Pensant alors n'avoir rien de mieux à faire que de demander au gouvernement florentin la satisfaction que nous n'avions pu obtenir de son sujet, nous nous rendons au plus vite chez notre ministre, pour lui faire rapport du fait. Que voyons-nous à sa porte? la calèche que nous cherchions, et dans son salon le maître même de cette calèche, M. Delfini. Ce galant homme se plaignait d'avoir été insulté par nous, et pourquoi? parce que ses chevaux portaient les rubans à la mode!
Après avoir rétabli les faits et le dialogue dans leur vérité, que le déposant avait tant soit peu altérée en omettant tout ce qui blessait sa fierté, comme il fermait toujours l'oreille à nos propositions, après lui avoir bien répété que nous demeurions à l'Aigle de je ne sais quelle couleur, chez Piot, nous demandâmes que rapport de la chose fût fait à M. de Manfredini, pour qu'il nous fît justice d'un homme qui refusait de nous faire raison.
«Je savais tout cela, mais j'avais l'air de l'ignorer, mais j'avais l'air de ne pas m'en apercevoir», nous dit le citoyen Cacaut dès que notre homme se fut retiré, ce qu'il ne tarda pas à faire. «Certainement ce gentilhomme a tort, tout-à-fait tort. Mais n'avez-vous pas, vous, quelque tort aussi, de ne pas faire comme moi? Savez-vous bien que cette querelle pouvait vous attirer toute la ville sur les bras? et pour le moment il n'y a que vous trois de Français dans Florence.—C'est justement pour cela, lui répondis-je, que nous avons relevé l'injure. Là où il y a un Français, la France ne doit pas être impunément insultée; il en est des Français d'aujourd'hui comme des Romains d'autrefois: un Français, même isolé, est une puissance.—Ces sentimens-là, reprit le ministre, sont plus héroïques que politiques; ils sont de ceux qu'en littérateur j'applaudis au théâtre…—Et qu'en diplomate vous blâmez dans le cabinet.»
Ce bon Cacaut était évidemment en peine de la manière dont il présenterait l'affaire au grand-duc. M. de Manfredini, par sa prévoyance, le tira de perplexité. Instruit de la querelle par la voix publique, dès le lendemain le gouvernement défendit d'employer les couleurs sacrées à l'usage par lequel on avait essayé de les profaner[47].
Après avoir attendu vingt-quatre heures et très-inutilement des nouvelles de M. Delfini, nous prîmes congé du ministre, qui, je crois, nous vit partir sans trop de chagrin. Notre susceptibilité patriotique contrariait, comme on en a pu juger, sa circonspection diplomatique.
Mais d'où me venait à moi cette susceptibilité? En m'interrogeant je ne me trouvais pas plus d'affection pour les doctrines révolutionnaires que je n'en avais eu dans l'origine; mais je commençais à tenir à quelques conséquences de la révolution, en raison du prix qu'elles nous avaient coûté. Orgueilleux de notre gloire militaire, je ne pouvais souffrir qu'un résultat si chèrement acheté nous fût contesté; il m'était insupportable de voir des gens qui, sur le champ de bataille, n'avaient pu soutenir l'aspect de nos drapeaux, insulter dans leurs promenades à ses couleurs héroïques. Ce sentiment, que je n'avais pas éprouvé en France où elles n'avaient jusqu'alors été pour moi que les insignes d'un parti, me domina dès que je fus chez l'étranger, parce que je n'y vis plus que les couleurs de ma nation.
C'est à Florence que nous apprîmes la nouvelle de la révolution du 18 fructidor. Elle y arriva le jour même de notre aventure, et influa probablement sur la promptitude avec laquelle le grand-duc ordonna de respecter une cocarde qui la veille lui commandait peut-être à lui-même moins de respect. Cette catastrophe ne me surprit pas: je l'avais prévue avant de quitter Paris. L'audace du parti clichien la rendait nécessaire; le Directoire était perdu s'il ne la faisait pas; et il fut perdu pour l'avoir faite.
CHAPITRE V.
Les Mascarelle.—Bologne.—Monlice.—Dupuis, chef de la trente-deuxième.—Padoue.—Le tromblon.—Cesaroti.—La trombola.—La Brenta.—Encore Venise.—Codroïpo.
Le trajet de Florence à Padoue, quoique moins long que celui de Rome à Florence, ne se fait guère plus promptement. Les Apennins ne s'escaladent pas moins difficilement que Radicofani. Le jour de notre départ, nous allâmes coucher au milieu de ces montagnes dans un hameau nommé les Mascarelle, nom qui lui vient de ce que, à en croire la tradition populaire, des femmes masquées errent pendant la nuit dans les gorges dont il est entouré. C'est pour la même cause qu'un défilé, qui se trouve dans les montagnes qui dominent Toulon et que l'on prétend fréquenté la nuit par le spectre d'une femme, s'appelle le Pas de la Masque.
De là nous nous rendîmes à Bologne où nous ne nous arrêtâmes que le temps nécessaire pour entendre la Capriciosa correta, jolie composition de Fioraventi, et pour souper chez un ami de Suchet, ou plutôt chez une femme charmante où cet officier était colloque par billet de logement, comme Lindor chez Bartholo, mais où il n'y avait entre lui et Rosine que le plus commode des maris.
Le lendemain nous traversâmes Ferrare, Rovigo, Monlice, villes où nos troupes étaient cantonnées, et nous allâmes souper à Padoue après avoir déjeuné quatre fois pour répondre aux politesses des commandans de place que nous rencontrions à chaque étape, et dîné une fois comme quatre chez Dupuis, chef de la fameuse demi-brigade sur le drapeau de laquelle étaient inscrites ces paroles de Bonaparte: J'étais tranquille, la trente-deuxième était là.
La dame chez laquelle demeurait Suchet ne voulut pas permettre que je prisse un logement ailleurs que dans sa maison, maison spacieuse et décorée avec toute l'élégance italienne. Grand'mère du jeune homme auquel il avait fait voir Rome, elle aurait été la mère de Suchet et même la mienne: l'extrême intérêt qu'elle lui portait tenait donc à la reconnaissance pour les égards qu'avait pour elle cet excellent homme qui était plutôt une protection qu'une charge pour cette maison.
Avant de remiser la calèche, on en tira les armes. Pensant que le tromblon était chargé depuis près de deux mois: «Mettez cette arme de côté, dis-je à mon domestique; demain matin, avant d'entrer chez moi, vous la porterez chez l'armurier pour qu'il la décharge avec un tire-bourre.»
Pendant le souper qui fut excellent, nous amusâmes notre hôtesse du récit de nos aventures. Celle des Caccine ne fut pas oubliée, celle de Viterbe non plus. «Je croyais bien, disait Suchet, que notre jeune homme ferait là ses premières armes.»
Nous étions fatigués. Immédiatement après le souper, chacun se retira chez soi. Je n'eus pas besoin, ce soir-là, de lire pour m'endormir. Le lendemain matin, quoique le jour fût levé, je dormais encore, quand une effroyable détonation se fait entendre, détonation semblable à celle de la poudrière de Grenelle, à ce qu'il me semblait du moins. Je me jette sur les sonnettes; elles ne répondaient point, les ressorts étaient brisés. Me jetant à bas de mon lit, je m'affuble à la hâte d'une redingote, impatient de savoir la cause de ce fracas, quand paraît mon Allemand; pâle, tremblant, respirant à peine, il ne proférait que des mots sans liaisons… L'Esclafon… che ne foulais pas… la rosse pistolet… quel malheir!… Voilà tous les éclaircissemens que je tirai d'abord de ce baragouineur. À force de le questionner pourtant, je finis par comprendre, en traduisant son jargon par sa pantomime, qu'on avait, malgré mon ordre, tiré le tromblon au lieu de le faire débourrer par un armurier. Le domestique de Suchet m'explique bientôt comment la chose s'est passée. «Voilà tout ce qui reste de ce maudit tromblon, dit-il en m'en présentant le canon qui était déchiré et soulevé dans une partie de sa longueur, de manière que cet écartement figurait deux parenthèses. Plus de batterie, plus de crosse, je ne sais ce qu'elles sont devenues; on n'en trouve pas plus les restes que ceux de la main de l'Esclavon.—Que dites-vous? la main de l'Esclavon!—Si ce malheureux est estropié, poursuit-il, c'est bien lui qui l'a voulu. J'ai été témoin du fait, votre Allemand n'a pas de tort, pas le moindre. Ce matin, comme il traversait la cour avec le tromblon à la main: «Où portes-tu cela? lui dit l'Esclavon.—Chez l'armurier, pour le faire décharger avec le tire-bourre.—Ce n'est pas la peine d'aller si loin, donne-le-moi.—Mon maître m'a dit de le porter chez l'armurier.—Je te dis, moi, de me le donner», réplique l'Esclavon, en lui allongeant une tape, et il s'empare du tromblon.»
C'était un homme d'une taille gigantesque que cet Esclavon qui, du service de la république vénitienne avait passé à celui de la république française; il avait plus de six pieds, et sa force était proportionnée à sa taille. Pour en donner une idée, il suffit de dire qu'il prenait une pièce du calibre d'une livre, la plaçait sur sa main comme sur un affût après l'avoir chargée, et la tirait sans que le poids et la détonation fissent fléchir ou reculer son poignet. Tirer le tromblon n'était donc qu'un jeu pour lui. Malheureusement ce tromblon, malgré la leçon que j'avais donnée à mon artilleur vénitien, n'avait-il pas été mieux chargé la seconde fois que la première. L'étoupe, qu'il n'avait pas divisée en portions assez ténues, s'était arrêtée à la partie la plus étroite du canon, qui était étranglé par le milieu, et elle y avait formé une chambre; de là l'effroyable explosion qui avait mis l'arme en pièces et emporté la main et le poignet à l'imprudent Esclavon.
Cet accident nous affligea pour lui d'abord, puis il nous fit frémir pour nous-mêmes quand nous nous rappelâmes les dispositions que Suchet avait faites pour repousser la canaille de Viterbe. Si nous eussions été attaqués, la France compterait un héros de moins.
Ainsi, sans m'en douter, j'avais promené la mort avec moi depuis Brindisi jusqu'à Padoue; et ce qui faisait ma sécurité eût fait ma perte, non seulement à Viterbe, mais aussi à Mola di Gaëta, où l'inadvertance du valet de l'auberge vint si mal à propos troubler mon sommeil et me faire prendre, au grand effroi d'Hacquart, une si dangereuse défensive.
Je profitai de deux ou trois jours que je passai à Padoue la docte, pour aller voir ses monumens, l'église du saint Antoine qu'elle a donné au calendrier, l'église de Sainte-Justine et la maison de Tite-Live, Titi-Livii Patavini, qu'on dit être aussi celle où Pétrarque alla finir en chanoine une vie commencée en troubadour.
Le traducteur de l'Iliade et des Chants de Selma, Cesaroti, vivait alors et résidait dans cette ville. Je me présentai chez lui. Il mit le comble à la politesse affectueuse avec laquelle il me reçut, en me priant d'accepter un exemplaire de son Ossian. Le soir j'allais finir au théâtre, avec les Suchet, une journée partagée entre les arts et l'amitié, une journée consacrée tout entière aux plaisirs.
Il n'y avait pas d'Opéra pour lors à Padoue; mais on y jouait tantôt la tragédie et tantôt des farces vénitiennes. Cela ne me contrariait pas. J'avais trouvé l'opéra partout, et jusqu'alors je n'avais rencontré la tragédie nulle part. Des acteurs, qui n'étaient pas mauvais, nous représentèrent un Agis de je ne sais quel auteur, mais ce n'était pas celui d'Alfieri. Cette pièce, qui m'avait intéressé d'abord, finit par ne plus m'inspirer que de l'horreur. Trouvant la strangulation trop roturière, et croyant anoblir sa catastrophe en substituant la hache au lacet, non seulement le poëte y faisait décapiter le roi de Sparte, mais il conduisait le spectateur au pied de l'échafaud sur lequel on voyait rouler la tête sanglante du héros. On n'a pas fait mieux depuis à Paris.
Arlequin chef de voleur, et Arlequin maître d'école, que nous donna sur le même théâtre la même troupe qui
Passait du grave au doux, du plaisant au sévère,
me plurent davantage. Ces farces, improvisées et lardées de traits fort plaisans, étaient jouées avec autant d'aisance que de gaieté; j'aimais à y retrouver ce mélange de malice et de naïveté qui caractérise le peuple de Venise et me formait un genre de comédie tout-à-fait neuf.
Comme les pièces déclamées étaient peu en faveur, le directeur employait un singulier subterfuge pour attirer chez lui le public. Il annonçait qu'après le spectacle on tirerait la trombola.
La trombola, autant que je m'en souviens, est un jeu semblable au loto. Après avoir distribué, pour un écu, des tableaux à qui en voulait, l'on procédait au tirage, et l'on remettait à celui des joueurs qui amenait la chance déterminée le produit des mises. On ne se fait pas une idée du silence que le parterre observait jusqu'au moment où le gagnant proclamait son bonheur par le cri trombola! Trombola! répétait l'assemblée entière.
Cette loterie ne produisait au directeur aucun bénéfice direct; mais il en retirait un grand de l'affluence des spectateurs qu'attirait chez lui l'espoir de gagner ce lot unique qui pouvait être considérable.
Regnauld était à Venise, où je devais l'aller rejoindre pour de là me rendre avec lui dans le Frioul au quartier-général. On me conseilla de laisser ma voiture dans la maison où j'avais été si bien reçu, et de m'embarquer sur la Brenta. Je suivis ce conseil, et j'eus lieu de m'en applaudir.
Rien de plus riant que la contrée baignée par cette rivière. L'art et la nature y déploient tout leur luxe. Tantôt ce sont des bosquets où la vigne, se mariant aux arbres les plus hauts, charge de ses grappes leurs rameaux stériles, et jette d'un orme à l'autre le pampre et les raisins; tantôt ce sont des jardins, où prodiguant les marbres et le bronze, les nobles vénitiens luttent de magnificence avec les souverains de l'Europe. Cet aspect me ravissait; couché sur le maroquin dont la gondole était garnie, j'en jouissais avec ivresse, et ce n'était pas sans effort que j'en détournais mes yeux pour les reporter tantôt sur un Pétrarque, tantôt sur un Dante et quelquefois aussi sur un Métastase, les seuls compagnons qui fussent enfermés avec moi dans ce cabinet flottant. Quoiqu'il ait duré plusieurs heures, jamais voyage ne m'a semblé plus court que celui-là.
J'eus quelque plaisir à revoir Venise. Baraguey-d'Hilliers y commandait encore. J'y fus reçu comme une vieille connaissance par lui et par les amis que je m'étais faits pendant mon premier séjour. Mme Michieli eut la bonté de mettre à ma disposition un casin qu'elle avait sur la place de Saint-Marc; sans son obligeance, il m'eût fallu bivouaquer sur la place même, les auberges regorgeant de monde.
Il s'était déjà fait quelques changemens dans la ville pendant mon absence, non pas à son avantage. Le palais ducal avait été en partie déménagé. Les plus beaux tableaux étaient en route pour Paris, ainsi que les chevaux et le lion de Saint-Marc.
Les théâtres lyriques étaient fermés; il fallut se contenter des farces pareilles à celles que j'avais vues à Corfou et à Padoue. Je commençai à m'en lasser.
C'est par mer que nous fîmes le trajet de Venise au port du Frioul, le plus rapproché du quartier-général de l'armée française, et où nous retrouvâmes une voiture que Regnauld y avait laissée en dépôt. Nous ne nous étions pas embarqués sans provisions, et c'était bien fait; autrement je ne sais de quoi nous aurions soupé dans la misérable auberge où il nous fallut passer la nuit. Regnauld, qui s'entendait à tout, fit la cuisine, et la fit bien. L'heure du coucher arrivée, on nous mena dans deux chambres séparées. Regnauld fit garnir son lit de draps qu'il avait apportés; sage précaution, car ceux du grabat qu'on m'avait réservé n'étaient rien moins que blancs.
Ce n'est pas sans peine néanmoins que je parvins à en obtenir d'autres. J'avais beau montrer des preuves de l'insigne malpropreté du dormeur qui les avait salis; nessun ha dormito quà ch'il prete, personne n'a couché ici qu'un prêtre, me répondait l'aubergiste qui adorait le grand Lama jusque dans ses reliques.
Quoique nous ne fussions pas encore dans la saison des pluies, les chemins étaient souvent coupés par des fondrières. Ce n'est pas sans peine que nous en sortîmes, et que nous arrivâmes à Codroïpo, où étaient établis les services de l'armée, et où Regnauld avait loué une maison.
CHAPITRE VI.
Bonaparte à Passeriano.—M. de Cobenzel.—Le jeu de l'oie.—Udine.—La
Mort de César.—Souper à Pordenone.—Bernadotte.—Massena.—Retour à
Milan.—Mme Leclerc.
Le général en chef ne résidait pas à Codroïpo, mais à Passeriano, château distant d'un quart de lieue de ce bourg, et qui appartenait à l'ex-doge Manini. Mme Bonaparte y était aussi. Les dames de sa société logeaient dans les environs.
Les conférences pour la paix, reprises avec plus d'activité après le 18 fructidor, se tenaient alternativement à Passeriano chez le général Bonaparte, et à Udine chez le comte de Cobenzel, qui était adjoint au marquis del Gallo en qualité de plénipotentiaire de l'empereur François.
Dès le lendemain de mon arrivée, je me présentai chez le général, qui me retint pour la journée, afin de pouvoir, dès qu'il serait libre, jaser à loisir de tout ce que j'avais vu dans mes courses.
Le marquis del Gallo avait déjeuné ce jour-là chez le général. Il vint à moi dès qu'il m'aperçut. «Vous n'avez donc pas été content de notre cour? me dit-il après les premiers complimens.—Eh! comment le savez-vous?—Je le sais.—Je n'en disconviendrai pas, j'ai été peu content de votre cour. Il est difficile à un Français, pour peu qu'il ait du coeur, de se résigner à la condition qu'on veut nous faire à Naples. Votre gouvernement se dit notre ami: en toute occasion, il nous est hostile. Qu'il use de prudence, je le conçois; le hasard peut conduire à Naples des gens malintentionnés: mais y a-t-il prudence à outrager et à faire outrager un homme inoffensif? Je ne me fusse pas occupé de lui, je vous le jure, s'il ne se fût pas occupé de moi. Je n'ai rien avancé d'ailleurs qui ne soit fondé sur des faits, et je n'ai pas tout dit.»
Le marquis en convint, et me dit avoir adressé à ce sujet des observations à sa cour: mais il me parut douter qu'elle en tînt compte.
Ce n'est qu'après sa conférence avec les négociateurs que le général me fit appeler. Pendant les cinq ou six heures qu'il me fallut attendre cette audience, j'aurais retrouvé à Passeriano tout l'ennui de Montebello, si je n'avais eu les mêmes moyens de m'y soustraire. Tout en parcourant le parc, qui était décoré avec plus de luxe que de goût, je repris le travail que j'avais interrompu depuis Brindisi, et j'ajoutai quelques vers à mes Vénitiens.
Admis enfin dans le cabinet où se discutaient les intérêts de l'Europe, je donnai au général, sur l'état des îles vénitiennes et sur les objets de ma correspondance, des renseignemens qui complétaient ce que j'avais dit, et j'y ajoutai, sur les dispositions des trois cours que j'avais eu l'occasion d'observer, des réflexions qu'il trouva judicieuses. Tout en approuvant ce que j'avais fait, il parut regretter cependant que je n'en eusse pas fait davantage: «Pourquoi, me dit-il, n'avez-vous pas été en Épire avec Gentili? C'est vous qui deviez traiter avec le pacha; cela était essentiellement dans vos attributions.—Cela, général, n'était pas dans mes instructions. J'aurais accompagné le général Gentili s'il m'y avait invité; mais il avait sans doute des motifs pour ne pas le faire. Quant au gouvernement de l'île, qu'il a voulu me confier pendant son absence, je n'ai pas cru devoir l'accepter, et vous savez pourquoi.—De quoi diable, sourd comme il l'est, Gentili s'avisait-il? Que vous n'ayez pas pris le gouvernement, je le conçois; mais, encore une fois, c'est vous que ces négociations regardaient: en remplissant cette mission, vous auriez eu l'occasion de juger par vous-même de l'état de l'Épire, et de savoir au juste ce que c'est que cette guerre entre le pacha de Janina et le pacha de Delvino. À propos, vous n'avez donc pas été content du gouvernement napolitain? Cela ne m'étonne pas: les rapports de Monge, qui vous a précédé à Naples, sont tout-à-fait conformes aux vôtres; ils sont même plus sévères. Ces gens-là ont perdu la tête; Canclaux aussi.—Général, me permettrez-vous de vous faire part, à ce sujet, de mon étonnement?—Et de quoi?—M. de Gallo est au courant de ce que je vous ai écrit sur Naples: d'où peut-il le savoir?—Et de qui, si ce n'est pas de moi? Votre lettre m'est parvenue fort à propos; elle m'a servi dans une circonstance où le marquis me croyait dupe des protestations d'amitié dont son cabinet n'est pas avare. Je la lui ai lue devant Cobenzel, et j'avais mes raisons; et puis je l'ai envoyée à Paris: le Directoire en fera son profit. Je suis content de votre correspondance… Resterez-vous ici quelque temps?—J'attendrai que Regnauld ait terminé ses affaires pour retourner avec lui à Milan, et de là à Paris.—Vous savez bien que votre couvert est toujours mis ici. En attendant le dîner, vous trouverez à qui parler dans le salon: Monge doit y être. À tantôt.»
En attendant le dîner, j'eus en effet une longue conversation avec Monge, que je voyais pour la première fois. Comme elle portait sur des objets dont j'ai entretenu déjà le lecteur, je n'en donnerai pas l'analyse. Je dirai seulement qu'en cherchant avec moi les moyens d'employer l'armée française après la paix, dont la prochaine conclusion lui paraissait assurée, il me parla de la conquête de l'Égypte, mais comme d'une expédition possible et non comme d'une expédition résolue.
Après le dîner, on se rassembla dans le salon. C'est là que je fis connaissance avec le comte de Cobenzel, homme d'esprit, qui parlait notre langue avec autant de pureté que d'élégance, et qui préférait notre littérature à toutes les autres. Il contait fort agréablement, et savait sur toutes les cours de l'Europe, et particulièrement sur celle de Russie, des anecdotes fort piquantes. C'était un homme de la société la plus amusante.
Quand il fut parti pour Udine, où il retournait tous les soirs avec M. de Gallo, comme il fallait occuper tout le monde, Mme Bonaparte proposa une partie de vingt-un. Le général n'en voulut pas être: «Voilà mon jeu à moi, me dit-il en me faisant signe de venir auprès de lui; le savez-vous? voulez-vous faire une partie?» Ce jeu était précisément celui que je sais le mieux: me voilà donc jouant avec l'arbitre de l'Europe, à quoi? aux échecs? aux dames? aux dominos? non, lecteur, à l'oie. C'est tout de bon qu'il y jouait. Comptant les cases avec sa marque comme un écolier, et se dépitant comme un écolier aussi quand les dés ne lui étaient pas favorables; n'entrant au cabaret qu'avec humeur, et trichant de peur de tomber dans le puits ou d'aller en prison; quant à la mort, comme il était sûr d'en revenir, il l'affrontait gaiement comme sur le champ de bataille. Je ne puis dire combien m'amusait cette partie, où son caractère se déployait tout entier: j'y prenais d'autant plus de plaisir, que je n'étais pas là plus complaisant pour mon adversaire que le sort, et que je ne lui passais rien: «Général, lui disais-je, il n'en est pas de ce jeu-ci comme de celui de la guerre, le génie n'y peut rien; j'y suis tout aussi fort que vous.»
Après avoir tenté deux ou trois fois la Fortune au noble jeu renouvelé des Grecs, il porta toute son attention sur une discussion assez animée qui s'était élevée entre quelques personnes qui ne jouaient pas, telles que Regnauld, Duveyrier, Clarke et un certain citoyen Comeiras ou de Comeiras, qui venait de remplir une mission diplomatique chez les Grisons, homme assez infatué de son mérite, et qui n'en manquait pas, quoiqu'il en eût moins que de présomption. La discussion dégénéra quelquefois en dispute, ce qui ne parut pas contrarier le maître de la maison, qui de temps en temps y plaçait son mot pour la rallumer, comme on souffle sur un feu près de s'éteindre, et riait de bon coeur à voir et à entendre Comeiras, qui était seul de son avis, se démenant, faisant feu des quatre pieds au milieu de ce conflit, comme le peccata harcelé par des dogues. Telle est, en résumé, l'histoire de toutes les journées que je passai à Passeriano. Un voyage à Udine interrompit la monotonie de cette manière de vivre: voici quelle fut l'occasion de ce voyage. Allard, qui était venu aussi en Italie, où Haller l'employait en qualité d'agent militaire, se trouvait alors dans cette dernière ville. Possédé de la manie de déclamer, ne s'était-il pas imaginé de jouer la tragédie! Secondé de quelques artistes de son espèce, il avait annoncé qu'il jouerait la Mort de César sur le grand théâtre d'Udine, que le commandant de la place avait fait mettre à sa disposition.
Tout ce qu'il y avait d'officiers et d'employés français dans la ville et aux environs se fit un devoir d'assister à cette représentation, que les négociateurs voulurent aussi honorer de leur présence. Le général en chef et sa femme vinrent à cet effet dîner chez le marquis de Gallo. On pense bien que je ne manquai pas une si bonne fête.
Peu de représentations dramatiques m'ont fait autant de plaisir: ce plaisir n'était pas, à la vérité, tout-à-fait celui que l'on attend d'une tragédie, mais il n'en était pas moins vif pour cela. Excepté Allard, ou César, qui était de Paris, pas un personnage de la pièce qui n'eût un accent à lui propre: chaque province de France avait son représentant à la cour du dictateur. Brutus était Provençal, Cassius Normand, Cimber Picard, Antoine Alsacien, Dolabella Gascon, Décime Périgourdin; et chacun d'eux traduisait en patois de son pays les beaux vers de Voltaire: c'était la confusion des langues, c'était la tour de Babel.
Ajoutez à cela l'embarras de ces débutans, qui, peu familiarisés avec une si nombreuse compagnie, se troublaient à chaque instant, manquaient de mémoire à chaque vers, trébuchaient à chaque pas. César, qui, pour ne pas commettre un anachronisme, n'avait pas mis ses besicles, pensa tomber dans le trou du souffleur; ne sachant que faire de leurs bras, les Romains osaient à peine se remuer dans leur accoutrement emprunté à la friperie de l'Opéra italien, qui pour lors se piquait peu de fidélité en fait de costume. Cet accoutrement ne contribuait pas peu à fortifier l'effet de la représentation. Pas un Romain qui ne fût en habit de guerre de satin bleu, rose ou feuille-morte, et coiffé d'un casque de même étoffe et de même couleur que sa tunique. César, qui avait été contraint, faute de pourpre, de se vêtir en couleur de rose, avait, il est vrai, une coiffure plus sévère; il était couronné de lauriers.
Je profitai de l'occasion pour visiter Udine. L'hôtel-de-ville est ce que j'y ai vu de plus remarquable. Peu de jours après, les affaires qui retenaient Regnauld au quartier-général étant terminées, nous prîmes congé et partîmes pour Milan, de concert avec Duveyrier. Impatiens que nous étions de quitter Codroïpo, séjour assez maussade, et trop confians dans la prévoyance des aubergistes, nous n'avions pas fait de provisions; nous nous en serions mal trouvés sans la présence d'esprit de Regnauld.
Après avoir traversé les bras de ce Tagliamento que Bonaparte venait d'illustrer par une éclatante victoire, nous étions arrivés à Pordenone, mourant de faim. Trois broches garnies de volailles nous promettaient là un bon souper. Croyant le tenir, nous demandons au cuisinier quelle part il peut nous donner dans un rôti aussi abondant? «Tout cela est retenu, nous dit-il sèchement.—En ce cas-là donnez-nous autre chose.—Je n'ai pas autre chose, répond-il sur le même ton.—Et qu'est-ce donc que cela? s'écrie Regnauld en s'emparant d'une guirlande d'ognons accrochée à la muraille; avec du beurre, voilà déjà de quoi faire de la soupe.—Je n'ai pas de beurre.—Tu n'as pas de beurre! et qu'est-ce donc que cela? reprend Regnauld qui, furetant partout, avait découvert une montagne de beurre dans une armoire où le cuisinier la croyait bien cachée. Je vois bien, poursuivit-il, que tu ne veux rien nous donner parce que nous sommes des Français; eh bien! nous nous ferons notre part, puisque tu ne veux pas nous la faire, et nous saurons aussi faire notre cuisine.» Ce disant, il chasse le cuisinier avec la cuillère à pot, place nos domestiques en sentinelle auprès du rôti, en leur donnant pour consigne de ne laisser emporter aucune pièce; et mettant habit bas, il taille la soupe, pendant que les marmitons, pénétrés de respect, épluchent les légumes.
Le maître de l'auberge se présentant alors, et le suppliant de lui permettre de remplir ses engagemens avec les voyageurs qui étaient entrés chez lui avant nous, nous tenons conseil, et nous arrêtons que l'embargo serait levé pour les Français, mais non pour les Vénitiens, les gens du pays ayant pour se procurer du rôti des ressources que nous n'avions pas. En conséquence, une commission est nommée pour suivre chaque pièce jusqu'à la table sur laquelle elle doit être servie. Un poulet cependant part pour sa destination. Duveyrier et moi, en exécution de l'arrêté précité, nous l'escortons: c'était pour un Français qu'il avait cuit. Nous nous retirions assez désappointés, quand, instruit de notre détresse, notre compatriote nous offre obligeamment de mêler nos soupers. Grâce à un saucisson de Bologne que le domestique avait retrouvé dans notre voiture, et à quelques bouteilles de bon vin de Bordeaux, ce souper ne fut pas mauvais; la soupe à l'ognon même ne le gâta pas. Mangée sur le champ de bataille où on l'avait conquise, elle nous parut excellente. Partout ailleurs elle nous eût paru détestable, et à parler franchement elle l'était; mais la gloire et l'appétit l'assaisonnaient.
Pendant la nuit nous passâmes la Piave, et le lendemain, au point du jour, nous entrions dans Trévise. C'est là que je vis Bernadotte pour la première fois. Ses manières me frappèrent; elles s'accordaient peu avec celles de plusieurs militaires et surtout avec celles d'Augereau, qui semblait croire la politesse incompatible avec l'héroïsme. Rien de plus juste que le mot de Bonaparte sur Bernadotte, qui alors n'était pas moins patriote qu'aucun d'eux. «C'est, disait-il, un républicain enté sur un chevalier français.»
De Trévise nous allâmes à Padoue où la division Masséna était cantonnée. Le héros de Rivoli ne nous reçut pas moins amicalement que celui du Tagliamento. Il ne voulut nous laisser partir qu'après dîner. Ce n'est pas sans intérêt que j'examinai cette grande physionomie. Quoiqu'il n'eût pas encore commandé en chef, Masséna avait déjà pris rang parmi les grands capitaines. Pour se mettre au niveau de Moreau, pour prendre la première place après celui dont il était le digne lieutenant, il ne lui manquait que l'occasion qu'il rencontra deux ans après sous les murs de Zurich.
De Padoue, où je retrouvai ma voiture et mon bagage, nous allâmes à Vérone dont nous visitâmes le cirque. Il est magnifique; il m'étonna moins toutefois que les arènes de Nîmes. De là, sans nous arrêter, nous nous rendîmes à Milan. Je n'y restai que peu de jours. Nous touchions à la fin d'octobre. Plus d'un intérêt me rappelait au-delà des monts. Je me hâtai de les passer avant que les neiges en eussent rendu l'accès plus difficile.
Regnauld, croyant devoir attendre, pour régler sa marche, la conclusion des conférences de Passeriano, je le laissai en Italie d'où je sortis avec autant de plaisir que j'y étais entré.
Avant de partir, j'allai voir Leclerc. Je lui devais plus d'un compliment. Nommé général, il s'était marié pendant que je courais la Calabre. Je le trouvai dans son ménage et enivré de son bonheur. Amoureux et ambitieux, il y avait de quoi. Sa femme me parut fort heureuse aussi, non seulement d'être mariée à lui, mais aussi d'être mariée; son nouvel état ne lui avait pas donné tant de gravité qu'à son mari à qui j'en trouvai plus que de coutume. Quant à elle, toujours la même folie. «N'est-ce pas un diamant que vous avez là? me dit-elle, en désignant un brillant des plus modestes que je portais en épingle; je crois que le mien est encore plus beau.» Et elle se met à comparer avec quelque vanité ces deux pierres, dont la plus belle n'était guère plus grosse qu'une lentille.
J'ai ri souvent du souvenir de cet enfantillage, en la voyant couverte de diamans parmi lesquels le plus beau des nôtres n'eût pas été aperçu. Son écrin s'est un peu augmenté depuis ce jour-là: quant au mien, il est toujours le même, toujours composé d'une seule pierre, que je tiens de la mère de mon père.
CHAPITRE VII.
Retour en France.—Aventures diverses.—Un mois de séjour à Lyon.—J'y termine les Vénitiens.—Paix de Campo-Formio.—Vers adressés au général Bonaparte à ce sujet.—Retour à Paris.
Je ne partis pas seul. Un ami que je retrouvai à Milan m'ayant proposé de revenir avec moi en France, à frais communs, j'acceptai cet arrangement qui me donnait pour camarade, jusqu'à Lyon, un jeune homme de l'esprit le plus piquant, de l'humeur la plus gaie, et de plus, autant que moi enthousiaste de la musique qu'il savait comme un maître et que je ne savais pas même comme un écolier. C'était enfin le fils de l'excellente femme qui s'était faite mère de la famille qui est devenue la mienne.
Il ne nous arriva rien de bien remarquable dans le trajet du Piémont. Il n'était bruit que des mauvaises rencontres que l'on pouvait faire entre Novarre et Suze. C'est à cela sans doute qu'il faut attribuer la répugnance que montraient les postillons à voyager de nuit, et les ruses qu'ils employaient pour rendre rétifs le soir leurs chevaux, qui le matin redevenaient dociles. Un d'eux nous força ainsi de retourner coucher à Novarre d'où nous n'avions pu le faire partir, la nuit tombée, que par un ordre exprès du cardinal-gouverneur qui pour le donner interrompit sa partie de piquet. Le lendemain, nous gagnâmes néanmoins le Mont-Cenis sans avoir été attaqués, quoique nous eussions couru une partie de la nuit. Peut-être avons-nous dû notre salut à une pluie affreuse, qui nous accompagna depuis Turin jusqu'à Suze: les voleurs craignent plus l'eau que le feu.
Il était deux heures du matin quand notre voiture s'arrêta devant la meilleure auberge de Suze où il pourrait bien n'y en avoir qu'une. Transis de froid, mourans de faim, nous étions impatiens de nous réchauffer et de souper. Le postillon frappe; personne ne répond; il frappe, frappe et frappe encore; pas un mot. Dans l'intérieur, ni bruit, ni mouvement, ni lumière. Le postillon, qui, exposé à la pluie, avait au moins autant d'intérêt que nous à faire ouvrir, ne laisse pas reposer le marteau, il en jouait à réveiller toute la ville: la maison semblait être en état de siége. Au bout d'une demi-heure, la porte enfin s'entr'ouvre. «Que voulez-vous? nous dit un cameriere.—À souper et à coucher, répond mon camarade, et non pas moi, le froid et l'humidité m'ayant donné une extinction de voix des plus complètes.—Patience», reprend le cameriere qui était sorti pour ouvrir les deux battans, mais qui ne se pressait pas. J'étais sauté cependant à bas de la voiture. «Un peu plus vite, lui dis-je à l'oreille, avec un accent d'impatience que mon enrouement augmentait peut-être; un peu plus vite, nous sommes pressés.—Si vous êtes pressés, je ne le suis pas», me répondit-il en croisant les bras.
Je me trouvais juste dans la position où Suchet s'était trouvé à Viterbe, et je n'étais guère plus patient que lui. Comme lui, tirant mon sabre, et ne l'employant que du plat, j'en applique quelques coups sur les épaules du cameriere, qui, devenu plus alerte, ouvre enfin la porte, nous introduit dans une chambre où il allume un fagot, et nous sert un souper passable pour la circonstance. Mais tout en faisant son service, il nous annonce que le commandant de la place, qui devait viser nos passe-ports, logeait dans cette auberge, et qu'il lui porterait ses plaintes. Cette menace ne nous empêcha ni de manger ni de dormir. Le lendemain, au jour naissant, le cameriere, conformément à l'ordre que nous lui avions donné, vient nous réveiller. La voix m'était revenue. «N'oublie pas, lui dis-je, de nous mener chez le commandant de la place.» Il nous y mène. Cet officier, qui était au lit, nous fait ses excuses de nous recevoir ainsi, appose son visa sur nos papiers à la lueur d'une chandelle que tenait notre introducteur, et nous congédie en nous souhaitant bon voyage.
Voyant alors les choses sous un aspect différent, j'eus quelque regret de ce que j'avais fait la veille; et comme le cameriere nous suivait, je lui donnai, indépendamment de la bona man que nous lui laissâmes en soldant notre compte, un écu de six francs. Je craignais qu'il ne le refusât; bien loin de cela: grazie, excellenza, me dit-il, en baisant la main qui l'avait rossé. Sa reconnaissance me donna peut-être plus d'humeur que son impertinence ne m'en avait donné; pour rien, j'aurais recommencé.
Comme nous gravissions le Mont-Cenis, la neige tombant par flocons, nous entrâmes dans un cabaret, à la Novalèze, pour nous dégourdir. Quelques soldats français, qui allaient rejoindre l'armée d'Italie, s'y réchauffaient et se rafraîchissaient par la même occasion. Le vin de Piémont, avec lequel ils faisaient connaissance, leur plaisait assez; ils étaient gais, mais non jusqu'à la turbulence. Nous admirions ce phénomène, quand tout à coup s'élève une vive altercation.
«Vous vous fichez de nous, la bourgeoise, de nous demander ça, pour du sacré vin de pays. Croyez-vous que nous ne savons pas ce que ça vaut? Est-ce que vous nous prenez pour des recrues? Du fichu vin à deux sous, n'avez-vous pas honte d'en demander six?—À deux sous, M. le soldat! il n'y a pas de vin à deux sous ici, répond l'hôtesse. D'abord le vin en vaut trois dans le vignoble: ajoutez à cela les frais pour le monter jusqu'ici, et puis les droits du roi…—Les droits du roi! reprend le soldat; les droits du roi! Elle est bonne, avec son roi, la sorcière! Les droits du roi! est-ce qu'il y a un roi? est-ce que la Convention ne l'a pas supprimé, ton roi? les droits du roi! tu m'as tout l'air d'une aristocrate, avec tes droits du roi! tu mériterais bien que nous fichissions le feu à ta fichue baraque… et ça ne sera pas long encore», ajouta-t-il en passant tout à coup du conditionnel au positif, et se saisissant d'un tison.
Nous crûmes alors devoir intervenir dans une querelle qui s'échauffait par trop. Nous représentâmes à ce républicain que cette bonne femme n'avait pas tout-à-fait tort; qu'elle était sujette du roi de Sardaigne sur le territoire duquel nous nous trouvions; qu'elle devait lui payer l'impôt comme en France on le payait à la république, et qu'elle ne pourrait pas le payer si on lui prenait son vin à si bas prix; que ce roi, depuis que nous l'avions battu, était devenu notre ami, notre bon ami, notre meilleur ami, et qu'en conséquence nous devions traiter ses sujets comme nos amis.—Nous ne sommes donc plus en France, citoyen?—Vous êtes ici chez le roi des marmottes.—Chez le roi des marmottes! J'aurais dû m'en douter à la figure de cette vieille. Chez le roi des marmottes! c'est différent.» Et payant le prix contesté: «Voilà pour le roi des marmottes. À la santé du roi des marmottes», dit-il à ses camarades en leur versant une dernière rasade. Et puis ils se remirent gaiement en route, en criant: «Vive le roi des marmottes!»
Si le hasard ne nous avait pas amenés là, le cabaret était flambé.
Le surlendemain nous arrivâmes à Lyon où nous logeâmes au milieu des ruines de la place Bellecourt. Mon camarade m'ayant quitté pour se rendre sans délai auprès de sa mère, et mon intention étant de faire quelque séjour en cette ville, j'acceptai une chambre chez Buffaut, qui dirigeait alors près du faubourg de la Guillotière une manufacture appartenant à sa famille, et où sa femme et les deux soeurs de sa femme, c'est-à-dire trois des filles de Mme de Bonneuil, se trouvaient réunies pour le moment.
Il était convenu que nous ne retournerions à Paris qu'avec Regnauld. Il se passa encore un mois avant qu'il pût quitter l'Italie: ce mois s'écoula de la manière la plus douce pour nous tous peut-être, pour moi sûrement. Je retrouvai là ma vie de Saint-Leu. Me réunissant à la société aux heures des repas, et donnant à la promenade et au travail, pour moi c'est tout un, l'intervalle du déjeuner au dîner qui n'avait lieu qu'à la nuit, je repris pour ne plus la quitter ma tragédie des Vénitiens, et la tête toute pleine des observations et des impressions que je venais de recueillir sur les lieux, j'eus peu de peine à l'achever.
La saison, quoique nous fussions en novembre, était belle encore. Je passais régulièrement six heures de la journée dans la campagne, suivant le cours du Rhône, et jouissant tout à la fois et des tableaux que se créait mon imagination, et de ceux que la contrée développait sous mes yeux, et des scènes que le hasard me faisait rencontrer.
En voici une qui mériterait d'être dessinée. Dans une des prairies qui bordent le fleuve, une petite fille et un petit garçon gardaient les moutons. La fille pouvait avoir dix ans, le garçon douze. Gentils, bien faits sous leurs habits grossiers qu'ils ne portaient pas sans quelque grâce, ils semblaient s'en apercevoir mutuellement, car ils ne pouvaient se quitter. Je les retrouvais toujours ensemble, mais toujours jouant; les attentions du petit pâtre pour sa compagne étaient sensibles: il imaginait mille moyens pour l'amuser, et il y réussissait; des éclats du rire le plus franc me le prouvaient chaque fois que je passais.
Un jour je m'étonnai de voir la petite fille, que les plis du terrain me cachaient à moitié, courir avec tant de rapidité, que le petit garçon avait peine à la suivre. D'où lui venait cette vitesse? qui la lui imprimait? deux béliers sur lesquels son camarade l'avait assise et qu'il gouvernait à l'aide d'une corde attachée à leurs cornes. Je n'ai rien vu de plus gracieux que l'attitude de ces deux enfans, rien de plus naïf que l'expression de ces deux figures. La satisfaction de l'une, la sollicitude de l'autre, tout cela est plus facile à imaginer qu'à rendre: c'étaient Daphnis et Chloé sous la bure, c'étaient leurs jeux, c'étaient leurs amours peut-être; il faudrait la plume d'Amyot pour les traduire, le pinceau de Gérard pour les peindre.
Les auteurs traitent souvent leurs amis comme les apothicaires leurs chiens: c'est sur eux qu'ils font l'essai de leurs drogues. À mesure que j'avançais dans ma tragédie, je donnais communication de mon travail à la société dans l'intimité de laquelle je vivais. Ces dames furent moins étonnées que je ne le croyais des innovations que je m'étais permises en traitant un sujet où les intérêts de famille sont si intimement liés à l'intérêt de l'État, et qui n'appartenant pas aux temps héroïques, me semblait ne pas comporter l'emphase tragique. Le ton simple que j'ai cru devoir prendre leur paraissait d'autant plus convenable, qu'il n'exclut pas la noblesse et qu'il est celui du pathétique. Les malheurs de mes deux amans leur inspirèrent un intérêt qui s'accrut jusqu'à la fin du cinquième acte. Mais quand, arrivé au dénoûment, je leur annonçai qu'il serait funeste aux amours qui les avaient tant intéressées, elles se récrièrent tout d'une voix contre cette catastrophe qui, disaient-elles, ne serait pas supportable. Je me rendis; je leur accordai la grâce de Blanche et celle de Montcassin, acte de faiblesse qui heureusement n'était pas irrévocable.
Autre anecdote qui se rapporte à la même tragédie. Mme Buffaut était enceinte alors. Persuadée qu'elle accoucherait d'une fille, elle cherchait quel nom elle lui donnerait, tout en travaillant à sa layette. Lasse des noms de la Fable et des noms de roman, elle en voulait un qui, le prît-on dans le calendrier, fût simple sans être commun. «Appelez-la Blanche, lui dis-je.—Vous avez raison.—Mais n'est-ce pas se hasarder un peu? reprend son mari.—Et pourquoi?—Si ta fille était brune, tu ne lui aurais donné qu'un sobriquet.»
L'observation était juste: à nommer sa fille, Aimée, Amable, Modeste ou Prudence, ou Constance, on court en effet des risques. Que de noms gracieux, à ne considérer que les sujets qui les portent, ne sont que des antiphrases! Mme Buffaut, quoiqu'elle entende quelquefois raison, n'en démordit pas. Sa fille future fut appelée Blanche. Celle-là n'a pas donné un démenti à son nom. C'est Mme de Sampayo.
Sa soeur, Mme de Cubières, avait déjà deux ans. Je l'entends encore chantant de sa voix enfantine:
Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
Dans' bien mieux qu'ceux d'la Villette.
Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
Dans' bien mieux que ceux d'chez nous.
C'était sa chanson favorite; et comme elle la répétait souvent pendant que je mettais ma tragédie au net, il m'est arrivé plus d'une fois d'en intercaler des passages dans mes tirades. Je n'imaginais pas alors que cet enfant prendrait rang un jour parmi nos meilleurs romanciers, qu'après s'être placée dès son début par Marguerite Aimon, au niveau de l'auteur des lettres de miss Fanny Butler, elle s'élèverait à la hauteur de celui d'Amélie Mansfield par deux ouvrages où l'esprit d'observation est allié au tact le plus délicat et à la sensibilité la plus profonde, et qui, dès qu'elle croira convenable de les publier, fixeront sa place entre les auteurs qui ont le plus illustré ce genre de littérature.
Ainsi s'écoula pour moi le mois de novembre, au milieu des affections les plus douces et des plus douces occupations.
Vers le milieu d'octobre, la paix de Campo-Formio avait été conclue enfin; j'en félicitai le signataire par les vers suivans:
AU GÉNÉRAL BONAPARTE.
Aucune gloire désormais
Ne vous sera donc étrangère;
Et vous savez faire la paix
Comme vous avez fait la guerre.
Autant que l'intrépidité
Qui vengea l'honneur de la France,
J'admire au moins cette prudence
Qui lui rend sa tranquillité;
Qui dans le chemin des conquêtes
A su s'arrêter à propos,
Et préférer notre repos
À tant de palmes toutes prêtes.
L'art des illustres meurtriers
A son prix au temps où nous sommes.
J'en conviens, mais les grands guerriers
Ne sont pas toujours de grands hommes.
L'olivier, au front de Pallas
Votre modèle et votre emblème,
Avec le laurier des combats
Ne formaient qu'un seul diadème.
Ceignez ces feuillages rivaux
Que vous décernent les suffrages
De la déesse des héros;
C'était aussi celle des sages.
Si la valeur, l'humanité,
Sont les vrais titres à la gloire,
Chaque page de votre histoire
Contient votre immortalité.
Ces vers, qui furent publiés par tous les journaux du temps, plurent moins peut-être au négociateur qu'ils ne déplurent au guerrier. Je suis d'autant porté à le croire, qu'il ne m'en a jamais parlé.
Regnauld étant venu nous rejoindre au commencement de décembre, nous partîmes tous peu de jours après pour Paris, tous, y compris Mme Buffaut, qui voulait y passer l'hiver avec ses soeurs, et voulait voir aussi la Psyché que Gérard venait d'exposer au Salon, modèle qu'elle étudia si bien, qu'elle en reproduisit une copie dans cette Blanche, qui ne vit le jour que cinq mois après.
CHAPITRE VIII.
Supplément à l'histoire des institutions et des usages révolutionnaires.—Cultes et idoles qui se succédèrent pendant la terreur.—Marat.—Lepelletier.—La déesse de la Raison.—La femme Momoro.—Mlle Aubri.—L'Être-Suprême.—La théophilantropie.—Des fêtes publiques soit annuelles, soit éventuelles.—Translation des cendres de J. J. Rousseau au Panthéon.—Anecdote.—Le décadi à quoi consacré.—Des actes de l'état civil; célébration des fêtes morales.—Modes.—Costumes des différens partis.—Costume républicain dessiné par David et porté par Talma.—Anecdote.
Nous approchons de l'époque où une nouvelle révolution va, sinon mettre un terme aux convulsions de la société française, la reconstituer du moins dans des formes plus compatibles avec ses anciennes habitudes. Avant de terminer ce volume, achevons de faire connaître les moeurs que les réformateurs s'étaient efforcés de substituer à celles que la terreur avait fait disparaître, mais qu'elle n'avait pas détruites; nous complèterons ainsi la tâche que nous nous sommes surtout imposée en recueillant nos Souvenirs, celle de donner une idée précise de cette partie de l'histoire de la société française pendant la période révolutionnaire; elle est moins connue que les faits.
Une société ne saurait se passer de religion; elle ne saurait non plus se passer de culte.
C'est par la pratique des vertus, c'est par des actes de bienfaisance, plus que par des démonstrations extérieures, que les esprits d'un ordre élevé honorent l'auteur de tout bien, l'être créateur et conservateur, le Dieu très-grand et très-bon, le Dieu de Moïse, de Socrate et de Fénélon; mais ce culte dénué d'ostentation, et qui consiste surtout dans des oeuvres secrètes, ne suffit pas à la multitude; de même qu'il faut matérialiser Dieu pour qu'elle le comprenne, il faut matérialiser la religion pour qu'elle la conçoive. C'est à ses sens qu'il faut parler pour convaincre son intelligence. De même qu'il existe en elle une somme de crédulité qui veut des idoles, des superstitions, il existe en elle une somme de curiosité qui veut des démonstrations extérieures, des chants, des cloches, des cérémonies, des processions, une liturgie enfin, religion qu'elle croit concevoir parce qu'elle la voit, et qui lui semble prouvée parce que ses yeux la lui montrent.
De plus, s'il faut une pâture à la crédulité du vulgaire, ne faut-il pas aussi une occupation aux loisirs du peuple? La clôture des églises et des temples avait pour la tranquillité publique plus d'un inconvénient. Des désordres graves résultèrent du désoeuvrement où elle jetait dans les jours de repos la classe ouvrière, pour laquelle le service paroissial était un plaisir. Ceux qu'elle lui substitua furent quelquefois moins innocens.
Les gouvernemens qui se succédèrent pendant les dix terribles années dont on retrace ici les extravagances; les tyrannies les plus absurdes même reconnurent ces inconvéniens et tentèrent d'y parer, en offrant à la crédulité publique des simulacres de divinités, des parodies de solennités religieuses; suppléant par un paganisme sans grâce le christianisme que proscrivait la plus stupide intolérance.
Les effigies de Marat et de Lepelletier remplacèrent d'abord l'image du Christ; et comme les noms du Père et du Fils sont rappelés dans toutes les prières du chrétien, les noms de Marat et de Lepelletier, qui eurent leurs dévots, furent insérés dans les formules que les présidens des clubs révolutionnaires adressaient aux visiteurs étrangers en leur donnant l'accolade fraternelle. C'était aux noms de Marat et de Lepelletier qu'on les avait salués: c'était aux noms de Marat et de Lepelletier qu'ils rendaient la politesse.
On honorait ces martyrs du culte de dulie, bien qu'ils n'eussent pas fait de miracles. Si grands saints qu'ils fussent, ce n'étaient cependant pas des divinités; or la populace voulait une divinité. On lui donna la RAISON pour idole, faute de mieux. Celle-là avait du moins un des attributs divins, celui de faire parler de soi partout et de ne se montrer nulle part.
Elle se manifestait toutefois aux sens. Travestie en Raison, la première femme venue, pour peu qu'elle fût complaisante et passablement tournée, était intronisée sous ce nom, soit sur un autel où on l'encensait, soit sur un brancard où on la promenait. Pieds nus, bras nus, la tête ornée du seul diadème qui osât alors se montrer en France, elle recevait les hommages des mortels, excepté toutefois de ceux qui, n'oubliant pas qu'elle était leur voisine ou leur commère, la désignaient par des noms qui n'étaient ni moraux ni poétiques. La femme de Momoro l'imprimeur[48] débuta la première dans ce rôle auquel la nature ne l'avait pas appelée, autant que j'en ai pu juger en 1800, quand elle vint réclamer dans mes bureaux[49], en qualité de ci-devant divinité, son traitement de réforme, ou sa pension de retraite. Elle me parut difforme, grossière et passée comme le régime qu'elle représentait.
Plus d'une personne lui succéda dans les honneurs divins. Entre celles qui parurent y avoir du moins les droits de la beauté, on remarqua Mlle Aubri, belle et bonne fille, qui représentait aussi la Gloire dans les dénoûmens à l'Opéra. Ce dernier rôle lui profita moins que celui de la Raison; elle s'y cassa le cou[50]. La gloire a ses dangers, de quelque façon qu'on l'entende.
Le respect qu'on portait à des déesses qui, semblables à celles de la fable, s'humanisaient quelquefois avec leurs adorateurs, s'usa bientôt. Comme ce paysan qui ne pouvait croire à la vertu d'un saint qu'il avait vu poirier, le peuple ne pouvait croire à des divinités sur la nature desquelles il avait tant de certitudes.
À ces déesses, inventées par Chaumette, Robespierre substitua son Être-Suprême, être qui, dépouillé de tout symbole, se présentait sous la forme la plus abstraite. Je crois qu'en cela ce politique fit une faute; mais je suis certain qu'il en fit une plus grande en s'attribuant, lors de l'inauguration du nouveau culte, les fonctions de souverain pontife. N'était-ce pas donner à penser qu'il avait intention d'unir le sacerdoce à l'empire, et de se faire pape en France où il était déjà dictateur? Que telle ait été ou non son ambition, cette démonstration le perdit. Il est heureux qu'il ait voulu être prophète en son pays.
Ce culte populaire qu'il cherchait, aucun des réformateurs de l'époque ne l'a trouvé. L'apostolat de Laréveillère-Lépeaux ne fut guère plus heureux que celui de Maximilien Robespierre, bien qu'il ait fini moins sérieusement. Les théophilantropes n'eurent tout juste que le temps d'être ridicules. Plus ennuyée qu'édifiée de ce culte sans pompe, la populace traita ces sacristains en houppelandes comme elle a traité depuis les Saint-Simoniens qui, dans leur philantropie, sont moins philantropes peut-être. Les théophilantropes se croyaient respectables parce qu'ils étaient maussades, et graves parce qu'ils étaient ennuyeux. Les sifflets, les poires molles et les pommes cuites en firent justice à travers les vitres de Saint-Méry. Quelque affamé de religion que fût le peuple, il ne put goûter la cuisine de ces bons apôtres.
Que voulait-il? autre chose que ce qu'on lui servait, sans vouloir ce qu'on lui avait ôté. L'apostasie des prêtres avait discrédité l'ancienne religion; le peuple n'était plus chrétien; mais il ne voulait pas être païen, et il ne pouvait pas être philosophe. Il fallait amuser cet enfant avide de spectacles et incapable de réflexion. On le régala de fêtes publiques; à tout propos on en inventait. Une victoire, un supplice, une apothéose, un sujet de deuil ou d'allégresse, tout devenait l'occasion d'une solennité. Les factions s'emparaient tour à tour de ce moyen d'influence. Les amis de l'ordre avaient célébré par une fête le patriotisme du maire d'Étampes, qui s'était fait tuer en réclamant respect pour la loi; les amis du désordre célébrèrent par une fête la révolte du régiment de Châteauvieux; et tout cela à la grande satisfaction de la multitude pour qui ces pompes, qui défilaient sur le boulevard, remplaçaient les processions de Saint-Roch et de Saint-Eustache.
On occupait par ce moyen l'imagination du peuple, et on l'occupait des intérêts actuels.
Ces fêtes avaient le caractère de l'événement auquel elles se rattachaient. Celle du 14 juillet 1793 semblait avoir été ordonnée par des cannibales. L'arc, élevé au milieu d'une voie triomphale dont les colonnes occupaient le boulevard italien, était orné de bas-reliefs peints qui retraçaient les massacres du 6 octobre et du 10 août, et de trophées, modelés en pâte de carton, où se groupaient les dépouilles des gardes-du-corps, surmontées des têtes de ces malheureux auxquelles on avait laissé leurs cadenettes ou leurs queues, de peur qu'on ne les reconnût pas. J'en parle pour l'avoir vu.
Somptueuses à Paris et dans les grandes villes, dans les petites ces fêtes se ressentaient de la pénurie locale. À Saint-Germain-en-Laye, par exemple, où à l'instar de la capitale on célébra par une cérémonie de ce genre la reprise de Toulon, faute d'artillerie on remplaça par des tuyaux de poêle les canons reconquis sur les Anglais, et les conventionnels Beauvais et Moyse Bayle, que cette victoire avait tirés des cachots où les insurgés les tenaient enfermés, furent représentés par deux invalides bien maigres qui se traînaient en robe de chambre et en pantoufles au milieu des représentans de l'armée libératrice, figurée par les bisets du lieu; notez que pour avoir l'air d'avoir pâti ils s'étaient jauni et grimé la figure comme l'acteur qui joue le rôle de Géronte dans le Légataire universel.
La fête de Jean-Jacques Rousseau, car il eut sa fête comme Voltaire, la fête de Jean-Jacques Rousseau, au lieu de ce belliqueux caractère, eut un caractère quasi-pastoral. C'était après la révolution de thermidor; la disposition des esprits était changée. La Convention s'efforçait de se réconcilier avec l'humanité: cette intention se manifesta dans la solennité dont ce philantrope fut l'objet, je ne sais trop à quel propos, ses cendres étant déjà dans le Panthéon. La famille de Voltaire, devenue celle de Rousseau[51], quoique ces philosophes ne fussent pas cousins, ayant été requise d'accompagner le cortége, je me réunis à elle pour remplir ce pieux devoir. Dans cette famille, à laquelle s'était affilié quiconque avait tourné une phrase ou aligné deux vers, se trouvaient des personnes d'opinions assez différentes. Hoffman, Sedaine et le vicomte de Ségur, tout récemment sorti de prison, marchaient ainsi que moi avec le citoyen Baudrais, le chevalier de Piis ou tel autre écrivain non moins révolutionnaire, à la suite de Thérèse Levasseur, qu'entourait un groupe de nourrices, derrière le char qui promenait le long des ruisseaux de Paris l'île des peupliers au milieu de laquelle s'élevait un sarcophage.
La cérémonie faite, je ne sais quel membre de la famille proposa de ne point se séparer, et d'achever par un banquet fraternel une journée si heureusement commencée. Quinze ou vingt personnes acceptent et se rendent chez Beauvilliers. Tout alla d'abord pour le mieux; on ne tarissait pas en éloges sur la solennité, sur la cuisine qui avait bien aussi son mérite, et sur le vin qu'on n'épargnait pas; on s'accordait sur tout enfin, quand, sur la proposition de boire à la réconciliation générale, le vicomte, qui pendant dix-huit mois de réclusion avait conçu quelque rancune contre les terroristes, s'exprimant sur leur compte avec une franchise des plus énergiques, déclara n'avoir pas soif. Le citoyen Baudrais, qui n'avait pas soif non plus, n'exprima pas avec plus de modération la haine qu'il conservait aux aristocrates: voeux émis de part et d'autre pour l'entier et prompt anéantissement de la faction opposée. Bref, ce banquet fraternel allait finir comme celui des Centaures et des Lapithes, et fournir au restaurateur l'occasion de renouveler sa vaisselle, si nous n'eussions tranché court à la dispute, en levant la séance avant le café. On s'était promis cependant tolérance réciproque. Cette scène, qui fit trembler quelques uns de nos convives, me fit rire: elle avait au fait son côté plaisant, et j'en avais vu de plus sérieuses.
Rappelons, à l'occasion de l'apothéose de Rousseau, que le même honneur fut décerné quelque temps après à la charogne, c'est le mot propre, à la charogne de Marat; il est vrai qu'elle ne fit guère que traverser le Panthéon pour aller se mêler quelques mois après aux immondices de l'égout Montmartre. Mais par quelle étrange politique lui permit-on de passer par-là?
Deux polissons aussi ont été admis dans ce temple ouvert à l'héroïsme par la patrie reconnaissante: Barra et Viala y entrèrent en vertu d'un décret solennel. Tous deux avaient été tués par les insurgés du Midi, l'un pour avoir battu héroïquement du tambour dans le poulailler d'une commune révoltée; l'autre en punition d'une espièglerie encore plus héroïque. Présentant à nu son dos à l'ennemi qui était de l'autre côté de la Durance, ce gamin reçut dans la tête une balle qui ne pouvait pas l'atteindre au visage.
Ces décrets avaient été rendus sur la proposition de Robespierre, dont la politique envieuse aimait mieux ouvrir le Panthéon à des petits garçons qu'à de grands hommes.
Les grandes époques de la révolution, telles que le 14 juillet et le 10 août, étaient célébrées par des anniversaires. Le 21 janvier aussi fut six ans de suite un jour de solennité. Le rayer de la liste des fêtes nationales fut un des premiers actes du consulat de Bonaparte.
Depuis la promulgation du calendrier républicain, qui réduisit à trois par mois le nombre des jours de repos, le décadi remplaçait le dimanche; mais ce dimanche sans messe, sans vêpres et sans pain bénit ne satisfaisait pas aux exigences du peuple. Pour remplacer ces institutions et offrir un aliment à la curiosité de la foule inoccupée, on imagina de consacrer le décadi aux cérémonies qui antérieurement appelaient les familles dans les paroisses, dépositaires alors des registres de l'état civil. C'est ce jour-là seulement que se recevaient les déclarations de naissance, et que les mariages se contractaient au nom de la loi: cela donna au décadi une certaine importance.
Les deux témoins qui devaient certifier la condition de l'enfant se rendaient à cet effet à la municipalité avec les parens, et remplaçaient, bien qu'ils fussent tous deux du même sexe, le parrain et la marraine. Je me rappelle avoir été invité par un de mes confrères, M. Alexandre Duval, à remplir, à l'occasion de la naissance d'une de ses filles, cette fonction avec mon confrère Andrieux. Des circonstances imprévues ne me permirent pas, à mon grand regret, de remplir ce devoir qui m'eût fait compère d'un des hommes les plus estimables que je connaisse: tout était pourtant arrangé au mieux, Andrieux devait être la commère.
C'est dans ces cérémonies qu'on donnait un prénom aux enfans; plusieurs n'ont reçu à cette occasion que des sobriquets. Comme tout prénom paraissait excellent hors ceux qui étaient consignés dans le calendrier romain, les uns allaient en chercher dans le Dictionnaire historique, les autres dans le Dictionnaire du parfait Jardinier, que les rédacteurs du calendrier républicain avaient mis aussi à contribution. C'est comme cela que tel individu qui n'a jamais été baptisé s'appelle, sur son extrait de baptême, carotte ou Scévola, Brutus ou chou-fleur. Le ridicule se mêlait parfois à l'atroce dans ces temps-là où l'on s'ingéniait à régulariser le désordre, et où les novateurs travestissaient ce qu'ils croyaient remplacer.
Le gouvernement directorial, mettant à exécution ce qu'avait conçu Robespierre, institua de plus, pour chaque décadi, une fête relative à une vertu morale, et fit composer pour chacune de ces fêtes, en l'honneur de la vertu du jour, par les poëtes alors en réputation, une hymne que les plus grands compositeurs furent chargés de mettre en musique. Colportées et serinées dans toute la république par des turlutaines et des orgues de Barbarie fabriquées aux frais de l'État, ces hymnes devaient tenir lieu de vêpres et de complies.
Les sermons ne manquaient pas plus que l'office à ces jours-là. Des instructions rédigées dans le but d'éclairer les citoyens sur leurs droits, remplaçaient le prône, et la lecture des principaux faits de la révolution la lecture de l'Évangile: c'était bien imaginé. Mais comme tout cela se débitait en français, cela eut peu de succès: le peuple n'écoute guère que ce qu'il ne comprend pas.
La manie de tout réformer s'étendit jusque sur les modes. Les femmes, quant à cet article, se réglaient, ainsi que je l'ai dit, sur les costumes de théâtre; les hommes s'en rapprochèrent moins. Le pantalon collant, les demi-bottes, le gilet à larges revers, un frac ou une courte redingote, telle était la toilette de l'homme qui n'affichait aucune opinion. Mais cette mode était exagérée par les jeunes gens de partis; les réactionnaires portaient, avec des habits très-lâches auxquels ils adaptaient des collets de velours vert ou noir, des culottes attachées au-dessous du genou avec des touffes de cordons, et ils surchargeaient leur chevelure, à faces pendantes et à chignons tressés, de pommade de senteur et de poudre odorante, d'où leur vint le nom de muscadins.
Les jacobins, au contraire, à l'exemple des puritains d'Angleterre, affectaient dans leur costume la plus grande simplicité, lors même qu'ils se permettaient d'être propres; ils portaient sur le gilet et le pantalon, en guise d'habit, une veste sans basques qu'on appelait carmagnole, et par-dessus tout cela une houppelande d'étoffe grossière; enfin ils couronnaient leurs cheveux longs, gras et non poudrés, d'un bonnet à poil.
David, à qui la législation de cette partie avait été abandonnée, ou qui se l'était attribuée, avait essayé, dès 1792, de nous donner un costume national. Par-dessus le pantalon et le gilet, il avait ajusté un habit court croisant sur les cuisses qu'il recouvrait, comme la tunique romaine, et il y avait ajouté un manteau; tout élégante qu'elle était, cette mode ne prit pas. En vain Talma qui, dans la circonstance, s'était prêté à lui servir de mannequin, se promenait-il dans cet accoutrement, complété par une toque à aigrette de trois couleurs, et que relevaient les grâces de sa jeunesse, la régularité de ses traits et la noblesse répandue dans toute sa personne; on le regarda sans songer à l'imiter. Je me trompe: Baptiste cadet, qui, en son temps, fut joli garçon aussi, se risqua à endosser ce costume. Il ne le porta pas long-temps. La moindre chose irritait alors l'inquiétude du peuple. «Comme nous traversions le Palais-Royal, le peuple, nous voyant ainsi fagotés, me disait Talma, nous prit pour des étrangers, pour des Autrichiens, pour des Turcs, pour des espions déguisés. On nous avait entourés, et l'on nous jetait dans le bassin du jardin, si le commandant d'une patrouille qui survint fort à propos, nous tirant des mains des patriotes, ne nous eût sauvés, en promettant sur son honneur que le commissaire chez qui l'on nous conduisit ferait de nous bonne et prompte justice. Le peuple, qui avait descendu la lanterne, attendait encore l'effet de cette promesse trois heures après qu'on la lui avait faite; mais nous étions sortis de là en uniformes de garde nationale. Ce costume, que j'ai cédé à la direction de notre théâtre, ajoutait Talma, habille depuis ce jour-là un des comparses dans Robert chef de brigands.»
À quelques modifications près, c'est l'habit qui fut adopté en 1795 pour les membres des deux conseils législatifs; c'est ce froc que, le 19 brumaire, ils jetèrent aux orties du parc de Saint-Cloud.