Je ne poussai pas la plaisanterie plus loin, et je fis bien: la leçon avait profité. Le soir même, l'équipage et la maison furent restitués à leur véritable maître, qui, revenu de son effroi et revenu aussi de la terre-ferme où il avait été chercher un refuge, fut rayé de la liste dressée par notre administrateur, qui, à la vérité, n'y avait encore inscrit que ce pauvre homme.
Je me croyais débarrassé des chanoines de Saint-Spiridion: erreur. Ne se tenant pas pour battus, ils revinrent encore à la charge, et se rendirent si importuns, que, poussé à bout, le général à qui j'avais remis la maudite clef, bien qu'il fût le plus patient des hommes, finit par leur dire que, s'ils ne le laissaient pas tranquille, il ferait embarquer leur patron, et l'enverrait à Paris tenir compagnie à Notre-Dame de Lorette, qui n'avait alors pour chapelle que les greniers du Directoire.
CHAPITRE III.
Notre manière de vivre à Corfou.—Excursion sur les côtes d'Épire.—Butrinto.—L'amiral Bruéys.—Je pars pour Naples.
Une fois mise en mouvement, notre municipalité marcha tout aussi bien qu'une autre; et l'autorité supérieure n'eut guère d'autres rapports avec elle que ceux que nécessitait l'administration. Les soins qu'exigeait la surveillance que j'exerçais sur elle me laissaient assez de loisir pour voir la société. Je me fis présenter dans quelques maisons où l'on aimait les Français et où l'on aimait la musique. J'y allais après le dîner, au coucher du soleil, et j'y restais jusqu'à l'heure du spectacle, car nous avions un spectacle à Corfou.
Mon bonheur ne voulut pas que ce fût une troupe chantante qui pour lors y occupât la scène. J'eusse été trop heureux de m'enivrer tous les soirs de la mélodie de Cimarosa ou de Paësiello, de la mélodie italienne, quand même leurs ouvrages auraient été faiblement exécutés.
Le genre qu'exploitait la troupe qui se trouvait là avait toutefois pour nous le mérite de la nouveauté. Elle se composait d'Arlequin, autrement Trufaldin, de Pantalon, de Brighuèla, c'est notre Scapin; du dottore Tartaglia, du seigneur Léandre, de la signora Rosaura, enfin de tous ces bouffons vénitiens, pour qui Goldoni lui-même n'a pas dédaigné d'écrire, mais qui jouent de préférence ces farces improvisées auxquelles Carlin a dû chez nous sa réputation, et qui ont fait long-temps les délices de nos pères. Ces baladins ne pouvaient se comparer aux virtuoses que j'avais laissés en terre ferme. Je conviendrai pourtant que leurs imbroglio, dont l'extravagance amène du moins des situations plaisantes, leur dialogue mêlé de traits tantôt naïfs, tantôt satiriques, leurs scènes où faisant preuve d'une double souplesse, les personnages disputaient de lazzi et de tours de force, me faisaient passer le temps assez gaiement, plus gaiement même que certaines pièces que j'ai vues sur notre théâtre régénéré, et qui, bien que plus déraisonnables, ne sont pas aussi amusantes.
Un des hommes que je rencontrais avec le plus de plaisir dans une maison que je fréquentais surtout à cause de lui, quoique la patronne en fut assez jolie, c'était un abbé nommé Duodo, chanoine latin. Indépendamment de ce qu'il était bon littérateur, il était bon musicien, bon compositeur même; de plus, il était d'une complaisance infatigable. Dieu sait si j'en usais! Dès qu'il arrivait, je le conduisais au piano, le meilleur interlocuteur qu'on puisse se donner à Corfou quand on veut passer le temps sans faire des caquets. Une fois les mains sur son clavier, le bon abbé repassait la musique en vogue, profane comme sacrée, les opéras comme les oratorios. Il portait même la complaisance jusqu'à me seriner ceux des airs que je voulais retenir. C'est lui qui le premier m'a fait entendre des fragmens du Matrimonio secreto, qui était alors dans sa nouveauté. Il m'a fait entendre aussi plusieurs canzonette délicieuses, et entre autres Ho sparso tante lagrime, romance de Millico, romance favorite de Garat, qui la chantait avec une expression si touchante. Je l'ai encore copiée de la main de ce bon chanoine dans un cahier qui contient plusieurs morceaux de sa composition, morceaux pleins aussi de ce charme qui tient à l'expression simple d'un sentiment vrai.
Il y avait double bonté à lui à se montrer si bon pour moi: notre arrivée l'avait ruiné. Privé de son canonicat, il était obligé d'aller chercher fortune à Vienne; et pourtant jamais il ne lui échappait un mot d'aigreur, jamais une plainte. Que j'eusse été heureux de pouvoir réparer le tort que le hasard lui avait apporté, et que je me reprochais comme si j'en avais été l'auteur ou le complice!
Non seulement je donnais tous les soirs deux heures à cet excellent homme, mais le vendredi je lui donnais la soirée entière, les théâtres étant fermés ce jour-là en Italie, en commémoration du grand mystère qui s'est accompli deux jours avant Pâques.
Quand le soleil penchait vers l'horizon, j'allais souvent aussi me promener hors des remparts. On me mena sur l'emplacement des jardins de l'antique Alcinoüs. Je n'y vis rien qui distingue ce canton de ceux qui environnent la ville. Elle est au fait le centre d'un verger des plus pittoresques et des plus fertiles, grâce aux bienfaits de la nature plus qu'aux soins des jardiniers. La vigne, l'olivier, le mûrier, le figuier croissent là d'eux-mêmes. Ils vous donnent spontanément les fruits les plus délicieux et en telle abondance, que pour la plus petite pièce de monnaie le propriétaire vous en laisse manger à discrétion.
L'excessive chaleur ne permettant guère d'entreprendre, sous cette latitude, de longues excursions dans les jours caniculaires, je remis à l'automne la tournée que je devais faire dans l'intérieur de l'île. Je ne crus pas cependant devoir ajourner à un si long terme la reconnaissance que je devais faire sur la côte d'Épire, où les Vénitiens avaient des établissemens, et dont Corfou n'est séparé que par un canal de trois lieues.
Un Grec, nommé Franguli, qui tenait à ferme les pêcheries de Butrinto (l'ancienne Buthrote), m'ayant proposé de venir les visiter, un beau matin, avant le lever du soleil, je me jetai avec Digeon et quelques officiers dans une chaloupe, et trois heures après nous avions pris terre dans les États du fils d'Achille.
Ces lieux n'ont pas changé d'aspect depuis que Virgile les a décrits. Les détails de la description qui en est faite dans le troisième livre de l'Énéide peuvent encore s'appliquer à la topographie actuelle. Virgile en main, car mon Virgile était du voyage, j'y retrouvai le faux Simoïs près duquel Andromaque faisait des libations sur le cénotaphe qu'elle avait élevé à Hector.
La situation de l'ancienne forteresse, et l'étendue circonscrite par ses murs en ruines, justifient bien le nom de ville, urbs, et l'épithète d'élevée, celsa, donnés par le poëte à l'ancienne Buthrote:
Et celsam Buthroti ascendimus urbem.
Mais rien ne justifie le nom de ville donné par les géographes à Butrinto, à la Buthrote d'aujourd'hui, poste établi de l'autre côté du fleuve, et où notre hôte faisait sa résidence. La maison de ce fermier, qui est aussi celle du gouverneur; une cour où cinquante Esclavons qui formaient la garnison de la place avaient peine à faire l'exercice et à déployer leurs éventails, car c'était aussi une pièce de leur équipement; une enceinte fermée par de vieilles murailles et protégée par de vieilles tourelles que défendaient quatre pièces d'une livre de balles, voilà l'exacte description de Butrinto, dont le port n'est accessible qu'aux petites embarcations.
Nous y fîmes un excellent déjeuner, où les vins grecs, et particulièrement le vin de Chypre, ne furent pas épargnés; puis, pour ne pas nous laisser aller au sommeil, ce qui, disait-on, nous eût exposés à prendre la fièvre, nonobstant l'ardeur du soleil, nous allâmes faire un tour aux pêcheries, vastes étangs alimentés par les eaux du fleuve. Nous les parcourûmes dans tous les sens, sur des canots faits d'un seul tronc d'arbre, comme ceux des sauvages, et qui ne peuvent contenir que deux personnes. Traversant ensuite le Simoïs, Digeon et moi, nous poussâmes notre promenade à travers une plaine inculte, jusqu'à un énorme figuier planté sur la limite qui séparait le territoire turc du territoire vénitien.
Cette vaste plaine, comme les rives du fleuve que nous avions remonté, était absolument déserte. Nulle trace d'industrie, nul indice de population dans cette contrée, jadis si florissante. Hors du fort, nous ne rencontrâmes pendant toute la journée que deux hommes: l'un était un misérable Turc, qui semblait n'avoir d'autre abri que le figuier dont j'ai parlé, et dont les haillons ne recouvraient pas toutes les plaies; et l'autre un fier Albanais; qui, armé de toutes pièces et assis sur un rocher, semblait garder un champ de sable de l'aridité duquel sortaient quelques brins de sarrasin. Nous fîmes l'aumône au premier, et nous nous estimâmes heureux que l'autre ne nous eût pas demandé la bourse, car nous étions sans armes. Dès qu'il nous avait vus, il avait tiré un coup de fusil. Qui voulait-il effrayer? nous ou les moineaux? Il avait l'air d'une sentinelle soutenue par un poste caché: c'est sur les ruines de l'ancienne Buthrote que nous rencontrâmes ce héros-là.
Ces ruines n'ont aucun caractère; nous n'y retrouvâmes pas le moindre vestige de l'art: elles appartiennent évidemment aux temps modernes. À quelque distance de ces débris, sont ceux d'une chapelle dont il ne reste que les quatre murs; elle ressemble fort à celle que les dévots de Nanterre et de Chatou ont bâtie à sainte Geneviève. Parmi les broussailles, s'élevait un beau laurier: nos matelots le coupèrent et l'emportèrent pour en parer le mât de leur chaloupe.
En revoyant Corfou, où nous étions de retour avant la nuit, je fus frappé de l'exactitude avec laquelle Virgile caractérise l'aspect des énormes rochers sur lesquels est assise sa citadelle, aerias arces. En Italie, j'eus aussi l'occasion de reconnaître à quel point, sous ce rapport, ce grand poëte porte la fidélité.
Ces notions ne sont pas les seules que je rapportai de ma promenade en
Épire: on en trouvera le complément dans une lettre que j'écrivis de
Rome au général Bonaparte; mais qui sera placée ailleurs, parce qu'elle
a trait aussi à d'autres objets[19].
Vers ce temps-là était arrivée à Corfou l'escadre de l'amiral Bruéys; elle venait s'y ravitailler: c'était un pauvre qui demandait l'aumône à un pauvre. Nous ne savions comment subvenir à ses besoins sans accroître les nôtres, quand la Providence nous tira de peine[20].
Le général Gentili cependant avait lié une correspondance avec Ali, pacha de Janina, et se disposait même à se rendre sur la côte d'Épire pour conférer avec lui sur des objets d'intérêt réciproque. Il voulait, en son absence, me charger du gouvernement; je ne crus pas devoir accepter cet honneur, et je crois avoir bien fait.
Corfou était en véritable état de siège. Les militaires ne s'y seraient pas vus soumis sans déplaisir à un fonctionnaire civil; car, bien que j'eusse le rang de chef de brigade, ce n'était que par assimilation; et il n'était pas un officier qui ne pût se croire fondé à décliner mon autorité. Connaissant la disposition des esprits, je ne voulus pas entrer en lutte avec eux. Si Gentili m'eût proposé de l'accompagner, j'y eusse consenti volontiers; mais cela n'entrait pas dans ses vues: c'est tête à tête qu'il voulait conférer avec le tyran de l'Épire. Un seul aide de camp devait l'accompagner. Je crus, en conséquence, devoir prendre congé de lui la veille même du jour où il devait partir. Je m'embarquai sur la Junon, qui allait s'établir en croisière à l'entrée de l'Adriatique, et devait auparavant me remettre à Barletta.
Ma mission, au fait, était remplie, dans son principal objet du moins. Après avoir donné des lois à Corfou, laissant à d'autres l'honneur de les faire exécuter, j'abdiquai le pouvoir aussi héroïquement que Lycurgue et plus prudemment que Sancho, puisque je n'attendis pas pour le répudier que l'expérience m'en eût démontré tous les inconvéniens.
CHAPITRE IV.
Encore un mot à propos de Corfou.—Ithaque, Otrante, Brindisi,
Canosa.—Champ de bataille de Cannes.—Venosa.—Les Apennins, Ordone,
Punte Bovino, Nola, Acera, Naples.
Aux motifs que j'ai déduits se joignaient d'autres motifs moins graves, mais qui n'en contribuèrent pas moins à me fortifier dans la détermination de quitter Corfou. Nos acteurs allaient retourner à Venise, et nous laissaient sans spectacle; mon chanoine, parti pour Vienne, me laissait sans musique; et, pour surcroît de malheur, la glace manquait!
Il faut avoir passé un été dans un climat pareil à celui de Corfou pour connaître tout le prix de la glace, et avoir une idée du supplice qu'entraîne la disette de rafraîchissemens. Là, comme à Naples, la glace est une denrée de première nécessité, et le gouvernement apporte autant de soin, au moins, à s'en pourvoir qu'à se pourvoir de blé. Le fait suivant donnera une idée de l'intérêt qu'il y doit mettre. «À Naples, disait un jour devant moi MONSIEUR, depuis Louis XVIII, l'on savait que la ville n'était guère approvisionnée de grains que pour trois semaines, et l'on ne s'en inquiétait pas. Cependant le bruit s'étant répandu qu'il n'y avait pas de glace pour plus de six semaines dans les magasins, le peuple se révolta.»
Les glaces et tous les rafraîchissemens se faisaient à Corfou avec de la neige recueillie sur les montagnes de l'Épire par des femmes qui, après l'avoir pétrie en boules, la chargeaient sur leur tête et la portaient à Butrinto, où elles la vendaient sous cette forme aux pourvoyeurs des îles Ioniennes. Ce commerce avait cessé tout d'un coup. Plus de glaces, plus de sorbets, plus d'eau gelée, plus d'autre limonade que la limonade tiède. La place n'était plus tenable.
Ne quittons pas Corfou, c'est de la ville que je veux parler, sans dire un mot de ses monumens. Le plus remarquable est la statue érigée sur la place d'Armes, par le sénat de Venise, au maréchal Schullembourg qui défendit Corfou contre les Turcs au commencement du siècle dernier, statue moins précieuse comme monument de l'art que comme monument de reconnaissance. Il n'y a que les républiques qui rendent de tels honneurs; les rois ne donnent que des récompenses, dit Voltaire à ce sujet.
Cette ville est bâtie dans le système vénitien, mais sans magnificence. Quelques unes de ses rues sont bordées de portiques sous lesquels, comme à Bologne et à Padoue, on peut courir à couvert par la pluie et par le beau temps, ce qui a là son agrément. Des églises pour les deux communions chrétiennes, un théâtre, et pas un édifice remarquable, voilà le reste.
Corfou est défendue par un système de fortifications des plus vastes, et même trop vastes, vu la garnison qu'elle exige. C'est un camp retranché fait pour recevoir une armée. Ces ouvrages étaient, quand nous en prîmes possession, dans un état déplorable. La plupart des sept cents bouches à feu dont ils étaient armés gissaient[21] sur l'herbe faute d'affûts.
Sur les portes de la ville et sur tous les édifices publics, comme dans toutes les villes des États Vénitiens, était figuré le Lion de Saint-Marc tenant entre ses pates un livre sur lequel était écrit, pax tibi, Marce, evangelista meus. La paix soit avec toi, Marc, mon évangéliste, ce qui pourrait aussi se traduire par, Marc, mon évangéliste, tiens-toi en paix. Malheureusement pour lui Marc n'a pas pris dans ces derniers temps ces paroles-là pour paroles d'évangile.
La distance de Corfou aux côtes d'Italie peut se franchir en quelques heures, par un vent favorable; mais ce vent-là ne soufflait pas pour moi. Au lieu de nous porter au nord, le vent nous poussait au sud, ce qui était indifférent au capitaine qu'il n'empêcherait pas d'établir sa croisière et de courir des bordées à l'entrée du golfe, mais non pour moi qui devais remonter jusqu'à Barletta.
Nous sortîmes promptement du canal de Corfou. Après avoir salué de loin les rochers d'Ithaque, scopulos Ithacoe, et le royaume du fils de Laërte, Laertia regna, nous entrâmes dans l'Adriatique. Mais l'aquilon nous contrariait si obstinément que tout ce que nous pûmes faire en louvoyant pendant cinq jours fut de parvenir à la hauteur d'Otrante. Fatigué de la mer, je me déterminai à y descendre, pour de là me rendre à Naples dans une voiture dont à cet effet je m'étais pourvu à Corfou.
Avant de faire débarquer mon bagage, je descendis pour raisonner, comme disent les marins, avec les inspecteurs de la santé. Bien me prit d'avoir eu cette idée; car, malgré la patente par laquelle le consul napolitain résidant à Corfou certifiait cette île exempte de toute contagion, ces inspecteurs nous déclarèrent, moi et deux personnes qui étaient avec moi, sujets à la quarantaine: c'était l'ordre établi sur toute la côte. Comme le lazaret d'Otrante n'était pas habitable, je me rembarquai pour gagner Brindisi où, disait-on, je trouverais un lazaret ou plutôt une prison plus commode; car peut-on donner un autre nom à la maison, si belle qu'elle soit, où l'on doit subir les arrêts irrévocables du sénat sanitaire?
Il ne me fut donc pas permis d'entrer dans la ville où les pas de saint Pierre sont encore marqués: je m'en consolai. Des tours démantelées, un assemblage de maisons en ruine, de bicoques bâties avec des débris, tel est l'aspect que de loin m'offrait cette capitale de la terre d'Otrante que Napoléon érigea en duché en faveur d'un ministre de sa police. Ce que j'en voyais ne me donnait pas l'envie d'en voir davantage.
L'aspect de Brindisi, où j'arrivai quelques heures après, est tout différent; il n'est même pas dénué d'une certaine magnificence. Une haute colonne de marbre qui du milieu des édifices domine cette ville, dessinée en amphithéâtre, lui donne presque un caractère grandiose. Le lazaret y est vaste et commode. Il se compose de plusieurs pavillons isolés, au milieu desquels s'élève un pavillon plus grand. Celui-là venait d'être construit tout récemment pour recevoir le roi Ferdinand qui pour la première fois de sa vie avait eu cette année-là l'idée de visiter ses provinces de l'Adriatique. On le mit à ma disposition. J'occupai, avec mon compagnon de voyage M. Hacquart, ce palais composé d'une seule pièce, salon sans cabinets et sans antichambre. On nous y dressa des lits de camp. Un Vénitien, notre commun domestique, occupa un des petits pavillons où on lui étendit ses matelas sur un banc. Il fut logé comme un seigneur, si je l'étais comme un roi.
La durée de notre quarantaine devait être déterminée par le ministère de Naples. Présumant bien que l'intérêt dans lequel on opposait cet obstacle à notre marche ne tenait pas tout-à-fait à la crainte d'une contagion physique, nous envoyâmes sur-le-champ un exprès au ministre français qui pour lors se trouvait à Naples, en le priant de hâter le terme de notre détention.
Que faire en attendant sa réponse qui ne pouvait nous être rendue avant dix jours? Hacquart passa presque tout ce temps sur son lit, ne se réveillant que pour prendre ses repas, après lesquels il se rendormait. Quant à moi, luttant le plus que je pouvais contre la tendance qui me portait à dormir aussi, je me retirais dès le matin dans un des pavillons dont j'ai parlé, et là, suivant mon habitude, tout en me promenant au frais, je reprenais le travail que les soins de l'administration m'avaient forcé d'interrompre. C'est là que je terminai mon troisième acte des Vénitiens, et que je fis la plus grande partie du quatrième.
Cette pratique ne me préserva pas seulement de l'ennui; je lui dus aussi la conservation de ma santé. Le bord de la mer que nous habitions est fort mal sain. Ce n'est pas sans danger qu'on s'abandonne à l'indolence sur cette plage infestée de l'air que les Italiens appellent aria cattiva, air pernicieux. Notre domestique, dès les premiers jours, y contractât une fièvre que le voyage développa, et à laquelle il succomba à Naples; et ce n'est qu'au bout de quatre mois que mon camarade se débarrassa d'une fièvre pernicieuse aussi qu'il rapporta de la quarantaine. Une nourriture saine, et l'usage modéré du vin, boisson que Hacquart ne pouvait supporter si excellente qu'elle fût, contribuèrent surtout à me préserver de la maladie qui les atteignit dans le lieu où l'on nous enfermait pour garantir la société d'une maladie que nous n'avions pas.
Pendant le jour, les lois sanitaires de la quarantaine étaient sévèrement observées à notre égard. Le concierge qui était aussi soldat, et aussi cuisinier, écartait à coups de bâton les curieux qui voulaient admirer de trop près les soldats de Bonaparte, c'est ainsi qu'on nous désignait, et en cela il ne songeait qu'à se maintenir dans la confiance de son gouvernement. La nuit venue, c'était différent; comme nous étions de bonnes pratiques et qu'il voulait se conserver notre bienveillance, oubliant sa consigne, il n'agissait plus que dans l'intérêt du cuisinier, et nous laissait quelque liberté. Nous en usions soit pour nous promener dans la campagne avec un jeune Marseillais qui était employé là dans les douanes, soit pour nous promener dans la rade avec les matelots qui pêchaient au feu, genre de pêche fort amusant.
Enfin, notre messager revint et nous rapporta de Naples, avec la permission d'entrer dans le royaume, l'autorisation nécessaire pour avoir des chevaux de poste. Mais ce n'est qu'à Monopoli que nous devions en trouver; et de Brindisi là, il y a douze grandes lieues. Pendant que Hacquart, qui s'entendait mieux que moi à ces sortes d'arrangemens, faisait ses conventions avec un muletier qui devait nous fournir des chevaux jusqu'au premier relai, accompagné du jeune Marseillais, j'allai visiter la ville. L'intérieur ne répondit pas à l'idée que je m'en étais faite de la mer. À l'exception de la colonne, je n'y trouvai aucun monument digne d'attention.
Cette colonne, dont les dimensions sont considérables, et qui est tout entière de marbre blanc, est couronnée d'un chapiteau formé, non pas de feuilles d'acanthe ou de têtes de béliers, mais de dauphins. Auprès était une colonne semblable qu'un tremblement de terre a renversée, et que le gouvernement a fait transporter à Lecce, capitale de la province où se trouve Brindisi.
Ces deux monumens indiquaient le terme de la via Appia, qui de Rome aboutissait à Brundusium, où les légions romaines s'embarquaient pour la Grèce ou pour l'Orient. Telle est du moins l'opinion qu'en me montrant sa collection d'antiquités me communiqua l'archevêque de Brindisi, à qui j'allai rendre la seule visite que j'aie faite dans son diocèse. Cette opinion m'a semblé très-plausible.
En retournant au lazaret, je fus témoin d'une scène fort singulière hors de la ville. Dans un bosquet où quelques paysans étaient réunis, et autour duquel étaient déployées sur le gazon des pièces d'étoffes de diverses couleurs, et des couleurs les plus éclatantes, au son d'une guitare, dansait de toutes ses forces une femme qui n'avait rien moins que l'air de s'amuser. «Elle dansera ainsi jusqu'à ce qu'elle tombe de fatigue, me dit mon guide. Elle est piquée de la tarentule. Les gens du pays sont persuadés que de l'excessive transpiration provoquée sous un ciel aussi ardent par un exercice aussi violent, dépend, en pareil cas, la guérison des malades.» Je n'avais pas le temps de juger par moi-même de l'efficacité du remède. J'en fus fâché.
À mon retour, tout était prêt. Mon camarade avait déjà pris place dans la voiture. Je m'y jetai à côté de lui avec la précipitation d'un écolier qui part pour les vacances, ou d'un prisonnier qui court à la liberté; et au jour tombant, nous partîmes au plus grand train de six chevaux des plus vigoureux, pour Monopoli où nous devions être rendus en moins de quatre heures. Nous faisions à rebours le voyage d'Horace, longeant de Brindes à Rome cette voie Appienne qu'il a suivie de Rome à Brindes.
C'est un travail digne d'attention que celui auquel on est redevable de ce chemin que tant de siècles n'ont pu détruire et contre lequel tant de chars sont venus se briser. Construit de pierres énormes, mais dont les formes irrégulières s'encastrent les unes dans les autres, on le prendrait pour un ouvrage des cyclopes. Nous avions admiré d'abord sa solidité; bientôt quelque dépit se mêla à notre admiration. Emportée de toute la vitesse des chevaux, notre voiture se heurte contre un des rochers qui pavent cette chaussée indestructible, l'essieu crie et se rompt, et nous voilà en pleine nuit forcés de nous arrêter sur la grande route, à distance égale de la ville d'où nous venions et de celle où nous allions. Pas un endroit à portée où nous pussions trouver secours ou abri.
Le bourg le moins éloigné du point où nous étions est Ostuni, mais il en est distant de plusieurs milles. Que faire? attendre sur place le retour du soleil, qui nous sembla ce jour-là moins pressé que jamais de reparaître.
La Pouille, ainsi que les Calabres, est infestée de bandits. «S'ils venaient nous attaquer! me dit Hacquart.—S'ils venaient nous attaquer, nous nous défendrions, lui répondis-je. Manquons-nous d'armes? notre voiture est un véritable arsenal: deux paires de pistolets, deux sabres, un yatagan et un tromblon, voilà de quoi faire tête à qui se présenterait. Mais il serait bon, je crois, de faire sentinelle, de peur de surprise; prenons nos pistolets, et vous, Jacomo, dis-je au cuisinier, prenez le tromblon et faites la ronde autour de la voiture.» Or, Jacomo, qui était du pays d'Arlequin, n'était guère plus brave que son compatriote; il avait autant peur de l'arme que je lui donnais pour se défendre, que si je m'en étais servi pour l'attaquer. «Que voulez-vous que je fasse de cela? me dit-il en soupirant.—Maudit poltron! s'écrie Hacquart, il n'ose toucher à cette arme, qui n'est pas même chargée, je gage.—Ne gagez pas, à moins que vous n'ayez envie de perdre, m'écriai-je; ce tromblon est chargé, et bien chargé, j'en puis répondre, car j'ai surveillé cette opération, et bien m'en a pris. Vous rappelez-vous un certain officier vénitien qui me poursuivait de ses offres officieuses? Comme il se trouvait chez moi au moment où je faisais les apprêts de mon départ, et qu'il voulait absolument m'aider en quelque chose: «Chargez-moi cette arme, lui dis-je, un officier d'artillerie doit s'y entendre»; il ne s'y entendait guère pourtant; car, comme tout en dirigeant une manoeuvre j'en surveillais une autre, je m'aperçus qu'il avait mis dans ce canon, qui se rétrécit par le milieu, comme vous le voyez, un tampon d'étoupe trop fort pour parvenir jusqu'à la poudre, et qu'il laissait évidemment une chambre dans le tromblon: en conséquence, je retirai moi-même cette étoupe avec un tire-bourre, et après en avoir diminué de moitié au moins le volume, je laissai mon artilleur faire le reste. Il y a là-dedans, ma foi, la charge d'une pièce de quatre. Avec ce tromblon, j'attendrais une armée entière.»
Heureusement pour nous, l'armée ne se présenta pas. Une division de dix-huit cents hommes, commandée par un général Marulli, avait tout récemment nettoyé la plaine pour assurer le passage du roi, et rejeté les brigands dans les montagnes.
Le jour se lève enfin. Nous reconnûmes alors que l'avarie faite à notre voiture ne pouvait être réparée que par un charron, mais qu'il serait possible de gagner Monopoli en ajustant à notre essieu, qui était de bois, une autre pièce de bois qu'on assujettirait avec des cordes. «Mais où trouver du bois et des cordes?—Dans le hameau que vous voyez là-bas, dis-je à nos conducteurs: que l'un de vous vienne avec moi; vous, Hacquart, restez avec l'autre et votre aide de camp aux gros équipages.»
Dans ce hameau, si l'on peut même donner ce nom à quelques masures environnées des débris de fortifications qui appartenaient évidemment au moyen âge, ce n'est pas sans peine que nous trouvâmes un homme. Les premières créatures vivantes qui s'offrirent à nous étaient une paysanne et un enfant. L'élégance de leur costume me frappa: il consistait moins dans la finesse des étoffes que dans la forme des habits et dans l'éclat des couleurs. La femme ne portait pas de bonnet; mais ses cheveux, nattés et rassemblés sur le sommet de la tête, où ils étaient arrêtés par une grosse épingle d'argent, donnaient un certain caractère numismatique à son profil, par lui-même assez régulier. Quant à l'enfant, qui ne me paraissait pas avoir plus de trois ans, son habillement consistait en deux pièces seulement, une chemisette, ou plutôt une brassière de toile, et une culotte bleue descendant jusqu'à ses chevilles, mais qui était échancrée de manière à ce qu'il pouvait satisfaire à tous ses besoins sans se déshabiller, et à laisser voir ce qu'on croit surtout devoir cacher en tout autre pays. Cette culotte, assujettie par des bretelles de même couleur, et qui se détachaient sur sa chemise blanche, lui formait un costume presque aussi pittoresque que celui de sa mère.
À l'aspect de deux étrangers, dont l'un était armé, la mère prend entre ses bras son enfant qui jetait des cris affreux, et s'échappe en criant plus, fort que lui: c'était Rachel fuyant devant les soldats d'Hérode. Le muletier, qui la rattrapa, parvint pourtant à la rassurer et à tirer d'elle les renseignemens dont nous avions besoin. Après s'être procuré les objets nécessaires, des cordes et une forte branche d'olivier, que nous payâmes largement et qu'on nous aurait donnée pour rien, nous allâmes rejoindre la voiture, qui, au bout d'une demi-heure, fut en état de poursuivre sa route tant bien que mal, en évitant, bien entendu, la via Appia.
C'est pendant qu'on la réparait que je découvris la cause de notre accident, et que je reconnus qu'il n'en fallait accuser que cette construction romaine, fabriquée pour des voitures un peu plus solides que celle que nous avions achetée étourdiment, sans même l'examiner.
Nous arrivâmes sans nouvel encombre, vers midi, à Monopoli.
Il paraît que nous y étions attendus, et que le gouverneur de la ville avait reçu des instructions pour empêcher, sans nous donner toutefois lieu de nous plaindre, que nous nous missions en communication avec les habitans attroupés pour nous voir. Il nous fallut descendre chez lui, y dîner, et y passer tout le temps qu'exigèrent les réparations, qui ne furent pas terminées avant la nuit. Tourmenté du besoin de dormir, j'eusse préféré la plus mauvaise auberge au plus beau palais du monde, mais force me fut de céder à ses instances.
Je ne trouvai pas cette politesse-là dans le gouverneur de la province, vieillard orgueilleux et maussade, que les couleurs de nos cocardes et de mon panache offusquaient, et qui évidemment enrageait de ne pas pouvoir nous empêcher de passer outre: mais je la retrouvai chez le général Marulli; il me délivra, en visant mon passeport, une permission pour avoir, ainsi que des chevaux, des escortes jusqu'à Naples.
À mon retour, mon hôte me fit entrer dans une chambre où était un bon canapé de basane. «Votre camarade dort, me dit-il; faites de même; quand le dîner sera prêt, on vous réveillera.» Tout se fit comme il l'avait dit. Au bout de quelques heures, car par égard pour nous on ne s'était pas pressé, on vint nous annoncer que le dîner était servi; il était excellent, et acheva de nous refaire: l'amphitryon, qui nous avait donné quelques convives, le fit durer jusqu'à l'heure où nous pûmes remonter en voiture. Voilà ce qui s'appelle faire poliment la police.
Nous sortîmes de table à dix heures du soir, et trois bons chevaux nous menèrent lestement à Bari, puis à Barletta. Jusque-là, nous avions couru du sud au nord, dans la direction des côtes. Tournant tout à coup à l'ouest, de Bari nous nous dirigeâmes vers Naples, à travers les Apennins.
Depuis Ostuni jusqu'à Monopoli, la chaleur nous avait excessivement incommodés. Comme celle d'un four, nous attaquant de tous les côtés, elle nous venait d'en bas aussi bien que d'en haut, elle nous venait de tous les côtés; car, sur une terre aussi ardente que le ciel le plus ardent, nous traversions une contrée en feu, l'usage des paysans étant, après la récolte, de brûler, pour les empêcher de se reproduire, les herbes sèches dont les champs sont couverts. Cependant nous étions obligés de tenir nos glaces levées, pour fermer l'entrée de notre voiture à des essaims de guêpes et de frelons irrités qui venaient y chercher un refuge contre l'incendie. Nous étouffions.
En traversant Barletta, j'entrevis un colosse de bronze qu'on dit être celui de l'empereur Héraclius. Nous passâmes trop rapidement pour que je pusse juger de la valeur de cet ouvrage sous le rapport de l'art.
Avant d'entrer dans les montagnes, nous traversâmes Canosa, qu'il ne faut pas confondre, ainsi que l'a fait le géographe Malte-Brun, avec Canossa, l'ancien Canusium, ville située sur l'Apennin dans le duché de Reggio, ville célèbre par les humiliations qu'y subit l'empereur Henri IV, pour obtenir le pardon non moins humiliant que lui fit si chèrement acheter Grégoire VII. La campagne qui environne Canosa est à jamais célèbre par la bataille qui se livra sur les bords de l'Aufide (l'Ofanto). Le champ que traverse cette petite rivière s'appelle pezzo di sangue, champ du sang. Que de souvenirs réveilla en moi l'aspect de ce paysage et ce nom de Cannes auquel se rattachent les noms d'Annibal et de Scipion, les destinées de Rome et de Carthage!
De Canosa nous nous rendîmes à Venosa, où Varron trouva un refuge après sa défaite. Nous eûmes lieu de nous louer aussi de l'accueil que nous y reçûmes. Le jour commençait à tomber. Comme nous changions de chevaux sur la place, plusieurs habitans sortis d'un café vinrent à notre voiture nous engager à descendre et à accepter l'hospitalité chez eux. Ils nous représentèrent qu'il n'était pas prudent de s'engager de nuit dans les Apennins, au milieu desquels se trouve Ordone où nous devions relayer. Le général Marulli, disaient-ils, a chassé les brigands de la plaine, raison de plus pour que les montagnes en soient infestées. Une escorte même serait insuffisante pour vous protéger en cas de rencontre, et vous n'en avez pas!
En effet, depuis Barletta, nous avions été obligés de nous en passer; et c'est lorsqu'elles nous étaient devenues nécessaires que l'on avait cessé de nous en fournir, quoique nous les payassions largement.
Comme ces braves gens nous virent déterminés à passer outre malgré la justesse de leurs observations, ils firent apporter des glaces qu'il nous fallut accepter, et nous recommandèrent de la manière la plus affectueuse aux soins du postillon et à la grâce de Dieu.
Le gouvernement ne s'était pas trompé en présumant que notre passage ferait quelque sensation dans ces contrées, où, malgré toutes les précautions, le bruit des victoires de Bonaparte avait pénétré. Un Français n'y était pas vu sans admiration; un Français y représentait la France.
Il était plus de minuit quand nous entrions dans Ordone. Autant qu'il m'a été possible d'en juger à la lueur d'une torche, c'est un fort pauvre village. Il eût été triste d'y passer la nuit. C'est pourtant ce qui nous serait arrivé pour peu que nous eussions manqué de présence d'esprit et de fermeté. J'avais pour habitude de ne jamais payer les chevaux qui m'avaient amené, que ceux qui devaient m'emmener ne fussent attelés. Bien m'en prit en cette occasion. «Il n'y a pas de chevaux, me dit le postillon qui voulait retourner à Venosa.—Pas de chevaux, à cette heure, sur une route si peu fréquentée! cela n'est pas possible. Faites venir le staliere (l'homme de l'écurie).—Il dort dans l'écurie et ne veut pas se lever.—Il faudra bien qu'il se lève.» Faisant allumer le flambeau dont nous nous étions munis à tout hasard, et laissant de nouveau à Hacquart et au cuisinier la garde des bagages, je me fais conduire au lit du staliere. Étendu sur une planche, au-dessous de la niche d'une madone devant laquelle brûlait une lampe, le staliere dormait en effet profondément. Réveillé par le fourreau de mon sabre: «Il n'y a pas de chevaux», me dit-il, et il se rendort. L'écurie, au fait, était vide. «S'il n'y a pas de chevaux ici, il y en a ailleurs.—Nous verrons cela demain, répond-il, et il me tourne de nouveau le dos.—Nous verrons cela tout à l'heure», répliquai-je impatienté et en appuyant cette assertion de trois ou quatre coups de plat de sabre bien appliqués sur la face qu'il me présentait. Réveillé tout de bon cette fois, il est saisi d'une terreur si forte à la lueur réfléchie par cette lame levée sur lui, que, se dressant d'un même mouvement sur ses genoux, puis sur ses pieds, il s'échappe en criant miséricorde!
«Il va sans doute avertir le maître de poste, me disent des gens que cette scène avait attirés, et qui, tout poltrons qu'ils étaient, ne pouvaient s'empêcher de rire de sa poltronnerie.—Allons donc chez le maître de poste», dis-je au postillon de Venosa. Pour arriver à l'habitation du maître de poste, il nous fallut traverser un champ, où, sans autre baldaquin que le ciel, sans autre couchette que la terre, des hommes, des femmes, des chiens, des vaches, des enfans, des cochons même dormaient pêle-mêle sur la paille. Je ne traversai pas sans inquiétude cette litière, en songeant qu'une flamèche, détachée de la torche qui me précédait, suffirait pour griller toute une population.
Le maître de poste partageait évidemment l'effroi que cette apparition produisait dans le canton. Sortant néanmoins de sa maison qui retentissait de cris de femmes et d'enfans, il vint au-devant de moi, me prenant très-probablement pour un bandit. Mais, rassuré bientôt par l'ordre dont j'étais porteur, il me dit qu'il allait me satisfaire. En effet, il me conduisit à une écurie séparée, par la route, de celle devant laquelle notre voiture était arrêtée. «Mais pourquoi, nous disait-il en surveillant le postillon qui attelait trois chevaux qu'il en tira, pourquoi vous engager pendant la nuit dans des chemins si périlleux?—Je ne réponds pas de ne pas vous verser avant d'arriver à Ponte Bovino, disait de son côté le postillon qui tremblait en montant à cheval.—Si tu nous verses, répliquai-je au postillon en lui montrant le bout de mon tromblon, fais en sorte que je reste sur la place; car si je m'en relève, tu ne t'en relèveras pas. À cheval; et cinq francs de bona man[22]», ajoutai-je en soldant le postillon qui nous avait amenés: et nous voilà courant, à travers des chemins épouvantables, de toute la rapidité de chevaux talonnés par un homme que talonnait la peur. Le jour se levait quand nous nous arrêtâmes sains et saufs à la poste de Bovino.
Le maître de poste, qui était un gros cultivateur, parut fort surpris de nous voir arriver de si bonne heure. Il ne pouvait concevoir que nous eussions osé franchir Ordone, et moins encore que nous n'eussions pas été assassinés dans le trajet. Sur dix personnes qui se hasarderaient de nuit dans ces coupe-gorge, neuf, nous dit-il, y resteraient: c'est à cette conviction qu'il fallait attribuer les difficultés qu'on avait faites de nous donner des chevaux.
Depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, en traversant la chaîne de montagnes qui semble être l'épine dorsale de l'Italie, nous vîmes se développer sous nos yeux les sites les plus pittoresques et les plus variés, roulant entre des rochers et des précipices, tantôt sous des ombrages que le jour pénétrait à peine, tantôt à travers des déserts où le soleil nous brûlait de tous ses feux. Les villages qui semblaient accrochés au milieu de la verdure, sur la croupe des montagnes, nous offraient des tableaux tout-à-fait neufs.
On les disait peuplés de brigands. Il y a donc des honnêtes gens partout; car pendant que nous changions de chevaux dans un de ces repaires, un paysan nous dit de prendre garde à un coffre qui était attaché sur le devant de notre voiture. Nous y regardons. Que voyons-nous? des sequins sortis du sac où nous les avions renfermés se montraient à travers les fentes de ce coffre, dans lesquelles le mouvement les avait engagés. Si, au lieu de nous avertir, l'auteur de cet avis était allé se mettre à l'affût avec quelques amis dans un des défilés par lesquels nous devions nécessairement passer, il était bien sûr de ne perdre ni son temps, ni son plomb, ni sa poudre.
Descendus dans la Terre de Labour, nous la traversâmes sans nous arrêter à Nola, la première des villes d'Italie où l'on ait appelé les fidèles à vêpres avec des cloches, invention dont l'église est redevable à saint Paulin; Nola, où Auguste termina la farce de sa vie, pour me servir de l'expression de M. de La Harpe, en invitant les spectateurs à l'applaudir s'ils étaient contens, vos autem plaudite; nous traversâmes sans nous y arrêter non plus Accera, patrie d'un autre farceur un peu plus gai et non moins fameux, patrie de Punchinello ou de Pulcinella, ou de Polichinelle.
Si solidement qu'elle eût été raccommodée, notre voiture ne put résister aux cahots qu'il lui fallut éprouver pendant trente-six heures; l'essieu pourtant ne se brisa pas, mais les soupentes ne soutenaient plus la caisse; elle reposait sur deux traverses de bois, quand à deux heures du matin nous entrâmes dans Naples.
Comme nous approchions de cette ville, un phénomène nouveau pour nous frappa notre attention. Le ciel était pur; aucun nuage ne nous cachait les étoiles, qui scintillaient comme par la gelée dans nos climats septentrionaux, et cependant une lueur aussi vive que celle d'un éclair remplit tout à coup l'atmosphère; cette lueur qui se reproduisit plusieurs fois, d'où provenait-elle?
Dans ces contrées où fermentent tant de matières volcaniques, sur ce sol imprégné de tant de substances incandescentes, dans cette atmosphère où se confondent tant d'élémens de combustion, était-ce un effet des gaz émanés de la terre ou du fluide électrique qui jette parfois des éclairs dont la source se dérobe aux yeux? Qu'un plus savant le décide.
Je dirai seulement que, dans ces régions vulcaniennes, ce phénomène imprimait à mon imagination un mouvement qu'il m'eût été difficile de réprimer, et auquel même j'aimais à m'abandonner. Il me semblait y voir l'indice d'une prochaine explosion, et sans trop songer aux désastres qui pourraient en résulter, je me félicitais d'arriver à Naples juste au moment où le Vésuve allait lui tirer un si beau feu d'artifice.
Je m'endormis sur cette idée, et mon rêve se réalisait quand les commis de la douane ou de l'octroi, ouvrant brusquement la voiture, me demandèrent si je n'avais rien à déclarer, et me prouvèrent par-là que j'entrais dans Naples.
Le postillon, à qui nous n'avions pas indiqué l'auberge où nous voulions descendre, nous conduisit alle Crocelle, auberge à laquelle il nous avait vendus d'avance, et qui est située sur le quai de Chiaja.
LIVRE XI.
AOÛT À DÉCEMBRE 1797.
CHAPITRE PREMIER.
Six semaines à Naples.—Mauvaises relations de la cour de Naples avec la république française.—La légation française.—Le général Caudaux; le chevalier Acton, premier ministre du royaume de Naples.—Le banquier Berio.—Le chevalier Hamilton, ambassadeur d'Angleterre; lady Hamilton.
Bien qu'étendu dans un bon lit, me croyant encore en route, je me sentais cahoté dans les ravins des Apennins, quand mon camarade me réveilla. «N'entendez-vous pas le tonnerre? me criait-il.—Le tonnerre!—Oui, le tonnerre. Il fait un vacarme affreux depuis une demi-heure; et dans ce moment il pleut à verse.—Il pleut! je suis curieux de voir cela.» Depuis mon départ de Venise, en effet, je n'avais pas vu tomber une goutte d'eau. J'étais altéré de tout mon corps. Me jetant à bas du lit, je cours au balcon, et là,
dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil,
je reçois avec délices les torrens d'eau tiède que le ciel me prodiguait. Comme personne ne courait les rues pendant ce déluge, ma toilette ne scandalisa personne, en supposant que quelqu'un fût disposé à s'en scandaliser, dans un pays où le quart de la population était encore moins vêtu que moi.
Cet orage dura peu. Au bout d'une demi-heure le ciel était tout-à-fait nettoyé, et le soleil brillait de tout son éclat. Alors le tableau que présente le golfe de Naples se développa devant moi dans toute sa magnificence. Après en avoir joui pendant quelques instans, pensant qu'il était à propos de faire un peu plus de cérémonie pour me présenter chez notre ambassadeur, j'endosse un habit bleu, j'ajuste à un ceinturon aussi riche que celui d'un commissaire des guerres un sabre aussi grand que celui d'un apprenti général; et coiffé d'un chapeau militaire surmonté du panache qui m'avait attiré tant de témoignages d'estime sur la route, je me rends chez le représentant de la république française.
Ce poste était alors rempli par le général Canclaux. De major au régiment de Conti qu'il était lorsque la révolution éclata, ce gentilhomme, qui n'avait pas cru utile d'émigrer, ni honnête de quitter les drapeaux, était bientôt parvenu au grade de général de division. Envoyé contre les Vendéens, sans faire preuve d'un génie supérieur, il avait commandé avec succès l'armée de la Loire, et battu les rebelles à plusieurs reprises. Servant toutefois encore mieux l'État par son caractère conciliant que par ses talens militaires, il avait fortement contribué à cette pacification qui en 1795 semblait avoir rattaché la Vendée à la république.
Comme sous l'uniforme du nouveau régime il conservait les habitudes de l'ancien, le Directoire crut ne pouvoir rien faire de mieux que d'envoyer à la cour de Naples un homme à qui les moeurs de la cour n'étaient pas étrangères. Une autre considération avait aussi influé sur ce choix: c'est la fortune personnelle de ce général. Son revenu, joint au traitement d'ambassadeur, le mettait en effet à même de représenter à Naples plus convenablement qu'aucune autre personne. Le gouvernement alors n'avait guère à sa disposition pour ces sortes de fonctions que des hommes que la révolution avait ruinés, ou qu'elle n'avait pas encore enrichis.
Ce calcul fut un peu déjoué par les calculs du citoyen Canclaux, qui d'ailleurs, revenant à ses premières habitudes, se montrait plus courtisan que républicain. Je m'aperçus de cette tendance dès nos premières conversations, ainsi qu'on peut le voir dans une lettre que j'écrivis au général Bonaparte peu de jours après mon arrivée à Naples[23].
Le générai Canclaux me reçut avec une politesse qu'on ne trouvait pas alors chez tous les agens supérieurs de la république. Il m'invita à dîner pour le jour même, et me proposa d'aller le lendemain faire visite avec lui au chevalier Acton, alors premier ministre. J'étais trop curieux de voir de près ce visir, pour ne pas accepter la proposition.
Acton semblait avoir une soixantaine d'années; il nous reçut avec une politesse froide, mais sans hauteur. Dans notre conversation qui fut toute en français, langue qu'il parlait et prononçait avec pureté, il me témoigna de l'estime pour le général Bonaparte; moins à la vérité par esprit de justice que par calcul politique et pour en venir à l'article des îles Ioniennes sur lesquelles il avait des vues. Il espérait faire accorder ces îles au roi de Naples, en échange des présides de Toscane, ce que je n'ignorais pas; mais Bonaparte était déterminé à les conserver à la France, tout en acquérant les présides, ce que je n'ignorais pas non plus. Toutes les questions du ministre napolitain étaient dictées par cet intérêt. Je pris quelque plaisir, j'en conviens, à me jouer de ce vieux politique, en flattant et en contrariant alternativement ses espérances: mais je doute qu'il s'en soit aperçu. Je conçus facilement, d'après cet entretien, tout l'avantage qu'un esprit aussi délié pouvait prendre sur la bonhomie de mon introducteur.
C'est la seule fois que j'aie vu le chevalier Acton, le seul des ministres napolitains auquel j'aie cru convenable de me laisser présenter. En effet, pourquoi en aurais-je été visiter d'autres? quel intérêt m'aurait conduit, par exemple, chez le prince Castelcicala, alors chargé des affaires étrangères, et cependant inconnu dans l'Europe où deux ans après il acquit une si déplorable célébrité? Je n'avais rien à démêler avec le gouvernement napolitain.
Résolu à m'occuper uniquement de plaisirs et surtout de ceux que procurent l'amour des arts et le goût de l'antiquité, je comptais employer à visiter les musées, les théâtres et les monumens de Naples tout le temps que je n'emploierais pas à explorer les merveilles que la main de la nature a répandues avec tant de prodigalité autour de l'antique Parthénope, dans les champs phlégrens et dans la Campagna felice, rivages tout à la fois terribles et délicieux où l'on a le paradis autour de soi et l'enfer sous ses pieds.
Ombrageux comme tous les gouvernemens despotiques, le gouvernement de Naples me supposait probablement d'autres intentions. Il me fit espionner, mais si maladroitement, qu'il m'était impossible de ne pas m'en apercevoir: il tomba ainsi dans l'inconvénient qu'il voulait éviter. Ne me croyant obligé à aucun égard vis-à-vis d'une cour qui n'en gardait aucun avec moi, je ne laissai échapper aucune occasion de la picoter, de la taquiner, et de taquiner par contre-coup notre ambassadeur, qui songeait plus à plaire à la cour de Naples qu'aux Français qui étaient à Naples.
Ces picoteries amenèrent définitivement une rupture entre nous: voici à quelle occasion. Une espèce d'antiquaire, nommé Talani, me servait de cicerone et m'indiquait tout ce qu'il y avait de curieux dans la ville. Il me dit un matin, en déjeunant, qu'un certain marquis Berio possédait un groupe de Canova qui méritait d'être vu, et que le digne propriétaire de ce chef-d'oeuvre se faisait un plaisir de le montrer lui-même aux étrangers qui demandaient à le voir. «Tout récemment encore, ajouta-t-il, il en a usé ainsi avec un Anglais qui s'est présenté chez lui, même sans l'avoir prévenu. Si vous m'en croyez, nous irons là après déjeuner.—Ne serait-ce pas un peu se hasarder? je suis Français, il serait possible que le marquis Berio n'eût pas pour un Français autant de bienveillance que pour un Anglais; qu'aurai-je à dire, s'il me fermait sa porte?—À un commissaire du gouvernement français! lui, banquier de la cour! cela n'est pas possible. Mais pour vous tirer de doute, je vais préparer les voies: rapportez-vous-en à moi.» Et sans attendre ma réponse, il sort avec toute la précipitation d'un Italien qui veut vous obliger.
Une demi-heure après, il revient; mais il n'avait plus l'air de confiance avec lequel il était parti. «Eh bien! lui dis-je, avez-vous parlé au marquis Berio?—Ne m'en parlez pas, Monsieur, c'est un faquin.—Il me refuse la porte?—Il la refuse à vous et à moi.—Comment?—Je lui ai demandé la permission de lui amener le commissaire du gouvernement français.—Qu'a-t-il répondu?—Il a répondu que sa maison n'était pas ouverte à de pareilles gens.—Vous voyez, mon cher, que j'avais raison de ne pas vouloir que vous fissiez cette démarche.—Mais il venait de recevoir un Anglais, pouvais-je croire qu'il refuserait de recevoir un Français, et surtout un commissaire du gouvernement français, lui, banquier de la cour!—Probablement a-t-il espéré ainsi se rendre agréable à la cour. Mais laissons cet homme et son groupe, et allons ailleurs. Il y a ici assez de choses à voir.» Il était évident qu'en ceci le Berio avait voulu plaire à la cour.
Au dépit que j'éprouvai d'un outrage aussi gratuit, d'un outrage fait en ma personne à ma nation, je reconnus qu'avant tout j'étais Français, et je me promis bien de prendre ma revanche, si jamais l'occasion s'en présentait; mais se présenterait-elle?
Nous allâmes ce matin-là aux Studi, où je vis, entre autres objets curieux, l'Hercule-Farnèse, chef-d'oeuvre de Miron; la coupe d'Alexandre, taillée dans une améthyste d'une prodigieuse dimension et d'un travail admirable; et ce qui m'intéressa plus encore peut-être, un manuscrit autographe du Tasse. De là, nous allâmes au Museum de Capodi Monte, où, parmi une multitude de tableaux d'une beauté rare, je remarquai une Madeleine du Carrache, une Charité de Schedone, ouvrage non moins recommandable par la noblesse des figures que par la fraîcheur et la vérité du coloris, et un grand tableau du Dominicain, représentant un jeune Enfant protégé par un Ange contre les embûches du Diable. L'expression de ces trois têtes, dont l'une est le type de la confiance, l'autre celui de la bonté, et la dernière celui de la malice, me parut d'une admirable exécution. Ce chef-d'oeuvre avait été long-temps caché dans une église de village en Calabre.
Je remarquai là aussi une série complète des portraits des douze Césars: ils sont tous ressemblans, si j'en juge par celui de Vespasien à qui j'ai retrouvé ce visage historique, ce vultus quasi nitentis[24] que lui donne Suétone, et qu'il conservait même sur le trône du monde.
Sur ces entrefaites, des négocians français me prièrent d'appuyer auprès de notre légation leurs réclamations contre les obstacles que ne cessait d'opposer au développement de leur commerce le gouvernement napolitain, qui éludait en toute circonstance l'exécution du dernier traité, et affectait pour les négocians anglais une préférence tout-à-fait injurieuse à la France. D'autre part on me priait aussi de stimuler l'intérêt de notre ambassadeur en faveur de quelques uns de nos compatriotes arbitrairement détenus au château Saint-Elme, où ils étaient indignement traités.
Quand j'abordai ces questions, le générai m'écouta avec une indifférence singulière: «Je ne me mêle pas de ces choses-là, dit-il. Ces détenus sont sans doute de mauvais sujets dans les affaires desquels ma dignité ne me permet pas d'intervenir. Quant aux négocians, ces gens-là sont d'une exigence qu'on ne saurait satisfaire. D'ailleurs un gouvernement n'est-il pas maître de favoriser qui bon lui semble? et puis où sont donc les preuves de la prédilection du gouvernement napolitain pour les Anglais?—Dans tout ce qu'il fait, lui répondis-je. En toute circonstance, les préférences ne sont-elles pas pour l'ambassadeur anglais? Cette prédilection de la cour est si notoire, que les courtisans qui veulent lui plaire ne croient pas pouvoir se montrer trop malveillans envers nous.» Et pour preuve de ce que j'avançais, je lui racontai l'impertinence que, pour plaire à la cour, venait de me faire le banquier de la cour. «Charbonnier est maître chez soi, me répondit-il; voilà encore de ces choses dont je ne puis pas me mêler.—Aussi ne vous priai-je pas de vous en mêler. Je vous cite ce fait comme un indice des dispositions où l'on est pour nous. C'est une confidence et non pas une plainte que je vous fais. Quand il est question de relever une impertinence, je n'ai pas l'habitude de recourir au ministère d'autrui; c'est une de ces affaires que je fais moi-même. Au reste, quand les valets m'insultent, je ne leur fais pas l'honneur de m'en prendre à eux. Patience.»
Là-dessus je le saluai. Nous nous quittâmes assez froidement, comme on l'imagine.
Quelques jours après, on donnait à un théâtre de second ordre la première représentation d'un opéra-buffa de Guglielmi, autant que je puis m'en souvenir. La cour y assistait, faveur qui assurait à l'auteur que sa pièce serait entendue sans être interrompue, car à Naples, tant que le roi est au théâtre, personne ne se permet d'y donner même des marques d'approbation; tout le monde s'y règle sur l'exemple de Sa Majesté, regis ad exemplar; c'est à tel point que s'il se lève, on se lève pour ne s'asseoir que quand il s'assied.
J'ignorais cet usage. Placé sur le devant, dans une loge découverte, je prenais une glace pendant l'entr'acte. Je vois tout le monde se lever. «Pourquoi cela? demandai-je.—Parce que la cour est debout», me répondit-on. Dans une autre disposition d'esprit, j'eusse probablement fait comme tout le monde par politesse pour tout le monde; mais blessé encore des témoignages d'une malveillance que je n'avais pas provoquée, je ne fus pas fâché de donner un témoignage de mon ressentiment. Je restai donc assis, au grand étonnement des spectateurs.
Notre ambassadeur, que je vis le lendemain, était encore tout épouffé de cette incartade. «À quoi donc pensiez-vous hier, de rester assis quand le roi était debout?—Je pensais que je n'étais pas chez le roi; je pensais qu'on est chez soi dans sa loge, comme on est chez soi dans son appartement, et vous savez que charbonnier est maître chez soi.» Puis je lui tirai ma révérence, lui gardant toujours rancune.
Il m'en restait aussi, comme de raison, contre le banquier Berio. Quelques jours après je trouvai l'occasion de satisfaire ces petits ressentimens et de faire, comme on dit, d'une pierre deux coups.
Le chevalier Hamilton, ministre de l'Angleterre auprès de la cour de Naples, possédait la plus belle collection de vases étrusques qui existât après celle de Portici. Il possédait en outre une femme célèbre par sa beauté, par ses grâces, et qui jusqu'alors n'avait donné lieu en aucune manière de l'appeler cruelle. Envieux d'admirer de près les trésors de ce diplomate, et persuadé qu'un homme d'esprit comme lui ne pourrait qu'être flatté de ma démarche, je lui écrivis le billet suivant:
«Monsieur le chevalier, nos deux nations sont en guerre; nous pourrions nous regarder comme ennemis. Aussi est-ce comme ami des arts et des lettres que je vous adresse ma requête. À ce titre j'appartiens à une république à laquelle vous appartenez aussi.
«Il n'est pas de cette république-là ce M. Berio qui ne permet pas à tout le monde de venir admirer le chef-d'oeuvre dont il est indigne possesseur. Persuadé que vous ne sauriez l'imiter, je n'hésite pas, quoique Français, à vous demander la permission de visiter votre cabinet le jour et à l'heure où je pourrai le faire sans vous importuner.
«Agréez, Monsieur le chevalier, l'assurance de la haute estime avec laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.
«ARNAULT,
Commissaire de la république française dans les îles Ioniennes.»
La réponse ne se fit pas attendre. Dès le matin même, le chevalier Hamilton m'invita à me présenter chez lui. Je croyais que ce serait son secrétaire ou tel autre dépositaire de sa confiance qui me ferait les honneurs de son cabinet; je fus donc aussi surpris que flatté non seulement d'être reçu par lui-même, mais de voir que lady Hamilton s'était associée à lui pour cet acte de courtoisie. Non content de me montrer dans le plus grand détail sa nombreuse collection, il m'expliqua avec une infatigable complaisance les diverses peintures dont ces vases étaient couverts et les ornemens qui les encadraient, ornemens qui, à son sens, étaient tous symboliques; ses interprétations ne me parurent pas toutes également justes, mais toutes étaient ingénieuses.
Après la science vint la politique. Persuadé qu'il ne se croirait pas obligé de taire ce que je lui disais, je profitai de l'occasion pour expliquer mon étonnement sur la gaucherie avec laquelle la cour en usait avec nous, gaucherie qui n'était bonne qu'à changer en dispositions hostiles les intentions très-innocentes qui m'avaient porté à m'arrêter à Naples. «Au reste, ajoutai-je, les égards que les gouvernemens ont pour les voyageurs dépendent beaucoup du degré de considération que savent se concilier les ministres des nations auxquelles ces voyageurs appartiennent. Oui, cela tient surtout à leur caractère. Par exemple, à voir le crédit dont vous jouissez ici, Monsieur, ne croirait-on pas que l'armée qui n'est qu'à trente lieues de la frontière napolitaine est une armée anglaise? Votre gouvernement doit vous savoir bien gré de ce que vous savez être ici ce qu'y devrait être l'ambassadeur français.»
Il sourit à cette saillie qui m'échappa presque malgré moi; et après m'avoir montré ses tableaux parmi lesquels était une sibylle peinte par Mme Lebrun, et dont il faisait d'autant plus de cas que c'était le portrait de lady Hamilton, il me demanda la permission de me quitter pour aller au château où probablement les lettres que je venais de mettre à la poste, ou, pour parler sans figure, les confidences que je venais de lui faire arrivèrent en même temps que lui.
Resté seul avec lady Hamilton, je l'écoutai moins que je ne la regardais, et sa conversation me parut délicieuse. Sur quoi roula-t-elle? je n'en sais rien. Le charme qui animait alors cette figure si belle et si piquante m'explique toute la passion qu'elle inspirait au chevalier dont elle portait le nom, et qu'elle inspira l'année d'après au héros[25] qui regretta si vivement de n'avoir pu lui donner le sien.
Le cabinet du chevalier Hamilton était rangé dans le plus bel ordre, mais avec un certain esprit de recherche. En bon Anglais, il avait meublé son appartement à la mode de son pays. Les canapés, les fauteuils, dont les bois étaient d'acajou, étaient garnis d'étoffe de crin. Je remarquai même dans la cheminée, au milieu de l'appareil le plus brillant du foyer britannique, un monceau de charbon de terre qu'on n'a peut-être jamais eu l'occasion d'allumer sous ce doux climat, et dans les interstices duquel étaient placés des paillons d'un rouge ardent qui, lorsque le soleil s'y réfléchissait, figuraient le feu à faire illusion, et vous rappelaient l'hiver au milieu de l'été. Cet artifice eût peut-être été mieux placé chez un peintre de décorations que chez un philosophe.
Je ne fis pas à notre ambassadeur, comme on l'imagine, un secret de cette visite. «Le ministre d'Angleterre, notre ennemi, est un peu plus poli pour nous, lui dis-je, que notre ami le banquier napolitain. Il m'a reçu aussi gracieusement que celui-ci reçoit un Anglais.—Comment, vous avez été chez le ministre d'Angleterre!—J'ai été chez le chevalier Hamilton.—Peut-être auriez-vous dû m'en parler avant?—Eh! pourquoi cela, s'il vous plaît, citoyen?—Pour savoir si cela était dans les convenances.—Cela était dans les miennes, et seul j'en suis juge.—Ignorez-vous que je représente ici la nation française?—Vous l'y représentez, parce qu'elle ne s'y trouve pas, et je désire qu'elle soit bien représentée: quant à moi qui me trouve ici, je préfère me représenter moi-même.»
À dater de ce jour je n'eus plus de rapport avec lui, si ce n'est ceux que nécessita l'expédition d'un passeport et d'une permission pour avoir des chevaux; faveurs que je ne pouvais obtenir que par l'intermédiaire du ministre français, et qu'il me fit accorder avec quelque plaisir, je crois.