CHAPITRE IV.
Je suis chargé d'une mission pour les îles Ioniennes.—Lodi, Mantoue, le palais du T, Vérone, Venise.—Théâtre de la Fenice.
Regnauld avait acheté un fort joli cheval. Appelé précipitamment à Vérone pour les intérêts du service, il me recommanda en partant de tenir sa monture en haleine. Comme je ne recevais pas de nouvelles de Montebello, je dirigeai un soir ma promenade de ce côté-là. Il était sept heures quand j'arrivai. «Vous venez à propos, me dit le général: j'allais vous envoyer chercher. Il s'agit d'une mission importante. Attendez un instant; vous allez recevoir vos instructions.»
L'instant fut long: à minuit j'attendais encore. Le général me fait appeler: «Vous pouvez vous aller coucher, me dit-il. Demain je vous dirai ce dont il est question.—Je pars donc pour Milan, où l'on doit être fort inquiet de moi, ou tout au moins de mon cheval, qui n'est pas à moi.—Soit: allez coucher à Milan; mais revenez ici de bonne heure.»
Il était plus de deux heures du matin quand j'arrivai à Milan: on n'y était pas, en effet, sans inquiétude pour mon compagnon de voyage. Je dis pour expliquer mon retard ce que je savais, c'est-à-dire que je ne saurais rien que le lendemain. Le lendemain à dix heures j'étais de retour à Montebello.
«Après le déjeuner, vous aurez vos instructions», me dit le général. Je ne les avais pas encore à l'heure du dîner, pas même encore à l'heure du coucher. À une heure après minuit, enfin, le général me fait réveiller dans le salon, où je m'étais endormi:—«Rendez-vous à Venise au plus vite; là vous trouverez le général Gentili, qui dirige les apprêts d'une expédition destinée à prendre possession de Corfou et des îles Ioniennes. Vous suivrez cette expédition en qualité de commissaire du gouvernement, et avec le rang et le traitement de chef de brigade. Vous organiserez, de concert avec le général, le gouvernement et l'administration de ces colonies, sur lesquelles vous aurez la haute-main pour tout ce qui concerne le civil. Vous entretiendrez avec moi une correspondance, qui non seulement roulera sur vos opérations, mais sur tout ce qui vous paraîtra digne de remarque. Vous vous entendrez de tout avec Gentili. C'est un brave homme, que Gentili, un brave Corse! C'est un élève, un ami de Paoli. S'il y a des coups de fusil à recevoir, il y courra le premier et en reviendra le dernier. Le bruit du canon ne l'inquiète guère, car il est sourd à ne pas l'entendre. C'est de plus un homme des moeurs les plus douces: vous êtes faits pour vous convenir.
«Voilà ce que je voulais vous dire. Les instructions que Bourrienne va vous remettre en sont le sommaire[3]. Il vous remettra aussi un mandat sur Haller, que vous irez voir à Milan, et qui vous paiera vos frais de route. Partez à l'instant même: vous devriez déjà être parti.»
Comment partir? La personne qui m'avait amené était retournée à la ville. Je me trouvais sans voiture. Par bonheur se trouvait là Joseph Bonaparte qui, obligeant pour tout le monde, fut de tout temps si bon pour moi. Il mit à ma disposition une bastardelle qui lui appartenait, en m'indiquant à Fusine une auberge où je pourrais la laisser en dépôt. Il y avait toujours une poste près du quartier-général. On attèle, et je pars.
Je restai à Milan plus long-temps que je ne le croyais. Voici pourquoi. Bien que les matières de la monnaie ne manquassent pas au trésor de l'armée, la monnaie y manquait quelquefois. Mais comme on y tenait en réserve les objets d'or et d'argent que les agens militaires répandus dans les pays conquis recueillaient dans les églises et dans les couvens, et qu'on possédait les coins de la monnaie autrichienne, on convertissait aisément en numéraire, proportionnément au besoin, les matières qu'une pieuse magnificence avait dérobées à la circulation; et les produits de la guerre subvenaient aux dépenses de la guerre. La fabrication n'étant pas ce jour-là aussi rapide que la consommation, il me fallut attendre quelques heures.
C'est avec des talaris frappés le matin que le soir je payai la poste. Je la payais largement, trop largement même par suite de l'ignorance où j'étais du rapport des monnaies italiennes avec la monnaie française. Le maître de poste de Crémone m'en avertit, quoique mon erreur ne dût pas tourner à son détriment à beaucoup près. Cet avis me fut d'autant plus utile que voyageant seul, absolument seul, j'eusse pu continuer long-temps à semer ainsi mon argent en Italie, comme jadis le semaient en France certains Anglais qui se montraient généreux par pure inadvertance.
Que de glorieux souvenirs réveillait en moi la route que je parcourais! elle était semée de victoires. Tout pressé que j'étais, je n'avais voulu traverser qu'au petit pas ce pont de Lodi que sous la mitraille autrichienne nos bataillons avaient traversé au pas de charge et sans tirer un coup de fusil. L'Adda est fort large en cet endroit. Qui n'a pas mesuré des yeux ce passage étroit et long que défendaient trente pièces de canon dont le feu était soutenu par celui de dix mille hommes, n'a pas une juste idée de la valeur des troupes qui l'ont emporté.
Mantoue aussi était environnée de la gloire française. Sous ces murs assiégés et conquis par notre armée, se livrèrent les batailles de Saint-Georges et de la Favorite qui lui en ouvrirent l'accès.
Je ne sortis pas de Mantoue sans avoir visité le palais du T, palais moins remarquable par la singularité de son plan tracé d'après la figure de la lettre T, que par les fresques dont Jules Romain l'a décoré. Ces peintures sont toutes de proportions gigantesques. Ici c'est Polyphème qui, assis sur un rocher, module des airs sur la flûte aux sept tuyaux. Là ce sont les Titans entassant Pélion sur Pélion, Ossa sur Ossa, pour escalader l'Olympe au plus haut duquel Jupiter fait briller et retentir la foudre qui va les renverser. Cette scène qui, du sol au sommet de sa voûte, recouvre en totalité les parois d'un vaste salon, est d'un formidable effet. On craint d'être écrasé sous les masses soulevées par les fils de la terre; on craint d'être anéanti par les traits que va lancer le maître des dieux.
En traversant la contrée,
Tardis ingens ubi flexibus errat
Mincius, et tenera prætexit arundine ripas,
Georg., lib. III.
je ne vis pas le vaste lac formé par les épanchements du Mincio, et les flexibles roseaux dont ses rives sont revêtues, sans penser au poëte né sur ce rivage, sans penser au plus parfait des poëtes. Je regrettai de ne pas pouvoir me détourner pour aller en pèlerinage au monument élevé sur les ruines d'Andès par le général Miolis à la gloire de Virgile et à la sienne conséquemment.
À Vérone je retrouvai Regnauld. J'y retrouvai aussi un homme que la Providence semblait avoir envoyé là tout exprès pour moi, un homme qui joignait aux connaissances les plus étendues en littérature ancienne et moderne la science des finances et de l'administration dans lesquelles, à parler franchement, j'étais absolument novice. Je l'avais vu souvent à Paris chez des amis communs; et j'avais été à même de l'apprécier. Il était venu chercher de l'emploi en Italie, et n'en avait pas encore trouvé. Je lui proposai de m'accompagner dans ma mission, moins comme secrétaire que comme ami. Il me promit de venir me rejoindre à Venise et m'a tenu parole. Ce n'est pas ce qui m'est arrivé de moins heureux dans mon voyage. Il s'appelait Digeon, nom honoré dans l'Université où j'ai réussi à le faire entrer lors de son organisation.
Trop pressé pour visiter les monumens de Vérone, je remis la chose à mon retour. J'en usai de même à Vicence que je n'admirai qu'en passant, à Padoue que je traversai de nuit, et je poursuivis sans m'arrêter mon chemin jusqu'à Fusine, le point de la terre ferme le plus rapproché des lagunes, et d'où Venise vous apparaît au milieu de l'Adriatique, comme une garenne au milieu des plaines de la Beauce ou de la Brie.
Après avoir fait remiser la voiture de Joseph Bonaparte à l'auberge indiquée, je me jette dans une gondole qu'à sa forme et à sa couleur j'eusse prise pour un cercueil, et me voilà voguant à Venise.
L'aspect de cette ville, que semble porter la mer, devient plus étonnant à mesure qu'on s'en approche. Environné par les flots qui viennent battre contre sa ceinture de pierre, ce groupe d'îles sans rivages et sans végétation, sur lesquels domine une forêt de clochers, ressemble assez à une flotte à l'ancre, pour qui voit Venise des lagunes. Pour qui la parcourt, c'est un spectacle encore plus merveilleux que cette agglomération de palais de marbre et de monumens magnifiques, entre lesquels fourmille une population si active, et cela sur des bancs de gravier qui long-temps ne furent disputés aux oiseaux de mer que par quelques misérables pécheurs.
All' Adria in seno
Un popolo d'Eroi saduna, e cangia
In asilo di pace
L'instabile elemento.
Con cento ponti e cento
Le sparse isole unisce:
Colle moli impedisce
All' Ocean la libertà dell' onde.
E intanto su le sponde
Stupido resta il pellegrin, che vede
Di marmi adorne, e gravi
Sorger le mura, ove ondeggiar le navi.
Métastase, Ezio, att. I°.
Entré dans le grand canal, comme je n'avais pas d'auberge de prédilection, je me laissais conduire par le gondolier à celle qu'il affectionnait, à celle où descendit Théodore, di corsica il re posticio, et où Candide soupa avec six têtes découronnées, à l'Aigle impériale enfin, quand du fond d'une gondole qui nous croise je m'entends appeler par mon nom.
C'était un associé de Lenoir, un de mes amis de Marseille. Le croyant occupé d'affaires à Milan, où je l'avais retrouvé, je ne fus pas peu surpris de le rencontrer à Venise: il y était arrivé la veille. Comme il était attaché à une des administrations de l'armée, on lui avait assigné un logement au palais Justiniani. «Ne nous séparons pas, me dit-il; je suis là chez un bon abbé à qui je ne cause pas grand embarras. Il ne refusera pas de mettre à notre disposition une chambre de plus dans ce vaste édifice dont il n'occupe pas le quart, et où on pourrait lui envoyer des hôtes plus incommodes que nous.» En effet, il n'acceptait là que l'hospitalité nue. Quelques instances qu'on lui eût faites, il avait refusé d'y prendre autre chose qu'un verre de vin de Chypre.
Me félicitant du hasard qui me rendait un ami dans une ville où je ne me croyais connu de personne, je me laissai mener chez l'abbate Justiniani, qui demeurait sur le grand canal, non loin du Rialto, en face du palais Contarini, et à sa prière j'y pris domicile. Les amis de mon ami furent les miens dès le jour même. Il me fallut absolument accepter à dîner chez M. Pavy, négociant de Lyon. Comme celui-là était établi à Venise depuis long-temps, depuis la prise de Lyon peut-être, ce que je ne songeai pas à lui demander, il me mit, tout en dînant, au courant des usages, si bien qu'en sortant de table je savais déjà quel emploi je devais faire de ma soirée.
Le général Baraguey-d'Hilliers, que je n'avais pas revu depuis la partie de chasse de Gentilly, commandait à Venise. J'avais été le voir; il ne m'avait pas reçu comme un chien[4], bien mieux, il m'avait invité à dîner pour le lendemain dans une campagne délicieuse qu'il occupait en terre ferme. Instruit par lui que l'expédition ne pouvait pas être prête avant dix jours, et sans affaires pour le moment, je résolus d'employer tout ce temps à mes plaisirs.
Les plus vifs même aujourd'hui pour moi sont ceux du théâtre. Dès le soir, sans songer que j'avais passé deux nuits à peu près sans dormir, je courus au théâtre de la Fenice, où l'on donnait, pour la dernière fois, les Orazi de Cimarosa. Soit par suite de la fatigue dont je me ressentais encore, soit parce que le caractère prêté dans cet opéra par le compositeur aux héros de la vieille Rome, contrariait par trop celui qui leur est donné par Corneille, cet ouvrage me plut peu; je fus même insensible à la mélodie de certains morceaux qui, abstraction faite de la couleur historique, m'ont charmé depuis.
Je crois, au reste, que l'opéra seria n'est pas le genre auquel le génie de Cimarosa s'appliquait le plus heureusement: plus gracieux que pathétique, plus spirituel que sublime, c'est vers la comédie que ce génie le portait. Dans l'opéra seria, il faisait quelquefois aussi bien que les autres; dans l'opéra buffa, personne ne faisait mieux que lui.
Une bizarrerie, de laquelle on n'avait pas songé à me prévenir, dut aussi contribuer au peu d'effet que cette représentation produisit sur moi. En Italie alors, des imberbes étaient en possession des rôles les plus virils, des rôles qui, sur la scène lyrique, sont aujourd'hui la propriété des femmes: un héros de ce genre, ou plutôt un héros qui n'était d'aucun genre, représentait Horace, personnage que nous avons vu jouer à Mme Sessi sur notre théâtre de Paris, où Crescentini, Mme Pasta et Mme Malibran se sont succédé dans le rôle du tendre Roméo, que je n'ai jamais vu jouer non plus par un homme.
Dès le surlendemain, une troupe nouvelle prit possession de la Fenice. Les Horaces de Cimarosa firent place à un opéra de Zingarelli. Ce n'était pas Corneille, mais Racine que l'auteur du libretto mettait à contribution dans ce Mithridate, copie du nôtre, au sublime près. La musique n'y compensait pas tout-à-fait le dommage que le poème avait éprouvé; elle m'a laissé pourtant d'assez doux souvenirs. Je retournai plusieurs fois l'entendre: cela me semble absolument nécessaire à qui veut prononcer en connaissance de cause sur la valeur d'une grande composition musicale. Peut-on se flatter d'en pouvoir apprécier toutes les intentions, d'en juger toutes les beautés, dans une seule audition? Les opéras que je revois avec le plus de plaisir ne sont pas ceux que j'ai compris le plus facilement. À la première représentation, l'Otello de Rossini m'avait paru plus brillant, plus bruyant même qu'expressif, et le Freischütz de Weber plus bizarre qu'original. Que de fois ne m'a-t-il pas fallu revenir au Don Giovanni, pour découvrir toutes les richesses entassées par Mozart dans cette sublime oeuvre, dans ce trésor inépuisable de mélodie et d'harmonie? C'est à force de les entendre que j'ai compris ces chefs-d'oeuvre, où chaque nouvelle exécution me fait découvrir de nouvelles beautés.
Le Mithridate était représenté aussi par un héros façonné à la manière de l'Horace; l'un n'était pas plus masculin que l'autre. On m'en vit moins rire toutefois, non que je commençasse à me prêter à l'illusion, mais parce que je crus devoir montrer quelque condescendance pour l'usage. Cette condescendance n'alla pas pourtant jusqu'à me faire garder mon sérieux, quand après avoir chanté avec beaucoup d'expression son dernier air, le roi de Pont qui s'était poignardé, ressuscitant à la voix du parterre, se relève, salue, recommence son air, se poignarde de nouveau, tombe et se relève encore pour répondre par de nouvelles salutations aux nouveaux témoignages d'admiration qu'on ne se lassait pas de lui prodiguer.
Il y a sept ou huit théâtres à Venise. Celui de San Chrisostome aussi était occupé par une troupe d'opera seria, qui représentait la Mérope de Nazolini: je n'y allai qu'une fois, quoique la prima donna de cette troupe fût supérieure à celle de l'autre; c'était la célèbre Billington. Il n'y avait pas alors en Europe de gosier plus souple que celui de cette anglaise, pas de virtuose plus habile à exécuter ces sonate di Gola, que les compositeurs commençaient à jeter dans leurs opéras; elle surmontait avec une facilité singulière les difficultés les plus grandes, mais elle abusait de cette facilité. Son talent m'étonna plus qu'il ne me charma.
À San Samuel on jouait l'opera buffa. Les pièces en vogue alors étaient le Secreto de Mayer, et gli Nemici generosi de Cimarosa, ouvrages charmans. Ce n'est pas sans un surcroît de plaisir que, dans une de ces pièces, je reconnus ce bon Rafanelli, le Préville de l'Opéra-Italien; là aussi je fis connaissance avec le talent inégal, mais si étonnant quelquefois, de la Strinasacchi, que depuis nous avons tant applaudie, pas tous les jours pourtant, au théâtre de la rue Chantereine, alors rue de la Victoire.
La douce vie pour quelqu'un qui aimait à vivre et qui en avait le temps, que celle qu'on menait alors à Venise! pas de plus molles habitudes, même en Orient! Entouré de toutes les douces jouissances que peuvent donner les arts, on n'y connaissait d'autre lassitude que celle de jouir, que celle qu'on peut prendre dans les gondoles, canapés ambulans, qui, tout en vous berçant au refrain d'une barcarole, vous transportent d'un plaisir à un autre pendant le plaisir même.
La place Saint-Marc est le soir pour Venise ce qu'est le soir pour Paris le boulevard Italien, le rendez-vous des promeneurs. Dès que la chaleur était tombée, là, devant les cafés, sur plusieurs rangées de chaises, se réunissait l'élite de la société, qui, tout en prenant des rafraîchissemens, se faisait spectacle à elle-même. À neuf heures, on sortait du café pour aller au théâtre, d'où l'on sortait à minuit pour revenir au café où l'on restait jusqu'à la fin de la nuit. La nuit est vraiment le temps de l'activité à Venise et dans toutes les villes d'Italie. Sous un ciel dont les ardeurs sont insupportables, le jour est le temps du repos: ce n'est guère avant quatre heures après midi que commence à circuler cette population, qui ne se couche qu'à l'heure où se lève la population du nord.
Ces moeurs indolentes et voluptueuses ne doivent pas être entièrement imputées au climat; il faut y voir aussi l'influence de l'ancien gouvernement vénitien. Ne permettant pas qu'on s'occupât de politique, il rendait en licence au peuple ce qu'il lui enlevait en liberté, et lui permettait même des vices en échange des vertus qu'il lui interdisait, ou qu'il punissait plus cruellement qu'ailleurs on ne punit des crimes.
Cette politique ne déplaisait pas aux courtisanes, qu'autrefois on avait exilées. Comme les conséquences de cette mesure avaient perverti les moeurs au lieu de les épurer, se relâchant de sa rigueur, non seulement le gouvernement rappela ces dames, mais il leur assigna, avec des fonds pour leur entretien, des maisons spéciales qu'on appelait case rampane. Effrayés surtout de la propagation d'une certaine aberration de goût que l'absence de ces femmes avait provoquée chez les jeunes gens, les pères de la patrie, pour remettre en crédit l'amour honnête, décrétèrent qu'il fallait remettre même en honneur les femmes qui n'étaient pas honnêtes, et à cet effet ils convinrent, dit Hamelot de la Houssaie, de se montrer en public avec les signore. Quelles étaient les moeurs d'un peuple où les sages croyaient un tel exemple utile à la régénération des moeurs!
Pendant mon séjour à Venise, j'employai ainsi toutes mes soirées. Quant aux matinées, car il y en avait même là pour les Français dont l'activité ne pouvait se résigner à rester oisive la moitié du jour, quant aux matinées, je les employais à parcourir la ville, et à visiter les monumens dans un intérêt auquel la politique n'était pas étrangère.
CHAPITRE V.
Palais Saint-Marc.—Salle de l'inquisition d'État.—Le général
Gentili.—Julien et Matera.—Départ de l'expédition.
Les circonstances favorisaient ma curiosité. Avec l'ancien gouvernement étaient tombés les verrous qui fermaient les portes du palais Saint-Marc. Je pus donc voir et revoir ce que l'oeil d'un étranger n'avait jamais vu deux fois, et ce que la plume n'avait pas encore osé décrire. Je n'entends pas parler de l'enceinte magnifique où délibérait le grand conseil, des salles où s'assemblaient le conseil des dix et d'autres tribunaux, mais de celle où le conseil des trois tenait ses terribles assises, et rendait ses arrêts mystérieux. Là, plus de cette pompe qui recouvre d'or, de sculptures et de tableaux les parois et les plafonds des autres parties du palais; des murs nus, trois fauteuils de cuir noir placés sur une estrade de bois de chêne pour les juges; dans le parquet, une table de même bois et un siége de même étoffe pour le greffier; au milieu du parquet, une sellette pour l'accusé; du côté opposé à une porte qui communique avec le palais, et dans un des angles de la pièce, un rideau d'étoffe sombre masquant une porte qui, par un long corridor, communique avec les prisons; voilà tout ce qui s'offrit à mes regards dans ce local célèbre. Je n'y trouvai pas ces tentures noires dont il devait être tapissé, d'après ce que m'avait dit mon ami Denon qui n'en parlait que par tradition; je ne trouvai pas non plus dans l'espèce de tambour que recouvrait le rideau funeste les instrumens de torture qui arrachaient des aveux aux accusés trop discrets à l'interrogatoire, et le tourniquet fatal à l'aide duquel les jugemens du tribunal s'exécutaient à l'instant même où ils étaient prononcés.
Avait-on fait disparaître cette horrible partie du mobilier inquisitorial, ou n'avait-il existé que dans l'imagination des narrateurs? Mais bien qu'aucun objet n'y révoltât les yeux, bien qu'aucune voix n'y affligeât les oreilles, les souvenirs que réveille le nom seul du tribunal qui siégea là pendant plus de cinq siècles n'en faisaient pas moins pour moi un lieu formidable.
De là, je passai dans des lieux plus formidables encore. Je descendis dans les cachots appelés Pozzi (les puits), cachots établis au-dessous du niveau de la mer dans les fondations du palais ducal.
L'air pénètre à peine dans ces tombeaux où le jour ne pénétra jamais. Sept pieds de long, cinq pieds de large, telle est à peu près leur dimension; un bois de lit, tel est leur ameublement. Pour garantir le prisonnier de l'humidité qui suinte éternellement à travers les murs, on les avait recouverts en planches de chêne. Mais ces planches pouvaient-elles le protéger? Pénétrées et amollies par la moiteur, elles étaient réduites en une espèce de pâte noire qui cédait sous les doigts et en conservait l'empreinte. J'en détachai un débris que j'emportai. Exposé au grand air, il se sécha, et ressemblait alors à un morceau de charbon. Une dame vénitienne, Mme Michieli, à qui je le montrai, et qui, bien que nièce du doge détrôné, applaudissait plus que personne à la ruine de l'aristocratie, me le demanda comme un témoignage de la cruauté du gouvernement déchu.
Il me semblait qu'on ne pouvait pas vivre six semaines dans ces cachots. Les Français, à leur arrivée, y trouvèrent pourtant deux prisonniers qui gémissaient là, l'un depuis dix-sept ans, et l'autre depuis trente ans, sans savoir pourquoi.
Sous les toits du même palais, sont d'autres prisons, i Piombi (les plombs), où les détenus étaient exposés à un supplice d'un genre tout contraire. L'action continuelle du soleil faisait de ces chambres étroites et basses de véritables fournaises.
Le palais Saint-Marc abonde en richesses de tous les genres. Les arts semblent s'être épuisés à le décorer; le Tintoret, le Titien, Paul Véronèse, le Bassan, les deux Palma, ont peint les tableaux immenses qui tapissent ses murs et ses voûtes.
Je n'en ferai pas la description; ce n'est pas un itinéraire que j'écris ici. Je dirai seulement que, dans le palais Saint-Marc comme dans celui de Versailles, ce sont les faits les plus glorieux pour l'État que les peintres s'appliquaient à retracer. La salle dite du Squitinio, peinte en grande partie par Véronèse, est un résumé de l'histoire de la république, comme la grande galerie de Versailles est un résumé de l'histoire de Louis XIV.
Autour de cette vaste enceinte, sont représentés les papes venant chercher un asile dans Venise, les empereurs sollicitant son alliance, acceptant sa médiation, ses flottes conquérant les îles, ses armées escaladant les remparts, des victoires sur terre, des victoires sur mer, et au point dominant de la voûte ou plutôt du plafond, comme du haut de l'empyrée, la république de Venise, sous la figure d'une belle femme, souriant au spectacle de sa gloire et de sa prospérité.
Autour de cette salle se développe, à l'instar d'une frise, une série de portraits représentant les doges qui ont régné depuis l'institution de cette dignité jusqu'à sa destruction, c'est-à-dire depuis Luc Anafeste, élu en 697, jusqu'à Manini que les Français détrônèrent en 1797, ce qui forme juste une période de onze cents ans. Il est à remarquer que le portrait de ce dernier occupait la seule place qui restât à remplir lors de son élection, de sorte qu'il n'en restait plus pour son successeur; singulier présage! À son rang, dans un cadre sur lequel semblait être tiré un voile funèbre, on lisait en caractères rouges: Locus Marini Falieri decapitati pro criminibus, place de Marin Falier, décapité pour ses crimes. Quelle leçon pour ses successeurs!
Cédant aux gens de l'art le droit d'analyser les titres des maîtres de l'école vénitienne à l'admiration publique, je ne me permettrai pas de leur assigner leur rang; je dirai toutefois que si le Titien m'a ravi par l'énergie de son dessin et par l'éclat de ses couleurs, Paul Véronèse ne m'a pas moins surpris par la vérité des siennes et par la simplicité de ses compositions. Moins brillant qu'eux, le Tintoret m'a paru avoir une capacité de conception supérieure encore à la leur. On n'en saurait disconvenir en voyant son tableau du Paradis, où l'on ne compte pas moins de quatorze cents têtes; ce que je répète, au reste, sur la foi d'autrui, car je n'ai pas entrepris ce dénombrement. Je ne crois pas qu'il y ait plus de faces humaines dans le Jugement dernier de Michel-Ange, conception à laquelle je ne prétends pas néanmoins comparer celle-ci; conception bien autrement animée: tout est en action dans le Jugement dernier, et cette action se communique au plus froid des spectateurs. Tout est en repos, tout est calme dans le Paradis, et ce calme vous gagne.
Les fortes émotions naissent des situations fortes: voilà pourquoi, dans les arts, la représentation du bonheur ennuie à la longue; voilà pourquoi on lui préfère la fatigue qu'excite le spectacle d'une grande infortune. C'est par son Enfer que le Dante est connu; on le relit dix fois, vingt fois, cent fois: que de gens n'ont pas lu deux fois son Paradis!
Parmi les tableaux de Palma (le jeune), il en est deux qui frappèrent mon attention. L'un représente, autant que je puis m'en souvenir, les Nations dans l'attente du Jugement dernier. Je ne me rappelle pas trop si le Souverain-Juge a pris place sur son tribunal, mais je me rappelle très-bien que déjà les ministres de ses volontés remplissent leurs fonctions, que les anges sont en l'air, et qu'au son de la trompette les humains se sont rassemblés au pied du trône. Dans la foule se trouve une jeune femme, belle comme un ange, fraîche comme une nymphe; on voit bien qu'elle n'est pas tout-à-fait innocente, et que ce n'est pas sans quelque inquiétude qu'elle voit approcher l'heure que le juste lui-même ne verra pas venir sans trembler; mais son regard tout à la fois tendre et suppliant est rempli d'un charme si particulier, qu'on sent qu'il lui obtiendra grâce devant celui qui a fait grâce à Madeleine, et que déjà remittuntur ei peccata multa, quia dilexit multùm. (Év. selon saint Luc, c.v.)
Dans l'autre tableau, on ne retrouve pas la même indulgence chez celui qui rend à chacun selon ses oeuvres. Le jugement a été prononcé, il s'exécute. Les boucs sont séparés des brebis; l'enfer ouvert attend sa proie: déjà les diables s'en sont saisis. Dans les griffes de l'un d'eux se retrouve la pécheresse, moins fraîche peut-être, mais toujours belle, mais toujours séduisante: c'est pour sa coquetterie, évidemment, que la pauvrette est damnée; car tout en subissant la peine de son péché, elle y retombe. Tout suppliant qu'il soit, le regard qu'elle adresse à l'Ange de ténèbres porte éminemment le caractère de l'agacerie et de la séduction: le diable ailleurs séduit la femme, ici c'est la femme qui séduit le diable.
Voici l'explication de ce double fait. La seigneurie avait, dit-on, commandé au peintre deux tableaux sur ces sujets. Heureux alors, Palma plaça dans le premier la femme qu'il aimait, la femme dont il se croyait aimé, et la peignit resplendissante de tous les charmes qui l'avaient séduit, charmes dignes du Paradis; mais le tableau à peine fini, et l'autre à peine commencé, le bonheur du peintre s'étant évanoui avec la fidélité de sa maîtresse, pour la punir des tortures qu'elle lui causait, l'artiste la condamna aux tortures éternelles, l'immortalisant par sa vengeance comme il l'avait immortalisée par sa tendresse.
L'église Ducale, la chiesa Ducale, qui touche au palais Saint-Marc, renferme aussi des richesses innombrables et inestimables. C'est d'elles, plus que de son architecture, qu'elle tient son prix. Les matières les plus précieuses y ont été prodiguées pour son embellissement. Dépouilles de l'Attique, des colonnes d'albâtre fleuri y soutiennent le tabernacle; les murs, le sol, la voûte sont incrustés de mosaïques magnifiques: mais ces objets de l'admiration des voyageurs ont bien moins de prix pour les Vénitiens que le sarcophage qui contient le corps de saint Marc.
Cette précieuse relique appartenait jadis à l'église d'Alexandrie d'Égypte. Elle fut apportée de là à Venise par des marchands vénitiens qui s'en emparèrent en substituant dans le tombeau qui la renfermait, au corps de saint Marc, celui de saint Claude, saint moins recommandable, quoiqu'il ait son mérite. Pour empêcher les douaniers musulmans de visiter à la sortie le panier dans lequel ce trésor était enfermé, nos pieux contrebandiers l'avaient recouvert d'une échinée de porc, chair pour laquelle les Musulmans ont une horreur invincible; et, pris pour ce qu'il n'était pas, grâce à cette fraude ingénieuse, saint Marc échappa à leur surveillance, et fut transporté à Venise. Au débarqué, proclamé patron de la république par le peuple et par le sénat, il fut logé dans une église que Justinien Participatio fit bâtir à ses frais: c'est l'église Ducale. Cela se passait en 827.
Indépendamment des objets dont je viens de parler, on retrouve à Venise plusieurs dépouilles de la Grèce. Les colonnes qui se dressent sur la Piacetta viennent de Constantinople, ainsi que les quatre chevaux qui piaffent sur le portique de Saint-Marc, où ils sont revenus après avoir été piaffer à Paris pendant quinze ans devant les Tuileries. Les lions de marbre qui sont assis à la porte de l'arsenal, gardaient jadis l'entrée du Pyrée d'où ils ont été enlevés par Morosini le Péloponésiaque; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils vaillent les chevaux de Corinthe, car c'est à cette ville qu'avaient été originairement enlevés les quadrupèdes d'airain dont je viens de parler. Les lions de l'arsenal sont plutôt des monumens de la gloire vénitienne que de l'habileté athénienne. Si c'étaient des chefs-d'oeuvre de l'art, il faut que la main de la guerre et celle du temps les aient bien endommagés, car ce ne sont plus que des blocs à peu près aussi informes que les lions qu'on voit sur le devant des boutiques de certains faïenciers.
L'arsenal de Venise forme dans la ville une ville à part. Là se construisaient, s'armaient et se retiraient ces flottes qui pendant tant de siècles dominèrent l'Archipel et transportèrent en Europe les productions de l'Orient. On y armait pour lors les faibles et derniers restes de cette marine qui, devenue française, devait conduire dans des colonies qui avaient cessé d'être vénitiennes l'expédition dont je faisais partie.
Parmi ces débris d'une grandeur à jamais effacée, se remarquait le Bucentaure, galère semblable à celle de Cléopâtre, galère sculptée et dorée dans toute son étendue, qui était immense, et dont tous les agrès étaient dorés aussi. C'est sur ce bâtiment qu'une fois l'an, non point à Pâques, mais à l'Ascension, le doge s'embarquait pour aller renouveler son mariage avec la mer, épouse qui lui avait fait plus d'une infidélité, et qui même était en divorce avec lui quand ce mariage, qui avait été béni au XIIe siècle par le pape Alexandre III, fut cassé au XVIIIe par le général Bonaparte. Le projet était alors d'envoyer ce trophée en France à la remorque de quelque frégate. Mais pensant que telle aventure pourrait, chemin faisant, lui faire changer de destination et le conduire en Angleterre, on trouva plus sage de le brûler. On dut retirer un trésor de ses cendres.
On n'en trouva pas un dans celles du livre d'or. Ce nobiliaire, à la combustion duquel j'assistai, ne produisit que de la fumée[5].
En me rendant d'un quartier dans un autre, j'ai parcouru toutes les sinuosités que décrit le grand canal à travers une masse d'édifices également magnifiques par la matière et par l'art qui l'employa. Coupé par un seul pont d'une seule arche[7] construit en marbre, le canal est bordé, dans toute sa longueur, de palais de marbre aussi. Ils portent pour la plupart le caractère de l'architecture italienne. Quelques uns cependant offrent l'empreinte d'un style différent, style à qui l'on doit les plus beaux monumens qui ont été construits entre l'époque où l'architecture abandonna le système des Grecs, et celle où prévalut le système de Palladio. On reconnaît aussi dans plusieurs constructions vénitiennes, comme dans le palais Saint-Marc, le style de l'architecture mauresque, dont les Vénitiens avaient contracté le goût par leurs fréquens rapports avec l'Orient. Ce mélange des magnificences de trois siècles différens donne à Venise une physionomie toute particulière.
Il n'y avait pas d'autre promenade alors à Venise que la grande place Saint-Marc et la petite, qui y est contiguë. Par son étendue et par l'architecture qui la décore, la grande place, autour de laquelle on peut circuler dans des galeries, me rappelait assez une de nos promenades les plus fréquentées. Sous le rapport de l'architecture, c'est le Palais-Royal, sans arbres, sans gazons, sans fleurs, sans eaux jaillissantes. Au bout est l'église Ducale.
La petite place, la Piacetta, ouverte du côté de la mer, semble être l'avant-cour du palais ducal, monument remarquable par son caractère, et qui ressemble moins à la résidence d'un prince chrétien qu'à celle d'un prince maure. Sur le côté de la place qui regarde la mer, se dressent deux grandes colonnes de marbre apportées de Constantinople au XIIe siècle. Sur l'une était perché ce lion ailé qui est venu à Paris boire à la fontaine des Invalides; sur l'autre se tenait ou se tient, comme saint Siméon stylite, non pas à cloche-pied pourtant, un guerrier qui, au rebours des guerriers de tous les siècles, tient sa lance de la main gauche, et de la droite son bouclier. Ce gaucher-là est saint Théodore.
Autour du palais sont plaqués plusieurs masques ou mascarons, à la bouche béante; je les aurais pris pour des ouvertures de boîtes établies par la poste aux lettres, si une inscription gravée sur une tablette de marbre, et placée au-dessus de chacune de ces bouches, ne m'eût indiqué leur véritable destination. C'est par ces bouches que les délateurs s'entretenaient avec les inquisiteurs d'État, ainsi que me l'apprirent ces deux mots: Denunzie secrete. L'espionnage et la délation étaient les principaux ressorts du gouvernement de Venise, qui, présent partout, n'était vu nulle part. Préoccupé comme je l'étais d'un sujet que je ne pouvais traiter convenablement sans bien connaître les moeurs civiles et politiques de la république la plus singulière qui ait existé, je ne voyais pas sans intérêt, quoiqu'en frémissant, les vestiges de ses anciennes institutions. Chaque promenade m'apportait le produit d'une étude.
Faisons encore un tour à la place Saint-Marc. C'était le forum vénitien, le rendez-vous des oisifs, des promeneurs, des femmes galantes, des nouvellistes, des charlatans de toute espèce. Toutes les industries avaient des représentans au milieu de cet éternel carnaval, et l'on ne traversait pas la foule qui s'y presse sans avoir coudoyé une fille, un missionnaire, un arlequin, un filou ou un inquisiteur.
Au milieu des plaisirs, je sentais néanmoins qu'il me manquait quelque chose à Venise. Là, rien que de factice, hors la mer et le ciel, rien qui vous rappelle la nature. Vous êtes à Venise comme si vous étiez embarqué. Quand j'en sortis, il y avait trois semaines que je n'avais vu un arbre; je n'y avais même vu qu'un cheval qui, amené là par je ne sais quel hasard, passait sa tête à une fenêtre, et était là un objet de curiosité, comme chez nous un chameau.
Des courses de gondole sur le grand canal, et des illuminations, tels sont les amusemens que le gouvernement donnait au peuple les jours de réjouissances publiques. Ajoutez à cela quelquefois un feu d'artifice tiré en plein jour pour prévenir les accidens que pourraient occasionner les mouvemens de la foule resserrée entre tant de canaux. C'est un luxe dont on aurait bien pu faire l'économie.
Cependant les apprêts de l'expédition se poursuivaient. D'après des conférences que j'avais eues avec le général Gentili, j'avais rédigé en français et fait traduire en italien et en grec vulgaire les différentes pièces que nous voulions publier à notre arrivée; je les avais même fait imprimer, car on nous avait prévenu que nous ne trouverions pas d'imprimerie à Corfou; nulle part que ce soit, une république ou un monarque qui exerce le despotisme n'aime la presse. Digeon était venu me rejoindre; Villemanzy, par suite de sa bienveillance, m'ayant nommé payeur de l'expédition, je fis de cette place celle de mon soi-disant secrétaire, à qui j'en déléguai les émolumens.
Avant de partir, j'adressai au général en chef, conformément aux instructions que j'en avais reçues, plusieurs lettres relativement à tout ce qui m'avait frappé pendant mon séjour à Venise. C'est le complément du compte que je viens de rendre ici. On les trouvera dans les notes qui suivent ce volume[8].
Dans un des cafés où, après le spectacle, j'allais achever, ou si l'on veut commencer la journée, car minuit appartient autant à la veille qu'au lendemain, je liai amitié avec quelques officiers recommandables à plus d'un titre, et particulièrement avec Julien, aide de camp du général Bonaparte, qui l'avait envoyé à Venise pour hâter les apprêts de notre expédition, et avec Matera, Napolitain, qui avait pris du service dans notre armée par suite de son attachement pour les principes de notre révolution, en conséquence desquels il avait été contraint à fuir de son pays.
Jeunes tous les deux, ces militaires, qui se plaisaient peut-être par cela même qu'ils ne se ressemblaient pas, me divertissaient singulièrement par leur conversation. Elle n'était pas des plus graves, mais elle abondait en traits aussi plaisans qu'on peut en attendre de l'étourderie qui se permet tout et de la bonhomie qui ne s'offense de rien. Julien jouait avec Matera comme un écolier joue avec un jeune chien qui s'amuse de ce qu'on s'amuse de lui. Les scènes qu'improvisaient sans le savoir deux interlocuteurs d'esprit si différent valaient pour moi la plus piquante des comédies. Pas de trève à leurs saillies; pas de trève à leur rire, à ce rire que tout excite dans un âge où l'on ne voit que sujet de gaieté dans ce qui plus tard n'est que sujet de pitié. Rire pour eux c'était vivre, et ils se hâtaient de vivre; vivant plus en une heure que l'on ne vit en un jour, en un mois, en une année. Ils avaient raison. L'insouciance de l'avenir était instinct dans ces deux rieurs: ni l'un ni l'autre ne devait fournir une longue carrière. Deux ans s'étaient à peine écoulés, que Matera, rentré dans sa patrie à la suite de l'armée française, avait péri misérablement lorsque cette armée fut obligée d'évacuer sa conquête; et alors il y avait déjà un an que Julien avait été assassiné en Égypte par les Arabes. Je ne me rappelle pas sans tristesse leur gaieté, que je ne devais plus partager.
Le 13 juin, tous les apprêts étant terminés, bien que le vent ne fût pas très-favorable, nous nous embarquâmes. Ce ne fut pas sans quelques regrets que je dis adieu à Venise; mais je me consolai en pensant que cet adieu ne serait peut-être pas éternel. En effet j'y reviendrai avant de retourner en France.
LIVRE X.
DE MAI 1797, AU MOIS D'AOÛT MÊME ANNÉE.
CHAPITRE PREMIER.
Considérations sur la chute de la république vénitienne.—Trajet de Venise à Corfou.—Le capitaine Bourdé.—Le capitaine Standelet.—Arrivée des Français dans les îles Ioniennes.—Quel était alors l'état de l'administration de ces colonies.
Je n'ai pas pris l'engagement d'écrire l'histoire. Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici celle de la chute de la république de Venise. Pour raconter comment elle s'est opérée, il faudrait faire un livre. Si j'en ai le loisir, je n'en ai pas la volonté: j'ai peur des entreprises de longue haleine. Mais pour expliquer ce fait, c'est différent; quelques mots peuvent y suffire.
Cette catastrophe, inévitable peut-être dans le mouvement imprimé à l'Europe par la révolution française, a été surtout déterminée par la fausse politique du gouvernement vénitien.
Il avait été sage en refusant, avant l'invasion de nos troupes en Italie, de s'allier contre la France qu'il ne redoutait pas, avec l'Autriche qu'il redoutait; mais quand l'espace qui nous séparait des États Vénitiens eut été franchi par nos armées victorieuses, il fut bien malavisé de persister dans une neutralité qu'il n'avait pas les moyens de faire respecter.
Les Autrichiens qui, à travers ces États, allaient secourir leurs provinces attaquées, y amenèrent nécessairement la guerre en se retirant. Après leurs défaites en Lombardie, Venise pouvait-elle défendre contre les vainqueurs ce territoire qu'elle n'avait pas pu fermer aux vaincus? Les Français en conquirent successivement toutes les places en les prenant sur les Autrichiens.
Le sénat avait peut-être alors un moyen de prévenir la ruine de la république, c'était de s'allier avec le plus fort contre le plus faible. La crainte des principes français l'en empêcha. Il fit même le contraire en provoquant sous main dans ses provinces une révolte générale contre les Français, et en autorisant leur massacre en-deçà des Alpes, quand il crut leur armée compromise au-delà. À son retour, l'armée à laquelle il s'était montré hostile ne vit plus en lui qu'un ennemi, et le traita comme tel. N'était-ce pas de droit?
Au reste, l'aristocratie vénitienne fut renversée plus encore par les principes français que par les armées françaises, et cela montre du moins que ses appréhensions avaient été fondées; mais avec plus d'habileté, si elle n'avait pas pu sauver la forme de son gouvernement, ne pouvait-elle pas du moins conserver l'indépendance à la république de Venise?
Le sort des îles vénitiennes suivit celui de Venise. Le général de l'armée d'Italie s'empressa pour plus d'un motif d'en prendre possession; elles lui assuraient la propriété de l'Adriatique dont Corfou est la clé; elles ouvraient à notre flotte un port de plus dans la Méditerranée; elles nous livraient le complément de la marine de Saint-Marc dont nous n'avions trouvé à Venise que des débris, et dont le reste devait se trouver à Corfou où stationnait l'armée navale.
De plus, il fallait, en usant de vitesse, prévenir les puissances à qui ces îles convenaient; à Naples qui songeait à faire valoir sur elles de vieilles prétentions; à l'Angleterre qui ne tarderait guère à les convoiter; à la Russie qui avait déjà lié des intelligences avec les insulaires dont neuf dixièmes sont, ainsi qu'elle, de la communion grecque.
L'escadre mit à la voile le 13 juin 1797. Elle était composée de deux frégates françaises, la Sensible et l'Artémise, de plusieurs vaisseaux vénitiens de diverses grandeurs, et même de galères. Vu l'urgence et vu le dépenaillement où se trouvait la marine ducale, on avait armé tout ce qui pouvait tenir la mer. Cette escadre portait quinze cents hommes. Les vaisseaux vénitiens étaient commandés par des officiers vénitiens qui, pour la plupart, devaient leur grade à la circonstance. L'un d'eux, capitaine marchand, qui portait le titre d'amiral depuis la révolution, prétendait en cette qualité commander la flottille; on ne lui contestait pas son titre, mais force lui fut néanmoins d'obéir à un simple capitaine de frégate français, qui commandait la Sensible, le capitaine Bourdé. La fermeté que celui-ci montra en cette occasion démontra si pleinement à ce pantalon[10] la vanité de ses prétentions qu'il n'osa plus les reproduire de toute la campagne. L'amiral vénitien conçut qu'il serait difficilement le maître là où il y avait quinze cents Français plus disposés à le jeter à la mer qu'à lui obéir.
La traversée fut longue, soit parce que le vent nous manqua souvent, soit parce que l'allure pesante des bâtimens de Saint-Marc secondait la mauvaise volonté du gouvernement provisoire qui les avait armés. Quand on va de conserve, c'est le train du plus mauvais marcheur qui règle celui du convoi.
J'étais à bord de la Sensible; je n'eus que lieu de m'en féliciter. Le capitaine Bourdé était un excellent homme. À l'instruction nécessaire aux gens de sa profession, il joignait celle qu'on acquiert par les voyages. De plus, il avait le goût de la littérature et se plaisait à en entendre parler. Ses conversations abrégèrent souvent pour moi l'ennui de la route. Il ne négligeait d'ailleurs aucun moyen de me la rendre agréable ou du moins supportable.
Un matin il m'éveille: «Voulez-vous voir une trombe?» me dit-il. En effet, il s'en formait une à l'horizon. Je la vis, tournoyant sur elle-même, se placer comme une colonne entre les nuages et la mer, et se dissoudre en quelques minutes. Heureusement ce terrible phénomène ne menaçait-il personne, et se manifestait-il à trois ou quatre lieues de nous.
Rien de désolant pour les passagers comme le calme plat. L'immobilité du pénon qui pend perpendiculairement à la verge à laquelle il est attaché, vous désespère. On aimerait mieux le voir agité par le vent contraire. Sur treize jours nous en passâmes huit au moins sans plus avancer qu'un vaisseau à l'ancre. Pour nous distraire alors, nous faisions mettre la chaloupe en mer, et l'on se visitait réciproquement. Dans une de ces visites, je fis connaissance avec le capitaine Standelet qui commandait l'Artémise; brave homme s'il en fut, vrai loup de mer. Rien ne le prouve comme le récit de ses aventures. En voici un échantillon.
Standelet est de Dunkerque. Il avait servi d'abord dans la marine marchande, et fait quantité de voyages sur des bâtimens de commerce. Il avait même, je crois, fait quelques courses comme corsaire. Quand la défection de la plupart des officiers de la marine royale laissa la majeure partie de nos vaisseaux sans commandans, Standelet fut nommé capitaine d'un petit bâtiment, d'un brick ou d'une corvette, je ne sais. Il s'était signalé dans plusieurs rencontres par une habileté égale à sa bravoure, et avait ramené plusieurs prises dans nos ports, quand attaqué par un bâtiment de force supérieure au sien, il est pris à son tour. On le conduisait avec deux de ses officiers à Plymouth, sur son propre bord. Ne se défiant pas de trois hommes, le lieutenant anglais qui commandait la prise, et dont l'équipage était aussi nombreux que la prudence l'exigeait, prenait le frais sur le pont avec deux de ses officiers. Le reste de son monde était dans l'entrepont. «Je me charge de celui-là, chargez-vous de ceux-ci», dit Standelet à ses hommes; et les trois Anglais sont jetés à la mer; puis, fermant l'écoutille, il s'empare de la manoeuvre, vire de bord, et gouverne sur France. Il y touchait, quand par malheur il rencontre un second vaisseau anglais. On s'aborde. Standelet se bat en désespéré, tue encore quelques soldats au roi George; mais, accablé par le nombre, et mis hors de combat par plusieurs coups de sabres qui lui coupèrent les nerfs du bras droit, il est fait prisonnier de nouveau, et remis dans le chemin de Plymouth. Arrivé là, il s'attendait à être traité avec la dernière rigueur. Les Anglais délivrés criaient vengeance; l'amirauté ne leur donna cependant pas satisfaction. Comme il était constant que le capitaine français n'avait pas engagé son honneur, «Pourquoi ne vous gardiez-vous pas?» leur répondit-on; et loin de maltraiter Standelet, on eut pour lui tous les égards que réclamaient ses blessures et que commandait son courage. Bien plus, après avoir reçu sa parole, on lui permit d'aller à Londres se faire traiter, et attendre qu'il fût échangé. Là, il fut l'objet de la curiosité publique comme il l'avait été à Plymouth. Chacun voulait voir un si brave homme. Il n'eût pas été plus honoré en France en y amenant sa prise, qu'il ne le fut en Angleterre, où il était amené prisonnier.
Le 16 juillet enfin, nous reconnûmes les côtes de Corfou.
Dès que nous fûmes entrés dans le canal qui sépare cette île de l'Épire, impatient de prendre terre, je me jetai dans une chaloupe. Le temps était superbe dans la plus riche acception du terme. Je ne puis oublier l'aspect que la nature offrait ce jour-là. Jamais l'azur du ciel ne m'avait paru si pur; jamais la mer ne s'était montrée à moi teinte d'un bleu aussi céleste. C'est ce jour-là que, pour la première fois, je compris le sens de coeruleus que Virgile donne à l'Océan, qui jusqu'alors m'avait paru plus verdâtre que bleuâtre. D'où lui venait cette couleur si suave? Est-ce du ciel qu'il réfléchissait? L'illusion était si forte, que plusieurs fois je puisai de l'eau dans le creux de ma main pour m'assurer que cette eau n'était pas imprégnée d'une matière cérulée. Cette teinte d'indigo, elle ne la perdait pas, même dans le flot qui oscillait près des lames du cuivre rouge dont notre frégate était doublée.
J'eus dans ce court trajet un singulier camarade de voyage. C'était un de ces hommes qui trouvent une patrie partout, parce qu'ils n'ont pas de patrie réelle; c'était un de ces aventuriers que les tourmentes populaires naturalisent successivement dans tous les pays qu'ils viennent agiter, et qui, de bandits qu'ils étaient, deviennent en un moment, et pour un moment, des citoyens. Celui-là avait fortement contribué à la révolution de Venise, et son effroyable libéralisme lui donnait une grande influence sur la multitude. Le nouveau gouvernement vénitien, qui voyait dans les services de cet homme le mal qu'il pouvait faire, s'était empressé de le récompenser. Il avait permis qu'il prît l'uniforme et les épaulettes de je ne sais quel grade, dans une légion qui n'existait pas; et, sous apparence de lui donner une mission de confiance, il l'avait envoyé à Corfou, certain que l'autorité française le mettrait à la raison, comme cela se fit.
On ne saurait se faire une idée exagérée de la férocité de ce Maltais, car il était né à Malte. Après nous avoir raconté quantité de prouesses dont la plus honorable eût mérité la corde, il en vint au chapitre des haines et de la vengeance, de la vendetta.
«J'avais juré de le tuer», dit-il avec une expression qui ne peut se rendre, en terminant le récit d'un démêlé qu'il avait eu avec un misérable de son espèce; «j'avais juré de le tuer! Voyez si j'ai tenu parole»; et tirant de sa poitrine un lambeau qui était suspendu à son cou par un cordon, comme un scapulaire: «Voilà tout ce qui reste de lui!» poursuivit-il en déchirant avec les dents ce lambeau de chair humaine. Ce misérable fit horreur même aux plus grossiers de nos matelots.
Quelques heures après nous arriva l'escadre. Le débarquement s'opéra sans difficulté. Le général Gentili prit, dans la citadelle, l'hôtel que le provéditeur général occupait. En qualité de commissaire du gouvernement, je fus installé dans le logement du provéditeur de terre.
Digeon y vint habiter avec moi: je fus d'autant plus heureux de l'avoir amené, qu'indépendamment d'un ami, je trouvai en lui un homme qui entendait parfaitement la comptabilité. Sans lui, je ne sais comment je me serais tiré de la mienne.
Je ne puis rien faire de mieux, pour donner une idée de l'état des choses à Corfou lors de notre arrivée, que de renvoyer le lecteur à la lettre où j'en rendis compte au général en chef. Il la trouvera à la fin de ce volume[13].
Le premier soin du général Gentili, après avoir assuré la subsistance de la troupe, fut d'organiser le gouvernement de l'île, opération à laquelle je devais concourir. Comme nous étions d'accord sur les principes, il s'en remit absolument à moi pour le reste.
Des despotismes, le plus dur, sans contredit, c'est celui des républiques. Celui de Saint-Marc, si pesant pour les provinces de terre ferme, l'était bien plus encore pour les îles. Pas d'autres lois là que le bon plaisir des provéditeurs, qui pouvaient tout ce que Verrès avait pu en Sicile. Point de frein pour leur cupidité, point de bornes à leurs exactions: tout y était pour eux un objet de trafic, tout, à commencer par la justice; tout y était taxé, l'impunité du crime à commettre comme la rémission du crime commis. En vain les anciennes lois avaient-elles soumis ces proconsuls à la surveillance de certains agens, qui, tous les cinq ans, allaient juger par eux-mêmes de l'état des choses, et recueillir sur les lieux les plaintes que les colons n'auraient pas pu faire parvenir à la métropole: ces nobles ne remplissaient pas toujours leur mission avec scrupule. Indulgens pour des fautes qu'ils avaient commises ou qu'ils pourraient commettre, ils passaient la rhubarbe dans l'espérance qu'on leur passerait le séné; et, pour l'ordinaire, moins sévères pour la faute que pour la manière dont elle avait été commise, ils ne dénonçaient que le scandale. Comme il était de notoriété publique qu'un noble n'était envoyé dans les îles que pour y faire sa fortune, il leur semblait injuste de le punir pour avoir rempli sa mission, pour peu qu'il l'eût fait décemment. L'art consistait à faire concorder, dans l'exploitation de sa place, la décence avec la cupidité, et aussi avec la célérité; car, ne pouvant pas rester plus de seize mois en place, il n'avait pas de temps à perdre: il lui fallait mettre les morceaux doubles.
«Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent,
Dans le champ du public largement ils moissonnent,
Assurés que chacun leur pardonne aisément,
Espérant après eux un pareil traitement.»
CORNEILLE, Cinna.
CHAPITRE II.
Organisation de l'administration de Corfou.—Émeutes, conspirations.—Pourquoi formées; comment déjouées.
Corfou se trouvait soustraite au joug de cette odieuse aristocratie; mais quel gouvernement substituer à celui des exacteurs vénitiens? En se laissant aller à l'impulsion de la révolution, on pouvait la placer sous une autre tyrannie, sous celle de la démagogie. Pour éviter cet inconvénient, le mieux était de faire pour les îles ce que le général Bonaparte avait fait pour la métropole, où l'autorité municipale avait remplacé celle du sénat, mais n'avait, en réalité, que l'administration de la ville où le général français gouvernait.
Il fut donc convenu qu'une municipalité serait formée à Corfou, à l'instar de celle de Venise, et qu'elle se composerait de citoyens domiciliés dans l'île, et connus par leurs lumières et leur droiture. Nous en déterminâmes le nombre à vingt-quatre. Pour populariser cette institution, dont les membres devaient être nommés par le général sur ma proposition, je pensai qu'il ne fallait pas faire ce choix sans avoir consulté l'opinion publique; et, pour la connaître sans convoquer aucune assemblée de quelque, nature que ce fût, voici comment je m'y pris.
J'engageai dix des habitans les plus à même de m'éclairer sur ce choix, à me donner chacun une liste de quarante citoyens des plus recommandables par les qualités ci-dessus énoncées; et après avoir extrait de ces listes, qu'ils avaient faites à l'insu des uns des autres, les vingt-quatre noms qui s'y trouvaient le plus fréquemment reproduits, j'en formai une liste définitive.
Par suite de l'esprit de justice qui m'avait suggéré cette idée, j'avais pensé devoir admettre dans la composition de la municipalité les sectateurs des croyances diverses dans une proportion à peu près semblable à celle où ces croyances entraient dans la population du pays, qui se forme de catholiques romains, de schismatiques grecs et de Juifs, mais qui pour la plus grande partie suit le rite grec. Ainsi quatre mille Latins étaient représentés par quatre magistrats sur ma liste, où deux seulement représentaient deux mille Juifs; les dix-huit autres noms appartenaient à des Grecs. Idée plus philosophique que politique, ou plutôt mauvaise idée. C'était seulement déplacer le centre d'oppression; nous en eûmes bientôt la preuve.
La municipalité ayant été nommée d'après la liste proposée, nous l'installâmes solennellement. Nous ne négligions cependant aucun moyen de nous concilier la confiance de la population. Le général nous conduisit le même jour en visite chez les chefs respectifs des différentes croyances, chez l'archevêque, chez le proto-papa et chez le rabbin, et après les avoir reçus tous trois le même jour à sa table, il alla avec nous dîner chez chacun d'eux successivement. Il eût été à désirer qu'à son exemple chacun de ces grands-prêtres nous eût réunis chez lui avec les chefs des religions rivales de la sienne, mais cela eût été trop beau; en les amenant à boire ensemble en maison tierce, on avait fait plus qu'il ne semblait possible de faire.
Les choses néanmoins paraissaient marcher d'elles-mêmes. Persuadés que la population ne pouvait qu'être favorable à une administration tirée de son sein et nommée sous sa dictée, nous pensions n'avoir plus qu'à entretenir le mouvement imprimé à l'administration, quand, trois jours après l'installation de nos magistrats, éclate la plus imprévue des émeutes[14].
La fermeté du général Gentili réprima la sédition: sa douceur semblait devoir en prévenir le retour; mais nous reconnûmes bientôt que l'esprit de résistance qui venait de se manifester était plutôt assoupi qu'étouffé, et que les Grecs de cet âge ne le cèdent en ruse et en dissimulation ni aux Grecs du moyen âge, ni aux Grecs des temps héroïques. Comprenant mal la liberté, et ne comprenant pas du tout l'égalité, de sujets des Vénitiens qu'ils étaient, ils se croyaient devenus leurs souverains. Pour eux, la liberté était le droit d'opprimer leurs anciens oppresseurs; bien plus, le droit d'opprimer tout ce qui n'était pas de leur communion, ce que ne démontrait que trop la dureté qu'ils témoignaient pour les Latins, et le mépris qu'ils affectaient pour les Juifs.
Notre système ne les satisfaisait donc pas; il ne satisfaisait pas non plus les Latins, à qui il donnait des égaux dans leurs inférieurs; il ne satisfaisait pas même les Juifs, qui n'avaient la prétention de s'égaler à personne. Résignés, de temps immémorial, à la condition que le préjugé leur avait faite, mais dont les bénéfices qu'ils recueillaient en conscience aux dépens d'une nation étrangère les dédommageaient largement, les enfans d'Israël s'affligeaient qu'on pensât à les en tirer[15]. L'égalité que la révolution leur apportait, et que la population leur contestait, ne valait pas pour eux la sécurité qu'elle leur coûtait, et les honneurs où nous les appelions leur paraissaient achetés trop cher par les outrages qu'ils leur attiraient.
L'expérience nous démontra que, tout en mécontentant les Latins, nous avions trop fait pour les Juifs au sens des Juifs, et pas assez fait pour les Grecs au sens des Grecs, s'entend. Ne négligeant aucun moyen pour s'emparer du pouvoir, les Grecs, qui voyaient en nous un obstacle continuel à tout empiètement sur les droits communs, pensèrent qu'il n'était pas impossible de se débarrasser de nous, et que soixante mille hommes pouvaient venir à bout de quinze cents Français. Une conspiration se formait donc; mais comme la population, plus ménagée par nous qu'elle ne l'avait été par les Vénitiens, n'y serait pas facilement entrée pour des intérêts purement politiques, on mit en jeu les intérêts de la religion.
Corfou possède une relique des plus vénérée en Orient: c'est le corps entier de saint Spiridion, lequel est encagé sous glace, entre des grilles qui permettent de le voir, mais qui ne lui permettent pas de sortir; ce bon évêque y dort sous la protection de trois serrures, dont, et pour cause, les clefs étaient déposées entre trois mains différentes: l'une dans celle du provéditeur général, l'autre dans celle du baile; quant à la troisième, elle restait chez la famille Hongaro, à qui appartenait ce squelette, et qui desservait la chapelle où il est honoré. Par la distribution des clefs, le gouvernement, en conservant à cette famille une propriété qui n'est pas des moins productives, empêchait qu'elle n'en abusât et qu'elle ne fît sortir cette sainte carcasse de son cercueil, miracle qui ne se fût pas opéré sans inconvéniens pour lui, car ce saint ne se dressait pas sur ses pieds, dans les temps où cela lui était permis, que tout n'entrât en danse dans l'île; c'était le signal d'un mouvement auquel les prêtres grecs donnaient la direction qu'il leur plaisait. Par suite de la précaution que les Vénitiens avaient prise, ce miracle ne pouvait plus s'opérer qu'avec le concours de trois volontés; aussi ne s'opérait-il plus.
Les Hongaro, à la faveur de l'ignorance où nous pouvions être de ces faits, avaient essayé de s'emparer de ces trois clés. Le baile, qui, tout furieux, avait quitté Corfou à notre arrivée, leur avait livré sa clé dans l'espérance qu'ils en abuseraient. Mais le provéditeur général, homme plein de droiture et de probité, ne leur avait pas livré la sienne[16]. Elle était chez moi; ces capellans ne l'ignoraient pas et se flattaient de me l'escamoter. Mais comme je savais de quelle importance il était de la garder, je m'étais constamment refusé même à la leur laisser voir, quelques soins que leur chef, homme spirituel et instruit, et rusé surtout, qui tous les matins venait me parler d'Homère, se donnât pour s'insinuer dans ma confiance.
Voyant qu'il leur fallait renoncer à faire un miracle, nos gens s'y prirent d'une autre manière pour remuer la population. Feignant une inquiétude fondée, disaient-ils, sur des avis certains, ils me prient de faire placer à la porte de leur chapelle un corps-de-garde pour empêcher qu'elle ne soit pillée par des brigands avides des trésors qu'elle renferme. En effet, elle contenait une quantité considérable de chandeliers, de lampes et autres ustensiles nécessaires au culte, en argent, en or même, que les dévots y avaient apportés de toutes les parties de l'Orient.
Quoique ces craintes ne me parussent pas fondées, les croyant sincères, je fis accorder à la famille Hongaro la garde qu'elle demandait, et, sur ses instances, je décidai même le général à venir, accompagné de son état-major, rendre avec moi visite à leur momie.
J'appris bientôt dans quel but réel ils avaient sollicité cette faveur. Plusieurs lettres, et une entre autres signée Loverdo[17], m'engagèrent à redoubler de surveillance. On me disait que des émissaires partis de la ville, et répandus dans toute l'île, se prévalaient du poste établi auprès de la chapelle, et de la visite que nous avions faite à saint Spiridion, pour nous accuser auprès des habitans de la campagne de vouloir nous approprier ses richesses, dont le général lui-même avait été faire l'inventaire. Je savais d'ailleurs que, profitant de l'ignorance où nous étions de leur dialecte, ces promoteurs de sédition accréditaient ces bruits dans la ville en notre présence même, et que, entre autres, un officier vénitien, nommé Danieli, avait osé nous imputer cette intention dans le café le plus fréquenté de Corfou, en présence de la famille Hongaro qui ne l'avait pas démenti. Ces tartufes se flattaient qu'au premier jour de marché éclaterait une insurrection plus grave que la première, et que notre extermination en serait la conséquence.
Persuadé qu'en circonstance pareille il vaut mieux déjouer la ruse par la ruse, que de recourir à la force, et qu'on est toujours le plus fort dès qu'on est le plus fin, j'envoyai aux trois Hongaro l'ordre de se rendre chez moi, et j'eus avec le papa Pietro, chef de cette famille, la conversation suivante en italien que je parlais fort mal, mais que j'entends assez bien pour répondre de la fidélité de cette traduction.
«Sior commissario, me dit ce vieux matois, qui ressemblait singulièrement à feu de Lalande, car il ressemblait singulièrement à un singe[18], vous nous voyez tout surpris de l'ordre que nous venons de recevoir. Pourquoi nous mander tous trois? Il n'y a pas un Hongaro pour le moment à la chapelle.
«—Papa Piero, c'est ainsi qu'on le nommait par syncope, papa Piero, craindriez-vous pour votre chapelle? lui répondis-je. N'avez-vous pas tout auprès un corps-de-garde, comme vous l'avez désiré?—Sans doute, et nous ne craignons plus d'être pillés… Mais le service de l'église presse. Voilà bientôt l'heure.—Nous n'avons pas l'intention de l'interrompre, papa Piero. Tranquillisez-vous; je ne vous retiendrai pas long-temps tous ici.—Comment tous?—Je dis tous, parce que l'affaire dont je veux vous entretenir une fois terminée, vos cousins pourront se retirer; quant à vous, papa Piero, je vous retiendrai.—Vous me retiendrez! répéta-t-il avec un accent d'effroi.—Oui, je vous retiendrai.—Ma perche, sior commissario?—Pour reprendre notre conversation sur Homère au point où nous l'avons laissée l'autre jour, si cela vous convient s'entend, papa Piero.—À vos ordres», répondit-il en soupirant comme un homme qu'on vient de débarrasser d'un poids qui l'étouffait.
Sur ces entrefaites, on m'annonce le capitaine Danieli, cet orateur de café que j'avais envoyé chercher aussi, et que quatre fusiliers escortaient. Il n'avait rien moins que l'air d'un militaire. Qu'on se figure un sacristain sous l'uniforme. Aussi lâche devant nous qu'il était hardi derrière, il tremblait de tous ses membres. Je le questionnai en présence de la sainte famille, et j'en obtins sans peine l'aveu des griefs qui lui étaient imputés. «Vous vous êtes mis, lui dis-je, dans une fort mauvaise position: le général ordonne que vous soyez traduit devant un conseil de guerre»; puis je le renvoyai au commandant de la place. Les Hongaro cependant ouvraient de grands yeux.
Cette rencontre de Danieli et des Hongaro n'était pas un effet du hasard, mais de mes combinaisons. Quand il fut sorti: «Cet homme est bien coupable, me dit papa Piero.—Qui le sait mieux que vous, papa? lui répondis-je.—Comment?—N'est-ce pas devant vous qu'il a tenu les propos par lesquels il provoquait le peuple à la révolte et pour lesquels il va être mis en jugement?—Devant moi?—Oui, papa, devant vous. Hier, à l'heure où il nous calomniait, vous étiez dans le café…—E vero, sior commissario, et je ne puis vous dire à quel point ses mensonges m'ont indigné.—Je vous connais trop bien pour ne pas le concevoir.—J'aime que vous me rendiez justice.—Mais alors, pourquoi ne l'avoir pas démenti?—J'en avais bien envie; mais convenait-il à un homme de mon caractère, de ma robe, d'engager une pareille discussion dans un lieu profane?—En quelque lieu que se trouve un homme de votre caractère, n'est-il pas de son devoir de défendre la vérité? Votre silence ne pourrait-il pas vous compromettre avec des gens moins confians que nous le sommes?—Vous croyez?—Non, je ne le crois pas: je suis même si persuadé de votre innocence en tout ceci, que je me suis porté caution pour vous vis-à-vis de personnes qui, moins confiantes en vous que moi, appelaient sur vous la sévérité du général…—Que vous avez bien fait, sior commissario!—Et que je me suis engagé à lui apporter une déclaration par laquelle, réparant le mal qu'a fait hier votre silence, vous certifierez que rien n'est faux comme ce qui a été avancé par ce méchant homme.—Mais convient-il à de pauvres prêtres comme nous de se mêler des affaires de l'État?—Pour les gâter? non; pour les raccommoder, oui; d'ailleurs, comme nous seuls aurions droit de vous en faire un crime, vous pouvez être tranquille.—Nous ne savons dans quelle forme faire cette déclaration; veuillez l'écrire, nous la signerons.—Que me proposez-vous là, papa Piero? Comment, avec l'esprit que vous avez, comment ne voyez-vous pas les inconvéniens d'un procédé pareil? En voyant vos signatures au-dessous d'un écrit de ma main, n'en conclurait-on pas qu'elles vous auraient été extorquées? voulez-vous que cette déclaration ait son plein effet?—Sans doute.—Alors, écrivez-la tout entière.—Mais encore que voulez-vous que nous disions?—La vérité. Est-il besoin que je vous la dicte?—Vous m'obligerez fort en me la dictant.—Soit; écrivez: libre à vous de ne pas signer, si je ne vous y fais pas dire ce que vous pensez.»
Il n'y avait plus à reculer. Le prêtre se mit donc à mon bureau et écrivit sous ma dictée ce qui suit:
Les religieux propriétaires de l'église de Saint-Spiridion à leurs concitoyens.
«Des bruits injurieux aux Français et à la vérité ont été répandus parmi le peuple. Des malveillans assurent que les richesses déposées par les fidèles en notre église en ont été arrachées par un abus de la force et de l'autorité. Comme prêtres et comme citoyens, nous attestons sur Dieu et sur l'honneur que le trésor de Saint-Spiridion est entre nos mains dans toute son intégrité, et que la bonté du Ciel, qui a mis cette sainte relique sous la garde vigilante des Français et sous la protection immédiate du général Gentili, en assure plus que jamais la conservation.»
Suivaient les signatures.
L'original de cet écrit, que les signataires avaient traduit et transcrit aussi en italien et en grec vulgaire, fut affiché à la porte même de leur église, et la conspiration, déconcertée d'ailleurs par des mesures énergiques, s'évanouit avec le bruit qui y donnait lieu.
Cette pièce signée, je congédiai mes cafards, et remettant à un autre jour nos discussions sur Homère, j'engageai papa Piero à étudier le caractère de Nestor: «J'aime mieux sa simplicité, lui dis-je, que la duplicité d'Ulysse.—Et moi aussi», me répondit-il. Ulysse n'eût pas mieux répondu.
Cependant le procès de Danieli se poursuivait. Mais comme nous n'avions que l'intention de lui faire peur, le conseil de guerre, d'après les instructions du général, trouva le moyen de l'acquitter sur la question intentionnelle, moyen alors donné par la loi et à l'aide duquel on eût acquitté le diable lui-même, s'il eût été mis en cause. Je dois le dire, toutefois, l'intégrité du président de ce tribunal ne se prêta pas sans peine à cet acte d'indulgence. «Savez-vous bien, me disait ce soudart le plus sérieusement du monde, que si ce drôle est renvoyé absous, il faudra lui rendre son épée qui est fort belle, et qui me revient de droit, s'il est fusillé comme il le mérite?»
Le mélange de finesse, de douceur et de fermeté qui formait le caractère du général Gentili, eut le résultat que j'en attendais. Il nous fit craindre sans nous faire haïr, et les gens les plus malintentionnés n'osèrent plus se jouer à nous: nous mettions d'ailleurs tous nos soins à prévenir et à réprimer les vexations que plusieurs de nos agens étaient assez enclins à se permettre.
À peine étions-nous débarqués, que l'un d'eux, qui de son chef avait dressé à son profit une liste d'émigrés, s'installant chez un propriétaire absent, s'était emparé de tout son mobilier; et comme il avait trouvé là un équipage tout monté, il s'y faisait promener dans la ville et dans les environs par le cocher de la maison qu'il avait mis en réquisition, ainsi que les chevaux, de son autorité privée. L'exemple pouvait être imité, et Dieu sait où cela nous aurait menés. Au lieu de dénoncer le fait au général qui ne l'eût pas pardonné, je pensai qu'il valait mieux ramener le coupable à la raison d'une manière moins sérieuse. Le général chez qui nous dînions tous ce jour-là, me demandant s'il y avait quelque chose de nouveau: «Rien, général, si ce n'est que notre ami un tel a pris carrosse.—Je lui en fais bien mon compliment, si sa fortune le lui permet; mais je ne le croyais pas si riche», dit le général en regardant le seul homme de la société que cette saillie ne faisait pas rire. Mais comme celui-ci était un peu Gascon: «Plaisanterie du commissaire qui m'a rencontré hier dans un carrosse que mon hôte m'a prêté.»