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Sixtine: roman de la vie cérébrale

Chapter 25: XXII.—LE SIMONIAQUE
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About This Book

The narrative follows the delicate encounters of a man and a woman convalescing at a country estate, where flirtation and social artifice unfold into sustained reflections on imagination, sincerity, and vanity. Dialogues and interior observations reveal an authorial concern with how language, rhetoric, and self-deception shape perception and desire. Episodic scenes alternate with philosophical digressions and aesthetic allusions, producing a portrait of cerebral life that examines memory, the need to be indispensable, and the writerly habit of finding meaning in ordinary words and gestures.

Dés qu'ils eurent mis le pied sur le bordage, ils se regardèrent et se sourirent. Ils partaient seuls, ils partaient ensemble, et pourtant ils virent dans les yeux l'un de l'autre la mélancolie des voyageurs.

La barque s'éloigna, les torches s'éteignirent: il n'y eut dans la nuit qu'un fanal de plus sur l'eau du fleuve.

* * * * *

—Oui, dit Entragues.

Sixtine tressaillit.

—Oui, répéta Entragues, si vous m'aimez!

Sixtine continua:

—Voilà un récit traversé de bien des bavardages… C'est pour moi que je dis cela.

—J'en mérite ma part, reprit Entragues.

Et il ajouta intérieurement:

«Si vous m'aimez! J'ai eu l'air de poser mes conditions, quelle lâcheté m'a fait prononcer ces humiliantes syllabes. Moi aussi, j'ai gâté mon «qu'il mourût!» Il n'y avait qu'à dire «oui!» Et c'était toute ma pensée, c'était ma vraie pensée. Pourtant, je t'aime, va! Sixtine, je t'aime bien sans conditions, va! Ah! tu finiras bien par le comprendre!»

Sixtine l'observait:

«Ah! pauvre ami, tu ne me comprendras donc jamais?

Elle reprit tout haut:

—Il faut pourtant finir… C'est que j'ai quelque pudeur à me dénuder ainsi… Enfin… Non, grâce pour aujourd'hui… une autre fois… Laissez-moi seule, maintenant, si vous voulez me plaire… sans questions… et sans peur… vous viendrez demain, là. Adieu, mon ami.

XXII.—LE SIMONIAQUE

                            «La malle bouche, elle a raté si traistre
                            Qu'elle a baisé et vendu nostre maistre.»

                                 CHARLES DE LA HURTRIE, Contreblason
                                          de la Bouche.

Hubert n'avait nulle envie de penser, mais il n'est pas donné à tous de pouvoir régler son activité cérébrale, de renvoyer au lendemain les affaires sérieuses. Ni la lecture d'un roman naturaliste, ni la méditation des plus abstruses propositions et scolies de la porcologie contemporaine, ni la contemplation des vérités éternelles ne l'empêchèrent de pleurer ses récentes sottises.

Ah! comme à distance, il les jugeait bien les choses, comme il voyait bien ce qu'il aurait fallu faire: nul n'avait à un plus haut degré la présence d'esprit du bas de l'escalier.

L'analyse immédiate était toujours un peu confuse, n'imposait pas de précises conclusions. Sans doute, trois ou quatre minutes au plus, après le moment où l'action eût trouvé sa place, il avait démêlé les pensées et les arrière-pensées de son partenaire et au cours de la quatrième minute il savait déjà ce qu'il aurait fallu faire à la première seconde, mais il ne le savait pas aussi pertinemment qu'après une nuit de sommeil.

Aucun trouble de coeur ne l'avait jamais empêché de dormir; il remerciait le ciel de lui avoir départi des matinées lucides.

Plus il songeait, ce matin-là, plus s'amollissaient sous lui les sables mouvants de l'indécision.

S'étant mis mal à propos en mouvement, l'action lui avait été pernicieuse; attendre, était stérile: c'est le semeur de cailloux qui, vers le printemps, s'attarderait le long de son champ, étonné de ne pas voir verdoyer les germinations.

«Eh bien! se dit Hubert, on ne sait pas, tout arrive et spécialement l'absurde. Il me serait agréable qu'un miracle s'accomplit en ma faveur. Nous verrons ce soir, et, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, les jours suivants.»

Pour gagner la nuit, et craignant encore la morosité des heures, il sortit, en quête d'occasionnelles distractions.

La rue était inclémente, les quais balayés par un âpre et humide vent se profilaient mornes sous leurs boîtes closes, spectacle défavorable, pour toute une série d'inquiets picoreurs de science, vraiment à la joie de vivre. Que deviennent-ils, en ces jours de chômage, les inconsolés vagabonds, amateurs de sottise imprimée? Il en aperçut un qui, les yeux tristes et les gestes lassés, allait interrogeant le ciel, tenant bon sous la tempête, guettant une accalmie. Entragues le connaissait: c'était un vieil homme de lettres dont la vie se passait là. Aucun livre ne lui était étranger, il les entr'ouvrait tous, les saluait d'un sourire, mais n'achetait que ceux qui concernaient l'Auvergne, son pays natal. Il en avait chez lui, en un vaste grenier, quinze mille de cette sorte et ne désespérait pas d'en doubler le nombre.

Entragues voulut l'entraîner loin de ces bords désolés; il résista, comme un amant bien décidé à coucher en travers de la porte verrouillée de sa maîtresse.

Cette constance plut à Entragues.

—Venez donc jusqu'à la rue de Richelieu. Il y a là une grande salle mauresque où l'on trouve aussi quelques livres, et on est à l'abri.

—Oui, je ne dis pas, mais on ne peut pas les emporter chez soi.

Entragues le quitta sur ce mot dont il comprenait toute l'amertume, car il en était, lui aussi, de ceux qui ne lisent avec plaisir que les livres dont on est le maître. Livres, femmes, tableaux, chevaux, statues et le reste, l'herbe même et les arbres et tout ce dont on jouit, on n'en jouit qu'à moitié, si cela ne vous appartient pas. Cela explique le peu de succès des musées où il n'y a personne, hormis les dimanches de pluie; il faut une grande indifférence ou un grand détachement pour associer d'ardentes sensations à la contemplation d'un tableau qu'un regard imbécile va polluer l'instant d'après.

Rue de Richelieu, c'était une atmosphère spéciale et qu'on ne respirait que là. Dès la porte, un petit frisson vous secouait les membres et une fois installé dans le fauteuil et à la place numérotée, on ressentait les cruelles atteintes de la fièvre des livres.

Entragues ne put tenir assis. Il se promena le long du pourtour, regardant à droite les crânes et à gauche les livres, ou bien, à droite les livres et à gauche, les crânes. Évidemment, tous ces crânes croyaient à la science et venaient là pour s'infuser les livres, en lesquels, comme on sait, toute science est contenue. Pline, aussi, croyait à la science, et Paracelse, et Erasme et Sammaize et où est-elle, Villon, leur science, là où n'iront jamais tes vers, mauvais écolier! Tu savais toi, et entre beaucoup de choses, tu savais ceci, que celui qui meurt «meurt à douleur». Travaillez, travaillez et un jour, comme fiel, la science vous crèvera sur le coeur. Si c'est pour vivre, travaillez, c'est une excuse, bien qu'il ne faille pas, ainsi où il est écrit dans une préface, attacher trop de prix au pain quotidien, «mais, continuait Entragues, faut-il que l'humanité s'ennuie, par destination, pour qu'il y ait des amateurs de travail!»

—Comment, toi, Oury? je te croyais en province.

—Je me suis fait, répondit Oury, un coin de province à Paris et comme tu vois je suis vivant, ou du moins j'en ai l'air.

—Et que fais-tu?

—Rien.

—Comment, rien? et je te trouve penché sur de gros catalogues?

—C'est pour me reposer un peu la vue, car je ne travaille pas, je regarde travailler.

—Ah!

—Oui, tous les jours, je viens ici vers midi et je reste jusqu'à la fermeture. En été cela dure jusqu'à six heures, alors je fais de bonnes journées; l'hiver, à peine a-t-on le temps de s'installer.

—Et tu ne fais rien?

—Non, j'attends. Je suis comme l'écolier de la légende: j'attends qu'on sorte.

—Ah! mais, mon cher Oury, sais-tu que ta psychologie est du plus vif intérêt. «J'attends qu'on sorte!» Ta devise est la devise même de l'humanité. Elle est admirable, elle est le schéma de la vie, tu es un homme, Oury, tu es l'homme, tu es symbolique.

—Peut-être, mais je n'en tire aucune vanité. Pourtant mon existence est singulière et je crois que peu de créatures auront vécu des jours aussi dénués d'incidents. Assieds-toi donc, nous causerons; je puis bien sacrifier une heure ou deux à un vieil ami.

Entragues consentit volontiers.

—Tu me croyais en province? commença Oury. Non, je suis un disparu, mais non pas un provincial. Là-bas, tu vois? au bureau, il y a un monsieur à cheveux gris, très aimable. Je salue, il me sourit, et m'offre un petit papier que je prends. Je souris aussi, car ce papier qui sert à demander un ouvrage m'est inutile. Je ne viens pas travailler, mais regarder travailler.

Je passe là quatre ou cinq heures fort agréables.

Le matin, chez moi, c'est autre chose. Le temps se traîne comme un serpent, se tord, baille et me mord et m'insinue le venin cataleptique de l'ennui.

Parfois, quand il fait beau, j'ouvre ma fenêtre, et je regarde vers de lointains arbres; en d'autres matinées je me lis du Ronsard: le temps s'en va! le temps s'en va! Non, il dure, inutile et tenace.

J'eus, il y a quelques années, deux ou trois mois de répit.

Peins-moi, Janet, les beautés de ma mie.

Ce fut à partir en quête de ce portrait chimérique. Pourquoi Thomas de Leu ne l'aurait-il pas gravé? Il n'a pas son second pour rucher une collerette empesée, pour allonger férocement une figure de ligueur, mignonnement un visage de princesse. Comme elle n'existe pas, cette image, et que je le savais, je la cherchai avec persévérance, car j'étais sûr au moins de ne jamais toucher du doigt la finale désillusion.

Mon cheval las, cependant fléchissait; le désir d'un coup de fouet, lui cingla la croupe: je venais de rencontrer, dans la cour du Louvre, ma princesse peinte par Janet. A sa figure longue et pâle, à ses yeux en amande, à sa large collerette blanche, à sa taille fuselée amincie par un corsage en pointe, à son chapeau Marie Stuart, à ses gants gris, des gantelets, à un air Renaissance indéniable, je la reconnus et en devins amoureux.

Comme je suis fort régulier dans mes habitudes, les matins qui suivirent celui de la vision première, la princesse ne manqua pas de m'apparaître, toujours la même et toujours princesse. Elle entrait au Louvre, moi, malheureusement, j'allais à la bibliothèque, je ne pouvais ni m'arrêter, ni la suivre, de sorte que je fus longtemps avant de savoir si c'était une hallucination ou la réalité tangible d'une femme douée de chair et de jointures.

Nous nous quittions sous la voûte où s'ouvrent en vis-à-vis les égyptiennes et les assyriennes perspectives: elle entrait à droite et je continuais mon chemin. J'aurais pu entrer et la suivre, sans doute, mais les heures que je passe ici me sont sacrées: je ne travaille pas, cela est vrai, mais je pourrais travailler: je veux, du moins, garder la possibilité du devoir. Tout ce qui me reste de volonté s'est transmué en habitudes: briser le fil, ce serait résoudre la série des mouvements appris en une éternelle et buridanesque immobilité.

Tu vois que je me connais un peu. Plus je vais, plus me manque la force initiale. Je puis tout continuer, je ne puis rien commencer. Entre la volonté et l'acte, un fossé se creuse où je tomberais en essayant de le franchir: c'est une impression physique.

Finalement, la princesse surgit un jour coiffée d'un chapeau Van Dyck qui faisait de très laides ombres sur sa figure blanche: adieu ma princesse peinte par Janet. C'était une femme comme toutes les femmes et qui, décidément, ne rachetait ce défaut par aucun mérite spécial.

Voilà mon aventure.

Au fond, je trouve encore la vie assez supportable à partir de midi.
J'attends le souffle, je regarde travailler, c'est une occupation, cela.

—C'est une occupation, dit Entragues. Adieu. Tu ne sors pas avec moi?

—Oh! non, répliqua Oury, c'est impossible. Pas avant quatre heures.

Assez attristé, Entragues s'éloigna, continuant sa promenade, cherchant parmi les crânes penchés une chevelure familière à ses yeux. Vaine enquête; alors, il sortit seul, sans le compagnon qu'il aurait voulu et remonta la rue jusqu'au boulevard.

Aux confidences de ce triste malade, jadis un intelligent garçon, destiné, pensaient ses amis, à rédiger d'intéressante critique rétrospective, une sorte d'histoire de la pléiade, moins puérile et plus brave que celle du dolent Sainte-Beuve, Entragues eut peur de s'anonchalir. Ces maladies de la volonté étaient contagieuses: il décida de fuir cet intellectuel lépreux et d'abolir, d'abord, en lui-même, tout souvenir de la rencontre. Un pareil mal pouvait surprendre ses nerfs et coucher sa volonté dans l'ornière de l'habitude; il ne se souciait pas d'un séjour, ni même d'une excursion de touriste, aux frontières de la folie.

Il flâna de divers côtés, en des bureaux de rédaction, à la recherche de Van Baël, qu'il voulait consulter sur un détail de costume, passa une demi-heure à la Salle des ventes où il acheta quelques soies anciennes et un lot d'ornements d'église fanés, laids, mais sacrés et sentant la simonie.

Un prêtre simoniaque, depuis des années, le hantait: c'était une face maigre avec des yeux haineux, un corps violemment ossaturé, rigide, des mains longues, des mains blanches, des mains souples aux ongles carrés, des mains de vendeur d'étoffes, des mains de bénisseur, des mains de juif vite rentrées sous le manteau avec le prix du sang. En quel siècle, en quel pays vivait-il?

«Pour atteindre à quelque justesse d'analyse, songeait Entragues, en rentrant chez lui, une chasuble sur les genoux, un gros tas de broderies sacerdotales emplissant le reste de la voiture, pour insinuer à ce simoniaque de la vraie vie, il faut qu'il soit moderne. Il faut que je puisse entrer dans son église, m'asseoir un soir et un soir m'agenouiller dans son confessionnal, boire le vin de son calice et les hosties de son ciboire. Il faut que je sois comme lui simoniaque et sacrilège, ah! quelle épreuve! et sentir comme lui l'irrévocable damnation et m'exalter de jour en jour dans l'opprobre secret de mes mensonges!»

Sixtine vint à son secours: la robe rouge le délivra de la robe noire.

L'heure sonna du rendez-vous donné la veille.

—Madame est sortie!

—Ah!

Ce fut tout. A quoi bon même rouvrir la bouche?

XXIII.—L'ADORANT

III.—LA FUMÉE DE L'ENCENS

                            «Il y a un décret, Valérien, que je
                            veux le dire: j'ai pour amant un ange
                            de Dieu, qui, avec une extrême jalousie,
                            veille sur mon corps.
                                     Bréviaire romain, Office de
                                           sainte Cécile
.

De l'encens! De l'encens!

Que d'encens il y a dans les encensoirs!

Que de fumée il y a dans l'encens!

Nuage, c'est païen. Vierge! fi! de se cacher dans un nuage pour faire l'amour. Mais à quoi bon? Je vois les ailes de l'ange dont la blancheur éclate sous le nuage odorant. C'est avec cela, avec si peu, Vierge! fi! qu'il t'a grisée pour avoir raison de toi. Et tu lui souris, je vois tes yeux dont la fulgence éclate sous le nuage odorant, à l'ombre des ailes blanches!

Toi l'immaculée! Et pour qui tant de pureté souillée? Pour qui? Pour un ange?

Tu as cru que c'était le Saint-Esprit?—Oui, la colombe m'a becqueté les lèvres et j'ai entr'ouvert la bouche et je lui ai donné le petit bout de ma langue. Je parle de longtemps. C'était très agréable et j'avais toujours envie de recommencer.

—Ah! Vierge, fi! tu mens comme une femme. Les colombes n'ont pas de si larges ailes.—Ce sont les ailes de mon manteau.

—Ah! Vierge! fi! les colombes n'ont pas les cheveux frisés.—C'est la rosée qui a ébrélé ses plumes.

—Ah? Vierge! fi! les colombes n'ont pas de plumes blondes.—Mais si, mais si! Et puis elles ne sont pas blondes, figliuolo, elles sont gorge-de-pigeon.

Della Preda était confondu par tant d'aplomb. Comment une Vierge en qui il avait mis toute sa confiance, sub tuum præsidium!

Le colloque reprit ainsi qu'il suit:

—Ah! Vierge! fi! songe à ta famille, songe à ton chaste époux! songe à ton fils! songe à Dieu le père! Veux-tu déshonorer le créateur du ciel et de la terre? Qu'allons-nous devenir, si tu émeus sa colère. C'est toujours sur nous que cela retombe, pauvres hommes et nous aurons encore la peste.—Ecce ancilla Domini! mon ami. Je suis aux ordres du Très-Haut, et s'il lui plaît de m'envoyer un ange?

Della Preda ne sut que répondre; car il avait trop de religion pour discuter les décrets éternels. Il fit seulement remarquer à la madone que si le Très-Haut lui avait envoyé un ange, ce n'était pas apparemment pour faire l'amour avec.

—Ah! mon Dieu! cria la Novella.

D'ailleurs, reprit Della Preda, je suis en paix, les anges n'ont pas de sexe. C'est un jeu. Eh! la question est controversée…

—Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! cria la Novella.

Ainsi, saint Ambroise qui a beaucoup parlé des anges, ne se prononce pas d'une façon péremptoire. Il note que d'aucuns, ayant failli, furent expédies «dans le siècle» et remplacés au concert céleste par les plus méritoires virginités. Comment ont-ils failli, et cette expression ne doit-elle pas s'entendre delà chair?…

—Ah! mon ange! cria la Novella.

Ou bien sont-ils, comme leur nom, épicènes. Cette opinion fut soutenue, mais je la crois hérétique, car ces vases de pureté, se trouvant doués des deux sexes, auraient trop de tentations et trop sous la main. Tertullien, de même qu'Origène, leur accorde un corps; cela, je le sais, je le vois et qu'ils en font un profane usage.

Ah! je vais perdre bien de mes illusions sur les anges: il faudra que je soumette le cas au padre qui m'enseigna la théologie…

Si je me souviens de mon livre d'heures, n'est-il pas écrit en l'office de Sainte-Cécile: «Valérien trouva Cécile priant avec un ange dans son lit.» Cécile, d'ailleurs l'avait prévenu: «Il y a un secret, Valérien, que je veux te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu, qui avec une extrême jalousie veille sur mon corps.» Oui j'ai lu cela dans mon livre d'heures, pages sacrées que ne doit pas même effleurer l'irrespect. C'étaient des amours saintes, et saintes aussi, sans nul doute, celles qui m'oppressent le coeur. Pardon, madone! Pourtant tu me fais souffrir et tu me fais pleurer, je n'ose plus, honteux du spectacle qui a troublé mon âme, lever mes yeux malhonnêtes vers tes yeux béatifiés. Tu fais ce que tu veux, étant reine et moi j'ai un devoir, aimer, pâlir et mourir si tu l'ordonnes.

Je ne comprends pas, mais qu'importe? Est-ce que je comprends le mystère de la Sainte-Trinité?

Si tu as choisi, comme la charmante et bienheureuse fille, un ange pour amant, c'est que telle est la fonction des anges d'être les amants des vierges: ainsi fut-il ordonné par le Seigneur de toute éternité.

Et moi, je suis indigne; j'ai un corps souillé et deux fois souillé: depuis le baptême de ton amour, madone, les séductions charnelles ont eu raison de la grâce que ton intercession m'avait départie.

A une femme, quelle femme! à une infidèle, quelle infidèle! à une esclave, j'ai livré mon corps régénéré par la condescendance de tes regards, lavé par tes larmes, purifié par ton sourire, comme un haillon scabieux par les ruissellements des sources et les rayonnements du soleil.

Tu m'as châtié, madone, mais dois-je me plaindre, puisque moi-même je t'avais supplié de lever la verge sur mes épaules? Tu m'as bien châtié, merci… Non, ma Novella je vous aime trop pour être lâche, je vous hais maintenant, impure et parjure Vierge!

Songe que je t'aimais pour ton immaculée candeur, et que ta peau virginale s'est maculée d'ineffaçables taches…

—Il n'y paraît plus, dit la Vierge, j'ai une robe neuve.

—Monseigneur, dit Veltro, en saluant le prisonnier, la cérémonie s'achève, il faut rentrer. J'ai pris sur moi d'allonger un peu les minutes, mais la consigne, seigneur, la consigne… C'est une belle fête, tout de même que le couronnement d'une madone. La Novella, on la couronne tous les ans, à l'Assomption, et on lui change, par la même occasion, sa robe rouge: c'est l'usage. De la vieille, on habille des petites pauvresses, oh! ce qu'elles sont fières, les coquines; enfin, c'est l'usage, quoi!

—Encore un instant, Veltro, je vous prie, mon ami?

Depuis qu'ayant levé les yeux, Della Preda voyait face à face la Novella, radieuse en sa pourpre neuve et sans le voile d'aucun nuage, son angoisse s'apaisait et son effarement. Il ne ressentait plus que le trouble qui suit les mauvais rêves, comme une persistante odeur, mais voilà que, soudain, sonna sous son front la sensation du blasphème: ce fut obscur et violent: il s'évanouit et Veltro le prit dans ses bras.

XXIV.—LA COULEUR DU MARIAGE

                                      «Le mari dotal doit à sa femme
                                      trois nuits par mois.»

Lois attiques, liv. VIe, titre 1er, art. 14.

«Bon, se dit Entragues, en entendant sonner la sonnette, c'est l'ange russe… Ah! j'ai rédigé un beau blasphème! «…dans ses bras.» Voilà. Et dire que, faute de comprendre, on me taxera d'impiété, moi qui fais du bréviaire romain ma quotidienne lecture, non moins qu'un clerc et pour qui le nom de Voltaire est un mot infamant.»

—Mon cher Moscowitch, je vous fais attendre, c'est que je finissais une phrase et que cette phrase clôt un chapitre.

L'ange russe assista au déjeuner d'Entragues, en buvant du thé. Il parlait peu, semblait se réserver.

—Vous avez, demanda Entragues, vos manuscrits, vos plans, vos théories?

—Ma théorie, dit Moscowitch, c'est de faire du théâtre une école de pitié.

—Les orphelines, les bâtards, les enfants trouvés, les veuves, les condamnés à mort, les serfs du capital, les filles mères, les invalides du travail, les vagabonds et les victimes du devoir. Eh bien, en les habillant de souquenilles russes, en leur donnant des noms en itch pour les hommes et en ia pour les femmes, avec quelques troïkas, de la neige, de la Sibérie, un pope ou deux, des policiers à casquettes plates, quelques angéliques putains, et un choix raisonné d'assassins darwinistes, on peut écrire des chefs-d'oeuvre, de vrais chefs-d'oeuvre, tandis que, voyez à quoi tient la fortune, ces mêmes loques, passées à la teinture française, les fabricants les plus recommandables, les plus notables commerçants en la matière, des hommes décorés, des gens qui ont des maisons de campagne à Ville-d'Avray, n'oseraient plus les mettre à leur étalage.

—Pourquoi? demanda Moscowitch.

—Parce que cela ne ferai pas d'argent.

—Je crois, dit Moscowitch, que vous me raillez, en ce moment.

—Vous êtes riche, n'est-ce pas? Alors la raillerie ne vous atteint pas. On ne peut pas, en France, railler la richesse, cette impiété vous est défendue par nos moeurs adulatoires. Cependant, si vous aviez du talent, le droit commun vous ressaisirait: jusque-là, soyez tranquille et marchez la tête haute.»

Ils entraient à la Revue Spéculative. La présentation de Moscowitch ne sema aucune curiosité. Fortier fut aimable et Van Baël, distrait. Cependant, lorsque, soufflé par Entragues, il eut déclaré: «Je veux régénérer le théâtre par la pitié,» les yeux s'ouvrirent et Renaudeau, égayé, le traîna sur la claie. Ce fut un des plus amusants cours d'histoire dramatique qu'on eût jamais professé pour l'instruction d'un débutant. Renaudeau citait des noms dont nul n'avait jamais oui les syllabes et Moscowitch prenait des notes, s'engageait à lire, remerciait.

Cette ironie facile agaça Van Baël qui d'un ton de supériorité prit le russe sous sa protection et lui donna quelques conseils sages et finalement deux ou trois bien inutiles lettres d'introduction pour les directeurs, qui n'ouvraient, naturellement, jamais leur porte à des inconnus.

—Ah! voilà la marquise! dit Fortier, envoyant entrer une femme à l'extravagante mise, dont les tempes disaient plus que la quarantaine. Sanglée en un corsage noir constellé en guise de boutons d'authentiques monnaies d'argent anciennes, un collier de pareilles médailles au cou, ses cheveux bouclés au fer et teints en blond rosé cascadant sur ses épaules; un chapeau à la Longueville hérissé de plumes rebelles, des bracelets jusqu'au coude sous ses manches larges, un lourd vêtement de fourrures ouvert et rejeté en arrière d'où pendaient vers le col, les deux plaques d'une agrafe larges comme deux boucliers. Elle releva son nez busqué, fixa sur Fortier ses regards impudents de femme qui a feuilleté sans en passer une page l'album de la luxure et dit, minaudière:

—Mon petit Fortier, et mon Lauzun?

—J'aimerais, Madame, être le vôtre», dit Fortier.

Ses yeux répondirent avec une rapidité d'éclair:

«J'accepte!» Elle reprit verbalement:

—Vous m'aviez promis les épreuves pour cette semaine cependant?

Pendant que Fortier essayait de la convaincre que la Revue Spéculative était indigne de ses mérites, que l'argent rare partout, avait une sorte d'effroi de sa caisse, etc., Moscowitch s'informait:

—Qu'est-ce que cette femme?

—On l'appelle la marquise, je ne sais pourquoi. Ses monnaies lui ont valu d'autres noms: le Médaillier, celui-ci, plus cruel: le Reliquaire. Enfin, comme elle signe Françoise des recettes de cuisine dans un journal de mode, Renaudeau l'a dénommée Françoise-les-bas-bleus. Il est probable qu'elle a un nom réel, quelconque ou insignifiant.

—Dire qu'à mon âge, fit Renaudeau, je n'ai jamais vu de bas-bleus, les modistes les portent rouges, le plus souvent et c'est là que j'ai mes amours.

—Rouges? Moi aussi, dit la marquise.

Elle campa son pied sur une chaise, releva sa jupe jusqu'à la jarretière.

La jambe était belle, encore, et la réponse spirituelle.

Renaudeau, s'avouant battu par le geste, se baissa et posa ses lèvres vers la cheville, avec un air qui voulait dire: je regrette de ne pas faire plus.

«Et moi aussi!» répondirent les yeux de la marquise.

Ayant salué non sans une certaine grâce ironique, elle sortit sûre maintenant que son article passerait.

Fortier gronda son secrétaire: elle avait payé de sa personne, paiement reçu et signé, on ne pouvait plus refuser sa prose. Mais elle n'aurait pas d'argent.

—Renaudeau il faudra vous dévouer.

—Eh! fit Renaudeau, cette coquine est pleine de surprises, j'accepte.

Moscowitch, très étonné, trouvait ces moeurs singulières. Il demanda à
Entragues:

—Et l'article de cette femme, même mauvais, passera dans la Revue, parce qu'elle a montré sa jambe?

—Oui, dit Entragues, distraitement, car il songeait, en entendant la question de Moscowitch, combien pouvait être dangereux, un homme si profondément naïf. «Il doit être plein de spontanéité, comme une source cachée, et que fait sourdre un coup de pioche. Sixtine, tel jour lui blessera le coeur, et jailliront sous la blessure de violentes effusions d'amour. Il sera bon de le surveiller, de lui infuser des distractions littéraires. Ceci serait un moyen: lui faire entendre qu'il a du génie, qu'il se doit à lui-même, à ses deux patries, à l'humanité, de ne point souffrir que périclite la plante merveilleuse qui… que… Dieu, la Nature, la Gloire et autres entités… je ne suis point jaloux… de la jalousie mon chapitre de ce matin m'en a guéri, j'ai torturé Della Preda et le bourreau a laissé tomber les tenailles qui mordaient ma chair… jaloux, non, mais inquiet: en somme, c'est de moi qu'il s'agit, j'ai incorporé Sixtine à ma vie: si on me la prend, je suis mutilé.

—Tenez, dit-il à Moscowitch, comme entrait un être maigre et blondasse, terreux, et les yeux terrifiés d'apocalyptiques visions, voici un type à observer. Vous avez beau avoir du talent, et même plus que du talent (bien), mon cher ami (ces mots familiers donnent du prix au compliment, en le revêtant de sincérité), oui malgré mon penchant à l'ironie, il faut bien que je finisse par avouer l'impression que vous avez faite sur moi (ses yeux s'illuminent), oui, plus que du talent (il s'épanouit: ouvre-toi, précieuse fleur de la vanité, exhale la capiteuse odeur, grise-le)… eh bien, il ne faut rien négliger… l'observation… les petits faits caractéristiques… ces riens qui, capitalisés, donnent au drame, comme au roman, un air inimitable de vérité vraie (apostat!)… la Vérité… mon cher… la Vérité il faudrait une échelle pour peindre sur le rideau du néant la capitale convenante à ce mot

VÉRITÉ

Il commence à comprendre que je lui veux du bien…. Écoutez-le, il s'appelle Blondin, il a été joli comme son nom, joli comme un coeur, aussi les femmes n'en ont laissé que la coquille.

—Ah! mes pauvres amis, gémissait Blondin, après être demeuré un bon moment affalé sur une chaise, il y en a encore UN cette semaine. Cela fait le septième de l'année, sans nombrer tous ceux qui passent inavoués ou inconnus… Ah!

—Un quoi? demanda Moscowitch.

—Un enterrement prématuré.

—Ah! continuait Blondin, en étendant des bras crispés vers une vision d'horreur, être enterré vivant, se tordre dans le cercueil sous l'angoisse de l'étouffement… et d'abord tout le calvaire des cataleptiques condamnés au supplice… les hypocrites pleurs… les remuements dans la chambre… la funèbre menuiserie… l'église… le Dies iræ… les pierres et la terre en pluie qui sur le chêne tombent, tombent, tombent… puis le silence, le silence, le silence…

—Blondin, mon cher, dit Fortier, vous devriez vous marier, cela vous distrairait.

—Pauvre femme! dit Renaudeau. Qu'il en prenne de passagères.

—Mais, je crois, dit Entragues, que ses principes…

—Oui, ce malheureux est vraiment maltraité par la vie. Quel exemplaire! Et pas un de nous qui ne soit assuré contre un tel détraquement. Quand on songe à cette possible finalité, c'est à suivre le conseil de Fortier, se marier, se faire bourgeois, procréer et ne lire que la première page des journaux, le feuilleton, la bourse et s'interdire les faits divers comme trop émouvants.

—Plus d'un parmi nous finira ainsi, dit Entragues, par le mariage, la progéniture corporelle.

—Ne trouvez-vous pas singulier, Entragues, que pour se marier, on soit tenu à subir des cérémonies et le consentement de ses contemporains?

—Je crois, dit Entragues, que le mariage religieux, dans une petite chapelle solitaire, sous la main d'un prêtre ému, en présence de deux ou trois amis chers, sans aucun discours que les admirables paroles du missel, sans fêtes, ni danses, ni nourritures consécutives, je crois qu'en de telles formes, le mariage est un acte intéressant et dont on doit se souvenir avec joie, surtout si une lampe rouge pendait à la voûte, si le prêtre avait une belle voix bien accentuée, et si on aime sa femme. Pour le mariage tel qu'on le pratique, c'est la plus répugnante des cérémonies imposées aux hommes par la tradition, c'est, quoi? l'autorisation officielle donnée par la société à un homme et à une femme de coucher ensemble. Voilà. Ah! l'analyse vient à bout de tout, même des usages les plus sacrés.

Entragues, pour ces phrases dites avec une très noble conviction, fut presque applaudi. C'était la pensée de tous façonnée en bon langage.

Seul, David Dazin semblait contristé. C'était un mince et long Belge à cheveux bouclés, blond comme la lune et assez inquiétant. Sa vanité se plaisait aux blagues des journaux qui raillaient de temps à autre sa théorie des voyelles colorées. Bien que l'ayant prise à Rimbaud, il croyait l'avoir inventée et se targuait d'un génie révolutionnaire. Rimbaud était un fou avec des lueurs qui atteignaient souvent le talent; Dazin était un raisonnable en quête de la folie: elle l'avait messervi, car ses indéfinissables désarticulations ne formaient sur le plancher des clowns que des poses peu nouvelles et peu plaisantes.

Il feignit une grande douleur de sens blessés en leur délicatesse et, s'adressant à Entragues:

—Comment, vous associez à du rouge, c'est aux éclatants cuivres, une image telle que le mariage religieux? Les orgues, ici, s'imposent, c'est le noir.

—Mais, répondit Entragues, je ne détermine aucune obligatoire association. Je vois mon sanctuaire éclairé d'une faible lampe rouge, association tout occasionnelle et toute personnelle. Quant au mariage, il est blanc, bleu, rose, sans doute, à l'ordinaire; pour moi, il est noir avec un point rouge et quelques rayonnements d'or assombri.

—Ce serait mieux, fît Dazin, mais le rouge seul, ainsi avais-je compris, me peinait.

—Ah! ce pauvre Dazin, il est si sensible!

—Entragues, interrompit Portier, voulez-vous une loge pour l'Odéon, demain?

—Oh! non, merci.

—Prenez garde. Il y a une surprise. On jouera…

—Quoi?

—Vous verrez! vous verrez!

—Soit! fit Entragues.

XXV.—S'EN ALLER

                        «Déjà il rêvait à une thébaïde raffinée
                        à un désert confortable, à une arche immobile
                        et tiède où il se réfugierait loin de
                        l'incessant déluge de la sottise humaine.»
                               HUYSMANS, A Rebours.

Moscowitch, qui s'ennuyait, solitaire en d'obscures discussions, salua l'honorable rédaction et s'excusant près d'Entragues, sortit.

—Ah! fit Renaudeau, nous allons peut-être savoir quel est ce nouveau fabricant de littérature dramatique?

—Je n'en sais rien moi-même, dit Entragues, ne l'ayant amené ici que par politesse internationale.

—Et pour vous en débarrasser? dit Fortier. Mais Renaudeau ne se laisse pas facilement circonvenir. D'ailleurs, nous allons bien voir, il m'a laissé de la copie: L'Expiation volontaire, drame en huit tableaux.» Ah! il y a une Note explicative: «A défaut de la justice sociale, la justice intérieure châtie le coupable; l'une a pour conséquences, l'opprobre; l'autre, la réhabilitation; l'une abaisse, l'autre relève.—(Un point, un trait. En lettres deux fois soulignées:) «L'EXPIATION VOLONTAIRE SANCTIFIE.»

—Eh! dit Entragues, c'est bien puéril, mais le texte contient peut-être d'intéressants détails.

—Oui, fit Renaudeau, une forme nouvelle légitime tous les sujets, comme un bon rétamage masque le vert-de-gris. Réclamez-vous de l'indulgence?

—Oh! non, dit Entragues, bien que j'aie un certain intérêt à ce qu'il se croie destiné à de la gloire. Si vous voulez m'être agréable, nourrissez-le d'illusions, jusqu'au coup de poignard final.

—Vous devenez donc méchant, Entragues? demanda Fortier.

—Non, c'est pour jouer.

Il demanda une enveloppe, y inséra le coupon de la loge avec sa carte et, l'ayant suscrite du nom et de l'adresse de Madame Sixtine Magne, la fit porter. Dès que le garçon de bureau fut sorti, il eut un remords: peut-être aurait-il mieux fait d'y aller lui-même. Non. Si. Non. Si.

La voix de Renaudeau, qui venait de parcourir le manuscrit, arrêta ce fatigant jeu de bascule.

—Ce n'est peut-être pas si mauvais. Dès qu'il y a une philosophie dans un drame, cela paraît supérieur à ce que nous avons. Notre théâtre classique est si dénué de sens mystique! Corneille fait de la politique, Racine, de la psychologie de laboratoire, et pour Molière, il est fermé à tout ce qui n'est pas ruse, jouissance, banales généralités de l'amour, entités vagues. Quand il veut relever quelques traits de moeurs, c'est pour asservir les femmes à la matérialité de la vie, railler la noblesse, parce qu'il n'en est pas, ou les médecins, parce qu'ils ne savent pas le guérir de son hypocondrie. Veuillot, mais Hello surtout, l'ont bien jugé: il ferme la porte. C'est bien le théâtre d'un gassendiste.

—Vous parlez de Molière? demanda Calixte, en entrant, c'est un misérable: il a raillé le rêve.

—Cependant, réclama Van Baël, et Alceste, et Don Juan?

—Mais, reprit Renaudeau, s'il n'avait rien fait du tout, il serait comme Voltaire, en dehors de la critique.

—N'étaient ses ridicules paysans, Don Juan aurait du charme, dit Calixte. Mais voyez comme tout se rapetisse dans le cerveau de ce bourgeois: si Don Juan n'est pas un délicat, s'il ne choisit pas dans le vaste champ d'épis les plus beaux, les plus hauts et les plus dorés, s'il fait gerbe de tout, ce n'est plus Don Juan, c'est un coureur de jupes.

—Mais précisément, dit Entragues, s'il les aime toutes, c'est qu'il les idéalise toutes.

—Je ne crois pas, dit Calixte: Molière n'a donné des paysannes en pâture à Don Juan que pour mettre dans sa pièce la note comique: il fallait faire rire, et la première imagination venue a été la bonne. Et Alceste? cet homme qui déteste les hommes et qui préfère la solitude à quelques concessions demandées par la vanité d'une jolie femme, cet homme trouve-t-il, au cours de cinq actes, un mot, un seul mot, qui peigne l'état d'âme d'un haïsseur d'hommes. Il n'est qu'un grincheux. Il met au-dessus de tout la joie d'être lui-même en liberté, loin du monde, et il ne sait pas le dire: il n'a pas d'âme! Thisbé, si moquée, la Thisbé de Théophile, avec quelle grâce délicieuse elle raconte à Bersiane sa peur du bruit, de la vie extérieure, du mouvement des choses.

THISBÉ

    Sais-tu pas bien que j'aime à rêver, à me taire
    Et que mon naturel est un peu solitaire,
    Que je cherche souvent à m'ôter hors du bruit?
    Alors, pour dire vrai, je sais bien qui me suit:
    Quelquefois mon chagrin trouverait importune
    La conservation de la bonne fortune,
    La visite d'un Dieu me désobligerait,
    Un rayon de soleil parfois me fâcherait.

Et que les professeurs ne viennent pas nous dire que le sentiment de la nature était inconnu au XVIIe siècle, quand on trouve encore dans ce même Théophile des vers tels:

    Les roses des rosiers, les ombres, les ruisseaux,
    Le murmure des vents et le bruit des oiseaux,

ou tels:

        Chaque saison donne ses fruits,
        L'Automne nous donne ses pommes,
        L'Hyver donne ses longues nuits
        Pour un plus grand repos des hommes.
        Le Printemps nous donne des fleurs,
        Il donne l'âme et les couleurs
        A la feuille qui semblait morte…

Je ne sais plus le reste. On lit toujours les mêmes livres, acheva Calixte, sans se douter que ceux-là seuls ont un intérêt que le grand nombre dédaigne.

—Théophile, dit Entragues, est un des rares poètes français. Il est plein de délicates rêveries, je le connais bien et je l'aime:

        Prête-moi ton sein pour y boire
        Des odeurs qui m'embaumeront.

Le second Théophile en a parlé sans l'avoir lu. Cela se comprend, s'il l'avait connu, pourquoi aurait-il passé son temps à l'expliquer. On ne parle jamais que de ce qu'on ignore; parler de ce que l'on sait semble inutile: on s'y ennuie et on ennuie aussi. C'est pour cela que la critique est, le plus souvent, si déplaisante quand elle est bien informée, et, le reste du temps, d'une mollesse répugnante et vomitoire.

—Ainsi celle de Bergeron, dit Calixte. Pourquoi avez-vous accepté sa dilution de niaiseries sur Verlaine et sur Huysmans?

—Comme réclame, mon cher, dit Fortier. Virtuellement, c'est imprimé sur les feuillets bleus des annonces initiales et finales.

—Il a de l'esprit, dit Renaudeau, cela amuse: il faut vivre. Cela nous a valu plusieurs abonnements motivés.

—C'est l'homme qui fait semblant, dit Entragues. Il est aussi incapable de sentir la poésie de Verlaine que moi, celle de Molière.

—Et puis, reprit Calixte il est vraiment trop dénué de principes. Après un éreintement, il vous offre très bien, quoi? un autre article «sérieux, celui-là et selon ses vrais sentiments». Il y a, comme dit Goncourt, des «cuistres badins». Ah! depuis Hennequin, auquel la précision de sa méthode et la sûreté de ses déductions faisaient pardonner un absolutisme de théorie un peu dur, je ne vois rien,—que ceux de demain, ceux qui parlent encore dans le désert. C'est pourtant intéressant de lire l'opinion motivée d'une intelligence sur les oeuvres tant vieilles que neuves…

—Il nous reste la Fiction et les Vers, dit Entragues, et cela me suffit.

Dazin, qui n'avait proféré que des inarticulations depuis que ses voyelles bleues et rouges avaient sombré sous les coups de vent de la causerie, déclara:

—Rien, plus rien, et d'ailleurs, il n'y a jamais eu rien, mais on croyait, on ne croit plus. Ils ne savent pas écrire, ils ont peur des mots. Moi je les aime. Bientôt vont surgir les Abyssales, qui, en ce moment s'impriment: vous verrez c'est un chapelet de médailles où avec une certaine force matérielle j'ai relevé des profils de femmes. Je les crois d'un tolérable style. Voici de la première, les premières lignes:

«Basilisse, icône.—En la lubrique et parthénoïde incognition l'abyssale lueur du muliébrile futur vers les flammes et la brûlure chimérique ah (les ailes se déploient pour ce vol et chatoient les prunelles: la soie se froisse au froissis du charnel)! somnole et se voilent blonds les sens cruels!

Elle.

Si blonde l'ombre.

Sourire à la croissance des gazons vernale et les glaïeuls mourraient d'ennui le sang retourne au coeur.

Aigus déjà? l'arachnéenne matité en déchirures et les pointes le rouge et le bouclier se décide aux auréoles jumellement ondent les Seins.»

Parmi les flocons de ce brouillard verbal, Entragues soupçonna qu'on avait voulu suggérer la naissance de la puberté et l'éveil des sens. Il savait les faciles arcanes de ces phrases tortionnées dont Dazin n'était pas le trouveur. Un tel style n'était pas absolument damnable, pourvu qu'on ne s'en servît qu'à l'occasion d'obscurité voulues et avec la glose d'un contexte.

Mortifié d'être compris par un simple analyste, Dazin s'en alla.

—Il se croit, dit Renaudeau, un Mallarmé ou un Laforgue plus subtils.

—Il n'a pas même, dit Calixte Héliot, surpris les plus élémentaires de leurs procédés.

—Les procédés d'un poète, dit Entragues, font partie de son talent: il serait bien stérile de les posséder. Mallarmé joue avec les couleurs complémentaires de celles dont il veut suggérer la vision. Si Dazin était resté je lui aurais livré ce secret et aussi que pour être un Laforgue plus subtil, il faut en plus d'une capricieuse syntaxe, d'abusives métaphores de mots rares, etc.,—une spontanéité qui touche au génie.

Sortis ensemble, Hubert et Calixte s'en allèrent au hasard des rues, continuant, presque toujours d'accord, la conversation commencée à la Revue.

Cette fois encore ils ne se quittèrent qu'à l'heure de dormir, heureux de jouir l'un de l'autre, avec la certitude de se plaire pareillement, d'émettre de concordantes pensées, de ne pouvoir rien proférer qui fût pour l'un ou pour l'autre un blasphème.

Comme ils notaient le parallélisme de ces deux soirées que de fortuites rencontres leur donnaient, à brève distance, Hubert fit remarquer à Calixte la dualité dans le processus des événements:

«Quand un fait s'est produit, il se reproduit toujours une seconde fois.—C'est l'axiome. Il est évident que pour le démontrer, il faudrait se munir d'une multiplicité d'anecdotes historiques, et je ne sais si cela serait possible. Pour ce qui est de moi et de ma vie écoulée, il est d'une surprenante et d'une effrayante exactitude, si bien que je pourrais, je crois prédire environ la moitié de ce qui m'arrivera d'ici le sommeil final. Au reste, cet axiome m'est peut-être tout personnel, spécial à mon organisme. Une telle tendance à la répétition n'est la source d'aucune joie. Je veux bien que les plaisirs se trouvent doublés comme les peines et que la proportion, en somme, reste la même, mais considère l'infirmité de la mathématique appliquée à l'âme humaine: si j'ai sept douleurs pour une félicité, cela m'est moins pénible, assurément que d'en porter un double poids contrebalancé par une aussi faible duplication que celle de un en deux. Prolongées vers l'infini les deux proportions s'en iraient éternellement équilibrées, mais le plateau des peines se brise avec ses chaînes et nous écrase le coeur.

A la sommation de Calixte, adroit à faire dévier une causerie engagée sur la route des abîmes, Entragues conta à son ami quelques-uns de ses plans. Que d'oeuvres à construire! Ce n'étaient pas les pierres de taille qui manquaient, ni les ciments, ni les accessoires, mais le temps. Il avait, prêtes à s'édifier, plus d'idées qu'un siècle n'en pourrait utiliser, et parfois ce qui ne serait jamais fait l'effrayait et le hantait comme un pullulement de gnomes. Certains matins, il avait songé à ceci: mettre dans une valise quelques livres, ses cahiers, ses notes, ses feuilles écrites et s'aller cacher, pour le reste de sa vie, en une maison bien close, sur le bord de la mer. Il la voyait, bâtie dans les dunes, entre la grève et les premiers arbres de la côte: nulle végétation tout autour que les herbes pâles, les chardons violets et les hautes ivraies des miellés; la vue des clochers au loin, du côté de la terre; de l'autre, la mer et un phare debout, au milieu des vents et des flots, comme un symbole. Les charrettes passent, pleines de varech, les chevaux et les hommes haletants dans le sable, attelés au labeur de la fécondation du sol, et lui les regarderait passer, attelé au labeur de la stérilisation des désirs. Vers les équinoxes, l'embrun des vagues poussées par la lune et par la tempête viendrait frapper à sa fenêtre, comme une aile d'oiseau, et les oiseaux viendraient aussi vers la lueur de sa lampe, et il ouvrirait à l'embrun des vagues et aux ailes des oiseaux. Il serait seul comme un monstre! «Car nous sommes des monstres, mon pauvre Calixte, nous avons mis notre devoir hors de la vie; l'âme loin des hommes, ainsi que les fabuleux dragons, nous veillons sur des trésors imaginaires, et nous le savons, et à ce néant nous sacrifions tout et même la vie! Nous avons des coeurs d'anachorètes et nous voulons capter des femmes! Ah! si j'étais là où je dis, ermite dans mon rêve, solide cabane, je ferais ce que je ne ferai peut-être pas, une oeuvre. Mais, n'est-ce pas, à quoi bon? Tiens, je voudrais aussi, d'autres fois, m'arrêter dans une habitude, me livrer ponctuellement à l'amour, me quereller avec ma femme à heure fixe, me lever tard, exténuer dans le bruit vain des théâtres l'ennui des soirs, manger des nourritures qui chargent les nerfs de vibrants fluides et occuper les heures de pluie à une honorable compilation.

—Se vêtir d'amour, dit Calixte, ce serait mieux. Transporter en une femme son égoïsme: être jaloux de ses joies plus que des siennes, enfin donner à un autrui l'absurde bonheur dont on ne voudrait pas pour soi; songer: elle est heureuse, elle le sent et elle sait que c'est par moi.

—Crois-tu, dit Entragues, que cela nous soit possible?

Il ne faisait jamais aucune allusion à ses sentiments personnels, et même Calixte ne fut jamais son confident. En questionnant son ami ou en lui répondant, il parlait avec une pleine liberté, complètement abstrait.

—Oui, dit Calixte, l'«Imitation» en donne le moyen. Il suffit de transporter sur une créature l'amour, amoindri à sa taille, que le moine ressent pour Dieu. Ce serait une sorte d'obligation d'aimer que l'on s'imposerait, la règle première d'une plus générale règle de vie, acceptée librement et chrétiennement une fois pour toutes.

—Je n'avais pas, dit Entragues, pensé à cela: l'amour considéré comme discipline spirituelle.

—Telle est, dit Calixte, la juste formule. Si nous pouvons encore nous sauver, nous et tous les monstres pareils à nous, c'est par le christianisme et la discipline chrétienne. Cela nous élèverait singulièrement les âmes et quelle bride à notre transcendant égoïsme!

—Il nous faudrait des Béatrices, dit Hubert.

—On peut en créer, répondit Calixte, et baptiser de l'amour divin une femme au noble profil.

* * * * *

(Hubert, le lendemain matin, reçut ce billet:

«C'est peut-être bien compromettant, mais je suis libre. Soyez assez aimable pour venir me prendre à huit heures.»

Alors il se mit à rêver à la joie des plaisirs partagés, et bientôt le chapitre quatrième de l'Adorant se trouva tout fait.)

XXVI—L'ADORANT

IV.—LA FORÊT BLONDE

                                  Nous promenions notre visage
                                  (Nous fûmes deux, je le maintiens)
                                  Sur maints charmes de paysage,
                                  O soeur, y comparant les tiens.

                                        Stéphane MALLARME. Prose
                                          (pour des Esseintes)
.

La forêt blonde est pleine d'amour: après la déchéance du soleil et la nuit, les joyaux du sourire.

Ensemble, nos âmes ont tressailli au retour de la clarté primordiale; les midis ne nous ont pas aveuglés, car nous avons dormi, pendant la chaleur du jour, à l'ombre de notre amour: nos tendresses, comme des ailes, nous éventaient et la fraîcheur de nos respirations vaporisait des parfums.

La forêt pleine d'amour a dormi comme nous, car c'est en nos âmes qu'ont surgi ses verdures, ses oiseaux, ses branches tombantes, ses floraisons, ses murmures et la cime dominatrice de ses arbres radieux.

La forêt blonde est un corps plein d'amour: elle ne dort jamais qu'à demi et pendant notre sommeil, sommeillante elle chantait, le corps plein d'amour et nous avons entendu le chant de la forêt blonde:

    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
    Mes herbes sont les cils trempés de larmes claires
    Et mes blancs liserons sont les écrins, paupières
    Où les bourraches bleues, ces yeux fleuris, reposent
    Leurs éclatants saphirs, étoilés de sourires,
    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
    Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes
    Contournent leurs ourlets, pareils à des oreilles.
    O muguets, blanches dents! Eglantines, narines!
    O gentianes roses, plus roses que les lèvres!
    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
    Mes saules ont le profil des tombantes épaules,
    Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,
    Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves
    Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,
    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
    Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,
    Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines
    Et mes larges platanes courbent comme des ventres
    L'orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,
    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
    Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,
    Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.
    Anémones, nombrils! Pommeraies, auréoles!
    Mûres, grains de beauté! Jacinthes, azur des veines!
    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse!
    Mes ormes sont la grâce des reins creux et des hanches,
    Mes jeunes chênes, la force et le charme des jambes,
    Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources
    Et j'ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,
    Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse!»

Quand nous eûmes entendu le chant d'amour de la forêt blonde, nous nous sommes réveillés, et ensemble nous avons joui du calme bleu des heures dernières.

La très chère madone me fit un suprême sourire, la nuit nous sépara et demeuré seul je rêvai aux délices des plaisirs partagés.»

XXVII.—L'ÉDUCATION DES FILLES

                               «Enamourée, tant que mon coeur étouffe!»
                                     CIACCO DELL' ANGUILLARA.

Ensuite, étant sorti, des bribes de la conversation de la veille lui revinrent en mémoire, le plaisir prochain de la soirée promise le fit penser au théâtre, et il relisait mentalement quelques-uns des plans dramatiques qu'il avait conçus et rédigés.

Deux ou trois surtout le requéraient, esquissant quelques brefs tableaux de la sottise, de l'égoïsme, de la méchanceté, de l'avidité éternelle et contemporaine aux prises avec la passion concrétée en de très jeunes coeurs. Sur la scène, il ne faisait monter que des personnages simples, dominés par un vice, par une ambition, par une manie; nulle analyse qu'à la grosse, des vraisemblances extraites avec soin de l'invraisemblable fouillis delà vie ordinaire; surtout, des notations d'âme, allant au symbole, et pas de faits divers, pas de revirements, pas de conversion du fait d'un fait. Quel agréable spectacle, par exemple, que la légende de l'Enfant prodigue, découpée en images, ou l'histoire qu'un fabricant de biscuits fait imprimer pour sa clientèle en rose pâle sur du papier scabieux, ou tel conte populaire, ou plus haut, dans les choses saintes ou sacrées, la Passion, la Vie de la Madeleine, un récit dramatisé par un peu d'imprévu des luttes de l'Esprit contre la chair. Tout revenait là.

Proie d'une dévorante excitation intellectuelle, Hubert marchait vite, sans but que de se livrer par de naturels dénouements du monde agité qui remuait en lui, assaillait comme des grappes d'assiégeants, la forteresse de sa logique.

Enfin, comme il longeait la rue des Tuileries, près de la baraque en bois et zinc où à de certaines dates des gens exposent de la peinture; à d'autres, des jeunes filles, leurs capacités institutrices; près de cette baraque bigorne, l'armée enchantée s'évanouit, rentra dans les limbes.

La baraque était close et la rue déserte, mais Entragues voyait la porte s'ouvrir et la chaussée jusqu'au jardin s'emplir de petites pédagogues, avec des mamans pendues à leurs cottes, orgueilleusement, et des cartons noirs sous le bras, et le teint fané, la poitrine ravalée par la constante courbure du sternum, de laides robes sans même la coquetterie du chiffon de couleur de la mendiante, des taches d'encre aux doigts, les manches lustrées au frottis sur les tables de bois, et dans les yeux, à l'âge de l'amourette avec «l'ami de mon frère» ou «le frère de mon amie», à l'âge du rêve aux étoiles, des préoccupations orthographiques!

Entre deux qui avaient des lunettes, cependant, il distingua une future femme. Elle sortait, l'air éveillé et décidé, dressant une taille rebelle aux déformations obligatoires, brune, vêtue d'un noir seyant. Un jeune homme qui se mouvait timidement parmi toutes ces jupes, souleva son chapeau en la regardant; elle répondit par un petit signe de tête, le joignit sans vergogne et tous deux, les bras unis, s'en allaient. Vers le milieu de la rue, elle jeta par-dessus la clôture en planches carton noir, encrier, crayons, porte-plume, papiers qui volaient au vent, battit joyeusement des mains, sembla prendre un temps pour une longue respiration, puis ils s'enfuirent. Ils se hâtaient avec raison, car une laïque, avertie, courait vers son élève, l'espoir de sa cage et l'honneur de sa mangeoire; ils se hâtaient avec raison, car ils allaient vivre.

Entragues comprit fort bien ce qui s'était passé. C'était pendant la dictée qu'un soudain coup de lance lui avait percé le coeur, faisant une brèche à la cuirasse cartonnée. Du sang avait jailli, mêlé à des règles de syntaxe: elle était sauvée!

De la forme trop plaisamment ironique que prenait l'anecdote, Entragues ne fut point satisfait. Il décida, si jamais il la révisait en vue de l'écrire, d'en faire une plus méthodique et une plus haute protestation. L'instruction donnée à des filles ne le chagrinait pas, mais seulement sa qualité: on les gavait, comme font à leurs femmes les Turcs, de farine de maïs, afin d'obtenir un factice engraissement, tandis que des nourritures fines sont nécessaires à ces créatures si faciles à déformer. Ni de la grammaire, ni de la géographie, ni de la répugnante histoire chronologique; ni presque rien d'usité ne convenait aux femmes, mais seulement l'Ancien et le Nouveau Testament, la Vie des saints, de solides lectures mystiques, puis les poètes, les romanciers du rêve, tout ce qui peut aux heures noires, refleurir dans l'âme, à l'appel des harpes sacrées, à la sommation des baisers d'amour, sous des caresses d'enfant.

Ces imaginations l'accompagnèrent chez lui où la pluie le força de rentrer.

Il n'avait pas voulu songer directement à Sixtine de toute la journée, crainte de faner, par une cueillaison précoce, les plaisirs attendus; elle prit sa revanche: bien avant l'heure du rendez-vous, il la tenait devant ses yeux, mais changeante et fuyante, comme une femme qui va et vient, affairée à sa toilette, qui disparaît toute blanche, reparaît vêtue de couleur, paysage d'été dont la nuance obéit au jeu transparent des nuages.