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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III

Chapter 20: CHAPITRE PREMIER.
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About This Book

The author recounts a spring journey from Paris toward Milan, contrasting verdant lowland scenes with the austere, snow-scoured Alps; he narrates a perilous Loire crossing during flood, rapid travel through regional towns, and an arduous ascent of Mont Cenis by mule and sedan-chair. A visit to a military headquarters prompts conversation, while detailed impressions emphasize changing light, the roar of mountain torrents, and the starkness of Savoie villages. Descriptions combine travel anecdote, natural observation, and social reflection on local people, climate, and the physical toll of Alpine passage.

Ce bon docteur sourit à mon hygiène, et nous quitta en nous souhaitant un bon voyage. En échange, nous lui souhaitâmes tout le bonheur que méritait le meilleur des hommes. Deux ans après pourtant… je n'imaginais pas que les larmes pussent jamais me venir aux yeux en me rappelant ces adieux-là.

Le premier préservatif qu'il m'avait prescrit est au reste tellement en usage dans le pays de Naples et dans les États romains, que peu de personnes sortent sans avoir sur elles de l'émétique dosé. Éprouve-t-on la plus légère incommodité en promenade? vite on court au premier ruisseau; on y puise de l'eau dans le creux de sa main, et l'on avale sur place le spécifique qu'on y a délayé; et l'effet produit, on continue sa route comme si de rien n'était. C'est ainsi que Talani en usait et me proposait d'en user dans nos courses. Ouvrant à chaque pas son portefeuille, per l'aria cattiva, me disait-il, en m'offrant une prise d'émétique comme on offre une prise de tabac.

De Naples nous nous rendîmes à Capoue, dont les délices ne nous retinrent pas si long-temps qu'Annibal, car nous n'y restâmes que le temps nécessaire pour changer de chevaux; avant d'y arriver nous nous étions détournés de la route pour aller voir Caserte, édifice construit avec les marbres les plus rares, décoré avec les statues et les tableaux les plus précieux, palais où rien ne manquait, excepté des meubles. Ceux de l'appartement du roi et de la reine, qui couchaient dans la même chambre, étaient des plus mesquins; deux petits lits en tombeaux semblaient y avoir été oubliés et s'y perdaient dans l'immensité.

Sur les rayons d'une bibliothèque peu nombreuse, je trouvai les oeuvres complètes d'un auteur français.—Les oeuvres de Voltaire?—Non.—De Buffon?—Non.—De Rousseau, de Montesquieu?…—Non, non, non; les oeuvres complètes d'Arnaud-Baculard. Dans un cabinet était un mauvais tableau où la reine Caroline d'Autriche, en costume tragique, contemplant avec plus de fureur que d'attendrissement les bustes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, leur promettait vengeance en fort mauvais vers inscrits sur un ruban qui lui sortait de la bouche. Ce tableau, aussi mal peint qu'il était mal conçu, me parut une véritable profanation, une ridicule parodie d'un sentiment aussi noble que naturel.

Nous avions calculé notre marche de façon à traverser le lendemain les Marais-Pontins après le lever du soleil. Nous allâmes en conséquence coucher à Mola di Gaëte. Avant d'y arriver, on traverse le Garigliano (l'ancien Liris), petit fleuve dont les eaux forment les marais d'où sortait Minturne, et dans la fange desquels Marius chercha un asile contre la proscription. Quand je traçais cette scène terrible, je ne m'imaginais pas voir jamais le théâtre où elle s'était passée.

Cette contrée est illustrée aussi par un autre événement non moins tragique. C'est aux environs de Mola, autrefois Formiæ, que Cicéron proscrit fut assassiné.

À Mola, nous descendîmes dans une vaste auberge où nous soupâmes assez bien et fort gaiement avec l'aimable ménage qui faisait route avec nous. Le sujet de la conversation pendant une partie du repas avait pourtant été assez triste. Les postillons nous avaient raconté force histoires de bandits, exagérant le danger peut-être, pour nous détourner de l'idée de voyager de nuit. «À propos, dis-je à un domestique que j'avais pris à Naples, ayez soin de tirer les armes de notre voiture et de les mettre dans ma chambre: surtout n'oubliez pas le tromblon; car s'il prenait à ces Messieurs fantaisie de nous faire visite cette nuit, encore faudrait-il avoir de quoi répondre à leur politesse.»

Sur ces entrefaites, le staliere étant venu prendre nos ordres: «À quatre heures du matin les chevaux, dit Bidois; ayez soin aussi de m'éveiller à cette heure, en frappant à la porte n° 4; je me charge, moi, d'éveiller ces Messieurs.»

Pour comprendre ce qui va se passer, il faut avant tout connaître les localités. Toutes les chambres de l'auberge communiquaient les unes avec les autres par des portes garnies des deux côtés de verrous que chacun pouvait fermer à volonté, et elles avaient toutes sortie sur un corridor commun. Le souper fini, nous nous retirâmes dans nos chambres dont nous laissâmes les communications ouvertes dans l'intérieur, mais que nous fermâmes à la clef du côté du corridor. La chambre de Bidois portait, ainsi qu'on l'a dit, le n° 4, et celle que j'occupais avec Hacquart, le n° 1.

Dans cette chambre étaient deux lits, l'un près de la fenêtre, dans lequel Hacquart se coucha; l'autre où je me blottis était près de la porte, laquelle donnait sur le corridor: tout près de moi, sur une commode, on avait déposé nos armes.

Plongé dans le sommeil de l'insouciance qui n'est pas moins profond que celui de l'innocence, je faisais le plus doux des rêves, quand tout à coup j'entends à mon chevet un bruit formidable: on enfonçait la porte qui paraissait près de céder. Me jeter à bas du lit, me saisir du tromblon, et le diriger machinalement vers le point menacé, fut l'affaire d'un moment. «Que faites-vous?» me crie Hacquart, qui ne dormait pas, et à qui le crépuscule permettait de voir ce qui se passait. À ses cris, toujours endormi, je me retourne de son côté, et croyant que là était le point d'attaque, je braque sur lui l'arme terrible. Heureusement Bidois survient-il, «Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que c'est?—C'est lui qui veut me tuer.—Je veux tuer les bandits.—Où diable voyez-vous des bandits?—Cette chambre en est pleine.—Il n'y en a que dans votre tête.—Ils ont enfoncé la porte.—Enfoncez-vous dans votre lit, si vous ne voulez pas gagner un rhume, car vous n'êtes nullement équipé pour faire la guerre avec des armes à feu», ajouta Bidois en éclatant de rire. C'était vrai.

La fraîcheur du carreau cependant m'avait réveillé. Comme il faisait tout-à-fait jour, jetant les yeux sur moi, je reconnus que je n'étais pas plus vêtu que l'Apollon du Belvédère, au manteau près, et pas plus cuirassé que le Léonidas de David. Déposant donc les armes, sans répliquer, je remonte dans mon lit et me rendors d'un si bon somme qu'on eut grand'peine à me réveiller quand il fallut partir.

D'où venait tout ce bruit? de l'erreur du valet, qui au lieu de frapper au nº 4, avait frappé au n° 1, et réveillé ainsi les idées qu'avait fait naître en moi la conversation de la veille. Nous rîmes beaucoup le lendemain de ce rêve qui n'en était pas tout-à-fait un. Hacquart se félicita d'avoir échappé à la décharge du tromblon. On verra par la suite qu'il n'était pas le seul que cette arme terrible avait menacé.

À peu de distance de Mola, sur la route d'Itri, sont des ruines consacrées par le nom de Cicéron. Le nom de ce grand citoyen vit encore là dans toutes les mémoires, il est encore là dans toutes les bouches, même dans celle des paysans. Ces ruines ne sont pas toutefois celles de sa maison, qui était plus proche de Gaëte, mais celles du monument que lui éleva la piété de ses affranchis sur le lieu même où il tendit la gorge au poignard des sicaires d'Antoine.

Conformément à nos calculs, après avoir passé Terracine, et reconnu le rocher de Circée, nous traversâmes les Marais-Pontins lorsque le soleil était à son plus haut degré d'élévation. Je ne pouvais concevoir, en voyant les visages blêmes des habitans de cette contrée, qu'un individu qui n'y est pas contraint y résidât. La santé semble n'être là le partage que des buffles, animaux stupides, errans par troupeaux dans les fanges, moins stupides toutefois que les hommes, puisqu'ils y engraissent.

Cette route est fort unie; on la franchit rapidement, mais trop lentement encore au gré des voyageurs. Il nous avait été expressément défendu par le docteur de manger et de dormir pendant ce trajet. L'appétit m'étant venu, je mangeai; l'envie de dormir s'étant fait sentir, je dormis, et je n'en arrivai pas moins bien portant à Rome, où mon pauvre camarade fut repris plus fortement de sa fièvre, quoiqu'il n'eût ni mangé ni dormi.

Je ne traversai pas Albano sans faire attention à une masse de décombres qui se voit à droite de la route dans le sens où nous la parcourions, tombeau d'Ascagne, suivant les uns, tombeau des Horaces, suivant les autres; et puis fondez votre immortalité sur la durée des monumens!

Il était onze heures du soir quand nous entrâmes dans la ville sainte: on nous conduisit place d'Espagne, chez Sarmiente, en face de la barcaccia.

LIVRE XII.

DE LA MI-SEPTEMBRE À LA FIN DE DÉCEMBRE 1797.

CHAPITRE PREMIER.

Quinze jours à Rome.—Le Forum.—Le Capitole.—Joseph Bonaparte et sa famille.—Lettres de Bellérophon.—Le chef de brigade Suchet.—Les Buratini.

Quand on est arrivé de nuit à Rome, on se lève de bonne heure le lendemain. Dès le matin, j'étais au pied du Capitole. Pourquoi pas au Vatican, me dira-t-on? Parce que la demeure des papes, tout bon catholique que je sois, m'intéressait moins que la ville des Césars; parce que c'étaient des ruines plus que des édifices, et la Rome des Romains plus que celle des Italiens que j'étais impatient de voir.

J'étais sans cicerone; mais en a-t-on besoin à Rome? Le premier venu m'indiquait tout; les enfans me nommaient tout; les restes du temple de la Concorde, ceux du temple de Jupiter tonnant, l'arc de Septime-Sévère, l'arc de Tite, le temple de la Paix, la place où furent les Rostres, celle où était le gouffre de Curtius, le temple d'Antonin et de Faustine, l'arc de Constantin, le Mont que recouvrait le palais des Césars, la Voie Sacrée, le Colossée, que nous appelons le Colysée.

Je l'avouerai, ces débris de la grandeur romaine ne répondirent pas à l'idée que je m'en étais faite. À l'exception de ceux du Colysée dont l'étendue donne la mesure de la puissance qui l'a fait, et de la population pour laquelle il a été fait, ils me semblèrent appartenir à des monumens de proportion médiocre.

Je ne pouvais retrouver le gouffre de Curtius dans une mare d'eau verdâtre; le Forum dans le Campo vaccino; la Maison Dorée dans les broussailles qui recouvrent le mont Palatin; la Voie Sacrée dans le sentier hérissé de ronces et de chardons qui traverse la vaste solitude où jadis se décidaient les destins du monde, et où l'on ne s'assemble aujourd'hui que pour vendre ou pour acheter des vaches.

Ce n'est pas sans quelque contrariété non plus que je voyais les monumens antiques appropriés à des institutions modernes: l'inquisition établie dans le temple de Minerve, le collége des apothicaires dans le temple d'Antonin, l'autel de Jupiter, l'ara coeli, devenu celui du bambino (le marmot), ou, autrement pour le français, l'Enfant Jésus; le temple de tous les Dieux changé en temple de tous les Saints, le Cirque de Vespasien transformé en Calvaire, et la croix arborée sur tous ces édifices. Cela me semblait non seulement une profanation de ce signe, mais encore un acte d'usurpation. Les papes, en l'attachant aux temples du paganisme, me rappelaient la prétention de ces filous qui croient acquérir la propriété d'un mouchoir parce qu'ils y mettent leur marque.

À la nuit pourtant ces objets reprirent à mes yeux leur caractère; effet sans doute de mon imagination qui, plus libre à la clarté vague de la lune, leur retrouva les formes et les proportions qu'elle leur avait prêtées d'abord, et put repeupler de héros, de consuls, de tribuns et de citoyens cette place où le jour ne m'avait fait voir que des bouviers, des mendians et des moines.

Je ne revins pas chez moi sans avoir vu le Capitole, et mesuré des yeux la Roche Tarpéienne. Quoique ce Capitole soit l'oeuvre de Michel-Ange, il ne me satisfit pas: il manque du grandiose qui dans ma pensée signalait le premier des monumens de la première ville du monde. Mais est-ce au Capitole qu'il faut chercher aujourd'hui le centre du pouvoir de Rome?

Au Capitole de Vespasien, au Capitole de Sylla, à celui des Tarquins même appartenait le caractère que je cherchais dans celui-ci. La Roche Tarpéienne ne me présenta pas non plus cet escarpement formidable que lui donne l'histoire: pas un grenadier qui ne parvînt aujourd'hui, d'un élan, au sommet de cette roche devant laquelle s'arrêta celui des Sabins et des Gaulois; pas un écolier qui ne fît impunément le saut qui coûta la vie à Manlius.

Rien de cela ne m'émut. Mais je me sentis pénétré de respect et d'admiration à l'aspect de la statue équestre de Marc-Aurèle. Le caractère de ce philantrope, de ce philosophe couronné, respire sur ce visage, où la sagesse et la bonté s'allient à la majesté la plus douce. Je ne m'étonnai plus en le voyant que des gens du peuple l'eussent pris pour un saint et invoqué comme tel: on en invoque de pires.

Je ne m'étonnai pas non plus, en voyant le cheval qui le porte, qu'après l'avoir établi sur sa base, Michel-Ange lui ait dit: Souviens-toi que tu vis, marche.

Quand l'heure où l'on pouvait se présenter sans indiscrétion chez le ministre de France fut venue, je courus chez lui. C'était alors Joseph Bonaparte. Pendant mon séjour à Corfou, de la légation de Parme il avait passé à celle de Rome. J'en reçus l'accueil le plus affectueux. Le palais qu'il devait habiter n'étant pas encore prêt à le recevoir, il logeait provisoirement dans une belle auberge qu'il occupait en entier avec sa chancellerie. Me témoignant le regret de ne pouvoir m'héberger, il m'invita à regarder sa table comme la mienne, et à venir y prendre place dès le jour même.

Dans cette première entrevue, si pressé qu'il fût, car il expédiait un courrier à son frère, il me fit plusieurs questions relativement à la position des Français à Naples. «La lettre du ministre de France vous en dira probablement sur ce sujet plus que je n'en pourrais dire», répondis-je, en lui remettant la dépêche dont celui-ci m'avait chargé; et lui laissant terminer sa correspondance, j'allai m'occuper de la mienne et écrire au général en chef la lettre que j'ai cru devoir consigner dans mes notes, parce qu'elle contient sur la mission que je venais de remplir des renseignemens qui en complètent l'histoire, et que je ne crois pas dénués d'intérêt[41].

À l'heure du dîner, la famille du ministre était réunie dans le salon: c'est là que je vis pour la première fois Mme Joseph Bonaparte, femme excellente, femme dont les grandeurs n'altérèrent pas la simplicité, et dont l'infortune n'a pas pu aigrir l'angélique bonté. J'y vis pour la première fois aussi Caroline Bonaparte; enfant encore, elle ne laissait pas deviner tout ce qu'elle a de viril dans le coeur, mais elle portait déjà sur son visage de petite fille l'indice d'une beauté qui aurait peu de rivales: ni l'une ni l'autre ne se croyait destinée à régner dans le royaume sur la frontière duquel nous nous trouvions.

Après m'avoir présenté à sa femme, ce bon Joseph me prit en particulier. «Vous avez évité, me dit-il, de vous expliquer sur notre ministre à Naples, il n'est pas aussi réservé à votre égard; lisez.» Et il me remit la lettre que je lui avais apportée de la part de ce ministre. Je lus, et je ne vis pas sans quelque surprise que c'était une dénonciation en forme contre moi.

Que ce diplomate crût devoir donner à un confrère un avis charitable, c'était chose toute simple, mais qu'il me fît porteur de cette lettre où il me signalait avec tant de bienveillance, c'était peut-être pousser un peu loin l'habileté diplomatique. Je ne m'en fâchai pas pourtant, au contraire: «Je n'ai rien à répondre à cela, dis-je à Joseph Bonaparte en la lui rendant, si ce n'est que notre ministre à Naples est encore plus malin que je ne croyais. Ce tour-ci est plaisant; ceux qu'il fait d'ordinaire sont moins spirituels, mais peut-être sont-ils plus risibles encore.—Voulez-vous parler de son économie? Monge m'en a déjà conté de ce genre, reprit Joseph. J'en sais aussi qui se sont passés sous mes yeux quand je le reçus à Parme. La libéralité n'est pas dans ses habitudes: sous ce rapport, rien ne me surprendra de lui; mais ce qui me surprend, c'est cette perfidie: je le croyais bonhomme.—Je crois, répliquai-je, qu'elle ne se borne pas à ce seul fait, et qu'une autre lettre dont je me suis chargé pour notre ministre à Florence, est un duplicata de celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre. Je vous remercie de m'avoir mis dans cette confidence: j'aurai quelque plaisir à étudier sur la figure de cet autre diplomate l'effet que produira sur lui la lecture de cette circulaire, si, comme je l'espère, il la lit en ma présence; ce sera une véritable comédie.» Dès ce moment, au fait, il me fut impossible de penser sans rire à une malice qui tournait à la confusion de son auteur.

Parmi les convives, il se trouva plus d'une personne qui ont depuis acquis une grande illustration, non seulement par le rang où elles sont parvenues, mais par les titres qui les y ont portées: tel était le capitaine Arrighi, aujourd'hui duc de Padoue; tel était un chef de brigade que la réunion si rare des qualités du militaire et de l'administrateur, et que des services si divers et si éminens ont élevé à la plus haute des dignités de l'armée.

Je m'explique. Quatre mois avant, quand je me rendais de Milan à Venise, je remarquai entre Vérone et Vicence un officier qui, en voiture découverte, faisait ainsi que moi, et concurremment avec moi, cette route de toute la vitesse de la poste. Le caractère de sa figure à la fois noble et franche m'avait frappé: l'attrait qu'elle avait pour moi me faisait désirer, à mon insu, qu'elle appartînt un jour à un de mes amis. Le lendemain, ce n'est pas sans plaisir que je rencontrai la même figure à Venise, chez le commissaire-ordonnateur, où mes affaires m'avaient appelé. L'officier qui la portait m'avait remarqué de son côté; il me le prouva en me rendant avec bienveillance le salut bienveillant aussi que je lui fis. Mais à cela se bornèrent nos premiers rapports; nous n'eûmes ni le temps ni l'intention peut-être de nous parler. Je le vis partir sans savoir qui il était; sans avoir rien appris, si ce n'est qu'il y avait au monde une personne de plus qui me plaisait, et ne l'ayant pas rencontré depuis, je n'y avais plus pensé. Quel fut mon étonnement de le reconnaître dans le chef de brigade Suchet, qui me fut présenté par Joseph ou auquel Joseph me présenta! C'est alors que nous nous prîmes la main pour la première fois, et que nous formâmes tacitement un pacte qu'il n'a jamais renié, quelque intérêt qu'il ait eu à le faire dans les rapports où des destinées si différentes nous ont jetés depuis.

Les théâtres n'étaient pas ouverts. Pour y suppléer et amuser les dames, le ministre fit venir les buratini, marionnettes fabriquées avec un peu plus d'art que les nôtres, et jouant quelquefois des drames meilleurs que les nôtres aussi. Je ne me rappelle pas trop celui qu'ils jouèrent sur leur théâtre portatif; mais je me rappelle très-bien qu'il m'amusa beaucoup, et qu'avec leur visage de bois, ces comédiens m'ont paru valoir au moins telle marionnette à visage de chair, tel automate qui se meut sans y être contraint par le fil de Brioché.

CHAPITRE II.

La fontaine Égérie.—Les catacombes de Saint-Sébastien.—La Basilique de Saint-Pierre.—Le Vatican.—La chapelle Sixtine.—Une béatification.—La villa Albani.—Tivoli.—Départ pour Florence.

Je ne traînerai pas le lecteur de musée en musée; ce serait lui donner toute la fatigue que j'ai eue à les parcourir dans le court espace de temps que je passai à Rome, et lui faire un ennui de l'admiration. L'abondance des chefs-d'oeuvre est là si grande qu'ils se nuisent quand on ne met pas quelque intervalle dans ses visites. De ces sensations si rapprochées résulte pour les yeux une lassitude semblable à celle que donne à l'oreille un concert trop long, si brillant qu'il soit; dans le premier cas on finit par avoir besoin de ne plus voir, comme dans le second de ne plus entendre! Là où tout est également beau, rien ne paraît beau: Rome ressemble à une table trop splendidement servie, où les repas se succèdent si rapidement que l'appétit n'a pas le temps de renaître: on y est rassasié sans avoir mangé.

Qu'on me pardonne donc de ne pas rentrer dans ces musées dont l'inventaire d'ailleurs a été fait par tout le monde, et de m'occuper moins de Rome que de ses environs.

En prenant à son origine, c'est-à-dire au pied du Capitole, cette via Appia, contre laquelle ma voiture s'était brisée en sortant de Brindisi, j'arrivai par la porte dite autrefois Capena, à Saint-Sébastien, hors des murs. Dans cette antique église est l'entrée des Catacombes romaines, mine inépuisable de reliques, terre sanctifiée par le sang de cent soixante dix-huit mille et un martyrs. La dévotion, je l'avouerai, m'entraînait encore là moins que la curiosité, moins que le désir de connaître ces souterrains si fortement recommandés à tout voyageur français, par le danger qu'y courut le peintre Robert, et aussi par les vers que ce danger inspira au poëte Delille, qui faisait de beaux vers, n'en déplaise à tels et tels versificateurs, qui, à la vérité, font les vers tout autrement.

Ces Catacombes, qui n'ont pas été formées, comme celles de Naples et de Paris, par des extractions de pierre, n'offrent pas à l'oeil l'aspect menaçant, mais pittoresque de voûtes formées de masses irrégulières toujours près de se détacher. Rien n'y rappelle l'art de l'architecte. Creusées dans une terre brune, elles semblent moins avoir été fouillées avec le fer qu'avec les ongles: c'est un véritable terrier dont les allées basses et étroites ont été poussées dans mille directions. Plus attristé qu'effrayé, je me croyais là dans le royaume des taupes. Je conçus pourtant quel danger il y aurait à s'engager sans guide dans cet obscur labyrinthe. À mesure que je m'y enfonçais, l'aventure de notre Robert se représentait à ma mémoire avec plus de force et me faisait frissonner: je n'attendis pas pour en sortir que les bougies qui m'éclairaient tirassent à leur fin.

J'ai cru retrouver quelque ressemblance entre les carrières des Gobelins à Paris et les Catacombes de Rome, à la couleur près.

Au retour, après avoir passé au pied de la tour de Cecilia Metella, appelée Capo di Bove par le peuple, qui n'est frappé que des têtes de boeuf figurées dans la frise dont ce monument est orné, j'allai voir la fontaine Égérie. Dépouillée du prestige que lui prêtait la tradition, ce n'est plus aujourd'hui qu'une grotte muette et solitaire, tapissée de scolopendres et de capillaires, où de la niche d'une statue mutilée s'échappe ou plutôt s'épanche à travers des marbres brisés une source des plus limpides. La nymphe n'a pas été dégotée par un saint.

Je sais d'autant plus mauvais gré aux Romains modernes de dérober les monumens de Rome ancienne aux dieux auxquels ils étaient consacrés, que les chrétiens n'ont pas besoin de recourir à cet expédient pour donner à leur culte des temples dignes de sa sublimité: c'est ce que je me disais en voyant Saint-Jean-de-Latran, et surtout après avoir vu Saint-Pierre.

Saint-Pierre! La tête de l'homme a-t-elle jamais rien conçu de si vaste, la main de l'homme a-t-elle jamais rien construit de si grand! quel temple que celui où le plus grand des temples antiques ne figure que comme accessoire, et dont le dôme égale, surpasse même en diamètre la totalité du Panthéon. Dans ce monument tout est colossal: tant que l'homme ne s'y présente pas, tout y paraît pourtant de grandeur naturelle, tout, jusqu'aux supports de la coquille où l'eau bénite vous est offerte, tout jusqu'à ces enfans auprès desquels le plus haut des soldats du pape semble un pygmée.

Comme la foi qui s'y manifeste, là tout sera éternel: le temps est sans puissance même contre les décorations des chapelles dont l'intérieur de ce temple est entouré, et qui ont chacune la dimension d'une église: les objets, figurés ailleurs sur la toile par le pinceau, sont colorés par les marbres dans ces tableaux qui n'ont pas été peints, mais bâtis; tableaux inaltérables comme le bronze qui les encadre, comme la pierre qu'ils recouvrent.

Que l'homme est petit dans cette immense production de son génie, sous ces arceaux dont son oeil peut à peine mesurer la hauteur, dans cette nef dont son regard embrasse à peine l'immensité, sous ces voûtes où la foule qui accompagne la marche triomphale du souverain pontife se perd comme une procession de fourmis, et où le souverain pontife lui-même ne semble qu'un point, malgré les artifices employés pour lui donner plus de volume sur le palanquin où on le promène, où on l'exalte en brûlant sous son nez des étoupes, symboles de sa gloire éphémère, comme le lui rappellent ces paroles: Sic transit gloria mundi (ainsi passe la gloire de ce monde), paroles que lui font corner par un porte-voix ses envieux et même ses courtisans le jour de son exaltation.

Le saint qui donne son nom à cette basilique, le prince des apôtres, y occupe, comme de raison, une place éminente. Le bronze dont sa statue est formée est, dit-on, celui de l'ancien Jupiter Capitolin. La destinée de ce métal, qui, après avoir été adoré comme maître des dieux, l'est comme prince des apôtres, me rappelait celle de plus d'un personnage qui, se maintenant dans la même position sous tous les régimes, semblent être aussi des idoles inamovibles.

Près de ce monument de la piété universelle, près de cette métropole de la catholicité, est le Vatican, séjour des papes, siége du pouvoir pontifical, atelier où se tissent les décrets qui gouvernent l'Église, arsenal où se forgent les foudres qui la défendent. La magnificence de ce palais n'est pas moindre que celle du temple.

On ne concevrait pas comment le trésor de l'église de Rome aurait pu suffire à tant de dépenses, si depuis dix siècles il n'était alimenté par les contributions des peuples et des rois. Cette réflexion m'en suggéra une autre: que les zélateurs d'une religion subviennent aux besoins du premier pontife de cette religion, et qu'ils y subviennent largement, c'est juste, sauf toutefois à discuter ses besoins. Mais cela posé, ne s'ensuit-il pas que tous les contribuables devraient participer à l'élection du fonctionnaire qu'ils soldent, et n'est-il pas singulier que le chef de l'Église universelle ne soit élu que par quelques cardinaux qui, pour la plupart Italiens, ont pour principe de ne choisir qu'un cardinal et qu'un Italien?

Les chefs-d'oeuvre accumulés dans Saint-Pierre et dans le Vatican ont été énumérés et décrits mille fois. Je ne referai pas ce qui a été fait le mieux possible; je dirai seulement que la fécondité du génie qui a satisfait à tant de demandes n'est pas moins surprenante que la prodigalité qui a pu satisfaire à tant de dépenses.

Parmi ces chefs-d'oeuvre, deux prodiges surtout m'ont confondu: la fécondité de Raphaël prouvée par tant d'ouvrages; la fécondité de Michel-Ange prouvée par un seul, le Jugement dernier.

Dans ces diverses excursions, je fus surpris de trouver certains quartiers de Rome absolument déserts. «Ses habitans, me dit-on, vont passer ce mois-ci ailleurs.—Et pourquoi?—Perchè? l'aria cattiva.» En effet, à commencer par le pape, qui à des époques déterminées va chercher, dans un quartier différent de celui qu'il habitait, un air plus sain, un habitant de Rome, pour peu qu'il craigne la fièvre, change de domicile à ces époques. Ainsi tous les quartiers de Rome ne sont pas simultanément habités toute l'année; il en est même qui sont absolument abandonnés: ce qui explique le peu de rapport qu'il y a entre l'étendue de la ville et le nombre de sa population.

D'antiques monumens, décorés surtout par de grands souvenirs; des édifices modernes enrichis par tous les arts, et ne rappelant guère que les prodigalités du népotisme; le luxe au-dehors des maisons; la misère dans l'intérieur; bien plus, la misère et la gueuserie dans les rues sous l'habit ecclésiastique qui là est revêtu par toutes les professions, voire les plus profanes; telle est, en résumé, la Rome matérielle, vaste séminaire, immense hôpital entretenu par les aumônes de la catholicité.

Quant à la Rome morale, Masson de Morvillers en a ébauché assez plaisamment la miniature dans ces vers qu'il aimait à réciter et que j'ai retenus:

     Aujourd'hui cette triste Rome
     Arme d'agnus ses fantassins,
     Ce Capitole, qu'on renomme,
     Est gardé par des capucins,
     Et l'on y fait encor des saints,
     Ne pouvant plus y faire un homme.

Averti un matin qu'à midi précis on faisait un saint à ma porte, dans l'église du coin, et curieux de savoir comment on s'y prenait pour cela, j'y courus.

Ce n'était pas toutefois de canonisation qu'il s'agissait, mais de béatification, choses différentes, la canonisation étant l'acte par lequel le pape déclare, en conséquence de miracles dûment constatés, que le prédestiné dont ils émanent doit être honoré comme saint dans toute la catholicité, et la béatification un acte par lequel Sa Sainteté, l'avocat du diable entendu, et nonobstant son opposition, se borne à déclarer que l'individu en question est admis au nombre des bienheureux, et qu'il peut être honoré comme saint, bien qu'il ne soit pas inscrit aux sacrés diptyques.

Pour arriver à la canonisation, il faut passer par la béatification, comme il faut avoir été compagnon pour être reçu maître: mais cela ne se faisant pas sans frais pour la patrie du canonisé, l'une ne suit pas toujours l'autre. Voilà pourquoi Benoît Labre, de Boulogne-sur-Mer, ne sera jamais qu'un bienheureux. La France, qui n'a plus d'argent de trop, fournirait-elle aujourd'hui cent mille écus pour faire un saint de ce gueux-là?

Le béatifié était Espagnol: l'Espagne ne lésina pas; aussi tout alla-t-il au mieux. Le pape officia lui-même dans l'église où se fit la solennité.

Sa Sainteté s'y rendit dans un carrosse à huit chevaux, conduits par un cocher et des postillons habillés en damas cramoisi, chaussés de bottes de maroquin rouge, et dont les doigts, surchargés de camées, se perdaient sous des manchettes de dentelle comme le jabot dans lequel ils se rengorgeaient. Coiffés en ailes de pigeon, poudrés à frimas, et laissant leurs cheveux flotter librement par derrière, comme autrefois les procureurs et les conseillers au Parlement, ces serviteurs du serviteur des serviteurs portaient le chapeau sous le bras, bien que le soleil tombât à plomb sur leur tête d'où ruisselaient la sueur et la pommade. Le cortége pontifical était ouvert par le porte-croix, dont le mulet blanc me parut tout aussi noir que celui qu'il montait à Paris. Ce cavalier-là était ecclésiastique et en portait l'habit. Cet appareil m'inspira plus de gaieté que de vénération.

Pendant la messe, une excellente musique fut exécutée par des abbés des deux sexes; quelque nature de voix qu'on possède, on ne peut chanter devant Sa Sainteté qu'en culottes, bien plus, qu'en habit ecclésiastique, l'habit ecclésiastique étant à Rome ce qu'est l'habit militaire à Berlin, l'habit par excellence.

C'est à cette cérémonie que je vis Pie VI. Aucun de ses prédécesseurs n'eut plus que lui la représentation d'un souverain pontife. C'était un homme grand, très-droit, quoiqu'il eût alors près de quatre-vingts ans. Il portait avec une dignité remarquable sa tête pleine de noblesse et de bonté. Sa jambe n'était pas moins belle, disaient les dames romaines.

Pas de fête à Rome sans fusées. Le soir, on tira devant l'église où la béatification s'était faite un beau feu d'artifice. La place était entourée d'échafauds élevés à la hâte pour les curieux. Ces amphithéâtres ont quelquefois plus de capacité que de solidité. Une Française, femme très-remarquable par sa figure et par son esprit, et très à la mode dès ce temps-là, prit place sur un de ces châteaux branlans parmi l'élite de la société romaine. Elle avait, je crois, pour cavalier, Auguste Colbert, ce militaire dont la destinée fut si courte et si brillante, et qui, brave comme Achille, était beau comme l'Amour grec. La résistance n'étant pas en rapport avec le poids, l'échafaud s'écroule. Les accidens les plus graves devaient s'ensuivre. Pas du tout: la dame, qui n'est pas tombée sur la tête, est fort surprise de se trouver assise sur la face rebondie d'un abbé qui se dégageant sans trop d'empressement de dessous un si doux fardeau, s'évade en s'époussetant et sans se plaindre, après avoir ramassé son chapeau. En effet, il n'avait pas la figure trop meurtrie.

Tous les jours du nouveau, et tous les jours la même chose; des monumens le matin, et des jardins le soir. Après avoir vu sans me donner un moment de relâche les fresques du Vatican, les statues du Capitole, le Musée Clémentin, le Musée Braschi, la villa Albani, où les chefs-d'oeuvre de l'art antique sont amassés, sont entassés avec tant de magnificence, la villa Borghèse où ils sont dispersés avec tant de goût dans un jardin si pittoresque, la villa Pamphili, où l'eau module des concerts et chante au lieu de murmurer; rassasié des merveilles de l'art, je soupirais après d'autres objets d'admiration, j'avais besoin de reposer mes yeux, j'avais besoin de revoir la nature; je partis pour Tivoli.

     Ille terrarum præter omnes
     Angulus ridet:

ce petit coin de terre me plaît plus qu'aucun autre, dit Horace. Préférence facile à concevoir pour quiconque a parcouru la contrée où vaticinait la sibylle Tiburtine, et que domine encore son temple, la contrée que le Téverone anime et rafraîchit de ses cascades, la contrée où l'eau d'or[42] promène une eau si salubre, et où jaillit cette fontaine de Blandusie dont les eaux sont presque aussi pures, dont le murmure est presque aussi doux que les vers qu'elle a inspirés.

Pendant deux jours je parcourus ce pays enchanté. À chaque pas je rencontrais Horace sur l'antique terre des Sabins, comme dans la Campanie à chaque pas j'avais rencontré Virgile. Qu'il était bien choisi le site où cet épicurien avait établi sa maison près de la grotte retentissante des flots de l'Albunée, près des bosquets de Tibur, près des vergers où l'Anio se précipite et qu'il arrose de ses eaux rapides!

     Domus Albaneæ resonantis,
     Et præceps Anio, et Tiburni lucus, et uda
     Mobilibus pomaria rivis.

Horace avait trouvé l'Élysée sur terre: la preuve en est que des capucins ont fait de sa maison leur paradis.

Ce petit voyage me fut d'autant plus agréable, que je trouvai à l'auberge où j'étais descendu la dame dont j'ai parlé plus haut, femme aussi spirituelle qu'il se puisse, femme qui ne sent rien modérément et qui n'exprime rien qu'avec passion. Rien d'aussi piquant que sa conversation pleine de mouvement et d'esprit, si ce n'est sa physionomie.

Nous parcourûmes ensemble les ruines de la villa Adria, moi à pied, elle sur un âne; celui-là n'était pas tonsuré. Notre conversation était d'autant plus gaie qu'avec nous marchait une espèce d'Allemand, qui par sa naïveté prêtait sans cesse un nouveau sujet d'amusement à l'intarissable malice de la pèlerine.

Les ruines de la villa Adria donnent une grande idée de sa magnificence et de l'étendue de cette retraite que se bâtit Adrien, et que ce philosophe s'est faite avec les trésors d'un empereur. Il n'y reste toutefois aucun des ornemens que sa passion pour les arts y avait accumulés, si ce n'est le stuc dont ces murs sont enduits, et qui depuis dix-sept cents ans résiste à l'intempérie des saisons. Les objets précieux qu'on y a trouvés sont dispersés dans les Musées de Rome.

Remarquons à cette occasion que la plupart de ces objets sont des marbres. Les bronzes y étaient rares, et c'est tout simple: ce métal ayant une valeur indépendante de la forme que l'art peut lui prêter, les barbares (et il faut mettre à leur tête le pape Urbain VIII, qui, pour armer le château Saint-Ange, fit convertir en canons les bronzes dont la voûte du Panthéon était ornée); les barbares, dis-je, n'ont pas respecté cette forme; ils ont dû fondre tout le bronze qui n'a pas été enfoui. Quant aux marbres sculptés, ils ne se donnaient pas toujours la peine de les déshonorer. Ainsi est resté intact le fût de la colonne Trajane, du haut de laquelle a été précipité le bronze qui représentait le meilleur des hommes.

Le choix de la matière n'importe pas peu à la conservation des monumens; c'est de là surtout qu'elle dépend, et l'action du temps est moins à redouter encore pour elle que la cupidité des hommes. Le plus solide des monumens de Paris, la colonne napoléonienne, en est le moins durable par cela même que la matière en est plus précieuse.

Le pauvre Hacquart cependant s'était remis au lit; la fièvre l'avait repris plus vivement que jamais. Plus prudent à Rome qu'à Naples, il me déclara à mon retour qu'il reconnaissait l'impossibilité de se remettre en route avec moi, et l'impossibilité où j'étais d'attendre pour partir qu'il fût en état de me suivre; en conséquence, il me rendit ma liberté.

Rien ne me retenant à Rome, et plus d'un intérêt me rappelant au quartier-général qui était transporté aux extrémités du Frioul, j'allais partir seul, quand Suchet me demanda si je voulais lui donner deux places jusqu'à Padoue où il avait laissé sa demi-brigade, et faire ménage avec lui pendant le voyage. Sa proposition fut acceptée avec joie, comme on l'imagine.

Suchet n'était pas encore ce qu'il a été depuis; mais on ne pouvait pas trouver dans un compagnon plus brave un coeur plus loyal, un caractère plus aimable. Après avoir pris congé de l'ambassadeur et de son excellente femme, nous partîmes pour Florence le 29 septembre.

Pendant mon séjour dans la ville sainte, je n'eus qu'à me louer du gouvernement romain, car je n'eus pas à m'en plaindre. Je ne sais s'il fit attention à moi, mais je sais qu'il ne me força pas une seule fois à faire attention à lui, et que je vécus à Rome comme j'avais espéré vivre à Naples, occupé d'arts et de plaisirs, sans être entravé dans mes jouissances par aucune distraction suscitée par la police. Les Romains me semblaient avoir abjuré cette fureur anti-révolutionnaire qui avait antérieurement assassiné Basseville, et qui quatre mois après assassina Duffault; les affaires allaient alors chez eux comme dans le bon temps, comme au temps de Benoît XIV, qui définissait ainsi la constitution romaine: Le pape ordonne; les cardinaux n'obéissent pas, et le peuple fait ce qu'il veut.

Cette tranquillité des esprits était alors d'autant plus remarquable, qu'en conséquence du traité de Tolentino, le pape, pour s'être mêlé des affaires de ce monde, payait je ne sais combien de millions; que des commissaires français venaient d'enlever de la capitale des arts cent chefs-d'oeuvre tant de la sculpture antique que de la peinture moderne; que la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme étaient en route pour Paris avec le Laocoon et l'Apollon, et que le Capitole, comme au jour de la désolation le temple de Jérusalem, retentissait de ces paroles, les Dieux s'en vont[43].

CHAPITRE III.

Considérations générales sur les monumens de Rome.—Du traité de Tolentino.—Pétition des artistes français contre un article de ce traité.—Réflexions sur cette pétition.—Comparaison des monumens romains avec quelques monumens français, et particulièrement avec le palais et les jardins de Versailles.

En résumé, Rome, c'est de la reine du monde que je veux parler d'abord, excita mon étonnement plus que mon admiration. À voir tant de monumens accumulés par tant de siècles dans une même enceinte, il y a de quoi s'étonner, mais admirer, c'est autre chose. Ce dernier sentiment n'a guère été excité en moi que par les ruines du Colysée: celles-là répondaient à mon attente: elles m'ont dit ce que c'était que la Rome ancienne, elles m'en ont donné la mesure, elles m'ont donné une idée approximative de sa puissance et de sa population[44]; j'y ai reconnu l'oeuvre des Flaviens, l'oeuvre des maîtres de la terre, l'oeuvre des courtisans du peuple-roi. Ces témoignages-là sont complets pour moi; en face d'eux mon imagination ne peut pas aller plus loin que la réalité.

Je n'en puis dire autant des débris d'aucun autre édifice de la Rome antique, pas même de ce Panthéon, si parfait dans son ensemble. Ce temple, où les dieux de toutes les nations étaient hébergés, est bien étroit pourtant de locataires, et Michel Ange l'a réduit à de bien petites proportions quand il en a fait un accessoire d'un édifice moderne, quand il l'a transporté sur la basilique de Saint-Pierre dont la coupole, modelée sur lui, ainsi que je l'ai dit, lui est égale au moins en hauteur et en diamètre.

Plus grande est l'idée qui se rattache à ces monumens, moins ils me semblaient grands. Ils me rappelaient des prodiges et ne m'en montraient pas. Ils me contrariaient en ce qu'ils me rapetissaient la Rome que je m'étais bâtie, et qu'ils me forçaient à rapetisser mes Romains pour les proportionner à la Rome qu'ils me montraient.

Le désappointement que j'éprouvai tient peut-être aux idées fausses que nous prenons des peuples anciens dans nos premières études; mettant les monumens d'accord avec leurs actions, nous prêtons à ces monumens un caractère gigantesque qui très-rarement s'y retrouve.

C'est hors de Rome surtout qu'il faut aller chercher aujourd'hui des vestiges de la grandeur romaine. C'est dans les voies qui traversant en tous les sens les provinces de l'empire, comme les artères s'étendent du coeur aux extrémités du corps, du Capitole s'étendaient au Rhin, à l'Océan, à la Propontide, aux limites de l'univers connu; c'est dans ces aqueducs qui forçaient les rivières à venir, à travers mille obstacles et en dépit de l'éloignement, assainir et embellir la capitale du monde, qu'on reconnaît l'empreinte de son ancienne domination; ce sont les ossemens d'après lesquels on peut juger de l'immensité du corps dont ils dessinent le squelette; ce sont les ressorts sur la proportion desquels on peut estimer l'énergie du moteur dont ils transmettaient la volonté à tous les membres de l'automate romain.

Il en est autrement de la Rome moderne. Si ses monumens sont en discordance avec sa grandeur réelle, ce n'est certes pas en ce qu'ils la diminuent; l'intérêt des arts écarté, c'est leur magnificence qu'on accuserait.

La basilique de Saint-Pierre est sans comparaison le plus beau temple qui existe, le plus beau qui ait existé: que de trésors il me représente! que de richesses y sont étalées, enfouies, englouties! Si, comme le temple de Jérusalem, ce temple, consacré au Dieu unique, était unique en Israël, on pourrait applaudir sans réserve aux efforts et aux sacrifices qui ont concouru à sa construction, et j'aimerais à voir en lui le produit d'une pieuse et libre cotisation de tous les fidèles. Mais est-ce là l'idée que réveille l'aspect de ce produit d'extorsions et de déceptions, de ce produit du honteux trafic de la miséricorde céleste, de ce produit de la vente des indulgences! D'ailleurs rien là qui ne vous entretienne de saint Pierre, vicaire de Dieu, et du pape, vicaire de saint Pierre; mais de Dieu, c'est autre chose. C'est moins la puissance divine que la puissance pontificale qu'atteste ce monument construit avec les tributs de la crédulité plus que de la piété.

Le luxe des églises et des couvens provoque les mêmes réflexions. C'est moins à Dieu qu'à saint Dominique, ou à saint François, ou à saint Romuald, que sont consacrés ces édifices plus magnifiques que les palais de plus d'un souverain, et bâtis par des moines qui font voeu de pauvreté!

Mais écartons ces idées, et ne considérons que dans l'intérêt des arts ces asiles que les modernes ont ouverts aux débris de l'antiquité. N'importe, après tout, pour quel motif les colonnes qui ornaient les temples des dieux, et les pierres même qui furent ces dieux, sont conservées, pourvu qu'on nous les conserve. C'est à lui que l'Europe est redevable de la renaissance des arts; c'est par lui que, bien que déchue de l'empire, Rome est encore la première ville du monde. La légitimité des tributs qui à ce titre lui sont portés par les nations civilisées, ne peut être contestée. Ils honorent également la ville qui les reçoit et les nations qui les paient.

L'homme du siècle, à Tolentino, constatait la valeur de ces trésors-là, quand il les préférait aux millions dont le gouvernement romain restait débiteur envers la France, aux termes des traités. Avoir souscrit à cette compensation est un des hommages les plus éclatans qui aient été rendus aux arts, en quelque temps que ce soit. Jamais propriété ne fut plus noblement et plus légalement acquise que celle de ces objets. Néanmoins on a dit, pour justifier la violence avec laquelle, au mépris des capitulations, ils ont été enlevés de notre Muséum en 1815, qu'on n'avait fait en cela que nous imiter. Le droit qui nous les avait appropriés n'était-il donc pas consacré par les traités? n'était-il pas reconnu par le pape lui-même, qui est infaillible, comme on sait?

«Quand je présentai le traité de Tolentino à la sanction de Pie VI, alors régnant, non seulement il ne montra aucune répugnance pour l'exécution de l'article relatif aux monumens, m'écrivait M. Miot, alors ministre de France auprès de Sa Sainteté, mais il s'exprima en ces termes: «Questo è una cosa sacro-santa, ceci est une chose sacrée; j'ai donné mes ordres pour que cet article soit strictement exécuté. Rome, après ce sacrifice, sera encore assez riche en monumens, et il n'est pas trop cher pour assurer la paix et le repos de mes sujets.»

Ces objets représentaient cinq millions, dont on allégea la contribution qui avait été frappée sur les États romains. Quelle somme remplacèrent-ils quand le duc de Wellington, qui prétendait donner une leçon de morale à la France, spoliait notre Musée dont la conservation était mise par les capitulations sous la protection de sa loyauté? Le duc de Wellington diminua-t-il en rien les exactions qu'il fit supporter à la France en récompense de la dynastie qu'il lui ramenait?

Que les nations jalouses nous aient enlevé ces trophées, et que Rome ait envoyé le sculpteur Canova pour emballer l'Apollon qu'elle a repris, mais non pas reconquis, cela se conçoit. Mais conçoit-on qu'au moment où nos armes nous les donnaient, des Français, bien plus, des artistes français, aient fait tout ce qui dépendait d'eux pour nous faire répudier ces dons de la victoire?

Dès que les dispositions du traité de Tolentino furent connues à Paris, une espèce de vertige s'empara de l'esprit de quelques individus, parmi lesquels il y en avait de sages pourtant, quand ce ne serait que mon ami Vincent. Leur deuil, à cette nouvelle, fut plus grand que celui des Romains qui virent émigrer leurs pénates avec assez d'indifférence; ils se réunirent, non pour voter des félicitations et des actions de grâces au général qui dotait le Louvre des dépouilles du Capitole et du Vatican, mais pour protester en quelque sorte contre une stipulation qui l'enrichissait, et pour aviser aux moyens d'en empêcher l'exécution. Par une pétition signée d'un certain nombre de peintres, le gouvernement était prié de ne pas souffrir que ces objets sortissent de Rome, et de révoquer le décret d'exil qui les arrachait à la terre classique des arts, au ciel rayonnant de l'Italie, à son climat conservateur, et les exposait aux dangers d'un long voyage pour les transporter sur le sol fangeux de Paris, sous le ciel brumeux des Gaules. Si telle n'était la lettre de la requête, tel en était le sens.

Heureusement n'y fit-on pas droit. Le voyage des dieux de Rome ne fut pas contremandé; et loin d'improuver un héros qui, après tout, ne faisait en Italie que ce que les Romains avaient fait en Grèce, que ce que les Vénitiens avaient fait à Constantinople, le Directoire fit de la réception de ces nobles trophées l'objet d'une solennité digne également d'eux et du peuple qui les avait conquis. Cette fête, que tous les arts s'empressèrent d'embellir, et à laquelle le triomphateur lui seul manquait, rappela ces triomphes où les Paul Émile, où les Lucullus étalaient aux yeux du peuple-roi les statues, les marbres, les bronzes, les tableaux, les trépieds, dépouilles des nations vaincues; et Paris, recueillant presque malgré lui les chefs-d'oeuvre de l'art antique et de l'art moderne, n'eut plus rien à envier à Rome, qui cessa un moment d'être la capitale des arts.

Rome cependant ne perdait pas tout attrait pour le voyageur et pour l'artiste. Ce ciel si pur, objet de l'admiration de nos peintres, cette terre si riche en beautés naturelles, si abondante en monumens et en souvenirs, ne sont-ce pas là des trésors dont l'avidité des conquérans, pas plus que leur barbarie pu même leur admiration, ne saurait la déshériter? Tivoli et ses cascades, Albano et son lac, Frascati et ses ombrages, richesses inhérentes à cette terre qui la porte et l'environne, y existaient avant les biens qu'elle tenait des arts et de la guerre; elles leur survivront tant que les volcans que recouvre l'antique Latium, et dont la présence se fait reconnaître sur tant de points de la péninsule, n'en auront pas bouleversé la surface.

Parlerai-je des monumens de la Rome moderne? Je suis loin de me donner pour connaisseur en matière d'architecture. Je n'ai point étudié cet art; je n'en juge guère que par impression, que par sentiment; mais cela m'ôterait-il le droit d'en dire mon avis? L'homme le moins instruit dans un art n'est pas toujours celui qui en juge le plus mal. S'il est dénué de principes, du moins est-il exempt de préjugés; s'il ne sait pas démontrer les moyens de bien faire, du moins reconnaît-il les produits auxquels ces moyens ont été appliqués, et distingue-t-il entre ce qui est bien et ce qu'il y a de mieux. Indispensable pour professer et pour pratiquer, la théorie d'un art ne l'est pas pour le sentir, pas plus que le génie n'est nécessaire pour sentir les productions du génie. Autrement le Bramante, Raphaël, Michel Ange, le Poussin auraient-ils tant d'admirateurs? La science seule peut produire et enseigner comment on produit. L'ignorance peut, quoique les secrets de l'art lui soient cachés, en apprécier les résultats. Ce qui est vraiment beau l'est pour tout le monde. Je n'hésite donc plus à rendre compte de mes sensations, sans avoir, bien entendu, la prétention de donner des règles.

Je le répète, j'ai été plus étonné qu'enchanté de la Rome des papes. Nulle part je n'ai trouvé une aussi grande quantité de monumens sacrés ou profanes entassés, pressés dans une même enceinte; mais le rapprochement de tant d'édifices magnifiques est précisément ce qui pour moi nuisait à leur effet.

Indépendamment de ce qu'elles s'éclipsent réciproquement, accumulées ainsi sur un point, les choses les plus rares, les plus précieuses, semblent communes et vulgaires. Dans une réunion de géans on ne verra que des hommes ordinaires, s'il ne se trouve auprès d'eux un homme de grandeur commune qui puisse servir de point de comparaison pour les mesurer.

Il est encore un rapport sous lequel l'aspect de Rome me fatiguait aussi: c'est la prodigalité avec laquelle toutes les richesses de l'architecture y sont déployées dans les monumens modernes. Partout des façades surchargées de sculpture; partout les trois ordres entassés les uns sur les autres; luxe importun à l'oeil, luxe semblable à celui de ces habits surchargés de broderies, qui sont relégués par le bon goût dans la garde-robe du buffo carricato.

Les anciens s'y prenaient autrement pour exciter l'admiration. C'est dans l'opposition de l'ensemble avec les détails, et de la simplicité du fond avec l'élégance des accessoires, qu'alliant l'économie à la magnificence, ils cherchaient, ils obtenaient les plus grands effets. Dans le Panthéon, par exemple, avec quel discernement les ornemens ne sont-ils pas distribués? Ils ne manquent nulle part où l'oeil les attend, et ne se montrent nulle part où il les repousserait. Rien de plus simple et rien de plus grand tout ensemble. Dans les monumens, comme dans les hommes, c'est un des premiers attributs de la véritable grandeur que la simplicité. Voilà sans doute pourquoi le Panthéon et certain petit temple de Vesta avaient plus de charmes pour moi que les somptueux édifices, dont la piété pontificale les a environnés.

Cette économie, j'aime encore à la retrouver dans la distribution des accessoires qui meublent un intérieur. Les statues, les bas-reliefs, les vases, les tableaux, perdent aussi de leur prix pour moi là où ils foisonnent. Sollicitée par tant d'objets, mon attention ne peut s'arrêter sur aucun; après avoir vu mille chefs-d'oeuvre, sans en avoir réellement vu un, je sortais des musées plus fatigué que satisfait. J'avais véritablement besoin de repos quand je quittai cette Rome, où les plus beaux produits de l'art antique et de l'art moderne, entassés plutôt qu'exposés, semblent attendre, comme dans une boutique ou dans un garde-meuble, qu'on en fasse l'emplette ou l'emploi.

Cette fatigue, toutefois, je ne l'éprouvai pas dans mes promenades au Vatican. Là ces ornemens sont distribués avec une logique, passez-moi l'expression, qui ne se retrouve pas ailleurs; là les tableaux se tiennent comme des chapitres d'une même histoire; là il y a réunion et non pas confusion, et conséquence de ce que vous avez vu; là ce que vous voyez est une préparation à ce que vous allez voir.

Qu'on remarque bien qu'ici je parle de l'effet des objets et non de leur valeur; Dieu me garde de la contester. Le bon goût veut de l'économie dans la prodigalité même.

Cette alliance de l'économie avec la prodigalité caractérise, à mon avis, la beauté de Versailles. Toutefois, familiarisé dès l'enfance avec le luxe de son palais et de ses jardins, je n'avais rien vu d'abord de prodigieux dans tout cela, et je le tenais moins pour beau que je ne tenais pour vilain ce qui ne lui ressemblait pas. À mon retour d'Italie, j'en jugeai autrement. C'est à Rome que j'ai appris à estimer Versailles. Mais il m'a fallu faire sept à huit cents lieues pour savoir ce que valait ce qui était à ma porte.

Depuis, je ne revois pas sans admiration ce que d'abord j'avais vu avec indifférence. Je ne connais pas de palais qu'on puisse comparer à celui-là du côté du jardin. Nulle part la magnificence ne se concilie mieux avec la raison. Cette immense façade ne se compose pas comme celle de tant d'édifices romains de plusieurs étages, de colonnes d'ordres divers, entées les unes sur les autres, comme les divisions d'un mât ou comme les tubes d'une lunette, mais d'une colonnade supportée par un soubassement qui, en lui donnant de l'élégance, donne aussi le caractère de la solidité à ce vaste édifice chargé de trophées qui signalent les victoires dont s'enorgueillissait la France à l'époque où il fut construit, et la gloire dont resplendit l'intérieur de ce monument que s'est élevé le plus superbe des rois.

Les jardins de Versailles ne sont pas moins étonnans que son palais, et le génie de Le Nostre n'est pas moins prodigieux que celui de Mansart. Du haut de cette élévation qu'il taille, qu'il manie à sa fantaisie, et sur laquelle est assise la résidence royale, avec quel art il s'empare de tout le pays qui l'environne! avec quel art il en rattache tous les détails à ce centre commun! Comme des rayons émanés d'un même foyer, de longues et larges allées, dirigées dans tous les sens, vous donnent une idée de ce parc immense sans vous en donner la mesure, car vos yeux n'en peuvent apercevoir les bornes. N'est-ce pas là l'emblème du pouvoir royal tel qu'il existait alors, du pouvoir que Louis XIV s'était fait, et que ne circonscrivait aucune limite?

J'entends tous les jours reprocher aux jardins de Le Nostre la symétrie de ses plans, et regretter qu'aux allées régulières qui caractérisent son système, on ne substitue pas ces allées sinueuses qui serpentent dans certains labyrinthes qu'on appelle jardins pittoresques. Cela, dit-on, est bien plus conforme à la nature. Je ne sais pas si cet argument est bien concluant quand il s'agit des jardins d'un palais. Si le luxe dans ses jardins doit toujours prendre la nature pour modèle, pourquoi ne se contente-t-il pas de la nature même? pourquoi ne se contente-t-il pas du site qu'elle a fait à son habitation? Mais dans le jardin même d'une maison bourgeoise la nature veut être ornée: à plus forte raison doit-elle être ornée autour d'un château, et d'un château royal. Il y faut là plus de façon; il faut que l'accessoire s'accorde avec le principal.

Réservons pour les habitations d'un ordre inférieur l'emploi du système irrégulier, de ce système qui, par d'heureux artifices, sait déguiser l'exiguïté du terrain qu'il embrasse. Dans un petit terrain, le but de l'art est d'en montrer un grand. Mais permettons à un palais, centre d'où l'on doit tout voir, et qui doit être vu de partout, de déployer dans toute leur étendue les dépendances qui l'environnent. Ce principe est applicable surtout aux jardins que la munificence royale ouvre au public. Quant à ceux où le prince se réfugie et vient vivre en particulier et chercher le repos ou cacher son oisiveté, c'est différent. Comme c'est pour lui seul qu'ils sont faits, comme c'est l'isolement qu'il leur demande, que l'art multiplie les moyens de l'y soustraire aux regards importuns, c'est dans l'ordre. Rien ne convient mieux que le système anglais à cet intérêt qui, auprès du parc de Versailles, a planté les bosquets de Trianon.

Revenons à Rome. Ses plus beaux jardins, tels que ceux du Quirinal et du
Vatican, tels que ceux de la villa Albani et de la villa
Pamphili
[45], sont dessinés à la française. Celui de la villa
Borghèse
seul, par exception, offrait dans cette ville un échantillon
du genre anglais, comme en Angleterre le parc de Kinsigton, dessiné par
Le Nostre, offre un échantillon du genre français. Ne décrions donc pas
à Paris ce qu'on ne dédaigne pas à Londres et ce qu'on admire même à
Rome.

On ne conclura pas, j'espère, de ceci, que j'aie la prétention de faire prévaloir un genre sur l'autre: tous deux ont un mérite qui leur est propre; mais il faut savoir les adapter aux convenances. Employons-les avec discernement, et n'en proscrivons aucun; je serais aussi fâché de voir détruire Windsor, que je l'ai été de voir détruire Marly.

Et la démolition de Versailles, que de fois ne l'a-t-on pas demandée! Spéculation de la bande noire, de ces gens qui ne voient dans un monument que des matériaux, si beau que soit l'ordre dans lequel l'art les a rangés. Conservons Versailles, ne fût-ce que comme un témoin de la puissance de l'art et du génie. Les temps antiques, non plus que les temps modernes, n'ont rien à mettre en comparaison avec ces jardins où la nature est partout vaincue, ces jardins où des marais impurs ont fait place à des parterres ornés de fleurs et de bassins, et des plaines arides à des bosquets égayés, rafraîchis par des eaux jaillissantes, et animés par une population de chefs-d'oeuvre, ces jardins où les flancs d'une montagne ouverte pour abriter une forêt d'orangers se revêtent de la base au faîte de degrés de marbre qui vous portent à des terrasses plus magnifiques que celles dont les traditions ornent les jardins de Sémiramis.

Enfant encore, j'ai vu tomber sous la coignée les vieux arbres plantés par Louis XIV. Ceux par lesquels Louis XVI les a remplacés sont aujourd'hui dans toute leur vigueur. Puisse la manie de détruire sous prétexte de renouveler, respecter ces restes d'une magnificence qu'a épargnés la révolution!

Critiquer le château de Versailles, le démolir d'un mot, c'est la mode. Ces critiques, pour la plupart, me rappellent le propos d'un cadet de Gascogne qui, ayant perdu son argent au jeu de la cour, s'écriait en se retirant: Le diable emporte la fichue baraque! «Monsieur le garde, lui dit Louis XV qui l'entendit, comment sont donc faits les châteaux dans votre pays?»

CHAPITRE IV.

Viterbe.—Montefiascone.—Le cardinal Maury.—Sienne.—Florence.—Le citoyen Cacaut.—Aventure.—Départ de Florence.

La voiture dans laquelle nous voyagions était une calèche que j'avais achetée à Naples. Nous y étions cinq; en dedans Suchet, un jeune Vénitien qu'il promenait pour le déniaiser, et moi; en dehors un maudit Allemand à qui j'avais permis de venir sur le siége, de Naples à Rome, et qui à Rome m'avait prié de lui permettre de m'accompagner ainsi jusqu'au quartier-général, où il espérait se placer comme domestique; fonction qu'il remplissait auprès de moi, malgré moi, car je n'avais en lui nulle confiance.

De conserve avec nous marchait Suchet le jeune, qui venait de remplir à Rome, en qualité d'agent militaire, une mission pareille à celle que Bidois avait remplie à Naples. Il nous suivait dans une chaise avec son secrétaire. Cela formait une caravane de sept personnes alertes et en état de se prêter main-forte en cas d'événement. Les armes ne nous manquaient pas, comme on sait. L'arsenal que j'avais apporté de Corfou était dans ma voiture; notre chef de brigade, indépendamment d'un sabre qu'il savait manier, était muni d'une excellente paire de pistolets; et notre financier, qui emportait avec lui des valeurs considérables, avait pris ses mesures pour les défendre contre quiconque viendrait les lui disputer.

Nous arrivâmes sans malencontre à Viterbe le jour même de notre départ, à onze heures du soir. Comme nous ne lésinions pas, les postillons nous avaient menés lestement. On nous proposa de coucher. «Des chevaux, vite des chevaux, répondit Suchet.—Presto, adesso, subito, excellenza», répliqua le staliere en courant à l'écurie. Une demi-heure se passe pourtant, et les chevaux ne paraissent point. Suchet de réitérer ses instances. Le valet de réitérer ses protestations. Les choses cependant n'en allaient pas plus vite. Ennuyé de cette lenteur, Suchet saute en bas de la voiture, et s'aperçoit que le cercle des oisifs que le bruit de notre arrivée avait attirés se divertissait de notre patience, et que le valet s'en divertissait aussi. Son sang-froid n'y tint pas. Tirant son sabre, il en administre avec le plat, bien entendu, au malavisé palefrenier une correction qui d'ordinaire en terre papale leur est administrée avec le bâton. Le procédé réussit. Aux cris de ce drôle, le postillon accourt avec ses chevaux; une minute suffit pour atteler; le fouet résonne. Le cercle qui s'était élargi à l'aspect de l'épée flamboyante, se sépare, et nous partons.

Comme s'il voulait regagner le temps perdu, le postillon met en partant ses chevaux au galop. Nous étions déjà hors de la ville, quand de fortes clameurs se font entendre derrière nous. Suchet s'aperçoit alors que la voiture de son frère ne suit pas la nôtre. Il était probable que la canaille de Viterbe, trop lâche pour nous attaquer quand nous étions réunis, prenait sa revanche sur le traînard. Ordre en conséquence au postillon de retourner sur ses pas; et déterminés à dégager notre ami ou à le venger, nous prenons nos armes.

«Voilà votre arme à vous, jeune homme», dit Suchet à son pupille en lui remettant le tromblon dont il a été déjà question, et dont il avait renouvelé l'amorce. À mesure que nous approchions de Viterbe, les clameurs augmentaient; nous rejoignons cependant notre camarade à peu de distance de la porte.

Ce que nous avions présumé était vrai. Déjà Viterbe nourrissait la haine qu'elle a fait éclater si violemment depuis contre les Français. C'est le pistolet à la main que Suchet le jeune s'était fait jour à travers la populace qui l'avait assailli dès que nous nous étions éloignés, et l'avait poursuivi jusque hors de la ville en lui jetant des pierres et en le chargeant d'injures et d'imprécations. Au bruit de notre marche rétrograde, elle disparut, et avec elle un danger encore plus grand, plus réel que celui que nous venions affronter. Je vous expliquerai cela quand nous serons à Padoue.

Je ne sais si à Montefiascone le service de la poste se fit plus lestement. Comme nous nous arrêtâmes pour souper, nous fûmes moins pressés et moins pressans. Nous goûtâmes le vin du pays. Il nous parut meilleur que celui de Surêne, mais non que celui d'Épernay. Nous nous trouvions là dans le diocèse d'un de mes amis. J'eus un moment la fantaisie d'aller faire visite à Monseigneur; c'était l'abbé, ou plutôt le cardinal Maury. Mes camarades m'auraient accompagné volontiers; mais à deux heures du matin est-on bien sûr de ne pas contrarier, je ne dis pas la personne, mais l'homme avec qui l'on va renouveler connaissance? Son Éminence, à qui je parlai depuis de cette velléité, me dit que j'avais eu grand tort de n'y pas céder.

Au fait, Maury était bon diable. «Des Français! prières, sommeil, j'aurais tout interrompu pour les recevoir. J'étais si altéré de voir des Français!» disait-il avec un accent qui ne permettait pas de douter de sa sincérité: «Vous pouvez m'en croire, ajoutait-il; je ne mens qu'en chaire.» Je me contentai de proposer sa santé aux convives, qui la portèrent de bon coeur.

Je ne décrirai pas les bords du lac de Bolsena. Je ne l'ai pas vu; mais pendant toute la nuit j'ai senti la fraîcheur de ses émanations. Je ne conçois pas que nous ayons traversé impunément cette zone glaciale et brumeuse. Nous avions grand besoin d'être réchauffés quand nous arrivâmes au relai. Ce qu'un feu de fagots n'avait fait qu'à demi, le soleil toscan l'acheva pendant que nous gravissions la montagne de Radicofani.

Nous nous arrêtâmes quelques instans à Sienne, non pas pour nous reposer. Là aussi je vis de belles choses; des fresques, des mosaïques, des statues qui me parurent aussi parfaites que tout ce que j'avais vu ailleurs. La place publique de cette ville attira mon attention par la singularité de sa forme. Si ma mémoire ne me trompe pas, c'est une espèce d'amphithéâtre creusé en bassin, un arc qui va en se rétrécissant à mesure qu'il se rapproche de la corde. C'est un forum modèle: de la maison commune qui domine sur cette place, le tribun du jour devait facilement se faire entendre du peuple au temps où Sienne était en république. Au milieu est une fontaine ornée des trois Vertus théologales, tandis que dans la sacristie est un groupe représentant les trois Grâces. Si l'adjectif doit s'accorder avec le substantif, il y a là, ce me semble, un double solécisme. La chose n'est pas très-catholique, mais en Italie les arts sont idolâtres.

Avant la chute du jour nous entrions à Florence où nous logeâmes chez Piot, à je ne sais quel Aigle, car rien n'est plus à la mode dans cette ville que ces oiseaux-là. Il y en a de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Dès le lendemain matin nous nous présentâmes chez le ministre de France. C'était alors le bon, l'honnête citoyen Cacaut, homme d'un esprit droit et d'un caractère sage et conciliant, et sous sa simplicité apparente diplomate assez rusé. Peut-être se montrait-il presque aussi prudent que le militaire qui nous représentait à Naples; mais au moins était-ce dans un motif tout-à-fait opposé à celui qui réglait la politique du général Canclaux, et ne faisait-il qu'à l'intérêt de la France les concessions que l'autre faisait à l'intérêt de sa conservation. Quoiqu'en Italie le mot Cacaut ne commande pas absolument le respect[46], le citoyen Cacaut y jouissait d'une véritable considération.

Il nous accueillit avec cordialité. Je lui remis la missive du ministre gallo-napolitain, et puis une lettre de Joseph. L'effet de l'une contre-balança évidemment l'effet de l'autre; car après avoir lu la dernière, sa figure reprit sa sérénité, que la lecture de la première avait tant soit peu altérée.

Quelque désir que nous eussions de ne pas aliéner notre liberté, il fallut accepter sa table pendant les trois ou quatre jours que nous comptions passer à Florence, et nous laisser présenter au marquis de Manfredini, premier ministre du grand-duc, ou plutôt son ministre unique. La réception gracieuse dont nous honora Son Excellence servit de règle probablement à la haute société, car nous fûmes invités à venir passer la soirée au Casin des nobles, tout républicains que nous étions.

Nous y allâmes ainsi que la politesse l'exigeait; mais ce ne fut qu'après l'opéra. Depuis mon départ de Naples, je n'avais pas entendu d'autres chanteurs que ceux du pape, pas vu d'autres acteurs que des marionnettes. On donnait à la Pergola, le premier des théâtres lyriques de Florence, l'Alzira de Nazolini. J'y courus, non pas seul, car mes camarades aussi étaient impatiens d'entendre des virtuoses sans rabats.

Nous n'eûmes pas lieu de regretter l'emploi de notre temps. Sans être un ouvrage du premier ordre, l'opera n'était pas mauvais; il était d'ailleurs chanté à merveille par la Bertinoti, une des cantatrices les plus gracieuses et des actrices les plus jolies que j'aie vues en Italie, et par Crescentini, l'un des chanteurs les plus parfaits qui soient sortis des écoles et des manufactures italiennes.

Deux noms règnent à Florence: celui de Médicis et celui de Michel-Ange, protecteurs, protégé, qu'immortalisent les mêmes monumens. Nous ne négligeâmes pas de porter à ces chefs-d'oeuvre le tribut de notre admiration. Je ne crois pas nécessaire de rendre compte de ce que j'ai vu dans la galerie et dans la tribune. Dessinés dans la mémoire de quiconque n'est pas absolument étranger aux arts, la Vénus, le Faune, les Lutteurs, sont décrits dès qu'on les nomme; ainsi en est-il de la Famille de Niobé, tragédie en marbre, série de scènes aussi pathétiques, aussi terribles, aussi parfaites qu'aucune de celles qu'ait produites le génie antique.

Plutôt suggérées par le gouvernement qu'inspirées par une bienveillance spontanée, les prévenances du Casin des nobles n'exprimaient pas leurs véritables sentimens. Pendant le peu de jours que nous passâmes à Florence, nous eûmes occasion de reconnaître que là aussi on voyait impatiemment tout ce qui rappelait la gloire française.

Des promenades dont cette ville est entourée, la plus belle et la plus fréquentée est celle qu'on appelle les Caccine. Comme nos Champs-Élysées, comme notre bois de Boulogne, c'est le rendez-vous de la plus brillante partie de la population, le rendez-vous des oisifs à pied, à cheval, en voiture, le rendez-vous de quiconque veut voir ou veut être vu. En sortant de chez le bonhomme Cacaut, un soir nous y allâmes faire un tour avant le spectacle. Quelle fut notre surprise de voir à la tête et à la queue de plusieurs chevaux des cocardes pareilles à celles que nous portions, à celle que portait le vainqueur de l'Italie, des cocardes tricolores!

Indignés de tant d'insolence, nous nous consultions sur ce que nous devions faire, quand une calèche, remarquable par son élégance et par la beauté des chevaux qui la tiraient et qui se pavanaient aussi sous nos couleurs, passe à côté de nous.

Je n'y pus pas tenir. «L'ami! criai-je au cocher, tout en lui montrant notre cocarde, pourquoi mettre aux oreilles de vos chevaux ce que nous portons aux nôtres?—Parce que tel est le goût de mon maître, répondit-il en ricanant.—Votre maître a là un goût tant soit peu dangereux.—Et pourquoi, s'il vous plaît?—Parce que cela compromet les oreilles de ses chevaux et les siennes, et les vôtres aussi.»

Notre voiture cependant s'était arrêtée. Nous descendons, résolus de demander raison de cet outrage au maître de la calèche, lequel pendant ce colloque se tenait coi. «Nous te servirons de second», me disait Suchet qui croyait devoir me céder l'honneur de mettre à fin l'aventure que j'aurais dû lui laisser commencer. Mais pendant que nous mettions pied à terre, le bel équipage s'éloignait au grand trot: bientôt nous le perdîmes de vue.