WeRead Powered by ReaderPub
Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III

Chapter 18: CHAPITRE V.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author recounts a spring journey from Paris toward Milan, contrasting verdant lowland scenes with the austere, snow-scoured Alps; he narrates a perilous Loire crossing during flood, rapid travel through regional towns, and an arduous ascent of Mont Cenis by mule and sedan-chair. A visit to a military headquarters prompts conversation, while detailed impressions emphasize changing light, the roar of mountain torrents, and the starkness of Savoie villages. Descriptions combine travel anecdote, natural observation, and social reflection on local people, climate, and the physical toll of Alpine passage.

CHAPITRE II.

Le joaillier de la couronne.—Paësiello, Cimarosa, Piccini.—Les théâtres.—Mme Grassini.—Assassinat.—Polichinelle.

L'ambassadeur écrivit au Directoire au sujet de notre dernière discussion; il aurait pu s'épargner cette peine: car le général Bonaparte envoyait à ce même Directoire une lettre que je lui avais écrite sur le même sujet, et dans laquelle je lui rendais compte de la position des Français à Naples[26]. Je regrette de n'avoir pas conservé copie de cette lettre où je plaidais surtout la cause du commerce français, et où les conséquences pernicieuses que la fausse politique d'Acton devait avoir pour la cour de Naples étaient démontrées avec assez de justesse. Cette lettre qui, malheureusement pour M. de Canclaux, s'accordait, ce que j'ai su depuis, avec l'opinion que Monge, qui m'avait précédé à Naples, avait exprimée sur lui, peut bien avoir contribué à hâter son rappel, que je ne songeais nullement à provoquer, mais qui, dans l'état des choses, ne pouvait pas être différé de long-temps.

Si recommandable qu'il fût par sa capacité, dans la carrière qu'il avait antérieurement parcourue, dans celle où on l'avait fait entrer nouvellement, M. de Canclaux n'était qu'un homme médiocre. Quoiqu'il eût quelque expérience de la cour de Versailles, il était plus déplacé que personne à la cour de Naples, cour plus vaine que fière, à laquelle il n'imposait ni par ses dehors, ni par son caractère. Bien qu'il affectât une certaine dignité dans son maintien, ses habitudes étaient si fortement empreintes de mesquinerie que cette dignité avait tout le ridicule d'une prétention. Les Napolitains qui aiment le faste, et le croient inséparable de la condition d'ambassadeur, avaient surtout peine à lui pardonner son économie qu'ils caractérisaient d'un autre nom. En effet, loin de répondre aux vues du Directoire, et de dépenser ses revenus conjointement avec son traitement, il économisait sur son traitement pour accroître ses revenus.

L'influence d'une femme aurait pu contre-balancer cette tendance; mais telle n'était pas, dit-on, la tendance de l'ambassadrice. Parmi les qualités dont elle était pourvue, dominait celle qu'on reprochait comme défaut à son mari. Elle l'aimait tant, d'ailleurs, et elle lui devait tant, qu'elle ne se serait pas pardonné de le contrarier.

En effet, elle lui devait beaucoup. De la condition de gouvernante d'une fille qu'il avait eue d'un premier mariage, mariage plus convenable, le général l'avait élevée au rang de son épouse. N'était-il pas naturel qu'elle conservât, ne fût-ce que par coquetterie, dans son nouvel état, les goûts modestes dont elle avait l'habitude, surtout quand ils se trouvaient être ceux de son mari? Peut-être poussait-elle à l'excès le désir de lui complaire. Je serais tenté de le croire, d'après l'aventure suivante qui faisait le sujet de toutes les conversations de Naples quand j'y arrivai.

Toute femme d'ambassadeur a, comme on sait, le droit de se faire présenter à la cour près de laquelle son mari est accrédité; Mme l'ambassadrice voulut, tout comme une autre, avoir cet honneur, honneur précieux, mais un peu cher, surtout à la cour de Naples, où, dans les jours de cérémonie, les femmes ne se montrent que couvertes de diamans. Or, Mme l'ambassadrice n'avait pas de diamans. Elle paraissait déterminée à s'en passer. «Madame, lui dit son mari, il faut se conformer partout à l'usage. Vous aurez des diamans…» Et il mène Madame chez le joaillier de la cour.

Comme il s'agissait d'une présentation, celui-ci étale devant Mme l'ambassadrice ce qu'il avait de plus beau. «Choisissez, Madame», lui dit l'ambassadeur. Réglant son exigence sur la générosité de son mari, Madame qui, en examinant ces joyaux, consultait les regards de Monsieur, finit par choisir une parure d'un prix médiocre. L'ambassadeur en sera quitte pour une quinzaine de mille francs. «C'est beau pour le prix, dit le joaillier, mais peut-être n'est-ce pas assez beau pour la circonstance. Au reste, si Mme l'ambassadrice changeait d'avis et voulait quelque chose de mieux, nous nous arrangerions facilement.»

M. l'ambassadeur n'avait pas les quinze mille francs sur lui. Le joaillier ne l'en presse pas moins d'emporter l'écrin. Le lendemain Madame est présentée. Le joaillier avait dit vrai. Dans cette cour resplendissante de toutes les pierreries de la noblesse napolitaine, l'ambassadrice de la république française avait l'air d'une nébuleuse au milieu d'un ciel étincelant d'étoiles. On parla beaucoup de sa magnificence, mais non pas tout-à-fait de manière à ce que l'ambassadeur français, quoiqu'il ne se fût pas ruiné, retirât en plaisir l'intérêt de son argent.

Cet argent, toutefois, n'était pas encore sorti de ses mains. Rentrés à l'hôtel, c'est le nom qu'ils donnaient à un casin où ils s'étaient installés à l'extrémité de Chiaja: «Mon ami, dit Madame à Monsieur, tout en se débarrassant d'un luxe qui lui pesait, c'est un plaisir bien vain que celui de la parure.—Sage réflexion, Madame, mais bien naturelle dans une femme qui a moins besoin de parure que personne.—Cela est-il donc si nécessaire pour plaire?—Sans cela, ma chère amie, vous ne me plaisiez pas moins. Vous me plaisez, je crois, même davantage.—Je trouve au fait que cela ne me sied pas du tout. En me faisant ce cadeau, vous avez fait une petite folie; soyons francs.—Il y a toujours un peu de folie dans un sentiment pareil à celui que vous inspirez.—Eh bien! je veux être sage pour vous.—Comment?—Je ne prendrai pas ces diamans.—Que dites-vous?—Que je ne les garderai pas, quand même vous me l'ordonneriez.—Moi, ordonner! je n'ai, vous le savez, de volontés que les vôtres.—La voiture est encore attelée. Laissez-moi faire.»

Après avoir repris une toilette plus modeste, Mme l'ambassadrice met l'écrin sous son schall: «Chez le joaillier, dit-elle au cocher.—C'est par trop vous presser, Madame, dit celui-ci, qui pensait que Madame lui apportait ses quinze mille francs.—Je n'aime pas à garder ce qui appartient à autrui.—Madame est-elle contente de sa parure?—Elle est belle, sans contredit.—Elle est montée dans le dernier goût.—Oui; mais vous me l'aviez bien dit, elle n'est pas assez magnifique pour figurer à côté des parures héréditaires dont les dames de votre cour sont chargées.—Madame, je le vois, en revient à mes idées. Elle veut quelque chose de plus convenable à son rang: tout ce qui est ici est à sa disposition; qu'elle choisisse.—C'est bien ce que je compte faire; mais je veux commencer par vous remettre ce que j'ai à vous.—Je le répète, cela ne presse pas.—Voici votre écrin.—Mon écrin!—Je craindrais, en le gardant: plus long-temps, de vous faire manquer l'occasion de le placer.—De le placer! et comment voulez-vous que je le place, Madame?—Cette parure est si élégamment montée!—Oui, mais vous avez paru avec à la cour; tout le monde en parle.—Tout le monde la trouve d'un goût exquis.—Comment voulez-vous, Madame, que je vende sans perte une parure que tout le monde a vue à votre cou et à vos oreilles?—Vous trouverez, j'en suis sûre, le moyen de la placer, répliqua Mme l'ambassadrice»; et laissant l'écrin sur le comptoir, quoique peu légère, elle s'élance d'un bond dans sa voiture, et laisse le joaillier tout ébahi dans son comptoir.

«Je viens de vous gagner quinze mille francs», dit-elle en rentrant au bon diplomate, qui l'embrasse pour récompense. Au fait, tout était pour le mieux: Madame avait été présentée avec des diamans, ce qui satisfaisait sa vanité, et ces diamans ne lui coûtaient rien, ce qui satisfaisait son économie.

Le joaillier cependant n'était satisfait en rien; il songeait à se venger, sentiment naturel à quiconque est pris pour dupe, ne fût-il pas Napolitain. Qu'imagine-t-il à cet effet l'impertinent? Il entretenait une courtisane célèbre par sa beauté. Un dimanche, jour où la haute société de Naples se rend en équipage à Chiaja, ce quai où, par économie, M. l'ambassadeur, au grand scandale de la cour, avait établi la légation dans une petite maison jadis consacrée aux plaisirs du marquis de Caraccioli; un dimanche, dis-je, il va, en calèche découverte, avec la donzela parée du collier et des boucles d'oreilles de l'ambassadrice, et après l'avoir bien promenée, il la conduit sous les fenêtres de l'ambassadeur, où il fait stationner la voiture jusqu'à la nuit. Les malins, qu'il avait su mettre au courant, ne rirent pas moins de la vengeance que de l'offense. Il était assez plaisant, en effet, de voir un simple marchand donner à sa maîtresse une parure qu'un ministre avait trouvée trop chère pour sa femme, et apprendre ainsi à la cour que cette parure, avec laquelle cette citoyenne s'était fait présenter, si mesquine qu'elle fût, ne lui appartenait même pas.

Cette aventure jeta sur les deux époux quelque peu de ridicule; une grande faute leur eût porté moins de préjudice.

Mais passons à un autre sujet. Il y avait alors à Naples des personnages, sinon plus importans, plus intéressans du moins que ceux dont je viens de parler: occupons-nous-en.

Le premier était le vieux Piccini. Ruiné par la révolution française, qui ne lui avait laissé que sa haute renommée, Piccini était venu chercher à Naples, dans sa patrie, un refuge contre la misère. Sa position n'était pas heureuse. Pendant sa longue absence de nouveaux talens s'étaient développés en Italie. La vogue avait passé à Paësiello et à Cimarosa, et les faveurs de la cour comme celles du public se reportaient sur eux. Rien d'ingrat comme les amis du plaisir. Dès que, par une cause quelconque, on cesse de leur plaire, ils oublient qu'on leur a plu. Les artistes qu'il favorise le plus sont exposés, s'ils ne prennent pas leurs précautions pour l'avenir, à finir comme tant de beaux chevaux qui, de l'écurie d'un prince, vont vieillir dans celle d'un fiacre; ou comme tant de belles filles qui, après avoir régné dans des palais, vont mourir à l'hôpital.

Les derniers jours de Piccini eussent été misérables, si la France où il revint ne se fût pas montrée plus reconnaissante envers lui que Naples qui le laissa repartir. Après le 18 brumaire, Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur, créa exprès et uniquement pour lui une cinquième place d'inspecteur du Conservatoire. Cet illustre vieillard n'a pas joui long-temps de l'aisance qu'elle lui procura. Il mourut dans l'année même.

Piccini fut vivement touché de mon souvenir, je m'en aperçus à ses yeux. Je rendis aussi une visite à Cimarosa, visite aussi de reconnaissance; que d'heures délicieuses il m'avait fait passer! Il s'y créa de nouveaux droits en me faisant entendre un air de Gianina et Bernardone, et une nouvelle cavatine qu'il venait d'ajouter à l'Italiana in Londra. Il fallait, pour bien apprécier sa musique, quel qu'en fût le caractère, la lui entendre chanter. Rien ne compensait la puissance que lui prêtaient l'accent de son chant et l'expression de sa figure. À cela près qu'il avait plus de finesse que de malice dans la physionomie, il avait assez de rapport avec Rossini, à qui il ressemblait aussi par la taille et la corpulence. Le plaisir avec lequel il m'accueillit, l'enthousiasme avec lequel il me parla de nos armées, m'expliquaient l'humeur que la cour lui témoignait déjà et les persécutions dont il a été depuis l'objet, quoiqu'il ne soit pas mort en prison, comme on l'a publié.

Paësiello, mieux vu de la cour à laquelle il était attaché comme maître de chapelle, ne se trouvait pas pour lors à Naples. Mais quand même il s'y serait trouvé, par discrétion je ne l'aurais pas été voir, quelque envie que j'en eusse. Sa position me commandait plus de circonspection que celle de Cimarosa.

Paësiello, le premier, m'avait fait connaître la puissance de la musique italienne. Il Mondo della Luna, il Marchese Tulipano, la Frascatana, il Re Teodoro, la Nina, la Molinara, et tant d'autres ouvrages faisaient depuis long-temps mes délices de jeunesse! Je n'ai vu leur auteur que huit ans après, quand il fut appelé à Paris par Napoléon et qu'il y composa l'opéra de Proserpine; il était alors sur son déclin. Cette dernière partition ne vaut ni celle de l'Olympiade, ni celle de l'Antigono, ni surtout celle de cette Elfrida que je n'ai pu me lasser d'entendre. Je connais peu de compositions musicales où la vérité de l'expression soit alliée à plus de mélodie. Je regrette de n'avoir pas pu déterminer Paësiello à adapter à notre grande scène lyrique ce chef-d'oeuvre fait sur un poëme de Calsabigi[27]; il y aurait eu plus de succès que la musique qu'il composa sur le poëme de Quinault.

L'opéra qui pour lors occupait le théâtre de Saint-Charles était un Gonsalve de Cordoue dont je n'ai conservé aucun souvenir, sinon qu'il était d'une longueur et d'une monotonie insupportables. Il était exécuté pourtant par les premiers virtuoses de l'Italie appelés à Naples à l'occasion du mariage du fils aîné du roi alors régnant, mariage d'où est née la duchesse de Berri. Cet opéra était chanté par David, père du ténor actuel, et qui avait été le premier ténor de son temps; par Mattuci, dont la voix de fabrique napolitaine, convenait aussi bien au moins à des rôles de femme, que celle de Mlle Pasta convient à des rôles d'homme; et, enfin, par Mme Grassini. Cette cantatrice, qui n'avait pas alors vingt ans, unissait à un contre-alto magnifique, la figure la plus suave, la taille la plus noble et la plus élégante. Jamais créature aussi ravissante ne s'était offerte sur la scène. Ce qu'elle représentait, elle l'était; c'était Didon, c'était Armide, c'était Juliette. À la voir, les passions les plus romanesques paraissaient naturelles, et les fictions devenaient des réalités. J'allais la voir toutes les fois qu'on donnait Gonsalve, dont je n'ai manqué aucune représentation, mais que je n'ai été voir, lui, qu'une seule fois.

Je ne revis cette belle actrice que huit ou dix ans après, sur le
théâtre des Tuileries. Quant à David et à Mattuci, je les retrouvai à
Naples même, dans un concert que M. de Canclaux donnait à Madame, ou que
Mme de Canclaux donnait à Monsieur, à l'occasion d'une fête de ménage.

David, dont la voix était aussi belle que celle de Lays, chantait avec une habileté qu'on ne connaissait pas alors en France. Mattuci rivalisait de flexibilité avec Crescentini. Il n'avait pas l'accent nasillard qu'on pouvait reprocher à ce dernier; mais il n'avait pas non plus cette expression si animée, si passionnée, qui semble incompatible avec les voix d'un certain genre et d'une certaine façon.

Ce soir-là, ils chantèrent un duo du Mithridate de Nasolini (io son tradito), et ils le chantèrent d'une manière si ravissante, qu'il fut unanimement redemandé avec enthousiasme. Ils le recommençaient, quand un accident funeste interrompit tout à coup le concert. Des cris horribles se font entendre sous la fenêtre même du salon, où une foule nombreuse était rassemblée: c'étaient ceux d'une famille dont le chef venait d'être assassiné; et pourquoi? pour quelques granis, pour quelques centimes que lui disputait un misérable aussi pauvre que lui!

Mais voici qui peint les moeurs de la canaille napolitaine: les sbires accourent pour se saisir du meurtrier. Croyez-vous que le peuple qui l'entourait, et qui se montrait compatissant au malheur de la famille éplorée, ait livré ce misérable à la justice? erreur! En pareil cas, la pitié publique, changeant subitement d'objet, se reporte de l'assassiné sur l'assassin: chacun s'empresse de lui faciliter l'accès de l'église prochaine, où il trouvera un asile inviolable; et si quelqu'un demande de quoi il s'agit: C'est un pauvre malheureux qui vient de tuer un homme (E un povereto che ha amazato un uomo), lui dit-on dans le jargon de Polichinelle.

À propos de Polichinelle, ne lui dois-je pas aussi un petit article? Ce farceur napolitain n'a guère que le nom de commun avec le héros de nos marionnettes: c'est un garçon tout aussi droit qu'un autre, et qui, non moins fécond en saillies que quelque bouffon que ce soit, les débite sans plus bredouiller que le plus disert des arlequins. Il est vêtu d'une large camisole blanche, sans fraise et sans manchettes, laquelle tombe jusqu'au milieu de ses cuisses sur un pantalon blanc aussi, et qui est ceinte d'une corde à laquelle pend une clochette. Il est chaussé de souliers et non pas de sabots, et coiffé d'un haut bonnet de feutre gris, sans bords et à forme ronde; enfin son visage est couvert d'un demi-masque de couleur basanée, et remarquable par un nez long et crochu.

Les savans du pays, loin de regarder ce personnage grotesque comme d'invention moderne, prétendent que c'est un mime antique, qui était antérieurement désigné par le nom de mimus albus, le bouffon blanc[28], et qu'il jouissait jadis à Atella, où les paysans improvisaient les scènes bouffonnes et satiriques qui conservent leur nom, d'une considération pareille à celle dont il jouit aujourd'hui à Naples. Cette considération était donc bien grande; car Polichinelle est l'individu que Naples estime le plus après saint Janvier.

Comme le feu roi Ferdinand IV, Polichinelle n'a jamais parlé que le patois napolitain.

CHAPITRE III.

Les lazzaroni.—Excursion aux environs de Naples.—Le
Pausilippe.—Pouzzolles.—Le lac d'Averne.—La grotte de la
Sibylle.—Baja.—Le Falerne.—Les Champs-Élysées.—La Solfatarre.—Le
temple de Sérapis.—Anecdote.

Qui donc à Paris ne connaît pas aujourd'hui Naples? tant de Parisiens ont été à Naples! et puis Naples n'est-elle pas venue trouver ceux qui n'ont pas pu l'aller chercher? Les panoramas, les décorations donnent de cette ville et de ses environs une idée si précise! Quiconque a vu le troisième acte de la Muette, connaît Naples comme s'il y avait demeuré, et le peuple dont elle fourmille comme s'il avait vécu au milieu de lui.

Peuple heureux! si le bonheur consiste dans les jouissances animales. Sous un ciel toujours clément, quelques aunes de toile suffisent pour vêtir le Napolitain, comme quelques pièces de basse monnaie qu'il gagne sans fatigue lui suffisent pour se procurer la nourriture que prodigue presque spontanément le sol le plus fertile, et même pour se procurer la glace, objet pour lui de première nécessité. Et le logement? me direz-vous. Il le trouve sous les porches des grandes maisons, sous le péristyle des églises; quarante mille individus vivent et pullulent à Naples comme les chiens dans les rues de Constantinople, sans avoir de domicile.

Heureux en effet, parce qu'il n'a pas de besoins qu'il ne puisse satisfaire, le Napolitain ne travaille qu'autant qu'il le faut pour gagner les deux ou trois sous qui lui procureront la poignée de macaroni, le quartier de pastèque, et le verre d'eau glacée dont se compose son repas; après quoi il s'étend sur le parapet du quai pour digérer en dormant, se jette à la mer pour se rafraîchir, et puis revient s'étendre sur la même pierre pour se sécher, passant ainsi du soleil à la mer et de la mer au soleil, jusqu'à l'heure où la fraîcheur du soir lui permet d'achever délicieusement la journée en sautant aux accords de la guitare.

Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici une nouvelle description de Naples. Quand j'aurai parlé des catacombes de Saint-Janvier, il me restera peu de choses à dire sur cette ville qui n'ait été dit et mieux dit que je ne pourrais le faire.

Ces catacombes sont des carrières à plusieurs étages, dont les ramifications n'ont pas moins de deux milles de longueur et s'étendent au loin dans la campagne. Ont-elles servi d'asile aux chrétiens en des temps de persécution? Je ne le crois pas. Ce n'est pas dans un lieu connu de tous et accessible à tous que pour l'ordinaire on se cache. L'autorité aurait bientôt découvert et troublé les mystères des imprudens qui seraient venus chercher là un temple et une retraite.

Les croix et les inscriptions dont les parois de ces cavernes sont recouvertes, n'indiquent rien, à mon sens, que la consécration donnée par la religion aux sépultures qu'on y a creusées dans le roc où l'on a pratiqué quantité d'excavations de capacité suffisante pour recevoir un cadavre. Je suis entré dans ce labyrinthe souterrain, où j'étais conduit par des guides munis de flambeaux. Tout m'a convaincu qu'il avait long-temps servi de cimetière public. Dans un fond assez reculé, j'ai trouvé même une telle quantité de débris humains amoncelés au hasard, que je me croyais abusé par une vision pareille à celle d'Ezéchiel. Je demandai comment ces ossemens arides se trouvaient là réunis. Ce sont, me dit-on, les restes de plusieurs milliers de malheureux morts dans une peste qui a dévoré, il y a plusieurs siècles, une partie de la population de Naples. Je rebroussai chemin après avoir jeté un coup d'oeil sur cette génération décharnée.

Ce spectacle m'inspira quelque horreur. Je l'avouerai pourtant, j'aime mieux, tout hideux qu'il soit, le désordre des catacombes de Naples, que l'arrangement symétrique qui règne dans les catacombes de Paris. Ces colonnes, ces chapiteaux, cet autel construits avec des os placés d'après les dessins d'un architecte, offrent à mon regard je ne sais quoi de mesquin et de puéril. Ces os me semblent avoir été maniés par des étourdis qui ne savaient ce qu'ils touchaient, et pour qui la mort n'a rien de grave. J'aime qu'on ne craigne pas la mort, mais je n'aime pas qu'on en joue. Cette recherche me semble une profanation. Au contraire, je trouve je ne sais quoi de pieux dans le respect gardé par les Napolitains pour la forme donnée par le hasard à cette moisson que la contagion faucha sans ordre et sans choix dans ses formidables caprices.

À l'entrée des catacombes étaient rangées debout, dans des cercueils ouverts, des carcasses vêtues en religieuses. Desséchées par la nature du sol, elles avaient échappé à la corruption; le peuple en concluait qu'elles appartenaient à des saintes, et les vénérait comme telles. Sainte Catherine n'a pas, au fait, d'autres titres à la canonisation[30]. Mais ces symptômes de sainteté s'évanouissent bientôt au grand air, comme parfois la sainteté elle-même devant un examen judicieux.

Quand Rome manquera de matière à reliques, quand ses catacombes ne lui en fourniront plus, elles peut envoyer fouiller celles de Naples. Là, il n'y a qu'à se baisser et prendre.

«Savez-vous bien que voilà dix jours que je suis emprisonné dans Naples? dis-je à Talani en sortant des catacombes. Je voudrais bien faire connaissance avec ses environs, et explorer enfin cette Campanie où chaque objet est une merveille de la nature ou de l'art, où chaque ruine vous rappelle un grand événement ou un grand homme, un souvenir de la fable ou de l'histoire.»

Il fut convenu que le lendemain, sans plus tarder, il viendrait me prendre avant le jour, de façon à ce que nous arrivassions au jour naissant à Pouzzoles, où nous laisserions notre voiture, pour gagner à pied la côte de Baja, à travers les champs Phlégréens, après avoir visité le lac d'Averne.

Mon camarade de voyage ne fut pas de la partie, quoiqu'elle eût été différée pour lui. Dès le surlendemain de notre arrivée, une fièvre continue, qu'il avait probablement rapportée de Brindisi, s'était développée avec un caractère d'autant plus alarmant, qu'elle offrait les symptômes de celle que notre cuisinier avait contractée dans le même endroit, et à laquelle ce pauvre diable venait de succomber.

Si quelque chose me rassurait sur le compte du malade, c'est qu'il était soigné par le plus habile médecin de la ville, par l'un des plus habiles médecins de l'Europe, par ce docteur Cirillo, qui doit aussi à un caractère héroïque la grande réputation qu'il a laissée.

Il n'était pas jour encore quand nous sortîmes de la grotte de Pausilippe. C'est à la lueur des torches allumées à la lampe qui brûle éternellement devant la madone protectrice de cette caverne, que nous la traversâmes au milieu d'un nuage de poussière. À qui les Napolitains sont-ils redevables de ce chemin creusé en ligne droite sous une montagne qu'autrement il leur faudrait gravir ou tourner? Ils ne le savent. Ils en jouissent comme de tous les biens qui les environnent, sans s'inquiéter d'où cela leur vient.

À Pouzzoles commença notre véritable voyage. Le soleil n'enflammait pas encore la contrée qu'il éclairait. Laissant là notre voiture, nous traversâmes lestement à pied la campagne brûlée qui sépare cette ville du lac d'Averne et du lac Lucrin, du sein duquel s'est élevé en une nuit le Monte-Novo[33].

Le lac d'Averne est un vaste entonnoir creusé par la nature ou par des convulsions volcaniques au milieu d'une chaîne circulaire de collines, que nous avions franchie sans trop de peine; la pente qui nous menait au lac est très-rapide. Je me rappelais, en la descendant quelquefois plus vite que je ne le voulais, ce passage de Virgile, qui s'est évidemment complu à décrire dans le sixième livre de l'Énéide la topographie de cette contrée,

Facilis descensus Averni[34].

Je me rappelai aussi, quand je me vis au fond de ce bassin, le passage suivant:

     Sed revocare gradum superasque evadere ad auras,
     Hoc opus, hic labor est[35].

Les oiseaux traversent aujourd'hui l'Averne impunément, car il était couvert de canards.

Après avoir joui quelque temps de l'aspect mélancolique de ce paysage, intéressant aussi par les souvenirs qu'il réveille, je ne croyais pas qu'il fût possible, sans beaucoup de fatigue, de sortir du cirque où nous étions enfermés, quand mon guide prit sa direction vers un point où cette enceinte, à peu près coupée à pic, semblait ne pas pouvoir être escaladée; puis se jetant dans un antre dont l'ouverture est peu apparente de loin: «Nous voici, me dit-il, chez la Sibylle.»

Un des deux guides que nous avions pris à Pouzzoles battit le briquet et alluma des chandelles, sans la clarté desquelles il nous eût été impossible de nous reconnaître dans ce dédale; l'autre, homme robuste et trapu, qui s'appelait Tobia, me prit sur ses épaules; et me portant comme Énée porta jadis Anchise, il me fit traverser les flaques d'eau que l'on rencontre d'intervalle à intervalle dans ce souterrain.

Nous écartant un moment de la ligne que suivait l'allée, nous nous jetâmes dans un couloir qui se présenta sur notre droite, et, de chambre en chambre, nous arrivâmes dans celle qu'avait habitée la Sibylle, vilain séjour taillé dans le roc, ainsi que le lit qui s'y trouve: c'était évidemment une chambre de baigneur. Il y a là un pied d'eau pour le moins; mais j'en sortis à sec sur les reins de mon cheval baptisé.

Au bout du droit chemin dans lequel nous étions rentrés, s'offrit à nous le riant tableau que forment la côte et le golfe de Baja; Baja dont les délices ont été célébrées, non seulement par Horace, mais par Sénèque.

Nullus in orbe sinus Baiis prælucet amoenis[36].

HORAT. Epist. I, lib. I.

L'on conçoit que tous les maîtres du monde aient voulu se faire des palais sur cette plage où tant de dieux ont eu des temples, où les philosophes eux-mêmes venaient chercher des retraites, et que les plaisirs eussent là plus d'attraits et l'étude plus de charmes. Les débris des palais de Néron, de Marius, de Cicéron, de Domitien, de Pompée, de César, de Lucullus gissent mêlés à ceux des temples de Mercure, de Vénus, de Diane, de Cybèle, sur ce rivage où l'on pouvait être appelé aussi par des intérêts d'hygiène. Le golfe de Baja est une véritable chaudière chauffée par un fourneau toujours ardent. Plongez votre main dans la mer, le sable que vous en retirez vous brûle. L'action non interrompue de ce foyer sous-marin se manifeste surtout dans les étuves de Tritoli, autrement dites les bains de Néron.

Les constructions antiques élevées par les Romains près de la source bouillante qui leur fournissait son eau m'intéressèrent moins que la source elle-même. Pour parvenir à cette source, il faut grimper par une voie étroite et raide, taillée dans le roc, dont le pied plonge dans la mer. Arrivé à une grotte autour de laquelle sont quelques blocs disposés à recevoir des matelas, le guide ouvre une porte à claire-voie qui ferme l'entrée d'un corridor de six à sept pieds de hauteur sur trois de largeur, et par lequel on descend jusqu'à la source. Ce n'est pas sans peine que j'y parvins à travers la vapeur étouffante qui s'exhale de cette source. La transpiration qu'elle provoque est si abondante, qu'en moins de deux minutes un pantalon de nankin, seul vêtement que j'eusse gardé, semblait avoir été trempé dans l'eau. On ne peut exécuter ce trajet, si vigoureux qu'on soit, qu'en se courbant et en rasant le sol le plus possible, la chaleur augmentant d'intensité à mesure qu'on monte vers la voûte.

Parvenu à la source, le guide y plongea un seau, jeta dans l'eau dont il le remplit des oeufs frais ou non, qu'il avait eu soin d'apporter, et se hâta de remonter. Pendant le peu de temps que nous mîmes à remonter, ces oeufs devinrent durs.

En sortant de cette étuve on ne saurait trop se couvrir. Si chaude qu'elle soit, la température extérieure vous paraît glaciale. Le voyageur, en cette circonstance, ne peut rien faire de mieux que de se régler sur son guide.

Il était plus de neuf heures du matin; en me montrant des oeufs, on me fit sentir que j'avais faim. Nous ne nous étions pas embarqués sans biscuit; j'avais fait mettre dans un panier du pain, des viandes froides, quelques bouteilles de vin de Bordeaux. Nous nous établîmes le plus commodément que nous pûmes sur les ruines du tombeau d'Agrippine, et sans trop songer à l'horrible fait qu'il rappelait, nous déjeunâmes avec un appétit dont le lecteur ne peut se faire une idée exagérée. On ne mange pas sans boire. Comme je décoiffais une bouteille de lafitte: «Entouré d'antiquités, boire du vin moderne, du vin qui n'a pas plus de huit ans, quel anachronisme! me dit Talani; voilà le vin qu'il vous faut: c'est celui que buvaient à Baja les plus voluptueux des hommes; c'est le vin d'Horace, de Phèdre et d'Apicius; c'est du Falerne.» Et tirant une bouteille qu'il avait cachée au fond du panier: «Buvez, c'est une surprise que j'ai voulu vous ménager.»

Quelle surprise! Mon respect pour Horace et pour Phèdre, et pour tous les gourmets de l'antiquité, ne put pas me faire partager leur passion pour la lie épaisse et violâtre dont leur admirateur avait rempli mon verre: je n'ai jamais rien bu de plus détestable.

Le Falerne se recueille non loin de Capoue, sur les bords du Volturne. A-t-il perdu sa qualité, ou le goût des modernes est-il autre que celui des anciens? j'inclinerais pour cette dernière opinion. Au témoignage de Pline, le Falerne, pour devenir bon, devait être attendu quinze ans, et de plus être édulcoré avec du miel. Qui de nos jours ne renverrait pas à la pharmacie un breuvage ainsi frelaté? Serait-il potable pour un palais familiarisé avec les vins de cette Gaule où la vigne, transportée par Probus, s'est si singulièrement améliorée depuis qu'Horace a cessé de boire et de chanter? Vive les anciens, en fait de vers! mais en fait de vins, vive les modernes!

Le déjeuner fini, nous reprîmes le cours de nos explorations. Les vestiges de Néron, qui avait fait de cette contrée le théâtre de ses crimes, de ses jeux, de toutes ses voluptés, s'y retrouvent à chaque pas, en supposant qu'il ait véritablement bâti tous les monumens qu'on lui attribue.

Étaient-ce les celliers où se bonifiaient ses vins, étaient-ce les réservoirs qui lui fournissaient de l'eau, étaient-ce les prisons où il renfermait les victimes de sa tyrannie, que ces cento camerelle, ce labyrinthe souterrain, assemblage de chambres voûtées, communiquant toutes par des corridors communs?

Que celui qui décidera cette question veuille bien me dire aussi par qui a été construit l'immense réservoir connu sous le nom de Piscina mirabile? Que ce soit par Agrippa ou par Lucullus, ce n'en est pas moins un ouvrage admirable et de la plus belle conservation. Les eaux ont déposé sur ses parois un sédiment de la nature de la stalactite, auquel les parcelles de brique qui s'y trouvent incrustées donnent une couleur toute particulière. On fabrique de jolies tabatières avec des fragmens de cette matière qu'on ne peut détacher qu'avec le fer, des murailles auxquelles elles adhèrent; mais on court quelque risque à le faire. Les indiscrets qui par amour de l'antiquité dégradent ainsi les antiquités, s'exposent à de graves punitions: s'ils y sont pris, il n'y va pas pour eux moins que des galères. Et qu'on dise que la cour de Naples n'aimait pas les arts!

De Baja nous montâmes au cap Misène, ainsi nommé par Énée en mémoire du trompette qu'il y fit inhumer.

     Qui nunc Misenus ab illo
     Dicitur, æternumque tenet per sæcula nomen[37].

C'est sur ce promontoire que Lucullus avait assis cette villa qui depuis devint celle de Tibère: position admirable, qui d'un côté regarde la mer de Sicile et de l'autre la mer de Toscane,

     Quæ, monte summo posita Luculli manu,
     Prospectat Siculum, et prospicit Tuscum mare.

PHÆD., lib. II, fab. 5.

Les campagnes délicieuses qui se déploient sur ce plateau sont les Champs-Élyséens. Doivent-elles ce nom à la beauté du site ou aux tombeaux antiques et aux nombreuses sépultures qu'on y rencontre? Elles le doivent à l'une et à l'autre cause, sans doute. Ce séjour des ombres heureuses n'est pas borné par le Léthé, mais par la mer qui se montre par intervalles à travers les arceaux que les vignes décrivent en jetant d'un ormeau à l'autre leurs guirlandes où des grappes d'un raisin gros et violet comme des prunes étaient alors suspendues.

Quand je revins à Baja, le soleil était à son zénith. Je succombais sous le poids de la fatigue autant au moins que de la chaleur, et pourtant je n'étais pas au bout de ma course. Pour regagner Pouzzoles, au lieu de suivre à pied les sinuosités de la baie, nous la traversâmes dans une barque: c'était se reposer en marchant. Je trouvai pendant ce trajet le moyen de me rafraîchir aussi. Assis sur le bord de la barque, les jambes pendantes dans la mer, je prenais ainsi sans fatigue un bain qui acheva de me délasser. Un marinier cependant me retenait par la ceinture de mon pantalon, et bien m'en prit, car je m'endormis si profondément dans cette attitude, que sans lui je serais infailliblement tombé dans les flots où se noya l'altière Agrippine. Or, je ne nageais pas même comme elle. Je fus réveillé par une secousse qu'éprouva notre embarcation en heurtant un débris du pont de Caligula. De la barque, je ne fis qu'un saut dans une sédiole, petite voiture, qui passe là où une calèche n'aurait pas pu passer, et je partis à l'instant pour Cumes.

Je ferais peu de plaisir au lecteur en décrivant ces ruines que j'ai vues sans plaisir: c'est un amas de décombres avec lesquels l'imagination la plus complaisante ne saurait reconstruire le labyrinthe de Dédale, de fabuleuse mémoire, et auxquels ne se rattache aucune grande renommée historique: en fait de pierres, je n'aime que les pierres qui me parlent. Celle qui recouvrait la sépulture de Scipion n'eût pas été muette pour moi, peut-être l'aurais-je retrouvée à quelques lieues de Cumes, aux champs où fut Linternum, aujourd'hui Patria[38]; mais je ne m'en savais pas si près.

De Cumes revenant sur nos pas, nous montâmes à la Solfatarre, volcan qu'on dit près de s'éteindre, et qui semble toujours prêt à se rallumer, atelier où le soufre s'élabore continuellement, s'évaporant par les gerçures, par les crevasses dont la terre blanchâtre qui recouvre ce cratère est sillonnée; il se condense en aiguille et s'attache au premier solide qu'il rencontre. Sur cette croûte dénuée de toute végétation, je me sentais entre le ciel et l'enfer. Appliquais-je l'oreille aux soupiraux que les vapeurs se sont ouverts, j'entendais bouillonner les torrens souterrains; laissais-je tomber un corps pesant sur le sol, sa chute produisait sous mes pieds un retentissement pareil à celui d'un coup de canon tiré dans le lointain et répercuté par un corps sonore: je me croyais sur une mine près de faire explosion.

De là nous allâmes visiter le temple de Sérapis, monument qui fut magnifique, à en juger par les proportions de ses colonnes et par le diamètre de l'enceinte qu'elles dessinent. Mesure de la hauteur d'où les autres sont tombées, plusieurs d'entre elles sont encore debout. On me fit remarquer que leurs fûts portent jusqu'à une certaine élévation des traces vermiculaires dans lesquelles sont incrustées des coquilles. Ces indices, qui constatent l'action des vers marins, ne permettent guère de douter que les eaux de la mer n'aient long-temps recouvert ces belles ruines: la mer n'a toutefois apporté aucune altération aux marbres dont elles sont pavées.

Après une course aussi longue, j'avais besoin de repos. La calèche, que nous vînmes reprendre à Pouzzoles, nous ramena lestement à Naples. Il faisait assez jour encore pour que je pusse discerner les objets: je reconnus facilement pour la voiture de notre ambassadeur une voiture que je rencontrai; elle était attelée de deux chevaux magnifiques, qui lui avaient été donnés à son passage en Lombardie par le général Bonaparte, et flanquée de deux volanti, espèce de laquais qui suivent à pied le train des chevaux, comme autrefois en France le faisaient les levrettes, les coureurs et les chiens danois.

Monge ne pardonnait pas à un ministre de la république française ce luxe qui faisait de l'homme un chien à deux pates, et contrastait quelque peu avec les principes d'égalité qu'il professait trop sévèrement peut-être. C'était, au reste, le seul luxe que se permettait notre ministre, qui réduisait sa dépense à tel point, qu'il n'a jamais payé un rapporteur, ou, pour parler plus intelligiblement, lui espion, bien qu'il n'eut pas d'autre moyen, la plupart du temps, pour découvrir les projets de la cour contre la France et contre lui-même.

Un jour que je lui révélais un fait assez grave dont le hasard m'avait donné connaissance, comme il me témoignait sa surprise de me voir mieux instruit que lui, «Vous seriez au courant de toutes ces manoeuvres, lui dis-je, si vos agens vous servaient avec plus de zèle ou plus d'intelligence.—Mes agens! qu'entendez-vous par-là?—Eh! mais vos espions.—Mes espions! je n'en ai jamais usé et n'en userai jamais, s'il plaît à Dieu! Jamais ils ne me coûteront un sou, me donnât-on le quadruple de ce qu'on me passe pour cet article: c'est un moyen trop immoral.—Je conçois votre répugnance, général; et je vous féliciterais de n'y pas déroger, si les autres diplomates étaient aussi scrupuleux que vous; mais il n'en est pas ainsi. Or, en diplomatie comme en tactique, ne faut-il pas connaître avant tout le terrain sur lequel on marche? Ne faut-il pas savoir ce qui se fait sous terre? Vouloir faire de la diplomatie sans espions, c'est vouloir faire la guerre sans soldats.»

Ce n'était pas le moyen, mais la dépense qui lui répugnait.

CHAPITRE IV.

Voyage au Vésuve.—Herculanum.—Portici.—Pompéi.—Le tombeau de
Virgile.—Le lac d'Agnano.—La grotte du Chien.

J'ai parlé d'espions: les rapports de ceux dont la police napolitaine m'entourait, et à la tête desquels je devais mettre le domestique et le cocher qui me servirent pendant toute la durée de mon séjour à Naples, devaient fort rassurer le gouvernement sur le but véritable de mon voyage, et lui prouver que je ne m'occupais guère de lui que lorsqu'il s'occupait trop visiblement de moi. Excepté les heures que je passais à l'Opéra, mes heures les plus douces étaient, sans contredit, celles que j'employais à courir les champs, à chercher les vestiges des grands événemens, à étudier l'histoire sur ce terrain où elle est écrite par tant de monumens. Je n'y lisais pas non plus sans un vif intérêt les effets des grands phénomènes par lesquels la terre de Naples a été si fréquemment retournée. Comme la côte de Portici n'est pas moins riche, sous ce rapport, que celle de Pouzzoles, je ne négligeai pas d'y faire une excursion.

Talani me dirigea encore dans ce voyage, qui devait être plus long que l'autre, puisqu'il embrassait plus d'objets et une carte plus étendue que le premier. Il nous prit deux journées, l'une pour descendre dans Herculanum et visiter le Muséum de Portici; l'autre pour gravir le Vésuve et parcourir les fouilles de Pompéi.

Herculanum, qui est construit sur la lave, est à plusieurs toises au-dessous de la lave sur laquelle est construite Résina. Quoiqu'il y ait long-temps que l'on travaille à découvrir cette ville, on n'en voit qu'une très-petite partie, la nécessité de soutenir Resina, qui autrement s'écroulerait dans Herculanum, obligeant de combler les vieilles fouilles à mesure qu'on en ouvre de nouvelles, et dès qu'on en a extrait les objets qui peuvent en être transportés. C'est le théâtre qu'on déblayait alors: une partie de la scène seulement était visible. Pour y arriver il me fallut descendre à soixante-dix pieds sous le sol. Je fus frappé de la vivacité et de l'élégance des peintures dont ses murs étaient ornés, et particulièrement de certaines figures de danseuses, qui se dessinaient dans leurs divers compartimens. Je n'en parlerai pourtant pas plus au long, ces objets ayant été décrits et même copiés cent et cent fois.

Le même motif me dispense de promener le lecteur dans le Muséum de Portici, où sont recueillis les objets découverts tant à Herculanum qu'à Pompéi. Je dois dire toutefois que, parmi les fresques antiques qui s'y trouvent, il en est plusieurs qui me frappèrent par les idées ingénieuses et naïves qu'elles expriment.

N'est-ce pas là que j'ai vu, si je l'ai jamais vu, une jeune fille qui, la ligne à la main, assise sur un rocher, pêche, non pas des poissons, mais des amours qui se jouent autour de l'amorce, et se disputent à qui s'y prendra le premier? Je n'ai de ce tableau qu'un souvenir vague comme celui d'un rêve; peut-être même n'est-ce que le rêve d'une imagination moderne, de la mienne même. Il me semble néanmoins l'avoir vu ce symbole de la coquetterie, cette allégorie empreinte, à mon sens, de ce caractère de finesse et de justesse qui se retrouve dans certaines productions de l'antiquité, et particulièrement dans le tableau de cette marchande d'amours dont l'original est à Portici, composition que les modernes ont reproduite de tant de manières, composition aussi spirituelle et aussi gracieuse que la plus aimable fiction d'Anacréon.

Le voyage du Vésuve ne prend guère moins de huit heures, et l'exploration de Pompéi pas moins de quatre: voulant faire tout cela dans la même journée, nous couchâmes à Portici, au pied du volcan.

Par une mesure très-sage, le gouvernement napolitain ne donne qu'à des gens dont il est sûr le privilège de conduire au cratère les voyageurs, de la tête desquels ils répondent sur la leur. Ces bonnes gens, qui se chargent de pourvoir à tout, vinrent nous réveiller le lendemain avant le jour. Comme la famille qui m'avait donné l'hospitalité devait être de la partie, les abords du Vésuve étant inaccessibles aux voitures et peu praticables pour les chevaux, ils amenèrent autant de montures qu'il en fallait pour toute la société, où l'on comptait ainsi autant d'ânes que de personnes. Ces précautions étaient commandées par la nécessité: la course devait être longue, et la chaleur pouvait être excessive.

Après quelques heures de marche à travers les laves et les scories qui roulaient sous les pieds de nos quadrupèdes, sans toutefois les faire broncher, nous parvînmes à la région des cendres. Il était jour. Tournant le dos à la montagne aride qui nous restait à gravir, nous portâmes alors nos regards sur le golfe de Naples dont ils embrassaient toute l'étendue; sur cette mer d'où sortent les îles verdoyantes d'Ischia, de Nisita, de Procida et de Capri au front chauve et sourcilleux comme celui du tyran qui l'habitait; sur cette mer qui, unie en ce moment comme une glace, réfléchissait l'azur du ciel le plus pur et toute la splendeur du soleil levant.

L'admirable tableau que celui à qui les côtes riantes de Baja et de
Sorrento servent de cadre, et autour duquel se dessinent les quais de
Naples et de Portici!

Après avoir respiré quelque temps l'air délicieux du matin, satisfaite de ce qu'elle voyait, la majeure partie de la troupe, effrayée de la fatigue qu'il fallait se donner pour monter plus haut, prit la route de l'ermitage où nous devions nous réunir pour déjeuner. Quant à moi, plus stimulé qu'épouvanté par les difficultés, je persistai dans la résolution de gravir jusqu'au cratère, et accompagné de deux guides, je poursuivis mon chemin à travers les cendres.

Rien de laborieux comme la marche dans ces cendres où je m'enfonçais jusqu'à mi-jambes, et qui s'éboulant sous mes pieds, me faisaient perdre à chaque pas la moitié de l'espace que je venais d'enjamber. Dieu sait que de temps il m'eût fallu, tout alerte que j'étais, pour arriver par ce chemin mouvant au sommet de la montagne qui devenait de plus en plus escarpée, si mes deux compagnons ne m'eussent prêté aide et appui. Pour ces hommes robustes et adroits, et dont les pieds offraient à la cendre une surface au moins double des miens, courir où je pouvais à peine marcher, avancer où je ne pouvais m'empêcher de reculer, n'était qu'un jeu. Me plaçant entre eux deux, l'un, à la ceinture duquel j'étais accroché, m'entraînait en avant, et l'autre, me soutenant les reins, me poussait par derrière; si bien qu'en moins d'une heure je parvins au sommet du Vésuve.

Il était calme alors; et comme le soleil donnait à plomb dans le cratère, mes regards plongèrent sans difficulté dans toute la profondeur de cet immense entonnoir. Je n'y vis rien que de la cendre à travers laquelle s'échappaient des fusées d'une fumée blanchâtre et légère. J'espérais en voir davantage: les contours de ce cône, quoi qu'il ne fût pas coupé parallèlement à l'horizon, me paraissant praticables, je déclarai vouloir en faire le tour. Quand j'aurais annoncé la volonté de descendre dans l'abîme, mes guides ne m'auraient pas étourdi de cris plus lamentables. Observations, supplications, larmes même, ils employèrent tout pour me faire renoncer à cette résolution, et voyant qu'ils n'y pouvaient réussir, ils me quittèrent en déclarant qu'ils n'étaient plus responsables des accidens qui m'arriveraient, et en me recommandant à Dieu et surtout à saint Janvier.

Je n'ai pas éprouvé deux fois un sentiment pareil à celui qui s'empara de moi quand seul, du haut de ce belvéder colossal, je promenai mes regards sur un horizon qui n'avait de bornes que celles où la faiblesse de mes organes le circonscrivait. Le Mont-Cénis est beaucoup plus élevé que le Vésuve. Arrivé là, je me savais bien haut; mais ma raison seule me le disait. Au sommet du Vésuve, que rien ne domine, je voyais une contrée immense se déployer autour et au-dessous de moi comme une carte de géographie. Je ne puis dire à quel point ce spectacle exaltait ma pensée. Et de quel bien-être je jouissais dans cette atmosphère si légère et si pure! mes organes semblaient s'y perfectionner: je respirais avec plus de facilité; j'entendais avec plus de finesse: rien n'échappait à mes regards dans cette vaste scène frappée dans tous ses détails par les rayons du soleil qui m'éclairait sans me brûler.

Trois quarts d'heure de marche me ramenèrent sans accident au point d'où j'étais parti. Au fait, je n'avais couru aucun danger. Le sol sur lequel j'avais marché était aussi ferme que le chemin le plus fréquenté, et ne m'avait offert aucune gerçure assez large pour que je ne pusse pas la franchir sans élan.

Le tour du cratère achevé, je me dirigeai vers Monte-Somma où se trouve l'ermitage. Une vallée sépare ce volcan éteint du volcan très-allumé d'où je descendais par une pente presque perpendiculaire. La tête en arrière, les jarrets tendus, le corps raide, et pesant tout entier sur les talons, je descendis promptement et sans fatigue cette pente, en me laissant glisser avec les cendres mises en mouvement par mon propre poids.

Formée d'une lave aride et raboteuse, la superficie de cette vallée ressemble à celle de la boue durcie par la gelée; elle me rappelait aussi une de celles que Dante a décrites. J'étais là seul, absolument seul. Depuis deux heures je n'avais pas vu une créature animée. Un lézard tout à coup s'offre à moi. Ce ne fut pas sans une douce émotion, je l'avoue, que je rencontrai cet être doué de la faculté de sentir et de se mouvoir; ce n'est pas sans un vif plaisir non plus que j'aperçus le premier brin de verdure qui pointait à travers ce sol brûlé. Ce plaisir est celui qu'apporte la première gorgée d'eau à un palais desséché par la soif. Sans trop m'en rendre compte, j'étais attristé par l'absence des êtres organisés. Par la même raison, le chant du premier oiseau que j'entendis fut pour mon oreille une musique délicieuse; ce n'était pourtant que le cri d'un moineau.

Le silence de cette vallée maudite n'est pourtant pas si absolu qu'il ne soit interrompu quelquefois, mais c'est par des détonations qui se font dans les entrailles du volcan. J'entendis plusieurs fois ce bruit formidable; plusieurs fois pendant mon trajet il ébranla le terrain sur lequel je courais. À en croire les guides, c'étaient des symptômes d'une éruption prochaine. Le Vésuve ne sortit pourtant que plusieurs années après du calme qu'il gardait déjà depuis plusieurs années[39].

Comparativement au Vésuve, Monte-Somma est un paradis terrestre. Revêtu de quelque verdure, il est ombragé de quelques arbres sous lesquels l'ermite s'est établi. Le déjeuner était prêt; j'y fis honneur. Sept heures de fatigue n'étaient pas nécessaires à l'assaisonnement des provisions que nous avions apportées, mais elles m'eussent fait trouver délicieuse la cuisine de l'ermite, si détestable qu'elle soit. Je m'accommodai même de ses oeufs, qui n'étaient pas des plus frais. Mais je ne pus m'accommoder de son vin, quoiqu'il l'ait baptisé du nom de Lacryma Christi. Si le Christ a jamais répandu de pareilles larmes, ce ne peut être que dans l'accès d'une douleur bien amère. Je ne sache guère que le Falerne de plus détestable que la liqueur ou plutôt la lie épaisse et brune qui remplissait une bouteille qu'il nous apporta avec solennité et qu'il nous fit payer en conséquence du prix qu'il affectait d'y mettre. Heureusement nous étions-nous pourvus d'excellent Malaga; nous en fîmes notre ordinaire.

L'ermite, ou l'individu à qui l'on donnait ce nom, était un drôle de cinq pieds six pouces pour le moins. Un froc qui lui tombait un peu au-dessous du jarret, et laissait voir nues ses jambes nerveuses, ne lui donnait rien moins qu'un air respectable. Son teint enluminé, sa barbe noire, son regard assuré, étaient d'un pécheur plus que d'un pénitent; aussi se trompe-t-on quand on prend ces gens-là pour des anachorètes. Ce sont des séculiers, qui n'ont du moine que l'habit, et que le gouvernement autorise à demeurer là, soit pour recevoir les étrangers, soit pour lui rendre compte de l'état du volcan. Plus d'un aventurier français s'est accommodé de cette place: celui qui nous reçut était Picard. Nos comptes réglés à sa satisfaction, il nous invita à ne pas partir sans avoir inscrit nos noms sur son registre. Il est peu de voyageurs qui, à cette occasion, n'aient consigné là quelque réflexion, soit sur le but, soit sur le résultat de leur voyage. Par déférence pour cet usage moins peut-être que par taquinerie, je griffonnai sur ce livre, que je savais devoir être présenté à la police, des vers dont voici à peu près le sens:

     Soldat du fier Bonaparte,
     Avec l'altier panache où resplendit sa gloire,
     Au sommet du Vésuve aujourd'hui j'ai porté
     Les trois couleurs de la victoire,
     Les couleurs de la liberté.

La voiture m'attendait à Portici. Elle m'eut bientôt conduit à Pompéi.

La plus grande partie de cette ville que les Français devaient exhumer était encore ensevelie sous les cendres. L'activité avec laquelle Charles III avait commencé ce déblai n'avait pas été imitée par Ferdinand. Le petit nombre d'ouvriers qu'il y avait d'abord employés avait été retiré insensiblement. Il n'y en avait plus un seul quand j'entrai dans ces ruines.

Sans empiéter sur les droits des naturalistes, puis-je dire mon sentiment sur les causes de la catastrophe dans laquelle disparut Pompéi? Elle me semble provenir uniquement des cendres délayées dans de l'eau non bouillante que le Vésuve rejette quelquefois après avoir vomi ses dernières laves. Cela seul peut expliquer la facilité de cette matière à s'insinuer dans toutes les cavités des édifices qu'elle recouvre, et l'exactitude avec laquelle enveloppant les formes des objets qu'elle rencontre elle les reproduit avec la fidélité d'un moule, telle que cette empreinte d'un sein de femme qu'on admire à Portici. Cela peut expliquer encore la parfaite conservation de certains objets demeurés intègres dans cette boue consolidée et que l'action de l'eau bouillante eût infailliblement altérée. Il faut aussi que cette éruption se soit faite avec une effroyable rapidité, puisque les squelettes qu'on a retrouvés dans les fouilles de Pompéi étaient debout et semblaient avoir été surpris dans leur fuite.

Les maisons de Pompéi, toutes faites à peu près sur le même modèle, sont petites, mais distribuées avec goût et décorées avec élégance; leurs murs sont revêtus de peintures à fresque auxquelles le temps n'a pas tout-à-fait enlevé leur éclat, puisqu'il suffit d'un seau d'eau pour les raviver; elles sont pavées généralement en mosaïque. À l'entrée de quelques vestibules est figuré en mosaïque aussi un chien monstrueux, et dans tous on lit sur le seuil de la porte ces paroles que le maître de la maison adresse depuis tant de siècles à quiconque se présente: Salve hospes, salut à l'hôte, paroles qui semblent aujourd'hui sortir d'un tombeau.

Après avoir parcouru les rues désertes de cette ville muette, après avoir visité dans tous ses recoins le temple d'Isis, le théâtre, l'amphithéâtre, le camp des soldats, le palais de Diomède, la villa qui peut-être appartenait à Cicéron qui, comme le marquis de Carabas, avait des propriétés partout, je songeai à revenir à Naples. Comme pour rejoindre ma voiture je traversais un champ de vignes, j'y remarquai des pignons en brique et en mortier qui perçaient le sol. Il se pourrait bien que ce fussent ceux de quelques unes des maisons déblayées depuis par le roi Joseph ou par le roi Joachim, qui mirent aussi leur gloire à finir ce que Charles III avait si glorieusement commencé.

J'aurais bien désiré voir les temples de Pestum. Mais les bandits, et l'aria cattiva plus redoutables qu'eux, infestaient la contrée où sont ces ruines. Y aller en septembre, c'est aller chercher la fièvre, et je ne m'en souciais guère en songeant à l'état déplorable où elle avait mis mon pauvre camarade. Je n'entrepris donc plus d'autre incursion que celle qui devait me faire connaître quelques parties des champs Phlégréens, que je n'avais pas eu le temps de voir dans mon premier voyage, telles que le lac d'Agnano, les pisciarelli, le stuffe (les étuves) de San Germano et la grotte du Chien, qui sont à peu de distance de Pouzzoles.

Il me fallut traverser de nouveau le Pausilippe. Avant d'y entrer, je me détournai un peu du chemin pour aller faire une station au tombeau de Virgile ou sur les ruines qu'on décore de ce nom. Rien de remarquable dans cette cave remplie de décombres et dont la voûte est couverte de broussailles. Rien de remarquable non plus sur le monticule sous lequel elle est ensevelie. J'y cherchai vainement ce laurier qui, dit-on, se reproduit depuis tant de siècles sur la cendre du prince des poëtes. C'est là, me dit mon cicerone, en me montrant une place vide et non pas nette; et, sous des herbes brûlées par le soleil, je découvris, non sans peine, un chicot de bois sec gros comme le petit doigt, et, non sans peine, une feuille de laurier plus sèche encore. Était-ce la dernière, était-ce la seule qu'eût portée cet avorton? Je la recueillis religieusement, et l'envoyai à Legouvé, qui peut-être ne l'a pas reçue, car il ne m'en a jamais parlé.

En passant par Pouzzoles, Talani ne négligea pas de nous procurer un chien, pauvre animal aux dépens duquel le gardien de la grotte à laquelle il donne son nom démontre aux voyageurs la propriété délétère du gaz qu'elle exhale; pauvre animal qu'il tue et ressuscite, pour vous amuser, avec autant d'indifférence qu'il éteint et rallume une chandelle et qu'il décharge un pistolet dont il a soin de se munir aussi.

On conçoit, d'après cela, qu'à Pouzzoles un chien soit une propriété utile, un fonds qui rapporte; aussi les paysans spéculent-ils sur cette expérience, et vous louent-ils pour un écu leur meilleur ami. Mais les chiens qui, là, ont autant d'esprit qu'ailleurs, ne portent pas le dévouement jusqu'à se prêter deux fois à cette spéculation; rien de plus difficile que de rattraper ceux qui ont déjà fait une fois le voyage. Au bruit d'une voiture, ils disparaissent tous. Celui qu'on nous livra se fit chercher pendant plus d'une demi-heure.

Lorsque nous arrivâmes au lac d'Agnano, le soleil avait parcouru plus des trois quarts de sa course, et déjà se cachait derrière les montagnes qui forment le bassin de ce vaste réservoir. Sans trop rembrunir la verdure, il amortissait l'éclat de quelques côtes blanchâtres que la végétation ne recouvrait pas. De brûlant qu'il avait été, l'air devenait tiède; et le ciel, toujours pur, le beau ciel d'Italie se réfléchissait dans les eaux limpides que le vent du soir ridait à peine.

Je ne puis exprimer le charme que j'éprouvais à contempler ce tableau paisible. Ce n'est pas sans contrariété que je me sentis arracher à ma rêverie par le physicien de service, qui ne concevait pas qu'on pût s'occuper là d'autre chose que de l'expérience qu'il allait répéter pour la centième fois, et qui d'ailleurs était pressé d'en finir avec le chien qui le mordait.

Nous entrons enfin dans la grotte dont il tient la clef; tout s'y passa comme à l'accoutumée. La chandelle qu'il alluma finit par s'éteindre après avoir perdu graduellement son éclat, à mesure qu'il la rapprochait du sol; le pistolet qui, au niveau de la terre, n'avait pas fait feu, placé à dix pouces au-dessus, avait détonné; par la même cause, le chien, après s'être débattu, tomba dans une immobilité absolue. Il n'en serait jamais sorti si on ne se fût pressé de le porter au bord du lac. L'eau dont on l'inonda le rappela à la vie, mais non sur l'heure. Les pulsations du coeur ne se rétablirent que petit à petit. Il bâilla d'abord, puis il éternua, puis il ouvrit les yeux, puis il étendit ses pates, puis il fit quelques efforts pour se relever, et retomba; puis s'étant traîné jusqu'à l'eau et ayant bu, il se leva tout-à-fait, secoua les oreilles, prit sa course et disparut.

Ce pauvre animal avait passé par toutes les angoisses de l'asphyxie. Elles sont terribles, ainsi que l'a certifié je ne sais quel Anglais, qui, faute d'autre animal, fit l'expérience sur lui-même.

Cependant la nuit était venue. La lune montait sur l'horizon, et répandait une douce clarté sur ce site mélancolique. Je retombai dans ma rêverie pour n'en sortir qu'au théâtre de Saint-Charles, où je revis, pour la dixième fois, Gonzalve de Cordoue que je n'entendis pas plus qu'à l'ordinaire.

CHAPITRE V.

Le camée.—Le docteur Cirillo.—Mission pour Maïna.—Adieux à Naples.—Caserte.—Minturne.—Mola di Gaëte.—Rêve qui n'en est pas un.—Les marais Pontins.—Alba.—Rome.

Je rentrai cette fois à Naples pour n'en plus sortir que le jour où je lui ferais mes adieux, pour toujours peut-être! qu'on me pardonne cette expression d'un regret sincère. Je passais là si délicieusement mon temps que je n'étais pas obligé d'employer! Tout au présent qui m'environnait des merveilles de la nature et des arts, ravi de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais, de tout ce que je sentais même, du spectacle d'un ciel toujours pur, d'une mer toujours tranquille, du charme d'une mélodie qui se reproduit jusque dans les chants improvisés par le peuple, du parfum des fleurs plus suave dans cette contrée que dans aucune contrée de l'Europe; j'aspirais le plaisir par tous mes sens, je le savourais de toutes les facultés de mon âme; si j'avais eu à Naples ce qui m'était plus cher que Naples, je n'en serais sorti de ma vie.

Le plaisir qu'on éprouve loin de ceux avec qui on voudrait le partager, est toujours mêlé d'une secrète amertume. Tout en appréciant les heures qu'il enchante, on a quelque impatience de les voir finir, comme on désire arriver au terme de sa course, si fleurie que soit la route qui vous y conduit.

Je désirais donc me remettre en route. Mais il ne m'était pas possible de déterminer l'époque de mon départ. Hacquart était toujours au lit; un moment même sa fièvre avait pris un caractère si pernicieux que j'avais craint qu'il ne succombât. Sorti de cette crise, il était hors de danger, mais non pas hors de maladie. L'abandonner dans cet état, c'eût été provoquer une rechute. Il me priait, me suppliait de ne pas partir sans lui. En effet, sans moi que deviendrait-il? il ne connaissait personne à Naples, si ce n'était moi et son médecin, si ce n'était le citoyen Arnault et le docteur Cirillo.

Cirillo! que de souvenirs réveille ce nom-là! Il n'en est pas de plus honorable. On sait quelle affreuse catastrophe a terminé sa vie; on sait que la première restauration napolitaine osa frapper d'un arrêt de mort cet homme qui, soit comme médecin, soit comme magistrat, consacra tous les momens de son existence au service de l'humanité; on sait qu'un infâme supplice fut la récompense du dévouement qui, malgré sa répugnance pour le pouvoir, ne lui avait pas permis de refuser les hautes fonctions auxquelles l'estime des Français et celle de ses compatriotes l'avaient appelé pendant la courte durée de la république parthénopéenne; on sait enfin avec quel dédain il refusa sa grâce, qui lui était assurée s'il consentait à désavouer comme un crime l'acte de résignation que lui avait inspiré un effort de vertu.

Je ne m'étendrai donc pas sur ces faits, qui d'ailleurs sont postérieurs à l'époque où je le voyais tous les jours. Mais je dirai que Cirillo, reconnu dès lors pour un des plus habiles médecins de l'Europe, donnait tous ses soins à mon pauvre camarade, qu'il fut pour lui ce que Jésus fut pour Lazare, et même plus, car, bien que ses ressources fussent moins étendues, il opéra une résurrection tout aussi complète.

Les événemens ont manifesté depuis tout ce qu'il y avait de grand dans son âme. Cette circonstance me révéla tout ce qu'il y avait de bon dans son coeur. S'affectionnant à son malade en raison de la gravité de la maladie et aussi de l'isolement où il se trouvait par suite de mes courses, il venait le voir autant pour le consoler que pour le médicamenter, et n'était pas moins le médecin du moral que celui du physique.

Lors de ses visites, quand je me trouvais près du malade, je faisais tout ce qui dépendait de moi pour en prolonger la durée; et je ne remarquais pas sans quelque orgueil qu'il ne semblait pas porté à l'abréger. J'eus avec lui plus d'une conversation, mais dans notre langue, car il s'en fallait de beaucoup que je parlasse l'italien comme il parlait le français. Je n'ai rencontré dans qui que ce soit plus de savoir uni à moins de présomption, et plus de rectitude unie à un esprit plus étendu. Ses opinions sur les objets les plus graves, soit en morale, soit en politique, étaient absolument les miennes; mais il me le prouvait plus qu'il ne me le confiait. L'aveu qu'il ne me faisait pas se retrouvait dans toutes ses actions, aveu que je craignais presque de provoquer. Cirillo était médecin de la cour, et de quelle cour! Je sentais tout ce que cette place lui prescrivait de circonspection, et j'en faisais la règle de la mienne.

Pendant que Hacquart guérissait, je passais avec des artistes le temps où je n'étais pas près de lui. Quand le spectacle ne m'offrait rien d'attrayant, j'allais voir les Coltelini, famille aimable, composée de deux soeurs dont l'une, non moins recommandable par ses qualités que par ses talens, après avoir pris rang parmi les virtuoses du théâtre de Naples, fut épousée par un riche négociant à qui elle avait inspiré autant d'estime que d'amour; et l'autre, cantatrice moins brillante, mais néanmoins habile musicienne, était, indépendamment de cela, une femme excellente. Dieu sait à quelles épreuves je mettais sa complaisance, et combien de partitions je lui ai fait déchiffrer! Ces dames avaient un frère qui tournait les vers avec facilité et avec grâce. C'est lui qui composa la canzonetta sur laquelle Millico a fait la délicieuse musique que Garat chantait avec une expression si suave.

Le matin je ne sortais guère que pour aller à un atelier, celui de Mme Talani, femme du cicerone dont j'ai parlé. Voici quel intérêt m'amenait là: cette dame travaillait la pierre dure avec habileté, et gravait sur l'onix des portraits fort ressemblans. On m'avait engagé à lui laisser faire le mien, je m'y prêtais. Ce travail est assez long; mais heureusement n'exige-t-il pas jusqu'à la fin la présence de l'original. La tête une fois ébauchée en cire, on la reproduit en pierre, d'après ce modèle qu'on ne peut pas exécuter avec trop de soin.

Mme Talani travaillait avec ardeur à ce camée. Quelque peine qu'elle se donnât, elle ne put pourtant pas l'achever avant mon départ. Après le lui avoir payé, je partis donc, en la priant de le remettre à notre secrétaire de légation, qui se chargea de me le faire parvenir à Paris.

Raconterais-je la suite de mes relations avec cette dame? Pourquoi pas?
Indépendamment de ce qu'elles sont honorables pour cette artiste, elles
ont un caractère romanesque assez singulier pour qu'un Molière ou un
Marivaux du vaudeville en fasse son profit.

Revenu de Naples depuis plus de dix-huit mois, et n'ayant pas entendu parler de ce camée, je regardais mon argent comme perdu, et je n'y pensais plus, quand je reçus avec une petite boîte une lettre écrite en italien, et conçue à peu près en ces termes: «Que pensez-vous de moi, Monsieur? Vous avoir fait attendre plus d'un an un travail dont j'avais reçu le prix! Voici l'explication de ce fait. Votre camée, exécuté sur la pierre que vous avez choisie, était fini; je me disposais à vous l'envoyer quand il m'a été volé. Jugez de mon chagrin. Quel remède à cela? En faire un autre. Vous trouverez dans la boîte jointe à cette lettre un second portrait que je vous prie d'agréer en échange de celui que je vous devais, et dont vous auriez été satisfait, j'en suis certaine.

«Maria-Theresa TALANI.»

J'y trouvai en effet un camée bien empaqueté dans du coton. La pierre en était moins belle que la première; la ressemblance y était moins exacte; mais en pareille circonstance on n'y regarde pas de si près. Je le donnai à qui il appartenait.

Deux ans après, ce camée dormait encore dans le coton, quand quelqu'un remit à ma femme, de la part d'une dame qu'elle avait connue dans son enfance, et que depuis elle avait perdue de vue, un camée à peu près semblable. «Si vous y trouvez la ressemblance que j'y trouve, il vous appartient», lui fit-elle dire par l'ami commun qu'elle avait chargé de cette commission.

Ce camée, signé Talani, était en effet le mien. Comment avait-il passé dans les mains de Mme Marmont, aujourd'hui duchesse de Raguse, car c'est elle qui le rendait si gracieusement à sa première destination? Voici ce que m'a raconté à ce sujet ce pauvre Allard en nous le remettant.

Pendant un séjour qu'elle avait fait à Milan, où son mari avait eu le commandement après la bataille de Marengo, Mme Marmont désirant compléter, pour s'en faire un collier, une collection de camées représentant les premiers Césars, et n'en ayant que onze, faisait chercher de tous côtés celui qui lui manquait pour compléter sa douzaine. Un jour on le lui apporte à sa toilette: «Madame, lui dit le brocanteur, voilà votre Titus, ou votre Néron, votre empereur.—Un empereur, cela! dit-elle à Allard; qu'en pensez-vous?—Je pense que c'est un empereur, s'il y en a un qui ressemble à Arnault.—C'est ce que je pense aussi. Tâchez donc de me trouver une autre tête, dit-elle au marchand. Je garde néanmoins celle-ci, mais ce n'est pas pour moi.» On sait le reste.

J'aime à raconter ce fait; il signale à la fois un bon coeur et un esprit aimable. Mais par quel hasard étais-je ainsi devenu objet de commerce? Mon cicerone manquait d'ordre. Dans un pressant besoin peut-être aura-t-il fait monnaie de ma tête, et, de revendeur en revendeur, je serai passé entre les mains de celui qui a eu de moi plus que je ne valais.

Quoi qu'il en soit, ma femme possède ces deux portraits, qui ne se ressemblent guère, mais qui, dit-on, me ressemblent, et sont venus de Naples se rejoindre à Paris dans le même écrin par des chemins bien différens.

Il y avait long-temps que j'avais rompu tout rapport avec l'ambassadeur, quand on m'apporta une lettre de sa part. Cette lettre venait de Corfou. Elle était de Digeon, qui m'envoyait un arrêté par lequel le général Bonaparte me chargeait d'une mission auprès du bey de Maïna, et pour laquelle il m'adjoignait un médecin corse nommé Stephanopoli, Grec d'origine. Cette mission, sous l'apparence de répondre aux prévenances des Maïnotes, pouvait bien avoir pour but de préparer l'émancipation future de l'ancien Péloponèse. Le concours de Stephanopoli m'eût été d'autant plus utile à cet effet, que j'ignorais absolument le jargon des descendans d'Agésilas et de Lycurgue, qui lui était très-familier. Je serais revenu sur mes pas pour la remplir, si le terme fixé par le général n'eût été passé depuis long-temps. D'ailleurs, comme il m'annonçait qu'à mon retour de Maïna il me ferait revenir par l'Italie, je crus ne pas contrarier ses idées en anticipant sur l'époque de mon rappel[40].

Le docteur Cirillo ne trouvant plus d'inconvénient à ce que le convalescent qui, depuis quelques jours sortait en voiture, entreprît le voyage de Rome, nous nous arrangeâmes pour le faire de concert avec M. Bidois, banquier de Paris, qui avait été chargé de recouvrer les contributions qu'en vertu des traités la cour de Naples devait payer à la France. Ce banquier, homme fort aimable, voyageait avec une dame fort belle et au moins aussi aimable que lui: c'était sa femme.

La chose convenue, je m'adressai à notre ministre pour avoir un passeport du ministère napolitain, service qu'il me rendit avec empressement; je lui offris, en reconnaissance, de me charger de ses dépêches pour Rome et pour Florence, offre qu'il accepta avec empressement aussi; et le 12 septembre, chargé de son esprit, je me suis mis en route pour la capitale du monde.

Comme il nous fallait traverser les Marais-Pontins, et que l'on ne fait pas ce trajet sans se prémunir contre la fièvre, le bon docteur avait indiqué à son client quelques préservatifs. «Et vous, me dit-il obligeamment, vous ne feriez pas mal de prendre aussi quelque précaution.—Et laquelle, docteur?—Quelques grains de tartre stibié.—Quelques grains d'émétique! Me donner une maladie certaine pour éviter une maladie douteuse!—L'émétique vous répugne donc bien fort?—Il me tue.—Munissez-vous alors du meilleur vin possible, du vin de Bordeaux le plus vieux.—Cette médecine-là ne me répugne pas. Je vous promets de me conformer à l'ordonnance. Je vous dirai même, entre nous, que c'est un régime auquel je me suis mis dès long-temps, par instinct sans doute.