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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 5: CHAPITRE III.
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About This Book

The narrator recalls life in Paris during the Revolution, noting abrupt changes in manners and language, the ascendancy of radical factions, the trial and execution of Louis XVI and the anxious public reactions that followed. Interwoven are personal anecdotes from literary and theatrical circles, sketches of acquaintances, and reflections on how fear and political violence reshaped civic behavior and private relations. The account alternates reportage, moral reflection, and social observation, offering a close-up view of turbulent political events and their cultural consequences.

The Project Gutenberg eBook of Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

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Title: Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Author: A.-V. Arnault

Release date: December 21, 2007 [eBook #23953]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE, TOME II ***

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE

TOME SECOND.
PAR A. V. ARNAULT,
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Verum amo. Verum volo dici.

PLAUTE. Mostellaria.

PARIS.
LIBRAIRIE DUFÉY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.

1833.

LIVRE V.

DU 1er JANVIER 1793 AU 29 JUILLET 1794.

CHAPITRE PREMIER.

Moeurs nouvelles.—Procès du roi.—Anecdote.—Travaux littéraires.—Opéra-comique.—Partie de chasse.

De retour à Paris, je n'y reconnaissais plus rien, tant sa physionomie avait changé en moins de quatre mois. Ainsi nous avons peine à reconnaître les traits d'un ami dans un visage labouré par une violente maladie.

À mon départ, la lutte des démocrates contre les aristocrates, ou plutôt des républicains contre les royalistes, n'avait pas effacé tout vestige des anciennes moeurs: on retrouvait encore dans les discussions même les plus violentes l'indice des habitudes que donnent l'éducation et l'usage du monde. Ce reste de politesse avait disparu depuis l'ouverture de la Convention, où le pouvoir, que ne posséda jamais la faction de la Gironde, qui avait provoqué le renversement de la monarchie, fut subitement usurpé par la faction de la montagne qui l'avait accomplie, et qui affecta les formes brutales des brigands et des assassins qu'elle s'était donnés pour alliés.

Les formules consacrées par l'usage avaient été proscrites par un décret spécial, et les appelations de citoyen et de citoyennes substituées à celles de monsieur, madame et mademoiselle. La loi ne défendait pas toutefois d'être poli. Elle ordonnait seulement de l'être d'une autre manière. Les gens grossiers, à qui la dernière révolution avait donné le dessus, car, dans les orages, la bourbe monte à la surface de l'eau, les gens grossiers firent de la loi l'interprète de leurs habitudes. Ils prétendirent qu'être poli c'était être mauvais Français. Non contens d'aggraver par l'accent avec lequel ils prononçaient les termes légaux ce que l'omission des termes supprimés avait d'incivil pour de certaines oreilles, ils s'étudiaient à les convertir en injure, ne les employant qu'avec le tutoiement, forme qui, lorsqu'elle n'est pas l'expression de l'admiration ou de la tendresse, est celle du plus outrageant mépris.

Toutes les modes se réglèrent sur cette innovation. Les gens qui par peur s'étudiaient à faire des fautes de français, s'habillèrent par peur comme les gens dont ils avaient adopté le langage; ils endossèrent la carmagnole, ils se couronnèrent du bonnet rouge, affectant les moeurs des bourreaux pour les apitoyer, et se calomniant pour se justifier.

L'objet dont tous les esprits s'occupaient alors était le procès de Louis XVI. Persuadés que pour tuer la monarchie il fallait tuer le monarque, et que pour forcer la nation à résister à toute l'Europe il fallait la compromettre avec toute l'Europe, les vainqueurs du 10 août, réunis en Convention, avaient décidé que le roi, détrôné par eux, serait jugé par eux. Cette décision s'exécutait, et déjà ce grand procès était commencé quand je rentrai dans la capitale.

Les débats auxquels il donna lieu, leur résultat, sont trop connus pour que j'en reproduise ici les détails. Mais si je ne retrace pas ces faits en totalité, du moins puis-je en rappeler quelques circonstances qui constateront l'opinion de la grande majorité des habitans de Paris et de la France. Rien ne prouve aussi évidemment qu'en révolution les plus grands événemens sont, la majeure partie du temps, l'ouvrage d'une audacieuse minorité. Pendant toute la durée de ce procès, Paris semblait douter de ce qu'il voyait; il ne concevait pas qu'on l'eût commencé, il n'imaginait pas qu'on osât l'achever; il en suivait la marche avec une anxiété toujours croissante. La majorité de la population était contre cette mesure. Les uns, ne voyant dans Louis XVI qu'un fonctionnaire écrasé sous un fardeau que des épaules plus fortes que les siennes n'auraient peut-être pas supporté, et ne trouvant dans les griefs qu'on lui imputait que des fautes qui, si graves qu'elles fussent, étaient punies par la déchéance, ne concevaient pas que, depuis qu'il était entré dans la classe commune, on poursuivît dans l'homme privé le coupable qui avait été puni dans le roi: les autres, pensant que la politique devait s'accorder avec la justice pour le protéger contre la fureur des montagnards, et que le coup dont on voulait le frapper ne pouvant atteindre le prince qu'un usage immémorial appellerait au trône après lui, croyaient qu'il valait mieux détenir le monarque déchu que de mettre en possession de ses droits le successeur qu'il avait au-delà des frontières. Quelques uns pensaient enfin qu'un roi déchu n'est plus à craindre, et qu'il y aurait autant de dignité que de générosité à constater, en déportant Louis, le peu d'inquiétude que donnaient ses ressentimens. Ces opinions, qui étaient aussi celles de la majorité de la Convention, n'y prévalurent cependant pas. La peur les étouffa, et l'arrêt fatal fut porté au grand étonnement de la plupart des juges qui l'avaient rendu. Ce fut moins l'oeuvre de la conviction que celle de l'audace et de la lâcheté.

Cet arrêt une fois prononcé, on eut impatience de le voir exécuter, et pour en assurer l'exécution on recourut au moyen qui semblait le plus propre à l'empêcher. On fit prendre les armes à la garde nationale tout entière. La plupart de ces gens qui, comme citoyens, eussent tenté peut-être un effort pour sauver la victime, assurèrent sa mort comme soldats, chacun se défiant de son voisin et craignant de manifester une pitié dont le premier mouvement aurait été puni sur-le-champ. Ainsi la mort du plus malheureux des rois fut assurée par des hommes qui en avaient horreur.

Les dispositions de la multitude étaient à peu près les mêmes. Les bourreaux le savaient bien, et ce n'est pas sans cause qu'ils ordonnèrent au moment fatal le roulement de tambours dans lequel se perdirent les dernières paroles du fils de saint Louis.

Louis XVI, qui portait jusqu'au sublime le courage passif, mourut en martyr.

Le peuple surtout fut frappé de stupeur. Ce qui venait de s'accomplir lui semblait impossible même après l'accomplissement. Des mots de différentes natures, mais tous également expressifs, manifestèrent les sentimens de la halle, dont la population, moins féroce que grossière, a été souvent calomniée, et à qui l'on prête communément les discours et les actions de cette populace errante qui colporte de rue en rue un trafic qu'elle est prête à quitter dès que le désordre lui offre quelque chance de bénéfice.

On a accusé la politique anglaise d'avoir contribué par une influence cruelle à la consommation d'un acte qu'elle a depuis affecté de vouloir venger, acte qui, frappant dans Louis XVI le protecteur de la révolution américaine, satisfaisait à la rancune britannique; acte qui, devant brouiller la France avec toutes les monarchies de l'Europe, assurerait tout à la fois la ruine d'une nation que l'Angleterre enviait, et la perte d'un prince qu'elle haïssait. Je laisse aux politiques de profession à discuter ces opinions. Je ne me sens pas fondé suffisamment à prononcer en cette circonstance sur les intentions d'un cabinet qui a pu se souvenir de l'indifférence avec laquelle celui du Louvre avait vu tomber la tête de Stuart; mais ce que je puis certifier, c'est que, dès le mois de septembre 1792, l'Angleterre montrait peu de compassion pour le Bourbon détrôné par le 10 août, et que les boutiques des marchands d'estampes y étaient tapissées de caricatures, par lesquelles on appelait le ridicule sur la victime de ce terrible événement. Quelques unes même semblaient en prédire la terrible conséquence. J'ai raconté le propos que le portier de Covent-Garden m'adressa en m'annonçant le sort qui attendait Louis XVI; son opinion était assez généralement celle du peuple de Londres.

Mais revenons à celui de Paris. Au coin d'une rue, le soir même de l'exécution, j'entendis un mot touchant. Il fut dit par une marchande. Quelqu'un venait de lui acheter des petits pains, «Dis donc, voisine, s'écria-t-elle sans s'inquiéter qu'on l'entendît, et contemplant la monnaie frappée à l'effigie du malheureux Louis, dis donc, c'est avec sa tête qu'ils achètent du pain!»

Dans ce terrible procès, où il fut décidé de la vie d'un roi par un nombre de voix qui, d'après les lois alors en vigueur, eût été insuffisant pour la condamnation d'un simple citoyen à la moindre des peines, quelques votes se firent remarquer, les uns par l'expression de la plus inconcevable fureur, les autres par celle de la générosité la plus courageuse.

L'histoire conservera ceux de Kersaint, de Lanjuinais, de Daunou, de Bresson (des Vosges), de Marec (du Finistère), de Chiappe (de la Corse), d'Himbert (de la Marne), et surtout celui de Rabaud de Saint-Étienne. Je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigué, bourrelé de la tyrannie que j'exerce pour ma part, s'écriait-il en abdiquant sa sanglante magistrature. Au péril de leur tête, les autres refusèrent de frapper celle de Louis XVI, opposant les principes invariables de l'équité à ceux de la politique douteuse dont se prévalaient les fauteurs de l'opinion adverse.

Quelques uns de ces derniers firent de la rhétorique à cette occasion. Faire de l'esprit en pareille circonstance! Ce ne fut pas le tort de Sieyès. Il passe cependant pour avoir aggravé la rigueur de son opinion par un trait qu'on lui a souvent reproché. Ce trait ne lui appartient pas; je me fais un devoir de l'affirmer et de le démontrer. Voici le fait.

Le Moniteur, dans l'article où il rend compte de la fatale séance où Louis fut condamné, et dans lequel il tient note des considérations sur lesquelles plusieurs votans crurent devoir se fonder, dit, quand il en vient au tour de Sieyès: Sieyès, LA MORT, (sans phrase). De cette réflexion, qui est d'un journaliste, on a fait un appendice du vote d'un juge. Sieyès a toujours protesté contre cette interprétation.

Pendant la durée de ce long procès, Louis parut d'autant plus noble qu'il se montra plus simple. Repoussant tout moyen de défense qui ne résulterait pas de la logique la plus sévère, il permit à ses avocats de convaincre ses juges, mais non de les attendrir; d'éclairer leur conscience, mais non d'émouvoir leur pitié; de plaider dans l'intérêt de sa vie moins que dans celui de la justice. Il avait presque interdit l'éloquence à Me de Sèze, qui lui a obéi.

Mais c'est trop s'appesantir sur ces douloureux souvenirs. J'ajouterai seulement à ce que j'ai dit sur cette grande catastrophe, que les sentimens consignés ici sans intention de flatter ou d'offenser qui que ce soit, me furent souvent imputés à crime par la faction qui osa l'accomplir.

Je devais m'y attendre. Mais pouvais-je imaginer qu'on me désignerait un jour comme y ayant contribué? C'est pourtant ce qui est arrivé. Cela ne peut guère s'expliquer que par la difficulté de justifier la persécution dont j'ai été l'objet après la seconde restauration, et l'inscription de mon nom sur les tables de 1815. On m'a imputé un grand grief pour disculper Louis XVIII d'une grande injustice, et parce qu'il était plus commode d'imputer un crime au persécuté qu'un tort au persécuteur. Mais ce crime, je n'ai pas même eu occasion de le commettre, puisque je n'étais pas membre de l'assemblée qui l'a commis.

Quoi qu'il en soit, cette prévention à laquelle j'ai dû des complimens qui m'ont fait horreur, et des reproches qui m'ont fait pitié, s'était tellement accréditée que c'est à elle qu'il faut surtout attribuer la fureur avec laquelle les royalistes se déchaînèrent contre le succès de Germanicus. Le fait suivant le démontre d'une manière assez plaisante.

Quinze jours après cette représentation, qui du théâtre fit descendre la tragédie dans le parterre, et dont le bruit était parvenu jusque dans les Pays-Bas que j'habitais depuis mon exil, je fis un voyage en Hollande, où quelques affaires m'appelaient. Dans la diligence où je ne connaissais personne, et où personne ne me connaissait, se trouvait un officier français venant de Paris. De caractère communicatif, comme il nous avait mis au courant de sa marche, on l'accabla de questions sur ce qui se passait en France, et l'article de Germanicus ne fut pas oublié. Ce qu'il dit de la pièce littérairement n'était pas de nature à blesser l'amour-propre de l'auteur. «Les meilleurs royalistes, ajouta-t-il, se sont fait un devoir de rendre justice au mérite de cet ouvrage; mais ils ont fait justice aussi de l'auteur, quand les jacobins ont osé le demander, et quand ils ont voulu que le nom de ce régicide fût proclamé.—C'est donc un régicide que cet auteur? dit un Hollandais en secouant sa pipe.—Si c'est un régicide? un conventionnel! autrement, serait-il exilé?» La conversation, dont je me gardai bien de me mêler, changea ensuite de sujet.

Comme nous approchions de La Haye, «Messieurs, dit l'officier français en s'adressant à moi comme aux autres, mon séjour dans ce pays-ci ne sera pas long. Dans huit jours je dois être de retour à Paris. Si quelqu'un de vous avait quelque chose à faire dire dans ce pays-là, qu'il dispose de moi.» Chacun l'ayant remercié, «Monsieur, dis-je, quand vint mon tour, j'userai, moi, de votre obligeance. J'ai quelque chose à faire dire dans ce pays-là. On n'y connaît qu'une partie de l'histoire de l'auteur de Germanicus. Permettez-moi de vous la faire connaître tout entière, afin que vous puissiez la raconter à votre retour. Personne mieux que moi ne sait ce qu'a fait et ce que veut faire cet homme-là. Il ne rêve qu'à des crimes, c'est la vérité; et non pas seulement à ces crimes qui n'ont pour objet que la ruine d'une famille ou la mort d'un homme; c'est du renversement des États, c'est de la mort des princes, c'est de ces grands complots qui bouleversent l'ordre social, qui détrônent les dynasties, qui changent le destin des empires, qu'il est incessamment occupé. Il a ourdi je ne sais combien de conspirations: tantôt c'est une république qu'il veut substituer à une monarchie, tantôt un empire qu'il veut substituer à une république. Faut-il se délivrer d'un prince? tous les moyens lui sont bons. Au moment même où je vous parle, ne prépare-t-il pas le poison qui au premier moment terminera les jours d'un personnage des plus illustres!—Que me dites-vous là?—Rien qui ne soit exactement vrai.—Notez toutefois que cet homme, si familiarisé avec les combinaisons les plus atroces, est d'ailleurs assez bon diable. Il n'est pas mauvais mari, il est bon fils, bon père, bon ami, bon maître, même pour son chien. Il ne ferait pas de mal à un enfant. Il n'a jamais tué que des rois; c'est sa manie, mais que des rois de théâtre. Voilà ce que je vous prie de vouloir bien dire à vos amis de Paris, sur mon témoignage; et je parle en connaissance de cause, car cet homme et moi nous ne faisons qu'un.—Quoi! Monsieur?…—Oui, Monsieur, je suis l'auteur de Germanicus

On se figure l'impression que cette explication produisit sur les auditeurs, et particulièrement sur le personnage qui l'avait provoquée. «Quoi! vous n'avez pas voté la mort du roi?—Aristocrate comme vous alors, je n'étais pas même membre de l'assemblée qui l'a jugé.»

Je dois le dire à l'honneur de cet officier, il parut profondément pénétré du désir de détruire une erreur qu'il se désolait d'avoir partagée. «À mon retour à Paris, je ferai connaître la vérité, dit-il, en me faisant affectueusement ses adieux.—Mais pourquoi donc êtes-vous exilé? ajouta-t-il.—Tâchez de le savoir, lui répondis-je, et quand vous le saurez, vous me l'apprendrez; c'est encore une obligation que je vous aurai.»

Le roi mort, les royalistes de l'intérieur ne songèrent plus qu'à se faire oublier. Mais la France n'en fut pas moins agitée. La division éclata bientôt entre les républicains; division qui vengea le trône par les calamités de tous les genres dont notre malheureuse nation fut accablée pendant trois ans, division dont la Gironde fut la première victime, division dans laquelle succomba l'exécrable Marat, son premier instigateur, division qui, au bout de son terme que l'on peut voir dans le 10 thermidor où succomba Robespierre, sous lequel avait succombé Danton, avait dévoré successivement tous ses fauteurs.

Pendant cette terrible période, je cherchai mon refuge dans les lettres. Exempt de la réquisition comme homme marié, et peu jaloux d'occuper des fonctions dans l'administration, je ne pris pas de service dans l'armée qui combattait pour une cause où je ne voyais pas encore celle de la France; je ne réclamai pas même les attributions très-modestes qui m'avaient été données dans la fabrication du papier-monnaie. Je fis bien quant à ce dernier objet. Si peu importante qu'elle fût, une place était toujours convoitée par quelque individu occupant une place inférieure, ou par quelque individu sans place. Le moindre employé se trouvait ainsi en butte à des dénonciations de tous les genres; et pour peu qu'il fût vulnérable, il finissait par recevoir sa destitution sur l'échafaud où périt l'infortuné La Marche, qui était resté seul directeur de la fabrication des assignats, d'où ses deux collègues s'étaient très-prudemment retirés.

Avant mon voyage en Angleterre, c'est-à-dire pendant l'été qui suivit la première représentation de Lucrèce, je m'étais amusé à composer non pas un opéra-comique, mais un drame lyrique, drama per musica, comme disent les Italiens; et ce drame avait été reçu à la Comédie-Italienne, nom que portait alors notre second théâtre lyrique. Les acteurs m'ayant prié de mettre en vers le dialogue qui dans l'origine était en prose, et que depuis on m'a prié de remettre en prose, je m'imposai ce travail dont le sujet n'a guère d'analogie avec le caractère de l'époque où il fut achevé. L'admiration que m'inspirait le génie de Méhul à qui ce sujet avait plu me donna le courage de le remanier. Si affreuse que soit l'époque que me rappelle ce travail, je ne le revois pas sans plaisir quand je songe qu'il fut l'occasion de ma liaison avec un des hommes que j'ai le plus aimés, avec un des hommes les plus aimables que j'aie connus.

Méhul n'avait guère alors que trente ans. Il était doué de l'imagination la plus ardente et de la sensibilité la plus vive, facultés qu'il dépensait presque exclusivement dans la culture de son art, et qui, réunies à un jugement exquis et à un esprit supérieur, composaient son génie. Ambitieux de gloire au-delà de toute idée, il sacrifiait à cette ambition l'intérêt même, auquel à son âge on sacrifie toutes les autres; il réservait, pour exprimer les passions, toute l'énergie avec laquelle il les eût senties s'il s'y fut abandonné.

Hors du monde, au milieu du monde même, il était tout à son art. Des amis chez lesquels il s'était mis en pension pourvoyant à ses besoins, il ne sortait guère de la réclusion à laquelle il s'était condamné pour vivre dans la postérité, comme un cénobite pour gagner la vie éternelle, qu'autant qu'il y était contraint pour diriger ses répétitions.

Je ne crois pas que notre première entrevue ait été ménagée par un médiateur. Il me semble que, tout plein de l'impression qu'avaient faites sur moi son Euphrosine et sa Stratonice, je courus le remercier de tout le bonheur que je lui devais.

À la nature des éloges que je lui donnai, il reconnut que je l'avais compris; et par suite de cette sympathie, dès cette première entrevue, nous prîmes l'engagement de faire un opéra ensemble. Rien de plus propre à lier deux personnes qui ont quelque analogie morale, qu'un rapprochement où, de coeur comme d'esprit, deux associés concourent à la création d'une même oeuvre: voilà un véritable mariage. C'est ce qui nous arriva, et je ne le dis pas sans orgueil. Du premier jour que je vis Méhul, se forma entre nous une liaison qui n'a fini qu'avec sa vie, liaison dans laquelle, malgré la sévérité de son caractère, il apportait un charme auquel il était impossible de résister, et que le plus indépendant des hommes, Hoffman lui-même, a senti presque aussi vivement que moi, quoiqu'il s'y soit peut-être moins abandonné.

Je voyais Méhul presque tous les jours, soit à Paris pendant la mauvaise saison, soit pendant la belle, à Gentilly, où il occupait un appartement dans le vieux château, dont le parc était à sa disposition.

Ceci me rappelle un fait assez singulier pour que je croie pouvoir le consigner ici.

Gentilly n'est pas éloigné de Montrouge. Dans ce dernier village s'était retirée la famille le Sénéchal, famille aussi aimable que respectable, et avec les goûts, les opinions et les affections de laquelle mes goûts, mes opinions et mes affections s'accordaient merveilleusement. Elle habitait là une jolie maison entre deux jardins. Hors du foyer de la révolution, sans journaux, sans autre société que celle de quelques amis tels que Desfaucherets, Florian, Baraguey-d'Hilliers, Lacretelle le jeune et celui qui écrit ceci, exclusivement occupée des arts, elle oubliait quelquefois un désordre auquel elle n'assistait plus et un bruit qu'elle n'entendait plus; ou plutôt, comme des assiégés qui, familiarisés avec les accidens d'un siége, finissent par n'en plus tenir compte et par rentrer dans toutes leurs habitudes, elle revenait quelquefois aux amusemens de l'extrême jeunesse, à ceux où l'on trouve des distractions dans le mouvement et même dans un exercice forcé.

Les dames qui prenaient part à ces jeux, auxquels les enfans étaient admis comme de raison, aimaient surtout ceux où la ruse peut suppléer la vigueur. Tel était le jeu du cerf, que nous avions modifié dans leur intérêt et pour le rendre plus facile et moins fatigant.

Le jardin, si grand qu'il fût, nous paraissant trop étroit pour les développemens de notre tactique, et chacun, chiens comme gibier, regrettant de n'avoir pas un parc à sa disposition, je pensai à celui de Gentilly, dont Méhul pouvait disposer. La demande me parut d'autant plus facile à faire que Méhul était très-connu de ces dames. À son début à Paris, avant de travailler pour le théâtre, il avait donné des leçons de musique, et elles avaient été ses premières écolières. Quoique par suite de la détermination qu'il avait prise, de se livrer exclusivement à la composition, il eût cessé de les voir, il ne leur en était pas moins dévoué, elles ne lui en étaient pas moins attachées. Nulle part son génie n'était plus admiré et ses hautes qualités mieux appréciées que dans cette société si gracieuse, si spirituelle, si accessible à toutes les impressions du bon et du beau. Le parc, comme on le pense, fut mis à la disposition des chasseurs. La meute dans laquelle Méhul s'enrôla fut augmentée en raison de l'étendue du terrain, et divisée en deux bandes, à la tête desquelles on mit un piqueur muni d'un cornet à bouquin, dont il devait sonner dès qu'il apercevrait la bête.

On en força plus d'une, car la partie dura six heures au moins. Pendant tout ce temps, les chiens ne cessèrent pas de donner de la voix, et les chasseurs de donner du cor ou du cornet. À la nuit, chiens, piqueurs, gibier, chasseurs retournèrent souper de compagnie à Montrouge, tout aussi étonnés qu'enchantés d'avoir obtenu quelques heures de plaisir dans un temps qui en promettait si peu. Baraguey-d'Hilliers surtout, que les intérêts de Custines, dont il était aide de camp, retenaient passagèrement à Paris, et qui s'était livré à ce jeu du meilleur coeur du monde, ne concevait pas qu'on pût encore rencontrer d'aussi douces distractions. Nous nous en étonnâmes bien plus à notre retour. Pendant que nous nous amusions à des jeux d'enfans, tout était en rumeur dans la capitale: Marat venait d'être assassiné.

Nous nous étions promis de recommencer la partie; il y fallut renoncer. Ce meurtre, qui ne chagrinait pas même les gens les plus ardens à le venger, servit de prétexte à un accroissement de rigueurs contre les royalistes. Apprenant de plus que les jacobins de Gentilly, car il y en avait partout, avaient tiré de singulières conjectures des innocentes fanfares dont retentissaient les échos de leur commune pendant que leur monstrueuse idole tombait sous le poignard d'une héroïne, nous ne crûmes pas prudent de nous exposer à tomber dans leurs filets, et nous ne renouâmes pas ces parties de chasse dont la curée aurait pu devenir sanglante.

CHAPITRE II.

Règne de la terreur.—Mes homonymes.—Danton s'oppose à mon départ pour
Naples.—L'abbé Delille.—Lemière.—Drames divers.—L'Ami des
Lois
.—M. Laya.—Fabre d'Églantine.

Les temps devenaient plus durs de jour en jour. La condamnation du roi, à laquelle les Girondins eurent la faiblesse de consentir après avoir eu le courage d'en démontrer l'illégalité, leur avait ouvert le chemin de l'échafaud; les misérables qui les y poussèrent les y suivirent, et Robespierre lui-même y monta après Danton qu'il y avait poussé, et qui avait répondu à ceux qui l'avertissaient de son danger: Robespierre ne peut pas vouloir m'envoyer à l'échafaud; il sait trop que m'y faire monter serait prouver qu'il y peut monter lui-même.

Pour échapper aux dangers dont tout le monde était menacé, le plus sage était d'en user comme dans les temps où la foudre gronde, et de s'abstenir de mouvement autant que possible.

Je m'appliquai donc à ne me faire remarquer de quelque manière que ce fût dans ma section. Supportant toutes les charges et ne recherchant aucun bénéfice, je ne portais ombrage à personne; bien plus, je m'étais fait quelques amis parmi mes concitoyens du bas étage, parce que je me faisais remplacer par eux dans le service de la garde nationale, et que je payais grassement mes remplaçans.

Je me souviens à cette occasion que dans les huit premiers mois qui suivirent mon retour à Paris, les billets de garde venaient fréquemment me réclamer. Au lieu d'un que je devais recevoir par mois, j'en recevais trois. Mon nom, à la vérité, n'était pas orthographié sur tous de la même manière; sur un d'eux il était terminé par un d, sur un autre il était accolé au nom Condé. Veulent-ils me rappeler par là mon émigration et mes relations avec les émigrés? me disais-je; et je payais sans contester, trouvant qu'il valait mieux sacrifier sa bourse qu'exposer sa vie.

Un jour pourtant que je m'expliquais sur ce fait avec mon caporal, qui était mon portier, «Je veux l'éclaircir, me dit-il; j'en parlerai au sergent-major,» qui était notre savetier commun. À force de recherches, ces militaires découvrirent que cela provenait d'une erreur du tambour qui, chargé de porter à domicile les billets de garde, portait chez moi non seulement les billets qui m'étaient destinés, mais aussi ceux qui s'adressaient à un citoyen Arnaud, notaire, demeurant comme moi rue Sainte-Avoie, et à son frère qui, pour se distinguer de lui, avait ajouté à son nom ce nom de Condé qui m'avait donné tant d'inquiétude. Ainsi je payais pour tous les Arnault du quartier.

Ce qu'il y a de pis, c'est que, pendant ce temps-là, les bourriches qui m'étaient envoyées d'Amiens, de Chartres, et d'autres lieux où j'avais des relations, prenaient une marche inverse de celle de ces billets de garde, et allaient chez mes homonymes. Il y avait plus d'avantage alors à être connu des commissionnaires que des tambours.

Une fois enfin je me déterminai à mettre un terme à ces quiproquo. Un exemplaire relié de ma tragédie de Lucrèce, et relié par Bozérian, avait été porté chez ce notaire, à qui certes je ne le destinais pas, et qui s'obstinait cependant à le garder. J'allai le réclamer moi-même, et comme il hésitait à me le rendre et me sommait de justifier de mes titres à cette propriété: «Ils sont sur le titre même de l'ouvrage, lui répondis-je. Lisez: Lucrèce, tragédie en cinq actes; ces actes là sont-ils de ceux qui se font dans votre cabinet? Tenez-vous-en à vos actes; s'ils valent moins que ceux-ci, ils rapportent davantage.»

Toutes les puissances européennes n'étaient pas entrées d'abord dans la coalition qui par suite de l'exécution de Louis XVI s'était formée contre la France. Naples, Venise et Constantinople conservaient, en apparence du moins, avec la république les relations qu'elles avaient eues avec la monarchie.

Trois nouveaux ambassadeurs furent envoyés à ces trois gouvernemens, M. Noël à Venise, M. Maret à Naples, M. de Sémonville à Constantinople. M. Noël seul parvint à sa destination. MM. Maret et Sémonville, qui voyageaient ensemble, furent arrêtés sur territoire neutre par les agens de l'Autriche qui violait ainsi dans nos ambassadeurs les droits de toutes les nations. Ce n'est pas, au reste, la seule fois que cela lui est arrivé.

Les deux ambassadeurs furent enfermés dans la forteresse de Mantoue. Peu s'en fallut que je ne partageasse leur sort. Maret, à qui j'avais témoigné le regret de ne pouvoir aller à Naples avec lui, avait, sans m'en parler, porté mon nom sur la liste des personnes qu'il désirait emmener, liste qui devait être soumise à la censure du comité de salut public. Rayez ce nom, lui dit Danton qu'il consulta sur ses choix; il réveille des souvenirs qui vous compromettraient ainsi que celui qui le porte.

Étranger aux factions qui se disputaient le sceptre, ou plutôt la hache, je n'ai rien de particulier à raconter sur les grandes querelles qui alors ensanglantèrent la France, sur cette guerre d'extermination entre deux partis dont l'un en voulait faire une république fédérative, et l'autre une république une et indivisible. Le premier succomba, et sa chute aggrava nos maux. De cette époque date l'établissement de ce système de gouvernement si bien nommé la terreur, gouvernement aux yeux duquel c'était être suspect qu'être modéré, et criminel qu'être suspect. Pendant son règne, les prisons, qui s'étaient multipliées, ne cessèrent pas de se remplir au gré du hasard, et, semblables à l'antre du cyclope, de se vider au caprice du féroce Fouquier-Tainville, pour se remplir encore.

La tactique dont les députés dits montagnards usèrent pour assurer l'arrestation des députés dits girondins et de leurs fauteurs est aussi remarquable que celle dont ils avaient usé pour assurer l'exécution de Louis XVI. Craignant des mouvemens en faveur des accusés, ils firent ordonner à tous les gardes nationaux de se rendre à leurs sections respectives, pour y attendre l'ordre de se porter où leur présence serait requise. Là, sous l'empire de la discipline militaire, et se surveillant les uns les autres, ils attendirent pendant trois jours l'ordre de marcher, que ne leur envoyait pas le gouvernement, qui cependant faisait arrêter par des gardes d'élite les députés signalés.

Mlle Contat occupait pendant le printemps de cette année 1793 un appartement dans la délicieuse retraite que Watelet s'était faite dans une île de la Seine vers Argenteuil, et qu'on appelait Moulin-Joli. J'allai l'y voir souvent. J'y rencontrai à chaque voyage l'abbé Delille, à qui ce beau lieu doit une partie de sa célébrité, et qui s'efforçait d'y oublier Paris et ses horreurs. Tout à la poésie, il y travaillait à son poëme de l'Imagination, dont il nous récitait des fragmens sans trop se faire prier. Vigée s'y trouvait aussi. Entre eux et une des femmes les plus spirituelles qui aient existé, je retrouvai là quelques heures qui me semblaient appartenir à une autre époque.

Delille, alors célibataire, était un homme de la société la plus aimable. Doué de l'humeur la plus facile et la plus égale, doux comme une femme, gai comme un enfant, ingénu jusqu'à la naïveté, avec un esprit des plus vifs et des plus brillans, c'était tout l'opposé de La Harpe. Ne refusant pas des conseils, mais ne dictant pas de lois, et aussi indulgent pour la jeunesse que son confrère lui était sévère, il en était aimé presque autant que des femmes, et n'a eu pour ennemis que les envieux que lui faisait son talent, dont il était impossible de ne pas lui pardonner la supériorité quand on connaissait l'excellence de son caractère.

Quelques traits, qui trouveront ailleurs leur place, mettront le lecteur à même d'en juger.

J'allais souvent aussi, comme par le passé, à Saint-Germain. J'eus plusieurs fois pour compagnon dans la voiture publique le bonhomme Lemière, dont la famille habitait cette ville. Je le trouvai singulièrement affaibli; il était presque tombé en enfance. Son âme honnête, plus encore qu'énergique, n'avait pu, sans en être accablée, voir les terribles catastrophes qui venaient de se succéder. Il ne reconnaissait, dans les fureurs auxquelles sa patrie était en proie, ni les sentimens de ce Guillaume Tell, ni les vertus de ce Barnevelt dont il avait été l'interprète. La tragédie court les rues, disait-il à ceux qui lui demandaient pourquoi il ne faisait plus de tragédies. Cette horreur avança le terme de sa vie.

Lemière, qu'on a beaucoup ridiculisé, et c'est un des torts de Palissot, a droit à plus d'un éloge. Si défectueux qu'ils soient, ses ouvrages présentent à côté des passages les plus répréhensibles des beautés d'un ordre supérieur. Le nombre des beaux vers l'emporte de beaucoup chez lui sur le nombre des mauvais. Il y a même des morceaux de longue haleine qui sont tout-à-fait irréprochables. Plusieurs de ses tragédies ont long-temps occupé la scène, et cela se conçoit: on y trouve, dans des scènes vraiment belles, des traits de dialogue dignes des grands maîtres, et des effets dont il n'a pris le modèle nulle part. Mais ce n'est pas sous ce rapport qu'on se plaît à le citer. L'entend-on nommer, on s'arme contre sa mémoire de quatre ou cinq vers ridicules, et l'on ne parle pas des autres.

Il réunissait plus d'un genre d'esprit, et la force en lui n'excluait pas toujours la grâce. J'ai parlé du quatrain qu'il écrivit sur un éventail, et dont on a fait honneur à Monsieur, depuis Louis XVIII, ce qui n'est pas moins flatteur pour l'un que pour l'autre. Son poëme sur la peinture contient plusieurs morceaux non moins gracieux que celui-là et d'une bien autre importance.

Lemière a dit quantité de mots heureux qui sont moins connus que certains traits échappés à sa vanité naïve. J'en citerai deux que je tiens de son neveu, homme bien plus vain et bien moins spirituel que lui.

Un soir que seul à minuit, en habit de taffetas, le chapeau sous le bras et la brette au côté, il revenait de souper en ville, un homme dont il lui était permis de suspecter l'intention, venant droit à lui sous les piliers des halles, lui demande d'un ton assez arrogant quelle heure il est à sa montre: «Regardez-y, voici l'aiguille,» répond Lemière en lui présentant la pointe de son épée.

Déjà sur le retour, il avait épousé une femme jeune et jolie. Rien d'ingénieux comme la forme par laquelle il exprimait l'idée qu'il voulait donner de la beauté de celle qui était pour lui belle comme un ange. Tous les jours, disait-il, je passe ma main sur ses épaules pour sentir s'il ne lui vient pas des plumes.

Les théâtres cependant étaient restés ouverts. Bien plus ils n'étaient pas déserts. Les muses dramatiques, au milieu de ces terribles événemens, n'étaient restées ni stériles ni muettes. Au second Théâtre-Français, qui avait pris le nom de Théâtre de la République, on avait représenté successivement l'Intrigue épistolaire de Fabre d'Églantine, la Virginie de La Harpe, le Caïus Gracchus, le Calas et le Fénélon de Chénier.

On sait à quel genre de mérite l'Intrigue épistolaire dut son succès; c'est au vis comica dont elle abonde. Quoiqu'elle fût l'oeuvre d'un révolutionnaire forcené, quoiqu'elle ait été jouée dans des circonstances où chaque auteur croyait devoir s'appuyer sur la révolution, et où c'était en raison des allusions aux intérêts du moment qu'une pièce réussissait, cette pièce tout-à-fait étrangère aux circonstances fut accueillie avec enthousiasme par un peuple qui aimait à rire et qui voulait rire même entre deux actes de barbarie. C'est, après celles de Beaumarchais, une des pièces d'intrigue les plus amusantes qui soient au théâtre; il ne lui manque qu'un meilleur style pour être excellente. L'Intrigue épistolaire et le Philinte, je le répète, suffisent pour assurer à leur auteur une place des plus honorables après Molière et avant Collin.

Fabre avait le génie essentiellement comique. «Entre le moment où je vous donne cette tabatière et celui où vous me la remettrez, me disait-il un jour, il y a une comédie;» et tout en disant cela il improvisait une intrigue sur ce fait. Il voyait la comédie partout.

La Virginie de La Harpe, qui avait été jouée sans succès avant la révolution, en obtint dans des circonstances avec lesquelles elle avait quelque analogie. Ce n'est pas une bonne pièce; mais elle contient de bonnes scènes, elle en contient même de belles: en tête il faut mettre celle où le décemvir et le tribun, où Appius et Icilius sont aux prises. Cette scène contient des beautés d'un ordre supérieur. On y trouve entre autres sur le despotisme un morceau rempli de pensées aussi vraies qu'énergiques, morceau non moins bien raisonné que bien écrit, espèce de prédiction qu'on applaudissait par pressentiment, et dont la fin déplorable de Robespierre et de ses collègues démontra dix-huit mois après la justesse.

La Harpe, qui avait gardé l'anonyme lors de la première apparition de Virginie, avoua cette fois sa pièce. Lorsqu'il se coiffait du bonnet rouge, il pouvait accepter un triomphe révolutionnaire. Ce succès est un des péchés qu'il crut devoir expier dans le sac et dans la cendre à une époque où il en fit de moins pardonnables.

Les trois pièces de Chénier, malgré la faveur qui s'attachait à son talent et à ses opinions, n'obtinrent pas toutes trois la même fortune. Caïus Gracchus et Fénélon réussirent pleinement; mais le succès de Calas fut moins complet.

Caïus Gracchus, où l'on trouve une peinture des plus vives et des plus animées des discussions du forum, discussions relatives aux intérêts avec lesquels ceux qui occupaient alors les esprits avaient tant de rapport, Caïus Gracchus, dis-je, devait plaire à un peuple qu'il grandissait en le représentant. Aussi cette pièce, qui pourrait paraître froide aujourd'hui, mais qui brûlait alors des passions du moment, fut-elle accueillie avec transport et resta-t-elle à la scène jusqu'au moment où la démence révolutionnaire convertie en rage ne permit plus même d'y prononcer le nom de loi. Tout considéré, le succès de Caïus Gracchus ne doit pas surprendre.

Mais on peut être surpris de celui de Fénélon, ouvrage où les leçons de la philantropie la plus douce sont données par un homme appartenant aux deux ordres qu'on poursuivait alors avec tant de fureur, par un homme qui, tout à la fois noble et prêtre, prêche de parole et d'exemple cette tolérance qu'alors on ne pouvait pas pratiquer sans crime. Par quelle bizarrerie un public composé en partie de cannibales et d'athées applaudissait-il à une pièce qui, dans chacun de ses vers, contenait la réprobation de ses principes et de ses actes? Ce n'est pas seulement parce qu'elle est écrite avec une grâce particulière, parce que le rôle de Fénélon est plein d'onction, parce que Monvel le jouait avec un talent admirable; c'est aussi, j'aime à le croire, parce que la vertu a un charme auquel le scélérat lui-même n'est pas insensible, et qu'une bonne action commande l'admiration même aux coeurs les moins capables de l'imiter:

Video meliora proboque,
Deteriora sequor. OVID.

Peut-être est-ce aussi parce que les coeurs les plus durs ont besoin de se reposer du mal.

La même philosophie se retrouve dans Calas; mais l'action de ce drame est moins attachante, indépendamment de ce qu'elle est trop lente. On y trouve de fort belles scènes, mais point ou peu de mouvement. Il y a de plus, à mon sens, un grand défaut; c'est que le style y manque souvent de vérité. Chénier, qui croyait que la tragédie ne pouvait pas être écrite d'un style trop élevé, et qui voulait que son Calas fût une tragédie, y prête parfois à ses personnages, qui sont nos contemporains, un langage pareil à ceux des héros d'Athènes et de Rome; il semble même se complaire à enfler son style en raison de l'humilité des acteurs qu'il fait parler, ou de la trivialité des idées qu'il veut rendre. Ce défaut a été plus senti que les beautés dont il a semé cette pièce. Calas n'a pas pu rester au théâtre.

Le Théâtre-Français, où l'année précédente on avait donné avec un grand succès le Vieux Célibataire, fut assez abandonné dès la fin de 1792. La tragédie s'y jouait pourtant avec plus d'ensemble qu'au Théâtre de la République, où Monvel et Talma n'étaient que médiocrement secondés, et la comédie y était incomparablement mieux jouée aussi, Baptiste, Dugazon et Grandménil, soutiens de la nouvelle scène, n'y figurant qu'avec des femmes fort inférieures en talent à Mlle Contat, à Mlle Joly, à Mlle Devienne et à Mme Petit. N'importe: la réputation d'aristocratie dont les ci-devant comédiens du roi étaient entachés éloignait d'eux plus de monde que leur talent n'en attirait; et quoique merveilleusement jouée par la réunion des plus jolies actrices qui fussent à leur théâtre, où elles abondaient, les Femmes, comédie de Desmoustiers, n'y rappelèrent guère que les vieux amateurs.

L'Ami des Lois seul y avait ramené momentanément la foule. L'effet de cette pièce, où domine l'amour d'une liberté sage, et qui exprimait par cela même l'opinion de la plus grande partie des Français, fut prodigieux. Heureux d'entendre ce qu'ils n'osaient dire, les honnêtes gens accouraient y applaudir leurs secrètes pensées, et manifester ainsi leur horreur pour tout ce qui se faisait. Les anarchistes, qui s'y virent démasqués, hurlèrent contre ce succès toujours croissant. La commune de Paris en voulut arrêter le cours; mais elle en fut empêchée par la Convention, non que celle-ci tout entière approuvât l'esprit dans lequel la pièce était composée, mais parce que les droits de l'auteur y furent défendus par les girondins qui professaient l'amour de l'ordre; et plus encore peut-être parce que les anarchistes de la Convention s'indignaient que ceux de la commune rivalisassent avec eux de tyrannie. Protégé peut-être moins par l'esprit de justice que par l'esprit de rivalité, l'Ami des Lois continua d'être joué, mais ce triomphe fut court; la mort de l'infortuné Louis XVI y mit un terme, et Laya l'eût payé de sa tête, s'il ne se fût soustrait en se cachant aux vengeances du parti dont il avait osé livrer les atroces ridicules à la risée publique.

Je me rappelle à cette occasion une conversation que j'eus avec Fabre de l'Églantine, ou d'Églantine, surnom qu'il s'était donné en mémoire d'un prix remporté par lui aux jeux floraux.

L'auteur de l'Ami des Lois s'était condamné depuis quelques mois à une réclusion volontaire pour éviter la prison que lui réservaient ses ennemis, quand une personne qui lui portait un vif intérêt me pria de prendre des informations auprès des gens en place que je pourrais connaître, pour savoir si les jours de Laya étaient menacés, et s'il y avait nécessité pour lui à se faire, en se privant de sa liberté, plus de mal que ses ennemis ne voulaient peut-être lui en faire. Au fait, il n'y avait pas de mandat lancé contre lui.

Rencontrant un soir aux Italiens d'Églantine qui, ainsi que je l'ai dit, s'était montré obligeant pour moi lors de mon incarcération, je l'abordai, et après l'avoir félicité de s'être fait le patron des gens de lettres auprès des comités de gouvernement, je lui parlai de quelques uns d'entre eux qui ne se croyaient pas en sûreté, et entre autres de Desfaucherets et de Laya. «Desfaucherets, me dit-il, je ne vois pas pourquoi il aurait de l'inquiétude. Il ne nous aime pas, mais il ne l'a pas prouvé publiquement. On ne pense pas à lui. Qu'il n'y fasse pas penser; qu'il ne se montre pas; on n'ira pas le chercher. S'il se trouvait dans l'embarras, au reste, venez me le dire; je ferai ce que je pourrai pour l'en tirer.—Bien; mais Laya?—Oh! pour Laya, c'est autre chose. Laya qui a fait l'Ami des Lois!—N'aimeriez-vous pas les lois?—Laya qui a attaqué Robespierre!—Vous aimez donc bien Robespierre?—Robespierre!» et me regardant avec les yeux les plus expressifs: «Savez-vous ce que c'est qu'attaquer Robespierre? peut-on se cacher trop soigneusement quand on a attaqué Robespierre?—Est-ce donc un crime de lèse-majesté que d'attaquer Robespierre? Robespierre est-il un roi?—Robespierre… est Robespierre,» répliqua-t-il en élevant l'index de sa main droite dont il gesticulait. «Attaquer Robespierre!» répéta-t-il d'une voix qui devenait plus grave à mesure qu'il répétait ce nom. Je n'en pus pas obtenir d'autre réponse.

Je tirai de cela deux conséquences qui, ce me semble, ne manquaient pas de justesse: l'une, que le pauvre Laya était infailliblement perdu si on le découvrait: je le lui fis dire; l'autre, que Robespierre était devenu un objet d'inquiétude et de jalousie pour ses noirs collègues; et que n'osant encore l'accuser comme usurpateur de l'autorité, ils s'étudiaient à le désigner pour tel par la déférence qu'ils affectaient envers lui, par l'importance qu'ils feignaient d'attacher à sa personne.

Il me parut évident dès lors que la discorde était dans le camp d'Agramant, et qu'avant peu elle éclaterait. En effet, quelques mois après, la faction de Danton, dont Fabre faisait partie, monta sur l'échafaud, où, quelques mois après, Robespierre fut entraîné à son tour. Fabre, dans notre conversation, préludait à l'accusation du tyran.

CHAPITRE III.

Théâtre du faubourg Saint-Germain.—Les Femmes, de Desmoustiers.—Paméla, de François de Neufchâteau, etc.—Le Somnambule.—Anecdote curieuse.—Les ci-devant comédiens ordinaires du roi sont arrêtés.—Mlle Lange.—Manuscrit de l'auteur soustrait aux scellés.—Anecdotes.

À travers ces désordres et ces horreurs, la littérature obéissait encore à l'impulsion qu'elle avait reçue antérieurement à la révolution, et certains esprits s'obstinaient à lui conserver le caractère de recherche et de galanterie qui lui avait été dernièrement donné par Dorat. De ce nombre était notre ami Vigée, qui se complaisait à rimer, d'après Chapelle, des riens en rimes redoublées: c'était pour lui le plus brillant emploi que l'homme de lettres pût faire de son talent. Rien ne contrastait avec les circonstances comme une épître qu'il adressa à Mlle Contat, et qui fut insérée dans tous les journaux du temps. C'était presque une bouffonnerie que d'entendre les crieurs publics qui, pour stimuler la curiosité, avaient l'habitude d'énoncer le sommaire de ce que leurs feuilles contenaient, annoncer dans leurs hurlemens, entre la grande colère du père Duchêne et le grand décret de la Convention nationale, la petite épître du citoyen Vigée à Louise Contat. Le poëte fut plus flatté de cette publication que l'actrice qui, loin de cacher son dépit, l'exprimait de la manière la plus piquante, et surtout ne pouvait pas pardonner à Vigée d'avoir employé en parlant d'elle le pronom possessif ma, licence poétique qui au fait prouvait en lui plus d'imagination que de jugement. Ma Louise! répétait-elle. Vigée en effet, tout galant homme qu'il était, ne manquait ni de pédanterie ni de fatuité; ces deux défauts ne s'excluent pas.

Vigée crut racheter son tort, si tant est qu'il l'ait reconnu, en composant pour Mlle Contat un acte intitulé: la Matinée d'une jolie femme. Cette petite pièce est faite sur le modèle de la Manie des arts, petite pièce faite par Rochon de Chabanne sur le modèle du Cercle, petite pièce de Poinsinet, que ces deux imitations sont loin de valoir. Le talent de Mlle Contat ne put donner à l'oeuvre de Vigée qu'un succès éphémère. On y venait voir l'actrice avec laquelle elle a probablement disparu pour jamais de la scène, comme ont disparu de la société les moeurs qu'elle reproduisait. C'est, sans contredit, ce qu'a fait de moins bon Vigée, à qui le théâtre est redevable de quelques jolis ouvrages.

Si musquée qu'elle fut, cette pièce paraissait toutefois sévère comparativement à celle qui fut jouée immédiatement après elle; je veux parler des Femmes, de Desmoustiers. Nulle oeuvre de l'époque n'est moins empreinte de sa couleur que celle-là; on la croirait de la fin du règne de Louis XV; on la prendrait pour une oeuvre posthume de l'auteur de la Coquette corrigée, ou de celui de la Feinte par amour. Il faut l'avouer pourtant, dans son style apprêté, Desmoustiers exprime souvent des idées justes, des sentimens vrais, et développe parfois des observations très-fines. Les Femmes sont d'un auteur à qui la connaissance du coeur humain n'est pas étrangère; mais cette pièce est trop vide d'action; la vérité du fond ne s'y retrouve pas assez souvent dans les formes, et quelques traits heureux et naturels ne compensent pas l'afféterie qui règne dans la majeure partie de cette composition.

Cette comédie qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, était jouée avec un talent rare par des femmes charmantes, commençait à devenir à la mode pour un certain monde, quand les Français qui, en multipliant les nouveautés, s'efforçaient de réparer le déficit que la défection des acteurs dissidens avait produit dans leur répertoire, représentèrent la Paméla de François de Neufchâteau.

Sans être un ouvrage du premier ordre, cette comédie, imitée de Goldoni, et faite sur le même fond que Nanine, n'est pas dénuée de mérite. Je doute néanmoins qu'elle eût produit une grande sensation dans une autre circonstance que celle où elle a été jouée. Elle est écrite avec pureté, mais d'un style généralement terne et rarement comique. L'action en est lente, et ce n'est pas sans se traîner qu'elle arrive au dénouement.

Le succès de Paméla n'avait pas été très-brillant, quoique cette pièce fut merveilleusement jouée par Fleury et par cette Mlle Lange, à qui sur sa figure on aurait donné son nom; cependant elle attirait quelque attention parce que certains personnages s'y montraient décorés des ordres anglais, appareil qui frappait d'autant plus les yeux que toutes les décorations françaises, même celle de l'ordre de Saint-Louis, avaient disparu, les institutions auxquelles elles appartenaient étant proscrites par la nouvelle législation. Les révolutionnaires se prévalurent de cela pour imputer à l'esprit contre-révolutionnaire le succès de Paméla. Le Théâtre-Français fut fermé par ordre du comité de salut public, et les comédiens ci-devant ordinaires du roi furent jetés en prison, à l'exception pourtant de Molé, qui, en considération de ses opinions, eut le malheur d'être exempté de la peine portée contre ses camarades.

La représentation de Paméla fut moins la cause que l'occasion de cet acte de rigueur. C'était le théâtre par lequel avait été accueilli et représenté l'Ami des Lois qu'on voulait détruire. J'ajouterai qu'un incident qui passa inaperçu au milieu des faits monstrueux dont chaque journée était alors remplie, provoqua l'explosion d'un ressentiment que les terroristes n'avaient jusqu'alors réprimé qu'avec peine, et qui n'attendait que le moment pour éclater.

À la suite d'une représentation de Paméla, on avait donné le Somnambule, de Pont de Veyle. Dans cette pièce, un bonhomme tourmenté de la manie de détruire et de construire, ne pense qu'aux changemens qu'il peut opérer dans ses jardins. Une montagne masque la vue de son château. Comme il n'a que cette montagne en tête, dans un moment où il s'agit de tout autre chose entre les personnages avec lesquels il est en scène, il s'écrie du ton le plus résolu: La montagne sautera. Or on désignait dans le public, par la dénomination montagne, le groupe qui, dans certaine partie de la salle où s'assemblait la Convention, formait la faction qu'avait dominée Marat, groupe au sommet duquel ce monstre avait long-temps siégé, et d'où s'exhalaient comme d'un volcan les propositions les plus épouvantables et les plus atroces résolutions.

Par un rapprochement subit, le parterre fit application à cette montagne de la détermination prise à propos de l'autre, et manifesta par des applaudissemens redoublés le désir qu'il avait de la voir sauter. On devine le reste. Le parterre fut châtié comme l'étaient, disent les bonnes gens, les fils de France, sur le derrière d'autrui. Les comédiens payèrent pour ce prince.

Je courus grand risque de partager leur sort. Voici comment:

J'avais rassemblé dans un cahier quelques essais poétiques de ma façon, des pièces fugitives, des romances, des chansons qui, dans le temps, avaient obtenu quelques succès. Mlle Lange m'ayant témoigné le désir de lire ce recueil, je le lui prêtai, et il était en sa possession quand elle fut arrêtée comme ses camarades. Or toutes les pièces qu'il contenait n'étaient pas du genre le plus innocent. Quelques unes avaient trait à ce qui se passait; et ce n'était pas pour en faire l'éloge que j'en parlais. Il y avait entre autres certains couplets où la promotion de Robespierre à la dignité de juge au tribunal de Versailles était célébrée de manière à ne pas concilier au chansonnier la bienveillance de ce législateur. C'est le prouver que dire qu'ils avaient été insérés dans les Actes des Apôtres. Au reste les voici:

Monsieur le député d'Arras,
Versailles vous offre un refuge:
De peur d'être jugé là-bas,
Ici constituez-vous juge.
Juger vaut mieux qu'être pendu
Je le crois bien, mon bon apôtre;
Mais différé n'est pas perdu,
Et l'un n'empêchera pas l'autre.

On vous salarie en raison
Ou triste état de nos finances;
Mais c'est sur le tour du bâton
Que nous fondons nos espérances.
Lecointe[1] sait le produit net
Du poste brillant qu'il vous donne,
Et chacun de nous se promet
De vous mesurer à son aune.

Versailles, par cet heureux choix,
Moins à blâmer qu'on ne le trouve,
Sert toute la France à la fois,
Et voici comment je le prouve:
En tout temps, brave homme, et surtout
Dans les présentes conjonctures,
Il est bon d'avoir un égout
Où pousser toutes les ordures.

La plaisanterie était un peu vive. Quand j'appris que les scellés avaient été mis chez les acteurs arrêtés, il me parut impossible que le maudit recueil échappât aux recherches des agens du gouvernement, et que le salut de Mlle Lange ne fut pas compromis par cette découverte.

Ma perte d'autre part était inévitable. Bien que ce cahier, que je possède encore, ne fut pas écrit de ma main, et qu'il ne portât pas mon nom, pouvais-je ne pas le réclamer? pouvais-je, par un lâche silence, laisser tomber sur la tête d'autrui une vengeance que j'avais provoquée?

Torturé par ces idées, j'attendais depuis vingt-quatre heures le résultat des perquisitions de la police, quand mon manuscrit me fut remis.

Au lever des scellés, Mlle Lange avait eu l'adresse de l'escamoter, comme Rosine escamote un billet sous les yeux même de son tuteur. Plus fière de son habileté qu'effrayée de son péril, elle me le remit en riant, et me rendit deux fois la vie, car ce tour de passe-passe ne sauvait pas moins sa tête que la mienne.

Cette communauté de danger fortifia notre liaison, qui n'a fini qu'avec sa vie; et cela se conçoit, elle était fondée sur la plus pure amitié.

Puisque j'en suis sur cet article, je veux le compléter, et faire connaître Mlle Lange, qui n'a pas toujours été jugée avec justice.

Quant au physique, il n'est pas possible d'imaginer des traits plus réguliers et plus gracieux que les siens. De grands yeux bruns, un nez parfaitement dessiné, une bouche admirable de forme et de fraîcheur et ornée de dents de la blancheur la plus éblouissante et de la proportion la plus régulière, un teint dont l'éclat était encore relevé par celui de ses longs cheveux châtains, faisaient de sa tête une des plus parfaites qui aient jamais reposé sur des épaules humaines. Ses mains, ses pieds ne le cédaient à son visage ni en délicatesse ni en blancheur; elle eût été la plus parfaite des créatures si les proportions de sa taille eussent répondu à l'élégance du reste de sa personne.

Quant au moral, elle n'avait qu'à se louer aussi de la nature. Sans avoir cet esprit qui dans Mlle Contat éclatait en saillies si brillantes et s'exprimait en traits si profonds, elle ne manquait ni de sagacité ni de pénétration. Elle possédait surtout cette vivacité d'intelligence qui saisit toutes les finesses de la pensée d'autrui, et rien ne lui plaisait tant que la conversation de gens supérieurs. Douée d'ailleurs d'une grande égalité d'humeur, elle était de la société la plus douce, quoiqu'elle fût un peu moqueuse. Enfin, si elle avait quelques défauts, ils étaient assez rachetés par ses qualités pour qu'elle ait réussi à se faire aimer de tout le monde, voire de la fille que son mari avait eue d'un premier mariage.

Je ne me lassais pas de contempler cette tête charmante: en conclura-t-on que je ne l'ai pas contemplée impunément? On se trompera: je la regardais comme je regarde un beau jardin qui ne m'appartient pas, avec plaisir, mais sans envie, sans désir de l'acquérir en échange de la modeste propriété qui s'accommode à toutes mes convenances, mais que je ne connais pas seulement par ses qualités extérieures.

Je ne sache pas qu'il existe un portrait ressemblant de Mlle Lange. Un grand artiste essaya de la peindre et n'y réussit pas. Était-ce un malheur réel pour lui? Ce portrait, d'ailleurs admirablement peint, compromettait-il son talent? Il faut qu'il l'ait cru, car ce portrait donna lieu à une aventure qui compromit assez fortement son caractère. Voilà un malheur véritable.

M. Simons, négociant de Bruxelles, homme dont les dehors modestes couvrent une haute capacité pour les affaires, avait épousé Mlle Lange. Il chargea Girodet d'en faire le portrait. Enchanté d'avoir à reproduire une si belle figure, Girodet se mit au travail avec enthousiasme, avec amour. L'ouvrage fini, il porta la recherche jusqu'à orner de camées le cadre où il l'enferma, camées qui faisaient aux perfections de l'original les allusions les plus flatteuses, puis il l'exposa au Salon. Comme on l'a déjà dit, le portrait ne ressemblait pas; tout le monde fut de cet avis. Soit que Mme Simons ait été de l'avis de tout le monde, soit qu'au prix qu'on mit à son tableau Girodet ait eu lieu de s'apercevoir qu'on n'en était pas entièrement satisfait, prenant plus d'humeur que de chagrin, il résolut de se venger de l'injure qu'on faisait à son talent, et redemanda son tableau sous le prétexte de le retoucher, mais en réalité pour le mettre en pièces; ce qu'il fit, après avoir renvoyé le prix qui lui en avait été donné.

Son dépit avait fait du bruit; mais on n'y pensait plus, quand au bout de six semaines, dans le cadre même où le portrait avait été exposé, et où les madrigaux peints étaient remplacés par des camées satiriques, on voit paraître au Salon un tableau allégorique des plus injurieux pour Mme Simons. Pendant le temps qui venait de s'écouler, renfermé dans son atelier, Girodet s'était uniquement étudié à outrager avec le pinceau dont il s'était complu à la caresser, cette femme qu'il avait proclamée angélique. Le cri des honnêtes gens fit disparaître ce monument d'une vengeance si indigne d'un artiste français, quand même elle aurait été provoquée par des torts suffisans, mais le souvenir en reste encore; il a imprimé à la mémoire de son auteur une tache proportionnée à l'esprit et au talent dont il fit preuve en cette circonstance, qui honore moins son caractère que son esprit.

Le souvenir de ce fait se représentait toujours à moi quand je rencontrais Girodet, et me donnait presque autant d'aversion pour sa personne que j'avais d'admiration pour ses ouvrages. Il me semblait incompatible surtout avec le sentiment qui lui a inspiré son Endymion. La tête où naquit une conception si suave concevoir une pareille noirceur!

Né avec un tempérament bilieux, Girodet était irritable au dernier point. Sa haine pour la critique ne le tourmentait pas moins que son amour pour la gloire. L'émulation n'était en lui que de la jalousie; il avait cependant assez de talent pour n'être pas jaloux.

Mlle Lange, par le crédit de quelques amis, obtint la faveur d'avoir une maison de santé pour prison. Ce mode de réclusion n'avait rien de sévère. Sauf la faculté de sortir, la prisonnière était aussi libre là que chez elle; elle y vivait dans la meilleure compagnie, et recevait qui elle voulait depuis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Réunie à quelques autres détenus, elle y tenait une table excellente, où elle invitait qui elle voulait. J'y dînai plusieurs fois, et je tiens note de ce fait, parce qu'il me mit en rapport avec plusieurs personnages de haute distinction qu'hélas! je n'ai pas revus depuis. De ce nombre était le président de Nicolaï. Je le vis trop et trop peu. Quelques mois après que j'eus fait connaissance avec lui, il avait cessé d'exister. Dans ces prisons, pas plus que dans les autres, on n'était à l'abri des réquisitions de l'atroce Fouquier-Tainville. Il prenait aussi son horrible dîme sur les privilégiés qu'elles renfermaient. Plus d'une fois le vide qu'un convive laissait à cette table m'annonça qu'il y avait attendu la mort moins tristement qu'ailleurs, mais qu'il n'y avait pas échappé.

Bientôt on envia aux prévenus les adoucissemens dont ils jouissaient dans les maisons de santé, et l'accès en fut interdit à leurs amis, à leurs parens même, s'ils n'étaient porteurs d'une permission qu'il fallait aller chercher au comité de sûreté générale. Je ne revis Mlle Lange, à dater de là, qu'après que la mort de Robespierre eût rendu à la vie tant d'infortunés qui attendaient sous clef le coup sous lequel tant de têtes sont tombées, et qui ne respectait pas plus la beauté que le génie.

La galanterie n'était pas plus à l'ordre du jour en ce temps-là que la pitié. Non seulement les bourreaux qui régnaient se plaisaient à faire tomber sous leur faux des têtes de femmes, comme un polisson à faucher des roses avec sa baguette, mais ils les tourmentaient par les exigences les plus ridicules dans la vie civile. Les femmes étaient assujetties comme les hommes à solliciter des comités de leurs sections respectives des certificats de toute espèce, soit pour voyager en paix, soit même pour vivre en paix dans le domicile où elles se renfermaient.

La mesure la moins ridicule de ce genre n'est pas celle par laquelle la municipalité de Paris les astreignait, ainsi que les autres habitans de quelque maison que ce fut, à consigner sur une affiche placardée à la porte qui donnait sur la rue leurs noms, prénoms, surnoms et leur âge. Quels mécontentemens cette taquinerie tyrannique ne provoqua-t-elle pas! Je ne sache guère que l'affiche où le général Santerre proposait la proscription des chiens qui en ait provoqué d'aussi grands.

Malgré le danger auquel on s'exposait en désobéissant à cet arrêté, peu de dames s'y conformèrent exactement. Aucune n'en profita, il est vrai, pour se donner, en se vieillissant, un caractère plus respectable, mais beaucoup en usèrent pour rapprocher leur âge de celui de l'innocence et se rajeunir. Je me souviens qu'une femme fort jolie, et qui n'était pas à beaucoup près d'âge à avoir intérêt à mentir sur cet article, saisissant cette occasion pour réformer son extrait de baptême, se débarrassa de quelques années; si bien que nous n'étions plus du même âge, quoique deux ans auparavant, dans un moment où elle n'avait rien de caché pour moi, elle se fût félicitée d'être née la même année et je crois aussi le même jour que moi. Ainsi le temps ayant reculé de deux ans pour elle, tandis qu'il avait avancé de deux ans pour moi, nous nous trouvions à quatre ans de différence. Comme je la félicitais d'avoir rajeuni précisément dans la mesure où j'avais vieilli: «Mon ami, me dit-elle, je compte bien, si cette vilaine loi dure, en profiter tous les ans pour me rajeunir encore. Savez-vous bien que, dans dix ans, l'affiche de cette année fera autorité?»