WeRead Powered by ReaderPub
Sous les eaux tumultueuses cover

Sous les eaux tumultueuses

Chapter 13: CHAPITRE V LES BLUFFEURS
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author examines the moral and psychological aftermath of a great war, contrasting exposed superficial vices with hidden aspirations for generosity and beauty beneath a turbulent public surface. Through a preface and reflective chapters she diagnoses widespread disillusion, a new blunt sincerity, and the collapse of earlier illusions that hoped victory would sweep away falsehood and selfishness. She considers why lofty wartime hopes were prematurely disappointed, attributes the setback to intellectual obscurity and mistrust among peoples, and gestures toward a difficult spiritual renewal that may emerge from social upheaval. The tone mixes critique of contemporary mores with cautious affirmation of future ethical rebirth.

Examinons si ce que tu promets
est juste et possible, car la promesse
est une dette.
(Confucius.)

C’est, bien entendu, au figuré que nous examinerons les livres de ce commerce spécial. Ce sont les secrets des prestidigitateurs d’ordre moral qu’il est intéressant de pénétrer. Leur bilan s’explique en peu de mots: tout individu qui ne se croit pas obligé d’apporter dans les actes moraux de sa vie une parfaite bonne foi n’est, au fond, qu’un vulgaire escamoteur. Celui-ci ne fait pas disparaître dans son gilet ou dans son chapeau, les objets les plus hétéroclites, tels qu’une poule blanche aux ailes déployées, des bouteilles de vin cachetées, des douzaines d’œufs frais pondus, un perroquet ou un singe! Ce ne seraient là que des jeux innocents. Ceux de l’escamoteur moral sont, au contraire, redoutables, et l’homme le plus avisé réussit avec peine à se défendre contre ses tours de passe-passe. Car ce malfaiteur sait en général revêtir des apparences d’honnêteté et de respectabilité, et cette façon de donner le change est un des traits caractéristiques de son trafic.

*
* *

Les façons de procéder de nos escamoteurs varient. L’une des plus communes et des plus banales dans sa brutalité, est de nier sans vergogne, au mieux de leurs intérêts, les paroles qu’ils viennent de prononcer à l’instant même, et qui flottent encore sur leurs lèvres. Dans la discussion, ce système jette l’interlocuteur hors des gonds et provoque chez lui les pires sentiments d’indignation et de colère. «Tu viens de dire ceci et cela! J’ai des témoins...—Mais non, je n’ai rien dit de semblable!» Pareille impudence ne donne-t-elle pas envie d’écraser ceux qui en font preuve entre le pouce et l’index?

Cette mauvaise foi dans les réponses envenime tous les rapports de famille et d’amitié. Elle tue l’amour!

Dans les affaires publiques, dans les discussions de profession ou de carrière, les escamoteurs de la parole troublent les eaux et peuvent provoquer les plus graves conflits. Ils donnent assurément aux autres le droit d’exercer à leur égard de terribles représailles, mais ils les subissent rarement, tellement, semblable à une couche de cire épaisse, la lâcheté encrasse les âmes.

*
* *

Les escamoteurs ont donc beau nuire et détruire, aucune pénalité ne les atteint jamais. Il n’y a pas de recours contre eux; leurs procédés sont pour ainsi dire impalpables. On ne peut les saisir sur le fait ni les convaincre, car ils manipulent le néant. Matériellement, ils vendent des marchandises frelatées; moralement, ils escamotent les situations, les obligations, les promesses faites, les engagements pris, les serments échangés. Avec un admirable sang-froid, ils opposent à tout reproche des fins de non-recevoir qui déconcertent les plus intelligents et les plus habiles. Si, devant leur évidente mauvaise foi dans les grandes comme dans les petites choses, quelqu’un s’émeut et, emporté par l’indignation, essaye de frapper leur conscience, ils échappent avec une dextérité surprenante à toute responsabilité.

Par leur escamotage des faits, des choses et des paroles, ils ont ruiné les uns, perdu la réputation des autres, empêché la réussite d’un troisième, en s’attribuant, ou en attribuant à d’indignes protégés, les mérites qui auraient pu le mettre en valeur. Mais naturellement ils nient avoir eu une part quelconque à ces désastres. Leurs mains sont si habituées à brouiller les cartes qu’ils ne s’aperçoivent même plus de la besogne que leurs doigts accomplissent. A force de jouer toujours avec des dés pipés, quelques-uns trichent presque de bonne foi.

*
* *

Ils volent tout ce qui leur tombe sous la main: les bons mots des uns, les pensées des autres. Dans l’ordre des sentiments, ils ont également sur la conscience plus d’un crime. Et le pire est qu’ils font école. On décore poliment du nom d’«habileté» et d’«adresse» leur façon d’escamoter les réalités, et de leur substituer le mensonge et le néant. Comme l’on va chez la tireuse de cartes, combien de gens vont demander conseil à ces vendeurs de fumée! Ils enseignent à brouiller les cartes dans la vie privée ou publique, ils finissent par tenir boutique ouverte de fraudes.

Ce sont des gens, en général, de médiocre intelligence et de plus médiocre culture, et comme ils sont dépourvus de passion, ils mènent souvent une vie respectable. Quelques-uns sont des escamoteurs de naissance, et je ne sais quelle maladie ou quelle tare de leur esprit les rend incapables d’accepter la responsabilité de leurs actes et de leurs paroles. Ils sont les moins dangereux de leur classe; les pires sont au contraire les escamoteurs qui se sont engagés dans la triste phalange par opportunisme, par envie ou par un besoin âcre et violent de diminuer les mérites d’autrui, afin de donner plus de lustre aux leurs propres. Des plagiaires naissent des escamoteurs, et les uns et les autres se nourrissent de fumée!

*
* *

Mais il est impossible de détruire la vérité. Pendant qu’on la nie, qu’on la déplace ou la transporte, elle est là, en face de nous, et nous regarde. On ne peut effacer cette image de la paroi, où elle se détache en lumière; mieux vaudrait tout de suite, devant elle, baisser honteusement la tête.

Tous les hommes, même les plus loyaux, sont coupables d’avoir, par bienveillance, pitié, ou politesse, altéré le vrai. Quelques-uns ont fait pire; ils ont peut-être menti une fois par intérêt personnel, mais le souvenir de ce mensonge les brûle comme un fer rouge. L’un d’eux me disait un jour: «Je plains les escamoteurs; ne les jugeons pas trop sévèrement. Pensez, quelle torture ce doit être de vivre continuellement dans ce qui n’est pas vrai! C’est comme si l’on ne pouvait jamais poser le pied sur la terre ferme, si on la sentait perpétuellement vaciller sous ses pas.» J’étais moins indulgente et je refusais de m’apitoyer, peut-être parce que les escamoteurs et les brouilleurs de cartes m’avaient fait souffrir.

Je leur reproche surtout de faire école, au lieu de se limiter à exécuter de la prestidigitation pour leur propre compte et, quand ils font les loups, de prendre une apparence d’agneaux. Quelques-uns exercent leur métier avec tant de dextérité et exécutent leurs tours avec une si merveilleuse adresse que les gens ingénus ou simplement peu perspicaces ne s’aperçoivent pas qu’ils ont affaire à des brouilleurs de cartes.

Or, il est temps que les yeux s’ouvrent et que l’on dénonce à l’opinion publique ces trafiquants, car, parmi les marchands de fumée qui déshonorent le temple, les escamoteurs doivent être mis en première ligne; ils sont les plus nombreux et les plus insinuants. C’est sur leurs épaules que le premier coup de verge doit tomber.

*
* *

L’heure a sonné de déblayer le terrain pour que les mains robustes et fermes puissent accomplir leur œuvre de reconstruction. Le monde a beaucoup souffert, en ces dernières années. Pour enfanter l’âme nouvelle de l’humanité, que de cœurs se rongent d’angoisse, que d’intelligences s’épuisent à donner tout ce qu’elles possèdent d’énergie vitale, que d’âmes de bonne volonté s’efforcent de saisir, dans le plus secret de leur être, la voix de leur subconscient pour qu’il les éclaire en vue du grand travail de la reconstitution humaine.

Au lieu de les aider dans leur tâche, comment les hommes de conscience,—il y en a encore,—permettent-ils aux escamoteurs de prendre à ceux-ci les cartes des mains pour un jeu qui est celui de la destruction? L’atmosphère que ces misérables créent autour d’eux est si énervante, si lourde et si déprimante, qu’elle fait succomber les plus fermes courages.

Dans les familles, par exemple, il suffit d’un seul escamoteur pour gâter toute possibilité de bonheur. Sa présence est l’invitation constante au découragement, à la défiance, à l’irritation intérieure, à l’amertume quotidienne. Soyons indulgents pour ces pécheurs, mais pas pour ce péché, qui est bien le plus laid et le plus vulgaire qui soit! Forçons les escamoteurs à fermer boutique et à ne plus déshonorer le portique du temple, en y projetant leur vilaine ombre.

CHAPITRE III

LES FAUX INTERPRÈTES

L’Eternel hait le faux témoin qui dit des mensonges,
Et celui qui excite des querelles entre frères.
(Proverbes VI-17.)

Eux aussi sont des marchands de fumée et tiennent boutique à côté des escamoteurs et des brouilleurs de cartes. Sous le prétexte fallacieux de chercher la vérité, ils lui substituent le mensonge et le néant.

Leurs magasins sont fort achalandés comme ceux de leurs confrères, mais on n’y trouve aucune marchandise de bon aloi, solide et intégrale!

Ils ont un étalage de pure apparence; au lieu de réalités, ils offrent sans scrupules les créations de leur fantaisie. On les achète tout de même, tellement le faux et l’artificiel satisfont cette antipathie de la vérité dont tant de gens souffrent! Certains naissent avec l’esprit fait de telle sorte qu’ils éprouvent le besoin d’embrouiller les choses les plus claires et de voir des pièges derrière tout ce qui frappe leur regard ou leur ouïe.

Si un homme se jette à la rivière pour sauver un enfant qui se noie, vite les faux interprètes cherchent à son acte généreux un motif secret et parfois honteux. Et quand on applaudit devant eux à cette action courageuse, ils ricanent ou prennent un air profond comme s’ils étaient au courant de mystérieuses menées que les autres ignorent, alors qu’au fond ils ne savent absolument rien de spécial! Mais ils sont gens d’imagination, et ceux qui manquent de cette faculté,—et combien de personnes ne possèdent même pas une étincelle de ce don divin!—les recherchent pour se renseigner, pour apprendre à leur école l’art de tout dénigrer et de trouver aux faits les plus simples une explication tortueuse. Cela devient vite un système que l’on applique ensuite à toutes les grandes et les petites choses de l’existence humaine, causant ainsi d’infinies souffrances.

Sans l’intervention des faux interprètes, ces souffrances spéciales que nous allons examiner existeraient quand même, car nous sommes tous momentanément capables de nous tromper dans nos jugements, mais elles demeureraient exceptionnelles, tandis qu’avec les boutiques ouvertes des faux interprètes, il n’est guère de fait ou de sentiment qui soit accepté aujourd’hui avec simplicité et bonne foi.

Pour les hommes sincères et généreux, le fait d’être méconnu représente une douleur intolérable qui obscurcit pour eux la beauté des jours clairs et qui les blesse dans leur intimité profonde.

Aucun état social, pour merveilleusement organisé qu’il soit, ne protégera jamais l’homme contre les jugements de son frère ou de son voisin. Ce sont là des désagréments inévitables; mais en interdisant les pratiques auxquelles se livrent les faux interprètes, empêchant ceux-ci de faire métier de médisance, en frappant leur commerce de taxes morales considérables, on mettra peut-être un frein à la détestable propagande qu’ils font par leurs perfides et insinuantes manœuvres.

*
* *

Mais il en est de ceci comme de toutes les autres épreuves auxquelles l’homme est soumis: c’est en lui-même qu’il doit trouver ses meilleures et plus efficaces armes de défense. Il faut qu’il s’efforce de diminuer sa sensibilité à l’égard des fausses interprétations. Quelques individualités ont déjà réussi à éliminer ou, du moins, à atténuer ce genre de souffrance. Quand on attribue à leurs actions des motifs sublimes, elles sourient, sachant que leurs mobiles ont été médiocres; elles sourient également lorsqu’elles entendent attribuer à leurs meilleures intentions des calculs mesquins et perfides.

Ces personnes ont cessé de protester: elles acceptent, se résignent et finissent par devenir presque insensibles au fait d’être méconnues. Et comme elles croient à une justice immanente, elles éprouvent presque plus de honte à recevoir des éloges immérités qu’à être accusées des pires intentions.

Ce sont là des natures fortes et fières, bien qu’un peu froides peut-être. D’autres, au contraire, continuent à se ronger le cœur quand elles ne se sentent pas comprises et que leurs actes et leurs motifs sont faussement interprétés. Leur sensibilité s’exaspère; elles protestent, se plaignent, se défendent, essayent de remettre les choses au point, sans y réussir: elles oublient que de telles plaies ne guérissent que d’elles-mêmes, et avec l’aide toute puissante du temps.

*
* *

Certains esprits soutiennent qu’il est préférable de protester immédiatement contre les insinuations médisantes: ils ont pour théorie que les légendes une fois formées, il est excessivement difficile de les détruire; il faut donc, d’après eux, avoir toujours l’oreille tendue, et, au plus petit indice suspect, arborer son drapeau et mettre flamberge au vent. Cette méthode rend la vie très fatigante, et, la plupart du temps, ne sert à rien.

Il faudrait pouvoir remonter à la source secrète d’où proviennent les fausses interprétations. Sans parler des professionnels qui les répandent et que nous avons dénoncés, elles prennent naissance dans tous les milieux, et, si l’on cherche bien, on voit qu’un sentiment de rancune, d’envie, ou d’ambition frustrée les inspire presque toujours. Elles naissent aussi d’un manque de clairvoyance et sont souvent filles de l’ignorance. Rien n’est plus rare, du reste, que la perspicacité, dans notre société moderne. C’est même là un point sur lequel je devrai revenir fréquemment dans cette étude, car il mérite d’attirer l’attention, étant donné le développement que le besoin d’analyse a pris dans tous les esprits modernes. Cette singulière lacune est-elle imputable à la vie tumultueuse du XXᵉ siècle, où le temps d’observer, de réfléchir et de raisonner manque absolument? Quelle qu’en soit l’origine, le fait existe et doit être étudié, car il désarme l’homme devant les événements et les péripéties de la vie.

On peut remplacer la perspicacité par l’intuition, mais c’est un don rare et personnel et non une vraie science, mise à la portée de tous et qu’on puisse acquérir. Lorsqu’on possède ce don, on peut le développer par une constante communion avec les forces qui dirigent l’univers. Et nous voyons toujours le même mystérieux phénomène se répéter: c’est à celui qui a beaucoup reçu, qu’il est donné davantage. Cette promesse sent le privilège, et beaucoup d’esprits étroits se rebellent contre elle. Or, l’étroitesse de l’esprit est une forteresse inexpugnable, une montagne toute en saillie, une paroi unie et lisse qu’aucun pied, pour agile qu’il soit, ne parvient à gravir.

*
* *

L’obstination des sots est irréductible et, contre les gens bornés, il n’y a pas de recours possible; c’est pour cela que, si souvent, on voit ces derniers occuper de hautes situations, à l’étonnement et à l’indignation générales. Il faut aborder ici un point délicat, car il soulève un grave problème: jusqu’à quel point les gens inintelligents, ou qui manquent de perspicacité peuvent-ils être tenus pour responsables du mal qu’ils font et des douleurs qu’ils causent? On peut affirmer, en tout cas, qu’il n’y a pas de «bonnes bêtes», comme on le prétend quelquefois, la bonté, sous toutes ses formes, étant toujours une preuve d’intelligence.

Dans le cas spécial de la propagation des fausses interprétations, les sots tiennent le record, d’abord parce que, manquant de bon sens et ayant des capacités limitées, il leur arrive souvent de ne pas comprendre et de ne pas savoir discerner la réalité des sentiments et des intentions; ils se trompent, par conséquent, plus souvent que d’autres; et de plus, étant dépourvus d’idées personnelles, ils se laissent facilement égarer par les faux interprètes.

On peut donc affirmer sans démenti possible, que les cerveaux étroits sont d’émérites faiseurs de peines. On me répondra qu’on ne devrait attacher aucune valeur à leurs fausses interprétations. C’est vrai, et, en effet, s’ils nous sont indifférents, nous parvenons aisément à ne pas sentir l’écharde qu’ils ont plantée dans notre chair. Nous haussons les épaules, et nous en remettons au temps et à la justice finale des choses. Mais lorsque des jugements hasardés, blessants et faux, sortent de bouches aimées,—car nous aimons les gens pour une foule de raisons complexes où l’intelligence n’entre souvent pour rien,—toute parole prend une valeur, tout jugement erroné blesse nos sentiments intimes, et est créateur de griefs. Nous ne pouvons hausser les épaules, ni répondre par un fier silence, ou un frivole «je m’en moque» à leurs paroles malencontreuses, puisque ces fausses interprétations, partant de lèvres chéries, mettent en péril nos pauvres bonheurs.

*
* *

La famille, l’amour, l’amitié, au lieu d’être, comme on le voudrait, des forteresses inaccessibles sont, parfois, pour les fausses interprétations, d’admirables champs de culture où celles-ci fauchent tout ce qui, pour un cœur sensible, représente la douceur de vivre.

On voit souvent dans les familles un méconnu, contre lequel les autres se liguent, et il arrive que ce méconnu est le plus intelligent, le plus généreux et le plus large d’esprit de tous. Une légende se forme autour du malheureux et, sortant du cercle familial, elle se répand même au dehors.

De très hautes personnalités ont connu des mésaventures morales de ce genre. Un des grands hommes d’État de notre époque, le comte de Cavour, fait allusion dans son journal intime à une situation semblable. Dans sa jeunesse, ses parents le tenaient un peu à l’écart, et lorsqu’on discutait certaines questions de famille, on baissait la voix à son approche parce qu’on n’avait pas confiance dans son jugement!... Il en souffrit, tout en se sentant déjà, sans doute, supérieur à ceux qui le méconnaissaient.

Oh! ces voix qui se baissent à notre approche, ou qui soudain se taisent, quel symptôme non équivoque de dénigrement elles sont pour nous! Nous en recevons un petit choc au cœur, et le sentiment de solidarité qui fait la chaleur et le parfum des rapports de famille, en est diminué; le fruit a désormais perdu son duvet et sa bonne saveur.

*
* *

Parfois, c’est l’amitié qui nous réserve cette épreuve. Les amis qui devraient nous connaître le mieux, qui nous sont unis par des liens de choix, interprètent mal nos actions ou acceptent sans hésiter les intentions que nos adversaires nous attribuent. On n’a pas toujours d’ennemis au sens le plus grave du mot, mais chacun a des adversaires disposés à défigurer les motifs qui guident nos actes.

Les amis qui se montrent prêts à accepter les fausses interprétations suggérées par nos adversaires, commettent déjà une déloyauté; mais quand c’est d’eux-mêmes et spontanément qu’ils nous méconnaissent, le mot trahison vient tout naturellement à nos lèvres. Pour nou, le paysage se décolore, la lumière s’éteint, la joie de l’amitié disparaît: nous les aimerons encore, peut-être, les amis infidèles, mais ce ne sera plus que d’une façon grise et banale.

Une félure s’est produite au plus profond du cœur.

*
* *

En amour, les blessures sont plus irrémédiables encore;—et, par amour, je n’entends pas seulement celui qui lie les hommes aux femmes, mais aussi ces affections de famille ou d’amitié, si étroites et profondes qu’elles ont toute l’ardeur de l’amour. En de pareils liens, la fausse interprétation fait l’effet d’un coup de couteau en plein cœur. Elle crée des griefs qui élèvent peu à peu, entre ceux qui s’aimaient, des barrières, qui ne semblent d’abord rien et dont les effets sont formidables. Le seul fait de voir leurs motifs méconnus par l’un de ces êtres chéris, suffit à ternir, chez les natures délicates, l’image de celui ou de celle qu’elles avaient, dans leur âme, placé sur un autel.

Les époux, les amants croient avoir droit sous ce rapport à un traitement spécial, et ils sont singulièrement stricts sur ce point particulier. Trop indulgents aux mensonges, à la duplicité, à la ruse quand elles sont appliquées à autrui, ils ne consentent pas à les excuser vis-à-vis d’eux-mêmes. Que la coupable soit mère, sœur, épouse, fille, amante, amie, ils ne lui pardonnent jamais une fausse interprétation de leurs actes.

Je connais le cas d’un fils qui, adorant sa mère, s’aperçut un jour qu’elle avait attribué des motifs erronés à quelques-uns de ses actes. Leur intimité se rompit, et il fallut des années pour la rétablir. Et ce triste phénomène s’est reproduit souvent dans d’autres relations. Que de bonheurs ont été détruits par de fausses interprétations non pardonnées et qui entraînaient à leur suite beaucoup de douleurs inutiles, puisqu’elles étaient basées sur de la fumée, c’est-à-dire sur l’inexistant.

C’est là une source de souffrance dont l’humanité doit être délivrée. Le remède est dans l’homme lui-même. Quand il aura refait son éducation, il réussira à maîtriser cette sensibilité spéciale. C’est une science nouvelle qu’il doit apprendre et qui représentera une partie essentielle de sa reconstruction morale.

Pour lui faciliter sa tâche, il faut que tous les hommes de bonne volonté dénoncent les faux interprètes partout où ils les découvrent, afin de ne plus permettre à leur ombre de s’étendre sous les portiques du temple, ni à leurs mains de lâcher l’essaim pestilentiel des insectes venimeux que leurs bocaux contiennent, et qui ont nom: défiances, doutes, soupçons, calomnies, brouillards, vapeurs, fumée, poussière et cendres!

CHAPITRE IV

LES FAUX JUGES

L’Éternel a horreur des
yeux hautains et des langues
menteuses.
(Proverbes VI-9.)

La boutique où siègent les faux juges a une apparence plus convenable et plus noble que celle des autres débitants de fumée. Les crieurs chargés d’attirer les chalands ont la voix moins aiguë, les gestes moins canailles que ceux des baraques voisines. Une sorte de solennité préside à l’arrangement de l’ensemble des choses. Les magistrats improvisés se font un visage grave, ils parlent avec une hypocrite mesure, pincent les lèvres, froncent les sourcils, comme si, avant d’émettre une sentence, ils en pesaient soigneusement la portée. Dans leur attitude, il y a quelque chose qui inspire confiance, non seulement aux ingénus et aux hommes inexpérimentés, mais même à ceux qui connaissent à fond la vie et n’ont pas l’habitude de s’en tenir aux apparences. Pénétrés d’une illusoire confiance, quelques-uns vont même, dans les cas délicats, prendre conseil des faux juges, ce qui augmente le prestige de ceux-ci auprès des faibles, des sots, des incertains.

Le manque de clairvoyance ou de bon sens de gens réputés sages et forts, peut avoir des conséquences d’une incalculable importance. A leur suite, le public se rend chez les faux juges, les écoute et, ensuite, malicieusement ou maladroitement, répand leurs sentences dans le monde. En général, celles-ci défigurent la vérité; elles condamnent les actes droits et sincères, pour donner des éloges à ceux sur qui, au contraire, il faudrait passer condamnation pour leur égoïsme, leur vanité, leur bassesse. Il suffit d’être doué d’un peu de bon sens et de perspicacité pour faire à ce propos d’étranges réflexions.

Mais ce n’est pas dans leur boutique que ces marchands de fausse justice accomplissent leur pire besogne. Ils ne demeurent pas longtemps à leur tribunal, car cela les ennuie de siéger avec apparat; ils préfèrent se répandre au dehors et rendre leurs sentences pédantes et bornées devant un auditoire plus varié. Les paroles prononcées à la face du monde volent, se dispersent et ont plus de chances de trouver un terrain où germer.

J’ai connu quelques-uns de ces faux juges, tous Pharisiens de race, d’éducation et d’instinct. Je les ai vus ourdir des conspirations contre ceux de leurs prochains, dont la présence dans la vie les contrariait, les gênait... D’un air de suprême sagesse, ils commençaient par s’indigner à fond contre ces malheureux pour arriver ensuite, sans une preuve en main, à porter contre eux une sentence définitive. Souvent leur manœuvre était grotesque et nulle comme résultat positif, mais tout de même un peu de mal était fait!

Si le nombre et la présomption de ces faux juges devaient s’accroître, le sentiment de la sécurité disparaîtrait des cœurs, et les courages vacilleraient, car il ne servirait plus à rien d’éviter avec soin toutes les causes de conflits avec la justice, puisque, hors des tribunaux et de tout l’appareil légal, des hommes et des femmes s’improvisent présidents d’appel ou d’assises et osent formuler des arrêts qui peuvent détruire ou flétrir les réputations.

Les femmes, plus encore que les hommes, se complaisent dans cette besogne extra-légale. Ne pouvant rendre publiquement la justice, elles en adorent le simulacre, et il faut les entendre décider et trancher sur tout. L’ascension de la démocratie a prouvé qu’il y avait un despote en tout homme et en toute femme également. Celles-ci refusent de fatiguer leurs méninges, n’étudient pas, ne creusent pas les textes: cela riderait leur front et jaunirait leur teint... Elles ne se soucient pas de recueillir des preuves, elles ne tiennent compte ni des circonstances, ni des atavismes. Une impression fâcheuse, une rancune, un dépit, suffisent à les décider dans un sens ou dans l’autre. Le lit de justice où elles étalent leurs robes, n’est, pour elles, qu’un terrain de jeux, et elles n’éprouvent aucun besoin d’éclaircir leurs idées. Il ne s’agit que de fumée, dira-t-on; mais il y a des fumées lourdes de miasmes mortels.

*
* *

Les faux juges des deux sexes, hors de leur boutique du temple, travaillent séparément. Ils se divisent la besogne: ce sont, en général, des gens prétentieux et bornés d’esprit, qui se prennent au sérieux et se croient eux-mêmes infiniment intelligents. Parfois, ces francs-tireurs éprouvent le désir de se réunir. Quel aréopage! Malheur aux Phrynés, même très vêtues, qui oseraient s’y présenter! Les sentences qu’on y rend sont de celles que le tribunal des Animaux, qui condamnèrent l’Ane dans la fable de La Fontaine, n’aurait pas désavouées!

J’ai toujours estimé que la profession de juge était l’une des plus lourdes pour la conscience, et il m’a toujours paru inouï que, sans y être forcé par serment, quelqu’un veuille de son plein gré, assumer cette tâche, usurper cette place... Ces juges improvisés ne regardent donc jamais en eux-mêmes? C’est un phénomène assez curieux de l’âme humaine que cet auto-aveuglement. Plus on jette les yeux autour de soi, plus on se rend compte que le vrai est ce dont l’homme se soucie le moins! Ceux même qui auraient voulu décrocher les étoiles du ciel et arrêter sur les lèvres la vieille chanson qu’on chantait auprès des berceaux et des tombes, ne sont pas plus réalistes que les autres! Eux aussi sont des acheteurs et des vendeurs de fumée.

*
* *

Pour en revenir aux faux juges, dont les sentences courent le monde, détruisent la confiance et empêchent le développement des meilleures initiatives, comment leur donner la chasse et les anéantir? Les mitrailleuses elles-mêmes seraient impuissantes, contre leurs décisions, car elles ne frappent pas dans le vide... Seul un geste divin pourrait les faire disparaître dans ces cavernes de sable mouvant et sans fond, où l’enlisement éternel attend tout ce qui, en ce monde, a été mensonge et fumée.

CHAPITRE V

LES BLUFFEURS

Le mensonge est l’avilissement,
en quelque sorte l’anéantissement
de la dignité humaine.
(Kant.)

Il est impossible de quitter les marchands de fumée, sans dire un mot des bluffeurs, malgré la vulgarité rebutante du mot et de la chose. Aujourd’hui leur dégradant moyen d’action s’est tellement répandu que le nom «bluff» a été adopté dans toutes les langues et qu’il est compris et appliqué dans tous les pays. Fils du Nouveau Monde, il a acquis maintenant droit de cité partout. On se sert couramment du mot et de la chose. «Quel infect bluffeur», nous écrierons-nous, si celui auquel l’adjectif s’applique a lésé nos intérêts. Et d’autre part, nous rions en disant à un ami: «Avez-vous fini de bluffer?» Cette façon éclectique d’employer le vocable est symptômatique.

Le bluff peut mener en cour d’assises, mais, quand il ne s’applique qu’aux petits intérêts de la vie, on en plaisante agréablement, ce qui est un tort, car le fond de la chose est le même. Le fait de reconnaître, dans une mesure quelconque, qu’on a le droit de «bluffer» est la condamnation de toute société bien organisée. Les escamoteurs, les brouilleurs de cartes, les faux interprètes et les faux juges empêchent la reconstruction morale du monde, mais le bluff permis, reconnu, protégé, jette un tel désarroi dans les consciences, que, l’admettre, équivaut à sonner le glas de la société humaine.

Si le Fils de l’homme et de Dieu a chassé, il y a presque vingt siècles, les trafiquants du temple, qu’aurait-il dit de cette plaie du bluff qui, semblable à une lèpre hideuse s’étend aujourd’hui sur le monde? Pour la laver il n’y a que les étangs de feu dont le vieillard de Patmos parle dans l’Apocalypse.

Né des plus basses passions et synonyme d’un esprit de tromperie froide et calculée, le bluff n’est pas simplement de la fumée, mais une vapeur délétère qui empoisonne toutes les sources de l’activité humaine. Que n’a-t-on pas dit des poisons des Borgia! Certes, leur emploi avait des inconvénients et ceux qui les ingurgitaient passaient un mauvais quart d’heure, mais à Sinigaglia même les victimes ne furent que trente ou quarante. Les grandes plaies sociales actuelles font un nombre bien plus considérable de victimes.

CHAPITRE VI

LANCEUSES DE BULLES DE SAVON

Si le mirage de la Fata Morgana
faisait naufrager les navigateurs,
que d’espérances les bulles
de savon ont créées et détruites
dans le cœur des hommes!
(***)

Y a-t-il rien de plus charmant qu’une bulle de savon? Ces boules fluides, légères, irisées qui s’élancent joyeusement dans l’air ont un charme particulier; et, en y réfléchissant, on peut leur trouver une signification profonde.

Aujourd’hui pourtant les enfants ne s’amusent plus guère à ce jeu. Mais il y a toujours des bulles d’air dont les gens font commerce! Quand les réalités manquent, il faut bien vendre quelque chose pour attirer l’attention. Ces boutiques-là devraient être impitoyablement fermées. J’en connais qui ont des vendeuses charmantes et même bien intentionnées. Je regrette de les citer dans les chapitres consacrés aux escamoteurs et aux bluffeurs, mais comment ne pas parler d’elles dans cette nomenclature des commerçants de fumée? Leur trafic est dangereux, non parce qu’il fait directement du mal, mais parce qu’il engendre le désappointement et détruit la confiance. Quand on a vu plusieurs bulles de savon se crever dans l’air, on est moins disposé à écouter la voix des propagandistes qui disent: «Marchez, suivez telle route—vous arriverez à tel but...» Leurs accents les plus persuasifs et les plus éloquents ont cessé d’éveiller l’espérance, d’exciter les bonnes volontés: «Poussière, sable, fumée!» murmure la voix de l’expérience.

Il sera un peu triste de voir disparaître ces jolies bulles, faiseuses d’illusions; mais si l’on veut sérieusement reconstruire le monde, celles qui les vendent doivent, elles aussi, disparaître du portique du temple. Disons-leur cependant un adieu un peu attendri, car si elles ont parfois bluffé pour des motifs personnels, elles l’ont fait, souvent, pour essayer d’alléger la souffrance humaine et pour stimuler la bonne volonté des hommes.

TROISIÈME PARTIE

Les Problèmes de l’heure.

Ces problèmes sont nombreux et il en est qui correspondent à toutes les cordes puissantes qui font vibrer l’âme des hommes; leur liste pourrait représenter la lyre entière de l’existence humaine, mais aujourd’hui je me bornerai à aborder trois d’entre eux: la Famille, l’Éducation, la Femme, laissant de côté, pour l’instant, le plus important de tous: celui de la vie intérieure!

CHAPITRE PREMIER

UNE CONDAMNÉE A MORT QUI DÉFIE LA MORT

La famille est la patrie du cœur.
(Joseph Mazzini.)

Avant la guerre, pendant la guerre, et après la guerre, les prophètes ont entonné le De Profundis de l’institution familiale. On avait inventé mieux que cela, et, désormais, chacun se considérant plus ou moins comme fils du hasard, voudrait vivre sa vie en pleine liberté, sans attaches gênantes, sans traditions encombrantes, sans obligations énervantes. La plante humaine devait pouvoir fleurir face au soleil, libérée de toute entrave! Quel besoin a-t-on encore d’une famille et d’un home, puisqu’il y a les hôtels, les restaurants, les cafés, les cercles, et mille lieux de divertissements où l’on peut passer la fin des après-midi et les soirées? Les femmes étant heureusement devenues moins dépendantes, peuvent vivre leur vie, et n’ont plus besoin de protecteur pour participer aux différentes manifestations de l’existence. Pourquoi donc les hommes, étant donné cet état de choses, devraient-ils continuer à assumer des charges qui ont cessé d’être obligatoires?

«Et les enfants?» demandions-nous. A cette demande timide, on répondait: «L’État pourvoira à leur éducation.»

J’ai toujours écouté développer ces théories sans m’émouvoir, parce que je n’ai jamais cru qu’on pût les mettre en pratique, et ce qui se passe aujourd’hui me donne raison. Si la disparition de la famille était si proche, on ne verrait pas le nombre des mariages augmenter dans toutes les classes. La facilité et le chiffre croissant des divorces, ne suffit pas à expliquer ce phénomène matrimonial.

Le besoin de se créer une famille est devenu si prépondérant chez les hommes, depuis le formidable conflit auquel ils ont pris part, que plusieurs se permettent des mariages imprudents qu’ils n’auraient pas conclus auparavant. On voit des jeunes gens accepter, d’un commun accord, la perspective d’une existence modeste et laborieuse. L’homme a évidemment été travaillé dans les profondeurs de son être par la souffrance, les anxiétés, les angoisses de la guerre, et il a senti la tristesse de la solitude avec une acuité extraordinaire. C’est le besoin obscur de se rattacher à quelque chose de fixe, de stable, et lui appartenant en propre, qui est le principal motif de l’accroissement des mariages.

Les déceptions, cependant, ont été grandes au retour de la terrible campagne; plusieurs s’étaient figuré que, rentrés au foyer, ils y occuperaient la place d’une sorte d’idole domestique, et que le culte de l’héroïsme fleurirait dans toutes les demeures. Hélas! la désillusion fut rapide. En outre, un changement étrange s’était accompli dans l’âme des épouses, des fiancées ou de celles qui pouvaient le devenir. Elles s’étaient émancipées, elles n’attendaient plus uniquement de l’époux le droit de vivre et d’affirmer leur personnalité.

Ces surprises auraient dû logiquement mettre les hommes en garde contre le mariage. Or c’est l’illogisme qui a triomphé, et pourquoi a-t-il triomphé? Parce qu’il y a, dans la nature et dans l’individu, des forces plus puissantes que tous les raisonnements, les doctrines et les théories. Il suffira toujours d’un homme et d’une femme qui s’aiment près d’un berceau, pour reconstituer la famille, même si l’on était parvenu à la dissoudre légalement.

*
* *

La famille possède, du reste, en elle-même d’autres sources de vie qui la feront éternellement subsister. Celle où s’alimente, en certains pays, l’attachement des fils pour leur mère est inépuisable. Je dis des fils spécialement, car, entre les filles et les mères, des éléments d’aigreur entrent parfois en jeu, qui dénaturent la douceur des liens naturels.

La force de l’attachement des fils pour leur mère s’est révélée extraordinaire pendant la guerre. Mes observations se sont, d’une manière générale, limitées à l’Italie et à la France, et je pourrais écrire un livre sur ce que j’ai vu et entendu à ce sujet. En Italie, le fils du peuple, le paysan en particulier, est aveuglément attaché à sa mère; c’est son image qui lui apparaît à l’heure du danger et à l’heure de la mort! S’il se marie tant aujourd’hui, c’est surtout pour constituer une famille, poussé par le besoin inconscient de rendre possible à d’autres l’affection qui a fait le fond de sa propre vie.

Une femme de cœur, dont la mission consistait à fournir aux familles les nouvelles des soldats qui se trouvaient au front, me disait pendant la guerre: «Rien qu’à la façon dont elles ouvrent la bouche, je reconnais les mères! Les épouses, les fiancées ont une autre façon de remuer les lèvres. Et quelle différence dans leur expression de visage, tandis qu’elles attendent le verdict qu’elles sont venues implorer.»

Chez les races où le lien entre la mère et le fils est si extraordinairement fort, l’avenir de la famille est assuré, et les théories dont on mène tant de bruit ne l’entameront jamais. Toutes les mères, peut-être, ne méritent pas cet attachement profond; en ce cas il se déverse sur celle ou celui qui la remplace, sur le père, il vecchio, ou sur quelque autre membre de la famille dans les veines duquel les jeunes gens sentent courir le même sang. Cette question du sang et de la perpétuité de la race a une énorme importance chez les latins. Leur synthèse sentimentale embrasse avant tout les ascendants et les descendants.

Les théories subversives sur la famille étaient entrées en circulation longtemps avant la guerre et avaient fait en somme si peu de chemin dans le monde, que le cri des soldats mourants, aux heures suprêmes où l’on ne ment pas, a été toujours le même: «Maman! Maman!»

*
* *

Aujourd’hui, après la formidable épreuve, où tant de passions primitives se sont déchaînées, où la violence a cessé de répugner, où la férocité atavique s’est révélée puissante encore, où les instincts brutaux ont semblé reparaître à la surface, à quoi pensent ces soldats que la mort a épargnés? A se créer une famille!

Il serait enfantin et un peu puéril de croire que tous ces jeunes maris sont conscients de l’acte qu’ils accomplissent. Un ensemble de circonstances complexes est à la base de ces nombreuses unions, mais on ne peut méconnaître qu’une force obscure, mystérieuse et puissante, pousse les hommes à les conclure: celle de la perpétuité de la race, c’est-à-dire de la continuation de la famille!

Je dis «les hommes», car, apparemment, ce sont eux qui choisissent leur compagne et portent la parole pour la conclusion de l’alliance. Et d’autre part les femmes, pour décidées qu’elles soient, comme la Nora d’Ibsen, à vivre leur vie et à secouer toute dépendance, ont encore, pour peu qu’elles aient une ombre de bon sens, un intérêt vital à ce que l’institution familiale ne soit pas détruite. Celle-ci est un peu pour elles comme une assurance sur la vie.

Donc, malgré ce qui se passe à la surface et fait lever à tant de gens les bras au ciel avec de grands gestes désespérés, une réalité s’impose: sous la surface, des forces travaillent qui assurent la perpétuité des traditions. D’ailleurs, la famille se rattache si étroitement à l’idée de patrie, qu’il serait difficile de maintenir le prestige de l’une sans l’existence de l’autre. Et toutes deux ont besoin, pour subsister, de l’idée religieuse de la sanction divine, qui leur confère le droit d’exiger des sacrifices... Maintenir l’intégrité de l’une, c’est assurer le respect de l’autre dans l’âme humaine. Les pays où tout semble avoir sombré dans le néant, sont ceux où la famille, la patrie et la religion ont été découronnées et brutalement dépouillées de leurs privilèges et de leurs droits. Cette vérité s’impose à tous les esprits et à toutes les consciences qu’une vague de démence n’a pas encore submergés.

Pour peu que l’on regarde attentivement sous la surface des mots, et que l’on ne se contente pas de leur simple assemblage, on voit que l’institution de la famille représente non seulement l’avenir qu’il faut assurer, mais encore une arme de défense sociale dont il serait insensé de se priver.

Pourquoi tant de ligues, de syndicats, et ce retour aux corporations du moyen âge? Simplement parce que l’homme moderne se sent désespérément seul. C’est là, je le crois, la vraie explication de ce mouvement général vers le groupement. Le sentiment des droits qu’on possède, artificiellement éveillé et surchauffé, y a eu bien moins de part que la sensation horrible de l’isolement. Chacun a regardé avec désarroi autour de soi. Alors les mains se sont jointes et, bientôt, on n’a plus vu que des assemblages. L’individu a disparu dans le groupement. Je n’ai pas l’intention de discuter dans ces pages l’histoire de cette évolution, ni le bien et le mal qu’elle a pu faire ou qu’elle fera; ce serait sortir de mon cadre. Je constate simplement un fait.

En ce qui concerne sa profession ou son métier, l’homme, en effet, a cessé d’être seul, il n’est plus forcé de combattre isolément. Si, d’un côté, il aliène sa liberté de pensée et d’action, de l’autre il se sent soutenu par ses camarades dans toutes les questions de salaires, d’horaires, de droits... Mais en tant qu’être humain, il reste, au fond, plus seul qu’auparavant, parce que les luttes de classe ont avivé les haines latentes, et que l’on vit aujourd’hui dans une atmosphère d’hostilité générale qui rend l’existence insupportable.

Si la famille lui manquait pour se retremper dans un milieu d’affection et de chaleur, que resterait-il à l’homme? Des camarades de combat et quelques vulgaires contacts passagers! Son sort deviendrait de plus en plus triste, et il finirait par regretter l’époque où il pouvait se considérer à bon droit comme une espèce de victime sociale, soit qu’il fût paysan, ouvrier, employé ou qu’il eût choisi une profession libérale.

*
* *

La famille doit être avant tout, selon la tradition des siècles, le centre où le travailleur vient reprendre haleine un instant pour affronter ensuite d’autres besognes et d’autres luttes; en ce sens, elle représente déjà un grand bénéfice social. Mais à un autre point de vue elle mérite encore d’être prise en considération par les moralistes et les sociologues, car elle peut offrir la solution partielle de certaines questions redoutables qui se posent aujourd’hui à tous les esprits raisonnables et réfléchis.

Il serait superflu d’insister à ce propos sur les désastreux effets de la vie chère et sur les difficultés des services publics et privés. Autrefois, pourvu qu’on y mît le prix, on trouvait tout sous la main, on était servi au doigt et à l’œil (je ne parle pas seulement des gens de maison, mais du service des magasins, des établissements privés et publics, des moyens de communication, etc.). Aujourd’hui, tout est singulièrement changé. L’homme qui se trouve seul devant les difficultés de la vie quotidienne passe parfois par des moments critiques et se trouve souvent fort embarrassé s’il doit faire face aux obligations quotidiennes de l’existence. Il ne suffit même pas toujours d’être deux pour résoudre ces difficultés, d’autant plus que les gens du dehors sont devenus forcément moins obligeants vis-à-vis de ceux qui les appellent à l’aide. Il serait injuste de leur en faire un grief: la journée est devenue si laborieuse pour chacun qu’on ne parvient pas toujours à en distraire une minute pour porter secours au prochain!

A qui s’adresser dans les moments de désarroi et de détresse? A la famille! C’est encore le plus sûr secours; mais si vous en avez dénoué les liens, comme vous en avez soigneusement divisé les intérêts, répondra-t-elle comme autrefois à votre appel? Mettra-t-elle le même zèle à accourir au premier cri de détresse? Admettez que ses membres vivent aux deux extrémités d’une ville, avec la difficulté actuelle des communications et si l’habitude des échanges d’idées et de sentiments est perdue entre eux, comment feront-ils pour se joindre et se prêter un mutuel appui?

Ces difficultés, ces besoins d’aide ne se font pas sentir peut-être dans les familles des grands privilégiés de la fortune, sauf dans les cas de maladie et de malheur. Mais les grands privilégiés ne représentent qu’une petite partie de la société humaine. C’est la majorité de la classe bourgeoise qui souffre des inconvénients de la vie moderne, sans parler de la classe populaire qui, malgré la croissante augmentation des salaires, connaît des embarras analogues.

*
* *

Il est évidemment difficile de revenir à la vie patriarcale qui faisait vivre les jeunes ménages sous le toit des chefs de famille. Cependant, étant donnée la pénurie actuelle des logements, cela aurait bien des avantages, d’autant plus qu’un ménage de douze personnes étant relativement beaucoup moins coûteux qu’un ménage de deux, trois ou même quatre bouches, la crise économique en serait peut-être adoucie. Mais c’est à un autre point de vue, d’un intérêt supérieur, que la question demande à être étudiée, celui de l’entr’aide morale et sociale.

La crise du service est, dans tous les pays, fort grave. Que dire de celle des gouvernantes et des simples bonnes? Lorsque la mère de famille, de condition modeste ou simplement aisée, quitte son logis, soit pour son travail, soit pour ses obligations sociales, soit pour les emplettes indispensables, dans quelles mains va-t-elle laisser désormais ses enfants? S’ils sont petits, le problème se pose très nettement et de façon simpliste: il faut ou les abandonner, ce qui est un danger, ou les remettre aux soins d’une femme de ménage quelconque, ce qui est un autre danger; à moins que la mère ne s’en fasse l’esclave et renonce à toutes sorties, à celles du soir surtout.

Si les enfants sont grands, d’autres inconvénients surgissent qu’il est inutile d’énumérer. Quand fils et filles, en sortant de leurs cours, rentrent à la maison, doivent-ils trouver la maison vide? Le père est occupé à ses affaires, la mère à ses visites, et c’est elle qui, généralement rentre la dernière. La présence d’une grand’mère, d’une tante, d’une sœur, d’une parente, prête à les accueillir au foyer, réchaufferait de jeunes cœurs au moment de la vie où les contacts affectueux et intelligents sont le plus nécessaires.

Avant la guerre, c’était le rôle des gouvernantes; mais aujourd’hui leur présence dans les familles représente un luxe, sans compter que les yeux se sont étrangement ouverts sur les inconvénients des influences étrangères et des anges-gardiens inconnus admis dans le cercle familial.

Ces considérations qu’inspirent le bon sens, et l’intérêt pour les pauvres petites âmes solitaires qui trouvent, en rentrant de l’école, le foyer désert, finiront-elles par prévaloir sur le farouche besoin d’indépendance qui est devenu pour la jeunesse, un culte et un principe de conduite auquel elle croit de sa dignité de ne jamais renoncer? Les abus d’autorité, auxquels les parents se sont complus autrefois avec une imprudente exagération et un absurde manque de réflexion, ont suscité des rancœurs qu’ils expient aujourd’hui.

Il est évident que, dans la reconstitution sociale de la famille qui finira peut-être par s’imposer, il faudra trouver le moyen de sauvegarder suffisamment l’indépendance réciproque des êtres destinés à habiter sous le même toit. Sans cette précaution, que de tempêtes ne verrait-on pas éclater dans des verres d’eau! Mais cependant, pour soustraire l’homme à l’horrible sentiment de solitude qui l’étreint quand il a quitté l’atelier et la compagnie de ses camarades, il n’y a encore que le retour aux vieilles traditions familiales.

L’incertitude du lendemain, en cas d’accident ou de maladie, deviendrait moins angoissante pour lui. Quand on est plusieurs à la maison, on est mieux armé pour faire face au mauvais sort.

Si l’on craint par trop le despotisme des ascendants, ce qui se comprend, comme je l’ai dit, parce que les abus de l’autorité paternelle ont eu parfois des effets désastreux, pourquoi les sœurs et les frères ne se grouperaient-ils pas contre l’isolement funeste? A ces considérations, une autre s’ajoute, celle du travail des femmes à l’atelier ou dans les bureaux. Le dilemme se présentera bientôt avec force. Il faudra que les femmes renoncent à travailler au dehors, ou qu’elles consentent à élargir le cercle de la famille. Il n’y a pas une troisième façon de résoudre le problème.

*
* *

Dans cette question de la famille, il faut évidemment tenir compte de la race et des traditions. Chez les latins, la famille s’était étendue jusqu’à devenir la gens, sans rien perdre de sa signification première; cela avait donné une grande force à la famille romaine, dont l’institution a servi plus ou moins de modèle à celle des autres peuples et des autres pays.

Ce qu’on a appelé la débâcle de la famille marque peut-être, au contraire, l’aurore de sa reconstitution. Les horribles conséquences de la guerre, le désarroi actuel des âmes, le bouleversement des esprits et l’angoisse des pauvres cœurs solitaires sont en train d’élaborer en secret, et sous la surface des eaux tumultueuses, un nouveau type de société humaine: dans celui-ci, la famille, renouvelée sur des bases d’où les abus d’autorité seraient rigoureusement bannis et où le respect absolu de la personnalité humaine serait reconnu, deviendra peut-être, plus que jadis encore, la pierre angulaire de l’édifice social.

*
* *

Il faudra que les hommes se réservent désormais un rôle important dans cette famille reconstituée; au cours des dernières années, ils avaient trop abdiqué entre les mains des femmes tout ce qui concerne la direction morale de la famille et l’éducation des enfants. Une collaboration étroite entre les deux sexes me paraît indispensable pour la solution intelligente et pratique de ce problème, dont dépendent en grande partie les destinées du monde, la dignité de la femme et le bonheur des individus appelés à vivre dans une société renouvelée.

Le sujet que je viens d’aborder ne pourrait être épuisé dans un volume. Je ne lui ai consacré que quelques pages, non certes pour diminuer la place à laquelle il a droit, puisque je vois dans la famille, outre son importance traditionnelle, une grande arme de défense sociale, mais parce que le moment actuel n’est pas celui des longues dissertations. Le temps presse, les solutions s’imposent et il faut se borner à indiquer les problèmes de l’heure à ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir de faire les lois et de diriger l’opinion publique.

C’est à eux de considérer la gravité de cette question, d’en déterminer l’importance et d’en proposer la solution.

CHAPITRE II

L’ÉDUCATION DES PEUPLES CIVILISÉS