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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 11: CHAPITRE III.
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About This Book

The narrator recalls life in Paris during the Revolution, noting abrupt changes in manners and language, the ascendancy of radical factions, the trial and execution of Louis XVI and the anxious public reactions that followed. Interwoven are personal anecdotes from literary and theatrical circles, sketches of acquaintances, and reflections on how fear and political violence reshaped civic behavior and private relations. The account alternates reportage, moral reflection, and social observation, offering a close-up view of turbulent political events and their cultural consequences.

D'Avrigny avait épousé Mlle Renaud, soeur de Rose, et l'aînée d'une famille qui à elle seule composait une troupe complète d'opéra-comique. Séduit par l'admirable voix de Mlle Renaud, d'Avrigny l'épousa; mais dès qu'il l'eut épousée, il ne lui permit plus de chanter, même pour lui. Mme d'Avrigny se soumit à tout. C'était une femme d'une douceur incomparable et d'une modestie que ses succès au théâtre n'avaient même pas altérée. Son calme imperturbable contrastait singulièrement avec l'impétuosité de son mari, l'un des hommes les plus violens qu'on pût rencontrer, mais bon diable d'ailleurs.

Créole de la Martinique, d'Avrigny signait avant la révolution dans l'Almanach des Muses, dont il était un des contribuables les plus féconds, le chevalier de l'Oeuillard. Rose, en l'appelant le chevalier deux liards, donnait à entendre que ce titre n'était pas soutenu d'une grande fortune.

Aristocrate comme Hoffman et comme moi, d'Avrigny abhorrait Robespierre, que Méhul et Legouvé n'aimaient pas plus, malgré leur patriotisme, qui ressemblait fort à notre royalisme.

Cincinnatus ne fut achevé en effet qu'après la mort de Robespierre. Au lieu d'être un tableau de ce qui devait être, ce ne fut plus qu'un tableau de ce qui avait été. Les comédiens du Théâtre de la République à qui je le portai, le premier Théâtre-Français étant toujours fermé, décidèrent que cette tragédie serait représentée immédiatement après le Timoléon de Chénier. Elle le fut en effet au commencement de l'hiver qui suivit.

Son effet me prouva qu'une pièce dont l'intérêt porte sur une question politique perd beaucoup de sa valeur au théâtre hors de la circonstance avec laquelle elle est en rapport. L'ouvrage, quoique applaudi, n'excita pas à beaucoup près l'enthousiasme sur lequel j'avais compté. On lui accorda des éloges, mais on vint peu lui en apporter. Il n'obtint guère que ce qu'on appelle un succès d'estime. Peut-être n'en est-il pas indigne. Les moeurs et la politique de la vieille Rome, le caractère des vieux Romains, ceux de Cincinnatus, de Mélius et de Servilius me paraissent assez habilement tracés; la discussion du sénat peut aussi mériter des éloges. Elle est conduite, ce me semble, avec art, et n'est pas dénuée d'éloquence. Je n'ai pas regret à la peine que cette pièce m'a coûtée; mais encore une fois je n'ai pas recueilli le fruit que j'en attendais, quoiqu'elle fût jouée par Baptiste, Monvel et Talma.

Consignerai-je ici un trait qui prouve à quel point quelques uns de mes auditeurs étaient ignorans en matière d'histoire?

L'un d'eux demandait à un de mes amis, à Eusèbe Salverte, si le saint dont il s'agissait dans la pièce n'était pas celui qui avait donné son nom à l'ordre de Saint-Cinnatus, qu'il croyait, comme l'ordre de saint Louis, porter le nom d'un héros canonisé?

Terminons ce chapitre en rendant compte aussi de l'effet de la représentation de Timoléon.

Malgré le luxe avec lequel cette pièce avait été montée, malgré la belle musique dont Méhul avait enrichi les choeurs, qu'exécutaient les chanteurs de l'Opéra, malgré l'intérêt qu'inspire un ouvrage défendu, l'effet de Timoléon fut autre qu'on ne l'attendait pendant la terreur. On avait motivé tant d'atrocités par les intérêts républicains, que le public inclinait à croire qu'ils n'inspiraient rien que de cruel; le sacrifice fait par Timoléon à la liberté de Corinthe fut jugé avec cette prévention. Quelque soin qu'eût pris Chénier pour prouver que toute ambition était étrangère au coeur de son héros, et que c'était par un effort de vertu qu'il avait assujetti sa tendresse à l'amour de la liberté, on ne vit dans l'acte de Timoléon que le crime d'une ambition démesurée. L'effet de la pièce se ressentit de ce préjugé, et la réputation de l'auteur plus encore.

J'ai dit ailleurs quelle application lâche et cruelle on fit à Chénier de la situation du frère de Timophane; jamais application ne fut plus gratuite. Ils le savaient tout aussi bien que moi les gens qui renouvelaient quotidiennement cette calomnie pour dépopulariser un homme qu'ils ne pouvaient corrompre. Ils appelaient cela plaisanterie. Quel temps que celui où l'on plaisante ainsi!

Ce n'est pas la dernière fois que j'exprimerai mon opinion sur cette facétie: leurs auteurs la rejetaient en riant sur les moeurs du temps; je l'impute, moi, à leur caractère. Les moeurs du temps ne sauraient justifier aux yeux d'un honnête homme l'emploi d'un moyen qui n'est pas honnête. Je reviendrai là-dessus tant que l'occasion s'en présentera. On ne saurait trop signaler une pareille politique au mépris et à l'indignation.

CHAPITRE II.

Société de la rue Chantereine.—Talma et Julie sa première femme,
Souques, Riouffe, Lenoir, Allard.—Mlle Desgarcins.—Fin déplorable de
Champfort.

Les études de Cincinnatus m'avaient mis en relations fréquentes avec Talma; elles ne se bornèrent pas long-temps à des intérêts de théâtre. Il était difficile de se trouver en contact avec Talma sans prendre un vif attachement pour un homme doué de qualités si rares. L'ingénuité de son esprit, la bonté de son caractère exercèrent bientôt sur moi un empire que le temps n'a fait que fortifier, et qui lui a toujours acquis pour amis les admirateurs qu'attirait à lui son talent.

Ce talent est connu debout le monde. Produit de l'organisation la plus heureuse, de l'intelligence la plus prompte, et de la sensibilité la plus vive, il parut supérieur dès le moment même où Talma débuta. Au fait il l'était, comparativement à celui des acteurs avec lesquels il entrait alors en concurrence; et il le devint relativement à lui-même quand il se fut perfectionné par trente ans d'exercice et d'observations. Au bout de trente ans, Talma n'était pas moins sensible que dans son jeune âge, mais il rendait avec plus de vérité, mais il exprimait avec plus de justesse les mouvemens et l'accent des passions, qu'il avait mieux étudiés, et sans moins remuer le coeur, il satisfaisait plus la raison.

Fondant tous les talens dans le sien, il était parvenu à se faire du pathétique de Brizard, de la noblesse de Dufresne, de la profondeur de Lekain, et de la sensibilité de Monvel, alliés à sa propre énergie, et modifiés par les facultés qui lui étaient propres, le talent le plus parfait qu'on puisse imaginer, talent qui se manifesta surtout dans le rôle de Charles VI, le dernier qu'il ait joué: ce fut vraiment le chant du cygne.

C'est presque sans efforts qu'alors il produisit de si grands effets. Dans ses débuts, c'est par l'emploi de tous ses moyens qu'il avait étonné le public.

Les ennemis que lui avaient suscités ses premiers succès s'en prévalurent pour calomnier son caractère. À les entendre, Talma n'était qu'un Othello débarbouillé, qu'un Charles IX en frac. L'esprit de parti surtout accréditait ces préventions; et le plus doux des hommes, pour avoir embrassé avec quelque chaleur celles des opinions généreuses qui provoquèrent la révolution, ne fut long-temps qu'un terroriste pour les ennemis de la révolution.

C'est ainsi que d'abord je le jugeai moi-même, malgré la sympathie qui m'entraînait vers lui: je regrettais de ne pas pouvoir aimer un homme qu'il m'était impossible de ne pas admirer. À mesure que je le connus mieux, les rapprochemens, multipliés par la circonstance dont il s'agit, me débarrassant de mes préventions, je reconnus que cet homme, si terrible en scène, était partout ailleurs le meilleur enfant du monde.

Il n'y avait pas d'humeur plus facile que la sienne. Obligeant, indulgent, et très éloigné de traiter les gens de l'opinion opposée à la sienne comme il en avait été traité longtemps, il apportait dans le commerce de la société une candeur, une simplicité, une naïveté, que j'ai retrouvées rarement en d'autres personnes au même degré, si ce n'est en des enfans. Son beau talent prenait sa source dans une belle âme, âme toutefois plus généreuse qu'énergique, et plus sensible que forte.

Quant au reste, se reposant dans le monde des fatigues du théâtre, il y semblait indifférent à tout ce qui se passait autour de lui: mais c'était encore de son art qu'il s'occupait, dans l'espèce de somnolence où il paraissait plongé. C'est en rapport avec cet art qu'il y voyait tout, et qu'il observait surtout les terribles catastrophes qui se multipliaient sous ses yeux. Un acte héroïque, un sentiment sublime, quel que fût l'homme auquel il appartînt, absorbait toute son attention. Comme Joseph Vernet, qui s'étudiait à peindre la tempête au milieu d'une tempête prête à l'engloutir, étudiant pour les reproduire au théâtre les scènes qui pendant la terreur s'improvisaient devant lui, il oubliait qu'impliqué dans ces tragédies trop réelles, il avait des motifs pour trembler de ce qu'il admirait. Républicain comme un artiste, mais non pas anarchiste, il avait désiré passer d'un ordre de choses défectueux à un meilleur; et croyant l'avoir trouvé dans le système rêvé par les girondins, il s'était hautement déclaré pour leur doctrine, détestant tout haut les excès contre lesquels s'élevait ce parti, qui était devenu celui de la modération, et surtout exécrant les fureurs de Marat.

Ces opinions, auxquelles sa franchise avait donné de l'éclat, pensèrent le perdre; son talent toutefois le sauva. Les juges de Louis XVI, les juges du roi de France, hésitèrent au moment de frapper un roi de théâtre. Malgré les dénonciations dont il avait été l'objet, Talma ne fut pas compris dans la proscription qui atteignit presque tous les amis des Vergniaux, des Gensonné, des Ducos, dont il professa toujours les principes, dont il honora toujours la mémoire.

En cela il obéissait, autant qu'à son propre penchant, à l'impulsion que lui donnait une femme au souvenir de laquelle je dois un tribut d'estime et d'amitié.

Connue dans le monde sous le nom de Julie, cette femme, plus remarquable encore par le charme de son caractère et de son esprit que par celui de sa figure, tout agréable qu'elle fût, alliait à un physique presque grêle une âme des plus énergiques. Également passionnée pour les arts, les lettres, la philosophie et la politique, après avoir réuni chez elle, sous l'ancien régime, ce que la cour et la ville avaient de plus aimable, elle y réunissait, depuis la révolution, aux littérateurs et aux artistes les plus célèbres, les plus célèbres membres de la législature.

Dire que dans son salon, où le vicomte de Ségur et le comte de Narbonne se rencontraient avant 1789 avec Champfort et David, David et Champfort s'étaient rencontrés habituellement depuis avec Mirabeau, Vergniaux et Dumouriez, c'est prouver qu'à ces diverses époques ce salon avait été le point de réunion des hommes les plus remarquables.

Une âme de la trempe de celle de Julie ne pouvait pas être faiblement émue par le talent de Talma, et Talma ne pouvait pas être insensible à la préférence que montrait pour lui une femme si distinguée. Il prit sa reconnaissance pour un sentiment plus tendre, et dans la première jeunesse encore, il épousa cette femme qui, trop jeune de coeur peut-être, touchait presque à la maturité de l'âge, et dans ses illusions se dissimula trop les conséquences de cet acte, le moins raisonnable de ceux qu'elle ait signés de sa vie.

Talma était bon. Tant qu'il n'eut pour personne le sentiment qu'il croyait avoir pour Julie, tout alla bien; mais quand une autre femme eut fait naître en lui ce sentiment auquel Julie se croyait un droit exclusif, la brouille se mit dans le ménage, et finit par amener une séparation, au grand regret de leurs amis communs.

Les choses n'en étaient pas là, ils vivaient même dans l'accord le plus parfait, quand je fus amené et retenu dans leur société par un attrait composé de ce que le coeur et l'esprit d'autrui pouvaient m'offrir de plus sympathique avec mes goûts et mes affections.

Quelles soirées charmantes je passai dans cette douce société! Les jours où Talma avait joué, il était rare que je ne me laissasse pas entraîner chez eux avec deux ou trois de leurs amis. Une fois là, il n'y avait plus moyen de s'en éloigner. On se mettait à table, et la conversation s'établissait pour finir quand il plairait à Dieu. Talma cessait bientôt d'y prendre part, mais non pas d'y assister: harassé par plus d'une fatigue, à peine le souper matériel était-il terminé; sans sortir de table, il entrait dans un sommeil bien réel, que ne troublaient pas même les discussions les plus animées.

C'est dans ces discussions que j'ai eu lieu de reconnaître tout ce qu'il y avait de finesse et de force, d'élévation et de générosité dans l'âme de sa femme. Elle discutait avec une égale lucidité les questions les plus ardues de la politique et de la philosophie, mais dans les formes convenables à son sexe, mais en se tenant également éloignée du pédantisme et de la frivolité, mais sans se faire homme, mais en unissant la puissance de la grâce à celle de l'esprit et de la raison, et tenant la balance entre l'homme d'État, l'homme du monde et le philosophe, comme autrefois Aspasie entre Alcibiade, Périclès et Socrate.

C'est chez elle et d'elle que j'ai appris à connaître, à estimer et à plaindre ces girondins que leur modération a conduits à la mort, à qui l'on ne pourrait guère reprocher que des illusions, si la peur ne leur avait pas arraché le vote qui a perdu Louis XVI sans les sauver; si enfin, dans ce grand procès, ils avaient été aussi généreux, aussi courageux que ce Kersaint, qui partagea leur sort sans avoir partagé leurs opinions dans cette dernière circonstance.

La conversation nous menait quelquefois si avant dans la nuit que, vu la distance où je me trouvais de mon domicile[11], il me fallait rester à coucher chez Talma. L'illusion qui pendant le souper m'avait transporté en Grèce, m'y retenait encore après le souper, la chambre qu'on me réservait étant décorée à la grecque, et le seul lit grec qui fût alors dans Paris étant celui où je m'endormais dans la pourpre, au milieu des trophées.

Souques, Riouffe, Lenoir, Allard, tels étaient les habitués de la maison. Ce ne sont pas des hommes du commun; tous ont fait preuve d'une rare capacité dans des facultés différentes.

Girondin enthousiaste, quoique rien ne fût plus modéré dans son expression que cet enthousiasme, Souques avait été secrétaire de Brissot de Warville. Lors de la proscription du parti dont ce réformateur était un des apôtres les plus zélés, il avait accompagné son patron dans sa fuite. Arrêté avec lui à Limoges, et ramené avec lui à Paris, il n'y fut pourtant pas écroué ainsi que Brissot. Les amis que son excellent caractère lui avaient faits, même parmi les proscripteurs, obtinrent des comités de gouvernement qu'il attendrait son sort définitif en ville, où, sans être tout-à-fait libre et tout-à-fait prisonnier, il fut mis sous la surveillance d'un gendarme qui ne le quittait ni jour ni nuit, et qu'il appelait sa bonne.

Que de fois ne l'ai-je pas rencontré, dans les promenades, chez le restaurateur ou dans les spectacles, accompagné de cette ombre qui, attachée à ses pas, s'associait à tous ses plaisirs! Quant à ses peines, c'est autre chose. Je me souviens qu'un jour où je rencontrai ce pauvre Souques, qui, mis en réquisition pour l'extraction du salpêtre, traînait le camion dans la rue de la Verrerie, son inséparable marchait librement auprès de lui, comme un charretier à côté de la voiture, à laquelle il s'était bien gardé de s'atteler. Je fis beaucoup rire dès le soir même avec cette histoire Talma et sa femme, en leur disant que j'étais chargé de leur faire des complimens de la part d'un cheval à qui j'avais donné une poignée de main.

Il y avait eu quelque courage à le faire en public; mais il y en avait bien plus au généreux ménage qui m'en fit l'observation, à recevoir journellement dans Souques un suspect qui devait appeler la suspicion sur la seule maison où il fut admis, comme un pestiféré porte la peste dans le seul hospice qui lui soit ouvert.

Souques était plus recommandable en société par la bonté de son coeur et l'honnêteté de son âme, que par la vivacité de son esprit. Quoiqu'il en eût dans une proportion remarquable, et il en a donné la preuve dans sa comédie du Chevalier de Canolle; moins brillant que judicieux dans la conversation, il était plus enclin, chose assez rare, à admirer les autres qu'à se faire remarquer lui-même. J'ai vu peu de gens aussi dépourvus de prétentions; j'avouerai même que, le prenant pour ce qu'il se donnait, je ne l'appréciais pas d'abord ce qu'il valait.

Riouffe, au contraire, me parut dès le premier jour tout ce qu'il était et tout ce qu'il a été, c'est-à-dire un des esprits les plus vifs, les plus faciles et les plus originaux qui fussent alors. Rien de plaisant, de piquant, de brillant et quelquefois même de profond comme sa conversation; le feu d'artifice le plus étincelant, le plus éblouissant, n'en donnerait qu'une imparfaite idée. Ajoutez à cela que rien n'était moins apprêté, et que ces formes, qu'un autre n'eût trouvées qu'à force de recherche, prenaient chez lui le caractère et le charme des expressions les plus naturelles.

C'est à la différence qui existait entre l'esprit de Souques et l'esprit de Riouffe qu'il faut attribuer celle du traitement qu'ils éprouvèrent après la défaite de leur parti. Plus spéculatif qu'actif, Souques fut ménagé, parce qu'il s'était attaqué à des opinions seulement. Quant à Riouffe, qui s'était aussi attaqué aux hommes, sa pétulance malicieuse lui avait fait des ennemis implacables: les terroristes ne lui pardonnaient pas les sarcasmes dont il les avait poursuivis de concert avec Giret Dupré. Celui-ci les paya de sa tête. Autant en fût arrivé à Riouffe sans le 10 thermidor: ces Messieurs n'entendaient pas la plaisanterie.

Si Riouffe eût été moins paresseux, mais il l'était avec délices, comme Figaro, il eût acquis sans doute une réputation brillante en littérature, où il ne s'est fait connaître que par des essais.

Le plus remarquable est l'histoire de sa longue détention à la Conciergerie, où il fut jeté comme complice des Girondins. Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur moi ce récit, dont il nous fit lecture chez Talma. C'est un morceau digne d'attention, tant sous le rapport de l'intérêt qu'on ne peut refuser aux faits qu'il renferme, que relativement à la justesse des observations qui les accompagnent, et de l'originalité du style dans lequel ils sont racontés. Le style de Riouffe donne une idée de sa conversation, si abondante en perceptions originales, si féconde en saillies imprévues. Je le répète, peu d'hommes ont eu autant d'esprit, moins encore en ont eu davantage; mais cet esprit était un trésor qu'il prodiguait pièce à pièce en discours fugitifs, sans songer à laisser à la postérité un monument qui constatât à quel point il était riche.

Souques et Riouffe sont morts avant l'âge; l'un de chagrin et dans la pénurie, après avoir siégé dix ans au corps législatif; l'autre, d'une maladie qu'il avait contractée en visitant les prisons de sa préfecture. Pour un magistrat, c'est être mort au champ d'honneur.

Lenoir, leur ami et le mien, vit encore; aussi spirituel que l'un et l'autre, mais doué d'un genre d'esprit différent, ou plutôt appliquant la même faculté à des objets différens, il a droit aussi à une mention particulière.

C'est un génie à part que le génie des affaires; génie de les créer, et qu'il ne faut pas confondre avec l'esprit des affaires, avec l'intelligence suffisante pour les conduire. Je ne l'ai trouvé chez personne à un degré plus éminent que chez Lenoir. Personne plus que lui ne m'a paru posséder la faculté d'apercevoir les rapports que pouvaient avoir entre eux des objets sans valeur dans leur isolement, et qui par leur rapprochement peuvent devenir des élémens de richesse. Personne plus que lui ne m'a paru avoir le génie de ces combinaisons qui acquièrent à leurs inventeurs des trésors non existans pour tout autre que pour eux. Là où le commun des spéculateurs n'aperçoit rien, il voit des sources de bénéfices qu'il réalise sans que jamais la probité puisse improuver les procédés par lesquels il asservit la fortune; il sait l'art de l'enchaîner sans lui faire violence, l'art de gagner sans tricher, comme un joueur habile gagne de franc jeu.

Néanmoins il n'est pas riche. Bien plus, j'ai vu trois fois l'aisance même lui échapper: cela ne conclut pourtant pas contre ce que je dis. L'art d'acquérir ne comporte pas toujours celui de conserver. Lenoir ne s'est pas dit assez que le plus habile des spéculateurs n'étant que celui qui établit ses succès sur le plus de chances possibles, il ne saurait les combiner de manière à ce qu'il n'en ait aucune contre lui; que si trois fois dans la vie on rencontre une de ces chances défavorables, si rares qu'elles puissent être, on est ruiné trois fois. C'est ce qui lui est arrivé dans ses opérations les plus importantes. Comme le commerçant qui remet toujours sa fortune sur l'eau; comme Napoléon, qui ne voyait dans les conquêtes qu'il avait faites que des moyens d'en faire de nouvelles, à force de défier le sort il a fatigué sa complaisance, et il ne peut plus guère donner, pour preuve de son habileté, que les fortunes qu'il a fait faire, et qui survivent à celles qu'il avait faites.

Rien de plus piquant que de lui entendre exposer ses théories économiques et financières. Tout ce que ces matières si arides de leur nature ont d'abstrait et de fastidieux pour l'imagination, disparaît dans ses démonstrations. Il vous amuse avec des calculs; il vous fait rire avec des chiffres. Ces objets qui, avant que je l'entendisse, n'avaient été pour moi que des sujets d'ennui, devenaient, grâce à lui, les objets les plus intéressans de nos conversations.

Bien qu'il s'applique spécialement à ces matières, il n'en est pas une qu'il ne puisse traiter et qu'il ne traite avec une égale sagacité, pas une qu'il ne saisisse sous des rapports qui souvent ont échappé à l'attention des doctes même. Avec lui, une discussion sur un art profitera toujours à l'homme de cet art; il s'y trouve toujours quelque aperçu neuf. Ainsi en est-il d'une discussion sur une science, en matière d'acoustique ou d'optique, par exemple: étendant ce qu'il sait, devinant ce qu'il n'a pas appris, unissant à l'intelligence l'esprit d'application, il n'est pas de prestiges dont il n'ait découvert le principe et perfectionné les procédés.

J'ajouterai à ceci que son coeur vaut son esprit, et qu'il n'en est pas de meilleur. J'en dis autant de son caractère; c'est celui du camarade le plus gai, le plus amusant et le plus amusable que le sort puisse vous donner.

Sans avoir une portée d'esprit aussi élevée que les personnes dont je viens de parler, Allard joignait aussi le goût des arts à l'intelligence des affaires. Leur consacrant sa vie, non tout entière, car il en donnait le plus qu'il pouvait au plaisir, il était surtout homme du monde. Semblable à Souques en ce qu'il avait au plus haut degré le sentiment de l'esprit d'autrui, il en différait en ce qu'il n'était appelé à rien produire qui le mît dans les rangs des hommes qu'il admirait. Il aimait passionnément le théâtre. De là sa liaison intime avec Talma et avec Chénier, de là sa liaison plus intime encore avec une personne qui aussi avait obtenu de grands succès dans la tragédie, avec Mlle Desgarcins. Cette dernière liaison, qui s'était nouée de la manière la plus douce, se dénoua de la manière la plus douloureuse. Mlle Desgarcins, soupçonnant qu'elle avait une rivale, elle ne se trompait que quant au nombre, arrive un matin chez Allard pour le forcer à s'expliquer. C'était Hermione chez Pyrrhus. N'obtenant pas la satisfaction qu'elle se croyait en droit d'exiger, comme la fille d'Hélène elle se frappe de plusieurs coups de poignard.

Le pauvre Allard la soigna jusqu'à parfaite guérison; mais plus effrayé qu'attendri par cette catastrophe, il ne put se déterminer à reprendre des chaînes si pesantes; la fierté de sa maîtresse d'ailleurs l'en débarrassa. Cette aventure au reste ne lui nuisit pas auprès des dames.

Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit!

REGNARD.

Mlle Desgarcins quitta le théâtre à cette occasion. Ce fut une perte pour l'art. Cette actrice n'était pas belle de figure, mais elle était faite à ravir; de plus elle avait une de ces voix qui attendrissent les coeurs les moins sensibles, nescia mansuescere corda. Par cette mélodie à laquelle M. Fontanes ne put pas résister, elle désarma des brigands qui, après l'avoir enfermée dans une cave pour l'assassiner, lui permirent de ne mourir que de sa frayeur, ce qui arriva quelques mois après.

Quelques autres personnes venaient parfois se mêler à nos soupers, mais ce n'étaient guère que des oiseaux de passage amenés là par le caprice ou par la tempête, car cette maison était ouverte surtout à quiconque avait besoin d'un refuge.

C'est là que je fis connaissance avec M. Roederer, lorsque la mort de Robespierre lui permit, au bout de deux ans, de sortir de la réclusion à laquelle il s'était condamné pour sauver sa tête. C'est là aussi que je retrouvai Champfort, enfin désabusé de ses illusions.

Deux mots sur l'un et sur l'autre; tous deux échappaient à un sort affreux. Le premier, après le 10 août, s'était trouvé compromis avec tous les partis par les événemens de cette terrible journée. Procureur syndic du département de la Seine, et obligé par les devoirs de sa place de faire respecter le domicile royal et de protéger la personne du monarque, comme il avait donné à la garde nationale accourue à la défense du château l'ordre de repousser la force par la force, le parti populaire lui reprocha d'avoir fait tirer sur le peuple; d'un autre côté, voyant que malgré ses efforts l'explosion qu'il espérait comprimer allait éclater, comme il avait conseillé au roi d'aller chercher un refuge dans le sein de l'Assemblée législative, où Louis n'avait trouvé qu'une prison, le parti de la cour l'accusa d'avoir donné ce conseil dans une perfide intention. Le sentiment de cette double injustice n'aggrava pas peu le chagrin que lui donna son isolement. L'injustice d'un parti se supporte avec fierté même; mais il est difficile de ne pas être atterré par l'injustice de tous les partis[12]. Rentré enfin dans la pleine possession de sa liberté et dans le commerce des hommes, il était au reste plus sensible à cela pour le moment qu'à tout. Attendant sa justification de l'histoire qui, en définitive, revoit les jugemens des contemporains et ne les confirme pas toujours, il jouissait de sa résurrection avec un sentiment qui se communiquait à toutes les personnes qui l'approchaient.

Il n'en était pas ainsi de Champfort; ses erreurs et ses malheurs lui avaient laissé une morosité dont il ne pouvait s'affranchir, et à laquelle la honte qu'il avait de lui-même contribuait peut-être autant que l'horreur qu'il avait pour ses persécuteurs.

Retracerai-je les détails de sa déplorable aventure? Champfort, qui aimait la liberté avec délire, ne pouvait tolérer l'ignoble tyrannie qui régnait sous ce nom depuis l'assassinat des girondins. Comme il s'exprimait sur les auteurs de son désappointement avec toute l'humeur d'un homme pris pour dupe, et que ce sentiment donnait encore plus d'acrimonie à ses sarcasmes, qui d'ordinaire n'en manquaient pas, le comité de sûreté générale lança un mandat en vertu duquel il fut mené en prison. Il n'y resta à la vérité que quelques jours, mais il s'y était trouvé si mal qu'en sortant il avait juré de mourir plutôt que d'y rentrer jamais. Il était réinstallé chez lui sous la surveillance d'un gendarme qu'il traitait sur le pied de l'égalité la plus parfaite, quand, tout en dînant avec lui, celui-ci lui apprit, sans aucun ménagement, qu'il avait ordre de le reconduire en prison. «En prison!» dit Champfort, et il se retire dans son cabinet sous prétexte de faire ses préparatifs, mais dans une intention que révéla bientôt un coup de pistolet. On enfonce la porte qu'il avait fermée au verrou, et on le trouve étendu sur le carreau, baigné dans son sang et défiguré de la plus horrible manière. Dirigé par une main tremblante, le pistolet, mal appuyé sur son front, lui avait fracassé l'os du nez, enfoncé l'oeil droit, mais ne l'avait pas tué, et il n'avait pas été mieux servi par le rasoir avec lequel, furieux de s'être manqué, il avait essayé de se couper la gorge; n'y réussissant pas, il se vengeait sur lui-même de sa maladresse par d'autres maladresses, s'entaillant au hasard par tout le corps avec le même instrument, dans l'espoir de se couper les veines.

Champfort échappa à toutes ces tentatives, et il n'en fut que plus à plaindre. Défiguré de la plus affreuse manière, affaibli par tant de lésions, objet d'horreur pour ceux pour qui il n'était pas objet de pitié, il traîna pendant six mois, chez le peu d'amis qui lui restaient, ce qui survivait de lui-même, et, pour comble de malheur, il n'a pas langui assez long-temps pour voir la chute de la tyrannie dont il avait été le provocateur, mais dont il refusa d'être le complice. En poussant à la démocratie, s'il avait appelé la démagogie, du moins ne voulut-il pas être démagogue. Champfort traduisait cette formule: fraternité ou la mort, par sois mon frère ou je te tue. C'est, disait-il, la fraternité de Caïn et d'Abel. Il mourut peu de jours après le supplice de frère Danton et peu de mois avant celui de frère Robespierre, qui l'eût consolé du sien.

CHAPITRE III.

La vallée de Montmorency.—Je commence une nouvelle tragédie.—Picard.—Le 13 prairial.—Anecdote.—Regnauld de Saint-Jean d'Angély.—Mme de Beaufort.—Le vicomte de Ségur.—Luce de Lancival.—Encore Le Brun.

Immédiatement après la mort de Robespierre, on respira. Malgré le désir qu'ils avaient de maintenir la terreur, les comités de gouvernement furent obligés de se relâcher de cet horrible système, et de recevoir de la Convention le mouvement qu'elle recevait du public. L'humanité était devenue à la mode; ils furent obligés de s'y mettre. Soit pour expier le passé, soit pour le faire oublier, les fauteurs les plus actifs de la tyrannie s'empressèrent d'en réparer les effets. Devenue terrible à ses instituteurs et à ses directeurs, l'activité du tribunal révolutionnaire reçut une autre direction. Les prisons se vidèrent pour se remplir de leurs anciens pourvoyeurs; et rendus les uns aux autres, les membres des familles que le glaive révolutionnaire n'avait pas anéanties s'occupèrent à réparer leurs malheurs en attendant l'occasion de les venger.

C'est alors que je me liai plus étroitement avec une famille à laquelle m'ont attaché depuis les sentimens les plus tendres et les plus solides, la famille de Mme de La Tour.

Trois traits suffiront à peindre cette excellente femme. Qu'on se figure un ensemble formé de l'esprit le plus vif, de l'intelligence la plus étendue et de la bonté la plus active; mais les faits la peindront mieux encore.

Quand M. de Bonneuil, dont la fortune entière était placée chez les princes, l'eut perdue par le fait de leur émigration, Mme de La Tour, qui avait épousé un de ses neveux, le recueillit dans sa maison avec ses trois filles, à qui leur mère venait d'être enlevée, Mme de Bonneuil, compromise par son dévouement pour la famille des Bourbons, ayant été jetée dans une prison d'où elle semblait ne devoir sortir que pour aller à l'échafaud. La bienveillance de Mme de La Tour s'étendit même sur tous les amis de la famille qu'elle avait adoptée, et à ce titre je me vis admis dans son intimité. C'est un des incidens les plus heureux de ma vie. Dès lors commença cette liaison qui a eu sur ma destinée une influence si importante, si constante et si douce, liaison fondée sur une conformité de goûts, d'opinions, de sentimens entre cette excellente femme et moi, entre moi et la famille dont elle était la mère, et la société dont elle était le centre.

Le goût, ou plutôt l'amour de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bon, de tout ce qui est grand, régnait dans cette maison: c'était le temple des arts.

Que le temps s'écoulait doucement dans cette réunion de femmes auxquelles les dons de l'esprit n'ont pas été moins prodigués que les qualités du coeur et les charmes de la figure, et où la raison était ornée de tant de grâces! L'exécution des partitions de Gluck, de Méhul, de Paësiello, de Cimarosa, ne remplissait pas seule nos momens; la littérature aussi contribuait à nos plaisirs journaliers, dont les discussions sur la politique et la philosophie n'étaient pas exclues. Souvent nous revenions sur le passé, tâchant d'y trouver l'explication du présent et de l'avenir que recouvrait un voile de sang. Ces discussions avaient pour nous un tel intérêt qu'elles ne finissaient souvent qu'à l'heure où les bals finissent, qu'à l'heure où l'on ne veille ordinairement qu'en bonne fortune. Mais n'en était-ce pas une? Ne puis-je pas donner ce nom à ces libres épanchemens du coeur et de l'esprit, bien qu'ils n'eussent pas lieu dans le tête-à-tête?

Mme de La Tour dès lors possédait une délicieuse campagne dans la vallée de Montmorency. Au retour de la belle saison, j'y fis quelques voyages. Ce n'était d'abord que pour un jour ou deux que je quittais Paris. Petit à petit je m'accommodai si bien des habitudes de cette maison que ce n'était plus que pour un jour ou deux que je quittais Saint-Leu.

Là j'étais presque inaccessible aux inquiétudes, ou plutôt aux terreurs si souvent renaissantes dont la capitale fut encore tourmentée pendant l'année qui suivit la terreur; reste d'agitation semblable à celle qui succède aux grandes tempêtes. Le vent a cessé, et cependant le naufrage est encore à craindre sur cette mer dont la turbulence survit à la cause qui l'a provoquée.

C'est alors que j'explorai dans toute son étendue cette vallée si riante pour les yeux, si ravissante pour l'imagination, cette vallée où règne la mémoire de Catinat et celle de Rousseau, cette vallée si riche en sites délicieux auxquels ce misantrope sublime attacha tant de souvenirs.

Habitué à ne composer qu'en me promenant, j'avais fait de cette admirable contrée mon cabinet de travail; errant au hasard dans ses vergers ou sous les bois qui les avoisinent, j'y passais les journées entières dans une espèce d'ivresse, gravissant les montagnes qui la couronnent, m'enfonçant dans les vallons qui la sillonnent, et tout occupé d'une tragédie nouvelle à laquelle je travaillais avec amour, et où je reproduisais mes propres affections: c'est Oscar. Les scènes de cet ouvrage, ses péripéties, ses catastrophes sont si fortement liées dans ma mémoire à ces localités, qu'après quarante ans je ne les revois pas, quand le hasard m'y ramène, sans y retrouver mes émotions dans toute leur vivacité.

J'avais assez l'habitude de gesticuler et de déclamer en méditant. Cela donna lieu à une assez plaisante méprise. Les femmes qui travaillaient dans les bois ne s'imaginèrent-elles pas, d'après ces indices, que j'étais un prédicateur qui s'exerçait à prêcher dans le désert! méprise accréditée par la tonsure naturelle qui dès lors calomniait mon occiput.

Picard, à qui je racontai ce fait, l'a rappelé dans ces vers de ses Amis de Collége:

Les dévots du pays l'ont pris pour le vicaire
Répétant le sermon qu'il doit nous dire en chaire.

dit-il en parlant de Clermont, personnage qui, dans cette pièce, est représenté promenant ou poursuivant comme moi ses idées par monts et par vaux.

Ce fait m'en rappelle un autre, dans lequel figure encore ce bon Picard, avec qui j'étais déjà lié, et dont la mémoire me sera toujours chère. Il faisait alors ses comédies en vers, et il avait, ainsi que moi, l'habitude de rimer en courant. Un beau jour de printemps, nous nous rencontrons hors la barrière des Champs-Élysées. «Où allez-vous comme cela, me dit-il, Arnault?—À Saint-Germain, tout en faisant des vers de tragédie. Et vous, Picard?—À Saint-Cloud, tout en faisant des vers de comédie.—Eh bien! je vous accompagnerai jusqu'à la porte du bois de Boulogne.—Et moi jusqu'à Neuilly.»

Arrivés là tout en rêvant chacun de notre côté: «Il est fâcheux, reprit-il, que nous ne suivions pas la même route; cela ne nous empêcherait pas de travailler, comme vous voyez, et nous dînerions ensemble à Saint-Cloud; mais la route de Saint-Cloud n'est pas celle de Saint-Germain.—Qui vous l'a dit? tout chemin mène à Rome. Je ne veux pas être en reste avec vous: au lieu d'arriver à Saint-Germain pour dîner, j'y arriverai pour souper.»

Nous voilà donc nous dirigeant vers Saint-Cloud, à travers les vignes, tout en versifiant, lui pour Thalie, moi pour Melpomène; lui une scène des Conjectures, moi une tirade d'Oscar.

Après un quart d'heure de silence: «Mon ami, me dit-il, vous devriez bien m'aider un peu.—En quoi?—À mettre en vers une maudite idée qui ne s'y prête pas; je la tourne et la retourne dans ma tête depuis une heure, et je n'en puis venir à bout.—Quelle est cette idée?—Je voudrais exprimer par une métaphore comment des contes, revenant aux gens qui les ont mis en circulation, sont pris par eux pour des vérités: cela est nécessaire, indispensable dans ma scène; mais il faudrait l'exprimer avec concision: essayez.»

J'essayai, et je fis les vers suivans avec la matière qu'il m'avait fournie:

Ainsi, c'est un ruisseau qui retourne à sa source,
Grossi de tous les flots rencontrés en sa course.

Conject., acte Ier, scène VII.

Après avoir dîné à Saint-Cloud en pique-nique et modestement, car nous n'étions rien moins que riches, nous reprîmes, lui le chemin de Paris, moi celui de Saint-Germain. Picard m'a rappelé plus d'une fois ce fait, en me remerciant d'avoir contribué à la confection de ses Conjectures, pour les deux vers qu'on y a le moins applaudis.

Cela se passait en 1795, époque de disette où le pain se distribuait à la ration chez les boulangers. Cette ration ne suffisait-elle pas, on recourait au pâtissier, et faute de pain on mangeait de la brioche. Je portais un pâté à mes hôtes. Picard, à qui j'en fis la confidence, ne voulut pas que la destination de ce pâté fût changée; je l'apportai donc intact à Saint-Germain, après l'avoir promené sous mon bras l'espace de huit lieues: il ne valait certes pas ce qu'il pesait.

Tourmenté cependant par les dernières convulsions de la faction expirante, Paris était près de retomber sous le joug. Le coup qui avait frappé la tête de Robespierre n'avait pas fait tomber toutes les têtes de l'hydre. Plusieurs complices de ce tyran lui survivaient, soit dans le comité de salut public, dont la majorité n'avait pas été atteinte par la révolution du 10 thermidor, soit dans le comité de sûreté générale, qu'elle n'avait pas entamé. La proscription, funeste à tant de misérables sans importance et sans talent, avait épargné des hommes qui, non moins féroces que Robespierre, ne différaient de lui que par la manière dont ils croyaient que le mal devait être fait, et qui n'étaient rien moins que partisans du système des honnêtes gens, qui prenaient enfin le dessus dans la Convention. Profitant des mécontentemens excités par la pénurie, ces forcenés soulevèrent les habitans des deux faubourgs les plus populeux de Paris, et les poussèrent aux Tuileries, où, sous prétexte de venir chercher du pain, ils apportaient la mort.

Les détails des faits accomplis dans les premiers jours de prairial an III sont trop connus pour que je croie devoir les retracer ici. Tout le monde sait avec quelle violence une populace ivre de vin et altérée de sang s'ouvrit l'accès de la Convention; comment, dans son horrible triomphe, elle y promena au bout d'une pique, parmi les législateurs, la tête d'un législateur. Tout le monde sait quelle héroïque imperturbabilité Boissy d'Anglas, qui occupait le fauteuil de président, opposa aux menaces et aux outrages de cette canaille furibonde; tout le monde sait qu'intrépide au milieu de cette forêt de piques, comme les sénateurs romains sous le glaive des soldats de Brennus, il ne sortit de son immobilité que pour saluer la tête pâle et sanglante que les assassins se plaisaient à rapprocher de la sienne; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est le trait que je vais raconter, trait qui prouve que, dans ses égaremens même, l'homme n'est pas dépourvu de toute générosité, et qu'en révolution les plus grands excès pourraient bien n'être, chez certaines personnes, que les erreurs d'une vertu mal appliquée.

Au nombre des conventionnels qui furent mis hors de la loi après que la Convention se fut ressaisie de l'autorité que les terroristes avaient un moment exercée, était l'Auvergnat Soubrany. Plus habitué à combattre qu'à délibérer, cet ardent démagogue remplissait d'ordinaire les fonctions de commissaire auprès des armées, où il donnait aux plus braves l'exemple d'un dévouement sans bornes aux intérêts de la république. Pour son malheur, il était de retour à Paris depuis deux jours quand la révolte éclata: les révoltés le nommèrent leur général. Associé à leur fortune pendant leur triomphe d'un moment, il fut compris dans la liste de proscription quand la victoire leur échappa. Ignorant l'état des choses, il rentrait dans la salle au moment où le décret venait d'être rendu, quand un de ses proscripteurs, Fréron je crois, court au-devant de lui: «Que viens-tu faire ici? lui dit-il; nous venons de te mettre hors de la loi.—Hors de la loi!—Oui: sauve-toi, ou plutôt viens te cacher chez moi; on ne te cherchera pas là; viens vite.—Je ne puis.—Et pourquoi?—Il faut que je rentre chez moi.—Ce serait te jeter dans la gueule du loup.—Il faut que je rentre chez moi.—Quelle nécessité?—Un émigré y est caché: j'ai seul le secret de sa retraite; il y mourra de faim, si je ne l'en tire.»

Il dit et part. Il arriva à temps pour sauver son émigré; mais comme il songeait enfin à se sauver lui-même, les gendarmes l'arrêtèrent, et le conduisirent en prison, d'où il sortit peu d'heures après pour aller à l'échafaud. Il y fut porté mourant: pour se soustraire au supplice, il s'était frappé du fer avec lequel, moins malheureux que lui, six de ses complices avaient réussi à se tuer en présence de leurs juges, et qui, de main en main, était passé tout sanglant jusque dans la sienne.

On s'étonnera sans doute qu'un proscrit ait été averti de son danger par un des hommes qui le proscrivaient. Ce fait n'est pas unique à cette époque qu'il caractérise. Il caractérise aussi Fréron que j'ai eu occasion de connaître depuis dans sa seconde mission en Provence. Là je le vis accueillir le plus cordialement du monde ce même Salicetti, qui, après s'être réfugié en Corse pour sauver sa tête compromise par une tentative analogue à celle de prairial, rentrait en France, et venait demander de l'emploi au Directoire où dominaient les chefs du parti qu'il avait voulu renverser. Ces hommes si violens n'étaient pas tous implacables. Dans ces temps d'exaltation, les criminels avaient parfois un tel semblant de générosité, que plusieurs de leurs actions, si l'on en ignorait le principe, passeraient pour des actes de vertu.

La France n'a jamais couru peut-être un danger plus grand, après le 10 thermidor, que celui dont elle fut sauvée en prairial par le bataillon de la butte des Moulins. Sans son intervention, la plus vile partie de la population de Paris restait saisie du pouvoir, et la terreur se rétablissait plus fangeuse, plus sanglante, plus hideuse que jamais.

Les quatre mois qui suivirent le 1er prairial furent tranquilles; mais cette tranquillité était celle qui sépare deux convulsions, tranquillité de la fatigue et non de la guérison. Le parti entre les mains duquel passa la puissance semblait tendre à se venger des révolutionnaires plus qu'à régulariser la révolution. Une constitution républicaine se discutait, à la vérité, dans un comité spécial; mais partout ailleurs on mettait en doute la durée de la république; et les royalistes qui ne se cachaient plus, regardant comme leurs alliés tous les ennemis que la faction détrônée avait faits à la Convention, conspiraient ouvertement le rétablissement de la royauté.

Une nouvelle crise semblait imminente, inévitable. J'en conviendrai, dans la circonstance je ne savais guère de quel parti me ranger. Les révolutionnaires m'étaient en horreur; mais leurs chefs n'existaient plus, mais les conventionnels ne songeaient qu'à faire oublier leurs crimes; tous leurs efforts y tendaient; leur intérêt répondait de leur modération. Il n'en était pas ainsi des royalistes, desquels mes vieux penchans me rapprochaient. Indépendamment de ce qu'ils avaient de longs ressentimens à exercer, ils ne dissimulaient pas qu'une extrême rigueur pourrait seule préserver à l'avenir le trône d'un mouvement pareil à celui qui l'avait renversé, et leur politique ne portait rien moins que le caractère de la modération. Désirant par-dessus tout le repos de la France, et comprenant ses véritables intérêts, il me fut impossible de faire même des voeux pour les contre-révolutionnaires. Je ne pus cependant me déterminer à agir contre d'anciens amis. J'attendis en conséquence l'événement sans le favoriser ou sans le contrarier, observant en silence les causes qui le préparaient.

C'est dans cet intervalle de prairial à vendémiaire que commença ma liaison avec Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, que je n'avais connu jusqu'alors que de réputation, et à qui devaient m'unir des liens de famille et d'amitié. Il épousa vers la fin de l'été la troisième fille de Mme de Bonneuil, celle qui, sous le nom de Laure, fixait déjà l'attention publique par sa beauté.

Cependant les maisons de campagne dont est remplie la vallée de Montmorency, et qui pour la plupart avaient été désertées sous le régime de la terreur, se repeuplaient. J'y fis connaissance avec quelques personnes distinguées; avec la Chabeaussière, possesseur à Margency d'une maison où le goût des lettres et celui du théâtre avaient réuni long-temps une société nombreuse, avec Mme de Beaufort, déjà connue avantageusement dans le monde par son roman de Zilia et par les jolies romances qui l'embellissent.

La conformité de nos goûts me conduisait fréquemment dans la petite retraite que cette dame possédait à Saint-Prix, et où je rencontrais, indépendamment de la maîtresse de la maison, la société la plus aimable. Le vicomte de Ségur y venait souvent avec Mme d'Avaux, et plus souvent encore Luce de Lancival. Un mot sur l'un et sur l'autre.

Comme le comte de Ségur, son frère aîné, homme de cour avant la révolution, le vicomte de Ségur ambitionnait, surtout depuis la révolution, la réputation d'homme de lettres; il était plus encore homme d'esprit. De jolis couplets lui avaient fait une réputation de chansonnier à Versailles; mais ces titres devenaient bien légers depuis qu'il avait été affilié à la société du Caveau, académie où il avait pour collègue dans son ancien secrétaire un chansonnier plus fort que lui. Des comédies mêlées de vaudevilles, des opéras-comiques, des essais en divers genres de littérature, et particulièrement un livre intitulé les Femmes, quel que soit leur mérite, prouvent qu'il avait reçu de la nature un esprit moins étendu et moins solide que son frère: on trouve dans ces diverses productions de la facilité, de la finesse, de la grâce; mais on y désirerait plus de vigueur, plus de vivacité et surtout plus d'originalité.

Ces deux dernières qualités ne lui manquaient pas, du moins dans la conversation: personne plus que lui n'était fécond en traits malins, en reparties imprévues et gaies. Apprenant un jour que les revenus étaient frappés d'un impôt équivalent au quart de leur intégrité: «Messieurs, disait-il,

Moi j'ai payé mon quart, et dis avec Voltaire:
À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!»

Le Cabriolet jaune, opéra-comique de sa façon, qu'il s'obstinait à faire représenter, était sifflé chaque fois qu'on le représentait, bien que pour le faire marcher, il s'y fût attelé avec le musicien Tarchi. «Mettez, lui disait quelqu'un, votre Cabriolet sous la remise; il n'ira jamais.—Cela m'étonne d'autant plus, répondit-il, qu'on lui fait tous les jours un nouveau train!»

Un acteur de beaucoup de talent, et par cela même un peu gâté du public, le traitant, sans égard pour sa position antérieure, d'une manière par trop légère: «Mon cher ami, oubliez-vous que depuis la révolution nous sommes égaux?» lui dit modestement ce fils d'un maréchal de France.

Ce trait vaut à mon gré tous ceux qu'on a recueillis de lui: les autres, à tout prendre, sont des jeux de mots, des calembours; celui-ci est un des mots les plus fins qui aient été dits. Tel était, au fait, le genre auquel l'esprit du vicomte de Ségur s'appliquait le plus heureusement: ce qu'il a dit est beaucoup plus piquant que ce qu'il a écrit; l'éclat de la superficie rachetait amplement en lui le défaut de profondeur. Personne n'était plus brillant dans un salon: au milieu d'un cercle de femmes, c'était le premier homme du monde.

Très-supérieur à lui comme homme de lettres, Luce de Lancival ne pouvait lui être comparé sous aucun autre rapport. Plus remarquable par la franchise que par l'élégance, ses manières se ressentaient des habitudes des trois sociétés diverses qu'il fréquentait: c'était un mélange du ton affirmatif d'un professeur, et du ton gaillard d'un bon vivant, allié dans une certaine proportion avec celui de la bonne société, à laquelle Luce n'était pas étranger. Mais de cet amalgame résultaient quelquefois des effets d'autant plus amusans pour l'observateur, que Luce, assez étourdi de sa nature, ne songeait pas toujours à quel auditoire il avait affaire, et oubliait assez habituellement qu'il avait été grand-vicaire. Instruit en littérature, mais en littérature exclusivement, tout à la rhétorique, il s'était peu occupé de philosophie et moins encore de sciences; mais il écrivait avec une égale facilité le latin et le français, en rhéteur s'entend.

Comme prosateur, il n'a publié que des discours de collége, compositions estimables dans leur genre, mais bornées par trop dans leurs développemens. Je crois qu'il pouvait mieux faire. Comme poëte, il s'est exercé dans plusieurs genres: il a fait un poëme héroïque, un poëme satirique, des idylles, des chansons. Il y a dans ces divers ouvrages de la verve, de l'esprit, mais de l'esprit du monde moins que de l'esprit de collége; il y jaillit de source. On y trouve plus de talent que de grâce, et moins de grâce que d'affectation. Tel est surtout le caractère de son Achilléide, poëme d'ailleurs fort estimable.

Son poëme De Folliculus, satire composée contre Geoffroi, sent lui-même un peu le collége; mais là ce n'est pas un défaut. N'est-ce pas dans les formes avec lesquelles il attaquait, que ce pédant devait être attaqué? N'est-ce pas avec des verges de collége que ce cuistre devait être châtié?

Luce a fait aussi plusieurs pièces de théâtre: la meilleure, celle qui lui assure une réputation honorable et durable, est sans contredit la Mort d'Hector. Cette tragédie, où l'Iliade semble se reproduire tout entière, cette tragédie, animée du génie d'Homère, a obtenu un succès aussi brillant que mérité; elle eût infailliblement ouvert à son auteur l'accès de l'Institut, si la mort précipitée du triomphateur ne l'eût empêché de recueillir tous les fruits de son triomphe. Elle contribua du moins à accroître le bien-être de Luce pendant les derniers temps de son existence. Napoléon, à qui cette tragédie plaisait singulièrement parce qu'elle était plus propre à exalter l'enthousiasme militaire que les passions politiques, et qui l'appelait une tragédie d'avant-garde, gratifia Luce, à cette occasion, d'une pension de 6000 francs. Il ne lui accorda pas cependant la Légion-d'Honneur, quoique Luce la lui eût fait demander par plusieurs personnes en crédit, et particulièrement par le duc de Bassano, à qui j'avais fait connaître l'ardent désir qu'avait Luce d'obtenir une décoration si honorée alors. «Cela, me disait Luce, irait si bien avec ma jambe de bois! cela expliquerait ma blessure.»

L'explication n'eût été rien moins que véridique; ce n'était pas aux jeux de Mars qu'il avait perdu la jambe que cette bûche remplaçait. Assez désordonné dans sa manière de vivre, Luce courait au plaisir comme un héros court à la gloire, à travers les dangers, les yeux fermés; son sang, vicié, communiqua un caractère si pernicieux à une contusion qu'il s'était faite au genou, qu'après avoir enduré pendant deux ans les angoisses du mal et les dégoûts du remède, il fut obligé de consentir à l'amputation d'un membre qui se gangrenait. Il supporta cette opération avec une admirable constance, riant au milieu des douleurs, et consolant ceux qui souffraient en lui: sa gaieté naturelle sembla même s'accroître par ce sujet de chagrin, et lui inspira plus d'un couplet. Tous les ans à la saint Pierre, fête du docteur Le Breton qui l'avait opéré, il célébrait dans une chanson l'habileté de ce chirurgien, qui, disait-il, coupait une jambe aussi lestement que son patron coupait une oreille.

Ce sacrifice prolongea de seize ans sa vie, qu'il acheva à cloche-pied le plus joyeusement qu'il put; trop joyeusement même, car il est vraisemblable que les plaisirs, auxquels il se livrait en désespéré, en avancèrent le terme: il la fit courte et bonne.

L'amputation avait remédié à un effet du mal, mais elle n'en avait pas détruit le principe. Ce principe attaqua aussi la jambe qui lui restait, et l'invasion s'étendit à tel point que le fer fut jugé impuissant pour l'arrêter.

Luce mourut en 1810, à quarante-quatre ans, au moment où on lui apportait une médaille d'or, prix du discours latin qu'il avait composé dans son lit de douleur, pour un concours ouvert par l'Université, à la proposition de M. de Fontanes, au sujet du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Son imperturbable philosophie ne l'avait pas abandonné un seul instant: il mourut presque en riant.

Cet excellent homme n'affligea que cette fois-là seulement ses amis, au nombre desquels étaient tous ses élèves; parmi eux on compte plus d'un homme d'une haute distinction, M. Villemain entre autres.

Je retrouvai chez Mme de Beaufort le poëte Le Brun; nulle part la malignité de son caractère ne s'est manifestée aussi odieusement que là. Objet d'une admiration peut-être excessive, il ne répondait que par des épigrammes clandestines aux éloges qu'on lui prodiguait. Et pourquoi ces épigrammes? parce que la maîtresse de la maison donnait aussi des éloges aux vers de Thomas Désorgues, poëte qui, sans avoir le génie de Le Brun, avait son mérite à lui. Mais Le Brun n'en voulait que pour lui seul: c'était le Dieu jaloux; c'était un fort mauvais homme: pas une personne de sa connaissance, pas un de ses amis même qu'il n'ait gratifié au moins d'une épigramme posthume.

Cela me rappelle une anecdote assez plaisante. Quand ce bonhomme mourut, le secrétaire perpétuel de la classe de l'Institut, à laquelle il appartenait, demanda, en nous annonçant cette nouvelle, quels étaient ceux de nous qui voulaient assister à ses obsèques? Silence universel d'abord; puis le cardinal Maury, dans un élan de charité chrétienne: «Moi, quoiqu'il ait fait des épigrammes contre moi.—Et moi aussi, malgré cela, dirent successivement tous les membres présens.—Et moi aussi, à cause de cela», dis-je quand vint mon tour. Si bien que, par cette considération, il fut conduit en terre par l'Académie entière. Que la terre lui soit légère!

CHAPITRE IV.

Le 13 vendémiaire.—Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, La Harpe et d'Avrigny sont compromis.—Conduite généreuse de Chénier.—Maison de Talma ouverte aux proscrits de tous les partis.—Un royaliste et un terroriste, tous deux hors la loi, se prennent de querelle entre la poire et le fromage.—La seule spéculation que j'aie faite dans ma vie.

Dans les temps de révolution, la crise qui met le parti vainqueur en péril dérive souvent du principe même de sa victoire. C'est ce qui arriva immédiatement après les journées de prairial. Ce n'était pas par amour pour le gouvernement que la jeunesse parisienne s'était ralliée aux troupes qui le défendirent. Les terroristes abattus, les jeunes gens dont la présomption s'était accrue par les éloges exagérés que la législature avait donnés à leurs services, se crurent appelés à régler désormais les destinées de la France. La partie de la Convention dont ils avaient raffermi le pouvoir, ne leur paraissant pas valoir mieux que celle qu'ils venaient d'écraser, ils résolurent de se débarrasser aussi de ces révolutionnaires; et tant avec l'aide de certains républicains aveuglés par d'implacables ressentimens, qu'avec celui des royalistes restés en France et des émigrés rentrés depuis thermidor, ils tentèrent d'anéantir la Convention et de rétablir la royauté sur les ruines de la république.

Ensanglantée de nouveau, la France se vit en proie à toutes les fureurs d'une réaction; et répétés dans tous les départemens, les chants de vengeance dont Paris retentissait furent pendant seize mois le signal de massacres non moins odieux que les crimes qui les avaient provoqués.

Ce mouvement, produit par des intérêts divers contre un ordre de choses qui les blessait également, pouvait bien en amener le renversement; mais comme ces divers intérêts poursuivaient chacun l'établissement d'un ordre de choses différent, le succès de cette coalition était-il à désirer? Dans quel chaos ne retomberait-on pas après, la victoire?

Cette considération empêcha quantité de bons esprits de seconder un mouvement contraire aux intérêts définitifs de la majorité de la France. Comme il était évident que la destruction de la liberté suivrait la ruine de la Convention, plusieurs ennemis même de la Convention se rallièrent à elle pour conserver la liberté.

Au fait, n'était-ce pas de cela véritablement qu'il s'agissait? Le règne de la Convention était arrivé à son terme. La nouvelle constitution, qui partageait entre deux conseils législatifs et un directoire exécutif les pouvoirs que ce sénat avait réunis en ses mains pendant sa longue dictature, venait d'être acceptée par les assemblées primaires. N'allait-elle pas être mise en activité, et ne procédait-on pas à l'élection des membres qui devaient composer les deux conseils?

Cette opération même fournit aux factieux l'occasion qu'ils attendaient pour agir ouvertement. Ayant remarqué que la constitution de 1791 avait été détruite en 1792, parce que les membres de l'Assemblée constituante, consultant la délicatesse plus que la politique, s'étaient déclarés inhabiles à faire partie de l'assemblée qui devait mettre cette constitution en activité, les conventionnels avaient décrété que les deux tiers de la législature nouvelle seraient pris dans l'ancienne législature. Leurs ennemis se prévalurent de cette disposition pour les accuser dans les assemblées primaires de vouloir se perpétuer dans le pouvoir, et la firent rejeter par les sections. La majeure partie de la garde nationale, qui de fait n'était que la majorité des électeurs, appuyant cette opinion, la Convention se vit menacée par vingt-cinq mille hommes auxquels elle n'avait que sept mille hommes à opposer.

On en vint aux mains. On sait quel fut le résultat de cette lutte. Les colonnes parisiennes qui, grâce à l'impéritie du général Menou, avaient remporté le 13 vendémiaire un avantage sur les troupes du gouvernement, s'étant hasardées le 14 à marcher sur les Tuileries, furent repoussées et dispersées par suite des dispositions qu'avait prises le général que Barras s'était adjoint dans le commandement de l'armée de l'intérieur, le général Bonaparte.

La Convention, qui se crut assez vengée par le canon, n'abusa pas de la victoire; nombre de personnes furent mises hors la loi à la vérité, mais on ne les rechercha pas dans les retraites où elles se réfugièrent. Une seule tête qui vint se livrer tomba malgré les précautions qu'une sage politique avait prises pour n'en abattre aucune.

Les proscriptions n'avaient eu pour but que d'éloigner des assemblées primaires, au moment des élections, les ennemis de la république. Ce but rempli, les proscrits reparurent bientôt, grâce à la facilité qu'ils eurent de purger leur contumace d'après le système d'indulgence adopté par le nouveau gouvernement.

Pendant les élections, il eût été dangereux toutefois pour eux de se laisser prendre; c'est ce qui pensa arriver à Regnauld de Saint-Jean d'Angély.

Sorti depuis le 10 thermidor de la cachette où il s'était enfermé depuis le 10 août, il en avait rapporté une haine trop profonde contre le parti qui l'avait forcé à s'y réfugier, pour ne pas saisir avec avidité l'occasion de la satisfaire. Aspirant ouvertement à se faire élire, par suite de l'influence que lui avaient acquise sa réputation et ses talens, il avait été nommé président de sa section, secrétaire d'une assemblée électorale, et capitaine de grenadiers nationaux. Ces titres divers, qui semblaient lui garantir sa nomination à la législature, le rendaient aussi redoutable que qui que ce fût pour la Convention. Ses démarches, en conséquence, avaient été attentivement surveillées; on n'ignorait pas qu'après avoir échauffé les esprits comme orateur, il avait dirigé comme officier sa compagnie contre le gouvernement établi: on avait en conséquence donné ordre de l'arrêter. Heureusement cet ordre fut-il paralysé dans son exécution par la générosité de Chénier.

Malgré tant de raisons pour se tenir sur ses gardes et même pour ne pas se montrer, peu de jours après le 14 vendémiaire, Regnauld, ignorant qu'un mandat avait été lancé contre lui, ou s'imaginant que braver le danger c'était le détourner, ne s'avise-t-il pas d'aller à l'Opéra-Comique en loge découverte, avec sa femme dont la beauté attirait tous les regards! Assez surpris de sa sécurité, j'étais dans cette loge avec eux, quand une personne que je ne connaissais pas se la faisant ouvrir, m'engage à sortir, et me dit que quelqu'un désirait me parler au foyer. J'y cours, j'y trouve Chénier, avec qui je n'avais pas eu de rapports depuis le 10 thermidor: «N'êtes-vous pas, me dit-il, avec Regnauld de Saint-Jean d'Angély?—Oui.—Quel intérêt prenez-vous à lui?—Celui que je n'ai jamais cessé de prendre à la famille où il est entré en épousant une demoiselle de Bonneuil.—Cette belle personne qui est avec lui?—Oui, la fille d'une dame que votre frère André a éperdument aimée.—Allez donc dire à son mari de sortir d'ici sans perdre un moment.—Et pourquoi?—Ignorez-vous qu'il est gravement compromis dans l'affaire des sections? Il y a ordre de l'arrêter partout où on le trouvera: s'il reste un quart d'heure, une minute de plus ici, il est perdu; le mandat d'arrêt est signé. Qu'il se garde même de rentrer chez lui: peut-être les gendarmes y sont-ils. Qu'il s'en aille; qu'il se cache. Allez vite.»

Regnauld, comme on le pense, se hâta de profiter de l'avis que lui donnait un homme qu'il aimait peu et qui ne l'aimait pas. Après le combat, les haines se taisent dans les âmes généreuses, et l'homme du parti vaincu n'est plus pour elles qu'un homme à plaindre. On mettait en effet les scellés chez Regnauld pendant qu'il s'attendrissait, en voyant l'opéra de Philippe et Georgette, sur une situation semblable à celle où il se trouvait sans trop s'en douter.

Après quelques semaines, il recouvra la liberté par l'effet de l'amnistie qui signala l'installation du gouvernement directorial. Il avait été écarté de la législature; le but était rempli.

Ce n'est pas le seul service de ce genre que Chénier rendit à cette époque. D'Avrigny aussi s'était prononcé contre les conventionnels: non content de pérorer dans sa section, la section Le Pelletier, poussé par un zèle héroïque, pendant que le président était allé prendre quelque repas ou quelque repos, il avait occupé le fauteuil; et pour que l'assemblée, qui s'était déclarée en permanence, ne restât pas sans régulateur, il avait porté la main à la sonnette, insigne d'une autorité fort dangereuse pour ce moment, insigne qui appelait la proscription sur tous les imprudens qui pendant ces jours-là oseraient y toucher; et à ces causes, il avait été arrêté. Chénier, qu'à la demande de cette bonne Mme d'Avrigny j'allai prier d'intervenir en faveur de ce président d'office, me promit de faire en sorte qu'on ne lui fût pas rigoureux. En effet, malgré les dénonciations qui avaient été faites contre lui au comité de gouvernement, d'Avrigny fut mis en liberté au bout de quelques jours, indulgence dont il était presque tenté de s'offenser quand il sut que son libérateur, pour la lui concilier, s'était fondé sur le peu d'importance que son talent prêtait à ses opinions. Chénier désobligeait quelquefois en obligeant.

Chénier éprouva plus de difficultés à garantir La Harpe des effets de l'animosité provoquée contre lui par ses déclamations. Converti par la persécution, mais changeant de parti sans changer de caractère, depuis sa sortie de prison cet homme immodéré en tout attaquait la révolution avec toute la violence et toute l'acrimonie qu'il avait mises d'abord à la défendre. Il n'avait pas péroré dans sa section, mais il avait fait de la chaire du lycée de Paris une véritable chaire de paroisse, où, en expiation de ses anciennes erreurs, provoquant de tous ses voeux la contre-révolution qu'il servait de tous ses moyens, il vouait à l'exécration non seulement les doctrines révolutionnaires qu'il avait exagérées, et les doctrines philosophiques qu'il avait déshonorées, mais encore les philosophes qui, en déplorant l'abus qu'on avait fait de leurs principes, ne croyaient pas devoir les abjurer.

Chénier, qu'il n'oubliait pas dans ses anathèmes, mit toute sa vengeance à détourner de la tête de cet énergumène la proscription qu'il ne cessait d'appeler sur la tête des autres. Il défendit constamment dans le comité La Harpe, qui dut plus d'une fois son salut à la généreuse obstination d'un homme qu'il n'a jamais cessé d'outrager.

De toutes les sentences mortelles qui furent prononcées pour faits relatifs aux journées de vendémiaire, je l'ai dit, une seule fut exécutée; elle frappait un homme pris les armes à la main à la tête d'un rassemblement armé. Condamnés par contumace, les autres ne furent pas même recherchés dans les retraites qu'ils avaient choisies.

Talma dont la maison, comme celle du bon Dieu, était ouverte à tous les pécheurs, et qui, après avoir recueilli plus d'un fédéraliste au 31 mai, hébergeait un terroriste depuis prairial, reçut un royaliste qui, à la suite des journées de vendémiaire, se crut obligé de se cacher.

Quoique l'homme de prairial appartînt à une faction qui l'avait proscrit comme girondin, et l'homme de vendémiaire à un parti qui l'eût proscrit comme révolutionnaire, ne voyant en eux que des proscrits, il leur prodiguait tous les soins de l'hospitalité la plus attentive. Mais craignant qu'ils fussent moins indulgent entre eux qu'il ne l'était pour eux, il leur laissait ignorer qu'également miséricordieux pour tout le monde, il les logeait sous un toit commun; et comme le terroriste était caché au grenier, il avait caché le royaliste à la cave.

Julie ne m'avait pas mis d'abord dans la confidence. Quelque temps après avoir recueilli le premier, comme elle désirait procurer quelque distraction à ce malheureux qui passait ses journées dans une solitude absolue: «Auriez-vous bien de la répugnance, me dit-elle un soir, à souper avec un terroriste?—Avec un terroriste!—Avec Fusil.—Fusil, qui vous dénonçait aux jacobins vous et votre mari?—Peut-être.—Et par quel hasard souperait-il chez vous?—Par le hasard qui fait qu'il y loge.—Et par quel hasard le logez-vous?—Parce qu'il nous a demandé asile contre le décret qui le met hors la loi. Il ne mourra pas sur l'échafaud, je l'espère; mais j'ai peur qu'il ne meure d'ennui si je ne trouve quelque moyen de le récréer. À l'heure du souper, ma porte est fermée: il peut venir ici sans risque. Il y vient quand nous sommes seuls; il y viendrait ce soir, si vous n'aviez pas trop peur de lui.—Horreur, voulez-vous dire. Mais quand vous vous montrez si généreuse, quand vous surmontez votre haine, pourrais-je ne pas surmonter une répugnance?»

Le terroriste dès ce soir-là prit place entre nous. Nous reconnûmes bientôt avec plaisir que nos égards pour son malheur le touchaient, l'apprivoisaient même. S'il n'était pas tout-à-fait désabusé de sa doctrine, du moins avouait-il qu'il ne lui serait plus possible désormais de la pratiquer, qu'il ne s'en sentait plus le courage. Être dégoûté d'une vertu pareille, c'était presque en être corrigé.

À dater de ce jour, il venait donc souper tous les soirs en compagnie, quand survint le proscrit de vendémiaire. Ses hôtes se crurent obligés alors à plus de précautions. Sans lui en expliquer la raison, ils n'invitèrent plus que de deux jours l'un le terroriste à souper, où le royaliste était invité aussi de deux jours l'un, mais de manière à ce qu'ils ne pussent pas se rencontrer.

L'arrangement était sage. On aurait bien fait de s'y tenir. Mais comme il privait chacun des reclus de la moitié des adoucissemens qu'on pouvait apporter à sa situation, Julie, au bout de quelques jours, se le reprocha comme un excès de prudence, comme un acte de cruauté: «Le malheur, disait-elle, doit avoir disposé ces pauvres gens à l'indulgence; ils seront sûrement l'un pour l'autre ce qu'ils sont l'un et l'autre pour nous, un objet de pitié. Nous leur faisons injure en les croyant moins généreux que nous, qui avons tant à nous plaindre de tous deux. Il faut les faire souper ce soir ensemble.—Oui, il faut les faire boire ensemble, dit Talma. Ils ne se connaissent pas: présentons-les l'un à l'autre comme des amis de la maison. Si la conversation s'engageait sur les affaires publiques, nous ne la laisserions pas aller trop loin; et puis rien ne serait plus facile que de les réconcilier. Le verre à la main on se passe tout. Faisons-les souper ensemble, ce sera drôle!»

Le projet s'exécuta le soir même. Ignorant qui ils étaient, ces Messieurs furent d'abord très-polis, très-prévenans entre eux. Leur attitude toutefois était tant soit peu différente. Celle du terroriste avait ce caractère de modestie qui sied au soldat d'un parti battu. Celle du royaliste, au contraire, était aussi arrogante que s'il eût été le chef d'un parti vainqueur. Qu'était-ce pourtant que ce royaliste? un pauvre clerc de notaire, qui, président par intérim, comme d'Avrigny, s'était brûlé les doigts en touchant à la sonnette pendant l'incartade des sections.

Tout se passait à merveille, quand au dessert un mot gâta tout. «Il n'y a qu'un terroriste qui puisse penser ainsi, dit à je ne sais quel propos l'ex-président.—Il n'y a qu'un royaliste qui puisse parler comme cela, réplique le ci-devant bonnet rouge.—C'est parler comme un misérable.—C'est penser comme un scélérat.—Si jamais nous avons le dessus!—Si jamais nous prenons notre revanche!» Et l'un et l'autre de se lever, en disant qu'il aimait mieux perdre la vie que de se retrouver avec un pareil monstre.

Ce ne fut pas sans peine que le maître et la maîtresse de la maison, qui les prirent chacun en particulier, parvinrent à les reconduire dans leurs loges, où ils les gardèrent quelques semaines encore à l'insu l'un de l'autre. De ces bêtes déchaînées, le terroriste, je dois pourtant le dire, n'était pas la plus féroce.

Les jours suivans, nous entendîmes alternativement ces forcenés, qu'on s'était bien gardé de désabuser, maudire le hasard qui les avait fait se rencontrer, et se charger réciproquement d'imprécations qu'au fait ils méritaient tous les deux; mais cela n'avait plus rien de tragique, aussi nous permîmes-nous d'en rire.