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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 17: CHAPITRE IV.
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About This Book

The narrator recalls life in Paris during the Revolution, noting abrupt changes in manners and language, the ascendancy of radical factions, the trial and execution of Louis XVI and the anxious public reactions that followed. Interwoven are personal anecdotes from literary and theatrical circles, sketches of acquaintances, and reflections on how fear and political violence reshaped civic behavior and private relations. The account alternates reportage, moral reflection, and social observation, offering a close-up view of turbulent political events and their cultural consequences.

CHAPITRE IV.

La beaume de Roland.—Promenade à Aren.—Il neige.—M. d'Offreville.—Richaud Martelli.—Facétie.

Les six semaines que nous passâmes encore à Marseille furent toutes données au plaisir. La société qui s'était apprivoisée avec nos cheveux ne nous trouvait pas aussi diables que noirs. Plus de parties sans nous. Au fait, sans nous, il y en avait peu de bonnes: je dis nous, parce que Lenoir ne se séparait pas de moi, et qu'il animait tout de sa gaieté originale et intarissable. C'était invitation sur invitation; tantôt à la ville, tantôt à la campagne; tantôt dans une bastide, tantôt dans une autre. Chez le royaliste, comme chez le républicain, le plaisir avait opéré la fusion des partis. On n'avait plus d'opinion à table, et nous y étions toujours.

Je ne sais qui nous donna à déjeuner à Aren, petit village peu distant de Marseille, et jeté sur une plage où l'on va manger des coquillages, et particulièrement des oursins. Les Marseillais sont friands de ce mets, qui est au fait très-délicat. Comme les aiguilles dont ils sont recouverts les rendent difficiles et même dangereux à ouvrir, et que les cabaretiers d'Aren ont seuls ce talent, on va chez eux pour s'en régaler, comme on va se régaler d'huîtres au rocher de Cancale. Nous mangeâmes aussi là d'autres mets de même nature, des lépas, des clovis, mais pas d'huîtres; les huîtres de la Méditerranée ne valent pas à beaucoup près celles de l'Océan.

Tout en déjeunant, nous faisions la conversation avec un vieux pêcheur. Il était triste, mais de la tristesse la plus divertissante. À en croire ce brave homme, qui n'était rien moins qu'un sans-culotte, quoique la partie inférieure de son vêtement ne fut pas dans un complet état de conservation, son métier était moins productif que jamais. Le thon avait déserté les côtes de Provence, la sardine y devenait rare; pas plus d'anchois que sur ma main: «Il n'y a plus de poisson dans la mer depuis la révolution!» disait-il en soupirant.

«Vous ne quitterez pas la Provence sans aller voir la beaume de Roland, nous dit une Marseillaise fort gentille, qui, je crois, pouvait se reprocher un peu la fatigue qui retenait encore nos chevaux sur la litière.—Qu'est-ce que la beaume de Roland?—Une caverne immense creusée par la nature dans des montagnes rocailleuses qui sont à une lieue et demie de la ville.—Allons-y demain.—Le chemin est impraticable pour les voitures et même pour les chevaux.—Allons-y à pied.—Mais qui nous montrera le chemin?—Moi, jusqu'au village le plus proche de la montagne; là, vous trouverez des guides qui ont le fil de ce labyrinthe et des flambeaux pour vous éclairer. À dix heures précises, nous partirons. Il faut cinq heures tant pour le voyage que pour visiter la grotte, et les jours sont courts.—À demain donc.—À demain.»

Le lecteur a déjà compris que beaume en Provence est synonyme de caverne, de grotte. De là le nom de Sainte-Beaume que porte la retraite où Madeleine vint, dit la tradition, pleurer entre Marseille et Toulon les doux péchés qu'elle avait commis à Jérusalem et à Jéricho; retraite souterraine, taillée par la nature dans les bois de sapins qui dominent la vallée de Cuge, et à laquelle j'ai grand regret de n'avoir pas pu faire un pélerinage.

Le lendemain, à l'heure dite, nous nous trouvâmes au rendez-vous, où la dame nous rejoignit bientôt avec une de ses cousines, autre Marseillaise aussi belle que celle-ci était jolie.

Après une heure et demie de marche, nous arrivâmes au pied de la montagne, monceau de roches qu'il nous fallut escalader, et que ces dames gravissaient comme des chèvres. Parvenus à une certaine hauteur, nous nous trouvâmes au bord d'une espèce d'entonnoir, dans la profondeur duquel nous descendîmes, non pas sans trébucher. «Vous êtes à l'entrée de la beaume,» nous dit-on quand nous fûmes au fond. «Où donc est cette entrée?» demandions-nous.

Nulle ouverture ne s'offrait à nos yeux. «À genoux, Messieurs, nous dirent ces dames.—À quatre pates», ajoutèrent les guides en s'y mettant; et nous voilà suivant à quatre pates ces hommes qui se glissaient sous une roche dont la base aplatie nous semblait poser sur la terre quand nous étions debout, mais entre laquelle et le sol se trouvait un passage de trois pieds de hauteur à peu près, dont cette roche, qui se détachait comme un auvent du massif dont elle faisait partie, nous avait dérobé la vue.

À mesure que nous nous enfoncions dans ce couloir, où les deux dames ne voulurent passer que les dernières, il s'élevait et s'élargissait si bien qu'après avoir rampé quelques toises, nous nous trouvâmes dans une chambre où nos guides allumèrent leurs flambeaux à une lanterne qu'ils avaient apportée, chambre dont les proportions déjà imposantes nous causèrent quelque étonnement. Il devait augmenter, car nous n'étions encore que dans le vestibule d'un souterrain de proportions tout-à-fait gigantesque; on eût dit un temple consacré aux dieux infernaux. Nous le parcourûmes dans toute son étendue.

Écrivant de souvenir, et sans notes, il me serait difficile, au bout de trente-six ans, d'en tracer la mesure avec l'exactitude qu'y mettrait un géomètre; mais j'en puis donner une idée approximative, mon imagination me la représentant encore dans tous ses détails comme si je venais d'en sortir.

Qu'on se figure une nef de trente pieds d'élévation et flanquée de plusieurs autres semblables à des chapelles distribuées autour d'une enceinte couronnée par une coupole. Cette nef, que n'a point fabriquée la main des hommes, semble néanmoins être le produit de l'art du moyen âge combiné avec celui de l'antiquité, et participe tout à la fois du style gothique et du style grec; du style gothique, par les courbes que décrivent les arêtes de ses voûtes, qui sous certains aspects ressemblent aux arceaux de nos vieilles cathédrales; du style grec, par les formes qu'affectent les énormes stalactites qui sur plusieurs points forment entre la voûte à laquelle elles se tiennent et le sol sur lequel elles s'appuient des colonnes d'une régularité presque corinthienne.

Ces stalactites ne descendent pas toutes jusqu'à terre, ni ne s'élèvent pas toutes jusqu'à la voûte. Dans le premier cas, les énormes gouttes qu'elles figurent ressemblent à ces ornemens qui se détachent des ogives de certaines églises, de celles de la cathédrale de Burgos par exemple; dans le second, on les prendrait, suivant leur élévation plus ou moins grande, pour des colonnes séparées de leurs chapiteaux ou pour des autels qui sortent de terre.

Au milieu d'une de ces chapelles à gauche, au sommet d'un plan incliné qui s'élève à six ou sept pieds, est un autel de ce genre. Une partie de notre société s'était par hasard groupée autour de ce singulier monument qu'illuminaient nos torches funèbres. On eût dit un appareil inventé pour donner plus de solennité à un serment prêté sur l'autel des Furies. L'inégale distribution de la lumière, qui ne pénétrait pas dans toutes les anfractuosités de cette caverne, ses lueurs rougeâtres, l'opacité des ombres au milieu desquelles elle oscillait, la pâleur des visages sur lesquels elle se reflétait, tout concourait à donner à cette scène fortuite un caractère funèbre que complétait le vol de quantité de chauves-souris qui se précipitaient en tournoyant sur nos flambeaux.

Denon, à qui je fis quelques années après, sur le lieu même, une description de cette scène pittoresque, en a tracé un croquis qu'on retrouvera dans son Voyage en Égypte.

Pourquoi a-t-on donné à cette beaume le nom de Roland? Il me semble que la description que donne l'Arioste d'une caverne où se réfugiaient les brigands avec lesquels s'escrima ce paladin s'accorde assez avec celle de la grotte que nous venons de parcourir[22]. Des voleurs ont bien pu habiter ces catacombes, et je ne serais pas surpris qu'en des temps de persécution elles eussent servi d'asile à plus d'un proscrit.

Dans sa partie la plus reculée, au fond d'une grotte moins élevée, par une espèce de soupirail qui n'est guère plus large que la forme d'un chapeau, on entend le bruit d'un torrent souterrain. Nous y jetâmes des pierres; mais nous ne pûmes juger par ce moyen de la profondeur de l'abîme où elles tombaient: le bruit des eaux absorbait tous les autres.

Après avoir déclamé, chanté, hurlé tout à loisir dans cette singulière décoration, et fait avec quelques bouteilles de vin de Bordeaux des libations aux divinités infernales, avertis par nos torches qu'il était temps de sortir, nous retournâmes au jour par le même chemin. Ce voyage vaut bien celui des enfers, bien que les démons que nous avions avec nous n'eussent pas l'aspect trop terrible, et ne fussent rien moins que des anges de ténèbres.

L'hiver s'était à peine fait sentir cette année en Provence. Dans les premiers jours de mars, le temps devint tout à coup assez rigoureux. Il neigea. À l'aspect de ce phénomène, toute la population de Marseille me parut atteinte de folie: chacun de pétrir la neige, et d'en former des boules avec lesquelles on assaillait les passans. Malheur à qui traversait la rue pour le quart d'heure: ni son rang, ni sa fortune, ni son âge ne le protégeaient; il devenait le point de mire sur lequel se dirigeaient ces projectiles improvisés. D'en haut, d'en bas, de droite, de gauche, en arrière, en face, de tous les côtés, ils pleuvaient sur lui dru comme grêle. Les gens du peuple, les ouvriers, les servantes surtout quittaient tout pour ce plaisir auquel le soleil de midi pouvait mettre un terme, ce qui, à leur grand regret, arriva dès dix heures.

Nous employâmes ce mois de mars à nous divertir, partageant notre temps entre la promenade à cheval, le bal, le spectacle, et quelquefois aussi le jeu, où nous ne comptions que par milliers de francs; mais cela n'excédait pas les moyens du moins opulent d'entre nous.

Le théâtre de Marseille a toujours été monté sur le pied le plus magnifique. On y jouait tous les genres, depuis le grand opéra jusqu'au vaudeville, depuis la tragédie jusqu'à la farce. Disons à cette occasion que, pendant notre séjour, on y donna un ballet de la Tentation. C'était tout bonnement le pot-pourri de Sédaine traduit en pas de rigaudons. Il n'y avait pas de paroles dans cette Tentation-là; elle n'en était pas pour cela plus mauvaise qu'une autre, pas plus mauvaise que la mienne.

Parmi les acteurs tragiques, il s'en trouvait un qui avait joué à Rouen dans mon Marius. Le directeur m'ayant témoigné le désir de mettre cette pièce à l'étude, je consentis à en suivre les répétitions. Je n'eus pas lieu de m'en repentir; elles me mirent en relation avec quelques gens de talent, et particulièrement avec un homme qui, à plus d'un titre, jouissait de l'estime publique; c'est Richaud Martelli.

Martelli avait étudié pour être avocat; mais un penchant invincible l'entraînant vers le théâtre, il s'était fait comédien. C'est un des hommes qui aient le plus relevé l'honneur de cette profession. Il débuta d'abord, non pas sans succès, dans le tragique. L'intelligence, la profondeur, la noblesse, étaient ses qualités dominantes; il ne manquait pas non plus de sensibilité. Il m'avait enchanté dans les rôles de Mahomet, de Ninias et d'Orosmane, qu'il jouait à Versailles en 1783; mais cela ne prouve pas grand'chose. Je sortais du collége; tel acteur que je trouvais sublime alors m'a paru détestable depuis. On pouvait en effet être meilleur que Martelli dans le tragique, bien qu'il n'y fût pas mauvais; on pouvait même être meilleur que lui dans le comique, où il jouait aussi les premiers rôles; mais encore n'a-t-il été donné qu'à peu de personnes de réunir cette double aptitude. Moins ardent, moins brillant que Molé, il le surpassait de beaucoup en justesse et en vérité. Il frappait juste; à Paris néanmoins où il faut frapper fort, il n'eût été placé qu'auprès de Baptiste, homme d'un sens exquis, dont je ne prétends pas rabaisser le talent par cette assimilation.

Martelli s'était fait aussi une honorable réputation comme auteur dramatique. Le plus connu de ses ouvrages est un imbroglio satirique intitulé les Deux Figaro. Cette pièce, intriguée avec talent, est dirigée contre l'auteur du Barbier de Séville et de la Folle Journée, contre le père même de Figaro. Elle a été vivement applaudie. Je doute néanmoins qu'elle eût obtenu tant de faveur, si elle n'était pas remplie d'allusions plus malignes que justes contre un des auteurs qui ont le plus irrité l'envie. J'ignore par quel motif Martelli, qui était bon et honnête, s'est acharné après un homme qui a fait tant d'actions honnêtes et bonnes, et qui ne doit après tout qu'à la réunion des facultés les plus rares et les plus diverses ses nombreux succès dont on commence à ne plus lui faire un crime, quoique ce soit le seul dont on puisse le convaincre.

Martelli s'est aussi essayé dans la fable. Ce genre tient à la comédie; il exige ainsi qu'elle l'esprit d'observation. Le caractère des Deux Figaro ne se retrouve pas pourtant dans les fables de Martelli. Elles se recommandent moins par la malice que par la simplicité, et par l'esprit que par le jugement. Tel était aussi le caractère de sa conversation; elle abondait en traits plus sensés que brillans; personne d'ailleurs n'était plus exempt que lui de cette prétention au bel esprit, qui fait dire tant de sottises.

Je ne dirai pas la même chose d'un certain M. d'Offreville, sot qui fut sot à un tel degré de perfection, que je me crois obligé non seulement de lui accorder, mais aussi d'appeler sur lui toute l'attention à laquelle a droit tout phénomène.

Je connaissais ce d'Offreville dès ma plus tendre enfance. Gentilhomme rimeur comme M. Desmazures, on l'aurait cru le type de cette autre caricature, s'il eût vécu soixante ans plus tôt. Sachant que le comte de Provence (Louis XVIII) aimait les lettres, lui aussi avait acheté une charge dans la maison de ce bon prince. Il s'en était fait remarquer par ses ridicules, quand un accident assez grave accrut l'extravagance à laquelle il était naturellement enclin. Aussi mauvais cavalier que mauvais poëte, un jour qu'en sa qualité de porte-manteau il suivait à la chasse son seigneur qui alors jouissait de la faculté locomotive, un cheval très-vif, que peut-être on lui avait donné par malice, l'emporta et le jeta par terre. L'aventure n'eût été que plaisante, si le malheureux ne fût pas tombé sur la tête: cela ne la raccommoda pas. Il fallut le trépaner: cette opération lui rendit la vie, mais non pas le jugement. Plus métromane que jamais après sa guérison, il obséda tellement le royal Mécène qu'il poursuivait de ses vers, que, se lassant de ce qui l'avait d'abord amusé, celui-ci, comme un enfant qui se dégoûte d'un joujou gâté, ordonna au poëte de vendre sa charge. M. d'Offreville, sans office, ne fut plus qu'un fou suivant la cour.

Douze ou quinze ans s'étaient écoulés sans que je l'eusse revu, quand je le retrouvai à Marseille. Je ne sais quel vent l'avait poussé si loin de Dieppe, sa ville natale. Toujours le même quant au physique, car il avait une de ces figures qui ne changent pas: nez épaté, menton de galloche, bouche fendue jusqu'aux oreilles, petits yeux bordés d'écarlate, et cet air de satisfaction qui siége éternellement sur une sotte physionomie; au moral aussi, il était ce qu'il avait été jadis, n'ouvrant jamais la bouche que pour dire une sottise, même en prose, et l'ayant toujours ouverte.

Ce n'était plus toutefois de petits vers qu'il débitait, mais des alexandrins aussi longs et parfois même plus longs que possible. Cherchant sur les traces de Corneille une célébrité encore plus grande que celle qu'il avait trouvée sur les traces de Chaulieu, et se jetant à corps perdu dans le sublime, il avait composé des tragédies; et, dans l'espérance d'obtenir un ordre en vertu duquel elles seraient représentées sur le grand théâtre de Marseille, il faisait à Fréron une cour obstinée, lui adressant requête sur requête, requêtes en vers comme de raison. Peine perdue: renfermé dans son cabinet, Fréron n'y répondait pas, non qu'il fût très-laborieux, mais parce qu'il était précisément le contraire, et qu'il n'aimait rien tant que le far niente. D'Offreville cependant passait la majeure partie de sa journée dans les salons d'attente avec les agens des différens services, que faute de mieux il prenait pour ses auditeurs: un jour on le surprit déclamant dans l'antichambre, le manuscrit à la main, entre deux gendarmes endormis.

Comme les éloges exagérés qu'on prodiguait à ses pièces exaltaient sa vanité, et que chacun témoignait de jour en jour plus d'impatience de les voir représenter: «Si le commissaire du gouvernement, dit-il un jour, trouve de l'inconvénient à donner au directeur l'ordre de les jouer au grand théâtre, ne peuvent-elles être jouées ailleurs? ne peuvent-elles être jouées non plus que par des comédiens? Pourquoi, puisque vous aimez les beaux vers, ne jouerions-nous pas mes pièces entre nous?»

Chacun d'applaudir à cette proposition, et de s'engager à jouer dans sa tragédie favorite, pièce tartare, qui fut aussitôt dépecée et distribuée. On fut embarrassé un moment pour les rôles de femmes. «Que cela ne vous arrête pas. Chargez-vous du rôle de l'Impératrice, dit je ne sais qui à l'auteur; je me chargerai, moi, du rôle de la confidente; cela réussira parfaitement dans ce pays-ci; on y est familiarisé depuis le roi René avec ces sortes de travestissemens. À la grande procession d'Aix, n'était-ce pas toujours le bedeau de la cathédrale qui faisait la reine de Saba?»

La chose une fois connue, les demandes se multiplièrent; et, pour satisfaire tout le monde, d'Offreville multipliait les rôles à l'infini: «Je ferai pour vous un Tartare de plus, disait-il à chaque amateur; mais quand me jouerez-vous donc?»

Il répéta tant et tant de fois cette question, qu'à la fin nous résolûmes de le jouer réellement. Martelli composa à cet effet un prologue dans lequel le schah de Perse, tourmenté d'insomnie, faisait chercher partout un remède à son mal. La sultane favorite, qui le tenait, disait-il, trop éveillé, et à qui pour cela il voulait faire couper la tête, lui proposait un remède plus puissant que l'opium et que tous les somnifères réunis: «Qu'est-ce?—Un grand poëte est arrivé d'Occident. Il sait de ces paroles magiques qu'on n'entend pas sans bâiller; j'en bâille encore de souvenir. Écoutez-le, grand prince, et que je meure si vous ne dormez!—Qu'on m'amène ce poëte, disait le schah»; et alors d'Offreville, habillé en mamamouchi, et qui ne devait pas avoir eu communication de la pièce, serait introduit sur le théâtre, et, à l'invitation de la sultane, déclamerait une tirade de sa tragédie.

Cette mystification eut un plein succès. C'est sur un fort joli théâtre, qui appartenait, je crois, à M. Clary, qu'elle s'exécuta devant la meilleure société de Marseille. Introduit au milieu des applaudissemens, d'Offreville débite, avec l'emphase la plus ridicule, le plus ridicule de ses monologues. Les applaudissemens de redoubler. Tombé de son trône, où la puissance de ces vers l'avait assoupi, le roi de Perse proclame, en se réveillant, l'auteur d'un morceau si sublime poëte de l'empire persan, et ordonne qu'il soit procédé à l'instant même à sa réception. Elle se fit conformément au programme suivant, qui avait été ajouté à la pièce de Martelli.

Grande ouverture composée de l'air des Trembleurs et de l'air des Pendus. Puis arrivaient sur deux files tous les personnages qui avaient figuré dans le prologue. L'orchestre exécutait cependant la gamme montante et descendante. Entre le grand-visir et le grand maître des cérémonies, marchait le poëte lauréat, sans turban, sans perruque. «Maître des cérémonies, disait le roi de Perse, expliquez-nous les secrets de l'art dans lequel ce grand homme excelle.»

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

(AIR: Un bandeau couvre les yeux.)

a. b. c. d. e. f. g. h. i. k. l. m. n. o.
   Cela vous apprend comme
p. q. r. s. t. u. v. x. y. z., etc.,
   Sait parler ce grand homme.

LE ROI DE PERSE.

Redites-moi, s'il vous plaît,
   Ce bel alphabet;
Je ne voudrais pas l'oublier,
Je veux l'apprendre tout entier.

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Très-volontiers.

Et il répétait l'alphabet, que le choeur épelait avec lui ainsi que le fait la belle Laurette dans la scène de Richard-Coeur-de-Lion, où elle apprend le couplet improvisé par Blondel.

LE ROI DE PERSE, dans le ravissement.

(AIR: R'lan tan plan tire lire.)

   Qu'on le décore à l'instant,
Plein plan, r'lan tan plan tire lire en plan.
   Qu'on le décore à l'instant
      Des ordres de l'empire.

LE CHOEUR.

Des ordres de l'empire!

LE ROI DE PERSE.

      R'lan tan plan tire lire!
   Et qu'il prête le serment,
R'lan tan plan rire lire en plan.
   Et qu'il prête le serment
      De ne jamais écrire…

LE CHOEUR, avec étonnement.

De ne jamais écrire!

LE ROI DE PERSE, avec finesse.

      R'lan tan plan tire lire!
   Que pour le peuple persan,
R'lan tan plan tire lire en plan,
   Que pour le peuple persan,
      Qui ne sait pas lire.

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Je le jure pour lui.

LE ROI DE PERSE.

Comme les gens de son espèce sont rares, et que je ne voudrais pas le perdre, j'ordonne qu'on lui imprime sur le front, à l'instant même, un caractère qui serve à le faire reconnaître partout où on le rencontrera. Visir, où est le grand sceau de l'État, le plus grand?

LE GRAND VISIR, tenant un bouchon brûlé.

Le voilà, Sire.

LE ROI DE PERSE.

Allons, visir, remplissez les fonctions de votre charge.

LE GRAND VISIR, après avoir dessiné sur le front du récipiendaire une large mouche.

C'est fait, Sire.

LE ROI DE PERSE.

Est-il timbré?

LE GRAND VISIR.

Il est timbré.

TOUS LES ACTEURS, L'UN APRÈS L'AUTRE.

Il est timbré!

LE ROI DE PERSE.

Il ne nous reste plus qu'à célébrer ses louanges par des chants dignes de lui.

Un vaudeville plus extravagant que ce qu'on vient de lire termina cette facétie, à laquelle succéda un bal qui se prolongea assez avant dans la nuit.

C'est ainsi que nous prîmes congé d'une société où nous avons trouvé autant de gaieté que nous y en avons apporté. Ces saillies avaient excité un rire si franc, qu'on n'examina pas si elles étaient du goût le plus pur: on prit cela pour ce que nous le donnions, pour une polissonnerie; et non seulement on nous la pardonna, mais on nous sut gré du bon quart d'heure qu'on venait de passer après tant de mois d'angoisses.

Quant à M. d'Offreville, il était si content d'avoir occupé de lui deux cents personnes pendant toute une soirée, qu'il eût volontiers recommencé le lendemain. Il avait, au fait, été fort divertissant cette fois-là, divertissant comme ces instrumens qui ne vous amusent que quand on les pince.

LIVRE VIII.

AVRIL 1796 À AVRIL 1797.

CHAPITRE PREMIER.

Paris sous le Directoire.—La Réveillère, Barras, Carnot.—Soirées chez
Lenoir.—Les amis.—Départ de Leclerc pour l'Italie.—M. Petitain.

De retour à Paris, j'y trouvai un changement notable. Cinq mois avaient opéré une révolution réelle dans les moeurs. À la terreur à laquelle cette grande ville avait été si long-temps en proie avait succédé une insouciance presque absolue pour tout, excepté le plaisir; c'était un besoin universel, et ce besoin était insatiable: tout en jouissant du présent, on anticipait sur l'avenir et l'on se récupérait du passé. On avait à la vérité, en fait de plaisir, un fort arriéré à recouvrer. Les gens qui avaient sauvé quelque fortune craignaient peut-être encore d'en donner la preuve, et vivaient modestement; mais ceux qui par d'heureuses spéculations s'étaient enrichis au milieu des malheurs publics, et même par suite de ces malheurs, s'empressaient de jouir de leurs richesses, comme s'ils eussent craint qu'elles ne leur échappassent, et prenaient dans la société, qui s'organisait d'après un nouveau principe, possession du premier rang, d'où l'importance politique venait de déchoir, du premier rang que la gloire militaire n'occupait pas encore, et que la disparition de la noblesse semblait abandonner à l'opulence.

L'installation du Directoire contribuait aussi à cette révolution. Le Luxembourg, dont les cinq hommes avaient pris possession, était déjà devenu ce que sera toujours le lieu où siége la puissance, une cour; et comme il n'était pas inaccessible aux femmes, avec elles y avaient pénétré des manières plus douces. Dépouillant leur brutalité, ces républicains commençaient à concevoir que la galanterie pouvait être compatible avec les fonctions politiques; qu'il y avait même quelque habileté à s'en servir comme d'un moyen de gouvernement; et des fêtes, où les dames reprenaient l'empire dont elles avaient été dépossédées pendant le long règne de la Convention, prouvaient que les hommes du pouvoir songeaient moins à détruire les anciennes moeurs qu'à les ressusciter.

Le plus brillant ou plutôt le moins terne de ces salons était celui de Barras. Plusieurs dames, remarquables à des titres différens, s'y réunissaient et y portaient un charme qui ne se trouvait pas dans ceux de ses collègues. Les jeunes gens briguaient la faveur d'y être admis.

Présenté par deux de ces dames à ce directeur, j'allais assez assidûment chez lui, et, à parler franchement, dans l'intérêt d'y faire ma cour; mais comme ce n'était pas à lui, il me savait peu gré de cet empressement; peut-être même le voyait-il avec quelque déplaisir: il avait tort.

Nos relations, au reste, ne durèrent pas long-temps, l'intérêt qui les avait provoquées ayant bientôt fait place à un intérêt de même nature qui m'appelait ailleurs. Barras, ne me voyant plus, oublia facilement un homme qui n'avait pas trop pensé à lui, et depuis ne l'a revu qu'une fois. Il ne m'a fait ni bien ni mal.

Que dirai-je de Barras? qu'il dut sa fortune à son habileté moins qu'à son caractère. Les crises du 10 thermidor et du 13 vendémiaire, où le danger lui donna le courage qu'il avait enlevé à la plupart de ses collègues, pouvaient seules le porter au pouvoir. Au milieu de gens qui ne savaient que parler, fait pour l'action, il fût resté sans importance, si l'occasion d'agir ne se fût pas présentée. L'audace militaire le tira de la foule des députés, où il ne s'était fait remarquer ni par la science de l'administration, ni par des connaissances en législation, ni par le talent de la parole; mais il était homme de résolution, homme d'exécution. Ne craignant pas la mitraille et sachant monter à cheval, il agissait pendant que les autres délibéraient. Ces qualités, dont il avait fait preuve devant Toulon, lui firent conférer au 10 thermidor, par la Convention, le commandement des troupes qui allèrent enlever Robespierre à l'Hôtel-de-Ville, et, au 13 vendémiaire, celui des colonnes que la Convention opposa aux sections révoltées. On le crut le plus habile parce qu'il était le plus courageux, et on le nomma directeur pour honorer en lui les braves, et leur donner un représentant dans le gouvernement.

Dans ce poste éminent, Barras ne montra guère d'autre talent que celui d'assurer sa fortune future et de prolonger sa fortune présente. Tenant une maison fastueuse et accueillant surtout les hommes d'épée, il sut s'appuyer sur eux en s'en faisant l'appui. Plus que médiocre dans le gouvernement des affaires publiques, il eut l'adresse d'attirer à lui des gens habiles, et de se faire une espèce de gloire de la leur. C'est lui qui porta le citoyen Talleyrand au ministère des relations extérieures, et le général Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie.

Ce dernier choix surtout explique sa prospérité et ses revers. Tant qu'il eut pour lui l'homme dont les talens suppléaient à ceux qui lui manquaient, il eut pour lui la fortune; mais dès qu'il eut contre lui cet homme qui enchaînait la destinée, réduit à sa nullité naturelle, il lui fallut céder sans combat un pouvoir qu'il avait exercé sans génie.

Barras eut d'abord pour collègues dans l'exercice du quinquemvirat La Réveillère-Lépaux, Carnot, Rewbel et Le Tourneur de la Manche. Qu'on me pardonne de ne parler que des deux premiers; je n'ai pas connu les autres.

Doué de rectitude d'esprit moins que de raideur de caractère, citoyen estimable, mais gouvernant détestable et plus maussade encore qu'austère, La Réveillère n'était certes pas dénué de vertus; mais, dans un homme d'État, ses vertus avaient plus d'inconvéniens que des vices. Ce quaker sortit du Directoire avec la réputation d'un homme plus honnête qu'habile. Sa philosophie n'était cependant exempte d'aucune ambition. Avec le pouvoir politique, qu'il ne dédaignait pas, il eût volontiers cumulé le pouvoir religieux, et trouvait assez piquant, à cette époque où l'on ne souffrait ni roi ni prêtres, d'être souverain pontife en France, où il était un cinquième de roi. Les théophilantropes le regardaient comme leur pape; mais son église n'était pas assise sur une pierre aussi solide que la ou le Pierre sur laquelle ou lequel repose l'Église de Rome[23]. Simple dans sa doctrine, mesquine dans sa liturgie, et fondée sur le sens commun, elle n'avait aucun attrait pour la multitude, dont la crédulité veut des mystères, dont la pauvreté veut du luxe, dont la curiosité veut des spectacles. Comme elle ne s'appuyait sur aucun intérêt, elle devint, dès son origine l'objet de la risée des indifférens même, et tomba avant son apôtre sous les sifflets, comme une mauvaise comédie.

Tel est au reste le sort qui attend aujourd'hui toute religion nouvelle. Les gens qui ne croient pas ne l'accueilleront pas plus favorablement que ne l'accueilleront les gens qui croient. Elle sera pour ceux-ci un objet de dédain, comme pour ceux-là un objet d'horreur. Proposer à la société une religion nouvelle par le temps qui court, c'est pourvoir à un besoin qui n'existe pas.

La cour la plus brillante après celle de Barras, était la cour de Carnot; celui-là avait été porté au gouvernement par des titres un peu plus positifs que son voluptueux collègue. C'est du cabinet d'où ce tacticien faisait mouvoir nos quatorze armées qu'étaient sortis en 1794 les plans qui ramenèrent la victoire sous nos drapeaux à Fleurus, où, forcés d'évacuer notre territoire, les Autrichiens perdirent cette bataille qui nous rendit la Belgique, nous livra la Hollande et ouvrit l'Allemagne aux armées de la république. Moreau, Jourdan et Pichegru durent leur première réputation à l'habileté avec laquelle ils exécutèrent les conceptions de Carnot qui, dans le comité de salut public, avait la direction de la guerre.

Relativement à Bonaparte, Carnot prouva encore l'excellence de son jugement. On sait que les opérations qui nous soumirent l'Italie avaient été conçues par le général qui les exécuta. Au mérite de diriger les autres généraux, Carnot joignit celui de laisser toute liberté à un génie qui n'avait pas besoin de guide.

Au reste, c'est surtout par sa modération que Carnot se fit remarquer au Directoire. Il la porta assez loin pour se voir accuser par les républicains de complicité avec les partis qui en 1797 conspiraient le rétablissement de la royauté, laquelle n'en fut pas très-reconnaissante en 1815.

Au comité de salut public, pendant que ses collègues dressaient des listes de proscriptions, Carnot organisait la victoire; au Directoire aussi, il était uniquement occupé de la guerre, pendant que ses collègues s'occupaient d'intrigues.

Carnot avait ainsi obtenu un grand crédit. Cela ne convint pas long-temps à Barras, qui songea bientôt à s'en défaire. Carnot n'étant pas toujours de l'avis de la majorité du Directoire sur les moyens de sauver la république, Barras se prévalut de cette opposition pour l'accuser d'intelligence avec le parti qui voulait la perdre, et le fit comprendre dans le décret dont furent atteints les ennemis de la liberté; ainsi, après avoir été signalé comme terroriste au 9 thermidor, Carnot fut proscrit comme royaliste au 18 fructidor. Il n'avait été et ne fut jamais que le plus intègre des patriotes.

Par suite des relations qui résultèrent de celles que j'avais formées pendant mon séjour à Marseille, je me trouvai lancé dans une nouvelle société. À Paris aussi les amis de Lenoir devinrent les miens; hommes d'esprit pour la plupart, et tous hommes de plaisir, ils se réunissaient souvent chez lui le soir: c'était la maison de l'homme aux quarante écus. Libre de toute affaire, on y soupait, on y prenait du punch, et la conversation toujours piquante, quel qu'en fût le sujet, s'animant de plus en plus, on ne se séparait que très-tard.

Réunions délicieuses dont l'esprit fin et judicieux d'Andrieux fit plus d'une fois le charme, et qu'il égayait par ses contes, après lesquels les fables ingénieuses de M. Grenus étaient encore entendues avec un vif plaisir; réunions au milieu desquelles l'incroyable naïveté de Petitain, et les malicieuses turlupinades de Frogères et de Michot improvisèrent plus d'une comédie, qui paraissaient d'autant plus piquantes qu'elles n'avaient pas été préparées; réunions auxquelles Talma apportait le tribut de sa bonhomie et Lenoir celui d'une originalité inépuisable comme sa bonté.

Leclerc qui, peu de temps après nous, avait quitté Marseille, et qui à Paris avait été attaché à l'état-major de la place, venait quelquefois aussi passer la soirée avec nous. Quoiqu'il fût d'un caractère sérieux, il s'amusait assez de nos folies, et même il nous en amusait en nous racontant les extravagances que nous nous permettions quelquefois dans nos excursions nocturnes, dont il avait été instruit par les rapports de la police militaire.

«Qu'as-tu de nouveau à nous apprendre de nous? lui dîmes-nous un soir qu'il était venu d'assez bonne heure: as-tu quelque avis à nous donner? —Non, mais je viens vous demander un conseil. Je suis dans une position…—Fâcheuse?—Nullement, mais embarrassante. Je suis entre les offres de Barras et celles de Bonaparte.—Explique-toi.—L'un me propose de rester à Paris, où il me donnerait, en qualité d'adjudant général, le commandement de la garde du Directoire; et l'autre me presse de venir en Italie, où il m'emploierait dans ce grade. Je ne sais, à parler franchement, quel parti prendre.—À ta place, lui répondis-je, mon parti serait déjà pris. Barras te propose de t'attacher à des hommes. Bonaparte te propose de t'attacher à une armée. S'il y a d'un coté, sous le rapport des appointemens et de la douceur du service, des avantages, à quel prix ne les achèteras-tu pas? C'est moins un service militaire qu'un service domestique que tu accepterais. Es-tu d'âge et d'humeur à ne camper que dans les antichambres? Les qualités qui t'ont fait arriver si jeune au grade que tu as doivent te porter plus haut. Ne borne pas ta carrière; parcours-la tout entière; continue à faire ton chemin l'épée à la main. Le général Bonaparte ira loin: asssocie-toi à sa fortune. Il est plus glorieux de servir sous lui que de commander les janissaires des cinq hommes.—Il est vrai qu'à leur suite tu auras moins à craindre qu'un boulet ne vienne déranger tes combinaisons, ajouta Lenoir, mais…—Vous m'expliquez tout ce que je pensais, reprit vivement Leclerc. Je partirai demain.»

Le lendemain, en effet, il partit pour l'Italie, d'où il revint treize mois après pour apporter le traité de Léoben. Combien de fois ne nous a-t-il pas répété alors: «C'est vous autres qui m'avez décidé; c'est à vous que je dois ma fortune!»

On sait quelle a été cette fortune. Promu au grade de général de brigade, après la campagne d'Italie, Leclerc obtint la main de Pauline, soeur du général qu'il avait préféré à Barras; et, par suite de cette alliance, à quel degré d'élévation ne se trouva-t-il pas porté après la révolution du 8 brumaire? Que fut-il devenu alors s'il eût été capitaine des gardes de Barras?

J'ai nommé Petitain. Deux mots sur cet homme qui n'eut aucune importance, mais qui, par la singularité de son caractère, a droit néanmoins à quelque attention.

Petitain avait de l'instruction, et même de l'esprit; mais l'absence totale de jugement en faisait le niais le plus complet qu'on puisse imaginer. Le petit Poisinet le lui cédait en crédulité. Pendant tout un hiver, on lui fit prendre l'acteur Michot pour le tribun Baboeuf, et le farceur Frogères pour un citoyen Boivin, ci-devant procureur, et cependant il les voyait journellement en scène tous les deux. Prenant au pied de la lettre les théories de l'un en matière de philantropie, et de l'autre en matière de probité, il n'était désabusé ni par les propositions ridiculeusement atroces du premier, ni par les maximes naïvement révoltantes du second, mystifications si évidentes, que l'esprit le plus borné ne pouvait y être pris.

Un jour Michot ayant dit du ton le plus sentimental qu'il ne fallait plus guère sacrifier que trois ou quatre cent mille têtes au bonheur de l'humanité, et un rire universel ayant accueilli le soupir qui avait accompagné cette profession de foi, Petitain ne put s'empêcher de déclarer qu'il ne trouvait pas à cela le mot pour rire. Mais ce fut bien autre chose quand ce Ménechme de Baboeuf, que cette incartade n'avait pas déconcerté, prié de chanter au dessert, soupira de la voix la plus douce, sur l'air Pauvre Jacques, le couplet suivant que le poëte élégiaque de l'époque lui soufflait:

Il faut du sang pour affermir la paix;
Il faut du sang pour finir nos misères;
Il faut du sang au bonheur des Français;
Il faut s'égorger entre frères!

À ce dernier vers, se levant de table, Petitain protesta qu'il ne pouvait rester plus longtemps auprès d'un homme qui débitait de pareilles maximes entre la poire et le fromage; et quand, deux ans après, Baboeuf fut condamné à mort, par suite de ses extravagances démagogiques, Petitain s'en allait disant: «Je l'avais bien prévu; c'était le moins qui pouvait arriver à un homme qui chantait de pareilles romances.»

Il traitait, il faut le dire, avec moins de sévérité le faux procureur dont la morale n'était pourtant pas très-sévère, et qui se bornait à dire qu'il n'y avait de mauvaise action que celle pour laquelle on avait été pendu. Quand celui-là lui avait expliqué ses doctrines en matière de propriété: «Il est fâcheux, disait Petitain, qu'un homme qui a tant d'esprit n'ait pas plus de délicatesse.» S'étendant un jour sur le chapitre de la bienfaisance, comme Frogères disait que c'était un grand plaisir que de faire du bien, et que l'homme qui pouvait s'abandonner à un penchant si naturel était véritablement heureux, «Vous l'entendez, dit Petitain, Boivin lui-même connaît tout le prix d'une bonne action.—Sans contredit, répondit Boivin, je me ruinerais en bonnes actions, si j'en croyais mon coeur; mais je n'en crois que ma raison, et j'en fais le moins que je puis.

«C'est à soi-même, ajouta-t-il, qu'il faut faire du bien avant tout, or je ne connais pas d'autre moyen pour y réussir aujourd'hui que de faire des affaires. Faites comme moi, citoyen Petitain.» Et à cette occasion il lui proposait de faire en tiers, avec un capitaliste, une fourniture, affaire un peu véreuse dont celui-ci fournirait les fonds, et dont ils partageraient les bénéfices en y apportant leur industrie, ce que Petitain ne refusa pas.

Je ferais soupçonner ma véracité si je racontais toutes les mystifications dont Petitain a été la dupe. Plusieurs ont été mises en scène sur divers théâtres: les spectateurs, qui les applaudissaient comme des inventions, étaient loin de s'imaginer que ces pièces n'étaient que des représentations d'un fait réel. Tel est pourtant le cas où se trouve, entre autres, le Voyage à Dieppe, qui a tant égayé les habitués de l'Odéon; comédie qui ne diffère de celle dans laquelle Petitain jouait sans le savoir, qu'en ce que c'est le voyage d'Orléans qu'il fit sans sortir de Paris.

Le trait suivant donnera la mesure de la naïveté de cet homme singulier. Après avoir tenté pour se tirer d'affaire plusieurs moyens qui ne lui réussirent pas, il prit le parti d'établir un pensionnat, qu'il prétendait diriger sous le rapport de l'enseignement, de l'éducation et de l'administration. Il y avait déjà six mois que sa maison était ouverte quand Lenoir le rencontre: «Eh bien! Petitain, comment va l'entreprise?—Pas mal.—Les pensionnaires viennent-ils?—Eh! oui.—Combien en avez-vous?—Déjà trois.—Trois!—Trois: mon fils d'abord, puis le fils de ma cuisinière, puis enfin le fils de la bouchère, qu'elle m'a promis pour Pâques.» On était alors à la Toussaint.

Par une alliance de facultés qui semblent s'exclure, et qui néanmoins se sont rencontrées plus d'une fois dans un même sujet, Petitain unissait quelque malignité à beaucoup de niaiserie; mais comme il était gauchement malin, cela ne tendait qu'à le compromettre. Pour se soustraire aux poursuites provoquées par un libelle qu'il avait publié contre le Directoire, il se crut obligé de se tenir caché. «Leur ai-je joué un bon tour!» disait-il après avoir passé dans sa prison volontaire trois grands mois, pendant lesquels personne n'avait pensé à lui. C'était La Fontaine sans génie.

Cette disparate de caractère ne surprendra que ceux qui prennent la niaiserie pour de la bonhomie. Pour achever ce portrait, j'ajouterai que Petitain était fort instruit: c'était ce qu'on appelle un érudit, une tête farcie de grec et de latin, une tête où il y avait de tout, excepté du jugement; marmite pleine, mais qui cuisait mal.

CHAPITRE II.

Mme Bonaparte.—Mme Tallien.—Le général Pichegru.—Le général
Hoche.—Le général Brune.—Premières victoires du général
Bonaparte.—Drapeaux présentés au Directoire par Murat.—Départ de Mme
Bonaparte pour l'Italie.

Fréron, à notre départ de Marseille, nous avait chargés, Lenoir et moi, d'une commission pour Tallien, très-puissant alors au Directoire, car il pouvait tout chez Barras, bien qu'il y eût auprès de ce directeur quelqu'un de plus puissant encore que lui. S'apercevant qu'il avait été dupé par Salicetti, et que petit à petit toutes les bonnes places se distribuaient, Fréron s'était réveillé; et, par un effort extraordinaire, chargeant sa main d'une plume, il avait, dans le moins de mots possible, sommé Tallien de faire valoir ses droits auprès du gouvernement, et de le rappeler à l'amitié de son ancien collègue, ou de son ancien complice, et il nous avait priés de remettre cette lettre au héros de thermidor.

Ce n'était pas seulement pour nous acquitter de cette commission que nous allâmes à Chaillot, où demeurait Tallien: le désir de voir de plus près l'ange qui lui avait inspiré ses généreuses résolutions contribuait aussi à l'empressement que nous mîmes à la remplir. Nous n'eûmes pas lieu de nous en repentir; nous fûmes accueillis en vieux amis dans cette maison où nous entrions pour la première fois. Tallien se souvint très-bien de moi; et, tout grand personnage qu'il était devenu, il fut le premier à me rappeler les circonstances moins brillantes pour lui où je l'avais vu, et à me parler de l'hôtel de l'Union, où nous nous étions rencontrés en 1789, hôtel alors tenu par sa tante, Mme Imbert. Il nous présenta ensuite à sa femme et à Mme Bonaparte, inséparable alors de Mme Tallien, lesquelles nous présentèrent à Barras, qui fut bon prince, et ne s'opposa pas à ce que nous accompagnassions ces dames au Luxembourg. C'est ainsi que, sans y prétendre, nous nous trouvâmes introduits dans le salon de l'homme dans les mains duquel les caprices de la révolution avaient fait tomber les destins de la France.

J'usai de la permission pendant quelques mois. Mais ayant eu lieu de reconnaître que Barras que j'aimais peu ne m'aimait pas, je me retirai insensiblement d'une société, ou si l'on veut d'une cour au milieu de laquelle un homme étranger aux affaires ou aux intrigues devait bientôt se trouver déplacé.

Je passais cependant presque tout mon temps dans la société de ces dames, soit chez l'une, soit chez l'autre; j'y rencontrai les personnages les plus importans de l'époque.

Chez Mme Bonaparte, je dînai une fois avec le général Pichegru. On pense bien que j'étudiai avec quelque attention cet homme qui n'était célèbre alors que par de belles actions. Il me parut homme de sens plus qu'homme d'esprit, et doué de plus de jugement que de génie. Éloigné de la jactance autant que de la fausse modestie, grave dans son maintien, mesuré dans ses discours, tout portait en lui le caractère de la prudence et de la circonspection; le caractère de la discrétion, mais non de la dissimulation. J'aurais conçu que les projets d'un pareil homme fussent impénétrables, mais je n'aurais jamais soupçonné qu'un front aussi honnête recélât les projets d'un traître.

Chez Mme Tallien, je rencontrai un homme non moins illustre, le général Hoche. C'était sous des dehors moins sévères que celui-là cachait une ambition dont sa capacité pouvait réaliser tous les rêves, si vastes qu'ils fussent. Je m'étonnais de trouver en lui de si hautes qualités réunies aux avantages qui assuraient à un jeune homme des succès de salon. Un esprit facile et léger, un ton de petit-maître que justifiait assez sa taille et sa tournure, dont une veste de chasseur faisait ressortir l'élégance; une figure enfin qu'un homme à bonnes fortunes pouvait envier, tels sont les rapports sous lesquels il se faisait aussi remarquer auprès d'une femme assez belle à la vérité pour faire perdre chez elle à un héros même toute autre ambition que celle d'être aimable. C'était aussi un homme parfaitement maître de lui-même. Avant son départ pour l'expédition d'Irlande, qui lui promettait tant de gloire, et à son retour de cette expédition dont le résultat avait mal répondu à ses espérances, la même sérénité régnait sur son visage.

Chez Mme Tallien venait souvent aussi le général Brune. Peu célèbre alors, ce futur maréchal n'était rien moins qu'heureux. Revenu du Midi où il avait précédé Fréron, il attendait de l'emploi, et le Directoire semblait peu disposé à lui en donner. Autant que j'ai cru m'en apercevoir, on avait alors une idée peu favorable de sa capacité. Fréron, qui avait été envoyé pour le relever ou le remplacer à Marseille, disait que ce général n'était venu aux bords de la Méditerranée que pour y faire des ronds comme ceux que faisait en crachant dans un puits ce grand flandrin de vicomte dont il est question dans le Misantrope. Était-ce justice, était-ce prévention? Cela constate au moins qu'il n'y avait pas fait de mal; et je suis d'autant plus porté à le croire que, pendant les cinq mois que j'ai passés dans le Midi, je ne lui ai entendu faire aucun reproche par la population provençale, la plus rancunière peut-être comme la plus irritable qui soit au monde.

Brune, à qui j'ai trouvé depuis des airs qui n'étaient pas dénués de vanité, était alors simple et modeste. Tallien, qui aimait en lui un vieil ami de Danton, parvint à le faire appeler à l'armée d'Italie, où il prit après le traité de Campo-Formio le commandement de la division Massena. Les événemens depuis n'ont pas cessé de le servir, et je le mettrais au premier rang des hommes heureux, sans l'effroyable catastrophe qui a terminé sa vie.

Brune était instruit. Il possédait assez bien les auteurs latins, et comme Louis XVIII il aimait à citer Horace, qu'il entendait mieux que lui. Avant d'entrer dans la carrière des armes que lui ouvrit la révolution, il avait été prote dans une imprimerie. Il avait été un des membres les plus actifs de ce club des Cordeliers d'où sortait la faction que Robespierre crut anéantir avec Danton, et qui finit par anéantir Robespierre.

Marchant de succès en succès, Bonaparte cependant avait contraint le roi de Sardaigne à demander la paix. La victoire lui avait ouvert les portes de Milan. Murat, son premier aide de camp, qui vint apporter à Paris les trophées de Montenotte, de Dégo, de Mondovi et de Lodi, remit à Mme Bonaparte une lettre par laquelle le jeune conquérant la pressait de venir le rejoindre.

Cette lettre qu'elle me fit voir portait, ainsi que toutes celles qu'il lui avait adressées depuis son départ, le caractère de la passion la plus violente. Joséphine s'amusait de ce sentiment, qui n'était pas exempt de jalousie; je l'entends encore lisant un passage dans lequel, semblant repousser des inquiétudes qui visiblement le tourmentaient, son mari lui disait: S'il était vrai, pourtant! Crains le poignard d'Othello; je l'entends dire avec son accent créole, en souriant: Il est drôle, Bonaparte! L'amour qu'elle inspirait à un homme aussi extraordinaire la flattait évidemment, quoiqu'elle prît la chose moins sérieusement que lui; elle était fière de voir qu'il l'aimait presque autant que la gloire; elle jouissait de cette gloire qui chaque jour s'accroissait, mais c'est à Paris qu'elle aimait à en jouir au milieu des acclamations qui retentissaient sur son passage à chaque nouvelle de l'armée d'Italie.

Son chagrin fut extrême quand elle vit qu'il n'y avait plus moyen de reculer. Pensant plus à ce qu'elle allait quitter qu'à ce qu'elle allait trouver, elle aurait donné le palais préparé à Milan pour la recevoir, elle aurait donné tous les palais du monde pour sa maison de la rue Chantereine, pour la petite maison qu'elle venait d'acheter de Talma.

C'est du Luxembourg qu'elle partit après y avoir soupé avec quelques amis du nombre desquels je me trouvai, emmenant avec Fortuné, favori dont j'aurai plus tard occasion de parler, son fils Eugène, qui n'était encore qu'un écolier fort étourdi, fort inappliqué, et que son instituteur déclarait n'être bon à rien, parce qu'il ne faisait ni un thème sans solécismes ni une version sans contre-sens. Pauvre femme! elle fondait en larmes, elle sanglotait comme si elle allait au supplice: elle allait régner.

Le Luxembourg perdit alors une grande partie de son attrait pour moi; il le tenait uniquement de la réunion de trois femmes dont Joséphine n'était pas sans doute la plus belle, mais était sans contredit la plus aimable: l'égalité de son humeur, la facilité de son caractère, la bienveillance qui animait son regard, et qu'exprimaient non seulement ses discours, mais aussi l'accent de sa voix; certaine indolence naturelle aux créoles, qui se faisait sentir dans ses attitudes comme dans ses mouvemens, et dont elle ne se défaisait même pas entièrement dans l'empressement qu'elle mettait à rendre un service; tout cela lui prêtait un charme qui balançait l'éclatante beauté de ses deux rivales.

Entre ses deux rivales, au reste, quoiqu'elle eût moins d'éclat et de fraîcheur qu'elles, grâce à la régularité de ses traits, à l'élégante souplesse de sa taille, à la douce expression de sa physionomie, elle était belle aussi. Je les vois encore toutes les trois, dans la toilette la plus propre à faire valoir leurs divers avantages, et la tête couronnée des plus belles fleurs, par un des plus beaux jours de mai, entrer dans le salon où le Directoire devait recevoir les drapeaux de Lodi: on eût dit les trois mois du printemps réunis pour fêter la victoire.

Mme Bonaparte m'avait amené à cette fête avec son beau-frère Joseph. Il fallut m'asseoir auprès d'elle dans le fond de la voiture; Joseph se mit sur l'estrapontin: l'étiquette a tant soit peu changé depuis l'ordre établi ce jour-là par la politesse.

J'eus plus d'une fois l'honneur de servir de cavalier à Joséphine. Je me souviens entre autres d'avoir assisté à la première représentation du Télémaque de Le Sueur, au théâtre de Faydeau, dans la loge de Mme Bonaparte, avec Mme Tallien. Ce n'était pas sans quelque orgueil, j'en conviens, que je me voyais entre les deux femmes les plus remarquables de l'époque; ce n'est pas même sans quelque plaisir que je me le rappelle; sentimens naturels dans un jeune homme passionné pour la beauté et pour la gloire. Ce n'est pas Tallien que j'aurais aimé dans sa femme, mais c'était bien sûrement Bonaparte que j'admirais dans la sienne.

Joséphine me donna en partant une nouvelle preuve de bonté. Elle me promit de s'intéresser auprès de son mari pour mon frère que je déterminai à partir pour l'Italie. Elle tint parole, et il y avait mérite à elle, car elle oubliait aussi facilement qu'elle promettait. Mon frère, à son arrivée, ne se réclama pas vainement d'elle. Le général le fit employer dans les bureaux de son état-major, et l'employa quelquefois même dans son cabinet où M. de Bourienne n'était pas encore installé; puis il le fit placer dans une des administrations de l'armée. Aussi léger qu'il était honnête, mon frère ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit; mais il n'était rien moins qu'assidu: s'il eût aimé le travail autant que le plaisir, s'il se fût donné corps et âme, comme on se donne à Dieu et au diable, à un homme qui voulait être servi comme eux sans réserve, sans partage, sa fortune était faite.

CHAPITRE III.

Première représentation d'Oscar.—Envoi de cette pièce au général
Bonaparte.—Je suis millionnaire.—Dupont de Nemours.—MM. Maret,
Bourgoin, Sémonville.—Dîner à Charonne.—La famille Montholon.—Le
citoyen Beauregard.

On ne s'étonne pas qu'il soit souvent question de batailles dans les Mémoires d'un homme de guerre, on ne s'étonnera pas qu'il soit souvent question de représentations théâtrales dans les Mémoires d'un homme de lettres.

Revenons à la littérature. Dès mon retour de Marseille, Oscar avait été mis à l'étude. Talma s'était chargé du personnage dont le nom sert de titre à la pièce. Jamais acteur n'entra plus intimement dans les intentions de l'auteur; jamais il ne se pénétra mieux de l'esprit d'un rôle; jamais il n'en développa plus habilement tous les sentimens: il répondait tout-à-fait à mon attente; il la surpassait même.

Il en fut ainsi de l'actrice qui jouait le rôle de Malvina, rôle qui exigeait plus de grâce et de sensibilité que d'énergie. Je trouvai tout cela, joint à une figure charmante et à une voix enchanteresse, dans Mlle Simon, jeune actrice plus gracieuse et non moins sensible que Mlle Desgarcins, qu'elle eût fait oublier sans doute, si, pour son bonheur plus que pour le nôtre, elle n'avait pas renoncé trop tôt à la scène.

Ce n'est pas sans travail que je mis cette pièce en état d'être jouée, ou dans l'état où elle a été jouée. Les répétitions font voir souvent les compositions dramatiques sous un aspect tout différent de celui qui d'abord s'était présenté à l'imagination de l'auteur. Les effets qui l'avaient séduit perdent quelquefois toute leur illusion quand on vient à les exécuter. Tel développement qui lui avait paru nécessaire au complément d'une scène, ne lui paraît plus qu'une superfétation: c'est ce qui m'arriva. Il me fallut faire de grands sacrifices à l'intérêt de sa représentation. Changeant en grande partie l'économie de ma pièce, j'en supprimai un acte entier et j'en refis deux nouveaux. Cette opération, qui accéléra la marche du drame dont elle resserrait l'action, me coûta quelques morceaux que je regrettai. Avais-je tort? on peut s'en assurer en lisant les variantes qui sont à la suite de la pièce imprimée.

Oscar réussit, mais non pas d'abord au gré de mon attente. Son premier effet ne répondit pas surtout au talent vraiment sublime qu'y développa mon premier acteur. Dans aucun rôle il ne s'est montré plus pathétique et plus terrible que dans celui d'Oscar, qu'il jouait d'ailleurs avec une admirable simplicité. La supériorité dont il fit preuve fut bien mieux appréciée six ans après, quand les acteurs remirent cette pièce au théâtre où elle fut accueillie avec une faveur marquée, et d'où elle a disparu à la mort de Vanhove, qui m'enleva sinon un acteur sublime, du moins un acteur utile. Elle n'y a pas reparu depuis, je ne sais pas trop pourquoi; car à cette reprise les représentations en ont été aussi productives au moins que celles des pièces le plus en faveur.

Si les choses avaient toujours la valeur que leur prêtent les mots, Oscar aurait fait ma fortune. Après dix ou douze représentations, le caissier du théâtre me remit treize ou quatorze cent mille francs pour mes droits d'auteur. «La France est plus pauvre que jamais, dis-je à ma mère qui me demandait comment allaient les affaires.—Et pourquoi, mon ami?—C'est que me voilà millionnaire.»

En effet, quand toute cette fortune eut été réduite à sa plus simple expression, mes assignats, échangés contre des mandats échangés contre de l'argent, me donnèrent sept cents et quelques francs de produit net. Si j'avais opéré plus tôt cette transmutation, elle m'eût rapporté davantage: la veille même du jour où elle se fit, j'en aurais retiré neuf cents francs au lieu de sept. La négligence de l'agent chargé de cette opération me causa ce dommage. Malgré la décadence du papier-monnaie, qui pouvait s'attendre à une dégringolade si rapide? Il fallait tenir compte alors de l'intérêt d'une heure, d'un quart d'heure, d'une minute. Bien nous en prit de ne pas tarder davantage: quatre ou cinq jours après, les papiers furent entièrement démonétisés, et les paiemens ne se firent plus qu'en argent.

Oscar fut imprimé par les presses de Dupont de Nemours, qui, pour relever sa fortune, avait embrassé la même profession que Franklin; ce n'était pas le seul point par lequel il lui ressemblait. Cela me fit connaître un des hommes les plus estimables, mais non pas des plus raisonnables qui vécussent à cette époque. Avec les meilleures intentions du monde, éternellement dupe de son coeur et de son esprit, Dupont de Nemours a donné dans bien des erreurs. Partisan de la réforme plus que de la révolution, il fut cent fois au moment d'être écrasé en s'efforçant d'arrêter le mouvement qu'il avait provoqué. Deux fois complice de conspirations ourdies pour le rappel des Bourbons, il s'est vu, par l'effet de ces conspirations, obligé d'aller chercher deux fois asile en Amérique, dans sa famille, où il allait, me disait-il, régner pour vivre; et cela pour cause de non réussite d'abord, et puis par suite du succès. Au reste, s'il a eu quelquefois à gémir de ses fautes, il n'a jamais eu à en rougir: c'est toujours en honnête homme qu'il s'engagea dans ces intrigues, dont il se retira toujours en honnête homme quand il vit que le résultat ne répondait pas à ses espérances. Plein d'esprit et d'imagination, aimable autant qu'on le peut être, Dupont n'a jamais changé; il mourut âgé, mais non pas vieux: il comptait plus de quatre-vingts ans de jeunesse quand il expira décrépit.

J'adressai au vainqueur de Rivoli un exemplaire d'Oscar, avec cet envoi:

Toi, dont la jeunesse occupée
Aux jeux d'Apollon et de Mars,
Comme le premier des Césars
Manie et la plume et l'épée;
Qui peut-être au milieu des camps
Rédiges d'immortels Mémoires,
Dérobe-leur quelques instans,
Et trouve, s'il se peut, le temps
De me lire entre deux victoires.

Pendant mon séjour dans le Midi, ramenée par la politique à quelque sentiment d'humanité, la Convention s'était relâchée de ses rigueurs envers le seul individu que renfermât encore la prison d'où Louis XVI, Marie-Antoinette et l'irréprochable Élisabeth étaient sortis pour monter sur un échafaud, et où l'enfant, proclamé hors de France roi de France sous le nom de Louis XVII, avait régné trente mois sous la tyrannie du plus ignoble et du plus impitoyable des geôliers. MADAME avait été rendue à la liberté sur la demande de l'Autriche, qui, humaine par politique aussi, croyait acquérir dans la petite-fille de Marie-Thérèse une femme pour un des frères de l'empereur François, et s'assurer ainsi un mariage utile à ses vues sur la Lorraine et sur l'Alsace.

Huit républicains avaient été échangés contre la fille des rois. De ce
nombre était Maret que, par une double violation du droit des gens, les
Autrichiens avaient arrêté sur territoire neutre, comme il se rendait à
Naples en qualité de ministre de France.

Je ne revis pas sans une vive émotion cet ami que j'avais cru ne jamais revoir, et qui peut-être n'a dû son salut qu'à l'événement qui semblait devoir le perdre. Au fait, que serait-il devenu au milieu du froissement de toutes les factions? Son habileté, sa capacité l'eussent fait rechercher de toutes; sa droiture, sa modération l'eussent fait proscrire par toutes. Le malheur qui l'a soustrait aux divisions qui décimaient la France lui a évidemment sauvé la vie.

Il a passé, à la vérité, dans l'isolement le plus absolu les deux ans et demi que dura sa captivité; mais grâce aux ressources d'une imagination toujours active, et que la privation de tout moyen de distraction forçait de chercher ses ressources en elle-même, sans manuscrits, sans livres, et privé de tout ce qui est nécessaire pour écrire, il échappa aux supplices qui semblaient inséparables de sa situation. Il sut, avec des objets destinés à tout autre usage, se fabriquer de l'encre et un instrument avec lesquels il a écrit sur un carré de papier, que le hasard lui avait conservé, trois ouvrages dramatiques qu'il composa pendant ses longues insomnies. Ces ouvrages sont l'Infaillible, comédie en cinq actes et en vers, pièce de caractère, pièce remplie de développemens ingénieux et du comique le plus vrai; l'Héritière, comédie en cinq actes et en vers aussi, pièce d'intrigue, pleine d'intérêt, que ses amis représentèrent chez Mme de Montesson, et dont le sujet a été transporté depuis avec succès sur divers théâtres; la troisième est une tragédie en un acte. La querelle héroïque de Damon et Pythias, qui en est le sujet, ne fournissait pas matière à un drame plus long. Rien de surprenant, vu la finesse de l'écriture, comme la netteté de ce manuscrit tracé dans les ténèbres avec la plus imparfaite des plumes dont jamais écrivain se soit servi, avec un mauvais cure-dents.

L'isolement aiguise l'esprit quand il ne l'éteint pas. Le fait suivant le prouve aussi. Après avoir découvert, par des inductions tirées d'indices presque insaisissables, que Sémonville qui avait été arrêté avec lui en Suisse, et dont il avait été aussitôt séparé, non seulement était au fond du Tyrol, mais dans la même prison que lui, mais dans la chambre voisine de la sienne, Maret imagina le moyen de converser avec son compagnon d'infortune, et de lui faire, à l'aide de coups frappés contre le mur, des questions auxquelles celui-ci répondit de manière à constater du moins son existence. Ce fut une grande consolation pour l'un et pour l'autre. Dès ce moment, ces deux amis s'étaient retrouvés.

Maret me fit connaître Sémonville, homme aimable s'il en fut, et de plus excellent homme, ce qui est mieux. Ceux qui le jugent sous les rapports politiques, s'étonnant de son habileté à maintenir sa fortune en dépit de toutes les révolutions, ne peuvent refuser des éloges à la sagacité avec laquelle il a prévu les catastrophes qui depuis quarante-cinq ans ont renversé successivement tant de gouvernemens; ceux qui le connaissent sous des rapports plus intimes, ne s'étonnent pas moins de la constance de ses affections, de sa persévérance à obliger ceux de ses anciens amis à qui les événemens ont été moins favorables qu'à lui. Il tient à ses amis autant qu'à sa fortune; ils semblent en faire partie. J'aime à lui rendre ce témoignage; j'en parle un peu par expérience.

Maret me fit connaître encore un homme d'un caractère différent, homme d'un rare mérite aussi; c'était l'honorable M. Bourgoin, qui, secrétaire d'ambassade en Espagne avant la révolution, où depuis il a été ambassadeur, a postérieurement rempli les fonctions d'ambassadeur en Danemarck, en Suède et en Saxe. Toute l'habileté qui peut se concilier avec la droiture la plus inflexible, toute la complaisance que l'habitude du grand monde peut prêter au caractère le plus loyal, un jugement solide, un esprit délié, telles étaient les qualités qu'il apportait dans le commerce de la société ainsi que dans le maniement des affaires. Comme il avait beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup retenu, sa conversation était des plus instructives et des plus attachantes.

J'eus lieu de le remarquer surtout un certain jour où, de compagnie entre lui et Maret, j'allai dîner à Charonne dans une maison de campagne qu'y possédait Sémonville. Grands marcheurs tous les trois, nous étions convenus de faire le chemin en nous promenant; et c'est de la Chaussée-d'Antin que nous devions partir. Nous l'allongeâmes encore en suivant les boulevards extérieurs, pour gagner les bosquets de Romainville, alors couronnés de lilas. Jamais chemin cependant ne me parut plus court. La conversation de mes deux compagnons de voyage m'aurait conduit sans fatigue jusqu'au bout du monde. Elle roula sur tout ce qui peut intéresser l'homme instruit et l'homme qui cherche à s'instruire. On y traita de omni re civili; il y fut surtout question de littérature, que Bourgoin cultivait aussi avec succès dans les loisirs que lui laissaient les travaux du publiciste.

Il y avait grande société à Charonne. La famille Montholon y était réunie; plusieurs membres des deux conseils, et entre autres Lucien Bonaparte, y étaient aussi. Bien que ce dernier ne fût pas encore membre du Corps-Législatif, il avait toute la gravité d'un législateur, et prit peu de part à nos jeux, qui ne furent d'abord à la vérité que des jeux de collége. Il fut tout aux dames, et il avait raison. Il était impossible d'en rencontrer de plus attrayantes, impossible de trouver un interlocuteur plus aimable que Mme de Montholon, et des visages plus jolis, plus frais, que ceux de ses deux filles. La dernière surtout portait si gracieusement son nom de Zéphirine! Je les ai vues rarement. Le souvenir qui m'en reste est celui que laisse la fleur après le printemps. Hélas! ces deux créatures angéliques n'existent plus. La dernière n'a fait que paraître, et pourtant, dans sa courte carrière, elle a changé deux fois de nom, mais ce fut pour prendre des noms héroïques. Veuve de Joubert, elle est morte avec le nom de Macdonald.

Au nombre des adorateurs que lui attirait sa beauté, était un certain Monsieur, ou un certain citoyen Beauregard, homme qui, si l'on en croit le bruit public, s'était fait en peu de temps, par d'heureuses spéculations, une fortune qu'on disait immense. Se croyant dès lors au niveau de tout ce qu'il y avait de plus honorable, et jaloux, en s'alliant à une famille considérée, d'acquérir la considération qui lui manquait, il crut pouvoir prétendre à la main de Mlle de Montholon.

Une sage mère n'écarte pas sans réfléchir les prétentions d'un homme qui compte par millions, d'un homme qui possède vingt hôtels plus beaux les uns que les autres. Au nombre des propriétés du citoyen Beauregard était cet hôtel de Salm, aujourd'hui palais de la Légion-d'Honneur. Il y donnait des fêtes magnifiques. Il invita à celle qui devait avoir lieu quelques jours après toute la société qui se trouvait à Charonne ce jour-là où il vint dîner.

Une sage mère ne se presse pas non plus de conclure une affaire d'où dépend le sort de sa fille. Mme de Montholon prit du temps pour réfléchir, et fit bien. Pendant qu'elle réfléchissait, la fortune du citoyen Beauregard s'évanouit comme elle s'était formée, du jour au lendemain.

Le lendemain du bal qu'il donna à ces dames, dans son palais, car il était homme de parole, il disparut. Qu'est-il devenu? Je ne sais. La rivière coule pour tout le monde.