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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 27: NOTES.
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About This Book

The narrator recalls life in Paris during the Revolution, noting abrupt changes in manners and language, the ascendancy of radical factions, the trial and execution of Louis XVI and the anxious public reactions that followed. Interwoven are personal anecdotes from literary and theatrical circles, sketches of acquaintances, and reflections on how fear and political violence reshaped civic behavior and private relations. The account alternates reportage, moral reflection, and social observation, offering a close-up view of turbulent political events and their cultural consequences.

CHAPITRE IV.

Tendance de l'esprit public.—Bal funèbre.—Modes bizarres.—Fortunes nouvelles.

Cependant s'accomplissait la révolution qui depuis le 13 vendémiaire s'était manifestée dans les moeurs; cette journée avait raffermi la république, mais cette république n'était pas celle de Sparte: c'était celle d'Athènes avec son goût effréné pour le luxe et pour les plaisirs, avec cet esprit licencieux et malin qui, ne ménageant ni les héros ni les dieux, épargnait moins encore les hommes que l'intrigue, le hasard ou même le mérite avaient portés à la tête des affaires publiques.

Les cinq républicains dont la fortune avait fait des cinquièmes de roi, expiaient déjà cette faveur qui leur donnait plus d'envieux que d'amis. C'est contre eux surtout que se dirigeaient les attaques de la presse qui, depuis le règne du Directoire, se dédommageait, par tous les excès de la licence, de l'esclavage excessif où elle avait été maintenue pendant la tyrannie du comité de salut public. Comme on ne pouvait impunément faire une guerre directe à la constitution, on la faisait aux hommes sur qui reposait son existence, et on la leur faisait avec toute la virulence qui, pendant la courte session de l'Assemblée législative, avait renversé les institutions de l'Assemblée constituante. Mus par des opinions différentes, mais tendant vers un pareil but, cent journaux harcelaient de mille manières, pour renverser le pouvoir, les dépositaires de ce pouvoir, enchaînés par des lois qui les livraient à l'attaque et ne leur permettaient pas la défense.

Dès lors il était facile de prévoir que la stabilité des choses en France ne reposait pas encore sur une base inébranlable; que la révolution qui avait donné naissance au Directoire ne serait pas la dernière, et qu'en séparant le pouvoir exécutif du pouvoir législatif, si longtemps exercés simultanément par la Convention, on n'avait fait que préparer une révolution plus ou moins éloignée, qui rendrait à ce pouvoir trop faiblement organisé le poids, l'énergie et l'intensité que les auteurs de la constitution de l'an III lui avaient refusés ou n'avaient pas osé lui donner.

Soit par horreur du despotisme de la législature, soit par un effet des anciennes habitudes, la majorité des Français tendait évidemment vers la monarchie, mais elle y tendait sans trop y songer, par une pente douce, à travers un chemin semé de fleurs.

Comme en certains pays, où tout enterrement est suivi d'une orgie, où la joie succède brusquement aux larmes et se manifeste au milieu du deuil, c'était tous les jours à Paris une fête nouvelle. Les jardins publics ne désemplissaient pas; les salles de concert, les salles de bal, comme les salles de spectacles, étaient trop étroites pour contenir la foule qui s'y portait, foule d'autant plus avide de plaisirs qu'elle en avait été plus long-temps privée; foule à laquelle ne dédaignaient pas de se mêler quantité de ci-devant nobles, pour parler le langage du temps, lesquels, échappés à la faux révolutionnaire, survivaient à leurs familles massacrées.

Mais, indépendamment des fêtes publiques, ceux-ci avaient encore des fêtes particulières, et ce n'était pas pour oublier leurs malheurs qu'ils se rassemblaient aux accords du violon, quoique ce ne fut pas pour s'en affliger. L'on n'était admis à s'amuser dans ces réunions qu'en prouvant qu'on était affecté d'une douleur inconsolable, qu'on avait quelque victime à pleurer, ou qu'on avait été soi-même désigné pour victime, ce que les hommes s'étudiaient à rappeler en portant leurs cheveux nattés et relevés en chignon, et les femmes par leur affectation à n'orner d'aucune parure leur tête dont les cheveux étaient coupés. Cela s'appelait être coiffé à la victime. Pas une tête de femme alors qui ne fut tondue.

À cette mode succéda bientôt, il est vrai, une mode tout opposée, celle de porter de longs cheveux qu'on laissait négligemment flotter. Grand bénéfice pour les coiffeurs, qui revendirent aux dames ce dont leurs ciseaux les avaient débarrassées quelque mois auparavant. Alors fut inventée la perruque appelée cache-folie, perruque dans laquelle il n'entrait que des cheveux blonds, et pendant le règne de laquelle la femme la plus raisonnable aurait rougi d'être brune.

Les vêtemens du sexe cependant s'étaient modifiés sous une influence tout opposée. Si le royalisme présidait à l'arrangement des cheveux, du moins l'intention qui dirigeait la coupe des robes était-elle toute républicaine. Ces robes étaient de longues tuniques de mousseline ou de percale blanche, ornées de bandes ou de broderies en laine (on avait alors horreur de la soie), et soutenues par une ceinture qui s'attachait sous la gorge. Recouvrant les formes sans les déguiser, cette tunique en révélait toutes les perfections au plus léger mouvement du corps; un schall négligemment jeté sur le cou complétait cette toilette qui n'était rien moins que dénuée de grâce; toilette que je n'ai jamais entendu critiquer par une femme bien faite, et qui n'était réputée indécente que par celles qui tiraient leurs scrupules d'un principe qui n'appartenait pas tout-à-fait à la vertu.

Ce costume, né de notre république, fut insensiblement adopté chez les nations les plus hostiles à notre république, et finit par devenir une mode européenne. Il ne tint pas aux belles dames qui donnaient alors le ton à Paris d'en faire adopter un, sinon plus sévère, du moins plus régulier encore, historiquement parlant.

Coiffées d'un réseau de pourpre qui derrière maintenait leurs cheveux retenus devant par un diadème d'or enrichi de camées; chaussées de sandales fixées par des ligatures de pourpre dans les losanges desquelles se dessinaient leurs jambes revêtues d'un tricot couleur de chair, et les doigts de leurs pieds ornés de bagues; les épaules à demi-voilées par des manches courtes et fendues, d'où s'élançaient leurs bras nus dans les trois quarts de leur longueur, et parés au-dessus du coude d'un large bracelet d'or enrichi de pierreries; chargées enfin par-dessus la tunique, dont la ceinture était attachée sous le sein par un camée, d'un manteau de pourpre que tantôt elles laissaient se développer comme celui d'une princesse tragique, ou qu'elles relevaient tantôt pour s'en draper comme une statue, l'Égérie de Tallien et ses élégantes amies se montrèrent dans les salons et même au théâtre dans l'appareil que Mme Vestris et Mlle Raucourt étalaient sur la scène. On se pressait au sortir du spectacle pour contempler ces modernes Aspasie, pour les admirer peut-être: personne toutefois ne s'avisa de les imiter, et toute leur bonne grâce sous ce costume renouvelé des Grecs ne put accréditer une mode qui ne s'accordait ni avec l'état présent des fortunes, ni avec les éternelles intempéries du climat de Paris.

Personne, ai-je dit: je me trompe; je me rappelle qu'une Flamande, qu'il serait peu charitable de nommer, n'eut pas peur d'endosser un habit si peu favorable aux épaules plates, aux jambes grêles, aux bras décharnés. Ces dames imitaient l'antiquité, celle-ci la parodiait.

Je les rencontrai toutes quatre un soir, au faubourg Saint-Honoré, dans un magnifique hôtel qu'un musicien venait d'acheter, maison ouverte à tout venant, où, dans des fêtes continuelles, il se hâtait de se débarrasser des immenses bénéfices qu'il avait faits dans les fournitures de l'armée. C'était à qui l'y aiderait. Un ami en amenait un autre; je ne sais qui ce soir-là y présentait Talma lequel y présentait Lenoir qui m'y présentait. À l'aspect de ces dames en toge, nous regrettions de n'avoir pas revêtu l'habit romain, et nous nous promettions de réparer cette faute à la première occasion; mais elle ne se représenta pas. L'amphitryon ne nous laissa pas le temps de faire notre toilette, il en fut de sa fortune comme de celle du citoyen Beauregard, comme d'une décoration de théâtre: elle disparut pendant que nous changions d'habits.

Rien de plus fréquent alors que ces péripéties. Chaque jour on voyait disparaître des fortunes écloses de la veille. Aucune époque n'avait été plus favorable aux spéculations; à celles qui se faisaient sur le papier-monnaie, il faut joindre celles qui se faisaient sur les fournitures de l'État, qui n'a jamais eu plus de besoins et moins de crédit. Pour approvisionner la capitale et les armées que n'alimentaient plus les réquisitions, il fallait recourir aux traitans; Dieu sait s'ils profitaient de l'occasion. Les uns, qui avaient été violemment dépouillés de leurs biens par le gouvernement révolutionnaire, ne se faisaient pas scrupule de regagner par la fraude ce que la violence leur avait enlevé; les autres prétendaient ne rien faire que de juste en reprenant au gouvernement ce qu'il avait injustement acquis.

La pénurie où tombèrent les propriétaires de maisons fut aussi une source de prospérité pour bien des gens. Écrasés par les impositions de toute espèce dont étaient chargés ces immeubles qui ne leur rapportaient rien, ils se voyaient contraints de les vendre; et comme les paiemens se faisaient en papier, quiconque avait de l'argent pouvait, en le convertissant en papier, acquérir au plus bas prix des maisons magnifiques, soit à la ville, soit à la campagne. Je sais un capitaliste qui, à l'aide d'une opération semblable, avec mille louis d'or qu'il avait enfouis pendant la prohibition du numéraire, se procura les millions exigés pour une propriété dont il a refusé, il y a quelques années, quinze cent mille francs en argent.

C'était en homme d'esprit avoir profité de la circonstance; mais tel était l'état des choses, que la circonstance profitait souvent à des gens qui n'avaient pas d'esprit. Ainsi, pour avoir soumissionné au hasard, sans avoir un sou vaillant, un groupe de maisons dont il est resté adjudicataire, faute d'avoir trouvé à qui la revendre, un imbécile est devenu millionnaire malgré lui.

On ne voyait qu'écriteaux portant: Maison à vendre. Plus d'une maison s'est vendue sur le pas de la porte. Sans même y entrer, un passant l'acheta sur la seule inspection, et la revendit, avant d'avoir tourné le coin de la rue, à un passant qui ne l'avait même pas regardée.

Le trafic des domaines nationaux enrichit aussi beaucoup de gens. Comme la politique du gouvernement en rendait l'acquisition plus facile, en raison de ce que l'opinion publique semblait plus le réprouver, l'attrait d'un bénéfice assuré avait fini par triompher de la délicatesse d'un certain nombre de spéculateurs. Les gens à scrupule seuls restèrent pauvres. Pauvres gens!

CHAPITRE V.

État de la littérature.—Création de l'Institut.—Conversion de La
Harpe.—Cantique.

Au milieu de la tourmente révolutionnaire, la littérature n'était pas restée stérile. Les ouvrages composés pour les circonstances abondaient sans doute; mais tous les ouvrages nés pendant la révolution n'étaient pas nés de la révolution. Parmi tant de productions empreintes de son esprit et animées de son dévergondage, on en voyait briller quelques unes qui, exemptes de ce caractère, auraient obtenu à toute autre époque les applaudissemens qu'elles obtinrent alors.

Tel est l'Abufar de Ducis. Si ce n'est pas une tragédie parfaite dans son ensemble, du moins y trouve-t-on plus d'une scène parfaite. Que de beautés même dans ses scènes les moins bonnes! Ces beautés furent accueillies avec transport, et sauvèrent cette pièce de la chute à laquelle quelques vices de contexture l'avaient exposée.

Indépendamment du Timoléon de Chénier, le Quintus Fabius de Legouvé, le Lévite d'Ephraim de M. Lemercier, et son Tartufe révolutionnaire, prouvent que la révolution n'avait pas rendu la scène inaccessible aux ouvrages composés d'après les lois de la raison et du bon goût, qui n'est que la raison perfectionnée. La révolution avait changé, sous un certain rapport, la direction de l'art dramatique, mais elle n'en avait pas altéré les principes. C'est plus tard, c'est après la contre-révolution, que des barbares devaient envahir le domaine de Corneille et de Racine, et substituer aux chefs-d'oeuvre des maîtres des monstruosités qu'eussent proscrites les sicaires de Marat et de Robespierre, qui au moins respectèrent les rois de la scène.

Les autres branches de la littérature avaient été cultivées, à la vérité, avec moins d'éclat; mais encore est-ce pendant cette période que Le Brun avait publié, entre plusieurs odes réellement belles, celle qui célèbre l'acte héroïque par lequel le Vengeur échappa à la nécessité d'humilier son pavillon devant le pavillon anglais, et que Chénier avait composé le Chant du Départ. L'esprit de parti ne m'a jamais aveuglé au point de me faire méconnaître dans ces chants vraiment patriotiques des beautés qui les élèvent au niveau des poésies lyriques les plus parfaites.

Dans le but de se réconcilier avec la civilisation, la Convention affectait de relever l'honneur des lettres, soit en réorganisant l'instruction publique sur un plan trop magnifique peut-être, mais qu'il suffisait de restreindre pour le perfectionner; soit en rétablissant sous le nom collectif d'Institut les académies détruites. Le traitement qu'attribuait son décret à chacun des membres de ce corps ne leur donnait pas l'aisance, mais du moins les a-t-il mis à l'abri du besoin.

Le même sentiment l'avait antérieurement portée à venir au secours des littérateurs et des artistes les plus maltraités par la rigueur des temps. Sur le rapport du comité d'instruction publique, dont Chénier fut l'organe, elle avait décrété que des secours seraient accordés à une certaine quantité d'individus dont les noms étaient inscrits au rapport, et en tête desquels se trouvait celui de La Harpe. Je ne sais trop qui me fit porter sur cette liste. Quoique je ne fusse pas plus riche que la plupart des gens qui s'y trouvaient, je ne crus pas devoir accepter ce bienfait, qui au reste était plus mesuré aux besoins qu'au talent, et à la répartition duquel l'esprit de parti avait été absolument étranger[24].

La même impartialité présida à la majorité des choix des membres de l'Institut. Ce n'est certes pas en conséquence de leurs opinions que Delille et Fontanes furent appelés dans la classe de la littérature auprès de Ducis, de Chénier, d'Andrieux et de Le Brun, dit Pindare. Si Marmontel et La Harpe n'y furent pas placés, il ne faut pas en conclure qu'on ait méconnu leurs titres. La loi exige que tout membre de l'Institut réside à Paris: or, Marmontel vivait dans une petite campagne en Normandie: on ne put que le nommer correspondant. Quant à La Harpe, qui, fanatique dans toutes ses opinions, avait pris, comme on l'a dit, la révolution dans une aversion égale à l'amour qu'il lui avait porté dans l'origine, et qui étendait cette aversion sur toutes les institutions dérivées de cette source, le nommer de l'Institut, c'eût été lui offrir l'occasion de refuser d'en être. On ne crut pas devoir lui procurer ce plaisir.

Aucun écrivain plus que La Harpe n'était hostile aux idées nouvelles en général, et au gouvernement en particulier. Sa haine pour eux semblait s'accroître en raison de la tendance qu'ils avaient à se rapprocher d'un système modéré. Il leur faisait une guerre incessable[26] dans ses discours et dans ses écrits. Troquant son bonnet rouge contre un bonnet carré[27], de la chaire à professer convertie en chaire à prêcher, il déclamait en vrai missionnaire contre le développement des opinions à la propagation desquelles il avait si ardemment contribué naguère, et foudroyait de ses éternels anathèmes non seulement la liberté dont il avait été un des plus exagérés apologistes, mais encore cette philosophie dont il avait été un des apôtres les plus fervens.

Les bons esprits rougissaient pour lui de ces contradictions. Ils avaient déploré les emportemens de son zèle ultra-philosophique; ils déploraient ceux de son zèle ultra-religieux. Ne désespérant pas d'être ramenés à un meilleur état de choses par la tendance évidente de la majorité des intérêts, ils s'affligeaient des efforts qu'à l'exemple de certains ambitieux, aux opinions desquels il prêtait la puissance de son talent, tentait cet apostat de la révolution, non pas pour réparer le mal que la révolution avait fait, mais pour rétablir les principes des maux que la révolution avait détruits. Plus ils désiraient l'affermissement du système conciliateur qui avait dicté la constitution de l'an III, plus ils redoutaient les tentatives qu'on faisait pour empêcher qu'il prévalût. Bien qu'il maintînt dans les fonctions législatives deux tiers des membres de la Convention, ce système leur offrait plus de sécurité qu'un renouvellement absolu de la législature; ils craignaient moins les conventionnels, qui avaient des crimes à faire oublier, que les royalistes, qui avaient tant de griefs à venger. En poussant à une restauration, La Harpe leur semblait pousser à une nouvelle terreur. Eux aussi prirent part aux réfutations que lui attirèrent ses homélies, et qui le poursuivirent sous toutes les formes. Et ce n'est pas seulement par les fauteurs de ses anciens écarts qu'il se vit signalé à la risée publique. Je suis à peu près sûr que l'auteur de la pièce qui suit n'était rien moins qu'un révolutionnaire, quoiqu'elle soit d'un homme qui redoutait la contre-révolution, non pour lui toutefois, mais pour la société, si fatiguée par tant de convulsions. Cette pièce est inédite, à ce que je crois.

LA VIE ET LA CONVERSION DU RÉVÉREND PÈRE HILARION.

Capucin, ci-devant Jacobin.

CANTIQUE POUR LA HARPE.

(Air du Cantique de sainte Catherine.)

Approchez-vous pour m'écouter,
Bons Français et bons catholiques,
Sur la harpe je veux chanter,
Du ton de nos pieux cantiques,
La vie et la conversion
Du bienheureux Hilarion.

Comme la tienne, ô mon Jésus!
Sa mère n'était pas pucelle.
Nous naissons tous, du moins au plus,
Avec la tache originelle.
Mais comme toi, quoique petit.
C'était un démon pour l'esprit.

C'était un prodige en raison.
Souvent, dans sa justice extrême,
Il disait avec Salomon,
En réfléchissant sur lui-même:
Ô vanité des vanités!
Tout en nous n'est que vanité!

Alors qu'il le vit débuter,
Le monde le crut idolâtre;
Mais c'était pour en dégoûter
Qu'il fit des oeuvres de théâtre;
Voulant, d'après la sainte loi,
Unir les oeuvres à la foi.

Quel désespoir pour le démon!
Pour le saint quels succès rapides!
Après Gustave et Pharamond
Trouver encor les Barmécides[28]!
Leur nom seul faisait retourner
Le chrétien prêt à se damner.

Cherchant l'humiliation
Par pur esprit de pénitence,
Dans la mortification
Ne perdant jamais patience,
Long-temps ainsi l'homme pieux
Travailla pour l'amour de Dieu.

Dans un accès de vanité,
S'il s'est dit encyclopédiste,
Dans un excès d'humilité
On sait qu'il s'est fait journaliste,
Faisant ce métier, j'en conviens,
Pour nos péchés et pour les siens.

Dans ses discours, dans ses écrits,
Tous les mots sont autant d'oracles.
Ce qui pourtant l'a fort surpris,
Il n'a jamais fait de miracles.
Il en faut un pour nous toucher;
Aussi dit-on qu'il va prêcher.

On dit qu'il prêchera souvent,
Qu'il prêchera toujours de même,
Qu'il prêchera tout cet avent,
Qu'il prêchera tout ce carême;
Nul orateur n'est plus disert:
C'est un saint Jean dans le désert.

Pendant quelque temps Lucifer
Avait bien compté sur son âme;
Le saint se crut même en enfer
Tant qu'il vécut avec sa femme;
Mais une autre dame l'a mis
Dans le chemin du paradis.

Abjurant l'immortalité
Qu'une vaine gloire accompagne.
Pour la benoîte éternité
Que Dieu promit sur la montagne.
Il y va tout droit, car on dit
Qu'il a déjà rendu l'esprit.

CHAPITRE VI.

Travaux littéraires.—Je commence ma tragédie des Vénitiens; à quelle occasion.—Retour de Leclerc à Paris.—Traité de Léoben.—Ce que c'était alors qu'un bal.—Renseignemens sur quelques héros de l'année d'Italie.—Je pars pour l'Italie avec Leclerc.

Le second anniversaire du 13 vendémiaire fut célébré moitié chez Tallien, moitié chez Barras. Tallien donna dans son jardin un grand dîner, dont le Directoire fit les frais; et Barras donna, aux frais du Directoire aussi, un grand bal au Luxembourg. J'avais été invité au dîner, j'y allai; mais je refusai d'accompagner Mme Tallien au bal, quoiqu'elle fût autorisée à y mener sa société tout entière. J'étais assez connu de Barras pour qu'il m'invitât personnellement, et c'est, je crois, parce qu'il me connaissait qu'il ne m'invita pas personnellement. Être bienvenu chez Mme Tallien n'était pas un motif pour être bienvenu de lui: cela me confirma dans la résolution de ne plus retourner chez lui. Je tiens note de ce fait, parce qu'il ne fut pas sans influence sur mon avenir. C'est à cette occasion que je retournai dans la vallée de Montmorency, où je commençai une liaison que le temps n'a fait que fortifier, liaison à laquelle j'ai dû le complément de mon bonheur au temps de ma prospérité, et mes plus douces consolations pendant mes longues infortunes.

Je ne suis jamais resté long-temps inoccupé: pour peu que mon coeur laissât de liberté à ma tête, un ouvrage fini, j'en entreprenais un nouveau; quelquefois même j'ai travaillé en dépit de certaines préoccupations dont je n'ai pas été toujours exempt, et jusque sous leur influence; les scènes dont je leur suis redevable ne sont pas les moins bonnes que j'aie faites, si j'en ai fait de bonnes.

Vers la fin de l'automne de 1796, je commençai ma tragédie des Vénitiens. C'est à une circonstance singulière que je dois le sujet de cette pièce. Après en avoir ébauché successivement plusieurs autres, je m'étais arrêté sur un sujet qui m'avait été indiqué par ce pauvre Florian; mon plan était fait dans ma tête, comme d'habitude; déjà j'en avais versifié quelques scènes en arpentant la forêt de Montmorency, et même le chemin de Paris, où je ne sais quelle affaire m'avait appelé, quand à mon arrivée le hasard me fait rencontrer mon ami Maret.

«Que fais-tu pour le moment? me dit-il. As-tu quelque ouvrage sur le métier?—Oui: j'ai enfin trouvé un sujet qui me convient, un sujet neuf, et je m'en occupe.—Un sujet neuf! j'en connais un: et si je t'avais rencontré quelques heures plus tôt…—Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe? Quel est ce sujet?—Un trait historique, un trait que j'ai trouvé dans un recueil périodique, les Soirées littéraires.—Prête-moi le volume.—Il n'est plus chez moi.—Ne peux-tu me raconter ce trait?—Rien de plus facile»; et il me le raconte[29].

Personne ne raconte avec plus de talent. Ma tête se montait à mesure qu'il avançait dans sa narration: «C'est en effet un sujet superbe! m'écriai-je: action intéressante, catastrophe terrible; moeurs civiles et politiques toutes particulières. C'est un sujet admirable! je m'en empare.—Il n'est plus temps; j'ai raconté hier ce trait dans une société où se trouvaient Legouvé et Luce de Lancival…—Et Luce s'est jeté dessus?—Non; il ne croit pas que cela puisse s'adapter à la scène française; mais Legouvé n'en juge pas tout-à-fait de même; il m'a dit qu'il y penserait. N'y pense donc pas: je ne voudrais pas par une étourderie vous avoir mis en rivalité.—Legouvé ne traitera pas ce sujet-là; il n'est ni dans la nature de son esprit, ni dans le genre de son talent. Au premier aspect il n'a vu que les ressources; la réflexion lui en fera voir les difficultés; il reculera devant elles. Ce n'est, au reste, qu'à son désistement que je m'en saisirai; je l'obtiendrai sans le solliciter. Je cours chez lui. Chemin faisant, je ferai mon plan. Adieu.»

Ce que j'avais prévu arriva. Refroidi par la réflexion, Legouvé avait fini par penser comme Luce, et par trouver le sujet intraitable. Il l'était, en effet, pour l'auteur qui voudrait le traiter comme un sujet de l'histoire grecque ou de l'histoire romaine, comme un sujet de l'antiquité. Les formes, le ton, le style convenable à ces sortes de sujets ne sauraient s'appliquer à des sujets modernes sans y produire d'étranges disparates: convenables à des moeurs essentiellement héroïques, à des moeurs presque fictives, ces formes, ce ton, ce style, seraient en continuel désaccord avec les moeurs positives et moins guindées des temps modernes. Tel a toujours été mon sentiment. Cet inconvénient avait surtout frappé Legouvé, qui à un beau talent joignait un goût un peu timide: trouvant que le ton habituel de la tragédie ne convenait pas à ce sujet, si éminemment tragique, et, n'osant pas le traiter avec le ton convenable, il y renonça. Je fus plus hardi.

Qu'on me permette de rappeler ici ce que j'ai dit à cette occasion dans la préface des Vénitiens, en 1818. «Penser qu'il n'y a qu'un ton et qu'un style convenables à la tragédie, c'est faire de l'accessoire le principal. N'est-ce donc pas la nature du sujet qui constitue la tragédie? Qu'est-elle par elle-même? sinon une action dont le but est d'inspirer la terreur et la pitié. Or les sujets de nature à produire ce double effet pouvant se trouver chez les modernes comme chez les anciens, il en résulte que si l'essence de la tragédie est invariable, sa forme ne l'est pas, et qu'elle doit être modifiée par les moeurs de l'époque à laquelle appartient le sujet. En fait de tragédie, la forme doit toujours être noble comme les idées, comme les sentimens, comme le style, parce que la noblesse tient à l'essence de ce genre; mais cette noblesse n'exclut ni les intérêts privés, ni les moeurs simples, ni le dialogue naturel; et, soit dit en passant, si elle n'interdit pas l'accès du théâtre aux nobles avilis, à plus forte raison le permet-elle aux personnages qui se montrent nobles dans des conditions inférieures.»

Sur le refus de Legouvé, je me livrai tout entier à l'exécution de mon plan que j'avais en effet combiné tout en me rendant chez lui; mais je ne me mis à écrire qu'après avoir fait une étude approfondie des lois et des constitutions vénitiennes. Le livre d'Hamelot de la Houssaie sur le gouvernement de Venise, livre que feu le comte Colchen d'obligeante mémoire m'engagea à consulter, à étudier même, et dont il me donna un exemplaire, est la source où je puisai les documens les plus utiles sur le but, le caractère et l'origine de ces institutions qui n'ont point eu de modèle.

J'achevai mes deux premiers actes au milieu des bals nombreux que l'on donna cet hiver à Paris où j'étais revenu, et je comptais bien au printemps aller faire les trois autres dans la vallée qui m'était devenue plus chère; mais le sort en avait décidé autrement. Il était écrit là-haut que ce serait sur les lieux même où l'action que je retraçais s'était accomplie que j'achèverais de l'étudier, et qu'avant de la peindre dans tous ses détails, je visiterais dans tous leurs détours, dans toutes leurs profondeurs, les lieux terribles qui lui avaient servi de théâtre.

Vers la fin d'avril, le canon se fait entendre au milieu de la journée. C'est probablement quelque nouvelle victoire de l'armée d'Italie, se disait-on; car depuis que Moreau avait ramené son armée sur le Rhin, la guerre ne se faisait plus activement qu'en Italie. On ne se trompait pas. C'était en effet une nouvelle de l'armée d'Italie que proclamait le canon, et une nouvelle inespérée; la nouvelle de la signature des préliminaires de paix entre la république française et l'empire d'Allemagne à Léoben.

Un officier général de l'armée de Bonaparte apportait ce traité, et cet officier était Leclerc.

C'est chez Méchin, qui donnait un bal à l'occasion de son mariage avec la belle Mlle Raoul, que je retrouvai Leclerc. J'étais avec Lenoir. De quel coeur il nous embrassa! Comme il se félicitait d'avoir suivi notre conseil! Représentant pour le moment l'armée la plus illustre de l'Europe, et comblé des témoignages que l'admiration publique prodiguait aux glorieuses campagnes auxquelles il avait participé, comme il nous savait gré de l'avoir arraché des antichambres du Directoire! comme il nous remerciait de l'avoir poussé dans la carrière où il avait rencontré tant d'honneurs!

L'honneur plus grand, si ambitieux que fût Leclerc, n'était pas d'avoir obtenu à vingt-cinq ans le grade de général de brigade: qu'était-ce que cela en comparaison du bonheur d'obtenir la main de la soeur de son général, la main de cette Paulette dont il était amoureux depuis trois ans; de cette Paulette qui était reconnue pour la plus jolie, à cette époque si abondante en jolies femmes, de cette Paulette à laquelle la haute renommée que son frère venait de conquérir donnait d'ailleurs un prix si haut!

Leclerc venait faire à Paris ses affaires autant que celles de l'armée d'Italie. Tout en négociant avec le Directoire, il s'occupait des préparatifs de son mariage qui devait se faire à son retour à Milan où Paulette l'attendait. Il désirait avoir au moins un de nous deux pour témoin d'un bonheur auquel nous avions indirectement contribué. Lenoir ne pouvait pas quitter Paris où de graves intérêts le retenaient. «Mais toi, tu es libre, me dit-il, tu peux faire partout ce que tu as à faire; je t'emmène.»

Cette fois-là, si on ne me laissa pas le temps de me déterminer, on me laissa du moins celui de faire mes apprêts ou mes adieux. Je ne voulais pas partir sans prendre congé de la famille qui déjà m'avait adopté; il me fallait pour cela retourner à Saint-Leu. Leclerc qui était de Pontoise, et voulait aussi aller voir sa famille, me proposa de l'y accompagner. «Chemin faisant, nous causerons», me dit-il. J'acceptai avec d'autant plus de plaisir une place dans sa voiture, que ce voyage se faisait à peu près dans la direction du mien, et que de Pontoise je pouvais en une heure de marche me rendre à Saint-Leu par mes bois favoris: de l'un à l'autre endroit, il y a tout au plus deux lieues; ce n'était, ce ne serait encore pour moi qu'une promenade.

Cependant le bal allait son train; puisque nous y sommes encore, faisons connaître ce que c'était alors qu'un bal.

Qu'un bal différait alors de ces réunions où dix ans avant j'avais passé de si joyeuses soirées, des nuits si joyeuses! Dans ma première jeunesse, le plaisir était le seul objet qu'on cherchât dans un bal. On dansait pour se divertir, sans trop songer à ce qu'en penseraient les gens qui regardaient; on dansait pour soi, non pas pour les autres: danse sans prétention, mais non pas sans grâce, danse qu'avait adoptée la cour, à l'exemple de cette gracieuse Marie-Antoinette, et qu'à l'imitation de la cour adoptait la bonne société de Paris.

La révolution, qui semblait devoir donner plus de gravité aux moeurs, produisit un effet tout contraire. Des esprits en qui elle n'avait pas développé de hautes ambitions, tourmentés cependant du besoin de se signaler par une supériorité quelconque, s'efforçaient d'obtenir par l'emploi de leurs facultés physiques une célébrité qu'ils n'auraient pas pu atteindre par l'emploi de leurs facultés morales. La danse était devenue l'objet de l'application de ces gens incapables de s'appliquer à autre chose; mais, et c'est le propre de la sottise qui gâte tout ce qu'elle croit perfectionner, ils en avaient dénaturé le caractère. Substituant aux grâces simples et décentes qu'elle avait antérieurement dans les salons une imitation prétentieuse des formes qu'elle affecte sur la scène, d'un amusement qu'elle avait été, ils en avaient fait un travail; la salle de bal n'était plus qu'un théâtre où des écervelés des deux sexes venaient se disputer les applaudissemens des spectateurs, qui, non moins frivoles qu'eux, montaient sur des banquettes, et de là les jugeaient comme des loges on juge des sauteurs à gages.

Je serais fâché qu'un homme qui m'intéresserait figurât gauchement dans un bal, et surtout assez gauchement pour plus amuser les autres qu'il ne s'amuserait lui-même; mais je serais plus fâché encore qu'il excellât dans un exercice aussi futile, au point de faire croire qu'il y aurait donné le temps qu'on ne doit qu'à d'utiles occupations; ses succès ne me paraîtraient excusables qu'autant que sa supériorité dans une faculté grave, dans une honorable profession, prouverait que ce qu'on peut regarder comme le produit d'une étude longue et sérieuse n'est en lui qu'un développement de dispositions naturelles. Helvétius fut beau danseur; mais il est permis de croire que l'acquisition de son talent n'a préjudicié en aucune manière à la culture de son esprit, et qu'il ne lui donna que le temps que les hommes les plus sévères ne peuvent refuser à leurs délassemens, le temps qu'Ésope employait à jouer aux noix et Boileau à jouer aux quilles.

Ce préjugé contre la perfection dans un art futile se réveille en moi surtout quand je le trouve dans une femme. Portés à un certain point, les succès d'une femme dans la pratique de certains arts m'inquiètent soit relativement aux causes qui ont pu la déterminer à s'y adonner si passionnément, soit relativement aux conséquences qu'ils peuvent entraîner. Sous ce rapport, je suis assez de l'avis de Salluste. Je n'aime pas à voir une femme danser mieux qu'il ne convient à une honnête femme, saltare elegantiùs quàm necesse est probæ. Une femme n'est pas perdue, je le sais, pour posséder ce talent au plus haut degré. Mais porté à ce degré-là, ce talent peut être pour elle un instrument de perte, instrumentum luxuriæ. (Catilina.)

La justesse de ces appréhensions n'a été que trop fréquemment démontrée à cette époque. Ce n'est pas à propos de danse seulement que les danseuses les plus admirées firent alors parler d'elles, et leur nom que je ne prononcerai pas, dut au scandale aussi une célébrité qui heureusement n'a guère excédé la durée de quelques mois de carnaval. Trenitz, le plus renommé des danseurs de ce temps-là, s'en est fait, lui, une plus solide. Elle a duré autant que la contredanse à laquelle il avait donné son nom, et qui n'a pas été à la mode moins de deux ans. Ce Trenitz, qui avait tout son esprit dans ses jambes, a fait tourner plus d'une tête: des femmes ont quitté leur mari, et, qui pis est, leurs enfans, pour s'attacher à ses pas. Atteint du mal qu'il donnait aux autres, il est mort fou à Charenton.

Mais les chevaux nous attendent. J'accompagnai Leclerc dans la visite qu'il fit à sa mère. Près d'elle se trouvait une jeune fille qui depuis a épousé le général Davoust. Sa toilette simple et modeste ne m'empêcha pas d'être frappé de sa beauté, qui n'était pas encore celle d'une femme faite.

Mme Leclerc soutenait sa maison et sa famille avec les produits d'un commerce des plus utiles, celui des farines. La Biographie Universelle parle avec dédain de cette industrie. Celle à laquelle s'est livré l'éditeur de tant de notices calomnieuses est-elle plus honorable? lui donne-t-elle le droit de mépriser quelque profession que ce soit? ne vaut-il pas mieux vivre modestement d'une spéculation qui nourrit les hommes, que de s'enrichir en trafiquant de mensonges et de diffamations?

Cette faute n'est pas au reste la seule qui se trouve dans cette Biographie à l'article Leclerc. Rédigé après la chute de Napoléon, il l'est avec une malveillance facile à concevoir dans un homme de parti, mais avec une inexactitude qu'on ne conçoit pas dans un historien.

Tout en roulant, Leclerc me mit au courant de ce qui le concernait, et aussi de ce qui concernait ses compagnons d'armes. Il me raconta quantité de traits relatifs aux personnages qui entouraient le général Bonaparte, et particulièrement à Murat et à Lannes qu'il enviait plus qu'il ne les aimait. Il n'avait pas une haute estime pour leur talent, mais il avait la plus grande admiration pour leur bravoure: elle était en effet hors de toute comparaison.

«Ce fou de Murat, me disait-il, pendant que l'ennemi nous canonnait et nous fusillait du haut des murs de Gradisca, n'allait-il pas frapper aux portes de cette ville avec la poignée de son sabre, en sommant, avec son accent gascon, les bourgeois, qu'il appelait pékins, de les lui ouvrir?

«Et Lannes! de peur de n'être pas reconnu à son uniforme et à son écharpe, cet autre Gascon a-t-il jamais manqué de marcher à la tête de sa brigade avec un chapeau galonné et surmonté d'un plumet plus haut et plus touffu que celui d'un mulet de Provence? Aussi n'est-il jamais revenu d'une affaire sans être blessé, et n'était-il pas guéri de sa seizième blessure, quand, apprenant que le soldat hésitait à Arcole, il endosse son uniforme, s'empanache de son chapeau, et court recevoir la dix-septième.»

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Leclerc, plus flegmatique dans la société, était tout aussi animé qu'eux dans l'action; mais les militaires sont comme les femmes et comme les poëtes; il est rare que les éloges qu'ils donnent à leurs rivaux ne soient pas accompagnés de quelques correctifs. Leclerc me raconta aussi quelques particularités sur Masséna, sur Joubert, sur Augereau, sur Junot, sur Clarke le négociateur, sur Haller le financier, sur Collot le munitionnaire, gens habiles dans leur partie respective, et servant avec autant de zèle que d'intelligence les projets du grand homme. Ainsi, avant de sortir de France, je connaissais le personnel de l'armée d'Italie comme si j'en avais fait partie depuis le commencement de la campagne.

Cette conversation m'apprit plusieurs anecdotes qui trouveront leur place dans ces Mémoires, quand viendra leur tour: c'est ici la place de celle qu'on va lire.

L'on venait d'apprendre à Paris que le 20 avril, reprenant enfin l'offensive, et repassant le Rhin, le général Moreau avait enlevé à l'ennemi quatre mille hommes et vingt pièces de canon. «C'est à moi qu'il est redevable de ce succès, me dit Leclerc. En vertu d'un passeport qui m'a été délivré à Léoben par les Autrichiens, je suis venu droit ici par l'Allemagne, et j'ai traversé l'armée qu'ils ont sur le Rhin. Ayant eu le loisir de prendre connaissance de ses positions, et de remarquer qu'à la nouvelle de la conclusion du traité que je portais à la ratification du Directoire, tenant la paix pour certaine, elle s'était relâchée de sa vigilance, «Ne pourriez-vous, ai-je dit à Moreau, profiter de la circonstance avant que l'armistice soit proclamé?» Moreau m'a compris, et il ne s'en trouve pas mal, comme tu vois.

«Cette opération-là me semble plus habile que loyale, dis-je à Leclerc.—À la guerre comme à la guerre; dolus an virtus», me répondit-il; Leclerc savait assez bien son Virgile.

Peu de jours après cette excursion, nous partîmes pour l'Italie en suivant la route du Bourbonnais.

NOTES.

[1: Marchand de toile qui avait fortement contribué à appeler Robespierre au tribunal de Versailles. Il fut aussi député à la Convention.]

[2: Mme GAIL (Sophie Garre). Née avec le goût de tous les arts, elle cultiva surtout la musique. Ses dispositions pour cet art se manifestèrent par des compositions pleines de grâces qu'elle produisait à un âge où d'ordinaire on a peine à concevoir les compositions des autres. Quelques romances qu'elle publia en 1790 dans les journaux de musique, et que les amateurs accueillirent, furent distinguées des connaisseurs. L'étonnement se serait mêlé au plaisir si on avait su qu'elles étaient l'ouvrage d'un enfant de douze ans.

Celui qui écrit cette notice ne se rappelle pas sans émotion les succès précoces d'un talent aux efforts duquel il se plaisait à fournir des thèmes, en s'essayant aussi.

C'est vers 1794 que Mlle Garre échangea son nom contre celui qu'elle a rendu plus célèbre. Elle épousa à cette époque M. Gail, professeur ou lecteur au collége de France. Cet helléniste jouissait dès lors de toute sa réputation. Des travaux pénibles et utiles sur les langues anciennes, des versions du grec en latin, des éditions correctes, élucidées de commentaires, fortifiées de notes, et aussi, je crois, quelques doctes querelles, l'avaient fait connaître dans le monde savant. Il mérita d'obtenir Mlle Garre, puisqu'il avait apprécié ses qualités. Leur mariage ne fut pas heureux cependant. L'art et la science qu'il avait rapprochés s'effarouchèrent réciproquement.

Une séparation volontaire rompit, au bout de quelques années, cette union où l'un trouvait trop de distractions et l'autre trop peu d'agrémens, et rendit les deux époux à leurs goûts dominans. L'art et la science y gagnèrent. M. Gail acheva dans la retraite sa version de Thucydide, et Mme Gail, rentrée dans la société, en fit les délices par des talens qui se perfectionnèrent en s'exerçant.

La vie dépendante et sédentaire convenait peu à une imagination aussi active que la sienne. Libre une fois, c'est en voyageant qu'elle fit l'essai de son affranchissement. Après avoir parcouru les provinces méridionales de la France, elle voulut voir l'Espagne. En y cherchant le plaisir, elle y trouva la gloire. C'est avec les yeux et les oreilles de l'artiste qu'elle parcourait cette péninsule qui ne semble déshéritée des arts que parce qu'elle a renoncé à faire valoir leur succession, et où l'on retrouve si souvent leurs traces entre celles des Arabes et des Goths.

L'accent et la modulation de la musique espagnole attirèrent surtout l'attention de la voyageuse, et restèrent profondément gravés dans sa mémoire. Ils se reproduisent fréquemment dans ses compositions, mais embellis par un talent plein de charmes, mais modifiés par un goût exquis. Tel air des deux Jaloux, tel morceau de la Sérénade n'est que le développement d'un trait de ces chansons monotones et mélancoliques que hurlent les Catalans, que lamentent les Andalous. Modulé par Mme Gail, ce chant, toujours original, se change en musique des plus suaves.

Ce n'est qu'au retour de ses voyages que Mme Gail songea sérieusement à travailler pour la scène. Avant, elle s'était bien essayée dans le genre dramatique; un opéra de sa composition, représenté en société, avait été applaudi par Méhul lui-même. Elle n'avait pu néanmoins se résoudre à offrir au public un ouvrage que ce grand maître ne trouvait pas exempt de fautes. Une étude opiniâtre et plus approfondie de l'art lui donna bientôt les moyens d'exprimer ses idées avec autant de pureté qu'elles avaient de charmes, avec cette correction sans laquelle, dans tous les arts, les succès du génie même sont incomplets.

C'est par un chef-d'oeuvre que Mme Gail débuta. Peu d'opéras ont été entendus avec autant d'enthousiasme que les deux Jaloux. peu l'ont autant mérité. Une musique neuve et non pas étrange, originale et non pas bizarre, gracieuse et non pas affectée, assure à cette jolie comédie un succès aussi durable que celui dont jouissent les plus aimables productions de Grétry[3].

On sait que cet opéra est tiré d'une comédie en cinq actes de Dufresny; comédie réduite, avec beaucoup d'habileté, en un acte par M. Vial, auteur de plusieurs autres ouvrages charmans aussi, et qui lui appartiennent en entier.

Après cet opéra, Mme Gail en fit représenter un autre encore en un acte, intitulé Mlle de Launay à la Bastille. Le fond en est tiré des mémoires de cette dame, plus connue sous le nom de Mme de Staal. C'est une intrigue assez triste, dans laquelle le gouverneur même de la Bastille joue le rôle de médiateur entre cette prisonnière qu'il aime, et un prisonnier qui en est aimé. Présentée sous un aspect comique, cette situation pouvait être piquante: mais dans cet opéra, qui tient plus du drame que de la comédie, le gouverneur est martyr et non pas dupe; or les martyrs ne sont pas gais.

Cet ouvrage eut peu de succès. La musique néanmoins ne diminua pas la haute idée qu'on avait conçue du talent de Mme Gail. Entre plusieurs morceaux accueillis avec transports, on distingua la romance délicieuse que termine ce refrain: ma liberté! ma liberté! ainsi chante Philomèle captive. Ces morceaux auraient maintenu la pièce au théâtre si, en France, on ne voulait pas être intéressé par le drame autant qu'enchanté par la musique.

La Sérénade est le dernier ouvrage dramatique de Mme Gail. Ce n'est pas par défaut de gaieté que pèche cette comédie dont Regnard est l'auteur, et dont on a fait un opéra en la semant d'airs et de morceaux d'ensemble. Nous ne ferons pas l'éloge de cette délicieuse production. La musique de la Sérénade est dans la mémoire de tout le monde; celle des deux Jaloux ne lui est supérieure ni en facilité, ni en originalité, ni en grâces. Hélas! c'était le chant du cygne.

Et la main qui tirait de la lyre des sons si harmonieux s'est glacée! Et la voix qui modulait des accens si mélodieux s'est éteinte! Que ne pouvait-on pas attendre d'un talent qui, dans l'espace de si peu d'années, avait donné des preuves si brillantes de son heureuse fécondité, d'un talent dont les ressources se multipliaient à mesure qu'il multipliait ses productions! Mme Gail s'occupait à consolider sa gloire par des ouvrages de plus longue haleine, quand une maladie aiguë est venue l'enlever aux arts et à l'amitié. Elle était tout au plus âgée de quarante-trois ans.

Quand on songe que si la jeunesse de l'artiste date de l'époque où il commence à produire, elle ne finit qu'à celle où il cesse de produire, on peut dire que Mme Gail est morte dans la fleur de sa jeunesse; et si l'on juge de ce qu'elle pouvait faire par ce qu'elle a fait, quelle source de regrets pour les amis des arts que cette mort prématurée!

Les chansons, les romances et autres compositions légères de Mme Gail auraient peut-être suffi à lui acquérir la réputation que lui assurent ses grandes compositions. Ces sortes de pièces, qui sont en musique ce que les pièces fugitives sont en poésie, suffisent aussi à la gloire de leur auteur, quand elles portent le cachet du génie. N'eût-il fait que ses poésies légères, Voltaire serait immortel. Saint-Aulaire s'est immortalisé par quatre vers. Tel homme en a fait quarante mille, et n'est pas connu. L'important est de faire des vers et des chants qu'on retienne: tel était surtout le talent de Mme Gail.

Qui ne connaît ses pièces détachées? De quel salon n'ont-elles pas fait les délices? De quelles réunions, dans quelle solitude ne se sont-elles pas fait entendre? Dans quelle partie du monde civilisé n'ont-elles pas été portées par la voix de l'art et de la beauté? Chacun les redemandait, c'était en faire l'éloge. Garat les louait mieux que personne, il les chantait. Après avoir exécuté les morceaux, les plus pathétiques de Gluck, de Mozart, de Nazolini, il ne croyait un concert complet que lorsqu'il avait fait entendre quelques productions de cette verve gracieuse et facile. Qui ne lui a pas entendu chanter en duo, avec sa femme, la jolie romance qui commence par ce vers: La jeune et sensible Isabelle? Si Pétrarque n'a rien fait de plus ingénieux que ces couplets qui sont de Mme de Bourdie, Cimarosa n'a rien composé de plus gracieux que cet air qui est de Mme Gail.

Son talent faisait le charme continuel de la société. Il se prêtait à tous les caprices, quelque acte de complaisance qu'on en exigeât. Sous les doigts de cette femme habile, le piano suffisait à tout ce que la circonstance pouvait en réclamer. Que de fois, dans nos réunions, n'a-t-il pas tenu lieu d'orchestre! Les airs que Mme Gail improvisait alors, à la demande des danseurs, retenaient dans le salon, comme auditeurs, ceux-là même pour qui la danse avait le moins d'attraits; et ces airs qui, à son insu, bientôt se répandaient dans Paris, n'étaient pas moins originaux, pas moins mélodieux que ceux qu'elle travaillait à loisir.

À ce talent si supérieur, Mme Gail joignait toutes les qualités d'une femme aimable, tous les avantages d'une femme d'esprit. Dès sa première jeunesse, elle avait vécu dans la société des littérateurs et des poëtes les plus célèbres de l'époque. À la ville, dans la maison de son père, elle avait vu souvent La Harpe; elle avait rencontré souvent aussi Delille à la campagne, dans les bois de Meudon. Elle aimait la poésie avec passion; elle aimait avec passion tous les arts. Les talens, de quelque nature qu'ils fussent, n'avaient pas d'appréciateur plus délicat, plus enthousiaste. Ils ne sauraient trop la regretter.

L'amitié l'a regrettée plus encore. Mme Gail inspirait ce noble sentiment aussi vivement qu'elle le ressentait. Nous jugeons par nous-mêmes de la douleur que sa perte laisse dans la société intime dont elle était l'âme, et qui se composait surtout de ses vieux amis.

Une circonstance toute particulière a mêlé une émotion bien douce aux sentimens douloureux que cette femme si sincèrement aimante a dû éprouver en se voyant arracher, à la force de l'âge, à tout ce qu'elle aimait. L'unique fruit de son mariage, son fils s'était montré digne d'elle. Il avait remporté le prix sur le sujet proposé cette année-là par l'académie des belles-lettres. Le jour de deuil se changea pour cette mère en un jour de triomphe; et ce n'est qu'après avoir vu les lauriers sur le front de son enfant que ses yeux consolés se sont fermés pour jamais.

Ainsi mourut, heureuse encore, cette femme qui a mérité de l'être, et de l'être plus long-temps; cette femme qui a traversé la vie sans avoir fait aucun mal; cette femme dont le passage en ce monde n'est signalé que par la production du talent le plus aimable; cette femme dont le génie ajoutait encore aux jouissances du bonheur même; cette femme qui, dans des temps de malheur et de persécution, a si souvent suspendu les peines du proscrit que venaient charmer jusque dans les cachots, jusque dans l'exil, ses chants qui désormais ne seront plus entendus sans douleur par un de ceux dont ils ont fait la consolation.

A. V. A.

À Bruxelles, en 1819. ]

[3: Je m'imaginais, quand j'écrivais cela en 1819, qu'une nouvelle révolution musicale était prête à éclater, et que Grétry comme Paësiello, comme Piccini, comme Sacchini, comme Cimarosa, étaient au moment d'être expulsés de la scène que Mozart seul dispute encore à Rossini.]

[4: Je retrouve dans un journal du temps l'analyse de cette facétie. La voici:

«De pauvres diables de comédiens de campagne, auxquels leur directeur a fait banqueroute, ne sachant que devenir, se réfugient dans un couvent de capucins où le père Barnabas, qui en est le gardien, les reçoit avec plaisir. Il y a déjà quelque temps qu'ils y sont, lorsque les révérends pères Arlequin et Polichinelle s'aperçoivent qu'ils s'ennuient. Or, comme l'a dit Figaro, l'ennui n'engraisse que les sots. Nos comédiens ne le sont pas, et c'est pour cela, et parce qu'ils avaient presque tous, avant leur retraite, contracté l'habitude des sept péchés mortels, qu'ils ne peuvent plus vivre en reclus. D'ailleurs, une perpétuelle contrainte les ennuie, et vainement on voudrait tenter de faire oublier au père Gilles sa paresse, au père Pantalon sa colère, au père Polichinelle sa gourmandise, au père Scaramouche son orgueil, au père Cassandre son avarice, au père Scapiu son envie, au père Arlequin sa luxure, et au révérend père Barnabas la réunion de tous ces vices.

«Cependant ce vénérable gardien a reçu une lettre dans laquelle on lui apprend qu'on va supprimer tous les couvens, et c'est ce qui lui fait croire qu'il est nécessaire de prendre certaines précautions.

Air: du vaudeville de l'île des femmes.

Faisons d'abord notre paquet
Sans accuser la Providence;
Et puis, lorsque nous l'aurons fait,
Mettons en Dieu notre espérance.
Comme la résignation
Doit couronner la foi parfaite,
Disons avec soumission:
La volonté de Dieu soit faite.

«Mais il ne serait pas mal pour donner à ce paquet un embonpoint convenable, d'y joindre la bourse de Cassandre. Ah! ce serait bien fait, si cet avare Cassandre ne surveillait sans cesse son argent. En attendant de pouvoir le lui escamoter, notre gardien entend la coulpe de ses frères, et lorsqu'ils ont chacun fait leur acte d'humilité, ils vont à l'église pour chanter l'office.

«C'est le tour du père Arlequin d'être portier, et il est, ma foi, bien heureux, car il trouve l'occasion d'ouvrir la porte au plus joli Récollet du monde.

ARLEQUIN.

Air: Jupiter un jour en fureur.

Mon frère, on ne refuse pas
La porte à gens de votre mine.

COLOMBINE.

Quoi! si près de sa Colombine.
Il ne la reconnaît pas!

ARLEQUIN.

C'est un moine de contrebande
Et si j'osais en vérité…

COLOMBINE.

Faites-moi la charité.

ARLEQUIN.

Frère, je la demande.

Quel teint fleuri, quel air friand,
Et quelle fraîcheur de chanoine!
Jamais un aussi joli moine
N'est entré dans le couvent:
Aisément cela se devine,
À ce regard vif et fripon,
C'est l'amour en capuchon,
Ou bien c'est Colombine.

«Lorsque la reconnaissance d'Arlequin et de Colombine est bien et dûment faite, le père Cassandre survient, tout essoufflé, et renouvelant, jusqu'à un certain point, la scène d'Harpagon, qui prétend que tout le monde lui a volé son argent, il accuse tantôt le père Capucin, tantôt le frère Récollet de lui avoir joué un semblable tour. On découvre bientôt que c'est au père Barnabas seul qu'il faut l'attribuer. Eh bien! dit Arlequin à toute la ci-devant troupe qui s'est rassemblée, suivez-moi, et nous allons le contraindre, non-seulement à rendre l'argent de Cassandre, mais à nous livrer celui de la communauté.

«Barnabas, qui ne soupçonne pas qu'on l'ait découvert, vient faire un repas fraternel avec un cochon, qui, par parenthèse, joue fort bien son rôle, et pour lequel il a la plus grande prédilection. Pendant qu'ils mangent ensemble, Arlequin, Gilles, Polichinelle, Cassandre, Pantalon, Scapin et Scaramouche, qui ont jeté leurs frocs aux orties, paraissent en habits de caractère; et comme ils ne se sont montrés qu'après une évocation d'Arlequin, le révérend père Barnabas les prend naturellement pour des diables. Ils font une entrée terrible, et ils obligent le moine à danser un rigaudon avec eux, pendant que Gilles chante la ronde suivante, sur l'air: L'autre jour le gros René.

Tout atteste et reconnaît
   Le pouvoir du diable;
Dans tout ce qu'on dit et fait,
   Est mêlé le diable.
Certain auteur l'a prouvé,
   En vers à la diable
      Ô gué!
   En vers à la diable.

L'homme d'esprit a, dit-on,
   Tout l'esprit d'un diable;
Nous disons d'un bon garçon
   Qu'il est un bon diable,
Et de l'honnête homme à pied
   C'est un pauvre diable
      Ô gué!
   C'est un pauvre diable.

Qui désire être cité.
   Mène un train de diable:
N'a pas qui veut pour beauté
   La beauté du diable;
Plus d'un ouvrage vanté
   Ne vaut pas le diable
      Ô gué!
   Ne vaut pas le diable.

Quel est l'homme qui jamais
   Ne se donne au diable?
Les trois quarts de nos projets
   Où vont-ils? au diable;
Par la queue, ah! que j'en sais
   Qui tirent le diable
      Ô gué!
   Qui tirent le diable.

«Toutes ces diableries-là ne font pas perdre la tête au père Barnabas, et les diables se retirent. L'auteur, profitant du conseil que Sédaine donne au diable dans son fameux pot-pourri, fait paraître l'aimable Colombine, qui est vraiment un diable bien plus dangereux que tous les autres pour le Gardien, puisqu'en lui faisant espérer de l'épouser, elle le met dans le cas de lui donner son argent et de signer un contrat de mariage qui n'est autre que celui d'Arlequin et de Colombine. Cette comédie-parade finit par le couplet suivant adressé au parterre, et qu'il a fait répéter. Il est sur l'air De la croisée.

Voici l'instant où maint auteur,
Pour obtenir votre suffrage,
Par maint couplet adulateur
Vous implore pour son ouvrage.
Citoyens, quoiqu'en pareil cas,
Nous disons avec bonhomie:
Si nous ne vous amusons pas,
   Sifflez la comédie.

«Ici le public, qui avait pris cette liberté avant qu'on se fût avisé de la lui donner, est revenu à des sentimens moins sévères. Cette pièce, qu'on n'aurait dû juger que comme une comédie-parade, pourra très-bien rester au théâtre, lorsque l'auteur y aura fait quelques retranchemens, et surtout lorsque les acteurs voudront bien employer, en la jouant, non le sérieux glaçant que Montauciel prétend n'être bon qu'à porter le diable en terre, mais cette précieuse gaieté qui embellit toutes les productions comiques.»

(Extrait du Journal des Spectacles, qui s'imprimait chez VEZART et LE
NORMANT, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois.)

Après avoir relu cette analyse, je suis de l'avis du public, c'est-à-dire de son premier avis, et je ne conçois pas qu'il ait supporté dix ou douze représentations d'un pareil fouillis.]

[5: André Chénier périt le 7 thermidor; et Marie-Joseph Chénier fut du nombre des infortunés que la journée fatale au tyran vengea sans les consoler.

Réintégré, par la révolution du 9 thermidor, dans le crédit qu'il n'avait perdu que parce qu'il avait osé prêcher la modération, Chénier usa de ce crédit pour adoucir du moins les malheurs d'autrui. Personne ne réclama vainement son appui. Que de familles durent à ses sollicitations la prompte liberté d'un père, d'une mère ou d'un frère! C'est en soulageant le malheur des autres qu'il cherchait à se distraire du sien.

Il fut un des législateurs les plus ardens à poursuivre la punition des fauteurs du comité de gouvernement; mais l'horreur qu'il portait à ces prétendus républicains ne l'avait pas détaché de la république. Les hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses trouvèrent donc en Chénier peu de complaisance pour leurs projets. D'atroces accusations s'élevèrent dès lors contre lui. Diffamant l'homme qu'ils ne pouvaient séduire, des écrivains de parti accusèrent Chénier d'avoir été complice des tyrans dont il avait été victime. Entretenant en lui, par une calomnie incessamment répétée, le souvenir d'un malheur qu'on craignait qu'il oubliât, un journal, que je n'ai pas besoin de nommer, lui adressait tous les jours cette question que Dieu fit au premier assassin: Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?

C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne à publier, ne fût-ce que parce qu'elle fait connaître dans quels excès on peut être entraîné par l'esprit de parti.

Le fondateur d'une des feuilles que je signale à l'indignation de tout honnête homme, faisait chez moi, après la mort de Chénier, l'éloge du talent et aussi celui du caractère de ce grand écrivain. «Vous voilà donc enfin juste? dis-je à cet apologiste: L'esprit de parti ne vous aveugle donc plus?—Il ne m'a jamais aveuglé: telles ont toujours été mes opinions sur Chénier, me répondit en souriant ce galant homme.—Mais, pendant dix-huit mois, ne l'avez-vous pas journellement accusé d'avoir fait égorger son frère? avez-vous donc cru ce fait réel?—Moi! pas un moment.—Pourquoi donc ces accusations quotidiennes?—Vous me le demandez! me dit-il avec on regard où se peignait autant de malice que de pitié; vous n'entendez rien à la politique, je le vois.—Eh bien!—Sachez que, quand il s'agit de ruiner dans l'opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens sont bons. Chénier était un des appuis du parti républicain; voulant la ruine de ce parti, nous avons fait tout pour décréditer un de ses chefs, pour le démonétiser: voilà toute l'histoire.»

Cet aveu naïvement atroce, je ne suis pas la seule personne à qui il ait été fait par l'homme en question. Feu Ginguené le reçut aussi, et ce n'est pas sans rougir, m'a-t-il dit: car, en fait de politique semblable, il était aussi novice que moi, soit dit sans le déprimer.

Chénier réfuta cette calomnie par des vers aussi touchans qu'harmonieux. Il n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce chant de génie et de douleur.

Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils soient devenus classiques, Mme de Genlis ne les avait probablement pas lus. Autrement, aurait-elle osé reproduire dans ses Mémoires les lâches interprétations que ces vers réfutent si puissamment?

«Il a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame, à la suite de quelques reproches qu'elle adresse à Chénier, de laisser périr son malheureux frère, qu'il aurait pu sauver en employant son crédit sous le règne de la terreur. On a même dit généralement qu'il avait participé à sa condamnation: ce que je ne puis croire; mais cette odieuse imputation fut accréditée dans le temps par son silence, car il aurait pu sans danger se justifier autrement.»

Renvoyons, pour toute réponse, Mme de Genlis à l'épître sur la Calomnie, publiée à l'époque où Chénier est accusé de s'être tu; ou plutôt transcrivons ceux des vers de cette épître qui sont relatifs au fait que nous examinons ici. Si Mme de Genlis aime les bons vers, elle ne lira pas ceux-là sans plaisir; et nous aurons flatté son goût, tout en éclairant sa justice.

Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs,
De ces menteurs gagés se font les protecteurs.
De toute renommée envieux adversaires,
Et d'un parti cruel plus cruels émissaires,
Odieux proconsuls, régnant par des complots,
Des fleuves consternés ils ont rougi les flots.
J'ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes;
Le Moniteur fidèle, en ses pages sanglantes,
Par le souvenir même inspire la terreur,
Et dénonce à Clio leur stupide fureur.
J'entends crier encor le sang de leurs victimes;
Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes;
Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser!
Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser!
Moi! jouet si long-temps de leur lâche insolence;
Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence;
Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix
Demandait à grands cris du sang et non des lois!
Ceux que la France a vus ivres de tyrannie,
Ceux-là même, dans l'ombre armant la calomnie,
Me reprochent le sang d'un frère infortuné,
Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!
L'injustice agrandit une âme libre et fière.
Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière,
En vain sèment le trouble entre son ombre et moi:
Scélérats! contre vous elle invoque la loi.
Hélas! pour arracher la victime aux supplices,
De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,
J'ai courbé devant eux mon front humilié;
Mais ils vous ressemblaient: ils étaient sans pitié.
Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire.
Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère,
Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé,
Et qui deux jours plus tard périssait égorgé,
Auprès d'André Chénier avant que de descendre,
J'élèverai la tombe où manquera sa cendre,
Mais où vivront du moins, et son doux souvenir,
Et sa gloire, et ses vers, dictés pour l'avenir.
Là, quand de thermidor la septième journée
Sous les feux du Lion ramènera l'année,
Ô mon frère! je veux, relisant tes écrits,
Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits.
Là, tu verras souvent, près de ton mausolée,
Tes frères gémissans, ta mère désolée,
Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs;
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.

Je le demande à Mme de Genlis: en conscience, l'auteur de ces vers-là peut-il être, de quelque façon que ce soit, coupable d'un fratricide? Qu'elle ne s'obstine donc pas à se faire l'écho d'une calomnie désavouée par les gens même qui l'ont fabriquée, l'écho des plus dégoûtantes déclamations révolutionnaires. Tarder plus long-temps à se rétracter, ne serait-ce pas manquer de bonne foi, et, qui pis est peut-être pour une dame de si bon ton, manquer de bon goût?

Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet des attaques livrées par Mme de Genlis à la mémoire de Chénier, nous l'engagerons aussi à s'assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles elle le fait figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer en altérant leurs détails, comme elle le fait dans l'anecdote suivante.

«Cette horrible exagération d'une mauvaise action, dit-elle à la suite de l'imputation que nous venons de signaler, donna lieu à une anecdote très-vraie et très-curieuse. La célèbre actrice Mlle Dumesnil existait encore à cette époque; mais elle était très-vieille. M. Chénier, sans l'avoir jamais vue, sans se faire annoncer, se rendit un matin chez elle. Il la trouva dans son lit, et si souffrante quelle ne répondit rien à ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Chénier la conjura de lui dire uniquement un vers, un seul vers d'une tragédie, afin, disait-il, qu'il pût se vanter de l'avoir entendue déclamer. Mlle Dumesnil, faisant un effort sur elle-même, lui adressa ce vers de l'un de ses plus beaux rôles:

«Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.»

Mme de Genlis aurait tort de mettre historique au bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que j'aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à Mlle Dumesnil, le jour même où elle a eu lieu. J'en tiens le récit de Dugazon, qui, avec Mme Vestris, avait servi d'introducteur à Chénier près de la camarade de Lekain. Il en résulte d'abord que Chénier ne se présenta pas seul; il en résulte de plus que si, pressée vivement par lui et par eux de déclamer quelque chose, Mlle Dumesnil, qui les avait reçus avec obligeance, déclama le vers cité par Mme de Genlis, et le déclama avec un accent admirable, ce fut sans aucune intention malveillante. Sa mémoire seule plaça sur ses lèvres ce vers qu'elle récita pour complaire à un poëte illustre, dont elle réclamait en ce moment l'appui, par suite de l'état de détresse où la révolution l'avait jetée. Peut-être aussi Mlle Dumesnil, dans l'isolement où elle vivait, ignorait-elle l'existence des calomnies exhumées aujourd'hui par Mme de Genlis. Enfin, l'espèce d'énergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est tout-à-fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté que le temps ne fait qu'accroître dans les bons coeurs, et qui est la véritable grâce de la vieillesse.

Tout cela se passait, au reste, pendant que Mme de Genlis habitait Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été altérées par l'esprit de parti: elle est donc excusable d'avoir cru ces faits quand on les lui a racontés; mais est-elle excusable, quand elle s'est déterminée à les écrire, de les avoir donnés pour véritables, sans s'être assurée s'ils étaient en effet conformes à la vérité?

(Extrait d'une lettre adressée, en 1826, à l'éditeur des oeuvres complètes de M. J. CHÉNIER.)

Je crois compléter cette réfutation en y joignant le discours qui fut prononcé sur la tombe de Chénier; discours qui valut à son auteur les félicitations d'un des complices de la calomnie quotidienne à laquelle on vient de répondre.

«Messieurs,

«Entre les pertes nombreuses que nous avons à déplorer depuis peu de temps, il n'en est pas de plus difficile à réparer que celle qui nous rappelle en ce lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au milieu de vous, que les lettres n'aient à gémir, que nous n'ayons à regretter un orateur, un philosophe, un littérateur ou un poëte. Combien ses coups ne sont-ils pas cruels, quand toutes ces douleurs se renouvellent à la fois par la chute d'une seule tête!

«Il est inutile, je crois, de faire devant vous l'énumération des droits de M. de Chénier aux regrets de quiconque aime ou cultive des lettres.

«Doué d'un esprit aussi étendu que délié, d'un jugement aussi pénétrant que juste; doué d'une âme brûlante et de la plus ardente imagination, il excella dans toutes les parties où les succès durables ne s'obtiennent que par la réunion si rare de facultés si diverses.

«La tribune et le théâtre retentissent encore de ses triomphes. La littérature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs écrits dictés par la critique la plus judicieuse, par le goût le plus délicat. Aux ouvrages qu'il a publiés, il a dû en ajouter beaucoup d'autres, si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il avait pour l'étude, par l'infatigable activité de sa tête, dans laquelle, pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa vie semblait s'être réfugiée.

«Eh! combien n'eût-il pas augmenté le nombre des productions du génie, si la révolution qui l'a saisi dans la fougue de la jeunesse, si nos dissensions civiles, au milieu desquelles un esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'étaient venues le disputer à ses travaux littéraires, à l'instant même où il s'y livrait avec cette passion que justifie un premier succès, avec cette impétuosité qui le caractérisa dans toutes les circonstances de sa vie!

«Les questions qui divisaient alors la France, dès long-temps préjugées par la raison, sont décidées aujourd'hui par l'expérience. De trop longs malheurs nous ont fait connaître quel système de gouvernement convenait au génie et aux intérêts de notre nation, entre les systèmes que les partis opposés voulaient ou conserver ou établir dans notre malheureuse patrie.

«Si Chénier erra en politique, il n'erra point en morale. Le parti qu'il embrassa ne fut pas favorable à la monarchie, mais dans ce parti, divisé aussitôt après son déplorable triomphe, Chénier fut du petit nombre des hommes qui osèrent élever la voix en faveur de l'ordre et de l'humanité.

«Des lois et non du sang, s'écriait-il à cette époque où les tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions.