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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 14: CHAPITRE PREMIER.
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About This Book

The narrator recalls life in Paris during the Revolution, noting abrupt changes in manners and language, the ascendancy of radical factions, the trial and execution of Louis XVI and the anxious public reactions that followed. Interwoven are personal anecdotes from literary and theatrical circles, sketches of acquaintances, and reflections on how fear and political violence reshaped civic behavior and private relations. The account alternates reportage, moral reflection, and social observation, offering a close-up view of turbulent political events and their cultural consequences.

Depuis le 10 thermidor, les assignats, dont la valeur n'était plus soutenue par la violence, se dépréciaient de jour en jour dans une effrayante progression; mais comme cette dépréciation était moins rapide à Paris que dans les départemens, et particulièrement dans les villes de commerce, il s'ensuivait que, par une opération facile, on pouvait faire des bénéfices considérables en allant acheter dans ces villes, avec du numéraire, du papier qu'on rapportait à Paris pour l'y échanger contre de l'or, qu'on retournait vite échanger en province contre du papier, ainsi de suite. À faire ces voyages le plus rapidement possible, on gagnait mieux que ses frais de poste, et l'on gagnait d'autant plus que la place où se faisait l'opération était plus éloignée de Paris.

Lenoir était associé à une compagnie qui se livrait à ces spéculations: «Viens souper avec nous, me dit-il un soir: tu te trouveras avec Talma et avec sa femme, à laquelle tu feras tes adieux.—Et pourquoi?—Parce que je l'emmène demain à Marseille.—À ce soir donc.—N'oublie pas cet engagement.» Je ne l'oubliai pas, et je vis qu'un doux engagement mène quelquefois plus loin qu'on ne pense.

Avant de quitter Paris, esquissons la nouvelle physionomie que lui imprimait l'étrange manie qui s'emparait alors de presque toute sa population. Aux fureurs politiques assoupies un moment avait succédé la fureur de l'agiotage; elle n'avait pas été plus active et plus générale au temps de Law. Les denrées seules conservant leur valeur, chacun se hâtait d'échanger son papier contre des denrées, qu'il revendait au fur et à mesure de ses besoins. Ce genre de trafic se faisait par tout le monde et se faisait partout, au tribunal, dans les salons, dans les théâtres, à la Bourse, ailleurs même. Les gens s'abordaient rarement sans se proposer une partie de sucre ou de percale, de café ou d'indigo, et sans tirer de leur poche, tout en se donnant une main, un échantillon qu'ils se présentaient de la main qu'ils ne se serraient pas: puis, sans explication, sans discussion, sans l'intervention de quelque courtier que ce fût, se consommait à l'instant même le marché, que quelquefois à l'instant même le contractant repassait à un autre acheteur, qui traitait aussi sur échantillon. Ainsi le même objet pouvait changer dix fois d'acquéreur en une journée, sans avoir une seule fois changé de place.

Spéculer n'est pas mon fort, en matière de commerce surtout: une fois pourtant je me trouvai engagé dans une spéculation commerciale. Deux dames, que la révolution n'avait guère mieux traitées que moi, me proposèrent de faire avec elles, sur une partie de coton, une opération qui, disaient-elles, promettait un bénéfice certain; mais il fallait pour la faire un déboursé de 50,000 francs. Je ne les avais pas: un financier qui voulait faire ma fortune me les prêta pour cinq jours. Je ne conçois pas la tranquillité de ceux qui se mettent à la merci de la Fortune! Aussi malheureux que le savetier de La Fontaine, je ne dormis pas de ces cinq jours-là.

L'opération toutefois fut des plus heureuses. Je ne sais pas au juste quel produit nous en retirâmes; mais je sais qu'il a suffi à l'achat d'un cheval que nous donnâmes au fils de l'une de mes associées, le premier cheval sur lequel ce cavalier, devenu depuis colonel de housards, ait fait ses exercices. On n'aurait pas aujourd'hui à moins de dix écus une pareille monture chez un marchand de chevaux… de bois.

LIVRE VII.

NOVEMBRE 1795 À MARS 1796.

CHAPITRE PREMIER.

Voyage dans le Midi.—Lyon, le Rhône, Marseille.

Talma, ainsi que je crois l'avoir dit, était beaucoup moins âgé que sa femme, ou, si l'on aime mieux, Julie était tant soit peu moins jeune que son mari. Ni l'un ni l'autre ne s'en était aperçu d'abord; mais petit à petit leurs yeux se dessillèrent. Julie remarqua que Talma ne rentrait guère à la maison que pour dormir, long-temps même avant l'heure où l'on dort: cela lui donna des soupçons; elle le fit épier, surprit des secrets; on se brouilla, puis on se raccommoda pour se brouiller encore. Bref, on commençait de part et d'autre à sentir qu'une union dans laquelle l'un exigeait trop et l'autre n'accordait pas assez, n'était qu'un supplice; et des deux parts on pensait, sans se le dire, à se débarrasser d'une chaîne qui devenait de jour en jour plus lourde; Julie pensait même à une séparation, quand Lenoir, espérant qu'un voyage pourrait apporter quelque changement dans cette détermination, lui proposa de venir avec lui à Marseille, où il ne comptait rester que peu de jours: «Vous verrez, lui disait-il, par l'effet de cette courte absence, s'il vous est possible de vous passer de lui.»

Dans son dépit, Julie avait accepté la proposition; mais quand il fut question d'en venir au fait, la résolution l'abandonna: «Me voilà donc obligé de partir seul, dit Lenoir.—Et pourquoi? répliqua Julie. S'il vous faut absolument un camarade de voyage, que n'emmenez-vous Arnault? Il vous tiendra aussi bonne compagnie que moi.—Quelle idée! m'écriai-je.—Pas si mauvaise, reprit Lenoir, puisque Madame ne veut pas tenir sa parole. Tout est prêt: j'ai dans ma cour une bonne chaise de poste; voilà un passeport pour deux personnes, un ordre du général Bonaparte pour avoir des chevaux. À six heures ils seront à la voiture, et nous partons.—Mais je n'ai fait aucun préparatif: il est onze heures passées.—Nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut. Écris deux mots chez toi; dis qu'on ne t'attende pas de quelques jours; que tu vas à la campagne, que tu vas à Marseille. Demande ce qu'il te faut pour ce temps-là. Mon domestique, qui va porter ton billet, rapportera ton bagage; et en attendant tu dormiras ici sans t'inquiéter de rien.»

Tout le monde trouvant cet arrangement fort sensé, j'écrivis le billet, et après avoir souhaité le bonsoir à nos amis, qui me souhaitèrent un bon voyage, j'attendis en dormant le moment du départ.

Au fait, aucune affaire n'exigeait pour le moment ma présence à Paris; ma tragédie d'Oscar était terminée et reçue, mais la représentation ne pouvait pas avoir lieu avant quelques mois. J'avais besoin, sinon de repos, du moins de distraction; je ne connaissais pas le midi de la France; je n'aurais rien pu faire de mieux avec réflexion que ce que je fis sans trop réfléchir.

Je n'aurais rien pu faire de mieux par spéculation que ce que je fis sans calcul. Ce voyage, qui me procura tant d'agrément, ne fut pas sans influence sur ma destinée; il fut pour moi l'occasion d'une rencontre dont je ressentirai à jamais les honorables conséquences: j'allais sans m'en douter au-devant de Bonaparte.

Rien de remarquable dans notre voyage de Paris à Lyon. Je le fis très-gaiement, car il n'est pas possible de se choisir un camarade plus amusant que celui que m'avait donné le hasard. Nous roulions aussi lestement que le permettait le déplorable état des postes. Un petit incident qui ne pouvait être imputé qu'à nous-mêmes retarda pourtant notre marche, que nous ne pouvions trop accélérer, vu la nature de notre opération et l'intérêt que nous avions à ne pas être devancés. Nous étions arrivés à Mâcon dès la seconde nuit, à trois heures du matin. Lenoir, en payant le postillon, et en le payant en argent, monnaie presque inconnue depuis trois ans, lui recommande de faire atteler sur-le-champ, et s'endort. Je m'endors aussi. Au bout d'un certain temps nous sommes réveillés par je ne sais quel bruit de voix qui murmuraient autour de nous; il nous semble même entendre des éclats de rire. «Où sommes-nous? dit Lenoir en ouvrant les yeux.—À Lyon», répondis-je. Nous n'y étions pas encore: le grand jour nous permit de nous en convaincre. Depuis trois heures du matin, notre chaise était restée appuyée sur un tréteau au milieu de la rue, et il était huit heures passées. On riait de nous: nous fîmes comme tout le monde.

Le maître de poste s'excusa par le respect qu'on avait cru devoir garder pour notre sommeil, et nous promit de nous faire regagner le temps perdu. Nous arrivâmes en effet assez promptement à Lyon pour que les intérêts de mon camarade n'en souffrissent pas.

Cette grande ville était alors dans l'état le plus déplorable. De toute part on y retrouvait les traces de la fureur des partis; les quartiers les plus beaux n'étaient plus que des amas de ruines, des monceaux de décombres, monumens que la Convention s'était élevés à elle-même avec les débris de tous les monumens; symboles d'un pouvoir infernal qui, traitant les édifices comme les institutions, et les institutions comme les générations, détruisait sous prétexte de régénérer.

L'aspect de la place de Bellecourt me remplissait d'indignation. Celui de la promenade dite les Brotteaux me pénétrait de douleur. Là des monumens dispersés sous l'ombrage, et décorés d'inscriptions touchantes, me rappelaient que moissonnée, soit par les boulets de l'armée révolutionnaire, soit par la mitraille des commissaires de la Convention, l'élite de la population lyonnaise reposait sous les gazons de cette promenade, qui néanmoins était toujours ouverte aux plaisirs du peuple. Le contraste de cette foule qui se livrait à la joie au milieu de tant de sujets de tristesse, et qui dansait sur des tombes, m'affligea vivement; aussi ne fis-je que traverser cette promenade.

Je compris là toutefois, en la déplorant, la fureur avec laquelle tant de familles ont réagi après la chute du régime de la terreur contre les agens de la faction qui les avait décimées. En révolution les crimes sont toujours doubles au moins, et la société n'a pas moins à se garder de la vengeance que de l'offense.

J'eus occasion de remarquer à Lyon, comme je l'avais déjà fait à Paris, que dans les réactions les gens les plus terribles ne sont pas ceux qui pendant l'oppression s'étaient montrés les plus courageux, et que les ressentimens des lâches sont plus implacables que ceux des braves. Cela ne tiendrait-il pas à ce que le lâche a un mal de plus que le brave à venger, le mal que fait la peur?

Rien ne me fatiguait, ne m'impatientait comme je ne sais quel bourgeois, clerc de notaire aussi, je crois, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour vanter la fureur qui ensanglantait de nouveau cette ville déjà trop ensanglantée. À l'entendre, personne mieux que lui n'avait fait son devoir en dépit des bombes. Il ne commençait jamais une phrase que par ces mots, dans le temps du siége. «Et que faisiez-vous dans le temps du siége? lui dis-je une fois; combattiez-vous?—Je ne quittais pas ma section, qui était en permanence.—Et où tenait-elle ses séances?—Dans la cave de mon patron», répondit aussi fièrement que naïvement ce brave homme. C'était vrai.

La vengeance prend trop souvent le caractère du crime qu'elle punit.
Bénie soit donc la mémoire de l'homme qui a mis un terme à toutes les
réactions, et qui, étranger à tous les partis, les a comprimés tous.
Celui-là est venu véritablement au nom du Seigneur.

Nous nous arrêtâmes à Lyon quatre jours, pendant lesquels Lenoir, qui est Lyonnais, me fit voir ce qu'il y avait de plus curieux dans la ville et dans les environs. Ce n'est pas sans un vif plaisir que je retrouvai, près du faubourg de la Guillotière, deux amis dans un même ménage. Buffaut, frère aîné de Mme de La Tour, lequel avait tout récemment épousé l'aînée des filles de Mme de Bonneuil, venait de s'établir non loin de là dans une manufacture sur le bord du Rhône. J'y passai avec eux vingt-quatre heures, pendant lesquelles je me crus à Paris. Comme ils me témoignèrent le désir d'entendre en entier mon nouvel ouvrage, dont ils ne connaissaient que des fragmens, cédant à leurs instances, quoique j'eusse laissé mon manuscrit chez moi, je le leur récitai tout entier sans hésiter. C'est un de ces tours de force qu'il ne m'est plus permis de tenter.

Notre trajet de Lyon à Avignon ne se fit pas sans aventure, sans péril même. On peut le faire en bateau par le Rhône sur lequel on embarque sa voiture, et qui vous porte en moins de trente heures dans cette ville où des chevaux ne vous mèneraient pas en moins de deux jours. On trouve à cette manière de voyager économie de temps et d'argent, pourvu toutefois qu'on ne soit pas contrarié par le vent; car s'il passe au midi, pour peu qu'il soit violent, il oppose à votre marche un obstacle que la rapidité du courant ne saurait vaincre. Force vous est de descendre à terre, et d'attendre dans une auberge qu'il souffle dans une direction plus favorable.

Nous arrivâmes assez rapidement devant Valence; mais à la hauteur de cette ville le vent contraire s'éleva soudain. Comme il était accompagné de pluie, le patron de la barque pensa qu'il s'apaiserait bientôt, et nous engagea à descendre et à dîner pendant la durée de ce court orage. Nous suivîmes son conseil. Laissant à sa garde notre chaise de poste, nous montâmes à la ville, où nous dînâmes à la première auberge qui se rencontra sur notre chemin.

Le dîner fini, le vent nous paraissant moins fort, nous nous décidâmes à repartir. Ce n'est pas sans difficulté que le patron y consentit. L'attrait d'une récompense ayant triomphé de sa répugnance, nous nous rembarquons, mais en vain. L'opposition du vent fut si violente qu'elle ne put être vaincue ni par la force du fleuve, ni par l'impulsion des rames, et l'effet d'une résistance égale à la puissance qui nous poussait nous fit courir d'une rive à l'autre sans avancer ni reculer.

Cependant les secousses que recevait de ces deux forces combinées notre bateau, dont la construction était des plus légères, en altéraient évidemment la solidité. De plus, les vagues entraient à bord avec assez d'abondance pour que le chien du pilote s'y désaltérât largement. Il fallut en conséquence, après une heure et demie de fatigue, revenir au point d'où nous étions partis; ce à quoi nous ne réussîmes pas sans peine. «Nous l'avons échappé belle, dit le patron en sautant à terre. Vous me donneriez tout ce qu'il y a dans votre cabriolet, que je ne me remettrais pas en route tant que soufflera ce maudit mistral.» Il ignorait, à la vérité, qu'il y avait une cinquantaine de mille francs en or dans ce cabriolet.

Cédant à la nécessité, nous retournâmes à notre auberge, laissant dans le bateau, que son propriétaire amarra au rivage, notre voiture toute chargée, mais d'où Lenoir retira cette fois un havresac qu'il avait quelque peine à porter. «Je couche ici, nous dit le patron en s'établissant dans la voiture. Soyez tranquille: dès que le temps sera meilleur, mon camarade ira vous avertir, et nous partons, quand ce serait au milieu de la nuit.»

Pendant une heure et demie, nous avions couru le danger auquel le grand Condé fut exposé sur le même fleuve, et nous ne nous montrâmes pas moins imperturbables que lui. J'avouerai pourtant, quant à moi, que je ne fus pas tout-à-fait aussi brave; car je n'avais aucune conscience du danger que j'affrontais; je n'avais pas non plus, j'en conviens, la même raison que lui pour être tranquille[13].

Il nous fallut attendre trois jours un temps meilleur, dans une ville qui n'est rien moins que belle et que le mauvais temps n'embellissait pas: heureusement est-elle voisine du clos de l'Ermitage. Des truffes et du vin délicieux nous firent prendre patience.

Au milieu de la troisième nuit, vers deux heures du matin, le vent changea enfin. Fidèle à sa parole, le patron vint nous réveiller. Un quart d'heure après, nous étions à flot.

Il ne nous arriva rien de remarquable de Valence à Avignon, pas même au Pont-Saint-Esprit. Nous le passâmes sans encombre, bien que nous ne fussions pas descendus de bateau. Nous soupâmes fort gaiement à Avignon, grâce surtout à un incident dont je ne me souviens pas sans rire. On nous avait réunis à d'autres voyageurs. Ces messieurs étant d'humeur aussi facile que nous, nous nous trouvâmes bientôt à l'aise comme entre vieilles connaissances. Mon camarade, qui est fort adroit quand il y songe, s'amusait, en recevant les assiettes, à les faire voltiger jusqu'au plafond, où elles s'élevaient en faisant plusieurs révolutions sur elles-mêmes, comme Paillasse quand il fait le saut périlleux; et aux grands applaudissemens des convives, il les rattrapait dans leur chute avec assez de dextérité pour n'en pas casser une. «Ce tour est fort joli, dit un des spectateurs, mais il n'est pas difficile à faire.—Difficile! répliqua l'escamoteur, dites qu'il est des plus faciles. Tous les talens se trouvent dans tous les hommes. Essayez.—Voilà qui est bien dit, reprend notre homme en s'essayant avec une assiette, qu'il casse.—Pas mal, pour un premier coup: essayez encore.» Nouvel essai, nouvelle assiette cassée. «Une seconde fois ne compte pas. Je n'ai réussi, moi, qu'à la troisième fois», reprend le professeur en recommençant son tour avec plus de facilité que jamais. L'écolier de recommencer, et de casser une troisième assiette plus gauchement qu'auparavant. «Courage, vous y viendrez. Voyez comme c'est aisé.» Affriolé par les encouragemens que lui donnait son perfide maître, l'apprenti recommença vingt fois sa tentative sans plus de succès; ce qui nous divertissait d'autant plus, qu'il ne manquait pas, à chaque assiette cassée, de demander papier, plume et encre, et de donner un bon sur sa maison en disant: «Qu'est-ce que cela me fait à moi? ne suis-je pas fabricant en terre de pipe?» Si on l'eût poussé davantage, il eût renouvelé toute la vaisselle de l'auberge. Le plancher était tout couvert de débris. Comme il y avait long-temps que le jeu durait: «En voilà assez pour une première leçon, lui dit Lenoir. Dans quinze jours je reviendrai ici, et je vous en donnerai une seconde, si cela vous amuse. En attendant, essayez-vous dans votre magasin.» Et disant cela, oubliant qu'il tenait à sa main un compotier, il le laissait tomber sur son voisin; c'est qu'il n'est adroit que quand il plaisante.

Le lendemain nous allâmes coucher à Aix, où nous arrivâmes long-temps après la chute du jour. Nous avions éprouvé un retard considérable au passage de la Durance.

Que l'aspect de ses rives désolées m'affligea! que celui de la Provence répondit peu d'abord à l'idée que je m'en étais faite! Je m'imaginais entrer dans le printemps: au lieu de la verdure et des fleurs, je ne rencontrais que l'olivier poudreux, dont le feuillage n'est guère moins triste que la nudité de nos arbres forestiers.

La tiédeur de la température était, à mon sens, le seul avantage que nous eût procuré jusques alors la longue course que nous achevions sur la terre aride qui recouvre les roches depuis Lambesc jusqu'à Septem.

Ces roches, à travers lesquelles la grande route est creusée, et qui s'étendent au loin à droite et à gauche dans des forêts de pins, servent souvent de retraite aux voleurs. Nous ne l'ignorions pas, grâce à l'attention qu'on avait à chaque poste de nous en avertir, pour nous déterminer à prendre des escortes que les voleurs peut-être nous auraient fournies.

Lenoir s'y refusait constamment, moins par économie que par suite d'un système trop singulier pour que je ne croie pas devoir le développer. «Si nous prenons une escorte, me disait-il, nous donnerons à penser que nous avons un grand intérêt à le faire, et ce serait un avertissement pour les voleurs, s'il y en a qui nous épient pendant que nous changeons de chevaux. On croira au contraire que des gens qui ne prennent aucune précaution n'ont rien à perdre; et puis, si nous étions attaqués dans ces rochers, deux hommes suffiraient-ils à nous défendre? Il vaut mieux s'en fier au hasard. Je crois d'ailleurs que tant de gens n'ont été dépouillés par les voleurs que pour s'y être mal pris avec eux. Au lieu de leur montrer le pistolet, que ne leur parlaient-ils raison? Il n'y a pas d'homme qui n'entende raison. Je suis persuadé qu'en pareille rencontre j'amènerais ces gens-là, en leur parlant principes, à un partage amiable, et à recevoir leur part, au lieu de la prendre.»

Telle était en bref la théorie que lui, propriétaire, me développait sur la propriété, et cela le long du bois de la Taillade, vrai coupe-gorge, où nous étions engagés à la nuit noire. Heureusement gagnâmes-nous la couchée sans avoir occasion d'en faire l'essai avec les philosophes de grands chemins. Ce pauvre Lenoir croyait alors les bonnes gens eux-mêmes meilleurs qu'ils ne sont; il les croyait bons comme lui.

D'Aix à Marseille, le sol change de nature; plus on avance vers cette dernière ville, plus il se couvre de verdure. Point de vue toutefois, tant que vous n'êtes pas parvenu au sommet d'une côte que les chevaux ne gravissent qu'avec peine, et qu'on appelle la Viste. Mais de là quel coup d'oeil ravissant! Le spectacle le plus inattendu se déroule tout à coup à vos yeux. Les prestiges s'opèrent à l'aide des machines avec moins de rapidité sur le plus merveilleux de nos théâtres. Devant vous une perspective sans autres bornes que le ciel et la mer; à vos pieds Marseille et d'innombrables bastides dispersées autour d'elle comme des satellites autour d'une planète. Je n'ai pas vu de paysage plus enchanteur en Italie, même sous le ciel de Naples, même du sommet du Vésuve, ou plutôt aucun paysage, si magnifique qu'il soit, n'a produit sur moi la même impression.

Pour compléter ce tableau, ajoutons que sur les points où la mer est cachée il est encadré dans des montagnes qui se dessinent sur le ciel dans les formes les plus bizarres. Il en est même dont la réunion offre l'aspect d'un géant couché. Puget avait demandé aux États de Provence une somme assez modique pour régulariser cette ébauche de la nature, ce Titan qui couvre de son corps autant de lieues peut-être que du sien couvrait d'arpens cet Encelade de gigantesque mémoire. Puget prétendait réaliser là le prodige de ce Grec qui voulait tailler en statue le mont Athos.

CHAPITRE II.

Quatre mois de séjour dans le Midi.—Marseille.—Les perruques.—La
Titus.—Fréron.—Leclerc.—Montpellier.—Toulon.—Le général
Bonaparte.—Un tour de Salicetti.

Je ne connaissais personne en arrivant à Marseille; mais la société de mon camarade devint aussitôt la mienne. Il me présenta le jour même de mon arrivée chez M. Laugier, homme aimable et père d'une famille non moins aimable que lui, dont l'amiral Pléville était chef. J'y fus accueilli comme un vieil ami.

M. Laugier partageait son temps entre les affaires et les plaisirs. La journée appartenait aux spéculations de commerce et de bourse, la soirée aux amusemens: cela le mettait en rapport avec toute la ville. Recevant beaucoup de monde, il allait chez beaucoup de monde. Par égard pour lui, tout ce monde-là nous fit fête; et bientôt nous fûmes aussi connus à Marseille que si nous l'avions toujours habitée.

Je dois le dire pourtant, les personnes qui nous recevaient ne le faisaient pas toutes sans quelque répugnance. Là comme ailleurs on juge les gens sur l'habit. Or notre toilette était assez différente de celle des aristocrates de profession: au lieu de l'habit carré, des culottes à bouffettes et des souliers décolletés, nous portions la redingote courte, le pantalon collant et les demi-bottes; au lieu de cheveux tombant à droite et à gauche en oreilles de chien, et relevés en tresse par derrière, le tout bien surchargé de poudre et bien mastiqué avec de la pommade, nous portions les cheveux écourtés et lavés, nous étions enfin coiffés à la Titus.

Grand sujet de scandale pour certaines gens, qui, jugeant moins des choses avec leur raison qu'avec leurs préventions, et regardant comme un indice d'opinion révolutionnaire tout costume différent du leur, ne pouvaient pas plus que les freluquets de Paris s'imaginer qu'on pût être honnête homme et ne pas enfariner sa tête.

Une certaine dame surtout, à qui notre société ne déplaisait pas, et que l'originalité de Lenoir divertissait fort, exprimait en toute occasion ses regrets de ce que des gens aussi aimables fussent accoutrés et accommodés de la sorte. L'intérêt qu'elle prenait à nous fut si grand, que tout en chargeant un de ses amis, qui était le nôtre, de nous rappeler qu'elle espérait bien que nous lui ferions l'honneur de ne pas manquer de venir à son jeudi, elle l'engagea d'essayer, non de nous convertir, car elle ne doutait pas de l'excellence de nos principes, mais de nous faire entendre que notre toilette calomniait nos opinions, et de nous insinuer que, pour plaire à tout le monde, il ne nous manquait qu'un oeil de poudre[16].

Ce jour-là même nous étions invités, chez la personne chargée de cette commission, à un déjeuner où devait se trouver la plupart des jeunes gens dont se composait la société de la dame aux scrupules. Nous résolûmes de profiter de l'occasion pour couper court à toutes ces observations. Voici ce qu'à cet effet nous imaginâmes. Nous nous faisons apporter par un perruquier deux tignasses de rebut, deux tignasses les plus ignobles qui aient jamais embéguiné une tête humaine, en recommandant de les bien accommoder, de n'y épargner ni le suif ni l'amidon, et nous nous en couronnons: les cheveux ondoyans de mon camarade disparaissent sons une perruque à marrons faite évidemment pour un maître cordonnier, et les miens, châtains alors, se cachent sous une perruque à queue dont un écrivain public avait probablement fait ses beaux jours.

Rien de ridicule comme l'altération que ces étranges accessoires produisaient dans nos physionomies; la disparate qu'ils faisaient avec notre toilette, soignée d'ailleurs, frappait tout le monde. Les gens qui ne nous connaissaient pas ne pouvaient nous regarder sans rire; à plus forte raison ceux qui nous connaissaient. «La bonne mascarade! s'écria-t-on quand nous entrâmes dans le salon. Excellent! charmant! Qui aurait reconnu ces Messieurs sous une pareille coiffure?» Les rires cessèrent cependant quand on s'aperçut qu'au milieu de l'hilarité générale nous conservions une imperturbable gravité.

«Mes amis, nous dit l'amphitryon au bout de quelques minutes, l'effet est produit: ces perruques doivent vous gêner; passez dans mon cabinet de toilette et débarrassez-vous-en.—Quitter nos perruques! Nous savons trop ce que nous devons à la société, à la bonne société! Avez-vous oublié ce que nous portons sous ces perruques?—Eh! pardieu, vous portez vos cheveux: comment l'oublier? ils s'échappent en mèches de dessous leur prison, et cela contraste de la manière la plus ridicule avec votre fausse coiffure.—Ridicule! en quoi? parce que cette coiffure est aussi poudrée que la vôtre? Il y manque à la vérité le chemin de Coblentz[19], mais cela peut se réparer.—Faites comme il vous plaira: gardez-la pendant tout le déjeuner, si cela vous amuse.—Pendant toute la journée, pendant l'éternité, s'il vous plaît: telle est notre résolution.—Allons, vous plaisantez!—Pas du tout: vous le verrez ce soir même.—Comment, ce soir! Comptez-vous aller ainsi coiffés chez Mme de Saint-G***?—N'est-ce pas elle qui nous a fait donner le conseil auquel nous nous conformons? Nous devons bien, en conscience, lui donner les prémices de notre déférence.—Allons donc!—Bien plus, ne devons-nous pas, par respect pour nous-mêmes, garder nos perruques?—Comment?—Puisque, malgré la connaissance qu'on a de nos opinions, on nous juge moins sur ce que nous pensons que sur ce que nous portons, puisqu'on en croit plus notre toilette que nos discours, nous voulons désormais afficher nos opinions; nous voulons nous en coiffer. D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'un peu de poudre suffit pour blanchir l'homme le plus noir? Avec un peu de poudre, au fait, nous ne serons pas moins estimables que tel terroriste qui n'a pas quitté la poudre. Voilà qui est dit, nous garderons la poudre tant que nous serons à Marseille.»

Comme nous disions cela le plus sérieusement du monde, et qu'on nous savait assez fous pour tenir parole, il n'y eut pas de raisonnement qu'on n'employât pour nous prouver que nous avions donné trop d'extension à la répugnance des dames de Marseille pour les cheveux noirs, que la proscription dont elles les frappaient ne pouvait pas s'étendre à des têtes étrangères, qu'ils nous allaient à merveille, et qu'on nous suppliait de les garder pour la satisfaction des autres comme pour la nôtre. Après nous être bien fait prier, nous nous rendîmes aux instances de toute la société, et pour preuve de la sincérité de notre condescendance, nous fîmes de nos crinières aristocratiques un sacrifice à Vulcain, ce qui ne parfuma pas le salon, d'où nous passâmes aussitôt dans la salle à manger.

Le soir nous eûmes lieu de reconnaître, à l'accueil qu'on nous fit à l'assemblée, que dans cette affaire qui était sue de toute la ville, les rieurs n'étaient pas contre nous. De ce jour date le discrédit où la poudre est tombée dans la capitale de la colonie phocéenne.

J'ai nommé Titus à propos de cheveux. Expliquons ici ce que signifie cette expression, dont le sens est assez généralement méconnu. Ce n'est pas à Titus fils de Vespasien, à Titus l'amour du genre humain, qu'elle se rapporte; mais à Titus fils de Brutus: elle désigne la coiffure que s'ajustait Talma, dans ce dernier rôle, sur ses cheveux poudrés, et qu'il finit par porter à la ville, où à la longue elle fut adoptée, d'abord par quelques amis de l'antiquité, artistes ou gens de lettres, et puis insensiblement par les jeunes gens de tous les partis. Les cheveux des montagnards étaient longs, plats et surtout très-gras les cheveux à la Titus, au contraire, lavés et parfumés, étaient très-courts.

Un coiffeur nommé Duplan, à qui Talma avait enseigné cette façon de couper les cheveux, fut long-temps le seul auquel on s'adressa pour être coiffé d'une manière classique. Il y a peu de têtes remarquables à cette époque, à commencer par celle de l'homme du siècle, par celle de Bonaparte, qui n'aient été tondues par ses mains[20].

Plusieurs jeunes gens de Paris se trouvaient alors à Marseille: de ce nombre était Méchin, qui, bien jeune encore, était déjà vieux dans l'administration. Lenoir, qui le connaissait, me le fit connaître. Nos goûts se trouvant d'accord comme nos opinions, dès lors commença entre nous une liaison qui ne finira probablement qu'avec la vie, quarante ans de durée n'ayant fait que la fortifier.

Méchin avait été envoyé à Marseille par le gouvernement comme adjoint à Fréron, à qui était adjoint aussi Julian, jeune homme qui s'était fait remarquer par son bon esprit et par le courage avec lequel il avait servi les véritables intérêts de la France, soit contre les terroristes, soit contre les royalistes. Tous les deux avaient mission de travailler, conjointement avec le commissaire, à calmer dans le Midi une réaction aussi cruelle que l'oppression à laquelle elle succédait.

Tous deux occupaient un appartement dans l'hôtel où la commission était établie, et où logeait Fréron lui-même; il était difficile de les voir sans le rencontrer. Je me trouvai bientôt en rapport avec Fréron. Ayant eu la facilité d'étudier tout à loisir cet homme qu'on a vu successivement figurer à la tête des partis les plus opposés, et que ces partis ont jugé tour à tour avec une extrême sévérité, je dirai avec impartialité ce que j'en pense.

D'après mon aversion pour les excès, quelque part qu'ils se trouvent, Fréron m'avait été odieux jusque-là. Je n'aimais pas plus en lui le protecteur des bandes furibondes qui avaient provoqué de nouveaux massacres en hurlant le Réveil du peuple, que celui qui, en chantant l'hymne des Marseillais, avait présidé à la destruction de Marseille et souscrit aux exécutions de Toulon: je n'aimais pas plus son repentir que ses crimes.

Je croyais de plus qu'il venait dans le Midi se mettre de nouveau à la tête d'un parti, et je frémissais des malheurs prêts à fondre sur des contrées depuis si long-temps désolées successivement, simultanément même, par la rage de tous les partis. Je reconnus bientôt que mes craintes étaient injustes; que, loin de vouloir favoriser la réaction qui ensanglantait encore les départemens méridionaux, ou de songer à la réprimer en provoquant à réagir la faction opprimée, il était venu avec la ferme intention de mettre un terme à ces luttes meurtrières, et de réprimer, à l'aide de l'autorité dont il était armé, les ressentimens de toutes les factions.

Il ne négligea rien pour réussir dans cette mission difficile, et il y parvint. La modération avec laquelle il gouverna cette fois le Midi compense, s'il est possible, les violences dont il fut complice pendant la durée de son premier proconsulat. S'ils ne s'éteignirent pas, les élémens de discorde du moins s'assoupirent: petit à petit les administrés s'apprivoisèrent avec une administration réparatrice, petit à petit le commerce et l'industrie reprirent de l'activité, et aussi les plaisirs dont Marseille était privée depuis si long-temps.

Fréron n'était rien moins qu'un méchant homme; ce n'était pas même un homme ambitieux: l'indolence et l'insouciance formaient le fond de son caractère, et le maintenaient habituellement dans un état d'engourdissement dont il ne pouvait sortir que par convulsion. Stimulé par des intérêts de vengeance ou de conservation personnelle, par le ressentiment d'un outrage ou par le sentiment d'un danger imminent, il pouvait se porter aux extrémités les plus violentes; mais, la lutte terminée, il retombait dans l'inaction, dans l'apathie. Les plaisirs qu'il aimait ne lui convenaient qu'autant qu'il les rencontrait: s'il lui eût fallu les aller chercher, il leur aurait préféré le repos, qu'il préférait même à l'exercice du pouvoir.

Au reste, il était du commerce le plus agréable dans les relations de société, et n'eût laissé sans doute que la réputation d'un homme aimable et spirituel, si la révolution, dans laquelle il se jeta avec la fureur d'un homme exaspéré par des actes arbitraires dont il avait été l'objet, ne l'avait pas distrait des occupations que lui donnait la rédaction de l'Année littéraire, feuille périodique fondée par son père, dont elle avait fait la fortune et la réputation. Cet homme si terrible se délectait dans la lecture de Pétrarque; il en avait entrepris une traduction. Le lugubre abbé de Rancé, le réformateur de la Trappe, avait traduit Anacréon.

Toute l'activité de la commission résidait dans Méchin, à qui l'administration était confiée ou plutôt abandonnée, et qui, tout jeune qu'il était, la dirigeait avec autant d'habileté et de succès qu'un vieux fonctionnaire. Il avait déjà une grande expérience des hautes fonctions: en 1792, dès l'âge de dix-neuf ans, il remplissait celles d'ordonnateur en chef à l'armée du Nord. Fils d'un premier commis au ministère de la guerre, Méchin avait été, dès sa première jeunesse, familiarisé avec toutes les parties de cette administration.

C'est au chef-lieu de la commission que je fis connaissance avec deux membres de la famille qui devait donner un maître à la France, à l'Europe, au monde même. Je m'y trouvais journellement avec Lucien Bonaparte, alors commissaire des guerres, et j'y dînai une fois avec le général Bonaparte, qui, en allant prendre le commandement de l'armée d'Italie, s'arrêta vingt-quatre heures à Marseille, où demeuraient alors sa mère et ses trois soeurs.

Lucien vivait assez solitairement: la culture des lettres et un peu aussi l'étude de la musique absorbaient les loisirs que lui laissaient ses fonctions, et qu'il ne donnait pas aux dames dont se composait la société dans laquelle il se renfermait. Poli, mais peu communicatif avec les hommes, il ne voyait guère les commissaires que pour les intérêts de son service. Il fut dès lors obligeant, prévenant même pour moi.

Quant au général, on ne peut rien imaginer de plus grave, de plus sévère, de plus glacial que cette figure de vingt-sept ans, que ce front déjà rempli de tant de projets, déjà sillonné par tant de méditations. Il ne parla pas plus pendant le dîner que lui donna le proconsul qu'il ne parlait dans ceux qu'il donna quand lui-même fut consul; et comme on ne l'interpellait guère plus qu'on ne l'a fait depuis, tant il en imposait à tous, le dîner fut aussi sérieux qu'aucun de ceux qui ont été faits aux Tuileries: il n'y figura pas moins en maître qu'à ceux-là, quoiqu'il n'affectât pas de l'être.

Il passa en revue la garnison de Marseille. En le voyant, les vieux soldats se demandaient si on se moquait d'eux de leur envoyer un enfant pour les commander… Un enfant!

De la même époque date ma liaison avec le général Leclerc. Parti comme volontaire dans le bataillon de Paris, il avait fait la guerre avec assez de distinction en Savoie et à Toulon pour arriver, bien que très-jeune, au grade d'adjudant-général: c'est en cette qualité qu'il commandait la place de Marseille. Il remplissait ses devoirs avec une rare exactitude. Sa fermeté ramena l'ordre dans cette ville si turbulente. C'est aussi un de ces jeunes gens qui n'ont pas eu de jeunesse.

Leclerc avait plus de jugement que d'esprit, et pourtant il n'était pas exempt de présomption. Son importance allait au-delà de sa capacité, bien qu'il n'en manquât pas; son ambition surtout était excessive; mais tout cela était recouvert par les dehors les plus graves: c'était d'ailleurs un honnête homme dans toute la force du terme.

Il avait auprès de lui comme adjudant un officier nommé Charles. Ce jeune homme-là était vraiment un jeune homme; il était, lui, de toutes nos parties. Je n'ai pas connu de meilleur camarade et de caractère plus égal.

La vie de Marseille me plaisait assez. La maison Laugier, d'où nous sortions peu, était le centre de la société la plus aimable et la plus gaie. J'attendais donc assez patiemment l'époque de notre départ, quand Lenoir me proposa de faire avec lui une course jusqu'à Montpellier, où je ne sais quel intérêt l'appelait. Je n'eus pas regret à ma complaisance, je vis Nîmes.

Il faut qu'un charme particulier soit réellement attaché à certaines proportions pour qu'elles produisent un effet si constant sur les gens les moins instruits des principes de l'architecture. J'ai vu tous les monumens de l'antique Italie, les temples de Pestum exceptés, aucun n'a excité en moi le genre d'admiration que j'éprouvai en voyant ce petit temple que les Nîmois appellent la Maison-Carrée. Je ne pouvais me lasser de le regarder, tout en m'étonnant d'un plaisir que me donnait l'aspect d'un édifice dont l'architecte n'avait eu aucune difficulté à vaincre, d'un édifice qui n'offrait rien d'extraordinaire, si ce n'est l'admirable accord de toutes ses parties.

C'est avec un ravissement d'un autre genre que je contemplai les arènes et le pont du Gard. Mais devant ces monumens-là je me rendais compte de mon admiration. La puissance qui a transporté les blocs énormes dont ce cirque est construit, la hardiesse qui a jeté sur la vallée du Gardon cet aqueduc qui lie les deux montagnes entre lesquelles il coule, tout cela saute aux yeux; l'impression que produisent sur nous ces manifestations du génie humain se conçoit; mais l'extase où vous jette l'aspect d'une petite chapelle posée sur le sol le plus uni, qui me l'expliquera?

Les monumens de Montpellier me plurent moins que ceux de Nîmes. C'en est pourtant un digne de fixer l'attention que cette place du Pérou, au centre de laquelle règne la statue élevée à Louis XIV après sa mort, comme le constate l'inscription. Mais comme, à cette époque de destruction, cette statue avait été brisée et fondue, cette place n'était plus qu'un corps sans âme. La vue dont on jouit de là m'enchanta. Je ne sais si la ligne onduleuse et bleuâtre qu'on me montrait au sud-ouest était dessinée par les nuages ou par les Pyrénées, mais c'était bien la mer que cette nappe immense qui au midi se développait comme une gaze argentée.

Malgré la contrariété que me donnait l'aqueduc qui vient en se cassant dans sa direction s'appuyer à la montagne du Pérou, la vue de cette place me charma plus, j'en conviens, que celle d'un monument dont le peuple de Montpellier me parut faire bien plus de cas, et qu'il appelle la Coquille. Vous voulez sans doute voir la Coquille, nous avait dit le postillon en entrant dans la ville; et nous conduisant à l'auberge par le plus long, il nous fit faire un demi-quart de lieue de plus sur le plus mauvais pavé qui soit en France, pour nous faire voir la Coquille.

Cette coquille est une section de voûte qui soutient l'angle d'une maison qu'on a été obligé d'échancrer pour rendre praticable la rue sur laquelle elle est projetée.

En retournant à Marseille, nous traversâmes le Rhône à Beaucaire. Devant nous s'élevait cette tour de Tarascon, de laquelle des prisonniers avaient été précipités par des hommes qui prétendaient venger l'humanité, et se déployait la promenade d'où les dames de la bonne société, tout en prenant le frais, avaient tranquillement contemplé ce spectacle! Les rochers sur lesquels est assise cette prison me semblaient encore sanglans; leurs cavités me semblaient retentir encore de leurs cris. Laissant sur notre gauche ce théâtre d'horreur, nous nous détournâmes pour aller voir les antiquités de Saint-Remi, autres témoignages de la magnificence et de la domination romaine.

Il y avait peu de jours que nous étions de retour à Marseille, quand mon camarade fut rappelé tout à coup à Paris par les suites de l'opération qu'il avait commencée, et aussi par l'intention d'en lier une nouvelle de même nature. Comme le succès de ces sortes d'affaires exigeait une grande célérité d'exécution, et qu'il lui importait d'emmener avec lui quelqu'un qui devait l'y aider, il m'engagea à l'attendre à Marseille pendant les quinze ou vingt jours que durerait son absence, pour en repartir ensemble après son retour. «Restez avec nous, me dit Méchin, vous ne connaissez pas la Provence. Nous ferons une tournée dans le département du Var et dans celui de Vaucluse, que la commission doit visiter.»

Nous touchions à la fin de décembre. La veille même de Noël, nous nous mîmes en route pour Toulon. Le temps était magnifique; c'était celui d'un beau jour d'avril sous le climat de Paris. Quittant la voiture pour monter un cheval qu'on avait mis à ma disposition, je pus jouir à l'aise du spectacle que m'offrait une nature tout-à-fait nouvelle pour moi. Ces pins que traverse la vallée de Cuge, ces immenses rochers entre lesquels est frayée la route d'Oulioule, tout cela me frappait d'étonnement. Il redoubla quand, sorti de ces gorges, je vis Toulon se dessiner comme un croissant entre les montagnes qui l'abritent du côté du nord, et la mer qui baigne ses murs du coté du midi.

On m'expliqua sur les lieux mêmes toutes les opérations du siége, et particulièrement celles qui avaient forcé les Anglais à sortir de cette ville qu'ils n'avaient pas prise, et qu'ils tenaient pour imprenable. Une batterie qui foudroyait la rade où stationnait leur escadre opéra ce prodige. Le jeune capitaine qui avait conçu cette combinaison me parut un général. Un an après, toute l'Europe fut de cet avis.

J'employai en excursions les dix jours que je passai à Toulon. Aussitôt après le déjeuner, je sortais de la ville avec Méchin, et nous allions visiter les positions que l'ennemi avait occupées, telles que le pas de la Masque et le Mont-Faron, positions flanquées et couronnées de redoutes réputées inaccessibles, et où nous n'arrivâmes qu'avec des peines incroyables, quoique nous n'eussions rien à porter que le bâton qui nous soutenait; positions jusques auxquelles, le sac sur le dos et le fusil sur l'épaule, nos soldats avaient néanmoins gravi sous la mitraille, et qu'ils avaient emportées à la baïonnette.

Nous poussâmes nos courses jusqu'à la ville d'Hières où je passai une nuit. M. Fille, propriétaire des plus beaux bosquets d'orangers qui soient dans cette moderne Hespérie, ne voulut pas que nous prissions gîte ailleurs que chez lui. Là commença pour moi l'année 1796, année sans hiver. Quand je me réveillai au rayon d'un soleil de printemps, de mon lit, d'où j'apercevais le jardin, je me vis entouré d'arbres couverts d'or et d'argent, d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Le parfum qu'ils exhalaient, joint à celui d'un monceau de violettes que le domestique de la maison m'avait apporté de la part de son maître, remplissait ma chambre où pénétrait aussi la douce chaleur qui en provoquait le développement. Je m'habillai les fenêtres ouvertes, à une époque où un habitant de Paris ne croit pas pouvoir calfeutrer assez exactement les siennes.

À Toulon, où je retrouvai Fréron à l'auberge, je fus témoin d'une scène qui, tout en peignant son caractère, peint aussi celui d'un homme qui n'a pas moins marqué que lui à l'époque la plus désastreuse de la révolution, mais qui s'est tiré d'affaire avec plus d'habileté; scène de comédie, bien que jouée par des acteurs tragiques. Cet homme, dont j'ai déjà parlé, est Salicetti.

Ce député, qui avait été fortement compromis dans les troubles de prairial, s'était soustrait par la fuite au mandat lancé contre lui, et était allé attendre en Corse le moment de reparaître sans danger sur la scène politique. Ce moment lui paraissant arrivé, car le gouvernement directorial venait d'être substitué à celui de la Convention, Salicetti, protégé d'ailleurs par l'amnistie, s'était hâté de revenir en France. Débarqué à Toulon, son premier soin fut d'aller saluer le commissaire du gouvernement, c'est-à-dire le chef du parti qu'il avait voulu faire proscrire et qui l'avait proscrit. Rien de plus cordial que leur entrevue. On ne se serait pas douté que des hommes qui s'embrassaient si affectueusement se fussent réciproquement disputé leur tête. Fréron offre à dîner à Salicetti; celui-ci accepte, et les voilà buvant ensemble aussi gaiement que deux housards qui viennent de se sabrer boivent entre deux escarmouches, en attendant le signal de se sabrer de nouveau. Au fait, il n'y avait pas plus de rancune entre eux qu'il n'y en a entre deux joueurs d'échecs, le jeu terminé. Les haines de parti n'entraînent pas toujours des haines personnelles.

Après le dîner, Salicetti, à qui Fréron offrait un appartement, lui déclara en le remerciant qu'il ne pouvait prolonger son séjour à Toulon, et qu'il partait à l'instant même pour Paris. «Puis-je t'être là de quelque utilité? ajouta-t-il; dispose de moi. N'as-tu pas quelque commission pour Barras? n'as-tu rien à lui demander? dépêche-toi. Quand on met en activité une organisation nouvelle, il faut, dès le premier moment, s'y faire caser. Les places sont au premier occupant; pour peu que vous tardiez, vous les trouvez toutes prises.—C'est à quoi je pensais, dit Fréron. Mes fonctions de commissaire du gouvernement ne sont que temporaires; dans quelques mois ma mission sera terminée. Je n'ai pas été réélu, pas plus que toi, à la nouvelle législature; si je ne prends mes mesures, je me trouverai tout-à-fait écarté des affaires; je me trouverai dans la rue. Mais j'ai jeté mon dévolu sur certaine place que Barras ne peut me refuser, celle de commissaire du gouvernement auprès de l'armée d'Italie.—Excellente idée! s'écrie Salicetti. Au fait, le Directoire a intérêt à mettre cette armée sur un pied formidable. L'importance de cette place s'accroîtra en raison de celle de l'armée. Tu as sans doute déjà écrit à Barras à ce sujet?—Pas encore; mais à mon retour à Marseille, où je lui rendrai compte de la tournée que je fais, et à laquelle les intérêts de l'armée d'Italie ne sont pas étrangers, tu penses bien que je n'oublierai pas de lui parler de cet objet.—Bien; mais en attendant, je le préviendrai, moi, de ton désir. Rien de plus fondé qu'une pareille demande; personne n'a plus de droits que toi à cette place; personne n'y est plus propre. Avant peu tu auras de mes nouvelles.»

Cela dit, après avoir embrassé derechef son ancien collègue, Salicetti se jette dans sa chaise de poste. «À Paris au plus vite, et par le plus court», criait-il au postillon.

«C'est vraiment un drôle de corps que ce Salicetti!» disait Fréron. Quinze jours après il en eut la preuve. Comme il n'était jamais pressé, il n'avait pas encore expédié ses dépêches au Directoire, mais il songeait sérieusement à s'en occuper, quand à déjeuner on lui apporte je ne sais quel journal. Il y jette les yeux: «Salicetti est nommé commissaire du gouvernement près de l'armée d'Italie! s'écrie-t-il. C'est vraiment un drôle de corps que ce Salicetti!» ajoute-t-il en éclatant de rire.

J'avais la facilité de voir dans tous leurs détails les établissemens qui depuis plus d'un siècle faisaient de Toulon l'une des premières villes maritimes du monde; j'en usai. Sur cette place, encombrée de ruines encore fumantes, ce qui avait échappé à une destruction absolue excitait encore l'admiration. À ces immenses débris on pouvait juger de l'immensité de nos pertes. Et ce sont des Français qui avaient livré Toulon à l'étranger auteur de ces ravages! Si cet aspect n'excusait pas l'atrocité de leur châtiment, du moins faisait-il concevoir le premier emportement qui l'avait ordonné.

Quelques vaisseaux en construction avaient pourtant été sauvés des flammes, tels que le Thémistocle, le Franklin, le Guillaume-Tell et le Sans-Culotte, depuis nommé l'Orient; leurs carènes seules étaient terminées. Gréés et armés à l'occasion de l'expédition d'Égypte, ces bâtimens furent pris ou brûlés deux ans après dans la rade d'Aboukir: leur sort était de ne pas échapper aux Anglais.

Des constructions de Toulon, celles qui m'étonnèrent le moins ne sont pas les bassins de Brogniard; ateliers immenses bâtis dans la mer, au-dessus du niveau de laquelle ils s'élèvent. Leurs parois, qui dessinent une ellipse, sont intérieurement façonnées en degrés; on se croit là dans une arène antique jetée au milieu des ondes. Dans l'intérieur de ces bassins, qui, par le moyen des pompes et d'une écluse, se vident et se remplissent à volonté, se fabriquent à sec les vaisseaux, qui s'y trouvent à flot dès qu'ils sont achevés. La précipitation avec laquelle l'ennemi fut obligé d'évacuer le port ne lui permit pas de dégrader ces constructions, heureusement incombustibles.

Nous fîmes aussi dans la campagne quelques promenades de pur agrément. C'était le moment de la cueillette des olives et de la fabrication de l'huile. Les vendanges sont plus gaies, même celles de Surène.

CHAPITRE III.

Excursion dans le Comtat.—La fontaine de Vaucluse.—Inconvéniens de l'excès de confiance.—Antiquités d'Orange.—Retour à Marseille.

Lenoir n'était pas encore revenu de Paris quand je revins à Marseille. Je l'y attendais, lorsque Méchin me proposa de l'accompagner dans une tournée que la commission allait faire dans le département de Vaucluse.

Vaucluse! quels souvenirs ce nom-là ne réveille-t-il pas dans la tête d'un poëte? J'acceptai la partie à condition que je ferais le voyage à cheval. Je ne sache pas de meilleure manière de voir le pays. Le lendemain nous allâmes coucher à Aix. Comme je ne me mêlais pas des affaires, et qu'indépendamment de ce que je n'avais pas mission pour cela, mon goût ne m'y portait pas, pendant que le commissaire et les fonctionnaires publics discutaient les mesures relatives au maintien de l'ordre, je parcourais la ville avec Méchin, dont la présence au conseil n'avait pas été jugée nécessaire.

Le Cours me parut d'une beauté remarquable: nulle part je n'ai vu d'arbres comparables aux ormes plus que séculaires qui dessinent les allées de cette promenade; mais malheureusement portaient-ils un caractère de vétusté qui peut-être n'aura pas permis de les conserver jusqu'à ce jour. Beaucoup avaient perdu leur aplomb, et formaient avec le niveau de la chaussée un angle plus ou moins aigu: ainsi l'alignement de leurs bases ne se retrouvait pas, à beaucoup près, à leurs sommets.

La grande allée de ce Cours est ornée de plusieurs fontaines jaillissantes. L'une d'elles était enveloppée d'une épaisse vapeur: instruit que cela provenait d'une source d'eau chaude qui alimente aussi des bains, je résolus d'en essayer.

Méchin partageant ma fantaisie, nous nous rendîmes à ces bains. Ils sont établis, autant que je puis m'en souvenir, dans des chambres voûtées. L'eau, ce dont je me souviens très-bien, y coule incessamment dans des cuves de marbre, et se maintient ainsi toujours à la même température, celle de 27 ou 28 degrés. Ces eaux, auxquelles on n'attribue aucune vertu curative, sont néanmoins douées d'une singulière propriété: si elles n'ont aucune action sur les corps malades, du moins fortifient-elles les corps en santé. C'est ce à quoi faisait allusion un phallus en marbre qui, de la niche où il était placé, semblait opérer ce prodige. Des iconoclastes l'ont renversé de son trône; mais cette onde, d'où il semblait aspirer une jeunesse toujours nouvelle, n'a rien perdu de sa vertu, ainsi que le constate ce distique ou cette épitaphe inscrite sur une tablette de marbre, et incrustée à la place même d'où l'outrage l'a détrôné.

Præses phallus abest. Erasit barbara dextra,
Sed latet in tepidis ipse Priapus aquis.

D'Aix, nous nous rendîmes le lendemain à Avignon.

Notre voyage se fit sans accident, mais non pas sans danger. Les ressentimens provoqués contre Fréron par la rigueur de sa première mission fermentaient encore dans les départemens où le rappelait une mission pacifique. En sortant d'Orgon, bourg dont les habitans se sont plus d'une fois signalés par leur brutalité, les postillons culbutèrent sa voiture qu'ils firent passer au grand galop sur une borne, dans l'intention évidente de la briser. Voyant le proconsul sorti de là sain et sauf, le maître de poste, dont ils n'avaient fait qu'exécuter les ordres, leur reprocha, il est vrai, assez vivement leur maladresse; mais dans quel sens l'entendait-il?

Cependant j'étais parti en avant sur un bidet que l'on m'avait donné dans l'intention de me faire rompre le cou. Je ne conçois pas comment cela n'est pas arrivé. N'ayant nul soupçon du fait, je soutenais de mon mieux cette misérable monture; et, tout en maudissant l'état de cette poste à laquelle j'imputais le tort de son maître, je gagnai clopin-clopant le relai suivant, où le cortége ne me rejoignit que long-temps après mon arrivée. Là, je reconnus qu'on avait eu l'intention de me traiter comme complice du voyageur dont je n'étais pas même le camarade. Les apparences, au fait, m'avaient calomnié auprès de cette population, qui ne pouvait croire au repentir de Fréron, et m'avait fait une assez rigoureuse application du proverbe: Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Ce proverbe, au reste, aurait justifié Fréron, si on avait jugé de ses sentimens par ceux des conseillers qui l'assistaient alors, hommes modérés s'il en fut; mais les gens de parti raisonnent peu, surtout en Provence, où ils ne raisonnent jamais.

Le proconsul reçut à Avignon un accueil bien différent de celui qu'on lui avait fait à Orgon. Là c'est par un autre intérêt que les têtes étaient exaltées. Les autorités locales l'attendaient hors de la ville, où il entra escorté d'une populace qui exprimait par les cris les plus perçans et par la pantomime la plus animée une joie qui avait tous les caractères de la fureur.

J'aime à le dire, Fréron ne se rendit pas digne de l'affreuse reconnaissance dont ils lui escomptaient les témoignages. Envoyé pour réprimer les haines et non pour les satisfaire, il le fit. Les patriotes opprimés par la compagnie du Soleil, par la compagnie de Jésus ou de Jéhu, descendant des bois du mont Ventoux qu'ils habitaient depuis plusieurs mois, revinrent dans leurs domiciles; ils y furent protégés contre leurs persécuteurs, mais non pas secondés pour les persécuter, ce à quoi ils n'étaient que trop portés.

À Avignon nous rencontrâmes Lenoir qui revenait de Paris, où il avait opéré une nouvelle transmutation; il courait en entreprendre une autre à Marseille, s'il y avait lieu, et rendre compte à ses associés. Comme ses affaires devaient l'y retenir un mois au moins, il m'engagea à ne pas interrompre ma tournée et à continuer de visiter le département de Vaucluse avec Méchin, qui lui promit que nous viendrions le rejoindre dès que nous aurions vu la fontaine de Pétrarque et les antiquités d'Orange.

Avignon est une jolie ville. Quoiqu'ils semblent faits avec du croquet, ses remparts ne sont pas indignes des éloges qu'on leur prodigue à Paris sur la foi de M. d'Asnières. Entre eux et le Rhône est une fort belle promenade. On trouve fréquemment des témoignages de la munificence pontificale dans cette enceinte, plus riche toutefois en monumens du moyen âge qu'en ruines romaines, et en vieilleries qu'en antiquités. La prison qui fut le palais des papes, et où résidait le vice-légat, est imposante par sa masse. Je la voulais visiter; mais je renonçai à ce projet quand j'appris que là s'était déployée avec plus de rage que partout ailleurs la fièvre révolutionnaire, dont les accès ont été si terribles dans le Comtat; que là était cette glacière, ce gouffre que le féroce Jourdan avait comblé de ses victimes.

Avec quel empressement je m'échappai de cette élégante et malheureuse cité, pour aller me reposer de ces douloureuses impressions dans le vallon qu'habitait et qu'a célébré Pétrarque!

C'est bien du Comtat qu'on peut dire paradis habité par des diables. Pas d'hiver pour cette heureuse contrée. Nous étions à peine au commencement de février; déjà les amandiers en fleur rendaient l'aspect du printemps à ses prairies où la Sorgue, étendant ses bras, promène au milieu d'une verdure éternelle des eaux que sans exagération poétique on peut dire argentées. À mesure qu'on se rapproche de sa source, la Sorgue, qui se recueille en un seul lit, prend un caractère plus tumultueux. Toujours rivière par sa profondeur, c'est avec le fracas d'un torrent qu'elle précipite de roc en roc ses eaux turbulentes, mais encore limpides. En remontant son cours, nous arrivâmes au bassin d'où elles s'échappent. C'est ce qu'on appelle la fontaine de Vaucluse.

C'est entre deux montagnes des plus âpres, vallon clos par un rocher non moins aride et coupé à pic[21], que surgit cette source merveilleuse. L'aspect de Vaucluse varie suivant la saison: en été ses eaux ne s'élèvent pas, à beaucoup près, au niveau des rochers qui bordent son bassin, et le voyageur peut descendre jusqu'à une certaine profondeur dans le puits qui les renferme; en hiver, grossies par la fonte des neiges et par les pluies, non seulement elles remplissent toute la capacité de cet abîme, mais, franchissant les plus hautes digues qu'il leur oppose, elles en jaillissent en mille cascades avec un bruit que les échos accroissent jusqu'à vous assourdir.

Les eaux étaient parvenues à leur plus haut degré d'élévation. C'est un contraste singulier que leur tranquillité dans la vaste coupe où elles semblaient dormir, et la turbulence avec laquelle elles en débordent en bouillonnant à travers les débris couverts d'écume et de mousse et enveloppés d'une poussière humide. Cette nature sauvage me semblait plus en harmonie avec une âme forte qu'avec une âme tendre; avec la passion d'un amant au désespoir, qu'avec celle d'un troubadour qui se complaisait dans son martyre. Ignorant les faits, j'y aurais vu la retraite de Dante plutôt que celle de Pétrarque.

On nous fit remarquer à gauche, sur le penchant de la montagne, des ruines qu'on nous dit être celles du château où venait soupirer l'amant de Laure. Ce gîte ressemble plus au nid d'un milan qu'à celui d'un tourtereau. Sur la droite, dans une bicoque appelée municipalité, on nous montra le portrait de ce poëte et celui de sa dame: s'ils ressemblent, ils prouvent que Laure avait assez raison de ne pas aimer Pétrarque, et que Pétrarque avait un peu tort de tant aimer Laure; celui de Pétrarque prouve de plus que ce tendre chanoine n'était rien moins que maigre, ce qui contrarie un peu l'idée que je m'en étais faite; mais l'obésité et la sensibilité ne sont pas absolument incompatibles, témoin M. de Lally.

Leclerc, dans cette excursion, fit preuve d'une double habileté. Rien n'égale l'agilité avec laquelle il gravissait les pentes les moins praticables; il courait comme un chamois à travers ces roches où nous avions peine à marcher: deux ans de séjour sur le Mont-Cénis, où il avait fait la guerre de montagne, lui avaient donné cette habitude; il en avait aussi rapporté un talent remarquable pour la cuisine militaire: rien de meilleur que la soupe à l'ognon qu'il nous fit à Lille, où nous déjeunâmes. Il est vrai que nous apportions à déguster ce mets spartiate l'assaisonnement exigé par Lycurgue, l'appétit.

De retour à Avignon, je fus fort surpris d'y retrouver Lenoir, et plus surpris encore de ne pas le retrouver gai comme de coutume. En effet, il n'avait pas lieu de l'être; il me le prouva en trois mots: «J'ai été volé!»

En réglant ses comptes à Marseille avec ses associés, il avait reconnu que, sur 60,000 francs en or qu'il croyait rapporter, il lui en manquait 24,000; ils lui avaient été pris en route. Par qui? la justice ne le sait pas encore; car la justice est souvent la dernière à savoir ce que tout le monde sait. Mais voici les faits.

De Paris à Lyon, Lenoir était venu en poste, et à Lyon il s'était embarqué sur le Rhône, non pas dans un bateau, comme à son premier voyage, mais sur la barque publique, où il avait trouvé grande compagnie. On mit plusieurs fois pied à terre pendant le trajet, soit pour attendre le vent, soit pour prendre ses repas. Comme il n'avait pas amené de domestique, il accepta les services d'un passager catalan dont la physionomie lui avait inspiré au premier aspect la plus grande confiance, et il le chargea, chaque fois qu'il descendait à terre, de porter et de rapporter à sa suite un havresac de peau de veau dans lequel était renfermé son trésor, composé de je ne sais combien de rouleaux qui reposaient, non pas sous la protection d'une double serrure, mais sous celle de trois ou quatre boucles. Arrivé de nuit au Pont-Saint-Esprit, le patron de la barque refusant de se hasarder avant le jour dans ce passage difficile, ceux des voyageurs qui voulaient passer une bonne nuit allèrent attendre l'aurore à l'auberge. Lenoir fut du nombre; il aime ses aises. Cette fois-là ne croyant pas nécessaire d'emporter le havresac avec lui: «Établis-toi dans mon cabriolet, dit-il à son Catalan; tu y dormiras, et tout en dormant tu garderas les effets qui s'y trouvent.»

À Avignon, Lenoir s'était séparé, non sans lui laisser des preuves généreuses de son extrême satisfaction, du fidèle serviteur que le hasard lui avait donné, et le voilà, toujours sans escorte, en route pour Marseille, où il arriva encore sans mauvaise rencontre. Il n'oublia pas de dire à ses associés combien ce brave Catalan lui avait été utile, ne tarissant pas d'éloges sur son compte: «La probité, disait-il, est bien plus commune, ou plutôt la friponnerie est bien moins rare qu'on ne le croit.» Il ne fut plus de cet avis quand il eut reconnu le déficit de sa caisse, déficit qu'au reste il voulait supporter seul, ce à quoi ses associés ne consentirent pas.

Il était évident qu'averti par la pesanteur du sac de la valeur des objets qu'il renfermait, le Catalan avait profité de la nuit où il lui avait été absolument abandonné, pour en distraire quelques rouleaux. Il avait même opéré avec discrétion, puisque, maître de tout prendre, il s'était contenté d'une partie de la somme. Cette circonstance frappa singulièrement Lenoir, qui, tout en me racontant le fait avec quelque chagrin, me disait: «Tu vois bien qu'il y a pourtant chez les coquins un certain esprit de justice, et que tu avais tort de te moquer de moi quand je te disais qu'on peut s'arranger avec eux.»

On mit la police aux trousses du voleur. Il fut arrêté à Nîmes: on ne trouva rien sur lui. D'après des renseignemens certains, il était évident néanmoins qu'il était sorti de la barque pendant la nuit; et ses propos donnaient lieu de croire que, pendant son absence du bord, il avait enfoui dans un champ la somme distraite; mais on ne put pas obtenir de lui l'aveu précis de ce fait: la crainte et l'intérêt y furent impuissans; et, malgré sa conviction intime, le magistrat fut obligé de faire relaxer le prévenu faute de preuves suffisantes.

Lenoir que j'avais accompagné à Nîmes retourna à Marseille rendre compte à ses cointéressés du vain résultat de ses recherches, et je ne l'y rejoignis qu'après avoir été explorer avec Méchin les antiquités d'Orange, le théâtre et l'arc triomphal élevé à la gloire du vainqueur des Cimbres, à la gloire de ce Marius dont j'ai essayé de retracer la terrible physionomie, et à qui je dois mon premier succès.

Fréron était à Orange. Je veux citer un trait de son obligeance. Un négociant m'avait prié de lui obtenir une permission pour importer de Gènes à Marseille cinquante mille livres de cire. Je demandai cette permission au proconsul. Mais comme j'étais très-peu familiarisé avec ces sortes d'affaires, et que, n'ayant pas pris de note, je craignais de rester au-dessous du nombre désigné, au lieu de cinquante mille livres, je dis cinq cent mille. «Cinq cent mille livres de cire! me dit Fréron: il y a là de quoi éclairer toute la Provence.» La permission n'en fut pas moins délivrée, mais à moi, et non au spéculateur pour qui je la sollicitais. Je la lui remis toutefois, et ce n'est pas sans étonnement qu'il se vit accorder dix fois plus qu'il ne demandait. Quel usage a-t-il fait de cette pièce? Je ne sais; je n'ai pas plus songé à m'en informer qu'on a songé à m'en instruire. Je me souviens seulement que ce service m'a valu un petit baril d'anchois, que la reconnaissance du spéculateur me força d'accepter.

Je revins d'Orange à Marseille avec Méchin. Nous fîmes la route avec les mêmes chevaux, tout d'une traite à peu près; car nous ne nous arrêtâmes que six heures à Orgon. Partis d'Orange à dix heures du matin, le lendemain nous étions à Marseille à l'heure du spectacle, où nous nous étions promis d'assister. Je ne sais pas comment nos montures et celles de deux housards qui nous accompagnaient purent résister à la fatigue d'une course aussi extravagante.

Un intérêt assez tendre stimulait, autant que je puis m'en souvenir, l'activité de mon camarade. Quant à moi, rien ne me pressait que cette impatience qui m'a toujours porté à faire le plus de chemin possible dans le moins de temps possible.