XXVIII.—LE FRISSON ESTHÉTIQUE
«Le style est inviolable»
Ernest HELLO
D'ailleurs, voici le printemps, ça me ragaillardit. Tu verras, disait l'acteur, avec un malicieux sourire. Tu verras. Je ne déteste pas la campagne, une fois le temps. Elle inspire des idées fraîches, souvent lucratives. C'est comme le théâtre…
—Le public semble inquiet, dit Sixtine. On jurerait qu'il ne comprend pas.
—En attendant qu'il se révolte. Il est permis de maudire l'argent, non pas de le mépriser. Comment voulez-vous, continua Hubert, inciter des hommes à la moquerie de la secrète quintessence de leur idéal. Ironiser le lucre au théâtre, c'est blasphémer Dieu dans une église.
«Oh! l'air que j'ai, moi, Monsieur, disait l'actrice, ne signifie jamais rien…»
Ceci fut pris par Sixtine comme une allusion presque personnelle. Elle aurait voulu s'entendre apostropher d'une phrase qui permit une telle réplique. Toute l'hypocrisie imposée aux femmes protestait en ces syllabes contre la sottise des hommes qui ne devinent pas. Quand elle entendit:
«… Oui… je crois que vous avez quelques illusions sur ma véritable nature…»
Ses mains se rapprochèrent dans le geste d'applaudir. Elle se sentait capable, pareillement injuriée d'un pareil mot. On murmurait.
—Vous vous êtes trompé, dit-elle à Hubert, voici de la sympathie, si ces bruits sont, comme je crois, une marque d'indignation contre l'impudente niaiserie de cet homme.
—Je pense, dit Hubert, que l'on se fâche contre l'audace de la femme. Visiblement pour eux, elle ment à son devoir qui est de mentir et de s'en aller sans bruit vers ses amours.
… Sois honnête et sois riche, le reste est vanité…»
—Il y a une détente, remarqua Hubert. Ce coup de fouet a été reçu comme une flatterie. Ils croient, maintenant, qu'elle va lui reprocher de n'avoir pas été «honnête» et de n'avoir été riche que grâce à elle-même. On respire, on comprend. C'est bon, cela, c'est vivifiant! Ah! ah!
Je vous parlai des choses admirables de la terre, je vous parlai de la vraie réalité, de celle qu'il faut choisir…
Sixtine se pencha attirée par le magnétisme des nobles paroles, puis se renversa sur son fauteuil, songeuse, les doigts frémissants, sentant l'impérieux désir d'une main qui eût enveloppé la sienne. Sans remuer la tête, elle tourna les yeux vers Hubert: il écoutait, moins ému que fasciné.
«Je veux vivre! entendez-vous, insensé que vous êtes!… J'ai soif de choses sérieuses! Je veux respirer le grand air du ciel!»
Le même frisson esthétique, à la même seconde, les secoua: leurs respirations se précipitaient, ils avaient pâli, leurs lèvres, comme pour de muettes exclamations, s'entr'ouvraient.
Le courant électrique qui descendait le long des vertèbres à flots rapides agita leurs membres, et enfin, insciemment attirés l'un à l'autre, ils furent obligés de laisser leurs mains obéir à l'attraction des fluides.
Dès lors, l'intensité des secousses émotives doubla: leurs êtres flottaient dans un remous tiède et caressant, sous la délicieuse pluie d'une chute d'eau chauffée par un mystérieux soleil, et les corporelles fleurs de la sensualité brûlaient de s'épanouir.
Ils écoutaient, sans qu'une syllabe de la magique prose tombât hors de leurs oreilles, et tout en écoutant, ils rêvaient; ils oubliaient «la toute-puissance des esprits inférieurs»; ils se divinisaient, ils gravissaient, souples et légers, les mystiques échelons, sommés, maintenant, par l'illusion d'un air très pur et très dilatant respiré au sommet d'une étroite montagne, au-dessus des nuages. En vérité, ils avaient, ainsi que le disait si bien l'homme de la pièce, l'homme moderne, «le cerveau troublé»; ils disaient au monde entier: «Vos joies ne sont pas les miennes»; tout ce qui remuait en dehors d'eux, toutes les choses qui s'agitaient au-dessous de leur vol étaient bien réellement «enfantines et nuisibles»; ils renouaient «avec le silence», leur «vieil ami»; ils criaient à la vie: «Ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit! Adieu!»…
* * * * *
Et à la fin, quand ils redescendirent avec le rideau dans la salle stupéfaite, le même cri étouffe sortit de leurs bouches, le cri de Hamlet:
«Horrible! horrible! horrible!»
Entragues, emporté par un mouvement de colère, bien peu dans le caractère de ses tous les jours, interpella ainsi un siffleur:
—Monsieur, vous êtes un malfaiteur!
Comme le coquin se contenta de hausser les épaules, tout en serrant sa clef, il est vrai, en place de la colère il sentit sourdre en lui de la tristesse et de la honte.
—Nous protesterons, dit Sixtine, en nous abstenant de la suite.
Il était neuf heures. Des gens s'étant épargné le lever du rideau, attendaient, se promenant sous les galeries, feuilletant les derniers romans: Hubert reconnut plusieurs éminents critiques, crut lire en exergue sur le ruban de leurs chapeaux la répétition de l'aveu naïf que fait Collé dans son Journal: «J'entrepris de critiquer le théâtre, ne pouvant par moi-même y rien produire.» Ils parlaient de la reprise de la petite machine, et l'un d'eux jugea, en un style simple et neuf, que «le besoin ne s'en faisait peut-être pas très vivement sentir». Cette ironie fut goûtée.
—Nous irons à pied, dit Sixtine.
Le temps était humide, assez clément. Ils allaient par de petites rues noires, frôlés par de rares passants, en silence.
Elle lui demanda s'il connaissait personnellement l'auteur de cette pièce si dissemblable de ce qu'on entend d'ordinaire au théâtre.
—Il est mort, dit Hubert, c'était le plus noble écrivain de ce temps.
La moitié de la jeune littérature le reconnaissait comme son maître et presque tous avaient été touchés de son influence. Il y avait dans son oeuvre des pages d'une magnificence et d'une pureté de langue incomparables. Vraiment il donnait l'impression des deux âmes de Goethe et d'Edgar Poe fondues en une seule et logées dans le même être.
Sixtine s'étonna qu'il ne fût pas connu davantage, mais Hubert l'assura qu'il l'était de ceux qui pouvaient le connaître. Les autres ne seraient jamais capables que d'acquérir la connaissance verbale des syllabes de son nom, et à quoi bon? Il en allait de même de quelques autres contemporains que nomma Hubert, mais quand les voleurs de gloire auraient épuisé leur viager, ceux-là entreraient dans la maison, le parchemin d'immortalité à la main, en chasseraient les intrus. Peut-être qu'à l'heure actuelle d'autres encore, plus inconnus, gisaient dans une cave ou mouraient grabataires dont le nom demain emplirait le monde d'une lueur inattendue.
—Eh! Madame, songez que Jésus, qui était le fils de Dieu et dont les oeuvres et dont la parole semées dans le temps et dans l'espace ont donné quelques moissons, songez que Jésus mourut inconnu à ce point que son presque contemporain, Josèphe, petit-fils des grands-prêtres et descendant des Macchabées, capitaine général des Galiléens, l'historien de tous les menus détails de l'histoire juive, Josèphe n'a jamais entendu parler de Jésus. Je pourrais vous donner de plus accessibles exemples, mais celui-ci est primordial et ceux d'entre nous, qui subissent injustement une vie obscure, ne doivent pas s'en juger humiliés: s'ils en sont dignes, leur jour viendra et sinon, il est bien inutile qu'une lumière surgisse qui doit s'éteindre.
—Vous êtes bien orgueilleux, vous tous, dit Sixtine, vous ne seriez pas fâchés d'être, en vos misérables misères, comparés au Fils de l'Homme.
—Oh! jamais, répondit Hubert, je n'ai rêvé d'un tel blasphème et aussi ridicule. Comme des saints et des âmes moins hautes, mais douées de bonne volonté, prennent en exemple la carrière humaine de Jésus, et se consolent de leurs souffrances méritées aux imméritées injures du Christ, il nous est bien permis d'apaiser le sentiment de nos déboires par de semblables méditations. Voulez-vous que nous prenions pour thèmes d'oraisons la vie de Socrate qui mourut ignoré des Grecs? Voulez-vous Benoît de Spinoza? il fut polisseur de verres de lunettes, buveur de lait, et mourut d'inanition, non par pénurie, mais par distraction et par oubli de la nourriture, ayant autre chose à faire.
Sixtine était confondue d'étonnement qu'au sortir de communes émotions esthétiques et sentimentaires, on lui tint de si peu sapides discours. Elle essaya de remonter vers la source afin de voir, si cette fois, l'embarcation ne prendrait pas une autre branche du fleuve.
Elle parla du jeu des acteurs qu'elle trouvait parfait.
—Hélas! dit Hubert, chez les acteurs, l'ignorance, parfois, ressemble à du génie. Qui ne sait et pourtant doit se tirer d'affaire, invente bien ou mal, a recours à des souvenirs personnels, à d'intuitifs gestes. Non, ceux que nous entendîmes sont parfaits: ils savent tout ce qu'on apprend. Surtout, pas d'imprévu: le pied se met comme ci, la main comme ça, etc.
—Au moins, dit Sixtine, ils prononcent bien et parlent clairement.
—C'est juste, mais sans conviction. Quelle femme d'ailleurs, en dehors de deux ou trois créatures d'élite…
«Moi, songea Sixtine, moi par exemple.»
—… Pourrait s'immiscer assez royalement dans ce rôle pour faire bien sentir que ce n'est pas un rôle? Oh! le public n'est pas si difficile. Les femmes viennent là pour se distraire, les hommes, parce que, après un bon dîner, cela donne des idées. Aux unes du pathétique, aux autres, du cantharidique. S'ils suivaient leurs penchants, la plupart des uns iraient à l'Eden et la plupart des autres à l'Ambigu.
—Je vous dois, dit Sixtine, un très noble plaisir et je vous en sais gré. Nous sommes arrivés.
Hubert, reconnaissant la porte, eut la vision de tout le temps perdu; il eut un mot qui rachetait un peu ses gauches parenthèses:
—Déjà!
—S'il n'était pas si tard, je vous aurais offert une tasse de thé, dix minutes au coin du feu qui m'attend, mais vraiment…
—Oh! je vous en prie!
—C'est que… non, ce n'est pas possible.
—Il ne fallait pas m'y faire penser, en ce cas! dit Hubert d'un ton chagrin.
—Vous n'y pensiez pas? Alors, remontez jusqu'à l'endroit où vous n'y pensiez pas, et vous rentrerez en paix.
—Cinq minutes, seulement cinq minutes!
—Soyez raisonnable, je vous attendrai demain.
—Seulement jusqu'à votre porte!
—Pourquoi faire, alors? Allons, sonnez pour moi, s'il vous plaît.
Il obéit. La porte s'entr'ouvrit, elle lui tendit la main, puis lentement, avec des mouvements de lassitude ou de regret, elle franchit le seuil. Plus lentement encore, elle poussa la porte derrière elle et se reprit à deux fois avant de parvenir à la clore.
Au moment de l'inexorable fracas, Hubert éprouva une grande tristesse. Il demeura là, quelques secondes, sans pensée, puis brusquement, une bien illogique association d'idées lui fît revoir la presque nuptiale chambre de la «noire Marceline», et dans ce conte de hasard, il devinait maintenant, sans bien savoir pourquoi, des ironies prémonitoires. Enfin, il s'éloigna, songeant aux portes qui se ferment, aux portes qui se sont ouvertes et qui ne s'ouvrent plus.
XXIX.—PANTOMIME
«Il paraît que l'opéra était fini.»
E. et J. DE GONCOURT. Idées et Sensations.
Entragues, esprit déductif, aimait à se retrouver à savoir où il en était. Rappeler le passé, le confronter avec le présent, déterminer la résultante des deux termes, l'avenir, il appelait cela: vivre. Rien, en effet, mieux que ces opérations analytiques, ne clarifie la conscience. Quel philtre! On voit nettement l'état de son âme. C'est une jouissance égoïste, mais salubre comme d'ouvrir sa fenêtre, le matin, au réveil.
Il voyait des jardins froids, des arbres dépouillés de leurs illusions: pouvait-il, d'un regard, réchauffer la terre, et vêtir les arbres?
Non, seulement il acquérait la certitude de son impuissance, immense acquisition.
D'un regard? Il y a certainement une certaine façon de regarder les choses qui les fait trembler comme des conquêtes sous l'oeil du vainqueur. Le livre de l'universelle magie doit enseigner cela. Satan le sait. Mais Faust est en enfer. Ce dénouement fut d'un bon exemple: nous ne nous y laisserons plus prendre! Qu'est-ce que, voyons! de l'amour momentané au prix de la vie éternelle?
J'étais troublé, hier, délicieusement, je dois me l'avouer, mais quoi? c'est maintenant et non hier que je m'en suis aperçu. Hier je jouissais, oui! dans une parfaite inconscience: il m'a fallu sortir du parterre fleuri pour sentir le parfum des fleurs.
Il est vrai que je les avais respires d'avance. Ah! je m'en souviens. Ce n'était pas un parterre, c'était une forêt, ce qui revient au même: on peut se tromper de symbole.
Donc, il n'y a pas de présent. Mon arithmétique se simplifie. Donc; l'avenir est incertain, puisque croyant pénétrer dans la sauvage inculture d'une forêt un peu désordonnée, je me suis trouvé dans les allées polies d'un joli petit parterre: nous y fûmes très sages, nous ne foulâmes point, d'un pied distrait, les plates-bandes et nous respirâmes les odeurs agréées par l'horticulture, avec des gestes d'assentiment très convenables. Donc, le passé seul a quelques chances d'existence.
Voilà la question réduite à la plus simple unité et la voici: cela vaut-il la peine de voyager pour avoir des souvenirs? Tous ceux qui sont allés à Constantinople ou aux Gobelins peuvent répondre.
Mais pour revivre, il faut avoir vécu.
Est-ce moi qui vient de parler? j'avais cru entendre une voix oraculaire.
N'importe, le point de départ de ma logique était faux, car la conclusion est absurde.
Nous sommes dans les imaginaires, c'est-à-dire dans la réalité transcendante ou surnaturelle, pourquoi donc, alors, ne pas mettre les deux pieds sur le même plan? Ai-je besoin, pour rêver à des amours, d'avoir serré contre ma chair de la chair aimée? Naïveté. Est-ce que Guido a touché sa madone? Estelle une femme avec qui il ait dormi dans un lit, ou seulement joué sur un canapé? Pourtant il y a une vraie joie d'amour à revêtir son illusoire charnalité pour aimer, en sa personne, l'intangible créature de ses songes!
Je raisonne bien, décidément. Je suis un logicien.
J'aurais dû prendre cette carrière… Ah! voici la maison! Déjà? tiens, la même exclamation qu'hier soir. Je ne m'ennuie pas avec moi-même. Non, et me voilà revenu d'où je suis parti.»
Entragues haussa les épaules, songeant: «On dirait qu'il y a au-dessus de nous quelqu'un de plus fort et qui nous raille.»
Puis, il sonna.
Elle était lasse, pâle malgré le rouge des vêtements, couchée à demi dans un large fauteuil, barricadée de coussins, tout près d'un grand feu de bois, lisant, la tête renversée.
La lumière, faible et bleuâtre, tombait d'une lampe suspendue. Hubert douta qu'elle pût déchiffrer les pages imprimées et crut à une attitude, mais il se trompait: Sixtine avait des yeux de chatte, ainsi que beaucoup de femmes; elle lisait très sérieusement les Victimes d'Amour.
En voyant ce titre sur la rosâtre couverture du volume que Sixtine à son approche avait jeté à terre, Hubert eut un moment d'angoisse:
«Je me suis trompé de femme!»
Il lui semblait que son amour s'abjectait à la promiscuité avec de banales aventures dans cette tête pourtant charmante et fine, sous cette fauve chevelure.
«Voilà ce qu'elles aiment!»
—Vous avez l'air chagriné? demanda-t-elle.
—Oui, répondit Hubert franchement, et afin d'obtenir une réponse rassurante, c'est de voir votre grâce se plaire à d'indignes lectures.
—Mais, ce livre, je vous jure, est convenable et de plus émouvant. Je m'y plais, ainsi que vous le dites et tenez, il me serait très pénible d'en avoir égaré les autres tomes. Je l'avais cru, tantôt: Dieu merci, l'angoisse fut courte. Les voici, ajouta-t-elle en fouillant parmi les coussins, et je regrette qu'il n'y en ait que trois et d'être obligée, quand je serai au bout, de recommencer une autre histoire. Oh! la qualité de la littérature, pour cette sorte de distractions, m'est bien indifférente: il suffit que cela soit compliqué, menaçant, absurde comme de l'impossible. C'est mon opium, ou si vous voulez, ma provision de cigares. En quoi voulez-vous vraiment, que cela m'intéresse, vos choses analytiques et… quoi? symboliques?
—Hier, pourtant? hasarda Hubert.
—Hier, l'émotion esthétique était de mise. Cela s'accordait à la nuance de ma robe et à la forme de mon corsage, auxquelles, d'ailleurs, vous n'avez pris garde.
—Pardon, la nuance était capucine claire et la forme bretonne. Vous aviez l'air d'une sévère châtelaine de jadis comprimant dans un rigide corselet des seins matés par la pénitence.
—Oui, mais vous avez agi comme si j'étais incorporelle et vêtue seulement des charmes de mes vertus. Je vous préviens, Monsieur, qu'en telle autre occasion de sortir avec vous (occasions bien improbables!) je revêtirai le plus strict noir de la plus stricte robe de laine.
Elle continua après avoir remué distraitement les charbons du foyer:
—C'est bien fini la joie des jolies robes. Je voudrais un uniforme costume ainsi que les religieuses, pas trop messeyant, afin de ne pas ennuyer mon oeil dans les glaces.
—Le noir, d'il Hubert, conviendrait, mais pourquoi ce renoncement?
—Pour que la gaîté extérieure ne fasse pas un contraste menteur avec la nuit de mon âme… Je n'aurais pas dû vous recevoir ce soir, je suis triste à mourir.
—Vous me l'aviez promis.
—Ce n'est pas une raison. On m'a fait, à moi, de plus importantes promesses et on ne les a pas tenues. Je n'ai pas de rancune, seulement du regret.
—Laissez-moi vous aimer?
—Et à quel propos? demanda Sixtine, en s'érigeant droite et comme stupéfaite dans son fauteuil.
—Cela vous consolera peut-être.
—Oh! faites, mon cher ce qu'il vous plaira, je suis patiente et passive, mais, je vous en préviens, vous vous y prenez mal.
—Vous êtes, reprit doucement Hubert, si décourageante! Ainsi, hier soir, vous auriez pu me laisser entrer avec vous…
—Vous l'ai-je défendu?
—Vous me l'avez refusé.»
Elle haussa les épaules.
—Vous ai-je défendu de retenir la porte quand je l'ai poussée? Vous ai-je défendu de sonner pour votre compte si le premier stratagème n'avait pas réussi? Vous ai-je défendu de vous hâter après moi pendant que, lentement, je montais les marches?… Hier, il fallait entrer, et aujourd'hui il faut sortir… parce que, ajouta-t-elle vite, je suis malade et disposée à me mettre au lit. Ce n'est pas un spectacle idéaliste, je ne vous y convie pas. Votre pudeur en souffrirait et peut-être la mienne. A bientôt, revenez, ne manquez pas de revenir.»
Sans répondre à de telles impertinences, Hubert se leva et violemment l'emprisonna dans ses deux bras. Elle ferma les yeux, il les baisa; il baisa la bouche: Sixtine, d'un brusque sursaut, se dressa à moitié, puis ils retombèrent enlacés sur les coussins. Là, profitant de ce qu'un des bras lâchait son étreinte pour descendre le long du corps vers le bas de la robe, elle se dégagea entièrement (c'est le moment où il faut de la complicité), et debout, les bras croisés, elle regardait ironiquement Hubert encore à genoux.
Cette fois ce fut elle qui marcha vers lui.
Elle le prit par la main, le conduisit sous la petite lampe suspendue et, muette, lui montra du doigt deux ou trois significatives rougeurs qui se gonflaient au coin de sa bouche:
—Ne dites pas un mot, je vous en prie, allez. C'est peut-être dommage… mais je n'ai pas l'âme à la tendresse ce soir… Vous auriez dû vous en apercevoir, mon cher, rien qu'à la couleur de ma voix…
XXX.—L'HOMME ET LA JOLIE BETE
«E parvemi mirabil vanitate
Fermar in cose il cor, ch'el tempo preme,
Che mentre più le stringe, son passate.»
L'ETRARQUE, Triomphe du Temps.
La veille, Hubert avait eu le courage de rentrer, de se dévêtir, de se coucher, de s'endormir, sans admettre l'intrusion, en sa conscience, d'aucune pensée. Il s'était fait semblable à un chien battu chargé d'une honte irraisonnée, et enfoncé sous de lourdes couvertures, les yeux clos, il avait atteint le sommeil par un système de longues et lentes inspirations qui, en réglant le mouvement du coeur, calmait puis engourdissait le cerveau, comme un chloral.
Son aventure, le matin, le fit sourire et même il composa, sur un ton de raillerie attristée, une suite de petits vers acrobatiques, intitulés: Le Fil. D'une quinzaine, deux strophes l'amusèrent; il les écrivit:
LE FIL
De quoi s'agit-il?
Du presque rien. Ah!
Le plaisir tient à
Un fil.
C'est un fil de tulle,
C'est un fil de soie:
S'en va, comme bulle,
La joie.
Ensuite, il essaya, tout en activant son feu, qu'un humide vent inquiétait, de se réciter le sonnet de son ami Calixte:
Les Désirs, s'envolant sur le dos des Chimères,
Jouent avec la lumière et le crin des orinères…
Mais sa mémoire obstinée ne lui donna que ces deux vers. Il se souvint que Delphin devait le mettre en musique et même sur le thème instrumenter une glose, mais Delphin, faute de convenables intermédiaires entre les cuivres et les cordes, ne composait pas encore: il attendait.
Enfin, se disait Hubert, j'en dois convenir, j'ai failli être heureux. Surprendre une femme, l'hypnotiser avec des baisers, la chloroformer avec des caresses, puis se joindre à elle, au hasard d'un effondrement de coussins, avec, devant les yeux, l'ennui futur du rhabillage partiel, pratiqué en commun, mais dos à dos, on appelle cela être heureux!
Héliot lui avait conté qu'un jour, en pareille fortune, la bonne, au passage le plus intéressant, était discrètement entrée, demandant, par la porte ouverte: «Madame veut-elle ses pantoufles?»
Donc, j'ai failli être heureux, une fois de plus, car de tels bonheurs ne me sont pas inconnus: il n'y a jamais que la couleur des jarretières qui diffère. Allons, cela sera pour demain ou pour après-demain: Sixtine est en mon pouvoir. C'est agréable, certainement très agréable.
Nous passerons de charmantes soirées. Elle est intelligente, je lui lirai mes manuscrits: j'ai besoin, çà et là, de l'opinion d'une femme. Il est étonnant que je ne sois point troublé davantage. Quand la reverrai-je? Aujourd'hui? Non. Demain? Non. Mais je lui écrirai, deux fois par jour. Elle me répondra par de petites phrases brèves et impersonnelles, avec des sous-entendus de raillerie. Je me laisserai railler: étant sûr de mon fait, je le puis. Donc, mardi? Nous verrons. Le bonheur me laisse froid et ses régulières perspectives m'attristent. Ainsi, j'ai couru, moi aussi, après la jolie bête et je suis content, de quoi? d'avoir mis le pied sur son ombre.
L'HOMME ET LA JOLIE BÊTE
La route, sous le soleil, s'en va, blanche et poudreuse, s'en va sous le soleil.
La jolie bête, comment est-elle faite? Elle court trop vite, on voit qu'elle court, on ne la voit pas, la jolie bête.
L'homme est tout nu, haletant et l'oeil cruel, comme un chasseur, tout nu, pourtant, et désarmé.
Il court après la jolie bête: «Attends-moi, jolie bête, attends-moi!» Il court après la jolie bête.
«Jolie bête, je vais t'attraper, ah! jolie bête, je te tiens, jolie bête.»
L'homme a bondi, il a posé son pied sur la jolie bête, son pied nu, bien doucement, pour ne pas lui faire de mal.
Ah! je te tiens, jolie bête!»—«Non, non, tu ne me tiens pas. Ton pied nu s'est posé sur mon ombre.
Ah! cette fois, jolie bête, vous êtes ma prisonnière; je te tiens, jolie bête, je te tiens dans mes mains.
—Tu me tiens et tu ne me vois pas, car l'odeur de mon corps aveugle les hommes. Tu me tiens, et tiens!
Tiens, je t'échappe et je cours. Cours après moi, cours après la jolie bête.
Ah! voilà soixante ans que je cours, je suis las; viens, mon fils, c'est loi qui la prendras, la jolie bête.
Je suis las, je m'assieds; va, ton heure est venue de courir après la jolie bête!
* * * * *
Ayant fini celle rhapsodie, Entragues rédigea le début de l'histoire de
Gaétan Solange, qui depuis longtemps le tourmentait.
C'était une façon de s'illustrer soi-même par un commentaire anticipé, car il était à la veille, sans doute! d'un pareil état d'âme: demain, Hubert et Gaétan ne seront-ils pas de vrais sosies, si cela continue?
XXXI.—LA HONTE D'ÊTRE HEUREUX
«Maintenant, je vois distinctement de quelle espèce sont ces masques.»
E. POE, Hop Frog.
Solange était d'un pessimisme pratique: avec persévérance il travaillait à rendre sa vie mauvaise par toutes sortes de combinaisons très simples, ingénieuses, néanmoins.
D'abord, les principes: Les hommes mentent et les femmes trompent. Il n'y a que deux mobiles aux actes humains, le lucre et la luxure. Toutes les femmes d'agréable aspect dérobent un vice rédhibitoire. Les hommes qui ne sont pas méchants sont bêtes. Etc.
Autres principes: Toutes les nourritures sont gâtées ou falsifiées; il est bien inutile de chercher mieux que le mauvais. Toutes les rues sont hideuses, pleines de filles puantes, de plâtras, de tranchées d'égout et d'immondices. Tous les appartements sont dénués d'air et de lumière. Etc.
En conséquence, et comme il ne plaisantait pas avec les principes, Gaétan Solange s'était logé dans un quartier boueux, au fond d'une cour humide, en deux ou trois petits cabinets noirs: c'était ce qu'il avait trouvé de plus convenable après des années de quêtes patientes.
Quand il rentrait chez lui, le soir, c'était, au milieu des répugnants assauts d'une armée de pierreuses et parfois un rôdeur ivre lui barrait l'étroite ruelle avec des injures et des menaces: Solange était content, car cela prouvait que la police était mal faite, que personne ne pouvait rentrer chez soi passé dix heures, sans risquer sa vie.
Une côtelette spongieuse, un cigare ligneux, de la bière aigre, une nappe tachée lui causaient une visible satisfaction. C'était ainsi: «Que voulez-vous, si l'on veut vivre, il faut bien accepter les inconvénients de la vie.»
Il lui était agréable d'être grugé par une femme qui, son gousset vide, devenait réfractaire à toute caresse,—comme dans Un Dilemme, et les amis qui avaient abusé de sa confiance, sciemment mal placée, lui étaient chers ainsi que des fautes d'orthographe à un maître d'école: cela démontrait une fois de plus les absolues règles de sa grammaire.
Il ne lisait que les journaux et, entre tous, les plus abjects, afin que rien ne troublât sa créance que nul n'écrit sinon pour gagner de l'argent et que plus une littérature est vile et menteuse, plus s'en régale le public,—tout le public.
Entragues suspendit son travail et songea: «Nous sommes presque d'accord, oui, presque, car moi, si je répugne à m'assoupir dans la joie et dans le contentement de mon coeur, ce n'est pas par une impuissance voulue et choyée. Je ne méprise pas la vie, je n'en ai jamais nié les plaisirs. Elle n'est ni bonne, ni mauvaise, elle est indifférente, elle est l'état conditionnel du rêve et voilà tout. Lui demander une station dans le bonheur, c'est accorder trop d'importance au mécanisme des sens, c'est se conformer aux invitations corporelles et aux normes de la matière, tandis que la volonté doit tendre vers l'affranchissement.
Mais je connais les périls de l'ascétisme et ses opprobres; aussi ce sera plutôt de l'étonnement que de la honte que j'éprouverai à être heureux. Je ne croyais pas que cela fût écrit dans ma destinée. Cette attitude est convenable, car je ne puis, comme un sot, croire que «cela m'était dû», et malgré des lueurs d'humilité chrétienne, mon orgueil est trop superbe pour que j'admette bien longtemps l'infirmité de mes mérites. Personne, sans doute, n'a mérité d'être heureux, mais sans être pharisien, je ne dois pas m'estimer au-dessous de l'humanité moyenne: il y aurait, en un tel agenouillement, de la mollesse et de la lâcheté. A la coupe que me tend la main de cette charmante femme, il m'est permis, sans troubler l'ordonnance de mon idéalité vitale, de tremper mes lèvres; puis je la ferai boire à mon tour; puis, plus hardis, nous nous désaltérerons ensemble, humant, comme des moissonneurs penchés vers la fontaine fraîche, les délices du rafraîchissement.
Je laisse à Solange sa honte; c'est un maniaque dont l'entendement perclus se refuse à cette notion: qu'à ceux-là il est permis de se conjouir ironiquement des chancres dont la vie est souillée, qui en souffrent dans la délicatesse de leur sensivité,—non pas à ceux qui s'y délectent, en hument sans dégoût la sordide purulence.
Il continuait à songer, sans écrire:
«Solange est assez beau garçon bien qu'un peu inculte, bien que vêtu à la grosse, bien que mal chaussé. Aux obligatoires fêtes d'un mariage, il rencontra une jeune fille qui s'éprit de lui, avec sagesse et réserve, mais sérieusement: elle le regardait, rougissait sous son regard quêteur de tares, baissait les yeux; à passer près de lui elle sentait une inquiétude inconnue, comme la peur d'être arrêtée par son bras et la peur d'un salut banal. Naturellement la mère de la jeune fille se fit présenter Solange; on lui demanda un service, un renseignement dont il devait sous peu, apporter la réponse, très adroit piège maternel. Il vint, il revint, toujours attiré par d'habiles combinaisons; enfin, il revint pour son plaisir et se trouva enlacé avant d'avoir eu le temps de réfléchir. D'ailleurs, il ne pensait à rien, se laissait faire, dompté et captivé.
Ils se marièrent. Leurs médiocres fortunes réunies devinrent, entre les mains de l'intelligente jeune femme, une source d'honnête et presque luxueux confortable. L'appartement était vaste, clair et ensoleillé, les nourritures choisies; au lieu de l'ennui présumé du lit unique, cette constante présence d'un être cher nuançait de rose et de bleu les heures jadis sombres des solitaires réveils.
Il n'avait plus le temps de mépriser les hommes, ni du savourer leur basse avidité; les plaisirs d'amour, pris en toute naïveté, n'évoquaient en ses désirs aucune image luxurieuse, aucune horreur de lui et des autres; quels autres?
Enfin, il était heureux!
Il était heureux! Un jour, il s'en aperçut, un jour que, par hasard, la bien naturelle comparaison du présent avec le passé s'imposait à son esprit.
Heureux! lui! lui, le pessimiste entêté, lui dont la haine pratique de tout idéal avait étonné les plus impuissants! Heureux! quelle honte! Il plongea jusqu'au fond de l'abîme où cette aventure avait noyé ses principes; il les retira un à un: ah! ils tombaient en pourriture; c'était fini et avec eux toute joie de vivre,—car il venait de comprendre combien la misère d'une médiocre existence, combien le sentiment de l'universel fumier était nécessaire à son bonheur!
XXXII.—L'IVRESSE
«{~GREEK CAPITAL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}
{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK
SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL
LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER
CHI~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}»
Liturgie grecque.
«Homme, médite la syllabe Om.»
La Khandogya Upanishad.
Hubert écrivit deux billets, puis le second jour au soir alla frapper chez Sixtine. Absence. Un troisième billet, une autre visite furent encore inutiles.
«Elle me boude, songea-t-il. Cela vaut mieux. Sa colère va s'épuiser sur mon ombre et, quand elle daignera me recevoir, son beau front sera pur de toute fâcherie.»
Il était trop assuré de la virtuelle possession pour supposer même une tentative de fuite hors de ses mains. Par des approches fictives, mais réalisées dans le désir, l'union s'était à jamais consolidée. Toute méprise était impossible: elle avait respiré l'odeur du philtre.
Loin de s'adolorer, il se félicitait; loin de s'affanner, il respirait plus largement les vivifiantes brises de la certitude. Ayant fait la paix avec lui-même, ayant allégé de l'orgueil sacrifié par-dessus bord, sa barque maintenant bondissante vers le havre aux sables d'or, il entrerait sous le signal et à l'heure propices.
Le quatrième jour au matin, il reçut des nouvelles ainsi conçues:
«Prière de ne pas oublier la soirée de la comtesse, après-demain mercredi.
De sa part.
De la mienne, regrets d'avoir été trop souffrante d'abord, puis trop affairée pour vous recevoir ou vous répondre.
Mais n'avons-nous pas l'éternité? S. M.»
Entragues ne vit dans cette raillerie aucune inquiétante amertume,—et un jour encore s'accomplit.
* * * * *
«Le catalogue des joies obscènes est bref, mais cela suffit, en de certains soirs, à donner l'envie de s'origéner pour ce monde et pour l'autre. Solange avait, avant sa maladie, quelques vues assez justes: il est désolant que la chasteté des adorants soit polluée au passage à l'heure où ils regagnent leurs solitaires oratoires. Je ferai bien de lire quelques pages tertulliennes et consolatrices avant de m'endormir, car je crains la puissance des mots. Non, je songerai à Sixtine. Chère créature de mon désir, je me confie à ta magie: quelles lubriques obsédances ne céderaient à la grâce de tes gestes? Habitacle de ma volonté, réceptacle de mes illusions d'amour, évoque-toi et protège-moi!»
* * * * *
Ils étaient debout, enlacés. Elle le baisait à petits coups sur le coin de l'oeil, en lui faisant respirer une rose.
Cela ne pouvait pas durer, il s'alanguissait trop. D'adroites petites voltes les amenèrent non loin du lit: comme, sans en avoir l'air, elle était complice, sa chute fut harmonieuse.
Douceurs de clair de lune, nuages, stridents éclats de précurseurs éclairs, douceurs de clair de lune.
L'orage plane dans le velouté du ciel, les nuées passent turbulentes, des lacunes versent des douceurs de clairs de lune.
La foudre a sonné, décidément. Cela gronde au loin, cela gronde! Encore un éclair! Ah! il éclaire longtemps! Encore! Il est mort.
* * * * *
Hubert se réveilla secoué par l'épouvantable roulement.
«Ah! Pollution! c'était Sixtine. Ah! misères des nerfs imbéciles!»
Toute la durée de l'orage, il demeura soulevé dans son lit, hagard et grelottant. La confusion de ses sensations l'étourdissait: il ne comprenait pas comment cette hallucination charnelle s'était développée parallèlement avec l'éclosion d'un orage dans une nuit de lune. Enfin, quand l'absurdité du rêve lui fut acquise, il se calma et engourdi par le froid, retomba sous ses couvertures.
* * * * *
«Cette journée sera horrible. Enfin, c'est pire que Guido, c'est pire que chez Valentine! Une antécédence pareille est un viol. Et je me crois maître de moi, maître du monde extérieur, maître de cet univers, une femme, quand je ne sais même pas régler l'ordonnance et la suite logique de mes impressions! Le mécanisme humain devrait m'être connu, et si les conséquences sont invincibles, les causes du moins, devraient subir ma volonté. Les saints, avec l'aide de Dieu, eurent ce pouvoir, mais Dieu s'est retiré de nous et à cause des Celses modernes nous a laissés, sans bouclier, exposés aux flèches du Péché. Toutes les heures sont son heure, dès lors, et nous lui appartenons tous: il a conquis le temps, l'espace et le nombre.»
Jamais Hubert n'avait senti, comme en ces moments, le malheur d'être un homme et de n'être que cela. Son orgueil, ruiné par la passion, s'écroulait comme un vieux mur, et couché sur les décombres, il se lamentait. Cette attraction qu'il avait raisonnée et combattue avec les armes logiques de son caractère, devenait la plus forte, le dominait dans la science et dans l'inscience. Il en était arrivé à ne plus penser; son esprit n'évoluait plus qu'en de brèves déductions et le besoin de la sécurité le distrayait de l'observation juste. Durant ces décisives journées, où Sixtine allait, à n'en pas douter, prendre un parti, il limitait sa tactique à de brefs rappels de présence, au lieu de s'imposer directement et de barrer la route à toute autre survenance. Il était si facile d'éviter la visitation nocturne, en allant soi-même au-devant de la visitatrice: si une force magnétique et supraraisonnable avait poussé Sixtine en ses bras endormis, cette même force, selon de plus élémentaires trajets, eût, à l'occasion, joint très sûrement leurs réalités, comme elle avait joint leurs phantasmes. Il perdait jusqu'à la notion de sa philosophie, se révélait capable seulement des théories, critique et non créateur de la vie.
Que cette rencontre dans l'inconscience fût le résultat d'une hallucination toute personnelle, ou si tous les deux avaient été, en leur sommeil, sommés l'un vers l'autre par la puissance du désir, si pendant qu'elle venait à lui, lui-même, par un retour parallèle, n'était pas allé vers elle, il n'eut pas l'imagination de se le demander.
Pourtant il connaissait la valeur et la fréquence de ces mutuelles évocations et son âme actuelle était un champ de bataille où le mysticisme eût rapidement vaincu l'incrédulité.
Il s'en alla flâner le long des quais. Le soleil d'hiver souriait, le vent se taisait, des moineaux pépiaient dans les arbres sans feuilles, une tiède humidité se vaporisait dans l'air adouci.
Les livres, d'abord, passèrent devant ses yeux, comme des choses lointaines et inaccessibles, puis une reliure tenta sa main, un titre inconnu, son regard. Il sentit les premiers chatouillements de la fièvre, s'abandonna.
Maintenant, un à un, il les touchait, les ouvrait, pour acquérir la certitude du rien intérieur, se désolait qu'un agréable vêtement doré et soutaché enfermât la sottise galante de petits vers frissonnants d'indigence ou de la philosophâtrie à la Diderot ou d'indignes manuels d'une piété janséniste.
Il venait d'acheter pour quelques sous, un traité de la Simonie et marchandait à l'âpreté d'un vendeur assez rogue, quelques recueils néo-parnassiens, nouveaux venus et déjà dépréciés par l'indifference universelle,—une main familière se posa sur son épaule.
D'un mouvement de torsion, d'une insolence native, mais certaine, il se dégagea, puis tourna la tête.
C'était Marguerin, le théosophe, dont ses amis excusaient la folie licencieuse par une maladie du cervelet.
Il apparaissait morne et les yeux même dénués de leur coutumière flamme de luxure. Plus d'une fois, sa façon de considérer les jeunes garçons avait scandalisé, jusqu'au mot sale, la vertu d'un honnête passant: Marguerin, dans ce cas, haussait les épaules en fixant sur l'intrus un regard de pitié tout à fait déconcertant. Ses jeux de physionomie étrangement prometteurs séduisaient des femmes en quête de perversion: il était riche et subventionnait une revue angélique.
Ce jour, une idée fixe, qu'il confia à Entragues, imbécillisait son visage:
—Morte! Tu te souviens peut-être de cette blonde en qui Maïa avait mis ses complaisances?
Entragues souffrit le tutoiement sans se l'expliquer.
—Morte! Obsession du creux de ses jarrets. La vois-tu, couchée à plat, ventre? Ses jarrets sont là sous mes lèvres et je les oublie! Tout, moins ça, tout. La surface de son corps a connu mes lèvres des pieds à la tête, et là, rien. Ah! c'est pénible, parce que jamais si beau corps ne m'aura été donné et je n'en ai pas joui. Non, je sens qu'un tel baiser eût été suprême. Adieu, pense à moi!
Sa fantaisie présente, songea Hubert, n'incite aucune répugnance. N'ai-je pas eu la folie des yeux, et en suis-je guéri? La vision de deux grands yeux n'a-t-elle pas toujours été nécessaire à l'apogée de mon plaisir? J'ai beau en connaître le point de départ, elle demeure bien étrange, cette constante union de deux sensations aussi différentes que la sensation visuelle et le spasme. Malade, ah! malade originel et inguérissable!
(En buvant de l'absinthe:)
«L'ivresse est une très noble passion, et je veux l'acquérir… L'ivresse, il faudrait dire l'ivrognerie, mais les philanthropes ont traîné le mot dans la boue humanitaire de leurs dissertations anglicanes… Alcoolisme a été souillé, non moins… Ivresse me suffît. Cette absinthe est réconfortante. La Maïa blonde, il l'a peut-être aimée, ce misérable. Elle fut belle et voici ce qu'il en reste: un regret pathologique. Pourquoi mépriser l'ivresse? C'est la plus intellectuelle des passions: elle ne déprime pas, comme le jeu; elle n'affaiblit pas, comme l'amour. Ah! quelle trouvaille! L'absinthe n'a rien de nuisible; c'est du vin vert et concentré. Pouvoir arriver à l'ivresse avec un seul verre de liquide, n'est-ce pas l'idéal? Les Orientaux ont l'opium, mais il faut le ciel d'Orient. Et puis, ù chacun son système. L'important est que cela vous enlève hors du monde: tout ce qui nous arrache à nous-même est divin. Que de fois pourtant, me suis-je grisé avec de la contemplation pure! oui c'est encore une méthode. Toutes sont salutaires. Je me hais, je veux vivre une autre vie, je veux redresser idéalement les infirmités inhérentes à mon état charnel, je veux tromper mon âme sur les misères de mon corps… Il fallait l'aimer de loin, comme Guido aime sa madone. Le contact est destructeur du rêve. Tu ne connaîtras pas le livre d'amour où je t'aurais béatifiée, car il s'évanouira avec le désir, brûlé par les flammes de ton premier baiser. Le bûcher qui t'ouvrira le ciel consumera mes forces: tu monteras vers les espaces et moi je tomberai comme Satan, je tomberai pendant l'éternité dans les abîmes infernaux… Singulière déclamation et bien difficile à justifier! Tout cela pour quelque plaisir que se donneront mutuellement deux êtres qui s'adorent. Les conséquences de l'union des sexes ne sont point, d'ordinaires, aussi tragiques… Je suis très bouleversé. Il est même urgent que le dénouement rende à l'un des acteurs toute sa sécurité. Ramener les choses au vrai: elle sera troublée et je serai apaisé,—très désirable résultat.
Car la fin d'une vie intelligente ce n'est pas de coucher avec la princesse de Trébizonde, mais de s'expliquer soi-même en ses motifs d'action par des faits ou par des gestes. L'écriture est révélatrice de l'acte intérieur; il est bien moins important de sentir que de connaître l'ordonnance des sensations, et c'est la revanche de l'esprit sur le corps: rien n'existe que par le Verbe. Autant dire: le Verbe seul existe. L'évangéliste saint Jean le savait et le raja Ramohun Roy le savait et d'autres: OM et LOGOS: c'est la seule science; quand on le sait on sait tout. Je me réaliserai donc selon le Verbe… Et toi? que ferai-je de toi et de ton âme! Ah! Sixtine, ton âme, peu à peu, en de nocturnes et quotidiennes célébrations, je la boirai, diluée dans la salive de tes baisers,—ainsi que de saintes parcelles: tu n'auras d'existence qu'en moi, et tu me fortifieras ainsi qu'une élixir spirituel. Nous serons hermaphrodites. Ainsi l'unité renaîtra: et j'aurai renoncé, sans renoncer à toi, à la chimérique poursuite d'un amour extérieur à moi-même. Ah! l'unité ne sera pas ternaire,—péché contre les rites!—car je ne veux pas de postérité charnelle. Que ma chair soit stérile et que mon esprit soit fécond! Nous engendrerons des rêves et nous peuplerons de nos pensées la nuit des espaces. Nous parlerons et nos paroles propagées jusqu'au delà des étoiles feront éternellement vibrer l'éternité morne des éthers. Nous aurons des gestes d'amour et les signes de notre amour se répercuteront dans les miroirs sans nombre des molécules de la lumière. Oui, nous nous amuserons à cette illusion, en renversant les Lois, par notre fantaisie, car nous n'ignorons pas que le monde meurt de la caducité de la pensée qui le crée et que les étoiles, ainsi que l'ongle de notre petit doigt, périront quand la mort fermera les yeux du dernier homme.
Ah! je monte très haut, je vais très loin. Ma tête comme une bombe s'emplit d'explosifs et la perlucidité de mon esprit s'avive à l'extrême… Alors le roman sera conquis: une nouvelle forme d'analyse aura été démontrée. L'identité du caractère s'affirmera par ses contracditions mêmes et quelque chose de hégélien relèvera la morne simplicité des ordinaires créatures drapées dans la rigidité d'un style matériel. Le roman des coeurs, le roman des âmes, le roman des corps, le roman de toutes les sensibilités—après cela il fallait le roman des esprits. Le mot âme, tel que je l'entends, représente de la quintessence de coeur; l'esprit, c'est-à-dire l'intelligence pure aux prises avec les inconvénients charnels, fut dédaigné, sans doute comme inintéressant. Toujours, et rien que cela, des conjonctions de sexes et la joie—oh! soit! bien naturelle!—«de coucher avec la femme qu'on aime», mais enfin il y a de modernes Antoines qui se sont proposé d'autres finalités et qui ont réduit tous les devoirs à un seul devoir: conformer sa vie à son rêve. Des passants que vous bousculez s'en vont songeant à l'idéalité universelle aussi sérieusement que vous aux surprises des corsets perfectionnés;—et tel de ceux-là, si la bête demande de l'avoine, répondra: Le cheval blanc de la Mort n'en mangeait pas. Et croyez-vous que si d'humiliantes forces courbent devant une femme leurs genoux réfractaires, ils n'auront pas très souvent recours à la consolation de l'ironie intérieure? Enfin, j'affirme la vie cérébrale,—et tout le reste fut rédigé dans les manuels de physiologie.
L'ironie n'est qu'une protestation momentanée, une destruction mentale et une garantie sur l'excès de la satisfaction sensuelle, ce n'est pas un mode assuré de libération. De cette étape, on s'élève graduellement à un état dominateur par l'orgueil ou par la contemplation, par l'art ou par le mysticisme. Ces méthodes, connues dans leur principe, sont niées, ainsi que de féeriques enfantillages: il faut leur rendre dans le roman l'importance qu'elles ont dans la vie quotidienne. Animal, l'homme n'a pas laissé que de perfectionner l'animalité, et le christianisme fut, croit-on, un notable avancement spirituel. Il a doué d'une âme complexe l'humanité simple. Quand Flaubert écrivit Salammbô, il fit instinctivement de la jeune prêtresse une carmélite plutôt qu'une vestale, car la vestale obéit à un ordre et la carmélite à une dilection; l'une s'attache à son état par habitude, l'autre par amour. L'idylle, la satire des moeurs, le roman picaresque, la passion tragique et fatale, l'épopée patriotique, la plainte amoureuse, les anciens n'eurent pas d'autre littérature: les premières histoires d'une âme, le premier roman analytique naquit spontanément dans le génie nouveau d'un esprit christianisé et ce fut saint Augustin qui l'écrivit: la littérature moderne commence aux Confessions.
Elle doit y revenir. Zola et d'autres peuvent continuer, de cataloguer leurs animaux inférieurs, nous n'y prenons nul intérêt: ce sont d'informes créatures en train d'acquérir la lumière, des intelligences chrysalidées: peu nous importe la qualité des soûleries dont ils se gorgent et les prurits qui font craquer la virginité de leurs filles. Ce qui n'est pas intellectuel nous est étranger.
La déconcertante ironie, qu'en ce siècle qui boit dans le Calice le vin bleu démocratique, nul original prosateur ne se révéla qui ne fût chrétien d'instinct ou de croyance, de désir ou de nécessité, d'amour ou de dégoût,—de Chateaubriand à Villiers et à Huysmans et nul vrai poète, de Vigny à Baudelaire et à Verlaine!
Comte n'a pas atteint, de ses lourdes pierres, les âmes qu'il voulait écraser,—pas plus qu'un enfant qui lance les petits cailloux de la grève vers l'inaccessible vol des mouettes! Et ce même siècle, qui prétend n'admettre que la force mathématiquement éprouvée, s'éteindra dans l'idéalisme verbal. On ne croira plus eux choses, mais aux seules idées que nous en avons; et, comme l'obscurité de l'idée ne se clarifie que par la parole, rien n'existera plus des choses que les mots qui les dénomment et la définitive destruction de la matière s'achèvera dans le prononcé de cet axiome: L'univers est le signe du verbe…
Mais, songeait encore Hubert, en sortant du café, ceci, et mon mépris d'un réalisme dérisoire, d'un illusoire vérisme, n'implique dans l'art ni la paresse, ni la lâcheté, ni l'a peu près: l'idéalisme que je professe n'a rien de commun, non plus, avec les vagues intuitions de tels filateurs de ruban psychologique,—c'est un idéalisme documenté, solidement établi, comme le porche fleurancé d'une cathédrale, dans les fondations de l'exactitude…»
XXXIII.—UNE SOIRÉE DANS LE MONDE
«En résumé, la fête me paraissait
un bal du fantômes.»
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM,L'Amour
suprême.
Hubert se mêla volontiers aux dialogues, aux danses, aux médisances, aux mille sottises assez charmantes qui s'agitèrent de onze heures du soir à six heures du matin chez la comtesse Aubry.
Fleurs, musiques, égratignures et caresses vocales, épaules, diamants, chamarures, car la comtesse avait des relations dans la diplomatie étrangère.
Sixtine, augurale apparition, surgit dans le cliquetis d'une portière japonaise; une de ses mains jouait avec les multicolores perles.
Elle s'avança; derrière elle, Moscowitch, le regard attaché à ses pures épaules. De toute la tête, sa démesurée stature dominait la jeune femme; il marchait dans ses pas, et Sixtine, chancelante, semblait une toute petite fille maintenue en lisière par un géant. Hubert, avec un salut d'une impertinente familiarité, passa entre eux et offrit à Sixtine son bras vers une chaise. Le Russe, résigné, gagna un groupe d'hommes d'où il surveillait les causeurs.
—Vous aviez l'air sous la tutelle de cet homme fort, j'ai voulu vous en délivrer.
Elle se mit à rire, d'un rire bien énigmatique:
—Mais non, il me suivait pour le plaisir, sans doute, de m'avoir sous ses yeux. Une femme, au bal, a-t-elle rien de mieux à faire que de se laisser regarder?
—Et, n'est-ce pas, reprit Hubert, un très vif plaisir que de montrer ses bras, ses épaules, sa gorge?…
—Très vif, non, mais enfin, les désirs que l'on évoque bourdonnent aux oreilles comme un vol de papillons printaniers et le frolis de leurs ailes parfois est doux à l'épiderme. Vous ne pouvez pas comprendre, c'est trop féminin.
—Oui, murmura Hubert, avec une tendre, mais indéniable ironie, la femme est une religion pleine de mystères. Je ne demande qu'à adorer sans comprendre, et à m'agenouiller dans les ténèbres, les yeux levés vers la symbolique petite lampe rouge: mystères joyeux et mystères douloureux, les méditer alternativement, ne jamais savoir, peut-être, les aimer en leur secrète essence et aimer l'être cher dont ils sont l'émanation.
Elle leva vers lui des regards attristés, puis avec un peu de colère:
—Poète et menteuse poésie! La tendresse est sur vos lèvres et non pas en votre coeur. Vous souvenez-vous de notre première rencontre, sous les branches tombantes des vieux pins sacrés, là-bas dans l'avenue sombre? Votre profession fut que rien n'existe que par une volonté évocatrice, je m'en souviens, moi, et depuis, vos paroles, repensées souvent, ont acquis un sens clair et terrible. Vous aimez une créature de rêve que vous avez incarnée sous les apparences qui sont les miennes; vous ne m'aimez pas telle que je suis, mais telle que vous m'avez faite. Vous n'aimez pas une femme, mais une héroïne de roman, et tout n'est pour vous que roman… je vous dirai cela une autre fois plus au long, si j'en ai les loisirs. Ah! mon ami, il y a souvent bien du charme en vous, ah! si vous vouliez et si vous saviez!… Faites que je vous aime assez pour me résigner à être aimée comme l'ombre mouvante d'un rêve. Faites cela… mais que sais-je, demain, je vous dirai peut-être un non tout bref? Demain, il sera peut-être trop tard. Ne vous fiez pas, même à la plus sincère. Leur vol est aussi capricieux qu'un vol d'hirondelle: c'est ceci qui passe, c'est cela… Elles vont où leur mobilité les mène et puis… et puis elles suivent le soleil et les baisers sont des rayons fascinateurs… Trouvez-vous pas que j'ai l'air de vous faire un cours de séduction,—à mon usage. Ah! encore, peut-être vaut-il mieux pour vous, que vous vous contentiez du rêve. Vous pouvez le manier à votre gré, tandis que moi, par exemple, j'ai beau être malléable, si j'allais me révolter contre votre candeur? Adieu, la comtesse m'a fait un signe et vous savez que je suis sa main droite dans les grandes occasions… Adieu, Hubert, oh! nous allons, sans doute, nous rejoindre une fois ou deux au cours de la soirée… Pourquoi pas? nous avons tant de choses à nous dire… Donnez-moi le bras.
Etrange créature, pourtant tu m'appartiens! Inextricable problème, je te déchiffrerai à force d'amour, car l'amour est la clef d'or qui ouvre tous les coeurs de femme. Tu as l'évangélique bonne volonté, tu veux aimer, tu aimeras, et qui peux-tu aimer, sinon moi? J'aurai la curiosité d'admettre toutes tes fantaisies, même celle de me faire souffrir; je ne mésestime pas la torture: cela donne à réfléchir sur les inconvénients d'être un homme.
—Est-ce que tu t'amuses?
C'était Calixte, satisfait d'exhaler son ennui par cette simple interrogation.
—Je ne m'ennuie pas, d'abord pour de secrètes raisons, puis il y a quelques jolies toilettes. Quant au nu il serait agréable à deviner, peut-être; à contempler, c'est une autre affaire: pas une femme sur dix ne donne le plus léger désir d'en voir davantage. On peut se distraire pendant une heure ou deux à phonographier dans sa mémoire quelques fragments de causeries. Mais il est trop tôt; cela devient un peu excentrique vers deux heures du matin, seulement.
—Et aussi, dit Calixte, à troubler par de brûlants aveux quelques coeurs naïfs.
—Ah! reprit Hubert, tu deviens donc dilettante? Oui, cela, c'est un plaisir assez sadique. Par exemple, il faut choisir des femmes appariées à des maris purement cacochymes, afin qu'un mâle après le bal ne vienne pas féconder en leur chair les germes de désir qu'on y aura semés. Alors, et tout naturellement, leur sommeil agité évoque le pervers phraseur, et ce doit être un petit adultère agréable, pour une femme vertueuse, mais bien incomplet. Note bien qu'elle doit être vertueuse, du moins jusqu'à la corruption excluse, car il arriverait ce qu'avoua Mme de B… (je ne sais que l'initiale). La femme de chambre de cette jeune et pudique dame avait une adoration pour sa maîtresse. La corseter, la chausser lui faisaient trembler les mains; il était presque au-dessus de ses forces de la servir pendant le bain, et un matin cette adoratrice de la beauté s'était évanouie en lui passant son tiède peignoir, mais tu comprends, les distances, le suspect, etc. Enfin, un retour de bal abrégea le martyre de Juliette: Mme de B…, dont les nerfs avaient servi de lyre à quelque poète, comprit qu'il est bon d'avoir sous la main une femme de chambre jeune, jolie et dévouée. Depuis ce matin-là, Mme de B… a un peu maigri, mais elle trouve à la vie une saveur nouvelle.
—C'est toi, fit Calixte, qui narres de telles histoires?
—Celle-ci, reprit Hubert, n'est pas malséante. En fait de stériles amours je ne vois pas bien où commence et où finit la moralité. Du moment que l'on ne cherche que la jouissance, il est bien indifférent quel mécanisme la donne. C'est une question d'attitude: les femmes, en leurs perversions, conservent leur grâce. Après tout, pour être conjugale et protégée par les administrations municipales, la débauche ne change pas d'essence. En dehors de la fécondation qui est un acte complet, naturel et justifiable, il n'y a, selon la décision des casuistes, que des péchés également mortels, c'est-à-dire entraînant la même conséquence, qui est la damnation.
—Cependant…
—Oh! continua Hubert, les casuistes que les sots méprisent, furent de profonds analystes de la nature humaine. Ils ont fait à l'amour des concessions que les modernes malthusiens trouvent extrêmes, les hypocrites! et en cela se manifeste leur sagesse et une merveilleuse intuition des besoins physiologiques; il n'est pas un baiser que ne concède à la tristesse de la chair la dédaigneuse audace de Liguori; rien ne l'étonne et il ne frappe que de vénialité les assouvissements les plus complexes, pourvu que la dignité de l'acte soit consacrée par sa finalité suprême.
Calixte était trop spontané pour se soucier de la casuistique.
—La destinée, dit-il à Hubert, aurait dû te faire moine dans un couvent espagnol, au XVIe siècle.
—Eh! fit Hubert, j'aurais, avec la grâce de Dieu, écrit de beaux in-folios.
—Mais tu vis dans le monde, en un siècle peu porté à la procréation, et si tu pratiques des théories…
—Tu sais bien, interrompit Hubert, que, pratiquement, je suis abstème, et il ne faut pas tenir compte des accidents. Hé! je ne détesterais pas d'avoir quelque progéniture. Si la vie était meilleure, ce serait permis; si elle était bonne, ce serait un strict commandement. Mais j'ai la conscience de ma misère et cela sauvera de l'existence les générations qui seraient sorties de moi. Tu connais mon principe? Il est court, strict et je le voudrais universel: Pas d'enfants.
Renaudeau et André de Passavant s'approchèrent.
—Oh! continua Hubert, pratiquement ce serait absurde et terrible, mais, le principe admis, ses trop nombreuses violations suffiraient à un peuplement encore excessif. Pour moi, s'il le fallait, j'accepterais cette croix. Mes enfants porteraient la vie comme je la porte, sans joie, mais sans désespoir: le transcendant coquin n'a pas tué tous les cygnes!
—Pas encore, mais il les tuera tous, dit André. Les lacs seront déserts et les forêts muettes, car il n'y aura plus d'âmes pour peupler les lacs de rêves et les forêts d'idéales musiques. Alors le feu desséchera le marécage terrestre…
—Et on recommencera par le commencement, interrompit Renaudeau.
Sans rien ajouter, il disparut, et Passavant qui le suivait des yeux expliqua cette soudaine fugue en le voyant glisser vite vers Mme Aubry qui lui souriait:
—On prétend qu'il a déjà réussi à miner Fortier et qu'il va le remplacer, si ce n'est fait déjà, à la revue,—et ailleurs, naturellement.
—C'était à prévoir, dit Hubert, mais, pour moi, je ne me soumettrai pas à ses impertinences. Si quelques amis voulaient me suivre, je sacrifierais les sommes nécessaires à la fondation d'un recueil plus strict en ses choix.
—Et un peu théologique? ajouta Passavant. De la théologie mystique en bon style…
—Oui, oui, répondit Hubert, soudain distrait.
Il venait de se souvenir que le présent lui imposait d'autres pensées. Pour la première fois, peut-être, de sa vie, il échappait à la domination exclusive de l'art: Sixtine se redressait devant sa vision du monde comme un arbre gigantesque dont les ramures et les ombres voilent le bois multiple qui s'étend derrière lui.
—Comment! Baillot ici! fit Passavant indigné.
—Que vous a-t-il donc fait? demanda Calixte.
—Vous ne vous souvenez donc pas qu'il dénonça, comme clérical,
Desnoyers, l'architecte du mont Saint-Michel?
—J'ai vu, dit Hubert, ses restaurations, elles sont admirables. Quand les années en auront patiné l'éclat trop frais, ce seront des chefs-d'oeuvres merveilleusement raccordés aux créations architecturales de l'ancien temps. Mais je crois que c'est justement parce qu'il est croyant qu'il a pu reconstituer, autant par amour que par science, d'aussi superbes témoins d'une époque chrétienne. Que voulez-vous, il fallait un Mécène et on a pris un cuistre!
Moscowitch, à ce moment, se trouva face à face avec Entragues. Le Russe eut un froncement de sourcils qu'un sourire, au même instant, atténua:
—Mon cher, je renonce pour le moment, à mes projets dramatiques. Cet hiver humide m'est défavorable, je vais aller passer quelques mois dans le Midi. Merci de vos excellents conseils, de tout genre. Ils m'ont servi au delà de vos espérances.»
Ce ton d'ironie hautaine déplut à Entragues, qui répondit:
—Prenez garde, Monsieur. Êtes-vous bien sûr d'en être à ce point où l'absence s'impose à tout bon calculateur? Partez-vous avec la certitude de recevoir des lettres de rappel? Songez que plus que tout autre je m'intéresse à un dénouement où je n'aurai pas été étranger. Calixte, mon ami, fais donc à M. Moscowitch un commentaire du trente-quatrième chapitre de Stendhal. Mme Magne a, je pense, un mot à me dire, et je cours vers elle.»
Il venait d'apercevoir Sixtine visiblement ennuyée par les compliments d'un sot.
«Au moins, songeait-il, elle me saura gré de l'avoir délivrée.»
Moscowitch écouta patiemment Calixte dont l'amusant discours sur la discrétion lui semblait, cependant, une raillerie concertée. Durant ce supplice, Hubert essayait de reprendre avec Sixtine sa causerie interrompue. Mais elle était distraite et presque méditative. Hubert lui contait la poésie de son désir et elle le regardait, n'ayant pas l'air de l'entendre. Jouant avec son carnet de bal, elle dit:
—Vous n'avez pas même eu l'idée de vous inscrire ici et je ne m'appartiens plus. Ceux qui m'ont requise vont, à chacun leur rang, venir me réclamer les minutes promises, et tenez, il est complet.
Hubert prit le petit carnet et lut les noms inscrits:
—Eh bien, sacrifiez-moi l'un de ces personnages, par exemple le Russe, cela me serait spécialement agréable.
—Non, dit Sixtine, cela ne se peut pas.
—Je vois que vous tenez à l'homme, plus encore qu'à son portrait?
—Quel portrait?
—Celui qui fut signé d'initiales où se devinent l'abrégé de votre nom, qui fut dédié, toujours en abrégé, à M. Sabas Moscowitch…
—Ah! cet amusement d'une après-midi pluvieuse?… Mon passé ne vous est donc plus sacré?
—Il m'effraie. Ce que j'ignore me déroute… Je veux savoir.
—Mais qu'avez-vous donc à me crucifier ainsi? Et de quel droit, de telles questions? Vous n'êtes bon qu'à me faire souffrir dans mon âme et dans ma chair. Laissez-moi ou je vous dirai des choses cruelles…
—Je puis les entendre.
—Non, décidément, je suis lasse, ah! que je suis lasse!
Et ses yeux répétaient l'aveu de ses lèvres.
—Mais, continua-t-elle, faisons quelque trêve, je veux m'amuser, je veux oublier en des excitations purement nerveuses l'état de lutte où je me débats et m'en défatiguer. Laissez-moi à mes valseurs et venez demain. Je suis très troublée. Venez avec confiance: nul n'a près de moi autant de privilèges que vous, Hubert, mais songez à tout ce que peut faire une seconde, une seule brève seconde… Voici M. de Fortier qui me réclame… A demain!