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Sous les eaux tumultueuses

Chapter 2: PRÉFACE
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About This Book

The author examines the moral and psychological aftermath of a great war, contrasting exposed superficial vices with hidden aspirations for generosity and beauty beneath a turbulent public surface. Through a preface and reflective chapters she diagnoses widespread disillusion, a new blunt sincerity, and the collapse of earlier illusions that hoped victory would sweep away falsehood and selfishness. She considers why lofty wartime hopes were prematurely disappointed, attributes the setback to intellectual obscurity and mistrust among peoples, and gestures toward a difficult spiritual renewal that may emerge from social upheaval. The tone mixes critique of contemporary mores with cautious affirmation of future ethical rebirth.

The Project Gutenberg eBook of Sous les eaux tumultueuses

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Title: Sous les eaux tumultueuses

Author: Dora Melegari

Release date: June 14, 2022 [eBook #68312]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Original publication: France: Librairie Fischbacher, 1923

Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LES EAUX TUMULTUEUSES ***

SOUS LES EAUX TUMULTUEUSES

TABLE DES MATIERES

 

 

 


DORA MELEGARI

SOUS LES EAUX
TUMULTUEUSES



PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
33, RUE DE SEINE, 33

1923

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
Copyright by Librairie Fischbacher 1923


 

 

Je dédie ce livre à ceux qui, comme moi, ont fermement espéré et espèrent encore qu’après la guerre et avec l’établissement de la paix, s’ouvrira pour l’homme une destinée meilleure que celle qu’il a connue jusqu’ici.

 

 

PRÉFACE

Je ne fais pas un livre, il se fait.
Il mûrit et croît dans ma tête, comme un fruit.
Alfred de Vigny.

Ces eaux qui, jadis, couvraient le monde sont aujourd’hui étrangement bourbeuses et agitées. La surface des choses apparaît partout inquiétante. Qu’y a-t-il sous cette surface? L’angoissante question se pose à tous les cœurs qui sentent et à tous les cerveaux qui réfléchissent!

Du temps où le respect de soi-même, l’intérêt bien entendu et la savante hypocrisie imposaient aux hommes intelligents, ou du moins cultivés, une attitude correcte, les mots sous la surface des choses avaient une signification bien différente de celle que je leur attribue aujourd’hui.

Auparavant, ils auraient indiqué ce que les individus cachaient de médiocre, de brutal, et même de cruel sous des dehors corrects et conventionnels. Aujourd’hui que la plupart des êtres n’essayent même plus de masquer leurs légèretés, leurs petitesses et leurs convoitises, il n’y a guère, sous leurs actes et leurs allures, de motifs secrets à découvrir.

Toutes les laideurs sont devenues apparentes et visibles. Nous vivons à une époque de terrible sincérité; on ne le relève pas suffisamment.

Stendhal a dit quelque part que, pour les femmes, dire la vérité équivalait à enlever leur fichu; mais, aujourd’hui, elles ne portent plus de fichu, et les disgraciées elles-mêmes exposent avec courage les défectuosités physiques que jadis les filles d’Ève essayaient soigneusement de dissimuler aux regards. Quant aux hommes, combien d’entre eux ne tentent même plus de se défendre si l’on attaque leur caractère ou leur probité!

Ceux qui en manquent n’en éprouvent plus de honte; ceux qui les possèdent, s’ils y mettent encore du prix dans le fond de leur âme, sont devenus indifférents à l’opinion publique. Ce mépris de l’opinion publique est un signe caractéristique de notre temps.

*
* *

Ce qu’il faut discerner sous la surface des eaux tumultueuses, ce ne sont donc pas les laideurs secrètes, puisqu’avec tant de complaisances on les étale, mais bien plutôt les aspirations d’ardente générosité et de pure beauté qui se cachent parfois sous les apparences déconcertantes de la psyché moderne, tels des symptômes annonciateurs d’une aube nouvelle!

Cependant, malgré ces fugitives lueurs, le désarroi des pauvres âmes est resté lamentable. Après l’ébranlement cérébral de la guerre et les déceptions de la paix, on a pu croire qu’elles étaient devenues muettes pour toujours! Ce phénomène d’anéantissement paraît d’autant plus redoutable qu’il est universel et se manifeste aussi bien chez les vainqueurs que chez les vaincus! Le monde est devenu semblable à une mer en tempête, sillonnée de barques sans pilotes, et la marée ne cesse de monter...

Le spectacle, vraiment effarant, abat les plus fermes courages. Une mystérieuse intuition avertit cependant ceux qui ont l’habitude de regarder et d’observer que des feux s’allument encore sur les montagnes, et que de ce chaos effrayant, de ce déchaînement de convoitises violentes, naîtra un monde meilleur, précurseur du règne de l’esprit. Ces ouragans qui soufflent de toutes parts, c’est l’âme d’une humanité renouvelée qui s’élabore dans un douloureux enfantement.

*
* *

Ce livre était destiné à paraître au commencement de l’an dernier: les espoirs qu’il contient et proclame auraient alors, peut-être, semblé chimériques aux esprits positifs. La plupart de ceux qui se complaisent dans la triste grisaille des instincts et des forces matérielles, ne voyaient en ce moment aucune lumière à l’horizon, et ne discernaient pas la bordure d’argent des nuages noirs.

Les événements extraordinaires qui se sont vérifiés récemment dans l’un des pays de l’Europe, ont prouvé à ces intelligences trop unilatérales que le réveil de l’esprit n’était point un simple mirage, mais bien une réalité puissante. L’importance de la révolution politique qui vient de sauver un peuple, s’étend moralement bien au delà de la limite de ses frontières, car elle a proclamé une vérité universelle: L’homme doit avoir pour mot d’ordre la défense de la patrie et de Dieu! C’est un règne nouveau qui apparaît à l’horizon du monde, celui de l’esprit! On entend l’air trembler au son des cloches invisibles qui en annoncent l’avènement.

Dora Melegari.

Paris, 1923.


SOUS LES EAUX TUMULTUEUSES


PREMIÈRE PARTIE

Pendant que la nuit dure encore.

CHAPITRE PREMIER

ESPÉRANCES PRÉMATURÉES

Hence the most vital movement mortal feel,
Is hope; the balm and life blood of the soul.
(Ralph-Waldo Trine.)

Je dédie ce livre à ceux qui ont besoin d’espérance, et ne peuvent se contenter du simple pain quotidien, qu’ils l’aient gagné par leur travail, ou leur péché, ou que, parasites, ils le doivent au travail ou au péché d’autrui.

C’est dans ces âmes assoiffées que l’espérance doit refleurir. Quant aux autres, à celles qui se satisfont d’apparences et de fumée, elles appartiennent à la catégorie des âmes qui, selon certains pères de l’Église, seraient autorisées à refuser l’immortalité.

*
* *

Rien n’est plus démoralisant que de cesser d’espérer et une partie du désarroi actuel provient des grandes espérances conçues durant la guerre[A] et qui ont été déçues ensuite. Ces espérances sont destinées cependant, j’en ai la conviction, à se réaliser plus tard, mais bien plus tard, à travers d’autres expériences, d’autres surprises, d’autres souffrances... L’erreur des esprits de bonne foi a été de croire que, dès le lendemain du formidable conflit, tout se remettrait en équilibre et que les grands principes, qui avaient armé les bras et enthousiasmé les cœurs, s’imposeraient à tous, vainqueurs et vaincus.

On s’était imaginé que la sagesse de Salomon pénétrerait les cerveaux, et que la cité des mensonges s’écroulerait, ensevelissant dans sa chute les convoitises que l’orgueil des combats avait exacerbées.

Peut-être bien y avait-il un manque de réflexion et un peu d’ingénuité dans les espérances qui avaient ainsi gonflé les cœurs. On se figurait que le palais de la vérité allait s’élever dans la cité de la justice. Le réveil fut amer, et alors, criant à l’utopie, chacun renia ses dieux. Pourtant, logiquement, ces espérances avaient été fondées. Jamais on n’avait assisté à une pareille trépidation d’âmes, à un semblable élan moral chez les peuples.

*
* *

Comment advint-il que dans le cœur des hommes, au lieu de cette floraison magnifique, les plus basses passions se soient dressées, et que le mal se soit incarné? Je ne veux pas faire de politique ou de sociologie dans ces pages qui n’envisagent que la reconstitution de la mentalité générale; mais il est certain que l’Esprit n’a pas soufflé sur les arbitres des destinées du monde—comme en certains conclaves qu’enregistre l’histoire—et que, par son silence, il a permis à l’ignorance humaine de jeter entre les peuples des germes de discorde qui ont aiguisé les armes des haines futures.

L’obscurcissement de la pensée a été la première inoculation fatale, et, à sa suite, la défiance a empoisonné le cœur des frères d’armes, et provoqué ces malentendus qui, aigrissant les amour-propres nationaux, ont empêché jusqu’ici les bienfaisantes conséquences de la paix de se faire sentir.

*
* *

L’une des plaies de l’époque d’avant-guerre était le mensonge et le culte du faux sous toutes ses formes: fausses valeurs, fausses consciences, fausses pitiés... On se figurait que le triomphe du bon droit les ferait s’écrouler instantanément, comme les trompettes de Josué firent tomber les murs de Jéricho. Mais rien ne s’est effondré. La victoire a été, comme toutes les autres victoires de ce monde, un alambic où se sont élaborés les grands courages et les merveilleux héroïsmes, mais elle n’a pas transformé l’homme dans son essence. Il s’est, comme toujours, montré, après la paix, l’esclave de ses passions et de ses tendances particulières.

La grande guerre des nations,—c’est un fait prouvé aujourd’hui,—n’a donc pas eu le résultat miraculeux qu’on en attendait. Un vent de violence a promptement dispersé les sentiments de solidarité et de reconnaissance qui avaient paru relier les peuples entre eux durant la période des dangers communs. Ces sentiments ont été remplacés d’un côté par le prestige de la force et de l’arrogance; de l’autre, par des nécessités économiques. Trop cyniquement étalées, elles furent cause de déboires amers, de désillusions cruelles qui desséchèrent et réduisirent en cendres les germes de la féconde récolte sur laquelle on comptait.

Tout cela est si connu, qu’il n’est point utile de s’attarder sur le fait en lui-même, ni d’en rechercher les causes secrètes, ou d’en indiquer les résultats desséchants. Les conséquences en sont d’une trop pénétrante mélancolie pour ceux qui avaient espéré. Or, comme la constatation perpétuelle du mal est éminemment décourageante, on doit essayer au plus vite de dépasser cette période.

*
* *

Il faudrait de l’aveuglement ou de la niaiserie pour nier la crise que l’humanité traverse, et ne pas la combattre équivaudrait à un maladroit aveu d’impuissance; mais la plus grande faute serait encore d’en avoir peur et de la croire durable.

L’unique moyen efficace pour en arrêter le développement est de lever les yeux et de regarder au-dessus et au delà. Tout ce qui est précieux reste caché aujourd’hui au tréfond des cœurs, et l’apparence des choses est déconcertante. La vanité pousse partout des racines formidables: chaque soldat prétend être Maréchal et, s’il y a encore des maîtres, il n’y a plus de disciples, ni de serviteurs! Or, comme autour des grands palmiers solitaires il n’y a que des plaines sablonneuses, c’est vers un immense désert que la société semble marcher... Puisque toutes les forces vives des nations sont dressées, l’arme au poing, les unes contre les autres, elles ne peuvent se coaliser efficacement contre l’épouvantable danger qui les menace. Il en est ainsi dans toute l’Europe, il en est ainsi dans chaque pays séparément.

*
* *

Chacun sait, chacun a constaté ce que je viens de dire. Parmi les gens qui ont une vision claire de la réalité, il y en a de faibles qui désespèrent stérilement, et de forts qui, pour précipiter l’évolution, ne croient qu’à l’existence des faits. Mais les faits semblent partout s’accumuler, irréconciliables les uns avec les autres. Pour créer des faits supérieurs comme valeur et comme puissance, pour ouvrir la route à de nouveaux courants, pour allumer des flammes capables de détruire les scories qui encombrent la route, il faut, avant tout, avoir confiance dans le pouvoir créateur de la pensée humaine.

A tous les hommes d’intelligence et de bonne volonté une croisade s’impose pour laquelle la première arme de combat est l’attente sage, patiente, perspicace...

CHAPITRE II

L’ATTENTE

C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière.
(Ed. Rostand.)

Dans toutes les religions, l’attitude de l’attente est vivement recommandée; c’est, du reste, l’attitude perpétuelle de la vie humaine pour ceux surtout qui en admettent le renouvellement infini et qui croient à l’existence d’une force supérieure à laquelle l’homme peut avoir recours. Toute espérance formulée n’a-t-elle pas, d’ailleurs, pour conséquence logique l’attente de la réponse?

Donc il faut attendre, qu’on le veuille ou non. L’important c’est de savoir attendre! Chez quelques-uns c’est une disposition naturelle: chez d’autres une vertu acquise ou qu’il faut acquérir.

*
* *

Les mots de Dieu à Adam: «Désormais tu gagneras ton pain à la sueur de ton front», s’appliquent à tous les services, à tous les genres de labeur et vont bien au delà de l’effort matériel des bras et des muscles. Ils comprennent chaque effort dont est capable l’âme humaine. Même quand l’homme produit des fruits remplis non de pulpe, mais de cendres, ces fruits sont dus au travail de sa personne ou de sa pensée. Les imaginations perverses se fatiguent à élaborer sans cesse des forces destructrices, et c’est aussi à la sueur de leur front qu’elles poussent le monde aux actes démoralisants.

Dieu a appelé l’homme à collaborer avec lui en tout ce qui s’accomplit sur notre planète, même lorsqu’il s’agit de miracles comme la résurrection de Lazare. C’est là un fait fondamental que l’homme ne devrait jamais perdre de vue.

*
* *

Dans la signification qu’il faut donner au mot attendre, toute idée de paresse doit, bien entendu, être exclue. L’homme qui sait attendre n’est pas un fainéant, car il est constamment en état de veille. Il ne s’agite pas, il ne se précipite pas, il ne s’irrite pas, mais son esprit est sans cesse tendu vers l’objet de son attente, et ce n’est pas là un mince labeur.

L’attente doit être patiente, mais non résignée. Ces deux mots s’excluent: quand on se résigne, on n’attend plus! Il faut donc que l’attente soit vigilante et optimiste. «Le monde appartient aux optimistes, disait M. Guizot, les pessimistes n’ont jamais été que des spectateurs.»

En ce moment, l’ordre donné par Dieu à Adam a cessé d’être obéi et compris dans sa signification précise, qui est l’obligation absolue du travail. Une vague de paresse a passé sur le monde, et, aujourd’hui, l’homme, symptôme effrayant, se refuse à travailler de ses mains: il refuse même de semer le blé et le riz dont il doit vivre! Quant à ceux qui ne labourent pas, qui ne produisent pas les matériaux nécessaires à la production, ils demeurent assoupis dans une apathie criminelle, une sorte d’engourdissement de la pensée. On dirait qu’ils attendent, dans une espèce de léthargique sommeil, l’égorgement final de leur classe.

Pour la défendre, ils ne tentent même pas un effort. A les voir évoluer dans la vie avec des allures nonchalantes, il semble qu’il assistent à un jeu sur les résultats duquel ils n’ont pas engagé de pari!

Les individus de cette catégorie n’attendent rien évidemment. Leurs yeux ne sont pas tournés comme ceux des Rois Mages vers l’étoile qui doit se lever à l’Orient. Ils subissent les événements, ils n’y concourent pas. Or, subir, c’est déjà un état inférieur.

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L’attente féconde se manifeste extérieurement de deux façons: par le silence gros de pensées qui équivaut à des forces infinies d’action; et par la parole qui peut avoir sur les esprits et les cœurs une si puissante répercussion. Voyons comment l’homme se comporte vis-à-vis du silence et de la parole, comment il en use dans la vie publique et privée.

CHAPITRE III

LE SILENCE

Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse
(Alfred de Vigny.)

Le vers admirable d’Alfred de Vigny est la condamnation de l’abondance inutile des mots. Il faut avoir une grande foi dans le silence, non le silence qui naît d’un caractère morose, d’un orgueil démesuré, d’un manque de sincérité, d’imagination, d’expansion, d’une sorte de pauvreté d’esprit ou bien simplement d’une humeur sauvage, mais le silence intuitif ou voulu de ceux qui voient, sentent et savent.

Cette force muette a toujours exercé un merveilleux pouvoir mais jamais elle n’a été plus nécessaire que dans ce moment suprême de l’histoire du monde, où l’on meurt de trop de paroles!

Avec notre organisation politique et sociale, qui admet la libre discussion sur les points les plus graves et les plus délicats, il est difficile de mettre un frein aux langues qui parlent. Aujourd’hui qu’aux voix masculines, les voix féminines s’unissent, et que dans son for intérieur, chaque homme, même le plus médiocre, se croit un stratège et un chef politique, le bruit est devenu assourdissant, et le chaos croît chaque jour davantage.

Dans ce réseau serré de mensonges, d’intérêts inavoués, d’astuce et de perfidie, il est naturel que l’esprit perde son équilibre, ne sache où se poser et soit emporté par le flux et le reflux de la pensée en désarroi.

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* *

La vérité qui devait, après la guerre, surgir victorieuse, tirée du sépulcre où la fausseté et la veulerie des hommes l’avaient reléguée, dans quel puits se cache-t-elle aujourd’hui? Nous la cherchons et ne la trouvons pas! Faut-il l’inscrire, comme sur les champs de bataille, parmi les «disparus» puisqu’à l’appel désespéré de ses fervents adorateurs, elle ne répond pas: «Présente!»

Pour ceux qui avaient confiance, pour les optimistes qui avaient espéré sa résurrection prochaine, le désappointement est amer. Les autres, ceux qui, à coup de grosse caisse, avaient inscrit son nom en vedette sur leurs drapeaux, ne cachent plus aujourd’hui leur sourire dédaigneux pour les ingénus qui avaient cru de bonne foi à la mensongère devise.

La Fontaine, dans une de ses Fables, nous montre le plus sincère et le plus modeste des animaux de la création condamné à payer pour tous... L’histoire, comme la Fable, se renouvelle continuellement.

Mais il est dangereux d’insister sur les points noirs des événements contemporains: cela est contraire à cette vertu du silence que nous devons apprendre à pratiquer. Il est évident que les paroles inutilement prononcées pendant quatre années et demie de guerre et plus de trois ans de paix, ont nui à la restauration de la vérité dans le monde.

Elle ressuscitera cependant. Plus on voudra l’étouffer, l’écraser, la railler, plus puissante elle s’affirmera un jour; mais pour arriver à ce jour il faudra souffrir encore. Essayons au moins d’en accélérer la venue et de ne pas retarder, par d’imprudentes paroles pessimistes, son avènement dans le monde. Évitons soigneusement ce qui est propre à semer la discorde, à aigrir les cœurs, à décourager les bonnes volontés.

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* *

Entendons-nous! Limiter nos paroles, et réfléchir à leurs conséquences ne signifie point s’isoler, cesser d’écouter, de veiller et d’être prêt à intervenir pour protester utilement. «On devrait bâillonner la presse», dira-t-on; mais la presse, qui ferait bien, certes, de se museler un peu elle-même, a une autre tâche à remplir que les individus! Elle doit informer largement le public des diverses tendances, des divers bruits, des diverses nouvelles qui courent. Ce devoir d’informateur n’incombe pas au simple citoyen: il a celui, au contraire, d’être prudent, vigilant, de ne pas exaspérer les âmes, de ne pas donner un poids exagéré aux rancœurs, aux malentendus, aux doutes...

Dans les moments angoissants que traversent certains pays, il faudrait, je ne dis pas suspendre tout jugement, mais formuler ceux qu’on porte de façon à faire comprendre leurs torts aux coupables sans les accabler de reproches qui, par leur violence, ressemblent presque à des injures.

Il est opportun aussi de ne pas exciter les victimes, afin qu’elles ne perdent pas leur sang-froid, cette suprême qualité des triomphateurs. L’habileté vraie consiste à observer toujours, à tout écouter et à se recueillir souvent. C’est là un programme auquel on peut joindre un conseil: «Élevez dans vos cœurs un temple au silence!»

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Ce n’est pas seulement dans les heures suprêmes de la vie publique, mais encore dans toutes nos relations avec les faits et les individus, qu’il y a avantage à user de peu de paroles. Dans la vie domestique et familiale, le silence est certainement plus efficace que les reproches, il touche davantage, émeut plus, il donne aux mots, quand finalement ils sont prononcés, un prestige plus grand.

Les maîtresses de maison les mieux obéies, les mères de famille les plus respectées, ont été presque toujours des silencieuses. En amour aussi, la femme qui parle peu et semble se réfugier dans sa vie intérieure, est celle qui sait retenir l’amour le plus longtemps. Il y a en elle une saveur de mystère qui fascine les âmes. A l’armée, à l’école, le prestige exercé sur les soldats et les enfants est, en général, réservé aux laconiques, des lèvres desquels ne sortent que des ordres précis, des enseignements nets et clairs.

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Que de fois également, dans des circonstances délicates, une situation a été sauvée uniquement par le silence! Une seule parole aurait tout gâté et tout perdu. Le silence, semblable à un baume merveilleux, a cicatrisé la plaie et a empêché la tragédie d’éclater. Tous les êtres humains ne peuvent pas être des silencieux efficaces; il faut pour cela du tact, de l’intelligence, de la finesse! Ces privilégiés sont rares; mais tous peuvent mettre un frein à leur langue pour qu’elle ne devienne pas une source d’antagonismes et d’amers mécontentements. Cela n’est pas toujours facile, quand le cœur bat d’une indignation justifiée, mais c’est pourtant obligatoire.

Nous ne devons pas oublier que toute parole acerbe est une joie pour l’ennemi qui, secrètement et incessamment, essaye de semer la haine dans les lignes des vainqueurs.

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Comme le poète d’Eloa, rendons un culte au silence, mais n’oublions pas cependant qu’il en peut être une mauvaise espèce: celui-là est le fruit de l’orgueil et de l’obstination; il ferme ses oreilles à la vérité, s’entête dans les fausses appréciations, refuse d’écouter les conseils de l’expérience. Dans la politique, comme dans la vie familiale, ce mutisme est souvent cause de malheurs infinis et de périlleuses rancœurs.

Nul homme, quelle que soit sa valeur intellectuelle, n’est autorisé à mépriser complètement l’échange des idées avec ses semblables.

Il faut seulement être perspicace, savoir discerner les valeurs et ne pas donner sa confiance aux médiocres qui ne la méritent pas.

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Si la parole trop prolixe présente des inconvénients, l’échange des mots est cependant nécessaire au bon mécanisme de la vie. Il n’y a rien de plus triste qu’une famille de silencieux moroses. Le mari, le fils rentrent au foyer, mais pas une phrase ne sort de leur bouche, ils ne racontent rien de ce qu’ils savent, de ce qu’ils ont vu!... Si on leur pose une question ils en semblent exaspérés et y répondent à peine. Combien de familles souffrent de ce système d’inique silence.

Que demandent au fond ces mères, ces épouses, ces filles? Elles n’exigent pas de longs discours, mais seulement un sourire, un mot qui les mette un peu au courant des choses; un simple regard affectueux suffit même souvent à les satisfaire, à dissiper l’oppression de ce mutisme offensant, à compenser la rareté des mots prononcés.

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La cause de ce mal est unique: c’est l’égoïsme orgueilleux, joint à l’habitude de ne jamais réfléchir suffisamment aux conséquences des attitudes que l’on prend ou à la signification que les autres leur attribuent.

L’heure est si grave aujourd’hui qu’une sévère discipline est devenue indispensable à tous; nous devons apprendre à contrôler notre langue, et ceux auxquels leur conscience impose un mea culpa doivent être les premiers à réparer les ennuis, et parfois les malheurs que leur trop grande impulsivité a pu causer.

Élevons donc un hymne à la noblesse du silence conscient, qui signifie sagesse, philosophie, tact, dignité, altruisme, et dénonçons le silence de l’orgueil, de l’égoïsme, de l’obstination, et ce désintéressement complet de la pensée d’autrui qui, non seulement pèse sur la vie familiale, mais peut aussi devenir dangereux dans la vie politique des peuples.

CHAPITRE IV

L’INSTRUMENT MAGIQUE

Et que tes lèvres gardent la connaissance.
(Prov. V-2.)

Après avoir affirmé la beauté, le prestige, la dignité du silence, il faut parler un instant de l’instrument magique dont l’homme dispose et qui s’appelle la parole!

Trois syllabes! Et dans ces trois syllabes, toutes les manifestations de l’âme universelle peuvent se condenser. Ces trois syllabes dispensent la guerre et la paix, la fortune la plus éclatante et la plus épouvantable misère, la félicité la plus complète et la plus atroce douleur.

Elles édifient et détruisent, consolent et désespèrent, allument les incendies, propagent les haines, exaltent l’orgueil de l’homme et le réduisent en poussière; elles pénètrent son âme d’une infinie douceur et la déchirent d’angoisse. Elles séparent les amants les plus tendres, arment l’un contre l’autre les amis les plus sûrs, éloignent les fils des mères, et si, parfois, elles rapprochent l’homme de Dieu, souvent elles le poussent dans les bras toujours ouverts de Lucifer qui étend inlassablement sur le monde son ombre gigantesque.

Et cet instrument magique et merveilleux, le plus extraordinaire des dons qui ont été faits à l’homme, celui-ci est maître de s’en servir au gré de sa fantaisie. On l’a laissé, au fond, très ignorant des forces terrifiantes qu’il pouvait mettre en jeu par le seul mouvement de ses lèvres. Comment serait-il conscient de ses responsabilités, puisqu’on les lui a à peine indiquées, et que ni les religions ni les philosophies n’en ont fait, comme elles l’auraient dû, l’objet d’un enseignement spécial et de capitale importance.

Elles se sont bornées à des conseils d’ordre général. Quelques proverbes, appartenant pour la plupart à la littérature orientale, mettent bien l’homme en garde contre le danger des paroles surabondantes et irréfléchies, mais c’est comme en passant, sans y attacher d’importance, sans insister sur les terribles responsabilités qu’il peut encourir de ce chef.

*
* *

Apprendre à l’homme, dès sa première enfance, à se méfier des mots devrait être, au contraire, le principal objet de toute intelligente préparation à la vie. Il faudrait enseigner à l’enfant que la parole doit être maniée avec mesure et prudence, comme s’il s’agissait d’une arme de précision. Elle tue, en effet, mieux que le browning le plus perfectionné.

Il est vraiment inconcevable que les pédagogues, les philosophes, les grands prêtres de toutes les religions et les arbitres de la destinée humaine n’aient pas mieux compris l’incalculable portée de la parole, et tenté de la maîtriser pour la faire servir aux fins qu’ils poursuivaient. Or, cela n’a jamais été fait! Au XXᵉ siècle, la parole a pris des allures désordonnées contre lesquelles aucune sanction ne s’exerce plus. Auparavant, les citoyens des différentes nations ne pouvaient toucher à certains sujets politiques ou religieux sans encourir de graves remontrances, et même des pénalités. Mais il ne s’agissait que de quelques terrains prohibés, car, dans le domaine privé, l’homme a toujours été libre de déshonorer son prochain et de le tuer moralement autant de fois qu’il le pouvait dans une journée! Qui a jamais pensé à mettre un frein au débordement de la parole? Ce n’est certes pas l’autorité publique. Quant à l’opinion, elle est restée muette, et si quelques voix se sont élevées pour protester, vite on les a fait taire, au nom de la liberté!

Dans la dernière guerre, il y eut de grands faits que les paroles ont dénaturé et obscurci, exaspérant les amour-propres, et préparant à l’Europe un long avenir de rancœurs, empêchant les conciliations de s’opérer et les malentendus de s’expliquer.

La responsabilité de cette immense tuerie remonte certainement à la convoitise des Huns ressuscités, mais l’abus insensé des paroles a jeté sur les feux allumés des matières explosives, il a tué moralement autant de sentiments, d’illusions et d’espérances que les plus hideuses inventions modernes ont fait de victimes humaines. J’en appelle aux cœurs droits qui battent encore dans la poitrine de quelques-uns des êtres créés par Dieu à son image; il serait temps que les hommes se rendent compte enfin de quelle arme formidable ils disposent.

Tant qu’ils ne l’auront pas appris, tant qu’on ne le leur aura pas enseigné dès leurs premiers balbutiements, ils ne pourront connaître, en aucune circonstance, la sécurité ou la joie sereine d’autrefois, alors que, dans sa vie plus recueillie, l’humanité discourait moins.

Si celle-ci n’apprend pas à se taire, une insondable mélancolie continuera à répandre son ombre sur les paysages de la terre, et la beauté de la lumière ne se reflétera plus dans les yeux des hommes. Inquiets, sombres, despotiques, agités, ils erreront de par le monde, rêvant de destruction, de laideur, de menace et de violence.

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On a si peu réfléchi jusqu’ici à la portée et à l’horrible danger des paroles, que l’on sera stupéfait de leur voir donner une pareille importance et les charger d’une semblable responsabilité. On dira: «La parole est un don naturel dont l’homme a le droit d’user comme de la faculté de voir et d’entendre.—Certes les tribuns la manient avec trop de violence, et la presse en abuse; quelques lois restrictives s’imposent, nous le reconnaissons.» Les plus raisonnables arrivent à nous faire cette concession.

Hélas! le mal est trop grave et trop étendu pour que des articles de loi puissent avoir aujourd’hui une action efficace. C’est l’âme particulière des individus qu’il faut émouvoir et convaincre, rendre consciente de ce que les mots représentent comme puissance, du mal infini qu’ils peuvent faire, et du bien incommensurable dont ils pourraient être capables.

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Comme on enseigne à un enfant à ne pas se jeter devant une automobile lancée à toute vitesse, à ne pas égratigner le visage de son prochain, à ne pas lui tirer la langue sans provocation, il faudrait lui enseigner à mesurer et à contrôler les mots qu’il prononce. Ah! les mots! En amour, chacun sait le trouble et l’angoisse qu’ils provoquent, les coups cruels qu’ils portent, les inguérissables blessures dont ils sont cause et les séparations qui en résultent. Ils rompent le charme qui avait lié les âmes les unes aux autres et les jettent sans scrupule dans la désespérante solitude.

L’amitié, le plus sérieux et noble sentiment qui puisse lier le cœur des hommes, subit, elle aussi, l’atteinte des paroles. Et que de tragédies d’âmes, sur lesquelles on ne s’explique jamais, sont dues au maléfique pouvoir de phrases insouciantes prononcées et commentées.

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La famille, elle non plus, n’échappe pas à ce fléau. Pour expliquer certains suicides, quand la cause passionnelle ou financière manque, on classe ceux-ci sous la dénomination vague de «chagrins domestiques». Cette phrase ouvre des perspectives abominablement tristes. C’est comme si on plongeait le regard dans un puits sombre au fond duquel on aperçoit une miroitante tache d’eau noire; et dans la plupart de ces cas, si quelques lueurs se font plus tard sur l’événement, c’est presque toujours à l’abus des paroles qu’il faut faire remonter la tragédie.

Il en est de même en ce qui concerne les malheurs publics, et chacun peut en faire l’observation. Partout où une catastrophe quelconque se prépare, elle est provoquée, accompagnée, accrue et envenimée par l’abondance des mots, parlés ou écrits. Semblables à de sinistres gardiens et souteneurs, ils se campent, se groupent et se multiplient autour des lieux où s’élabore l’infortune.

Quand l’homme sera devenu conscient de la puissance qu’il possède de creuser des tombes, ou de renouveler des vies, il hésitera peut-être à parler sans savoir ce qu’il dit, et beaucoup d’ombres se dissiperont sur la terre.

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L’usage plus discret de la parole présentera encore un autre avantage; l’intelligence humaine y gagnera, car toutes les inepties qui courent le monde dans un galop furieux et désordonné, cesseront de retentir aux oreilles de ceux qui, comme Maeterlinck, donnent au bon sens, dans les facultés de l’esprit humain, une place distinguée.

Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée! S’il y a quelque chose d’agréable dans l’existence c’est bien la conversation vive, alerte, gaie, même un peu frivole de gens qui se connaissent et se comprennent, et ces joyeuses causeries de famille où chacun dit tout haut ce qu’il pense et qui perdraient beaucoup à être précédées de trop de réflexion.

En parlant d’inepties, je pensais à ces lourds et inutiles bavardages dont on a pris l’habitude, sur des choses qu’on ignore complètement. Les sujets les plus simples, l’élevage des volailles même, peuvent devenir attrayants quand on en parle avec compétence et humour. Mais durant les années de guerre, alors que l’angoisse faisait palpiter les cœurs, ce fut une rude épreuve d’entendre les stratèges de salon expliquer gravement comment il fallait disposer les troupes pour gagner les batailles.

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Après avoir dénoncé les paroles criminelles qui engendrent la discorde, la haine et la violence, les paroles féroces ou simplement méchantes qui meurtrissent et désespèrent les cœurs, les paroles fausses qui sèment la défiance, les paroles équivoques qui troublent les consciences, les paroles lourdes et pesantes qui ouvrent la porte à ce vieux rôdeur, l’ennui, dont Satan a fait son bras droit, il reste à parler des paroles bienfaisantes, encourageantes, semeuses de vie et de force. Celles-là sont reconstructrices, et c’est dans une autre partie de ce livre qu’il faudra traiter de l’aide puissante qu’elles peuvent apporter à l’évolution de la destinée humaine.

DEUXIÈME PARTIE

Marchands et marchandes de fumée.

CHAPITRE PREMIER

CHASSONS LES VENDEURS DU TEMPLE

Ils vendent des cendres pour du pain.
Ils vendent du vin dilué.
(***)

L’épisode grandiose du Christ chassant les vendeurs du Temple est présent à la mémoire de tous, car il a frappé l’imagination des foules. Le geste de Jésus—divin par la sainte colère qui le provoque, et humain parce que c’est le Fils qui défend la maison de son Père contre les trafiquants qui osent la souiller de leurs ignobles marchés—ce geste fut un coup de théâtre inattendu, magnifique et terrifiant, qui dut satisfaire le besoin instinctif de justice que toute âme droite porte en soi. Les paroles méprisantes et sévères dont il fut accompagné, firent sans doute trembler les cœurs, mais nul ne protesta et toutes les têtes fléchirent.

Ce besoin de justice qui tourmentait les contemporains du fils du charpentier de Nazareth a persisté à travers des siècles d’injustice, et, malgré les apparences contraires, il n’a jamais été plus grand qu’aujourd’hui. Nous ne nous rendons pas suffisamment compte à quel point il tourmente les âmes, et quelle est sa part de responsabilité dans les tempêtes qui, en ce moment, soufflent de partout autour de nos foyers.

En y regardant de près, nous le retrouvons sous les violences révolutionnaires auxquelles il a servi de prétexte, et il se cache aussi sous l’amer découragement qui a réduit la classe bourgeoise à cette honteuse apathie qui l’a faite, en certain pays, tendre presque le cou à ses égorgeurs.

C’est parce que son besoin de justice n’avait pas été satisfait, et qu’elle ne voyait de recours nulle part, que, blessée dans sa conscience intime, cette classe était tombée dans l’inertie, au lieu de se hausser à une belle résistance. Comme certains actes publics lui avaient fait perdre toute confiance dans la justice établie par les lois humaines, elle ne savait plus que gémir. «A quoi bon lutter?» soupirait-elle.

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Pour satisfaire les consciences indignées et meurtries, il faudrait que le grand geste du Christ se renouvelât. Mais c’est à l’homme cette fois, qu’en incombera la charge. Les forces divines armeront son bras, mais le coup de verge doit être donné par lui. Comment s’y prendra-t-il? Dans tous les pays, la situation morale des vendeurs se relie au grave problème du travail et des échanges et fait partie de l’économie générale du monde. Pour résoudre équitablement ce problème, le concours des siècles sera nécessaire ou du moins il faudra de longues périodes de temps.

Ce qu’il est urgent de faire tout de suite, c’est de débarrasser les portiques du temple de la cohorte des marchands et marchandes de fumée qui les encombrent et les obscurcissent. Aucune espérance d’un destin meilleur pour l’homme ne pourra se réaliser tant qu’ils y resteront installés, libres d’offrir et de vendre le néant, l’essence des fruits de la mer Morte, enfermée dans leurs bocaux, flacons et cassolettes et dont les lourdes vapeurs délétères empêchent l’air pur de circuler librement et rendent impossible tout développement de vie saine, de commerce honnête et d’initiative vigoureuse.

Et jamais il n’y a eu autant de marchands de fumée qu’aujourd’hui, alors qu’aux hommes, se sont jointes les femmes et que dans chaque être une ambition est née. Chacun veut avoir boutique sur rue. Quand les marchandises réelles manquent, on en vend l’apparence. Ce commerce, qui n’est que fumée, est connu; tout le monde en a vaguement conscience; mais, par une basse connivence, personne ne dénonce le trafic. Les cartons vides continuent à porter l’étiquette des stocks absents. C’est surtout dans le domaine moral que la tromperie est facile comme nous le verrons plus tard. En attendant, regardons les enseignes des boutiques. Plusieurs ont des titres suggestifs, commençons par celui-ci:

CHAPITRE II

LES ESCAMOTEURS