En réjouissance de la bienvenue de Monge, le général fit doubler le soir la ration du punch. Mais comme au jour naissant on devait le lendemain se porter sur Malte, il alla se coucher à neuf heures, nous laissant achever sans lui le bol et la conversation. Avant de se retirer, il s'était fait rendre compte par Gantheaume, chef de l'état-major de l'année de mer, de la position de la flotte, «Général, avait dit celui-ci, nous sommes en face de l'île de Gozzo, à deux lieues de la côte; la flotte a mis en panne. Demain, au point du jour, nous nous remettrons en marche.»
Nous nous couchâmes assez tard. Il était près de minuit quand j'allai reprendre, sous le citoyen de Bourrienne et à côté du citoyen Collot, mon humble place. Nous avions bu, quoique modérément, un peu plus que de coutume. Or, tôt ou tard un principe entraîne une conséquence. Je le reconnus une heure après m'être endormi. Comme on n'est pas pourvu à bord de tout ce qui se trouve sur terre dans la chambre à coucher la moins confortable, force me fut de me lever, de traverser la chambre du conseil à laquelle celle où je couchais servait d'antichambre, et de courir à la galerie,—quoi faire?—faire dans la mer ce que Sganarelle faisait pour s'amuser dans la cour de M. Géronte, et Jean-Jacques Rousseau dans la marmite de Mme Clot[12], pour s'amuser aussi.
Arrivé là, quel est mon étonnement, quand au lieu du ciel et de la mer qui devaient s'offrir à moi dans leur immensité, je ne vois rien, absolument rien? Je me frotte les yeux; mes regards ne se perdaient pas dans les ténèbres, comme je l'avais cru d'abord. Je reconnais bientôt qu'ils allaient se heurter contre un objet très-matériel, contre un corps opaque, contre une masse très-compacte, mais trop voisine de moi pour que j'en pusse apercevoir le sommet et mesurer la hauteur.
Me rappelant alors ce qui avait été dit par Gantheaume, je ne doutai pas que ce ne fût la terre que je voyais là. Mais d'après son rapport devions-nous en être si près? Et vite j'escalade le château, sur le pont duquel avait été construite une baraque de proportion à recevoir deux lits, rien que deux lits, dont l'un était occupé par Gantheaume et l'autre par Joubert, ordonnateur en chef de la marine. Je frappe à la porte de Gantheaume de manière à l'enfoncer. «Quoi? qu'est-ce? s'écrie le chef de l'état-major.—C'est moi, répondis-je en me nommant.—Que diable voulez-vous à cette heure?—Savoir où nous sommes.—À deux lieues de Gozzo. Bon soir.—Nous n'en sommes pas à vingt toises. Venez voir, venez.
—Farceur»! me dit-il en sautant à bas de son lit; et plus vêtu que moi qui ne gardais pour dormir ni mon habit, ni mes bottes, ni même mon pantalon, il me suit. «Regardez, lui dis-je quand nous fûmes sur la galerie, que voyez-vous là?—Je n'y vois pas plus que dans un four. C'est singulier! la nuit me semblait pourtant des plus sereines.—Ne voyez-vous pas cette côte qui, haute comme les plus hautes falaises de Normandie, vous dérobe la vue du ciel?—Vous avez, parbleu, raison, c'est la côte. À quoi diable pense donc l'officier de quart? il s'est endormi!»
Nous courons au poste; l'officier de quart était très-éveillé: les yeux fixés sur le ciel et tournés du côté de la proue, ce jeune homme aussi se croyait à deux lieues de la terre. Voyant ce qui était devant lui, mais non ce qui était derrière, sachant ce qui se passait au-dessus de lui et non ce qui se passait au-dessous, il se confiait à la disposition des manoeuvres qui neutralisait l'action du vent, et croyait le vaisseau stationnaire. Le vaisseau cependant marchait. Entraîné insensiblement par des courans, il avait dérivé vers la côte contre laquelle il se serait heurté ou tout au moins se serait affalé, si je me fusse aperçu un quart d'heure plus tard que nous avions bu à la santé de Monge.
La côte nous dérobait le vent. «Pourrons-nous virer de bord?» disait Gantheaume en soupirant et tout en commandant la manoeuvre. Elle réussit contre son espoir, et ce succès lui permit d'aller reprendre son somme.
Pour dormir plus tranquillement, il me pria de ne parler du fait à personne, pas même au général en chef. Je le lui promis et je tins parole, car je n'en parlai qu'à Regnauld qui fut aussi discret que moi.
Quelles conséquences cet accident ne pouvait-il pas avoir, si Nelson se fût présenté dans ces entrefaites! Le vaisseau amiral, le vaisseau qui portait Bonaparte, échouer au port! Ainsi, en dépit des plus habiles combinaisons, un cas imprévu peut tout compromettre. Mais un cas imprévu peut aussi tout rétablir; et le salut vous vient quelquefois de la sentinelle sur laquelle vous comptiez le moins. Dans un assaut nocturne qu'Henri IV livrait à Paris, sans un jésuite le coup réussissait. Les cris de ce bon père sauvèrent la place, comme autrefois le cri des oies avait sauvé le Capitole: soit dit sans me comparer à une oie ou à un jésuite: je n'ai pas tant de vanité.
Le lendemain, à cinq heures du matin, la flotte était devant Malte.
Le secret sur le danger auquel avait échappé l'Orient fut si bien gardé, que Gantheaume finit par oublier lui-même ce fait. Dix ans s'étaient passés sans que j'eusse revu ce marin, quand je le rencontrai chez Regnauld. Il avait fait, depuis cette époque, un beau chemin; au lieu de le contrarier, les courans comme les vents lui avaient été favorables; enfin il était amiral. Comme les grandeurs ne me semblaient pas avoir changé ses moeurs, je lui rappelai tout bas cette aventure. Il l'avait oubliée, mais non si bien oubliée, qu'il ne m'engageât à n'en pas parler, quand j'allais invoquer le témoignage de Regnauld pour lui rappeler le fait.
Gantheaume, bon et brave homme, n'était au fait qu'un marin médiocre, parlant ou plutôt criant beaucoup et se démenant sans agir. Favorisé par le sort, malgré ses bévues, il ne s'est pas même illustré par de grands désastres. Napoléon qu'il avait ramené d'Égypte le récompensa de son propre bonheur, et lui sut gré du hasard comme si c'eût été de l'habileté. C'est bien; cela fait honneur à quelqu'un, mais est-ce à Gantheaume? Ce pilote, qui fut chargé depuis de diriger des expéditions si importantes, a-t-il justifié comme amiral les faveurs dont il fut comblé par la reconnaissance consulaire, par la reconnaissance impériale?
Qu'a-t-il fait en 1801 avec cette escadre qui eût sauvé l'Égypte si elle y eût porté des secours si difficilement amassés, si impatiemment attendus? Il l'avait prise à Brest, il la conduisit à Toulon, où il la reconduisit encore quelques mois après, au retour d'une nouvelle sortie qu'il fit sur l'ordre exprès du premier consul. Cette sortie-là, il la poussa jusqu'à vingt lieues d'Alexandrie; mais quoiqu'une de ses corvettes y soit entrée, il n'alla pas plus avant.
Obstiné dans sa bienveillance, Napoléon n'en persista pas moins à confier à Gantheaume les commandemens les plus importans, les plus brillans; il fut un temps où il n'était question dans les journaux que des allées et venues de cet amiral, dont l'escadre, bloquée par les Anglais, ne pouvait manoeuvrer qu'en rade. C'est à l'occasion de ses éternels voyages du port de Brest à la baie de Berteaume, que ses collègues du conseil d'État, car il était membre aussi du conseil d'État, lui composèrent cette épitaphe de son vivant:
Ici gît l'amiral Gantheaume,
Qui, dès que soufflait le vent d'est,
De Brest voguait droit à Berteaume,
Et, dès que soufflait le vent d'ouest,
Revoguait de Berteaume à Brest.
CHAPITRE IV.
Siége et prise de Malte.—Capitulation.—Je trouve le moyen d'exécuter l'article favorable aux chevaliers de la langue de France.
Qu'on me permette de le répéter: je n'ai pas pris l'engagement d'écrire l'histoire du temps où j'ai vécu, mais seulement ce que je sais de particulier sur les hommes remarquables avec lesquels je me suis trouvé en rapport, et sur les faits intéressans qui se sont accomplis sous mes yeux.
Qu'on ne me reproche donc pas de n'en pas dire sur le siége de Malte plus que n'en contient ce chapitre. En compilant les récits qui en ont été faits, je pourrais compléter le mien; mais je ne veux dire que ce que je sais, et je ne sais bien que ce que j'ai vu.
La possession de Malte échappait évidemment à l'ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dont l'institution n'était plus en harmonie avec l'esprit du temps, et aux droits desquels on n'ignorait pas que le czar Paul Ier avait l'intention de se substituer. La France jugeant la possession de cette île nécessaire à ses communications avec l'Égypte, Bonaparte avait ordre de s'en emparer, si c'était possible; mais dans la circonstance pouvait-il tenter le siége d'une pareille place? Ce qu'il ne pouvait faire de vive force, il le fit par adresse; ce qu'il ne pouvait pas conquérir, il l'escamota.
Le 9 juin, ayant pris position de manière à menacer les points par lesquels l'île était accessible, et profitant de la terreur où le développement de ses forces avait jeté les Maltais, le général demanda l'entrée du port pour toute la flotte, et la liberté d'y renouveler ses provisions. Le grand-maître ayant répondu par l'intermédiaire du consul français que les lois de l'ordre et les principes de neutralité ne permettaient pas d'admettre dans le port plus de quatre vaisseaux à la fois, le général en chef affecta de prendre cette déclaration pour un refus, retint le consul, et le lendemain, 10 juin, à quatre heures du matin, l'armée descendit dans l'île sur quatre points différens. À midi, il était maître des côtes et de la campagne, et tous les forts avaient capitulé, excepté celui de Marsa-Sirocco, qui tint quelques heures de plus. Les chevaliers s'étaient battus avec courage, mais ils n'avaient pas été secondés par les milices. D'ailleurs le défaut de munitions et l'état de délabrement où le matériel de la guerre était tombé par suite de l'incurie de l'administration paralysaient partout les efforts des braves.
Les affaires de l'ordre n'étaient pas en meilleur état dans la ville. À onze heures, les assiégés risquèrent une sortie; mais ils rentrèrent bientôt, après avoir perdu un bon nombre des leurs et le drapeau de la religion. À midi, l'armée maltaise se voyait déjà réduite à quatre mille hommes, très-peu disposés, pour la plupart, à se défendre.
Cependant les habitans de la campagne, entrés dans Malte pêle-mêle avec les fuyards, y rapportèrent un désordre qui s'accrut encore par le retour d'un corps de soldats chargés de la garde des postes extérieurs. Frappés d'une terreur subite au milieu de la nuit, ils étaient venus chercher dans la ville un refuge contre un ennemi qui ne les attaquait pas. La frayeur se changea en fureur. Le sang coula dans les rues. Les patrouilles tiraient les unes sur les autres. Plusieurs chevaliers furent massacrés. Tout annonçait pour le lendemain des maux encore plus grands que ceux qu'on avait éprouvés dans la journée. Sur les instances des principaux habitans de l'île, le grand-maître se détermina à demander une suspension d'armes. Le général Bonaparte y consentit, à condition toutefois que la place et les forts lui seraient livrés dans les vingt-quatre heures. Cette proposition, préliminaire d'une capitulation définitive, fut portée au grand-maître par les citoyens Poussielgue et Dolomieu.
Le premier, ci-devant secrétaire de légation à Turin, avait, quelques mois avant, fait un voyage à Malte, où résidait son frère, et pendant ce temps il avait eu le loisir d'étudier les dispositions des esprits; le second, minéralogiste célèbre et antérieurement commandeur de Malte, avait conservé des rapports avec plusieurs de ses anciens confrères, et exerçait sur eux une influence dont le général crut pouvoir tirer parti. Sa politique en cela sacrifiait l'intérêt privé à l'intérêt public. Dolomieu n'accepta pas sans répugnance, sans douleur même, une mission qui dès lors le livra aux attaques de la plus virulente calomnie, et qui depuis a servi de prétexte à la cruauté avec laquelle on le traita en Sicile, où, retenu contre le droit des gens par ordre de la cour de Naples, il fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit au bout de dix-huit mois que pour venir expirer en France.
Les négociations ne traînèrent pas en longueur. Dans la nuit du 11 au 12 juin, les plénipotentiaires du grand-maître conclurent à bord de l'Orient un traité par lequel les chevaliers renonçaient en faveur de la république française à la souveraineté de Malte. En retour, la France s'engageait à demander pour le grand-maître au congrès de Rastadt une principauté en Allemagne, et à lui payer provisoirement une pension annuelle de 200,000 fr. Le traité assurait de plus aux chevaliers reçus avant 1792 une pension alimentaire proportionnée à leur âge, et permettait de rentrer en France à ceux d'entre eux qui n'avaient pas porté les armes contre la république. Ce traité fut conclu sous la garantie de l'Espagne.
Le 14 l'escadre entra dans le port, et les troupes prirent possession des forts, où le drapeau de la liberté remplaça celui de la religion. Maîtres de Malte, les Français s'étonnaient de s'y trouver. Nous ne serions jamais entrés ici, disait spirituellement Dufalga, s'il n'y avait eu quelqu'un pour nous en ouvrir les portes.
La résistance fut si faible et de si courte durée, qu'on eut à peine le temps de se signaler. Pendant ce temps de relâche pour l'Institut, Lannes, qui retrouvait l'occasion de faire parler de lui, se hâta de la saisir. Malgré les instructions du général en chef, qui, pour épargner le sang, et dans l'espérance que les premières démonstrations suffiraient pour amener une capitulation, avait prescrit aux généraux de s'abstenir de toute prouesse inutile, entraîné par sa fougue, ce grenadier avait été se loger jusque sous le rempart, où il avait engagé, sans trop de nécessité, une fusillade des plus vives, et ce n'était pas sans peine qu'il avait obéi à l'ordre qui le rappelait au quartier-général. Témoin des reproches qu'à cette occasion lui adressa Bonaparte, j'aime à les rapporter. «Maudit Gascon, qu'as-tu prétendu faire? Prouver que tu es brave; qui en doute? Exposer ta troupe mal à propos! T'exposer toi-même pour rien! C'est impardonnable. Songe à mieux obéir dorénavant. Quand j'aurai besoin que tu ailles te faire tuer, je te dirai d'y aller, et tu iras.» Peu d'éloges seraient aussi honorables que cette réprimande.
Eugène de Beauharnais, qui ce jour-là faisait ses premières armes, combattit avec toute la chaleur d'un jeune homme et avec tout le sang-froid d'un vieux soldat. Il rapporta au général un drapeau qu'il avait pris sur les chevaliers. Jamais l'enivrement de la gloire ne s'est manifesté avec plus de candeur et plus de vivacité que sur cette figure de dix-sept ans; Eugène se montra dès lors ce qu'il a été depuis; Eugène se montra digne et du père que lui avait donné la nature, et de celui que lui donnait l'adoption.
Ce n'est pas à sa pénurie, mais au défaut d'ordre que le gouvernement maltais dut sa ruine. Les Français trouvèrent dans la place un matériel immense et des munitions de toute espèce. La flotte s'y renforça de deux vaisseaux, une frégate et trois galères. Trois millions du trésor de Saint-Jean passèrent dans la caisse de l'armée.
L'égalité de droits proclamée, le général Bonaparte préposa au gouvernement de l'île un conseil de neuf membres, auprès desquels il plaça un commissaire français. Se modelant sur ce qui se faisait en France, ce conseil devait régler les recettes et les dépenses, organiser les tribunaux, établir dans le pays divisé en cantons l'administration municipale et les justices de paix; tous ces actes devaient être sanctionnés par le général commandant. C'était l'organisation de Corfou.
Bonaparte forma de plus une garde nationale pour le maintien de la tranquillité intérieure, et quatre compagnies de canonniers pour la défense des côtes. Pour rattacher par des liens puissans Malte à la France, et conformément à ce qui avait été fait en Corse en 1766, sous nos rois, quand, avant la naissance de Napoléon, cette île devint française, il statua que des enfans choisis dans les meilleures familles seraient envoyés sur le continent pour y être élevés dans les écoles de la république. Indépendamment de cela, pourvoyant aux besoins de l'instruction locale, il créa des écoles de différens degrés, une bibliothèque, un cabinet d'antiquités, un muséum d'histoire naturelle, un jardin botanique, un observatoire; et il affecta des revenus à l'entretien de ces divers établissemens. Il ne négligea pas non plus les intérêts de la religion. Déterminant les rapports des divers cultes entre eux, il mit des bornes aux empiétemens du clergé latin sur le clergé grec, déclara les prêtres indigènes seuls capables de posséder des bénéfices dans l'île, reconnut les droits des juifs, détermina l'âge où les religieux des deux sexes seraient admis à faire des voeux, purgea Malte de tous les moines étrangers, et par une mesure vraiment pieuse, il dota l'hôpital des revenus des couvens qu'il supprimait.
Six jours suffirent à tant de travaux. Après avoir confié les fonctions de commissaire du gouvernement à Regnauld de Saint-Jean d'Angély, dans lequel il avait déjà eu occasion de reconnaître cette haute capacité, dont il a si souvent usé par la suite, laissant à terre quatre mille Français sous le commandement du général Vaubois, Bonaparte revint à bord, et donna ordre d'appareiller.
Les chevaliers âgés de plus de soixante ans avaient obtenu la permission de rester à Malte; les autres fuient renvoyés dans leur patrie respective. Les chevaliers français qui, âgés de moins de trente ans, voulurent prendre du service sur la flotte ou dans l'armée, y furent admis selon leur grade, ou employés d'après leurs aptitudes dans les administrations: acte de politique et de générosité par lequel Bonaparte appelait dans son camp des hommes utiles, et ouvrait un asile à des infortunés qui, proscrits par les lois françaises et par la capitulation de Malte, avaient perdu deux fois leur patrie; acte où l'on reconnaît l'esprit de l'homme qui avait permis à Wurmser de sauver les émigrés enfermés avec lui dans Mantoue. Ce dernier fait, qui n'avait pas été ignoré des chevaliers, avait eu une grande influence sur leur détermination. Ils ne craignirent pas de se mettre à la discrétion d'un vainqueur si modéré: aussi Bonaparte disait-il qu'il avait pris Malte dans Mantoue.
Les esclaves mahométans trouvés dans le bagne furent distribués sur l'escadre, soit pour y être employés, soit pour être échangés en Égypte contre des chrétiens captifs chez les beys.
La flotte quitta Malte le 19 juin. Je restai dans l'île, puis je retournai en France. Quelles circonstances, quels motifs me firent changer tout à coup de direction? On va le savoir.
CHAPITRE V.
Ce qui se passa sur l'Orient pendant le siége.—Ce qui se passa dans Malte après le siége.—Banquet chez le général.—Promotions.—Villoteau, nolunt cantare rogati.—Conversation avec le général Dufalga.—Conversation avec le général en chef; à quel sujet.—Déplorable position des chevaliers français; j'y trouve un remède.—Regnauld tombe malade.—Je suis nommé pour le remplacer.—Il se rétablit.—La Sensible retourne en France et moi aussi.
Au moment d'effectuer la descente à Malte, quand Bonaparte donnait ses ordres aux officiers qui devaient concourir à cette opération, curieux de voir la chose de près, et jaloux aussi de prouver que le coeur d'un militaire peut se trouver sous un habit civil, je lui demandai la permission de l'accompagner. Il comprit ma pensée et me dit sans que je la lui expliquasse: «Le moment où j'aurai besoin de vous n'est pas venu, restez; les balles vont surtout chercher les inutiles.»
Pendant les douze ou quinze heures qu'il resta à terre, nous eûmes une nouvelle preuve de l'esprit de domination dont les militaires sont possédés, petits comme grands. N'étant ni soldat, ni marin, je n'étais dans le cas de sentir directement à bord l'autorité de qui que ce fût, et je n'avais jamais eu l'occasion de reconnaître qu'il y eût sur l'Orient un officier chargé de la police. À peine le général et l'état-major se furent-ils embarqués, que, sortant d'un pont inférieur où son rang l'avait relégué jusqu'alors, un sous-lieutenant de je ne sais quel corps vient s'établir dans le premier pont où les rats montèrent aussi; et prenant la qualité de commandant de la place qui, à l'entendre, lui revenait par droit d'ancienneté, il se met à donner, à tort et à travers, des ordres qui n'avaient pour but que de prouver qu'il avait le droit d'en donner. Ainsi, un écolier, qui monte à cheval pour la première fois, fatigue, jusqu'à ce qu'il soit jeté par terre, le pauvre animal qu'il gouverne. Je ne puis dire à quel point j'étais importuné de son outrecuidance. Comme il la porta jusqu'à intervenir dans une conversation que j'avais avec Monge: «Vous donnez des ordres ici! lui dis-je; en donnez-vous aussi chez l'amiral?—L'amiral fait sa police chez lui.—Comme la police de l'amiral n'est que de la politesse, montons chez l'amiral», dis-je à Monge.
La capitulation signée, nous mîmes pied à terre. J'allais loger avec Regnauld dans la cité Valette, chez un vieil avocat dont j'ai oublié ou plutôt dont je n'ai jamais su le nom. Le soir, toute la ville fut illuminée en réjouissance du mal que nous lui avions fait. Cette illumination, au reste, n'était pas ruineuse. Des bouts de chandelle fixés dans des sacs de papier de couleur à demi remplis de sable en firent les frais. Ce genre d'illumination, contre lequel le vent n'a pas de pouvoir, est d'un effet assez gai. Villoteau pouvait se croire encore dans l'île des Lanternes.
Le général avait pris possession du palais du grand-maître. Dès qu'il fut établi, il donna un grand dîner où les officiers supérieurs de l'armée et de la flotte, et les hommes les plus recommandables qui suivaient l'expédition furent invités: c'était une fête triomphale. En vertu des pouvoirs illimités qui lui étaient attribués, il avait accordé de l'avancement à presque tous les convives. Brillante et noble réunion que celle qui environnait notre table!
La musique des guides, pendant le banquet ne cessa d'exécuter des symphonies guerrières. L'intention du général était qu'on chantât ces hymnes patriotiques, ces strophes héroïques dont nos armées avaient fait retentir l'Allemagne et l'Italie. Belle occasion pour le vicaire de Lays de faire connaître son talent! Je ne doutais pas qu'il la saisît. Point du tout: quand je l'en pressai de la part du général, il me répondit qu'il n'était pas venu à Malte pour chanter, mais pour faire des recherches sur la musique des différens âges et des différens pays. J'eus beau lui rappeler ses engagemens, et lui montrer les conséquences que pouvait entraîner son refus, je n'en pus obtenir d'autre réponse. Il n'ouvrit la bouche pendant tout le repas que pour la répéter entre deux bouchées, et pour manger. Je rejetai sur une extinction de voix cette résolution bizarre dans laquelle il a persisté pendant toute la durée de l'expédition. Le général, heureusement, y attacha peu d'importance, et lui fit même délivrer, sur ma demande, une autorisation pour fouiller dans les bibliothèques et les sacristies, tant conquises qu'à conquérir, et pour compulser à loisir, voire pour confisquer, tous les antiphonaires où il espérait trouver des trésors d'harmonie; permission dont il a rarement eu occasion d'user en Égypte, où il y a peu de sacristies et encore moins de bibliothèques.
Après le dîner, je me promenai avec le général Dufalga sur la terrasse du jardin. La mer était tranquille; rien n'altérait la pureté du ciel, si ce n'est quelques nuages tracés à l'horizon par les fumées de l'Etna. Nous tirions de ce calme une augure favorable pour le trajet qui nous restait à faire. «Quelques savans sont cependant dégoûtés de l'expédition, me dit Dufalga. Plusieurs ont même témoigné l'intention de ne pas aller plus loin. Voilà bien le caractère des Parisiens! leur imagination s'exagère tout, les biens à venir comme les maux présens! Croyaient-ils aller en Afrique tout à leur aise, comme dans la galiote de Saint-Cloud? Ils se plaignent de la gêne qu'ils éprouvent à bord. Et qui n'en éprouve pas! Qui donc, si mal logé qu'il soit à Paris, n'y est pas plus commodément dans son jardin que le général en chef dans son appartement sur l'Orient! Cette gêne est passagère; elle tient à la force des choses, il y a de l'enfantillage à s'en plaindre.—Vous avez raison, répondis-je, il y a de l'enfantillage à se plaindre sous ce rapport. Mais n'est-il pas un autre malaise dont tout homme raisonnable a droit de se plaindre?—Et lequel?—Le malaise qui résulte des procédés de militaires envers quiconque n'est pas militaire; cet intervalle qu'ils affectent de maintenir entre eux et ce qui n'est pas eux; ce dédain qu'ils manifestent pour tout ce qui est civil, soit qu'ils s'en éloignent, soit qu'ils s'en rapprochent? Ce sont là des outrages de tous les momens; c'est un outrage continuel. Lors même que leurs discours semblent irréprochables, l'injure qui n'est pas dans la phrase est dans le regard, dans l'accent, dans le geste, dans le silence. Je conçois que tant de gens qui valent mieux que moi ne s'accomodent pas de cela; car, moi, je ne saurais m'y faire.—Que les manières de quelques de nos généraux vous donnent quelque déplaisir, je le conçois; mais c'est encore un inconvénient auquel on ne saurait remédier: il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empêcher.—L'empêcher absolument, c'est impossible sans doute; Mais eût-il été impossible de l'atténuer? C'est ce qu'on attendait particulièrement de vous, général; et si vous me permettez de le dire, c'est ce qu'on a été aussi étonné qu'affligé de ne pas vous voir faire.—Que voulez-vous dire, mon cher ami? expliquez-vous, je vous en prie.—Je m'explique. Que des gens plus courageux qu'instruits, et qui ne doivent leur fortune qu'à leurs bras, n'estiment que la force du bras, et tiennent tout autre mérite pour nul, vous n'y pouvez rien, je le sais. Mais vous, qui joignez à un courage égal au leur la science qu'ils n'ont pas, que vous sembliez penser comme eux!…—Pouvez-vous me prêter un pareil sentiment!—Je me plais à croire, général, que ce sentiment vous est tout-à-fait étranger. Raison de plus pour m'étonner de l'éloignement où vous vous êtes tenu des savans pendant la traversée. Ont-ils pu sans chagrin vous voir préférer à la première place qui vous était réservée parmi eux, si vous aviez daigné les présider, le neuvième ou dixième rang que votre titre de général de brigade vous assignait à table, dans le bout qu'occupaient les militaires? La place où nos voeux vous appelaient n'était-elle pas en effet la vôtre? N'êtes-vous pas le général de la partie pensante de l'expédition? Cette élite en vaut bien une autre. En siégeant au milieu d'elle, vous ne vous fussiez pas abaissé vis-à-vis des militaires, et vous l'eussiez relevée à leurs yeux; vous l'eussiez en même temps consolée de beaucoup d'impertinences qui n'ont eu de valeur que parce que vous avez paru ne pas les improuver. On se résigne au malaise, on ne se résigne pas au dédain. Moi-même, où en serais-je, si je n'avais pas eu la chambre du général pour refuge et la bibliothèque pour consolation? Savez-vous quelle sera la fin de tout cela? des défections.—On n'accordera pas de congés.—On en prendra; et à tel à qui l'on ne voudra pas ouvrir la porte, s'échappera par le trou de la serrure.»
Le général en chef, se rapprochant de nous, demande alors de quoi nous parlions. Dufalga le lui dit. «Tout cela, reprit lé général, s'arrangera en Égypte; chacun sera classé là d'après son utilité, et recommandé par elle. Un peu de patience.—Quelques mots de consolation donnent de la patience à l'homme le moins disposé à en prendre. Vous souvenez-vous, général, de l'effet que trois mots de vous ont produit sur ce pauvre Denon? Sans ces trois mots, il retournait à Paris. Il n'y a pas de résolution si fortement prise qui tienne contre vos coquetteries; et la vôtre avec lui a été grande ce jour-là. C'est, je crois, le seul homme de qui vous vous soyez fait un ami en mesurant votre épée avec la sienne!»
Il se mit à rire. Le voyant de bonne humeur, je crus devoir profiter du moment pour l'entretenir d'un objet plus délicat et dont j'avais inutilement prié Berthier de lui parler. «Général, lui dis-je, puisque vous êtes libre pour l'instant, me permettrez-vous de vous rappeler les intérêts des chevaliers français.—Leurs droits sont réglés par la capitulation. Que demandent-ils?—Que cette capitulation s'exécute. Elle porte que ceux d'entre eux qui ne sont pas sortis de l'île depuis 1792, seront censés avoir résidé en France.—Eh bien!—Ils demandent d'après cela qu'on leur délivre des passeports.—Que ceux qui sont dans le cas de l'exception s'adressent à Berthier.—Qu'ils s'adressent au diable, dit Berthier, qui s'était rapproché de nous. Je plains ces pauvres gens de tout mon coeur; mais puis-je leur délivrer des passeports sans me compromettre? Ne sont-ils pas tous des émigrés? Les lois sur cet article sont précises.—Mais la capitulation est précise aussi. Général, il y va ici de l'honneur français et du vôtre, ajoutai-je en m'adressant à Bonaparte. La résidence non interrompue dans l'île est assimilée à la résidence en France. Pouvez-vous refuser un passeport aux chevaliers qui vous prouveront avoir résidé ici sans interruption depuis 17191 jusqu'à ce jour?—Et le moyen de le reconnaître?—Je l'ai trouvé. Les chevaliers prenaient leur nourriture dans les auberges à des tables entretenues par l'ordre, et leur présence y était constatée par des registres où l'on consignait avec les causes de leur absence, en cas de départ, l'époque de leur retour. Ces registres sont entre nos mains; il suffit de les compulser pour opérer avec certitude dans cette circonstance délicate.—Et qui se chargera de cette corvée? dit Berthier. L'état-major n'a déjà que trop d'occupation.—Corvée! c'est bien le mot. Mais encore faut-il que quelqu'un s'en charge, par l'honneur et aussi par pitié. Je m'en chargerai, moi, si vous le voulez, général. Autorisez-moi à m'adjoindre pour ce travail deux commissaires et un secrétaire; et vous pourrez, en toute confiance, délivrer sur nos certificats les passeports qui vous seront demandés.—À la bonne heure, dit Berthier; arrangez la chose comme il vous plaire, pourvu que ma responsabilité soit à couvert.—Faites comme vous l'entendez», me dit le général en chef.
Dès le lendemain un arrêté nomma à cet effet la commission proposée, dont ce bon Parceval fit partie. Il s'agissait de tirer des malheureux de peine; il accepta avec empressement ces fonctions purement onéreuses, et très-ennuyeuses qui pis est. Pendant les cinq jours qui s'écoulèrent depuis ce jour-là jusqu'à celui du rembarquement, nous employâmes chaque jour huit ou dix heures de notre temps à dépouiller les registres et à délivrer des certificats, travail que personne autre n'eût osé faire. Alors il y avait encore du courage à être humain.
Le jour du départ approchait. Regnauld, qui venait d'être nommé commissaire du gouvernement à Malte, se trouvait par cela même détaché de l'expédition. Cet incident, dont je me réjouissais pour lui, m'affligeait fort pour moi. Regnauld sur la terre étrangère était le représentant de ma famille et de mes amis. Cette séparation renouvelait tout le chagrin que j'avais éprouvé quand il avait fallu se séparer de tout ce qui m'était cher. Je ne songeais pas sans serrement de coeur à l'isolement dans lequel j'allais tomber. Les désagrémens qu'il m'avait aidé à supporter me paraissaient dès lors insupportables. J'envisageai tout à coup les choses sous un aspect tout-à-fait différent: ce qui n'avait été pour moi jusqu'alors qu'un voyage, ne me parut plus qu'un exil, exil dont l'amitié n'adoucirait plus la rigueur.
Néanmoins je ne songeais pas à m'y soustraire. Toutes mes dispositions étaient faites pour rentrer le lendemain dans ma prison de bois, quand un incident imprévu vint changer la direction de ma destinée. J'étais occupé de mon travail pour lequel j'avais établi un bureau dans la sacristie de Saint-Jean, quand on vint m'annoncer que Regnauld, que j'avais laissé bien portant quelques heures avant, était attaqué d'une fièvre des plus violentes. Je cours à notre commun domicile, et je le trouve en effet dans l'état le plus alarmant. Sa fièvre était accompagnée d'un délire effrayant et de tous les symptômes d'une maladie inflammatoire. Pendant qu'on va quérir le meilleur médecin du pays, je cours inviter, presser, prier le premier médecin et le premier chirurgien de l'armée de vouloir bien venir consulter avec l'Hippocrate maltais, ce à quoi ils se prêtèrent de la meilleure grâce possible.
Voilà nos trois docteurs au chevet du malade. La dévotion n'était pas la qualité dominante alors chez les Français, et, tout habile qu'il fut, le médecin indigène n'était rien moins que philosophe.
Regnauld, dans ses momens de raison, se targuait peu de modestie et d'orthodoxie. Qu'on se fasse, d'après cela, une idée des extravagances que lui suggérait une exaltation d'esprit provoquée par le soleil d'Afrique et irritée par une continence à laquelle il était peu habitué. Ces saillies érotiques et hérétiques forçaient les docteurs militaires à rire, mais non pas le docteur civil. Celui-là, jugeant de la gravité du danger par celle du délire, ne tremblait pas moins pour l'âme que pour le corps du malade. «Cet homme est en grand danger, dit-il, dès qu'il fut seul avec les médecins.—Docteur, repartit Desgenettes, le danger de ce malade ne me semble pas aussi grave qu'à vous.—Ni à moi non plus, dit Larrey.—Il est des plus graves, répliqua le Maltais, quand on n'en jugerait que par les propos de ce Monsieur.—Ses propos! m'écriai-je, n'allez pas vous régler là-dessus. Quand il est en bonne santé, c'est bien autre chose. Faites abstraction de l'état de sa tête, et jugez-le sur l'état de son pouls.—Ce pouls est des plus élevés; l'inflammation est extrême.—Et votre avis? dirent les docteurs français.—Mon avis est de commencer par le saigner pour dégager la tête; et cela dans le plus court délai.—C'est notre avis aussi, dirent les deux Français.—Reste, dis-je, à déterminer la quantité de sang à extraire.—Parlez, docteur, disent simultanément nos deux médecins.—La saignée, pour produire un prompt effet, ne saurait être trop abondante, trop plantureuse, poursuit le Maltais. Vu la vigueur du sujet et l'intensité du mal, huit palettes de sang ne seront pas trop pour commencer.—Huit palettes! m'écriai-je.—Huit palettes! s'écrient nos docteurs.—Huit palettes, reprend l'opinant, sauf à recommencer, si cela ne suffit pas.—Nous avons affaire, je crois, au docteur Sangrado, dis-je à Desgenettes.—Huit palettes! reprend celui-ci. Mais savez-vous, docteur, que c'est ainsi qu'en France on traite un boeuf quand on veut le tuer?—Je sais, docteur, qu'à Malte c'est ainsi qu'il faut traiter un homme quand on veut le sauver. Le malade, ajouta-t-il, n'est plus ici sous l'influence de ses habitudes, mais sous celle du climat; c'est la médecine du climat qu'il faut lui appliquer.»
Desgenettes avait peine à se rendre à cet argument, et voulait réduire la saignée de moitié. Larrey, par des considérations qui avaient aussi leur valeur, soutenait cet avis comme le Maltais persistait dans le sien. «Docteurs, leur dis-je, tout système absolu a ses inconvéniens. S'il était permis à un ignorant d'ouvrir un avis, je vous proposerais de faire chacun de votre coté quelque concession. Huit, c'est trop peut-être; quatre, ce n'est peut-être pas assez. Prenons un moyen terme: six, par exemple; cela ferait, ce me semble, une saignée honnête. Dans le cas où elle serait reconnue insuffisante, on serait toujours à même d'y revenir.»
Ce mezzo termine fut adopté. Et vite on envoie chercher un chirurgien pour opérer, et l'on amène le premier qui se rencontre. C'était le chirurgien de je ne sais quelle demi-brigade. Larrey lui ordonne de saigner Regnauld, le saigner au pied. Le phlébotomiste en vain tente d'obéir. Étourdi par le soleil et aussi par le vin de Malte, il ne peut trouver la veine; bref, il s'y prend si gauchement, que Larrey, perdant patience, s'empare de la lancette et termine l'opération; puis, de concert avec Desgenettes, il va rejoindre le général en chef que j'avais prévenu de l'accident arrivé à Regnauld, et lui rendre compte de l'état où se trouvait ce commissaire.
Malgré ce qui avait été convenu, la mesure déterminée fut dépassée. Resté maître du champ de bataille, le docteur Sangrado fit tirer trois quarts en sus au lieu de moitié; et le patient s'étant endormi avant même qu'on eût bandé la saignée, il ordonna de le laisser en repos, et se retira tout satisfait, en recommandant de l'avertir s'il survenait quelque accident.
Sur ces entrefaites, je reçus un message du général en chef. D'après le rapport de nos docteurs, non seulement il acquiesçait à la demande que je lui avais faite de rester auprès de Regnauld pour le soigner pendant sa maladie, mais il m'envoyait un arrêté qui me nommait commissaire du gouvernement à la place du malade, si, comme on le craignait, il venait à succomber» Dans le cas contraire, je devais rejoindre l'armée sur la première frégate maltaise qui partirait pour l'Égypte.
Le lendemain 19 juin, à quatre heures du matin, la flotte mit à la voile et se dirigea sur Alexandrie.
À huit heures, j'entrai dans la chambre de Regnauld. Il ne s'était pas réveillé de la nuit. Quelle fut ma surprise et ma joie de le retrouver mieux portant que jamais! Il ne demandait que deux choses: la liberté de travailler et celle de manger. Le docteur maltais triomphait: il y avait lieu. Il avait en effet sauvé Regnauld par son procédé brutal, comme on sauve un noyé en le saisissant par les cheveux. En vain se montra-t-il peu complaisant pour les appétits du convalescent; en dépit de ses ordonnances, Regnauld, dès le jour même, se remit au bureau et à table aussi.
Me voilà donc à Malte sans fonctions, sans caractère, et pour combien de temps? Le matériel ne manquait pas pour armer les frégates maltaises; mais on ne savait comment leur former un équipage. Tous les hommes capables de servir, les forçats même, avaient été employés sur la flotte.
Cependant la frégate qui l'année précédente m'avait transporté à Corfou, la Sensible, était prête à partir pour France. Armée en flûte à Toulon, où elle avait été radoubée pendant l'hiver, elle n'avait servi dans l'expédition que comme vaisseau de transport. Mais l'amiral ayant reconnu que les réparations avaient accéléré sa marche et en avaient fait la meilleure voilière de l'armée, on lui avait rendu ses canons, et on l'expédiait en aviso pour porter en France la nouvelle de la prise de Malte.
Le général Baraguey-d'Hilliers, chargé des dépêches du général en chef pour le Directoire, vint nous trouver et prendre nos commissions. «Vous pourrez attendre long-temps encore une frégate, me dit-il; mais si vous voulez monter sur la mienne, il y a place pour vous.»
À cette proposition, une révolution subite se fit dans mes idées. Tous les déboires que j'avais éprouvés depuis mon départ se présentèrent en masse à mon souvenir et avec plus de force que jamais. J'avais sacrifié un bien-être réel à des avantages douteux, imaginaires peut-être. J'avais aliéné le bien le plus précieux pour moi, ma liberté, sans m'assurer même si l'homme à la fortune duquel je m'attachais pourrait me payer ce sacrifice. Déjà il avait été obligé de condescendre aux exigences des militaires, qui voyaient avec impatience sa tendance à me bien traiter, et dont l'arrogance était devenue insupportable. Il m'avait promis de m'employer quand l'occasion se présenterait. Mais quand se présenterait-elle? Mais se présenterait-elle? Attaché à l'expédition, non pas comme savant, mais comme homme de lettres, j'étais au milieu de tant de gens utiles un cheval de parade, une bête de luxe! encore n'étais-je pas à ce titre un objet de prédilection. «Vous n'êtes pas de l'Institut, m'avait dit Dufalga en voulant justifier je ne sais quel procédé dont je me plaignais.—Je partirai pour ne revenir que lorsque je serai de l'Institut», avais-je répondu. Mais c'était là le plus faible des intérêts qui me rappelaient en France. Les liens qui m'attachaient à ce doux pays tenaient moins à mon esprit qu'à mon coeur. Je le sentis plus vivement que jamais en cette circonstance, où l'éloignement de Bonaparte affaiblissait la puissance de son charme. L'occasion qui s'offrait ne se représenterait plus si je la laissais échapper. Ma détermination allait consommer mon esclavage, ou me rendre ma liberté. Ma liberté! Je consultai Regnauld. «Que ne suis-je à votre place!» me dit-il. Je consultai le vent. Le vent soufflait vers la France. Je m'abandonnai au vent.
Je sortis de Malte sans connaître beaucoup plus cette ville que lorsque j'y étais entré. Le travail que je m'étais imposé avait rempli toutes mes journées. Mais quand même il m'aurait laissé quelques loisirs, le moyen de battre le pavé et de courir les champs à Malte par la chaleur de juin, chaleur du ciel dont l'intensité était doublée par celle que réfléchit un roc qui ne refroidit jamais. Il faut pour s'en faire une idée y avoir été une fois exposé.
Cela m'arriva le jour du débarquement. Dans le trajet qu'il me fallut faire pour monter du porta la ville, j'en fus tellement accablé, que force me fut, à moitié chemin, de me réfugier dans une cabane pour reprendre mes sens. Mon sang bouillonnait dans mes veines; ma cervelle se fondait dans ma tête. Frappé d'éblouissement, d'étourdissement, une minute plus tard, je tombais pour ne plus me relever peut-être. L'ombre et un verre d'eau me rendirent à moi.
C'est à l'action de cette chaleur de réverbère, à laquelle Regnauld, chargé d'organiser les municipalités de campagne, avait été exposé pendant toute une journée, qu'il faut attribuer la fièvre violente qui pensa l'emporter.
On ne peut se promener à Malte qu'avant le lever ou après le coucher du soleil, et alors les portes de la ville sont fermées. Le matin, avant de reprendre mon travail, j'allais tous les jours me baigner dans le port.
Un jardin à Malte est un objet de luxe; la chose sans laquelle on ne saurait faire un jardin, la terre y étant rare. C'est là une matière exotique, un objet de commerce. Celle qui nourrit les magnifiques orangers qui ornent les jardins du grand-maître a été importée de Sicile. À Malte comme à Paris, ces arbres vivent emprisonnés, non pas pourtant dans des baisses étroites et mobiles, non pas entre quatre planches, mais dans des excavations creusées dans le roc, mais entre quatre murailles, au-delà desquelles leurs racines ne sauraient s'étendre.
Les végétaux les plus communs chez nous, sont là les plus rares. Voulez-vous donner de la valeur à l'objet le moins cher? faites-le voyager. Un Maltais me voyant en extase devant des arbres et des arbustes qui réussissaient d'autant mieux chez lui qu'ils y retrouvaient presque le sol et le ciel de l'Inde, me prend par la main d'un air de satisfaction, et me disant: «Vous allez voir bien autre chose», il me conduit dans un bosquet, à l'entrée d'une grotte; et me montrant une espèce de buisson qui végétait au bord d'un bassin: «Regardez, il n'y en a pas deux dans l'île.» C'était un groseiller à maquereau!
Le pied des murailles à Malte est couvert d'une infinité de croix tracées en couleur rouge. Cela m'attristait, parce que j'avais lu dans Brydone, auteur d'un Voyage en Sicile et à Malte, que ce signe annonçait qu'à la place où on le rencontrait, un chevalier avait été tué en duel. Un Maltais, à qui je faisais part de mes impressions à ce sujet, se mit à rire. «Ce signe, me dit-il, indique tout autre chose que ce que vous pensez: on croit que le respect qu'il commande s'étendra jusque sur l'espace qu'il recouvre, qu'il en écartera toute injure, et que la muraille sera protégée par la croix. C'est souvent le contraire. Vingt fois par jour la croix est compromise par la muraille.»
En effet, dans le moment où il me parlait, un homme qui nous tournait le dos prouvait la justesse de cette réflexion; et cet homme était celui-là même qui venait de peindre la croix devant laquelle il était arrêté, non pas pour prier.
LIVRE XV.
DE JUILLET 1798 À JUIN 1799.
CHAPITRE PREMIER.
Alexandre Berthier.—Trophées de Malte.—Vents contraires.—Mauvaise rencontre.—Combat, abordage.—Nous manoeuvrons pour prendre.—Nous sommes pris.
La nuit tombait quand nous sortîmes du port. Une fois dans mon hamac, je me mis à réfléchir sur le parti que j'avais pris avec tant de précipitation. Je n'y eus pas regret. Il m'était difficile cependant de n'en éprouver que de la joie. Mes souvenirs me rendaient par anticipation les jouissances qui m'attendaient auprès des amis que j'allais rejoindre, mais ils ne me retraçaient pas moins vivement celles que je perdais avec les amis dont je m'éloignais, celles qui avaient tempéré les désagrémens dont n'avait pu me garantir la bienveillance du général Bonaparte; de ce nombre était la confiance que j'avais trouvée dans le général Berthier.
«Celui-ci, me disais-je, me défendra si j'ai besoin d'être défendu. Il est dans la confidence de mes chagrins secrets; il en a la conscience, car il en éprouve de pareils.»
C'était par un effort de dévouement qu'il avait suivi Bonaparte dans une expédition d'outre-mer. Ses plus vives affections le rappelaient vers Paris, où il était impatient de revenir. «Les coups de fusil tirés, me disait-il souvent, et dès que nous serons établis au Caire, je retourne en Europe, je retourne en France.» Tout en me répétant cela, me conduisant un jour dans sa petite chambre, cellule plus étroite encore que celle du général en chef, et dont il avait fait une chapelle: «Trouvez-vous que cela ressemble?» ajouta-t-il.
Au pied de son lit était l'objet de sa dévotion, image sur laquelle se portaient son premier regard quand il s'éveillait, et son dernier regard quand il s'endormait: image bien faite pour expliquer sa ferveur, bien que ce ne fût pas le portrait d'une vierge. Il la devait, je crois, au pinceau, non pas de Raphaël, mais d'Apiani.
Si Berthier aimait Bonaparte, il était fort aimé de lui, et cela se conçoit. Fondée sur une utilité réciproque, leur union était de celles que le temps ne peut que fortifier: c'était celle du génie et de l'intelligence. Berthier devait sa gloire à ce qu'il avait compris le génie de Bonaparte, et la gloire de Bonaparte s'était accrue de ce qu'il avait été compris par Berthier. Personne n'a mieux traduit et transmis ses ordres que Berthier, qui était pour lui ce que la parole est à la pensée.
Bonaparte, dans les tournées qu'il faisait Je matin dans cette salle du conseil qui nous servait de cabinet de lecture, et où Berthier venait de temps à autre s'étendre et jaser sur le divan, le traitait avec une familiarité tout-à-fait affectueuse; tantôt lui pinçant l'oreille, tantôt promenant sa main dans ses cheveux, s'amusant à les ébouriffer, et l'appelant mon fils Berthier.
Je regrettais aussi Sulkowski. Mais la peine que me faisait notre séparation fut bien moins vive que celle que j'eusse éprouvée si j'avais été témoin de la mort qu'il reçut au Caire, si glorieuse qu'elle ait été.
La société que je trouvai sur la Sensible fit bientôt diversion à ces regrets. Indépendamment du général Baraguey-d'Hilliers et de ses deux aides de camp, du capitaine Bourdé et des officiers qui composaient l'équipage de cette frégate, plusieurs gens, remarquables à des titres différens, s'y étaient aussi embarqués. Plusieurs d'entre eux faisaient des vers; de ce nombre était un officier nommé Bouchard, homme d'esprit, connu par une jolie comédie intitulée les Arts et l'Amitié; un lieutenant de vaisseau, nommé Barré, dont les oeuvres étaient aussi burlesques au moins que celles de Scarron, quoiqu'il n'eût pas la prétention de le rivaliser, et le citoyen Collot qui alors tournait aussi des vers.
Blessé de l'indifférence avec laquelle il se croyait traité par le général en chef, ce munitionnaire le quittait comme on quitte une maîtresse, par excès d'amour, et soupirait sa peine dans des élégies qui prouvaient qu'il entendait mieux le calcul que la poésie.
Il n'y avait parmi les passagers aucune distinction de rang. L'accord le plus parfait régnant entre nos goûts comme entre nos opinions, nous vécûmes dès le premier jour en vieux amis, et par suite de la bonne grâce avec laquelle, à l'exemple du général, chacun s'étudiait à être agréable à tous, nous nous amusâmes autant qu'on peut s'amuser à bord ou en prison, sans recourir à la dispute.
Le moins gai de nos passe-temps n'est pas celui que nous procurait la lecture des lettres écrites par des soldats de l'expédition à leurs amis et à leurs maîtresses en France, et qui, pour la plupart, n'étaient pas cachetées. L'esprit de conquête, qui dominait toutes les têtes, s'y manifestait à chaque ligne. À les en croire, ils avaient pris tout ce qu'ils avaient vu; ils avaient pris la Sardaigne, la Sicile ainsi que Malte; ils avaient pris toutes les terres devant lesquelles ils avaient passé. Chaque lettre de ces Césars était un commentaire de veni, vidi, vici.
Le vaisseau était chargé des trophées de Malte, entre autres on remarquait, 1° un canon de bronze monté sur un affût aussi de bronze et ciselé avec un art admirable. Ce bijou était un présent que Louis XIV avait fait à l'ordre; 2° deux glaives de sept à huit pieds de haut, montés en argent doré et enfermés dans des fourreaux de même matière, espèce de croix, enseignes militaires et religieuses que les chevaliers portaient en tête des processions; 3° le drapeau pris par Eugène Beauharnais à l'attaque de la Floriane; 4° plusieurs pièces d'orfèvrerie d'un travail plus curieux que précieux, qui ornaient le trésor de Saint-Jean. Les épées et le drapeau restèrent exposés dans la chambre du capitaine; les pièces d'orfèvrerie furent serrées dans des armoires, et le canon, qui était de petite proportion, fut emballé dans des caisses et déposé à fond de cale.
Le vent ne nous fut pas long-temps favorable. Dès le lendemain de notre départ il sauta au nord, où il resta pour notre malheur pendant plus de huit jours. Nous passâmes tout ce temps à courir des bordées entre Malte et la Sicile, c'est-à-dire à pousser de droite à gauche et de gauche à droite des angles extrêmement aigus, procédé à l'aide duquel, après avoir fait soixante ou quatre-vingts lieues, nous parvenions quelquefois à en gagner huit contre la direction du vent.
C'était à se désespérer. J'aime mieux pourtant le vent contraire que le défaut de vent. L'un vous impatiente, mais il irrite l'activité; l'autre l'enchaîne et vous ennuie. Tout considéré, mieux vaut la fatigue que l'inaction. À force de louvoyer, au bout de huit jours nous avions presque atteint les côtes de Sicile. Encore quatre lieues, et nous doublions Maretimo, quand vers quatre heures du soir nous aperçûmes une voile à l'horizon.
Ce n'était pas la première que nous rencontrions. À la hauteur de la Pantelerie nous avions hélé un petit bâtiment qui venait de Toulon et allait à Malte, ou plutôt courait après la flotte. Il avait sur son bord, entre autres passagers, Tallien, qui, n'ayant pas été renommé à la législature, et renié de Paris dont il avait été l'idole, allait en Orient chercher fortune, ou, disons mieux, chercher sa vie. Trois ans auparavant, il régnait en France; il avait une cour à Chaillot. Déchu aujourd'hui de son crédit comme de son pouvoir, et sans autre compagnon que Brindavoine, espèce de groom qui, de l'écurie de Madame, avait passé à la chambre de Monsieur, il se réfugiait sous la protection d'un général qu'il avait protégé. Après l'avoir chargé de nos dépêches, nous lui souhaitâmes bon voyage, et certains d'achever heureusement notre course, puisqu'il n'avait fait aucune mauvaise rencontre dans la mer que nous allions parcourir, nous poursuivîmes notre route.
Quand le canot fut mis à flot pour porter nos lettres au capitaine de ce bâtiment, je fus, je l'avouerai, tenté de m'y jeter et de profiter, pour aller rejoindre le général, de l'occasion que je n'avais pas eu la patience d'attendre, et qui s'offrait à moi d'elle-même. Toutefois les considérations auxquelles j'avais déjà cédé, et peut-être aussi un peu de mauvaise honte me retinrent; et puis l'attrait de la France pour moi, comme celui de l'aimant pour le fer, se fortifiait à mesure que je me rapprochais du foyer d'où il émanait. Néanmoins il me fallut plus de force pour persister dans ma résolution, qu'il ne m'en avait fallu pour la prendre.
Mais revenons-en à notre nouvelle rencontre.
«Quel peut être ce vaisseau? disait Baraguey-d'Hilliers au capitaine.—Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, répond Bourdé en braquant sa lunette achromatique, car il vient sur nous, toutes voiles dehors, et le vent lui est aussi favorable qu'il nous est contraire; en attendant, je vais assurer mon pavillon.»
Ce disant, il fait tirer un coup de canon et hisser le pavillon français. J'entends encore le tintement du bronze. Le vaisseau provoqué répondit aussitôt par un coup de canon, arbora pavillon espagnol, et continua à venir avec une vitesse toujours croissante. «Vaisseau anglais et de force supérieure à la nôtre», dit le capitaine dès qu'il eut reconnu la coupe de ce bâtiment, qui décidément nous donnait la chasse; et virant de bord, il se laissa aller à la direction du vent et battit en retraite. En cela il se conformait à ses instructions, qui lui prescrivaient d'éviter tout engagement; mais quelques heures s'étaient écoulées pendant qu'il faisait ses observations, et l'ennemi avait déjà gagné deux lieues quand la nuit survint.
La lune ne tarda pas à se lever, et le bâtiment, qui s'était perdu un moment dans l'obscurité, reparut plus puissant et plus menaçant. Il n'avait pas interrompu sa marche, que nous suivions facilement à l'aide des lunettes de nuit. Il nous serrait, il nous talonnait comme un limier la proie qu'il atteindrait sans l'avoir vue, et par les seuls calculs de son intelligence; sa marche était si supérieure à la nôtre, que le combat devenait inévitable. Nous nous préparâmes à le soutenir.
Le capitaine fit alors l'inventaire de ses ressources, la revue de ses forces. Cet examen lui en démontra l'insuffisance.
Il avait sur son bord soixante et dix hommes de garnison, et c'est en eux qu'il mettait son espoir. Mais de quelle utilité lui seraient-ils si on se bornait à se canonner? Ce genre de combat ne pouvait lui être que désavantageux, le vaisseau ennemi, plus fort que le nôtre, devant porter une artillerie d'un calibre supérieure à la nôtre, et nos batteries d'ailleurs n'étant servies que par des gens tirés du bagne de Malte, ainsi que le plus grand nombre de nos matelots. Quel intérêt de pareils gens pouvaient-ils prendre à l'honneur de notre pavillon?
Tout considéré, il fut résolu que nous tenterions l'abordage. Nos soldats, qui tous avaient fait les campagnes d'Italie, iraient là comme à l'assaut; et malgré l'infériorité de notre matériel, notre impétuosité naturelle, la furia francese, établirait une forte chance en notre faveur.
Au nombre des combattans le capitaine comptait les passagers. Tous n'étaient pourtant pas militaires comme le général Baraguey-d'Hilliers et ses deux aides de camp, braves jeunes gens, dont l'un, la Motte Houdart, qui mourut colonel aux champs d'Jéna, ajoutait déjà la gloire des armes à celle des lettres, qu'un de nos plus ingénieux académiciens avait acquise depuis un siècle à ce double nom. Ceux-là, ainsi que le capitaine Bouchard, étaient familiarisés avec le feu. Mais les deux jeunes frères de M. de Catelan, mais le chevalier de Boschhenri, mais le commandeur Domonville, tout chevaliers de Malte qu'ils étaient, et quoiqu'ils eussent fait leurs caravanes, ne le connaissaient guère plus que ne le connaissait le citoyen Collot, qui en Italie avait fait des campagnes sans avoir fait la guerre, et, à plus forte raison, que moi, qui n'avais pas même vu la guerre de loin.
Le capitaine, après nous avoir fait donner des fusils et des gibernes, nous assigna notre poste.
Cependant on avait pris les moyens les plus propres pour accélérer la marche du vaisseau. Filant de toute la vitesse du vent, il avait fait en six heures le chemin de six jours, et se trouvait vers trois heures du matin à la hauteur de la Pantelerie. Mais l'ennemi marchait encore plus vite que nous; il était dans nos eaux, et son bâtiment, dont les voiles se détachaient en noir sur le ciel argenté, semblait un énorme vautour qui, les ailes déployées, prêt à fondre sur sa proie, étudiait l'endroit par lequel il devait la saisir.
À trois heures et demie du matin, les deux vaisseaux n'étaient plus qu'à demi-portée de canon; les hostilités ne pouvaient pas tarder à commencer. On distribua l'eau-de-vie à l'équipage, et chacun alla prendre sa place; le général sur le banc de quart à côté du capitaine; ses aides de camp dans les batteries pour entretenir le feu, et nous, passagers, à tribord, sur le passavant; c'est ainsi que l'on nomme l'espace qui se trouve au pied du grand mât, entre l'arrière et l'avant du vaisseau.
À ma gauche était le citoyen Collot, qui possédait, comme on sait, deux millions; et à ma droite le commandeur Domonville, homme non moins estimable que lui, quoiqu'il s'en fallût de deux millions qu'il fût aussi riche.
J'avais eu occasion de remarquer celui-ci à Malte, non seulement parce que je lui avais délivré un certificat de résidence, mais encore parce que le soir il se faisait éclairer par un joli barbet, qui portait dans sa gueule un bâton, à chaque bout duquel était attachée une lanterne. Dépouillé de sa commanderie par la révolution française, et de ses dernières ressources par la révolution de Malte, ce pauvre homme, à qui il ne restait pour tout bien que quelques louis, produits de la vente de son mobilier, et aussi de la vente de son chien, dont il ne s'était pas détaché sans pleurer, allait mourir en France, et mourir de faim! «Encore s'il y avait un boulet pour moi!» disait-il en voyant faire les apprêts du combat.
Le jour se lève. Le bâtiment anglais nous avait rejoints; il marchait parallèlement au nôtre, dont il n'était plus guère qu'à une portée de fusil; comme il n'avait pas encore arboré son véritable pavillon, Bourdé somma le capitaine anglais de s'expliquer, en appuyant cette sommation d'un coup de canon. Celui-ci répond à cette invitation par une décharge de toute sa batterie de babord. Ses boulets, qui portèrent surtout dans notre mâture et dans nos agrès, firent un ravage épouvantable. Notre mât d'artimon fut presque coupé, le cabestan mis en pièce, les haubans hachés; les poulies et les débris des vergues pleuvaient comme grêle sur le pont. C'est alors qu'à travers la fumée se déploya la flamme britannique. Je doute que notre riposte, qui ne se fit pas attendre, ait rendu à l'ennemi un dommage égal à celui qu'il nous avait fait. Pendant qu'on préparait une seconde décharge, les deux bâtimens se laissant arriver l'un sur l'autre, manoeuvraient pour s'aborder; ils n'étaient plus qu'à la portée du pistolet quand partit la seconde volée.
Celle des Anglais porta tout entière dans le bois de notre frégate, et ne nous fit pas moins de mal que la première. Elle démonta plusieurs de nos pièces, tua plusieurs de nos canonniers dans les batteries, et renversa sur le pont nombre de matelots, de soldats, et deux passagers qui se trouvaient en ligne avec moi sur le passavant.
Conformément au plan arrêté, on se disposait néanmoins à escalader le vaisseau anglais; notre beaupré engagé dans ses manoeuvres nous attachait à lui; les deux bords se touchaient[13]. On criait à l'abordage! Tout l'équipage se jetait en avant pour soutenir nos soldats qui couraient là comme à l'attaque d'une redoute. Dans ce moment, j'entends crier houra! à la poupe. Le pavillon français avait disparu. Pendant que nous allions à l'assaut sur l'avant, nous étions assaillis par l'arrière. La frégate était prise.
Une idée se présente à moi. Maîtres du pont, les Anglais descendront dans la chambre du capitaine; là sont les trophées que nous rapportions de Malte. Dans cinq, dans trois minutes, à l'instant, ces trophées deviendront les leurs; il n'y a pas un moment à perdre; et me précipitant par l'écoutille, j'entre dans la chambre qui renfermait ce précieux dépôt, que personne ne songeait à soustraire à leurs recherches. Prendre les deux épées, les jeter dans la mer qui les engloutit, est l'affaire d'un instant. Le drapeau, dans les plis duquel j'enveloppe un boulet, disparaît aussi dans les flots, ainsi que le sac aux dépêches, que l'on charge d'un lest pareil. Mais il n'y eut pas moyen de dérober aux vainqueurs les objets renfermés dans les armoires, et le canon que Louis XIV avait donné à l'ordre de Malte. Les Anglais le trouvèrent à fond de cale, d'où il ne sortit que pour aller figurer dans l'arsenal de Londres.
À peine cette opération était-elle consommée, que l'officier à qui le commandement de la prise était dévolu vint s'établir dans la chambre. En moins d'un quart d'heure la frégate avait changé de maître. Comment cela s'est-il fait? Comment des soldats aguerris ont-ils défendu si peu de temps l'honneur des trois couleurs? A-t-on bien fait tout ce qu'on pouvait faire?
Ce qui me reste à dire répond à toutes ces questions. Aborder, c'est s'exposer à être abordé. Lorsque les bâtimens sont de même proportion, et que leurs ponts sont de niveau, c'est à la vigueur et au courage que le succès est assuré. Mais il en est autrement quand un bord est plus élevé que l'autre, et surtout quand la différence de hauteur est assez grande pour faire obstacle au combattant qui veut passer du bord le plus bas au bord le plus haut; mais non au combattant qui, du bord le plus haut, veut passer sur le bord le plus bas. Le mouvement qu'il faut faire pour grimper est bien plus facile à réprimer, que celui qu'il faut faire pour sauter. L'un exige plusieurs efforts; l'autre ne demande qu'un peu d'agilité.
Tels étaient les rapports où le Sea-Horse (le Cheval-Marin) se trouvait avec la Sensible; il la dominait de quatre pieds à peu près. À cet avantage se joignait celui du nombre, soit en hommes, soit en canons. Le Sea-Horse portait quarante-quatre canons, et nous n'en portions que trente-six; de plus, il avait du dix-huit à la première batterie; dans la nôtre, nous n'avions que du douze; son équipage, composé uniquement d'Anglais, tenait la mer depuis deux ans; le nôtre, formé pour la plupart d'étrangers, n'était réuni que depuis dix jours. Enfin nous n'avions sur notre gaillard d'arrière que des pierriers, et le sien était armé de caronades de vingt-quatre.
C'est au terrible effet de ces caronades qu'il faut surtout attribuer notre disgrâce. La première décharge de ces pièces, chargées à mitraille, renversa, à l'exception de trois personnes, tout ce qui se trouvait sur l'arrière de la Sensible. Il ne fut pas difficile aux Anglais, qui ne trouvèrent plus de résistance, de se porter de là sur l'avant, et de prendre en queue nos gens, qui déjà étaient attaqués en tête.
Le vaisseau néanmoins ne s'était pas rendu: mais cette décharge ayant abattu notre pavillon, l'ennemi crut que le capitaine avait amené. De là des reproches de manque de foi adressés par lui à nos soldats et à nos officiers, qui combattaient encore sur l'avant après qu'il fut venu prendre possession du bâtiment, sur la foi d'une démonstration que nous n'avions pas faite.
On conçoit que la durée d'un pareil combat n'ait pas été longue. Notre capitaine, en ne l'évitant pas, écouta son courage plus que sa prudence; il fut séduit peut-être par l'espérance de remporter une victoire, tout en apportant la nouvelle d'une victoire. Quelle gloire en effet pour lui, s'il eût amené une prise à Toulon, en y venant annoncer la prise de Malte!
Le général Baraguey-d'Hilliers, qui n'eût pas partagé sa gloire, partagea tous ses dangers et toute son infortune. Pendant la durée du combat, il se tint inactif auprès de Bourdé. Triste position pour un homme qui, accoutumé à agir et à commander, ne pouvait ni donner des ordres ni en recevoir. Immobile au milieu du feu, il était les bras croisés sur le banc de quart, comme un condamné que l'on fusille, à cela près qu'il n'avait pas les yeux bandés.
Telle était au reste la position de tous les passagers. Exposés aux balles comme aux boulets, nous n'avions pas même la consolation de rendre le mal qu'on pouvait nous faire. Jamais je n'ai pu tirer une étincelle du fusil dont on m'avait armé, et c'était un fusil d'élite!
C'est une belle chose que la guerre—quand on en est revenu, dit Sedaine. Je suis fort de cet avis. Je suis charmé de m'être trouvé à un combat, et charmé aussi de n'être plus menacé du même plaisir, sur mer du moins; car qui peut répondre que, du jour au lendemain, ce plaisir-là ne le surprendra pas au coin d'une rue par le temps qui court?
Quelques observations que j'ai faites sur moi-même, pendant l'action, ne seront pas déplacées ici. Tandis que le canon grondait, tandis que mes voisins tombaient, rappelé par le défaut d'activité au sentiment de ma position présente, «peut-être, me disais-je, n'aurai-je pas le temps de finir la pensée que je commence.»
Une autre idée m'occupait encore: si je perds un bras ou une jambe, est-ce de la gloire ou du ridicule qui m'en reviendra? Qu'allait-il faire dans cette galère? dira-t-on. Tant que la canonnade a duré, je n'ai eu ni peur ni courage: je n'ai eu que de la résignation.
L'affaire fut des plus sanglantes. Sur deux cent cinquante hommes, soixante, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent mis hors de combat. De onze passagers que nous étions, trois perdirent la vie, et deux furent grièvement blessés. Au nombre des tués était le pauvre Domonville. Son voeu fut doublement exaucé. Un boulet lui avait emporté la tête, quand un second vint lui ouvrir le ventre. L'effet de ce dernier coup fut singulier. Nos matelots, qui d'office s'instituant ses héritiers au préjudice des Anglais, avaient recueilli des doubles louis qu'il cachait dans sa ceinture, me firent voir plusieurs de ces pièces, qui portaient sur chacune de leurs faces une double effigie, effet de la percussion par laquelle chaque pièce avait reçu en partie l'empreinte de la pièce voisine, tout en lui communiquant en partie l'empreinte de la sienne.
Quel spectacle que celui d'un vaisseau après un combat! À l'ordre admirable qui préside à l'arrangement de son mécanisme est substituée la plus affreuse confusion. Le boulet a tout brisé, tout percé, tout déchiré. Dans les champs où elle passe, la guerre laisse des traces moins horribles; le carnage est disséminé là sur un vaste espace. Sur un bord, il est réuni en bloc; et dans cet espace étroit que le sang inonde, l'oeil ne rencontre que des débris, débris de matière animée naguère par l'industrie des hommes, débris désormais inanimés de machines humaines.
C'est un sentiment singulier que la compassion: il ressemble quelquefois à la cruauté. J'en trouvai aussi la preuve en moi. En voyant souffrir une créature mortellement blessée, le cri naturel est: Achevez-la! Et moi aussi je l'ai proféré ce cri. Mis en capilotade par la mitraille, et abandonné par le chirurgien, un jeune matelot se débattait dans les convulsions de la plus douloureuse agonie. «À la mer! à la mer!» m'écriais-je avec l'accent de la prière autant qu'avec celui de l'autorité. Était-ce par pitié pour lui ou par pitié pour moi? Je ne sais; mais j'éprouvai un grand soulagement dès que ses camarades, presque aussi humains que moi, m'eurent exaucé ou obéi.
Le combat fini et le calme rétabli sur notre bâtiment, qui n'était plus à nous, je me jetai sur un lit, et je dormis aussi profondément que dans nos meilleurs jours. Effet de la fatigue: la nature ne perd jamais ses droits. En me réveillant, je me ressouvins que je n'étais plus libre. Je remontai sur le pont pour savoir ce qu'on avait décidé de nous. «On vous attend pour déjeuner, me dit un des nôtres. Mais qu'avez-vous là?» C'était un lambeau de chair, une éclaboussure de gloire qui m'avait été envoyée par le canon et s'était attachée à mon chapeau que je n'avais pas pris la peine de brosser.
Tous les passagers qui antérieurement avaient mangé à la table du capitaine français se retrouvèrent à celle du commandant anglais. Aucun d'eux heureusement n'avait été atteint soit par le fer, soit par le feu. Nous nous en félicitâmes, et puis nous déjeunâmes d'assez bon appétit même.
Les malheureux ne font point abstinence,
En enrageant on fait encor bombance,
a dit Voltaire. C'est vrai.
Ce déjeuner, où Bourdé figurait comme convive à sa propre table, au reste ne fut pas gai: un Anglais en faisait les honneurs.