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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 7: CHAPITRE V.
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About This Book

The narrator recalls life in Paris during the Revolution, noting abrupt changes in manners and language, the ascendancy of radical factions, the trial and execution of Louis XVI and the anxious public reactions that followed. Interwoven are personal anecdotes from literary and theatrical circles, sketches of acquaintances, and reflections on how fear and political violence reshaped civic behavior and private relations. The account alternates reportage, moral reflection, and social observation, offering a close-up view of turbulent political events and their cultural consequences.

CHAPITRE IV.

Je fais représenter un vaudeville, un grand opéra et un opéra-comique.—Censure dramatique.—Mort de Bailly.—Le chant du départ.—Chénier.—Méhul, Hoffmann, Rose Renaud.—Fête à l'Être-Suprême.

Cependant la révolution prenait journellement un caractère plus effroyable. Débarrassée de toute opposition par l'arrestation de soixante et onze membres du parti de la Gironde, et surtout par la mort de Vergniaud, de Gensonné et de vingt autres individus qui prêtaient à cette faction l'importance attachée à leur talent et à leur caractère, la montagne ne mettait plus de bornes à son despotisme, et quelle fortune, quelle existence ne menaçait-il pas?

Mais encore, tant qu'il vous laissait vivre, fallait-il trouver les moyens de vivre. Ma ruine commencée par les événemens dont j'ai rendu compte, avait été achevée par la dépréciation des assignats. Ne voulant pas servir un gouvernement que j'abhorrais, c'est dans mon industrie que je cherchai des ressources contre les besoins de ma famille et les miens. Je me livrai avec plus d'ardeur que jamais, par calcul, à un travail que jusqu'alors je m'étais imposé par goût.

Depuis mon retour d'Angleterre, ou plutôt depuis mon retour à Paris, j'avais abandonné à la moitié du troisième acte ma Zénobie, pour la reprendre en des temps plus opportuns. La possibilité de reproduire des rois sur la scène, sinon pour outrager la royauté, ne me paraissant pas devoir revenir, je cherchai dans l'histoire un sujet analogue à l'esprit du gouvernement qui me semblait devoir, à la longue, prévaloir en France, le gouvernement républicain, que je voyais dans le lointain succéder après les avoir renversées, tant à la domination des montagnards qu'à l'usurpation du comité de salut public.

Les projets ambitieux que Spurius Mélius cachait sous une apparence de patriotisme; l'énergique caducité de Cincinnatus qui, pour sauver Rome, laissait la charrue qu'il allait reprendre après avoir sauvé Rome; le zèle impétueux de Servilius, l'héroïque brutalité de ces régénérateurs d'une liberté d'autant plus ombrageuse qu'elle venait d'échapper tout récemment au joug des décemvirs, les moeurs si vigoureuses et si simples de ces laboureurs et de ces soldats en toge, tout cela me parut avoir avec l'état de choses où nous tendions des rapports si frappans que, sans égard pour le danger de traiter un tel sujet dans les circonstances où nous étions, je me mis à l'ouvrage.

En faisant une pièce, je m'occupais cependant de faire jouer les pièces que j'avais faites. Par suite du besoin d'échapper à un désoeuvrement absolu, mon travail sur Phrosine et Mélidore achevé, je m'étais mis à composer un vaudeville, dont la tentation de saint Antoine était le sujet, et qui avait été reçu au théâtre de Barré. J'en suivais les répétitions tout en suivant celles de Phrosine, qu'on venait aussi de mettre à l'étude.

La tentation de saint Antoine, me dira-t-on, ne pouvait fournir matière qu'à une farce. Par quelle bizarrerie, auteur tragique, aviez-vous traité un pareil sujet? Je répondrai d'abord que les extrêmes se touchent; et puis je raconterai comment cette idée m'est venue en tête.

Un de mes amis de collège, M. de Soubeyran, entre un matin dans ma chambre. J'étais au lit; bien plus, je dormais encore, et tout en dormant je riais du meilleur coeur du monde. Comme ce rire se prolongeait après mon réveil: «Qu'est-ce donc, me dit-il, qui te rend si gai de si bonne heure?—Un rêve; car quelle autre chose, dans le temps où nous sommes, peut nous donner occasion de rire?—Et ce rêve, ne peux-tu le raconter?—Je rêvais que, réduits à se faire moines, de pauvres comédiens jouaient à leur abbé les tours que le diable joua jadis au père de tous les moines, et que par la malice des siens le père gardien des capucins était soumis à toutes les épreuves, à toutes les tentations dont saint Antoine a triomphé.—Sais-tu bien que voilà une comédie toute faite?—Une farce, un vaudeville; tu as ma foi raison.—Pourquoi ne le ferais-tu pas?—Qui t'a dit que je ne le ferais pas?»

Il me parut en effet piquant de mettre mon rêve en action. Les idées qui nous viennent les yeux fermés valent peut-être bien celles qui nous viennent les yeux ouverts, me disais-je; c'est aussi une inspiration qu'un rêve. Profitons de celle-ci.

Aussitôt dit, aussitôt fait: j'arrange mon plan; j'y mets en jeu les personnages de la parade, à qui je fais débiter sur les airs à la mode toutes les niaiseries, toutes les calembredaines, tous les calembours qu'on débitait alors, car même alors on en débitait en face du supplice et sur le supplice même: enfin je fais un vaudeville. Barré, à qui je le lis, en trouve l'idée comique, l'exécution plaisante, le demande pour son théâtre, fait copier les rôles, les distribue, et mon rêve se joue.

La pièce avait plu à tous mes amis. Quelques détails assez gais, quelques couplets assez plaisans, quelques scènes assez bien filées leur avaient fait croire qu'elle était bonne. Je l'avais cru aussi. Le public n'en jugea pas tout-à-fait de même. La fable que j'avais imaginée pour mettre en scène le pot-pourri de Sédaine ne lui parut pas heureuse. Il le témoigna sans trop de ménagemens. Malgré les applaudissemens qu'il avait accordés à plusieurs détails, la pièce, qui toutefois était arrivée jusqu'à la fin, allait être probablement éliminée du théâtre de la manière la plus bruyante, quand le dernier couplet du vaudeville final amena la plus singulière et la moins attendue des péripéties.

La comédie, tel était le refrain du vaudeville final rimé sur l'air de la Croisée. Employant les phrases faites où figure ce mot, j'avais fait dire très-philosophiquement, je crois, au philosophe de la pièce, à M. Cassandre:

La vie est un drame moral;
Des acteurs le monde est l'école.
C'est un théâtre où, bien ou mal,
Chacun prétend jouer un rôle.
Le sage observe dans un coin
Nos travers et notre folie.
Heureux qui peut en paix, de loin,
Juger la comédie!

Polichinelle avait bredouillé très-sagement aussi une sentence assez plausible. Rappelant aux spectateurs la faveur avec laquelle il avait été jadis accueilli par chacun d'eux, il ajoutait en la réclamant pour lui en cette circonstance:

Heureux qui peut, comme un enfant,
Rire à la comédie!

Voici, dit au parterre Arlequin qui prit la parole après lui,

Voici l'instant où maint auteur,
Pour obtenir votre suffrage,
Par maint couplet adulateur
Vous implore pour son ouvrage.
Mes amis, bien qu'en pareil cas,
Nous disons avec bonhomie,
Si nous ne vous amusons pas,
    Sifflez la comédie.

Par esprit de contradiction, le parterre fit le contraire de ce qu'on lui demandait; il se mit à applaudir avec transport, et, grâce à quelques corrections, l'ouvrage obtint quelques représentations; mais ce n'était, tout bien considéré, qu'un mauvais rêve.

Parmi les passages qui furent accueillis avec faveur se trouve une ronde, la ronde du Diable, qui de la scène a passé dans la société, et que quelques personnes ont jugé à propos de s'attribuer; ce n'est pas la dernière fois qu'on m'ait honoré en me volant. Mme Gail[2], m'a plus honoré encore, en mettant sur les paroles de cette ronde un air tout-à-fait original: c'était faire d'une chenille un papillon; c'était lui donner des ailes. À la faveur de la musique, ces couplets ont été partout où l'on chante.

C'est à peu près tout ce qui me reste de cette facétie[4]. Quand on cessa de la représenter, j'en réclamai en vain le manuscrit. Le pauvre diable qui remplissait alors au Vaudeville les fonctions de souffleur, et qui en cette qualité avait soufflé ma pièce, me la souffla d'une autre manière. Jamais je n'ai pu la retirer de son greffe. Peut-être l'aura-t-il débitée en détail aux boulevards, pour les théâtres desquels il travaillait, et dont il était un des fournisseurs les plus actifs. Si cela est, Dieu pour l'amour duquel il travaillait lui fasse grâce!

Avant de clore cet article, encore un fait, ce sera le dernier. J'avais parié que mon vaudeville serait sifflé. J'eus le bonheur de gagner, mais je n'eus pas celui d'être payé.

Les répétitions de Phrosine, ce drame lyrique que j'avais composé pour Méhul, allaient cependant leur train. Mais ce n'est pas sans difficulté que nous parvînmes à faire représenter cet ouvrage que les acteurs étaient impatiens de mettre en scène. Qu'on me permette d'entrer dans quelques détails à ce sujet; cela peut contribuer à faire connaître l'esprit du gouvernement de cette époque, à prouver qu'il ne négligeait pas plus la tyrannie de détail que la tyrannie d'ensemble, et qu'il ne laissait échapper aucun moyen, aucune occasion d'influencer l'opinion publique et de forcer les arts à favoriser la propagation de ses doctrines, ce qui n'est pas maladroit quand on le fait adroitement.

Mais ce n'était pas par l'adresse que brillaient les agens de la commune de Paris à qui appartenait la surveillance des théâtres, et qui avaient rétabli la censure à son profit. Invité par les comédiens et sommé par la police de soumettre mon ouvrage à l'examen préalable des censeurs si je voulais qu'il fût représenté, il fallut bien s'y résigner. Le bureau où se faisait cet examen, auquel était préposé un homme de lettres nommé Baudrais, se tenait dans la cour de la Sainte-Chapelle. J'y fis deux ou trois voyages, circonstance dont je ne parle que parce qu'elle se lie à un fait qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, et qui va sans doute entrer pour jamais dans celle de mon lecteur.

La première fois que j'allai à ce bureau, je traversai les galeries du Palais de Justice. Comme je descendais le grand escalier, une populace nombreuse remplissait la cour. Le voilà! le voilà! s'écriaient des milliers de voix. La Conciergerie s'ouvre; une charrette en sort; dedans était un malheureux, dedans était Bailly. Le col dégarni, les mains liées derrière le dos, le corps à demi couvert d'une redingote grise, exposé à une pluie glaciale qui ne cessa pas de tomber pendant cette affreuse matinée, ce vieillard accueillit avec une imperturbable indifférence les outrages de la tourbe qui pressait son supplice avec une rage égale à celle d'une meute qui demande la curée. Cette constance, vraiment stoïque, il la conserva jusqu'au dernier moment, et on le lui fit long-temps attendre. Le physique seul ne fut pas insensible en lui à tant de cruauté. Un des cannibales qui l'escortaient s'en apercevant: Tu trembles, Bailly, lui cria-t-il avec une joie féroce. J'ai froid, répondit Bailly. La contenance de Bailly au milieu de ses bourreaux fut celle de Socrate devant ses juges, qui furent des bourreaux aussi.

Le citoyen Baudrais, à qui j'avais remis mon ouvrage, me le rendit quelques jours après. Il n'y avait rien trouvé que d'innocent, ce que je conçois: «Mais ce n'est pas assez, ajouta-t-il, qu'un ouvrage ne soit pas contre nous, il faut qu'il soit pour nous. L'esprit de votre opéra n'est pas républicain; les moeurs de vos personnages ne sont pas républicaines; le mot liberté! n'y est pas prononcé une seule fois. Il faut mettre votre opéra en harmonie avec nos institutions.»

Je ne savais comment m'y prendre pour satisfaire à cette exigence. S'il n'eût été question que de mes intérêts en cette affaire, j'eusse renoncé à être joué; mais cela eût porté un grave préjudice, aux intérêts de Méhul, qui avait fait sur mon poème une musique admirable; cela eût porté un grave préjudice aussi aux intérêts du public, qui se serait vu privé d'un chef-d'oeuvre.

Legouvé me tira d'embarras. À l'aide d'une dixaine de vers placés à propos, il amena dans mon drame le mot liberté assez souvent pour satisfaire aux exigences du citoyen Baudrais, et la représentation de Phrosine fut permise: on me fit observer cependant que tout auteur comme tout artiste devait payer sa contribution patriotique en monnaie frappée au coin de la république; que jusqu'à présent je n'avais pas satisfait à cette obligation, et que préalablement à la représentation de Phrosine, il me fallait, de concert avec Méhul, fournir à la scène un ouvrage républicain. Nouvel embarras. Je ne pouvais me résoudre à faire l'apologie de l'ordre ou plutôt du désordre présent, et Méhul n'était pas plus porté que moi à l'acte de complaisance où l'on voulait nous amener.

J'imaginai pour me conformer au temps, sans déroger à mes principes, de choisir dans l'histoire un sujet analogue à la position où la France se trouvait avec l'Europe coalisée contre elle, ce qui, abstraction faite des principes du gouvernement, me fournirait l'occasion de louer, dans le patriotisme d'un ancien peuple, celui qui animait les armées françaises. Les traits réels ou imaginaires attribués par la tradition à Mutius Scévola, à Horatius Coclès, me semblèrent de cette nature. Je les développai donc dans un acte lyrique dont Méhul composait la musique à mesure que j'en composai les paroles. Le tout fut l'affaire de dix-sept jours.

La musique de cet ouvrage est d'une extrême sévérité; c'est de la musique de fer, pour me servir de l'expression de son auteur qui, s'étudiant à caractériser dans ses compositions les moeurs du peuple qu'il faisait chanter, et l'époque où se passait l'action, avait porté cette fois un peu loin peut-être l'application d'un excellent système. Ainsi en jugèrent les oreilles du plus exigeant des républicains, les oreilles de David. Il est vrai que, loin d'aimer dans la musique le caractère qu'il donnait à la peinture, David n'aimait que la musique efféminée. Mais la musique italienne même lui aurait-elle plu adaptée à des vers de ma façon, à des vers écrits par une main qu'il voyait toujours revêtue de fleurs de lis?

Quoi qu'il en soit, la pièce historique fut comptée pour une pièce patriotique, et Horatius Coclès ouvrit à Phrosine l'accès du théâtre.

Le sujet de Phrosine est emprunté à un poëme de ce Bernard, surnommé Gentil par Voltaire. On a donné quelques éloges au parti que j'en ai tiré. Je renvoie aux journaux de l'époque ceux de mes lecteurs qui veulent savoir sans le lire ce qu'ils doivent penser de mon drame; je les y renvoie aussi pour savoir l'effet que produisit la musique de cet opéra. Depuis Gluk, depuis le finale du premier acte d'Armide, on n'avait rien entendu d'aussi énergique que le finale du premier acte de Phrosine; il est à lui seul un ouvrage complet. Source des effets les plus dramatiques, l'attendrissement et la terreur y sont portés au plus haut degré. Aussi fut-il entendu avec le même enthousiasme quarante fois de suite.

On s'étonnera sans doute après cela que l'ouvrage ne soit pas resté au théâtre. Voici pourquoi. Le rôle le plus difficile de la pièce, le rôle de Jules, avait été donné à Solié, chanteur habile, acteur intelligent, mais qui n'avait ni l'énergie morale, ni la vigueur physique en dose suffisante pour le remplir; il passa ce rôle à Elleviou qui, alors dans toute la force de l'âge, péchait peut-être par des qualités opposées aux siennes. La pièce y gagna plus que l'acteur, qui se tuait en lui donnant une nouvelle vie. Survinrent cependant des dissensions politiques dans lesquelles il se trouva compromis; car alors tout le monde se mêlait de tout. L'affaire de vendémiaire, je crois, lui attira les ressentimens du parti vainqueur, et comme il était de la réquisition, on exigea qu'il se rendît à l'armée, exigence à laquelle il satisfit de fort bonne grâce.

Le cours des représentations de Phrosine fut interrompu par cet incident; et comme Méhul, de concert avec moi, ne voulait pas remettre cet ouvrage en scène sans des changemens qui n'ont jamais été achevés, il n'y a pas reparu, malgré le désir que les acteurs avaient de le rendre au public. C'est un chef-d'oeuvre perdu pour lui et pour eux, chef-d'oeuvre musical, bien entendu.

Le succès de cet opéra, qui fut joué six semaines ou deux mois avant la chute de Robespierre, pensa nous compromettre, Méhul et moi, avec la faction dominante. Ne pouvant trouver dans le poëme et dans la musique des bases d'accusation, on en chercha dans les accessoires, dans les costumes, dans les oripeaux, dont les acteurs, aussi vains en ce temps-là qu'en d'autres, avaient surchargé leurs habits; on nous dénonça pour ce luxe que nous n'avions pas prescrit, et dont le tailleur lui-même n'était pas coupable, ou plutôt n'était que complice. Il nous fallait un défenseur dans le comité de salut public. Méhul me proposa de venir avec lui chez Barrère qu'il connaissait. Nous exposâmes le sujet de notre inquiétude à ce dernier, qui nous admit à son audience avant trente ou quarante solliciteurs dont son antichambre était remplie. «Si vous m'en croyez, nous répondit-il, vous ne vous occuperez pas de cela. Laissez votre opéra suivre sa destinée à travers les dénonciations. Vous ne gagneriez rien à le retirer; on se prévaudrait même de ce fait contre vous; on affecterait d'y voir un aveu de vos intentions. Quiconque appelle sur lui l'attention publique par le temps qui court n'est-il pas exposé à la dénonciation? Et puis, ne sommes-nous pas tous au pied de la guillotine, tous, à commencer par moi?» ajouta-t-il du ton le plus dégagé.

Prenant exemple sur Barrère qui, au fait, dormait au pied de l'échafaud comme un artilleur dort sur l'affût du canon qu'il a chargé, nous laissâmes les choses aller leur train sans nous embarrasser du bruit, et nous fîmes bien.

Méhul, pensant à cette audience où Barrère, qui sortait du lit, s'était montré en robe de chambre et le col nu, me disait: «Il me semblait, quand il se plaçait dans son discours au pied de la guillotine, qu'il avait déjà fait sa toilette pour y monter.»

C'est alors que Méhul, qui avait mis en musique les choeurs du Timoléon de Chénier, composa ce chant qui, ainsi que la Marseillaise, a fait avec nos victoires le tour de l'Europe, le Chant du Départ. De cette époque datent mes premiers rapports amicaux avec Chénier. Bien que j'en aie parlé dans une notice jointe à ses oeuvres, je crois devoir en parler ici; je le fais par deux motifs: celui d'écarter d'un homme d'un talent supérieur une calomnie qui un moment appela l'horreur sur son nom, et celui d'appeler sur les auteurs de cette calomnie toute l'indignation qu'ils méritent.

Ce pauvre Méhul n'était pas cavalier. Pendant huit jours il se vit contraint à garder la chambre par suite d'un voyage à cheval que je lui avais fait faire à Saint-Leu Taverny. Nos répétitions de Phrosine en souffraient, mais non sa partition qu'il revoyait pendant que se guérissaient des blessures qui lui laissaient la tête parfaitement libre. À genoux sur un coussin devant son piano, il ne pouvait jusqu'à parfaite guérison s'y placer d'autre manière; il s'amusait aussi à composer des pièces détachées. Après m'avoir fait entendre une psalmodie fort expressive qu'il avait faite sur une romance dont je lui avais fourni les paroles, la romance d'Oscar: «Que pensez-vous de ce chant-ci?» me dit-il, en me faisant entendre le Chant du Départ. «Voilà de bien belle musique et de bien belles paroles!» m'écriai-je; car d'encore en encore, il m'avait chanté toutes les strophes de ce chant sublime. «C'est de la musique de Thimotée sur des vers de Tyrtée. Je comprends à présent les prodiges que de pareils chants faisaient faire aux Spartiates! Celui-ci fera le tour du monde. Quel est l'auteur de ces belles paroles?—Un homme que vous n'aimez pas, répondit Méhul, un homme dont du moins vous détestez les opinions.—Qu'est-ce enfin?—C'est Chénier.—Cela ne change rien à mon opinion sur ce chant. Jamais on n'a si bien fait; jamais on ne fera mieux; jamais, jamais on ne conciliera les deux extrêmes avec autant de goût; jamais on ne sera tout ensemble aussi noble et aussi populaire. Répétez-moi encore le Chant du Départ

Après m'avoir satisfait de nouveau par orgueil peut-être autant que par complaisance, car il y avait aussi de l'auteur dans Méhul: «Ceci n'est pas seulement un chant de Tyrtée, dit-il, c'est aussi un chant d'Orphée, un chant composé pour attendrir les mânes autant que pour enflammer des soldats. C'est surtout pour désarmer les accusateurs, les juges, les bourreaux de son malheureux frère, de ce pauvre André Chénier, que Marie-Joseph l'a improvisé; c'est pour fléchir le comité de salut public, insensible jusqu'à présent à ses supplications qu'il multiplie sous toutes les formes.»

Telle était en effet la position de Chénier, qui, professant les principes de la Gironde, n'était pas moins odieux aux comités de gouvernement que les Girondins qu'ils avaient égorgés. Sa gloire littéraire l'ayant protégé jusqu'alors, ils faisaient tout pour l'atténuer, tout pour faire disparaître les titres sur lesquels elle était fondée. Non contens d'interdire la scène à son Timoléon, ils avaient exigé qu'il en anéantît le manuscrit. Bien plus, pour faire exclure du théâtre celle de ses pièces que l'esprit, ou disons mieux, le fanatisme républicain dont elle brûle semblait devoir y maintenir, lui faisant un crime de croire la liberté compatible avec l'humanité, quand Gracchus s'écrie: Des lois et non du sang.—Du sang et non des lois, avait répliqué un de leurs interprètes, c'était un législateur! et à ce hurlement le rideau était tombé avec défense de se relever pour ses ouvrages. Attaquant enfin Chénier dans ses proches avant de le frapper lui-même, ils avaient arrêté deux de ses frères, et tenaient suspendu sur la tête du plus célèbre le glaive que le malheureux Chénier s'efforçait de détourner.

Comme Méhul me parlait encore de ces faits, Chénier entra. L'expression de sa figure me fit pitié; elle me disait tout ce que sa fierté me taisait: elle me disait que cet homme qu'on croyait si puissant n'avait que l'existence d'un suppliant, et qu'il était accablé de dédains plus réels que ceux qu'on l'accusait de prodiguer aux autres; elle me disait que son coeur, tourmenté par d'éternelles terreurs, était aussi torturé par le désespoir.

Tant que dura cette longue angoisse, qui ne cessa que par le coup mortel qu'André reçut la veille même du jour où la hache équitable enfin fit tomber la tête de Robespierre, Chénier revenait tous les jours rendre compte à Méhul de ses inutiles démarches, et chercher auprès du piano de ce grand maître de nouvelles consolations. J'intervenais souvent dans ces tête-à-tête. Comme j'étais censé ignorer ses douleurs, Chénier me cachait ses larmes; mais je voyais au fond de ses yeux celles que refoulait ma présence, et qui n'attendaient que mon départ pour s'échapper.

Dès lors cessa l'aversion que j'avais ressentie jusque-là pour lui. Je ne trouvai plus dans mon coeur, en dépit de mes préventions, qu'un intérêt irrésistible pour un homme frappé d'une infortune si terrible et si complète; et dès ce moment s'établirent insensiblement les rapports qui servirent de base à notre amitié.

Qu'on juge d'après cela si, bien que cette amitié n'existât pas encore, j'ai pu entendre et lire sans en être indigné les atroces imputations dont un parti impitoyable, celui que représentait dès lors la Quotidienne, accabla Chénier, dont il regardait l'inflexible républicanisme comme un des obstacles les plus puissans qui s'opposassent à ses projets. J'ai dit ailleurs[5] comment un homme perfide avec gaieté, et cruel avec grâce, se plaisait à justifier cette calomnie, où il ne voyait qu'une espièglerie politique. Je renvoie le lecteur à la notice que j'ai faite sur Chénier qui, ainsi que je l'ai dit aussi, est encore plus entièrement justifié par l'affection de sa mère que par le témoignage que je m'honore de lui rendre encore une fois.

Phrosine et Mélidore me mit en rapport avec un être charmant. Je veux parler de Rose Renaud, un des rossignols de cette couvée qui brilla un moment sur le théâtre de l'Opéra-Comique, qu'elle abandonna bientôt pour vivre en bonne mère de famille avec un homme qui, en lui donnant son nom, l'associa à sa détresse et croyait l'associer à sa fortune.

Rose, qu'elle pardonne à un vieil ami de la désigner ainsi, Rose était jolie comme un ange et candide comme une jeune fille. Je ne sais si elle avait de l'esprit et du goût, mais je sais que tout ce qu'elle disait me ravissait, que tout ce qu'elle admirait m'enchantait; je n'étais pas amoureux d'elle, et cependant il n'y a pas de figure sur laquelle mes yeux se soient reposés avec plus de plaisir, pas de voix que j'aie entendue avec plus de délices; quelquefois même il m'est arrivé de donner involontairement son nom à une personne que j'aimais plus qu'elle.

Sensible autant que moi aux grands effets de l'harmonie, la musique de Méhul la transportait d'enthousiasme. La première fois qu'elle entendit le duo d'Euphrosine, le duo gardez-vous de la jalousie, dans son transport elle brisa son éventail. Si Rose eût été capable d'aimer une autre personne que le père de son enfant, elle eût aimé Méhul, chose que j'eusse trouvée toute naturelle, ce qui me prouve bien que je n'étais pas amoureux d'elle. Elle raffolait de la musique de Mélidore. Cette conformité de goûts, cette analogie de sentimens devinrent les liens d'une société intime dont Hoffman, sur qui Rose étendait aussi son empire, faisait le complément. Que d'heures délicieuses Hoffman, Méhul et moi, nous avons passées ensemble auprès de cette créature enchanteresse, qui ne semblait satisfaite qu'autant que nous étions tous trois auprès d'elle, et près de qui nous ne semblions nous plaire qu'autant que nous étions auprès d'elle tous les trois! À quoi cela tenait-il? Jamais Hoffman ne fut plus piquant, plus original, plus fécond en saillies que dans ces réunions où Méhul contrastait avec lui par sa haute raison et par sa mélancolie. Quant à moi, j'écoutais en regardant, ou je regardais en écoutant.

Le jour où la France eut l'air de se réconcilier avec le sens commun, le jour de la fête, non pas à la Raison, mais à l'Être-Suprême, nous dînâmes ensemble chez Méot en sortant des Tuileries, où Robespierre s'était si imprudemment signalé à l'attention publique comme chef du sénat, comme souverain pontife, comme dictateur enfin, assumant ainsi la responsabilité de tout ce qui se faisait. Son élévation nous présagea sa chute. Nous nous la prédîmes réciproquement; nous la tînmes pour certaine: dès lors il nous parut hors de la loi, par cela qu'il se montrait au-dessus de la loi, par cela qu'il affectait l'empire. Deux mois après, en effet, Robespierre n'était plus. Cela prouve que nos conversations, dans lesquelles régnait le plus parfait accord, n'étaient pas toutes futiles.

Depuis ce jour je n'ai pas revu Rose. Le lendemain, seule avec l'enfant qu'elle nourrissait, elle partit pour aller rejoindre son mari. Mais les grâces de sa figure, mais le charme de son caractère, mais ce mélange de finesse, de naïveté et de bonté dont se composait un des ensembles les plus aimables qu'on puisse imaginer, tout cela m'est encore présent comme un rêve de la nuit dernière, bien que quarante ans se soient écoulés entre l'époque dont je parle et celle où j'écris. Si Rose existe encore, puisse ce souvenir éveiller doucement en elle celui du seul des amis qui survive à ceux qu'elle lui préférait, et c'était juste!

Le second Théâtre-Français, ou si l'on veut le Théâtre de la République, resté maître de la scène tragique depuis la clôture du théâtre des Comédiens ordinaires du Roi, représentait cependant avec un succès soutenu une nouvelle tragédie de Legouvé, Épicharis.

Cette pièce, dont le plan n'est pas exempt de défauts[6], les rachète par de nombreuses beautés de détail. Le rôle de Lucain, qui n'est peut-être pas assez engagé dans l'action, est rempli de fort beaux vers. Ce métromane tragique met au nombre de ses griefs contre Néron l'ennui que lui causent les vers de cet empereur. Si ce sentiment n'est pas tout-à-fait héroïque, du moins n'en est-il pas ainsi du style dans lequel il est exprimé. Ce style, qui s'élève jusqu'au ton de l'épopée, n'en est que plus naturel dans l'auteur de la Pharsale.

«Néron, disait Champfort, vit un peu là sur sa réputation. En butte à un complot ourdi par les compagnons de ses plaisirs, par les complices de ses débauches, il y est presque intéressant.» Soit; mais dans sa scène avec Épicharis, au quatrième acte, ne le retrouve-t-on pas tout entier, et les conjurés ne sont-ils pas justifiés par les développemens de ce caractère non moins fourbe que cruel? Ce quatrième acte est fort beau; mais un acte plus beau encore, c'est le cinquième.

Néron seul remplit cet acte sans action, mais non pas sans mouvement. Proscrit par le sénat, renié par l'armée, abandonné de sa cour, abandonné du monde entier, excepté d'un seul esclave, il n'a pour refuge qu'un cloaque, où tremblant et pleurant, il se cache aux exécuteurs de la sentence portée contre lui; et de son sort dépend encore celui de la terre. Qu'il est beau ce long monologue où, mettant à nu ce coeur de tigre, le poëte nous le montre si féroce dans ses espérances, si lâche dans son désespoir, suivant que, sur la foi des bruits contradictoires, il se croit ressaisi du sceptre impérial, ou se voit tombant sous les fouets infâmes par lesquels il doit expirer! Au spectacle de ses longues angoisses et au tableau de sa lente et douloureuse agonie, on s'apitoyait presque sur lui; mais bientôt c'est pour l'univers que l'on tremble, quand, se croyant sauvé, et ne rêvant déjà plus que vengeance, le monstre s'écrie dans ses illusions:

Que d'échafauds dressés vont payer mes douleurs!
Il faut une victime à chacun de mes pleurs!

Rappellerai-je à cette occasion que des critiques trouvèrent une faute dans ce dernier vers? On compte des larmes et l'on ne compte pas des pleurs, disaient-ils. C'est donc une faute que l'on admire dans ce passage de Bossuet: «Là commencera ce pleur éternel, là ce grincement de dents qui n'aura pas de fin[7].» Dieu veuille enrichir notre littérature de beaucoup de fautes pareilles!

C'est lorsque la tyrannie de Robespierre était arrivée au plus haut degré où puisse arriver la tyrannie, que cette pièce, ardente de l'amour de la liberté, fut applaudie avec le plus de transport. Aussi les amis du tyran prirent-ils ombrage de cette manifestation des sentimens du peuple. «Ne faudrait-il pas arrêter cet ouvrage, lui dit un jour Couthon?—Quand le moment sera venu, nous arrêterons l'ouvrage et l'auteur,» répondit Robespierre.

L'ouvrage et l'auteur ont vécu plus que lui; et chose singulière, le 9 thermidor, au moment où ce misérable tombait dans une situation pareille à celle où expira Néron; au moment où il éprouvait déjà en réalité, sous les verrous du Luxembourg, les tortures qu'au théâtre infligeait à Néron l'imagination du poëte, on jouait Épicharis.

CHAPITRE V.

La terreur, les terroristes.—Marie-Antoinette.—Apparent diræ facies.—Danton, Robespierre, etc.

L'effroyable régime, si justement caractérisé par le nom de terreur, avait cependant envahi toute la France, augmentant chaque jour de fureur et d'intensité. Résolus de régénérer la société, c'est dans le sang que ses exécrables réformateurs la retrempaient. D'abord ils avaient proscrit ceux qui les haïssaient. Ils en vinrent bientôt à proscrire ceux qui devaient les haïr, ceux qui par suite de leur position antérieure devaient détester un système qui les avait dépouillés de leur pouvoir, de leur crédit et de leur fortune. Des individus on passa aux masses. Les membres de l'Assemblée constituante, les parlemens, les fermiers généraux montèrent à l'échafaud que Louis XVI avait consacré de son sang, et que sanctifia aussi le sang de Malesherbes. Les membres les plus obscurs de ces compagnies ne furent pas plus épargnés que les plus illustres. Si leur crime n'était pas d'avoir mené, leur crime était de s'être laissé mener; leur crime était d'avoir fait partie de telle ou telle corporation, sans même avoir pris part à ses actes, sans même y avoir siégé; crime irrémissible, puisqu'il ne fut pas pardonné au génie, puisqu'il ne fut pas même pardonné à Lavoisier. Sa tête, d'où était sortie une science nouvelle, sa tête, pleine encore de nouvelles découvertes, sa tête dont l'intérêt public réclamait à tant de titres la conservation, ne fut pas épargnée!

Eh! que pouvait respecter la hache, après s'être abreuvée du sang des femmes? La beauté, les grâces, la bonté, la dignité, tout ce que les hommes honorent, tout ce qu'ils adorent, avait-il écarté de Marie-Antoinette le coup dont Louis XVI avait été frappé?

Les erreurs de la politique peuvent jusqu'à un certain point expliquer la mort du roi. On crut frapper en lui la royauté. Mais qui frappait-on dans la reine? Était-ce pour attirer sur la France la haine de toutes les familles régnantes de l'Europe qu'on répandait ce sang, auquel le sang de toutes les familles régnantes de l'Europe était mêlé?

Cette femme, que j'avais vue si belle de majesté et de bonheur à Versailles, où elle effaçait par son éclat celui de la plus brillante de toutes les cours; où elle réfléchissait la royauté dans toute sa splendeur, la jeunesse dans toute sa magie; cette femme dont la nature avait fait une grâce, la fortune une reine, l'enthousiasme une divinité, et dont la rage révolutionnaire faisait une héroïne, je la revis le 16 octobre 1793, veuve du roi et de la royauté, vêtue d'habits d'emprunt, sous lesquels ses bras étaient garrottés, je la revis, mais traînée dans une charrette à la place encore teinte du sang d'Henri IV et de saint Louis.

C'est en traversant une rue qui de la Halle aboutit à la rue de la
Féronnerie, que j'aperçus de loin ce douloureux spectacle, après lequel
je ne songeais certes pas à courir. Une demi-heure après, le sang de
Marie-Thérèse aussi coulait à la place de la Révolution.

La faux révolutionnaire finit même par frapper à tort et à travers au milieu de la multitude, comme la mitraille au milieu d'une armée, comme la peste ou le fléau régnant aujourd'hui[8] au milieu de la génération. On parle des trente-deux prisons de Paris dans lesquelles étaient évacuées toutes les prisons de la France, et qui ne s'évacuaient que pour alimenter l'échafaud. Il y avait alors, dit-on, mille, dix mille, cent mille prisons en France. Il n'y en avait qu'une, c'était la France entière. Les gens qui se croyaient libres n'étaient pas plus à l'abri du coup mortel que ceux qui l'attendaient dans les cachots. Il n'était plus nécessaire d'y passer pour monter au tribunal révolutionnaire; maint honnête homme est allé de plein saut de son domicile au supplice, ne s'arrêtant devant les juges que le temps suffisant pour entendre son arrêt.

La différence des conditions n'en apportait pas plus sous ce rapport que sous les autres dans les chances de longévité. Indifféremment choisis pour la mort, le cocher de fiacre, le duc et pair, la grisette, la princesse y étaient conduits dans le même tombereau, où l'égalité régnait comme dans la barque à Charon; où les gens des moeurs les plus différentes, où les partisans des opinions les plus opposées se trouvèrent réunis, où l'irréprochable Elisabeth fut traînée avec une fille de joie, où d'Esprémesnil se rencontra avec Chappelier.

Pas de repos pour l'instrument du meurtre. Le 21 janvier 1794, jour de divertissement (c'était l'anniversaire de la mort de Louis XVI), on lui donna toutes les effigies des rois à décapiter, sans préjudice du courant. Un sang nouveau inondait chaque jour la place où il régnait. Un jour pourtant, jour de la fête à l'Être-Suprême, il se reposa. Dirai-je quel reproche des animaux firent aux hommes ce jour-là? Quand les douze boeufs qui promenaient je ne sais quelle déesse dont Robespierre suivait le char, approchèrent de cette place imprégnée de meurtre; bien qu'elle eût été lavée, bien qu'elle fût recouverte d'un sable épais, ils s'arrêtèrent paralysés d'horreur, et ce n'est qu'à coups d'aiguillon qu'on les força de passer outre. Cela donna à penser au peuple, multitude oublieuse et imprévoyante, qui se divertissait entre la boucherie de la veille et la boucherie du lendemain.

Les factions aussi couraient expirer, poussées les unes par les autres, à cet horrible but qu'elles semblaient impatientes d'atteindre, et dont elles se frayaient la route en l'ouvrant à leurs rivales. Après les girondins y vinrent les dantonistes, et après ceux-ci les robespierristes. En frappant Danton, leur chef avait prouvé qu'aucune tête n'était invulnérable.

Je ne puis supporter la vue du sang, la vue d'un animal luttant contre la mort; j'ai dit quelle circonstance avait contribué à exagérer en moi l'horreur que la nature nous donne pour de tels spectacles. Je franchissais donc de toute la vitesse de mes jambes la place de la Révolution, quand le hasard m'y conduisait à l'heure où des cannibales amenaient l'offrande journalière à l'horrible simulacre qui, sous les attributs de la liberté, siégeait sur le socle où naguère s'élevait encore la statue de Louis XV, à l'heure où ils sacrifiaient à cette effroyable idole qui, comme la déesse de Tauride, se repaissait de victimes humaines. Deux fois pourtant j'assistai volontairement à ces hideuses hécatombes. J'ai vu, je vois Danton et Robespierre monter successivement à cet échafaud au pied duquel deux sentimens très-opposés me conduisirent à leur occasion.

Pour concevoir ma curiosité, il faut connaître les circonstances qui amenèrent la mort de ces deux hommes. L'immortalité du crime est assurée à l'un et à l'autre; elle est due à la fureur avec laquelle ils poursuivirent l'un et l'autre la domination, à laquelle ils aspirèrent toutefois dans un but différent, effet de la différence établie entre eux par leur organisation respective.

Doué d'une constitution athlétique et du tempérament le plus robuste, Danton était insatiable de volupté. C'était pour satisfaire ses sens toujours exigeans, c'était pour assouvir ses appétits toujours renaissans, qu'il ambitionnait l'argent qui donne le pouvoir, et le pouvoir qui donne l'argent. Ayant passé sa jeunesse dans une condition plus que médiocre, il avait faim de tout ce que peut donner la fortune, et tous les moyens lui paraissant bon pour obtenir ce bien qui représente tous les biens, il se fit démagogue. Le désordre, la confusion, le renversement de l'organisation sociale, pouvaient seuls le porter au premier rang, si loin duquel sa naissance l'avait placé; il les provoqua de toute son activité, poursuivant son but à travers les pillages du 10 août, à travers les massacres du 2 septembre, comme un conquérant court à la gloire à travers les provinces dévastées, à travers les murs en cendre et les campagnes jonchées de cadavres.

Mais, une fois arrivé à ce but, une fois gorgé de plaisirs et d'argent, Danton se serait arrêté volontiers pour jouir de sa fortune, et aussi pour jouir du repos; car il était naturellement indolent. Satisfait de n'être pas dominé dans une république dont il eût été le plus puissant personnage, il aurait facilement consenti à maintenir entre ses collègues et lui les apparences de l'égalité, préférant la suprématie du tribun à l'omnipotence du dictateur. Plus violent que cruel, il avait recouru accidentellement à la proscription, comme on recourt à une bataille; mais, la victoire gagnée, répugnant à prolonger le carnage, il laissait entrevoir que le système du comité de salut public le fatiguait, et qu'il improuvait dans ses rigueurs tout ce qui était de prévention, et conséquemment les institutions inquisitoriales sur lesquelles s'appuyait ce gouvernement atroce. Il s'ensuivit qu'il commençait à passer pour humain, parce qu'il était las d'être aussi féroce que ses compétiteurs. Bon vivant d'ailleurs, admettant ses complices au partage de ses plaisirs, il s'était fait des amis par son goût effréné pour toute sorte de débauches; et le dévouement que l'honnête homme n'obtient pas toujours par ses vertus, il l'avait obtenu d'une partie de ses collègues par ses vices. Le public espérait presque en lui quand il fut traduit au tribunal révolutionnaire, tribunal, soit dit en passant, institué sur sa proposition.

Son ami Camille Desmoulins y fut traduit avec lui. Le crime de celui-là était d'avoir publié, sous le titre du Vieux CORDELIER, ainsi se nommait le club dont lui et Danton avaient fait partie, une suite de brochures où le régime de la terreur était attaqué avec un talent et un courage remarquables. On en avait conclu que ce régime tirait à sa fin. L'arrestation de Danton et de Camille dissipèrent cette illusion, et furent presque une calamité publique.

Danton acheva de se concilier l'intérêt général par le caractère qu'il développa devant ses juges, par la fierté de son attitude, par la hauteur de ses réponses.

Dès qu'un prévenu est sur le banc des accusés, on oublie assez volontiers la cause qui l'y amène, on n'y voit plus qu'un malheureux sous le couteau, qu'un homme qui défend sa vie. Dans ce combat de la faiblesse contre la puissance, on aime à le voir s'élever, par la force de son âme, au-dessus des magistrats armés de toute la force de la loi. À plus forte raison ces sentimens s'emparent-ils de nous lorsque c'est avec des juges odieux, lorsque c'est avec un tribunal exécré que s'engage cette lutte héroïque. L'accusé devient alors le représentant de la société tout entière, ce sont ses propres sentimens qu'elle applaudit dans les réponses par lesquelles il foudroie ces assassins de la société, par lesquelles il exprime l'horreur et le mépris que son coeur lui inspire, et qui semblent s'exhaler de tous les coeurs.

Les feuilles du temps ont conservé les réponses quelque peu emphatiques que Danton fit à ses juges quand il daigna leur répondre. Je ne les répéterai pas; mais je crois devoir consigner ici certains traits qui lui échappèrent au moment du supplice, et circulèrent aussitôt dans la foule qui les recueillait avec avidité.

Comme Montfaucon, qui fut accroché aux fourches qu'il avait fait élever non pour lui; comme Hugues Aubriot, qui fut enfermé dans cette Bastille qu'il avait fait construire pour y enfermer les autres, quand Danton eut été condamné à mort par le tribunal qu'il avait institué, la foule se porta sur la place pour repaître ses yeux de l'horrible spectacle que les crieurs publics lui promettaient.

Je me rendais chez Méhul, qui demeurait alors rue de la Monnaie, quand je rencontrai dans la rue Saint-Honoré la charrette dans laquelle ce héros révolutionnaire présidait pour la dernière fois son parti frappé dans ses chefs. Il était calme, entre Camille Desmoulins, qu'il écoutait, et Fabre d'Églantine, qui n'écoutait personne. Camille parlait avec beaucoup de chaleur, et se démenait tellement, que ses habits détachés laissaient voir à nu son col et ses épaules, que le fer allait séparer. Jamais la vie ne s'était manifestée en lui par plus d'activité. Quant à Fabre, immobile sous le poids de son malheur, accablé par le sentiment du présent et peut-être aussi par le souvenir du passé, il n'existait déjà plus. Camille qui, en coopérant à la révolution, avait cru coopérer à une bonne oeuvre, jouissait encore de son illusion; il se croyait sur le chemin du martyre. Faisant allusion à ses derniers écrits: «Mon crime est d'avoir versé des larmes!» criait-il à la foule. Il était fier de sa condamnation. Honteux de la sienne, Fabre, qui avait été poussé dans les excès révolutionnaires par des intérêts moins généreux, était atterré par la conscience de la vérité: il ne voyait qu'un supplice au bout du peu de chemin qui lui restait à parcourir.

Une autre physionomie attira aussi mon attention dans cette charretée de réprouvés, ce fut celle de Héraut de Séchelles. La tranquillité qui régnait sur la belle figure de cet ancien avocat-général était d'une autre nature que la tranquillité de Danton, dont le visage offrait une caricature de celui de Socrate. Le calme de Héraut était celui de l'indifférence; le calme de Danton celui du dédain. La pâleur ne siégeait pas sur le front de ce dernier; mais celui de l'autre était coloré d'une teinte si ardente, qu'il avait moins l'air d'aller à l'échafaud que de revenir d'un banquet. Héraut de Séchelles paraissait enfin détaché de la vie, dont il avait acheté la conservation par tant de lâchetés, par tant d'atrocités. L'aspect de cet égoïste étonnait tout le monde: chacun se demandait son nom avec intérêt, et dès qu'il était nommé il n'intéressait plus personne.

Une anecdote. Quelques semaines avant ce jour si terrible pour lui, sur la route qu'il suivait si douloureusement, Héraut avait rencontré dans cette charrette où il devait monter, Hébert, Clootz et Ronsin qu'elle menait où il est allé. «C'est par hasard que je me suis trouvé sur leur passage, disait-il à la personne de qui je tiens ce fait; je ne courais pas après ce spectacle, mais je ne suis pas fâché de l'avoir rencontré; cela rafraîchit

Je montai chez Méhul, et, l'imagination pleine de ce que je venais de voir: «Tragédie bien commencée! j'en veux voir la fin, lui dis-je après avoir terminé en trois mots l'affaire qui m'amenait. Ce Danton joue véritablement bien son rôle. Nous sommes tous à la veille du jour qui va finir pour lui. Je veux apprendre à le bien passer aussi.—Utile étude», me dit Méhul qui voyait les choses du même oeil que moi, et qui m'eût accompagné s'il n'avait pas été en robe de chambre et en pantoufles.

Cependant la fatale voiture n'avait pas cessé de marcher; l'exécution commençait quand, après avoir traversé les Tuileries, j'arrivai à la grille qui ouvre sur la place Louis XV. De là je vis les condamnés, non pas monter, mais paraître tour à tour sur le fatal théâtre, pour disparaître aussitôt par l'effet du mouvement que leur imprimait la planche ou le lit sur lequel allait commencer pour eux l'éternel repos. Le reste de l'opération était masqué pour moi par les agens qui la dirigeaient. La chute accélérée du fer m'annonçait seule qu'elle se consommait, qu'elle était consommée.

Danton parut le dernier sur ce théâtre, inondé du sang de tous ses amis. Le jour tombait. Au pied de l'horrible statue dont la masse se détachait en silhouette colossale sur le ciel, je vis se dresser, comme une ombre du Dante, ce tribun qui, à demi éclairé par le soleil mourant, semblait autant sortir du tombeau que prêt à y entrer. Rien d'audacieux comme la contenance de cet athlète de la révolution; rien de formidable comme l'attitude de ce profil qui défiait la hache, comme l'expression de cette tête qui, prête à tomber, paraissait encore dicter des lois. Effroyable pantomime! le temps ne saurait l'effacer de ma mémoire. J'y trouvais toute l'expression du sentiment qui inspirait à Danton ses dernières paroles; paroles terribles que je ne pus entendre, mais qu'on se répétait en frémissant d'horreur et d'admiration. «N'oublie pas surtout, disait-il au bourreau avec l'accent d'un Gracque, n'oublie pas de montrer ma tête au peuple; elle est bonne à voir.»

Au pied de l'échafaud il avait dit un autre mot digne d'être recueilli, parce qu'il caractérise et la circonstance qui l'inspira, et l'homme qui l'a prononcé. Les mains liées derrière le dos, Danton attendait son tour au pied de l'échelle, quand y fut amené son ami Lacroix, dont le tour était venu. Comme ils s'élançaient l'un vers l'autre pour se donner le baiser d'adieu, un gendarme, leur enviant cette douloureuse consolation, se jette entre eux et les sépare brutalement. «Tu n'empêcheras pas du moins nos têtes de se baiser dans le panier», lui dit Danton avec un sourire affreux.

Danton, je l'ai dit, périt par suite d'une sécurité plus justifiée par la raison que par la politique. Averti des projets de Robespierre contre lui: «Robespierre ne me tuera pas, répondit-il, Robespierre sait trop bien qu'il ne pourrait m'envoyer à l'échafaud sans prouver qu'il y peut être envoyé lui-même.» Se reposant sur cette idée, il se rendormit dans la paresse et dans les plaisirs.

Avec Danton tombèrent des hommes plus regrettables que lui; aux noms de Camille Desmoulins et de Fabre d'Églantine, à qui la postérité peut accorder des regrets, il faut joindre celui de Philipeaux. Philipeaux, comme Camille, fut puni pour avoir révélé les crimes du gouvernement, pour avoir provoqué par une courageuse dénonciation le châtiment dont furent frappés plus tard les bourreaux de la France et les siens.

Danton n'avait que trop participé à ces crimes. Ministre de la justice à l'époque des massacres de septembre (c'était déjà un crime que d'exercer en des temps pareils une pareille magistrature), il avait répondu en présence d'un de mes amis, à quelqu'un qui le pressait d'user de son autorité pour arrêter l'effusion du sang: N'est-il pas temps que le peuple prenne enfin sa revanche? Mais encore la soif du sang n'était-elle pas continuelle en lui. C'était un lion qui, pressé par la faim, avait déchiré sa proie, mais non pas un tigre comme Robespierre, qui même sans appétit aimait à voir le sang couler.

Je n'ai jamais eu de rapports directs avec l'un ni avec l'autre. Une seule fois pourtant j'ai rencontré Danton, mais je n'eus pas à m'en plaindre. C'était au balcon du Théâtre-Français. Il assistait à je ne sais quelle pièce, et l'écoutait attentivement. Placé derrière lui, je m'occupais peu du spectacle, et suivant l'habitude de tant d'étourdis, je jasais assez haut avec un de mes voisins. Danton, que cette conversation amusait moins probablement qu'une bonne scène, se retournant sans humeur: «M. Arnault, me dit-il, permettez-moi d'écouter comme si on jouait une de vos pièces.—C'est Danton,» me dit mon interlocuteur. Je ne me savais pas connu de Danton, que je ne connaissais pas. Ce n'est pas sans quelque surprise que je m'entendis interpeller si gracieusement par un homme que je ne croyais rien moins que gracieux.

Bientôt, ou plus tôt bien tard, car plusieurs mois s'écoulèrent entre la prédiction de Danton et son accomplissement, arriva pour Robespierre le jour de la justice, jour appelé par les voeux de tout ce qui vivait. Pour faire connaître à quel point ce misérable méritait l'exécration publique, il suffit d'esquisser son portrait.

Doué du coeur le plus sec que la nature ait jamais formé, plus pervers que corrompu, plus cruel que violent, impassible en apparence, mais en réalité insatiable de pouvoir; envieux de tout mérite, impatient de toute supériorité, ambitieux de toute distinction, haineux, dissimulé, implacable, dominé par l'égoïsme le plus étroit, prenant pour vertu une sobriété qui n'était en lui que l'effet de son organisation, son caractère différait de celui de Danton de toute la différence de leur tempérament.

C'est en prêchant l'égalité que cet homme, qui ne pouvait pas souffrir d'égaux, s'éleva au-dessus des autres et se fit porter par le peuple à la toute-puissance. Jusqu'au moment où son ambition se manifesta tout entière, on avait incliné à croire que c'était à la liberté qu'il sacrifiait les hommes et les partis dont il provoquait la chute; on avait vu un effet de sa passion pour le bien public dans ce qui n'était que l'effet d'une jalousie dissimulée. Quelle apparence qu'un homme qui n'avait pas de besoins, qu'un homme qui dédaignait l'argent et les places, car il n'avait jamais voulu exercer le pouvoir proconsulaire, il n'avait jamais accepté une mission; quelle apparence, dis-je, qu'un homme si modeste dans ses goûts, si indifférent pour les jouissances de luxe, si simple dans ses habitudes privées, et à qui la famille du menuisier, dont la maison lui suffisait, tenait lieu de société intime, songeât à s'emparer de l'empire!

Tel fut pourtant, depuis l'ouverture de la Convention, le but constant de ses actions. Son âme aride n'eut qu'une passion, celle de la domination qu'il exerça tant qu'il n'eut pas l'air de la posséder, tant que, se contentant de la réalité, il n'en rechercha pas l'apparence, et qu'il perdit dès qu'il en affecta les dehors. Dominant par le comité de salut public, qu'il dominait comme Appius les décemvirs, après s'être servi de cette autorité collective pour abattre tous les obstacles qui se trouvaient entre lui et le pouvoir suprême, il ne s'occupait plus qu'à perdre ses agens en se séparant d'eux, en les désignant par sa retraite comme auteurs de tant de meurtres ordonnés dans son intérêt et à son instigation, espérant se faire absoudre de sa part de cruauté par la cessation des supplices qui signaleraient son arrivée à la dictature.

Cette conception prouve qu'il avait plus de malice que de génie. Ne devait-il pas tomber par la chute de la voûte dont il était la clef? Les pièces par lesquelles il devait faire condamner ses collègues ne devaient-elles pas aussi servir de base à sa condamnation?

Le public ne se laissa pas abuser par les bruits que Robespierre fit répandre. Sans lui tenir compte d'un changement de système qui ne provenait pas d'un changement de projet, il reconnut pour auteur de la tyrannie l'homme à qui elle devait profiter, l'homme qui voulait tuer ses complices pour s'emparer de leurs parts dans les produits de leur atroce association, pour jouir seul de la proie commune. Les imprécations universelles le poursuivirent jusque sur l'échafaud qu'il avait fait dresser pour les restes du parti de Danton, et où il fut poussé par eux, plus peut-être dans l'intérêt de leur propre conservation que dans celui de la vengeance de leur chef, dont s'accomplit ainsi la prédiction.

La plume ne peut donner qu'une idée imparfaite de ce qui se passa autour de ce misérable, depuis le tribunal, où son identité fut constatée, jusqu'à la place où il satisfit à la vindicte nationale. Dans cette route, déserte encore la veille au passage des condamnés, partout il rencontrait la foule qui, pour le voir, se pressait jusque sous les roues du tombereau, dont elle ralentissait la marche. Pas un regard qui ne le foudroyât, pas une bouche qui ne l'invectivât, pas un poing qui ne se levât pour le menacer. Les langues, si long-temps enchaînées, s'étaient déliées; la haine avait rompu ce silence que la terreur commandait depuis vingt mois: et comme chacun n'avait que peu de temps pour satisfaire à de si longs ressentimens, chacun s'empressait d'expectorer les malédictions amassées depuis si long-temps dans son coeur. Effroyable concert! Jamais on n'avait vu l'exemple d'une pareille unanimité: nulle voix ne s'élevait pour le plaindre; nul visage n'exprimait la compassion; et pourtant il était dans un pitoyable état! Un coup de pistolet lui avait fracassé la tête, et ne lui avait laissé de vie qu'autant qu'il en fallait pour souffrir, pour sentir la douleur de sa blessure et la terreur de son inévitable destinée. Isolé au milieu de son parti, il n'avait pas même les amis que donne le crime. Frappés du même coup que lui, ses complices n'avaient pas plus pitié de lui qu'il n'avait pitié d'eux.

Aussi féroce que tout le monde, j'en conviens, je courus au lieu de l'exécution, moins toutefois pour repaître mes yeux des souffrances de ce monstre que pour me convaincre par mes yeux de la mort de celui dont la vie menaçait celle de tout ce qui avait vie. J'y courais chercher la certitude qu'il ne s'était pas échappé comme la veille. Je l'eus. Un cri que la douleur lui arracha, quand on lui enleva l'appareil qui recouvrait sa blessure, interrompit pour la première et la dernière fois le silence qu'il gardait depuis vingt-quatre heures; et à l'instant, de la même place où j'avais vu disparaître Danton, je vis disparaître Robespierre.

Ce jour n'arrêta pas l'effusion du sang, mais de ce jour, du moins, le sang innocent cessa-t-il de couler. Avant la tête de Robespierre, plusieurs têtes étaient tombées, et entre autres celles de l'orgueilleux Saint-Just, du doucereux Couthon, de l'ignoble Henriot, et celle aussi de Robespierre jeune, qui, complice de sa révolte, ne l'avait pas été de sa tyrannie. L'exaspération publique était si grande en ce jour de vengeance, qu'un dévouement si généreux, quelque odieux qu'en fût l'objet, n'obtint pas même de la pitié.

Aucune circonstance, aucun incident ne donna d'ailleurs à l'exécution de Robespierre un caractère différent de celui qu'elle devait avoir. Danton s'ennoblit à ses derniers momens; Danton monta en héros sur les horribles tréteaux où l'avait conduit le crime; son courage en fit un théâtre. Ils ne furent qu'un échafaud pour Robespierre.

Le sentiment universel sur la fin de cet homme à jamais exécrable est assez bien exprimé dans cette naïve épitaphe:

Passant, ne pleure pas mon sort;
Si je vivais, tu serais mort.

LIVRE VI

AOUT 1794 À NOVEMBRE 1795.

CHAPITRE PREMIER.

Suites du 10 thermidor.—Mes sociétés pendant la terreur. Caillot,
Hoffman, d'Avrigny.—Timoléon, tragédie de Chénier.

L'effroyable tyrannie à laquelle le 10 thermidor mit un terme, c'était la république! c'étaient des républicains que les tyrans dont ce jour fit justice! Voilà pourtant les hommes et les temps dont quelques insensés ont osé se faire les apologistes! Voilà pourtant les hommes et les temps qu'ils se sont efforcés de nous rendre!

La mort de Robespierre fut suivie non seulement de celle de ses partisans avoués, mais aussi de celle d'une quantité de misérables que le hasard avait fait ses complices. En sortant du Luxembourg, prison où il avait été enfermé par un décret de la Convention et dont la volonté privée du concierge lui ouvrit les portes, il était allé se réfugier à la commune de Paris.

Fleuriot, maire de la capitale, et Payan, agent national du département de la Seine, hommes à lui, déterminèrent le conseil à se prononcer pour sa cause; et peut-être y auraient-ils entraîné les sections de Paris qu'ils gouvernaient par leurs agens, si, proscrivant la municipalité qui la proscrivait, la législature ne les eût gagnés de vitesse. Cette fois l'audace de la peur l'emporta sur celle de l'ambition. Barras marche à l'Hôtel-de-Ville. Tous les hommes qui délibéraient là avec Robespierre sont arrêtés comme lui. On se saisit de la liste de présence, qui est portée au tribunal, et ses soixante-onze signataires sont envoyés à la mort sur cette seule pièce de conviction! Les vengeances comme les crimes, tout en cette révolution porte le caractère de l'atrocité.

Grâce à l'exiguïté de mon train et au peu de bruit que je faisais dans mon quartier, je traversai les dix-huit mois que dura ce régime sans être inquiété par les autorités de ma section. On me conseillait de m'y montrer pour ne pas paraître ennemi de ce qui s'y faisait. Il me sembla prudent de n'en rien faire, et de ne pas m'offrir à l'attention des personnages qui la dirigeaient, et particulièrement à celle du citoyen Chalandon, savetier plus ambitieux que Robespierre et plus féroce que Marat, savetier que le comité de salut public avait investi de pouvoirs extraordinaires, savetier qui, du fond de son échoppe, régnait sur la moitié de Paris[9] Le souvenir de mon excursion en Angleterre eût suffi pour me faire ranger dans la classe des suspects, et l'on sait ce qui pouvait s'ensuivre. Sans affecter de me montrer et de me cacher, je me bornai à supporter les charges auxquelles on ne pouvait pas se soustraire, montant ma garde quand il le fallait, mais autant que je le pouvais me faisant remplacer, ce qui me donnait pour amis maints héros qui vivaient du métier des armes.

Si ce n'eût pas été un supplice que la douleur et l'effroi que pendant dix-huit mois entretinrent dans mon coeur la perte de tant de personnes regrettables; si j'eusse pu voir avec indifférence la désolation de tant de familles décimées par la faux révolutionnaire, si j'eusse pu être témoin insensible de tant de douleurs que je ne pouvais consoler, frappé dans ma fortune, mais épargné dans les objets de mes affections naturelles, mais épargné dans les miens, je dirais que ce régime affreux ne m'a pas atteint.

Menacé de la mort tous les jours par la mort des autres, je ne pensais pas plus à cet inévitable danger qu'un soldat ne pense au sien quand il voit tomber son camarade; et persuadé comme lui qu'on n'échappe pas à son sort, j'allais en avant avec plus d'indifférence que de courage, ne me permettant aucune bravade, mais me gardant de tout acte qui pût me faire accuser de lâcheté ou de faiblesse.

À cette horrible époque plus d'un auteur paya son tribut à l'idole du jour: Robespierre eut des panégyristes; Marat lui-même trouva des pindares. Je ne sacrifiai pas aux autels de Moloch, je n'encensai ni lui ni ses rivaux, qui, pour être moins cyniques en cruauté, n'en étaient pas plus humains.

Convaincu que toute tête qui s'élevait au-dessus des autres, si peu que ce fut, devait tomber tôt ou tard sous l'infatigable faux qui nivelait tout en France, et que ma tête même finirait par se trouver dans sa direction; pensant qu'il fallait me montrer digne de l'effroyable honneur qui me menaçait, en le provoquant par un service rendu à la société, je travaillais, ainsi que je l'ai dit, à ma tragédie de Cincinnatus. À mesure que le personnage de Robespierre se déployait, les ressources que j'avais entrevues dans mon sujet s'augmentaient, et je trouvais des traits nouveaux pour peindre ces tartufes politiques qui se font porter au pouvoir par le peuple qu'ils flattent pour le séduire, qu'ils affectent de servir pour parvenir à le dominer.

Je ne compose jamais en vers qu'en me promenant. Cette occupation m'absorbait tout entier, soit dans les courses que je faisais journellement dans Paris, soit dans mes voyages à Saint-Germain, où je n'allais plus qu'à pied, et d'où je rapportais toujours quelque nouvelle scène. Pendant quatre ans je n'ai guère eu d'autre cabinet de travail que l'allée de Neuilly, la plaine de Nanterre et le bois du Vezinet.

Puisque je fais de nouveau le voyage de Saint-Germain, qu'on me permette de parler un moment d'un homme que j'y voyais souvent; il a obtenu dans son temps assez de célébrité pour qu'on lui accorde aujourd'hui un moment d'attention; c'est Caillot.

Ce nom, qui était connu de tout le monde à une époque où le monde ne s'occupait guère que du théâtre, n'est guère connu que des amateurs de théâtre depuis que des intérêts plus graves occupent l'attention publique. Il est probable pourtant que sa mémoire se perpétuera par un effet même du talent auquel il a dû sa réputation. On désigne encore à l'Opéra-Comique, par le nom de Caillot, l'emploi dans lequel cet acteur excellait par sa franchise et par sa rondeur, par ce naturel exquis que Michot a fait revivre au Théâtre-Français où il n'est pas remplacé. Rien de communicatif comme la gaieté dont le visage de Caillot resplendissait, si ce n'est la sensibilité qui l'animait en scène, bien entendu, car hors de là, si bonhomme qu'il fut, la sensibilité n'était pas son fort; d'ailleurs, bon vivant, convive aimable, chasseur passionné, et le plus joyeux chanteur que j'aie entendu, moi qui ai entendu Désaugiers.

Après avoir joui pendant sa jeunesse de tous les succès qu'on peut obtenir dans sa profession, dès qu'il eut atteint l'âge mûr, il se retira du théâtre. En cela il fit preuve de bon sens. Il se sauva du malheur de survivre à son talent, du malheur de se dégrader, soit en consentant à descendre à des emplois inférieurs à celui qu'il avait si bien rempli, soit en s'exposant, s'il le conservait, à se montrer inférieur à lui-même. Marié depuis à une femme jolie, spirituelle et aimable, il vivait en bon père de famille à Saint-Germain, dans le voisinage duquel il possédait une jolie maison de campagne, et où il avait rempli les fonctions de maire.

Je n'ai jamais vu Caillot en scène; mais ce qu'il était dans nos soupers me fait concevoir la nature et l'étendue de ses succès. Sa qualité dominante n'était pas l'esprit, mais l'intelligence, qui lui faisait saisir avec une justesse extraordinaire l'esprit des autres. Très-différent de certains comédiens, de Dugazon par exemple, il n'ajoutait rien à ce que l'auteur avait voulu dire, mais il ne laissait rien perdre de ce que l'auteur avait dit. Doué d'ailleurs d'une physionomie des plus heureuses et d'une belle voix, il débitait et jouait avec un naturel admirable ce qu'il sentait avec vérité. Il était dans l'opéra-comique ce qu'était Préville dans la comédie; ce que ne sera jamais un acteur prétentieux.

Quand il était au théâtre, malgré les préjugés régnant, il était admis dans la meilleure société; il en fut recherché après sa retraite, et cela se conçoit; il y apportait une inaltérable gaieté. Personne n'a chanté plus heureusement les chansons de table, personne n'a porté dans sa tête un répertoire de chansons plus complet. Collé, Panard, Vadé, l'abbé de Voisnon, l'abbé de l'Attaignant même, étaient partout à sa disposition. Que de fois nous a-t-il fait oublier les heures fatales dont se composaient alors chaque journée! que de fois nous a-t-il fait oublier nos terreurs et même nos douleurs!

Comme il avait peu ressenti les effets du système en vigueur, philosophe plutôt que philanthrope, sans approuver ce qui se passait, il s'inquiétait médiocrement d'une éruption qui ne le menaçait pas. Il était, je le répète, moins sensible que bon.

C'était, on peut donner ce nom à un égoïste, un philosophe pratique. Jean Jacques avec qui il était lié, et qui mieux que personne appréciait un talent si naturel, lui voyant un couteau de chasse fort richement monté, et lui témoignant sa surprise de ce qu'un homme raisonnable avait acheté un ustensile aussi cher, quand il pouvait en avoir un aussi bon, à si bon marché: «Je ne l'ai pas acheté, lui répondit Caillot; je l'ai accepté du prince de Conti.—Vous acceptez donc des cadeaux d'un prince? vous que je croyais philosophe! Je n'en accepte pas, moi.—Et moi, je fais le contraire. Vous êtes un philosophe qui refuse; je suis un philosophe qui accepte.»

Mais revenons à Cincinnatus. Ce drame, qui fait une allusion continuelle à la politique de Robespierre, n'était pas encore achevé quand la mort de ce tyran dénoua si tragiquement le drame qu'il jouait en réalité. C'est sous ce rapport seulement que cette catastrophe me causa quelque contrariété. Que ne me serait-il pas arrivé pourtant si, lui régnant, cette pièce avait été présentée à un théâtre où il avait de chauds partisans? Je le répète dans toute la sincérité de mon coeur, c'est ce qui m'inquiétait le moins. D'Avrigny, Legouvé, Méhul et Hoffman, à qui j'en récitai le second acte dans les premiers jours de thermidor, furent étonnés de l'audace de mon intention. «Cette pièce vous perdra si le monstre ne se perd pas avant vous, me dirent-ils unanimement;—mais continuez, vous n'arriverez pas au dénouement avant lui, si vite que vous alliez,» ajouta Hoffman en bégayant.

C'était un homme à part qu'Hoffman. J'ai connu peu d'hommes aussi spirituels; plus spirituels, aucun. Également remarquable par l'originalité de ses idées et par l'originalité de l'expression dont il revêtait les idées d'autrui, en disant même ce qu'il empruntait, il ne disait rien que de neuf. Rien d'aussi piquant que sa conversation, si ce n'est les articles qu'il dispersa long-temps dans différens journaux, et que, dans les dernières années de sa vie, il ne plaça plus que dans le Journal des Débats[10]. Je ne crois pas que, depuis Voltaire, on ait écrit rien de supérieur en critique ou en satire; car ses articles sur la littérature et sur la philosophie participent de ces deux caractères. Il unissait à l'esprit le plus délié la raison la plus solide, et à tout cela l'instruction la plus étendue. Personne n'apportait dans la discussion une dialectique plus subtile et plus serrée; personne non plus ne prêtait à des argumens plus puissans des formes plus mordantes, plus incisives. L'ironie était son arme familière. Les gens qu'il en a frappés, si invulnérables qu'ils se croient, en gardent tous des cicatrices plus ou moins profondes.

Je n'ai pas connu de caractère plus indépendant. Toute tyrannie lui était insupportable, toute sujétion même. C'est pour cela que, sous tous les régimes, il fut de l'opposition, passant pour royaliste sous la république, et pour républicain sous la monarchie, parce qu'il était ennemi de tous les excès. Il admira long-temps Napoléon sans l'aimer, et quelque temps il aima Louis XVIII sans l'admirer, mais prêt à le faire si ce prince justifiait les espérances qu'il avait fondées sur lui. Désabusé dès la première restauration, avant la seconde il était dans l'opposition. «Avant de régner, me disait-il, Louis XVIII était sage et Napoléon aussi; dès qu'ils ont porté la couronne, tout a changé. Il semblerait qu'il suffise qu'elle touche une tête pour qu'elle soit frappée de démence.»

La franchise était une de ses qualités dominantes, comme on en peut juger par ce propos. En aucun temps, aucune considération n'a pu l'astreindre à dissimuler ou à déguiser ses opinions; aucune, pas même la crainte de la mort. En 1793, pendant que la terreur enchaînait toutes les langues, la sienne, se donnant plus de liberté que jamais, criblait sans relâche de sarcasmes les puissans du jour; et ce n'était pas dans une société intime et sous la protection de portes bien fermées, mais au foyer de la Comédie, mais devant l'auditoire que lui donnait le hasard, qu'il leur livrait cette guerre qui faisait trembler pour lui tout le monde, excepté lui. Son imprudence le sauva. «Tu n'es pas un conspirateur, toi, lui disait un jour je ne sais quel jacobin qu'il persiflait; les gens qui se cachent sont les seuls que nous redoutions, c'est eux que nous cherchons. Quant à toi, nous sommes sûrs de te trouver quand nous voudrons te prendre, et de te trouver déclamant contre nous à la Comédie.»

Ils songeaient à le vouloir, et Hoffman, qui en avait été averti, ne venait plus depuis quelques jours à la Comédie, quand leur mort prévint la sienne.

Hoffman avait quelque difficulté à s'énoncer; il bégayait. Cela tenait, je crois, à ce que l'activité de sa langue ne répondait pas à la rapidité avec laquelle se succédaient ses pensées. Il s'ensuivait que, dans cet encombrement d'idées, les mots se heurtaient et se gênaient entre eux à leur sortie: de là une impatience qui lui faisait souvent terminer en épigramme la phrase qu'il avait commencée dans l'intention la plus innocente.

Il allait peu dans le monde, où pourtant on ne fut jamais plus aimable que lui. À l'heure du spectacle, on le trouvait ordinairement au foyer de l'Opéra-Comique, amassant autour de lui, sans trop y songer, un cercle d'auditeurs qu'il captivait par une conversation pleine de lumières et de saillies, et d'où il ne sortait guère que pour aller retrouver ses livres, sa bonne et son chat, entre lesquels il passait la plus grande partie de sa journée.

D'Avrigny ne pouvait être comparé à Hoffman, ni pour la portée de son esprit, ni pour l'étendue de ses connaissances. Sa conversation était lourde et dogmatique, son débit emphatique et apprêté: il ne manquait pas toutefois de talent. L'on trouve peu d'imagination dans ses ouvrages; mais son style n'est dénué ni de chaleur ni de mouvement. Plus redondant qu'harmonieux, peut-être a-t-il moins le caractère dramatique que le caractère épique, et satisfait-il moins l'esprit que l'oreille; mais encore se recommande-t-il par le nombre, l'élégance et la correction.

Au reste, tout était d'accord dans d'Avrigny; les vers semblaient naturels quand il les déclamait; et cela, sans doute, parce que rien n'était moins naturel que sa déclamation: sa voix puissante et accentuée semblait faite exprès pour débiter de grands mots.

Peu de poëtes travaillaient avec moins de facilité et plus de persévérance. Il a passé dix ou douze ans à faire, défaire et refaire sa Jeanne d'Arc, qui n'est pas une tragédie sans mérite, à beaucoup près, mais qui est plutôt un produit de l'obstination que de l'inspiration.

Son esprit empesé contrastait plaisamment avec l'esprit impatient d'Hoffman. Rien ne m'amusait comme de les entendre discuter, même lorsqu'ils étaient d'accord; car, s'ils l'étaient quant au fond, ils ne l'étaient pas quant aux formes, et n'avaient pas raison de la même manière; Hoffman avait mieux raison que d'Avrigny.