue, peu importe, mais précise, il n'y a pas de symbole, parce qu'il n'y a pas de vie.

—Dis plutôt que tout chef-d'oeuvre psychologique contient un symbole.

—Peut-être, concéda Entragues. Alors symboliste signifierait fabricateur de chefs-d'oeuvre?

—Au moins c'est là un idéal assez intéressant et je crois que tu ne le désavoueras pas. Pas plus que moi, n'est-ce pas, tu ne te soucies du public: tu aimerais mieux plaire à dix choisis entre tous qu'à tous, à l'exclusion des dix.

—Évidemment. Nous ne sommes pas des histrions et les applaudissements ne nous feraient pas rougir de joie. Mais si nous n'écrivons ni pour gagner l'universel suffrage, ni pour gagner de l'argent, nous devenons vraiment incompréhensibles.

—Écris pour ta maîtresse, dit Calixte.

—Je n'en ai pas, dit Entragues.

—Écris pour la Madone de Botticelli, dit Calixte.

—C'est ce que je fais, dit Entragues.

—Belle et noble confidente. Te souviens-tu de ce que dit le page dans la Gitana? Je l'ai su par coeur. C'est le portrait de notre maîtresse, puisque c'est celui de la poésie. Écoute-le dans la fastueuse langue de Cervantes: «La poesia et ùna bellissima doncella, casta, honesta, discreta, aguda, retirada, y que se contien en las limites de la discrecion mas alta: es amiga de la soledad, las fuentes la entretien, los prados la consuelan, los arboles la desenojan, los flores la alegran: y finalmente deleyta y ensena à quantos con ella comunican

Leurs entretiens finissaient souvent ainsi, par le rappel d'une impression ancienne, en de mystiques et discrètes plaintes. Calixte était doux pour la vie qui ne lui avait pas montré la même clémence. Ce qu'il cherchait, hormis les jolies éditions des vieux poètes et les mystérieuses gravures modernes, on ne le savait pas: son dédain de toute gloriole était plus sincère que celui d'Entragues, chez qui l'hérédité déterminait un obscur besoin de domination sociale. Entragues s'ingéniait à mépriser la vie. Pendant de longs et injurieux comptes de tutelle, il avait subi, sans révolte extérieure, l'abaissement d'un emploi infime, l'horreur des fabrications obligées d'indigne copie pour des libraires avares: le hasard des procès l'eût dépouillé des reliques de son patrimoine, qu'il aurait consenti à une misère castillane plutôt que d'abandonner son rêve. Il voulait redorer son nom, et sidéré par la gloire, haïssait le présent, comme un obstacle, mais l'existence telle quelle lui était due, il l'aurait revêtue, ainsi qu'un manteau ducal, sans étonnement, avec la satisfaction d'un seigneur qui rentre en ses domaines. Il attendait; rien ne l'aurait surpris, mais le rien, non plus, ne le surprenait pas: de là, les infinies contradictions de son caractère et de sa conduite. Il se connaissait et s'était appliqué, avec une joie qui montrait bien la triplicité de son âme, ce vers de Dante:

Che senza speme vivemo in disio.

«Et sans espoir vivre dans le désir.» Sa triplicité, division scolastique bien élémentaire, il l'expliquait ainsi: une âme qui veut, une âme qui sait l'inutilité du vouloir, une âme qui regarde la lutte des deux autres et en rédige l'iliade.

Il n'avait aucune naïveté, sauf peut-être en ses rares crises méchantes, car, à l'état normal, sa hautaine indifférence de principe le sauvait de la colère et de ses suites. Ainsi, son indignation contre Moscowitch s'était émoussée déjà rien qu'à la première passe du jeu de la vengeance, et il était homme, pour ce qui ne touchait pas à l'essentiel, à jeter le manche après la cognée. Il était homme aussi, à relever et à consolider l'instrument tombé. Il était homme à faire le contraire de ce qu'il prétendait faire, mais comme ses actes étaient pour lui un spectacle, et le plus amusant de tous, il ne s'en attristait pas outre mesure. Il se savait plein d'imprévu et en jouissait: ah! sans cela, il se serait vraiment trop ennuyé, car le reste du monde ne déroulait à ses yeux fatigués qu'un jeu de cirque, en vérité trop monotone, par le vague et le lointain des fantômes jetés sur la piste piétinée éternellement.

Calixte était beaucoup plus simple: tout en rêve, tout en croyance, tout en spontanéité. On ne devinait pas le but de ses mouvements, et, en somme, il n'en avait d'autre que le mouvement lui-même. Plus âgé qu'Entragues de cinq ou six ans, ayant atteint un certain renom de styliste et de penseur délicat, il n'en avait souci, conservait toujours le ton et les manières d'un débutant, portait çà et là ses manuscrits, sans les surveiller, s'adressant de préférence aux petites revues nouvelles, non, ainsi que d'autres, pour y trôner facilement, plutôt par un besoin de silence et pour n'avoir pas à discuter, à démontrer, par de la charlatanerie nécessaire, le mérite d'une oeuvre.

Il gagnait peu, par indifférence, car il se serait facilement poussé à une situation lucrative dans le journalisme, mais il aimait, par-dessus tout, à travailler dignement et librement.

Chez lui, le dédain de la vie était naïf: il l'ignorait, comme on ignore la chimie analytique et ne se sentait pas plus de goût pour vivre, à la moderne, que pour s'enfermer dans une cave avec des cornues; l'une ou l'autre de ces carrières lui semblait également absurde. Quelques figures de rêve, quelques créatures rencontrées entre les pages de Shakespeare ou de Calderon, quelques créations personnelles, suffisaient à peupler ses jours: il tenait ses illusions pour les seuls êtres qui ne fussent pas doués du triste esprit de contradiction, il les aimait, et il aimait Entragues et toutes les intelligences qui discutaient courtoisement et sans prolixité.

On le disait chaste comme un franciscain: il se défendait de ce travers. Une jolie et courte amourette ne lui déplaisait pas: il jouissait de la grâce de la femme, plus que de sa beauté, de ses enfantillages plus que de son sexe, tenait la névrose si aggravée par la complaisance d'écrivains détériorés, pour une maladie répugnante, anti-harmonique et fuyait les femmes brunes et maigres, qui flairent la chair fraîche, comme l'ogre.

Ils entrèrent, comme il était convenu, chez Entragues, qui lut à son ami le conte suivant.

XX.—LE 28 DÉCEMBRE

                         «… L'une meurt, l'autre vit, mais la morte
                         parfois se venge d'être morte.»
                                                          ANONYME.

Au coin du feu, dans la chambre attiédie, ils causaient très émus, car c'était l'heure où d'un tacite accord, leurs lèvres closes allaient ouvrir la porte aux âmes prisonnières.

Depuis deux mois Sidoine faisait la cour à Coquerette. Il ne lui parlait pas de la terre ou du ciel, ni de la destinée charmante des amants qui s'attachent des ailes et s'envolent, dans la pourpre estivale des soirs, vers les cimes lumineuses; il lui parlait des robes nouvelles et des courses d'Auteuil, de l'Opéra, du Salon, de la rue, de l'hippique, du bois de Boulogne, et de la Revue des Deux-Mondes: elle le comprenait et lui trouvait de l'esprit.

Sidoine s'amusait à l'aimer en passant. Ayant beaucoup souffert durant toute une année, il sentait le besoin de se distraire un peu, de jouer à la paume avec un coeur léger, et de baiser en souriant, une toison blonde et deux yeux bleus.

Coquerette aussi s'amusait. Elle avait un mari, aimable mais bourgeois, membre d'un cercle de second ordre et de plusieurs conseils de surveillance. Il touchait des jetons de présence parfois et des jetons de baccarat souvent: le jeu était clément pour sa bourse et la Bourse pour son portefeuille. Elle ne le comprenait pas, lui, mais elle l'estimait beaucoup et ne le boudait pas plus de deux fois sur trois à l'heure matrimoniale.

Un mari, c'est un père, c'est un frère; il baise sur la bouche au lieu de baiser sur le front; il couche avec vous, parce que c'est l'usage ou parce que les appartements sont trop petits et s'il entreprend quelque visite secrète, c'est qu'il vous a sous la main et qu'il faut bien faire un enfant, ou deux, quand les affaires marchent.

Un amant, c'est un enfant, c'est quelque chose qu'on a créé soi-même, cela vous appartient, on peut jouer avec, on peut le dorloter, le bercer, l'embrasser, le battre, le consoler, le caresser, le mettre en pénitence, lui pardonner, le gronder, le priver de dessert, lui faire tenir les épingles quand on s'habille, l'envoyer se coucher à huit heures.

On redevient petite fille, on a une poupée: ah! c'est bien différent.

Coquerette n'avait pas d'enfant, elle voulait jouer et Sidoine ne demandait pas mieux.

L'heure, pourtant, était grave: on allait passer de l'autre côté de la rivière, et il fallait se jeter à l'eau, nager vers l'autre bord, épaule contre épaule. Après, sur le gazon vert, on s'étend au soleil et revenu de son émoi, on a de jolis moments, on cueille de réjouissantes fleurs, et avec quelles délices on revient se baigner dans la rivière si terrible tout à l'heure, maintenant si douce, si tiède, si tendrement murmurante.

Déjà, sans le vouloir, car il goûtait le charme de la pudeur, Sidoine avait tourné la tête vers le lit: c'était l'instinctive reconnaissance du terrain qui s'impose, avant tout combat, aux plus étourdis. Haut, large et profond, ce lit sous ses lourdes courtines rouges le fascinait, mais à la très agréable impression se mêlait une inquiétude. Il y avait dans la disposition des rideaux, dans la nuance des étoffes, dans le mystère de l'ombre chatoyante et des reflets rosés, dans tout cet appareil (ah! comme ce mot le frappa!), dans tout cet appareil, quelque chose d'attristant.

Ses yeux encore une fois se dirigèrent vers le lit: «Le lit de Coquerette, le lit sur lequel quand la flamme attendue luira dans son regard, je porterai la chère petite femme en mes bras forts et tremblants, le lit de nos amours, le lit de Coquerette, qu'y a-t-il là d'attristant? Absurde!»

Il prit les mains de Coquerette et se mit à baiser ses doigts l'un après l'autre avec une grâce qui la charma; elle s'attendrit à tant de délicatesse dans le sentiment, la pauvre mignonne! Il ne fallut pas un plus grand coup de vent pour disperser les derniers oiseaux jasant encore parmi les branches; elle se sentit le coeur allégé soudain, car jamais son mari n'aurait eu l'idée d'une aussi exquise caresse, «et puisque jamais il n'en aura l'idée, il faut bien que j'en aime un autre. Peut-on raisonnablement exiger d'une femme qu'elle se prive de telles délices? Si mon mari est incapable, ce n'est pas ma faute, à moi!»

Sidoine continuait, ayant trouvé ce moyen de ne plus parler et comptant bien trouver également, grâce à quelques minutes de ce manège, le moyen de ne plus penser.

Il recommença par le petit doigt et Coquerette avait les yeux ravis de
Psyché sous le premier baiser de l'amour.

Sidoine baisa le petit doigt sur la seconde phalange, car il avait distribué la ronde de ses baisers sur les ongles, d'abord, puis sur la première jointure.

Il baisa le petit doigt et au même instant revinrent à ses lèvres, et cette fois presque terrifiantes, ces syllabes intérieurement prononcées déjà:

«L'appareil!»

Coquerette crut qu'il disait: «Je t'aime, petit doigt de Coquerette», et elle fut contente.

Sidoine baisa la seconde jointure de l'annulaire de Coquerette et bruit à ses lèvres cet autre mot:

«Funèbre!»

Coquerette crut qu'il disait: «Je t'aime, annulaire de Coquerette», et elle fut contente.

Sidoine baisa la seconde jointure du médius de Coquerette, et il ne dit rien.

Coquerette crut que le doux lézard familier allait monter le long de sa main, le long de son poignet, le long de son bras nu: «Mon Dieu! jusqu'où ira-t-il? Je vais toujours fermer les yeux, je verrai bien.»

Mais la caresse s'arrêta effarouchée; Sidoine se releva très pâle: il regardait le lit comme on regarde un spectacle inattendu et douloureux:

«L'appareil est funèbre, et mon coeur s'épouvante.»

Les mois s'étaient rejoints et de la conjonction magique naissait et surgissait l'unité réelle contenue en leurs éléments.

C'était bien un funèbre appareil:

Trois cierges au chevet s'allumèrent et à cette lueur la blanche figure sembla sourire aux anges, comme les petits enfants dans leur berceau. Un grand crucifix noir apparut sous ses mains croisées; des fleurs furent semées, des roses sur son sein, sur son ventre des lys et à ses pieds des violettes.

«Non, elle n'est pas morte! criait Sidoine en allant s'agenouiller près de sa maîtresse. Dis tu n'es pas morte? Ouvre les yeux, si tu me reconnais? Qu'avez-vous fait? Pourquoi ces lumières, pourquoi toutes ces fleurs, vous allez lui faire mal à la tête.»

Il y avait juste un an, au dernier 28 décembre, il était arrivé chez elle: c'était le même appareil funèbre et il avait dit les mêmes paroles, pleuré les mêmes larmes.

Il prit la main de la morte et l'approcha de ses lèvres, mais l'épouvante, d'un choc soudain, le coucha par terre: elle était froide.

Coquerette, ses grands yeux bleus grandement ouverts avait suivi avec stupeur les phases de la terrifiante vision. Elle savait l'histoire de Sidoine et comprit qu'un vent de folie d'amour avait touché son ami à l'heure même du poignant anniversaire.

La petite femme légère et rieuse sentit un frisson inconnu. Elle se leva toute palpitante, se jeta sur Sidoine, comme une lionne sur sa proie et le mordit à la joue.

Sidoine ouvrit les yeux:

—Ah! tu es à moi, à moi seule, à moi, cria Coquerette en baisant effarée la trace de ses dents, je t'ai marqué à mon signe, tu m'appartiens. Je t'aime, Sidoine, je t'aime à mourir! Ah! je n'avais jamais senti rien de pareil!

Elle le souleva, le fit asseoir, se mit à ses pieds.

—Elle est morte, dit Sidoine, étourdi encore, mais revenu à lui-même, elle est morte, mais je l'aimerai éternellement.

—Et moi? Et moi?

Sidoine ne répondit pas.

—Et moi? et moi?

Sidoine la baisa doucement au front.

—Et moi? Et moi?

—Elle est morte! dit Sidoine.

—Je mourrai, dit Coquerette.

—Pourquoi faire? demanda Sidoine

—Pour être aimée, dit Coquerette.

XXI.—LA BARQUE MYSTIQUE

                                 «L'épouvantable misère de ceux qui
                                 vivent sans amour.»

                                       RUSBROCK L'ADMIRABLE, De la
                                            Jouissance chaste
.

—Savez-vous, madame, que M. Moscowitch a la très ferme intention de vous épouser?

—Mais c'est bien naturel.

—Soit, mais qu'en dites-vous?

—Cela m'est agréable.

—Alors, demanda Entragues, pourquoi ne pas m'avoir prévenu?

—Ah! fit Sixtine, vous voulez jouer à coup sûr. Vous ne voulez pas perdre votre temps? D'abord, et pas plus que vous, M. Moscowitch ne me demanda jamais rien que le plaisir de me voir.

—Il est séduisant.

—N'est-ce pas? reprit Sixtine. Il me plaît beaucoup et je crois qu'avec lui je ne m'ennuierais jamais.

—Ah! vous êtes bien perverse, mais c'est peut-être pour cela que je vous aime.

—Perverse, parce que je neveux pas m'ennuyer.

—Non, l'ennui est la terreur de toute femme et c'est pour échapper à ses griffes qu'elles ont commis la moitié de leurs crimes—bien inutiles:—l'Ennui, impassible, fume son houka et maintient ses esclaves. Je sais bien que la passion est plus forte que lui, mais vous êtes incapable d'aimer.

—Pas plus qu'une autre, dit nonchalamment Sixtine, et puis je ne demande qu'à me laisser faire. Je suis, vous l'ai-je pas dit, la pâte qui attend les mains du pétrisseur, et je ne puis pourtant pas me façonner toute seule. Mais, voyons, c'est vous qui venez me jouer de si pauvres airs de jalousie, d'un si vulgaire style? Je vous croyais plus de dédain et un plus riche vocabulaire. Ah fi! me chanter une telle romance: «Vous êtes incapable d'aimer!» Eh bien, monsieur, et pour me servir de votre langue, je suis du moins capable d'être aimée. Comment, vous semblez croire qu'en amour il y a une catégorie de capacités, comme au temps du roi Louis-Philippe? Ce serait, n'est-ce pas, une corde spéciale, qui manquerait à la cythare? Tous les instruments humains sont complets et même, les femmes ont, sachez-le, des cordes de rechange. Mais les cytharistes habiles sont rares et la plupart des hommes ne savent pas seulement ordonner le préalable accord de l'instrument dont ils prétendent tirer des concertos. Je vous en prie, parlez-moi le langage d'un logicien, puisque telle est votre profession intellectuelle et ne vous imaginez pas que je sois une pensionnaire qui va se sentir brûler d'amour, par un très noble esprit de contradiction, au moment même où un homme lui dit cette adroite sottise: «Vous êtes incapable d'aimer.» Car vous êtes peut-être très habile et capable, oh! très capable de me démontrer l'illogisme patent de mes déductions féminines. Mais, interrogez-moi donc!

—J'ai, dit Entragues, beaucoup de plaisir à vous écouter. Votre voix est douce.

«Cette fois, songeait-il, et grâce aux mutuelles impertinences avec lesquelles nous allons nous entreblesser, cela va finir très bien ou très mal. Elle est, par quoi? très énervée, et mon personnel état mental en plein déséquilibre. Nous allons, atteindre, c'est espérable, un surprenant résultat.»

Comme elle se taisait, il reprit:

—Il y a des instruments irrémédiablement désaccordés, tels ceux qui subirent l'humidité de la solitude; mais ce n'est pas un si grand désastre: on n'a qu'à changer les cordes.

—Un tour de clef suffirait peut-être, dit Sixtine, et d'abord un rayon de soleil.

Ce mot frappa Entragues au coeur. La voix qui l'avait prononcé, pourtant, était sèche et toute cassante d'ironie, mais il n'en retenait que le sens et voyait se dresser devant lui, sous la forme d'une femme attristée aux gestes implorateurs, la figure même de l'Abandon. Ses doigts laissèrent tomber à ses pieds les flèches, il s'attendrit naïvement:

—Je vous ai blessée, pardonnez-moi.

—Oui, dit simplement Sixtine, vous avez été méchant et cela m'a fait mal. Je veux que nous soyons de bons amis, en attendant mieux, si telle doit être notre destinée que je mette pour jamais ma main dans votre main. Surtout pas de colère contre une impuissante femme, assez malheureuse déjà de ne pas savoir ce qu'elle veut. Vous n'avez pas lieu d'être jaloux, et d'ailleurs, elle sourit mais sans méchanceté, vous n'en avez pas le droit, mon ami.

Il avait mis un genou en terre devant elle et tenait sa main dans ses mains, sans la serrer, avec précaution, comme une fragile et précieuse porcelaine.

—Me voilà, songea-t-il, en l'attitude de Sidoine devant Coquerette, je n'ai plus qu'à porter à mes lèvres ces jointures et ces ongles chers pour que la ressemblance soit complète, autant que l'admet les différentes natures des deux femmes. Coquerette, capricieuse et rieuse enfant, peut éprouver un soudain mais momentané revirement de nature. Sa passion très sincère pour Sidoine durera peut-être tant que Sidoine n'y répondra pas, peut-être quelques lendemains. Comme Sidoine ne recherche en cette jolie petite femme qu'une distrayante amourette, il est bien capable de céder le soir même, malgré l'ébranlement de ses nerfs, quand cela ne serait que par respect humain. En ce cas, très vraisemblable, la passion de Coquerette ne fera pas, comme on dit, long feu: l'attisée flambera et deviendra vite un petit monceau de cendres. Mais, comme c'est singulier! au moment même du coup de foudre, et tout le temps de la durée de ces surprenants effets électriques, Coquerette est femme à donner à Sidoine, s'il la méprisait bien visiblement, une assez grande et réel le preuve d'amour: se jeter par la fenêtre, si nul revolver ne tombe sous sa main. Je pourrai rédiger cette suite, ou telle autre, car il y a en toutes histoires d'amour deux ou trois dénouements également logiques… Où en étais-je? Sixtine est bien différente de Coquerette…

Il y avait eu après les derniers mots de Sixtine un assez long silence, pendant lequel Entragues, sans pour cela cesser de s'intéresser coeurement au présent, ne put néanmoins réfréner son imagination d'analyste.

—Je le sais, je le sais trop, répondit Hubert entre deux poses, mais vous me dites d'amères cruautés avec une telle douceur et un tel charme qu'elles me ravissent comme des tendresses. L'avenir, où vous me laissez entrevoir une possibilité de joie, m'apparaît ainsi qu'une imagination d'aurore à un pauvre pérégrin attardé dans les affres d'une noire forêt…

—Imagination, si tel est votre plaisir, mon ami, mais frappez et la source jaillira. Frappez hardiment, que le coeur soit atteint, que le sang parte comme un fleuve, que je tombe entre les bras du meurtrier mourante de joie et mourante d'amour. Je voudrais, je voudrais…

«Ah! dis-le moi donc ce que je voudrais, continua intérieurement Sixtine, évoque-la donc devant moi, ma volonté, que je la voie de mes yeux, que je la touche de mes mains, tu le peux, toi, tu dois le pouvoir, toi, puisque tu es un homme!…»

Elle attendit une seconde: l'aure d'une crise de nerfs voltigeait et se jouait le long de son échine, la boule grossissante remontait le long de sa gorge; ses doigts se crispèrent dans la main d'Entragues, elle sentit l'impérieuse nécessité de fuir tout contact et, en se levant brusquement, elle se jeta à son piano, joua fiévreusement une incohérente musique qui la sauva.

«Elle est étrange, songea Entragues, on dirait qu'elle va se laisser aller et voilà que tout d'un coup elle s'est envolée loin du péril. Jamais elle ne perd la tête et vraiment je me dois applaudir du conseil qu'une diabolique inspiration m'a fait donner à ce pauvre Moscowitch. Ce n'est pas une Coquerette, elle se domine, mais le jour où la rivière aurait été franchise, épaule contre épaule, elle serait unie à son amant comme le fer au fer sous le marteau du bon forgeron:

    «Amour, bon forgeron des coeurs,
        Martelle, martelle,
    Martelle deux à deux les coeurs,
        Martelle, martelle,
    Amour, bon forgeron des coeurs!»

Il fredonnait ce couplet improvisé à la sommation d'un rythme qui chantait sous les doigts de Sixtine. Des vers, des phrases bien venues, de belles périodes surgissaient à ses lèvres selon la cadence de la musique et avec les mots des idées, de curieuses idées dont il n'avait pas connaissance, des plans de romans, des notations métaphysiques, des vues intéressantes sur lui-même, sur ses amis, sur l'amour, sur la politique. Pendant l'heure que Sixtine passa au piano, il vécut plusieurs journées de large et profonde vie et quand la musique fit silence, Hubert sentit un arrêt violent de pensée qui lui saisit le coeur et le cerveau, comme saisit la chair et les moelles une transition du chaud au froid, extrême et soudaine.

—Tenez, dit Sixtine, en se tournant à demi sur son tabouret, pour vous prouver que vous êtes encore et malgré vos maladresses celui auquel je me fie, je vous conterai des fragments de ma vie. Ne prenez cela ni pour une confession, ni pour une confidence, ni pour un aveu; ce n'est rien que bonté d'âme, de ma part, et désir de contenter votre curiosité. Je n'aime guère à expliquer mes misères passées, mais je crois bien, d'ailleurs, que personne n'eut jamais ce spectacle, si ce n'est la comtesse et un ami mort, cher et cher encore par le souvenir, de Sixtine déchirant le voile d'Isis.

—Votre passé, dit Entragues, m'est aussi sacré qu'un mystère de religion. Je ne doute pas que vous n'ayez eu la perpétuelle conduite d'une femme douée de la dignité native…

—Précisément, interrompit Sixtine, je suis femme et je la fus et je commis les crimes d'une femme qui ne sait pas la signification du mot: Devoir. On me l'enseigna, je l'oubliai, n'ayant point compris.

—Si vous l'avez oublié, dit Entragues, je ne tenterai point de vous le rapprendre, avant de vous connaître plus profondément. Pour moi, le devoir c'est de faire mon oeuvre, et pour cela, de faucher tous les obstacles de la vie: pour telle autre créature, je ne sais.

—Oui, vous êtes intellectuel, quelques hommes le sont et beaucoup pourraient l'être; cela n'est pas permis à une femme. Celles mêmes qui ont l'air de s'intéresser aux choses de l'esprit ne le font que par feinte ou par imitation. Le cercle d'argent de la sensation les étreint elle sentiment même est de la sensation pour elles. On m'a dit cela, vous pensez bien que je ne l'aurais pas trouvé toute seule; d'ailleurs, cela m'est indifférent, puisque, pareille aux aures, je ne veux que ceci: être heureuse.

—Et vous ne l'êtes pas.

—Non, mais je puis l'être. Je vis là-dessus: c'est mon oeuvre à moi, j'en ai pour jusqu'à ma dernière heure et je suis bien tranquille.

—Vous me donnerez votre secret, dit Entragues.

—Dès maintenant, dit Sixtine. Si une aventure semblable à la première m'advenait, ce n'est pas l'autre qui mourrait, ce serait moi. Vous avez peut-être compris que lorsqu'on me parle d'amour, ce n'est pas seulement la paix de mon coeur qui est en jeu, mais encore la lumière de mes yeux. Cela me donnerait, je crois, le droit de choisir: eh bien, je ne choisirai pas. Ainsi, je n'aurai rien à me reprocher, si je fais naufrage. Je n'aurai usurpé ni le porte-voix, ni la barre, je serai la passagère qui se couche au fond du bateau et vogue les yeux fermés. Et dire, ajouta-t-elle, comme en se parlant à elle-même, qu'il suffît de huit jours pour que je sois sur mer, embarquée vers des récifs, en une nef chavirante et sous des ordres inexpérimentés! C'est ce qui m'attend, n'est-ce pas? Aussi, j'aime autant ne pas partir, la vie ne m'est pas pénible, mais je partirai, car on m'enlèvera de terre et des bras… lesquels?… me poseront sur les coussins au milieu du roulis… Ah! je puis tout aussi bien faire une navigation très heureuse, un voyage de vraie plaisance par des océans pleins de soleil, avec, tout au bout, un port calme et tiède et des sourires d'âmes, jusqu'à la fin…

—Cela sera ainsi, dit Entragues.

La simplicité tragique de cette femme, qui daignait seulement se révéler, le remuait autant qu'un beau lever de soleil ou que de la belle prose, noblement imprimée. Il ne sentait plus, en ce moment, aucun amour pour elle; l'impression était toute littéraire, et avec un reste de conscience, il se maudissait pour ce blasphème. Cependant, il remarqua ceci: les développements métaphoriques par lesquels Sixtine avait indiqué sa conception de l'avenir étaient tout à fait analogues aux images qui l'avaient hanté un jour dans un tel état d'esprit. État fugitif, sans doute, mais dont la naissance, même occasionnelle, révélait de secrètes concordances entre leurs âmes. Sinon les joies de l'union, les synalgies, du moins, étaient possibles, et c'est beaucoup que deux êtres soient aptes aux mêmes souffrances, et que si la vie frappe un des coeurs l'autre soit blessé. Cette pensée transitoire le ramena à l'amour: ses bras, par un ressort soudain détendu, s'ouvrirent et, si elle y était tombée, ils se fussent refermés sur l'infini. Mais il était trop tard de quelques minutes: il y a un tout petit espace entre la sensation perçue et la sensation analysée: c'est là que se loge l'ironique Trop tard.

Sixtine répondit:

—Qu'en savez-vous? Vous-même, pourriez-vous m'en faire la promesse, sur votre vie, que vos lendemains ne m'apporteraient pas la désillusion de vos avant-veilles. En prenez-vous l'engagement?

* * * * *

Le soleil avait régné, et le ciel, par de lentes dégradations, s'enténébrait. Des feux rouges, des feux verts, des feux jaunes éclataient sur le fleuve.

Alanguie sous ses parures, un peu bercée par le remous, une barque tardive s'avança et vint ranger le quai. Les pierres étaient toutes recouvertes de lourds tapis, ainsi que les pavés et les marches de granit jusqu'au trottoir où s'arrêta la voiture. Les porteurs de torches se déroulèrent vers la barque: à leurs flammes vacillées les ors et les pourpres des draperies s'allumèrent et l'eau du fleuve prit la couleur des grenats et des topazes.

Ils étaient seuls. Se tenant par la main, ils firent le chemin en silence, tous deux vêtus de noir et pareils à des ombres.