CHAPITRE II.
Huit jours à bord du Sea-Horse.—Le capitaine Footes.—Procédés généreux.—Nous sommes échangés.—Cagliari.—Les Sardes.—Un bâtiment ragusain nous conduit à Gênes.
Tout en déjeunant, l'amphitryon britannique, qui s'efforçait d'être aimable, nous demanda notre goût pour le dîner. Il désirait d'autant plus qu'il fût bon, que ce serait, disait-il, le dernier repas qu'il aurait le plaisir de faire avec nous, le capitaine du vaisseau qui nous avait pris ayant décidé que l'équipage et les passagers seraient transportés sur son bord, à l'exception pourtant du général et de ses aides de camp qui devaient être conduits en Angleterre, et d'un officier de la garnison qui accompagnerait la prise jusqu'à Gibraltar, où, conformément à l'usage, il devait signer je ne sais quel acte, après quoi il serait relâché.
C'est ordinairement sur le dernier des sous-lieutenans que tombe cette corvée. Je n'ai jamais vu d'homme plus inepte que celui qui, en cette circonstance, fut chargé de représenter la nation française. À cela près qu'il articulait des mots, ses facultés ne s'étendaient guère au-delà de celles du chien, chien d'un fusil, s'entend. Quand Bourdé le désigna pour cette mission, qui devait durer au moins six semaines: Vilain quart d'heure à passer! dit-il avec l'accent d'un Limousin ou d'un Périgourdin. Il nous fut impossible, si tristes que nous fussions, de ne pas éclater de rire à cette saillie philosophique.
Après le déjeuner nous fîmes de la toilette, j'entends par nous ceux de nous dont les effets n'avaient pas été pillés; et immédiatement après le dîner, nous passâmes à bord du bâtiment vainqueur, non sans avoir embrassé ce pauvre Baraguey-d'Hilliers, à qui le général en chef avait donné une mission de faveur, et dont huit jours avant, et sans doute à l'instant même, toute l'armée d'Égypte enviait la fortune.
Pris au dépourvu, il pouvait se trouver dans telle situation où il aurait besoin de plus d'argent qu'il n'en portait. Le citoyen Collot alla obligeamment au-devant de ses besoins, et lui offrit, non pas des traites ou tels autres effets qui pouvaient être protestés, mais en monnaie valide par tout pays, une somme suffisante pour parer à tout événement: c'étaient des diamans sur papier. Il fit aussi la même offre au capitaine Bourdé, qui n'était pas non plus sans incertitude sur son sort. Candide, à son retour du pays d'Eldorado, n'était pas plus magnifique.
Nous ne fûmes pas médiocrement surpris, en sortant de notre bord où les dégâts occasionnés par le combat n'étaient pas réparés à beaucoup près, de trouver un ordre admirable sur la frégate anglaise. Par suite d'une coquetterie très-louable, le capitaine du Sea-Horse ne nous avait appelés sur son bord qu'après que les traces de nos faibles représailles en avaient entièrement disparu. Gratté, lavé et frotté, son bâtiment, dont le pont était formé de planches de sapin éclatantes de blancheur comme la table sonore d'un piano, semblait avoir été poli par l'ébéniste plutôt que par le charpentier. Il y avait deux ans pourtant qu'il n'était entré dans un port.
Le pont n'était pas d'une propreté moins recherchée que la chambre du capitaine. La tenue de cette chambre ne me surprit pas moins comparativement à celle de la chambre que j'avais antérieurement occupée; non que celle-ci ne fût propre, mais l'autre resplendissait de propreté. Un vaisseau anglais est soigné comme le domicile où l'on réside habituellement; un vaisseau français, comme le gîte où l'on ne fait que passer. L'un est un château, l'autre une auberge.
Sir James Footes, ainsi se nommait le capitaine du Sea-Horse, nous reçut avec plus de politesse que de grâce, mais la bienveillance perçait à travers ses manières plus simples toutefois que rudes. Il ne nous fit pas de phrases; il n'affecta pas de grands sentimens, il ne parla pas des égards dus au malheur, mais il les eut pour nous en général et pour chacun de nous en particulier, comme si c'était une conséquence de l'ordre et non un effet de sa noble volonté.
Bourdé nous ayant tous désignés à lui par nos noms et nos fonctions: «Messieurs, nous dit-il en français, tout sera réglé sur mon bord conformément à ce qui se faisait sur le vôtre. Les convives du capitaine seront les miens; les officiers mangeront avec les officiers. Je ne puis vous loger tous séparément. À la guerre comme à la guerre. La seule chambre dont je puisse disposer, par suite de l'absence du lieutenant (il avait pris le commandement de la frégate prise), sera pour M. le capitaine. Chacun de vous partagera le cabinet de l'officier au grade duquel son grade correspond.» Puis il nous lut une liste où tout était réglé conformément à ce principe. Mon nom ne s'y trouvait pas. Revenant en France sans qualité, ou du moins sans autre qualité que celle d'homme de lettres, il était clair que je n'avais pas de rang. À qui m'assimilerait-on? à qui m'accouplerait-on? Sur le bâtiment ennemi, entouré d'hommes utiles, je ne me voyais pas d'analogue.
«Pour vous, Monsieur, me dit le capitaine Footes, en me tirant de mes réflexions, je ne vous ai pas assigné de logement; n'en concluez pas pourtant que je vous aie oublié. Je ne peux pas non plus vous donner une chambre entière, mais si la mienne vous plaît, vous pouvez la partager avec moi. Je n'ai qu'un hamac; mais voilà un bon canapé: ce sera votre lit ou le mien si vous préférez le hamac.»
Étourdi d'une proposition si inattendue, je ne savais que répondre. Un serrement de main exprima tout ce que je pensais. La chambre de ce brave homme fut en effet la mienne tout le temps que je fus prisonnier, si c'était l'être qu'habiter une pareille prison.
Ma captivité, abstraction faite de la circonstance qui l'avait amenée, me fut beaucoup plus douce que la liberté, si on peut se dire libre dès le moment où l'on a mis le pied sur un vaisseau. Le régime des Anglais me paraît, sur mer, préférable au nôtre. Leurs alimens sont mieux préparés; leurs viandes bouillies ou rôties sont plus saines que nos ragoûts, et les vins de Madère, de Xérès et de Porto, ainsi que le porter, l'ale et la spruce sont des boissons plus saines et plus agréables que ces gros vins de Provence, espèce de lie délayée que je n'ai jamais pu avaler sans dégoût.
De plus, et cet avantage était sans prix pour moi, la chambre du capitaine où je me trouvais seul pendant qu'il vaquait aux soins du commandement, c'est-à-dire pendant les deux tiers de la journée, était pour moi un cabinet de travail où personne en son absence ne venait m'interrompre.
Le capitaine, qui aimait notre littérature, avait dans sa bibliothèque, à coté d'un Shakespeare, un Molière, et un Rabelais près d'un Sterne. Dans les discussions qu'il se plaisait à provoquer, nos opinions ne différaient guère. Ce qu'il aimait, ce qu'il admirait dans Molière, c'est le naturel, c'est la sagacité avec laquelle ce grand peintre a su saisir le côté comique de chaque caractère, et convertir en matière comique tous les sujets sur lesquels il mettait la main, de quelque nature qu'ils fussent. Tartufe entre autre le ravissait. Lisons du Molière, me disait-il quand il voulait se divertir, lisons du Molière.
Ses bons procédés envers nous tous, conséquence de son bon naturel, étaient provoqués, je dois aussi le dire, par ceux qu'avait eus notre capitaine. L'année précédente Bourdé avait capturé un bâtiment anglais, et traité avec les égards les plus délicats les officiers qui s'y trouvaient. Non seulement il les avait relâchés sur leur parole de ne pas servir sans avoir été échangés, mais après leur avoir fait la meilleure chère possible, il leur avait ouvert sa bourse: plusieurs de ces officiers, qui se trouvaient sur le Sea-Horse, ayant instruit de ces faits le bon capitaine Footes, celui-ci, heureux d'acquitter une pareille dette, se plaisait à suivre un exemple qu'autrement il aurait donné.
J'allais quelquefois prendre l'air sur le pont. Un matin, après déjeuner, comme je me disposais à y monter: «N'allez pas là-haut, me dit-il, vous y verriez quelque chose qui vous affligerait, et vous me feriez de la peine.» Dès ce moment, mon désir de sortir de la chambre s'évanouit. Quel était, me demandez-vous, le motif de cette interdiction? Le voici. Deux de ses matelots avaient volé le peu qui restait de bagage aux chevaliers de Catelan. Convaincus du fait, ils avaient été traduits à un conseil de guerre et condamnés à recevoir sur le dos un certain nombre de coups de garcettes, châtiment à la fois honteux et douloureux. Malgré les supplications de ces messieurs, la sentence s'exécutait en présence de tout l'équipage, dans le moment où je ne sais quelle fantaisie m'entraînait au lieu du supplice.
Parmi les officiers anglais, qui tous eurent des droits à notre reconnaissance, je dois distinguer M. Dickson, neveu de l'amiral de ce nom, et un jeune officier appelé Charles Schaw. Le premier, qui m'a semblé avoir autant d'esprit que de bravoure, a dû parcourir une carrière brillante, si la mort ne l'a pas arrêté en route; quant au second, qui était aussi brave, mais moins posé, j'ai eu de ses nouvelles. Il a été à son tour notre prisonnier, et je fus assez heureux alors pour lui être de quelque utilité à la réquisition du bon capitaine Footes. Mais n'empiétons pas sur les dates: je parlerai de ce fait en son lieu.
C'était, et, s'il vit, c'est encore un homme vraiment honorable que le capitaine James Footes. Un an après le fait dont il s'agit, il donna une nouvelle preuve de sa loyauté, de sa générosité. L'amiral Nelson, au mépris de l'honneur britannique, au mépris de son propre honneur, violant le traité en conséquence duquel le château de l'Oeuf et les autres forts de Naples avaient été évacués par les Français, et ayant livré aux vengeances d'un monarque restauré les patriotes napolitains que ce traité devait garantir, non seulement James Footes exécuta ce traité autant que cela dépendit de lui, mais protestant en face de l'Europe contre ce parjure, il dénonça au parlement l'amiral complice des plus lâches cruautés qui aient signalé le rétablissement du plus lâche des gouvernemens. Le parlement anglais n'a pas écouté ses réclamations, mais elles ont été entendues de toutes les nations civilisées, et elles ont appelé sur son nom une estime que repousse celui de Nelson, quelque gloire qui s'y rattache.
Le capitaine Footes, ainsi que je l'ai dit, comprenait parfaitement notre langue, il en sentait toutes les finesses quand il lisait; mais quand il parlait c'était autre chose, quoiqu'il s'exprimât sans difficulté. Le lendemain de mon installation chez lui, mon premier soin en ouvrant les yeux fut de lui demander comment il avait passé la nuit. «Très-bien, me répondit-il; et vous aussi, car vous avez dormi comme une cochone, et j'en suis charmé, vraiment.» J'eus beaucoup de peine à ne pas éclater de rire à ce compliment dont l'accent anglais relevait encore le comique. Mais l'expression de bienveillance avec lequel il me l'adressait ne me permettait pas de prendre le change sur son intention: il était clair que ce brave homme se réjouissait de ce que le sentiment de ma position ne m'avait pas empêché de dormir d'un somme aussi bruyant que profond.
Ce mot de cochon, d'ailleurs, pourrait bien n'être pas aussi ignoble pour l'oreille des étrangers qu'il l'est pour la nôtre; l'anecdote suivante me porterait à le croire. En 1811, au temps où l'Europe affluait à Paris, pour lors la capitale du continent, un Allemand, un conseiller aulique, en me vantant dans une société assez nombreuse le génie dramatique de sa nation, s'appesantissait surtout sur le mérite d'une tragédie dont le titre ne lui revenait pas en mémoire. «Ce titre est, disait-il, le nom du héros de la pièce.—Et quel est le sujet de cette pièce?—Le sujet! c'est la mort d'un cochon sacré.» Tous les auditeurs de rire; et comme ce bon Monsieur s'en étonnait: «Si l'on rit, lui dis-je, cela tient à l'ordre dans lequel vous placez ici les mots. Quand on accole au mot cochon l'épithète sacré, il est d'usage de placer l'adjectif avant le substantif.—C'est donc sacré cochon, qu'il faudrait dire?—Oui. Mais la mort d'un sacré cochon ne peut pas faire un sujet de tragédie.»
Il voulait parler de Méléagre et du sanglier de Calydon.
C'est au goût du capitaine pour les lettres que j'étais redevable de sa bienveillance. Mais qui m'avait fait connaître à lui, moi dont la réputation n'était rien moins qu'européenne? Le capitaine Bourdé, évidemment, excellent homme que j'ai perdu de vue depuis long-temps, mais dont je ne perdrai jamais le souvenir.
Où allions-nous cependant? où nous conduisait-on? Aussitôt après le combat, le Sea-Horse s'était dirigé sur le nord-ouest, lentement d'abord, la Sensible ne pouvant le suivre qu'on n'eût réparé ses avaries; cela ne fut pas long: au bout de quatre jours, elle était gréée à neuf et marchait aussi bien et mieux même que le vaisseau qui l'avait rattrapée, à en croire du moins l'équipage anglais.
Après avoir doublé le cap Bon, tournant à l'ouest et longeant la côte où est aujourd'hui Tunis et où jadis était Carthage, la côte où Marius ne trouva pas d'asile, nous semblions aller directement à Gibraltar. L'intention du capitaine n'était pourtant pas de nous mener jusque-là. Après avoir conduit sa prise hors des parages où elle aurait pu rencontrer des vaisseaux sortis de Toulon, il se sépara d'elle, et remontant vers la Sardaigne, il alla se mettre en panne devant Cagliari, à une lieue des forts.
C'est alors qu'il nous expliqua sa marche et ses projets, en nous invitant à choisir entre nous des commissaires qui, de concert avec notre capitaine et le consul français, résidant à Cagliari, régleraient le cartel en vertu duquel nous recouvrerions notre liberté. Le choix fait, on mit la chaloupe en mer. Je ne voyais pas sans soupirer nos gens y descendre. J'enviais, sans le dire, l'à-compte qu'ils allaient prendre sur leur liberté. «Désirez-vous aller à terre avec ces Messieurs? me dit le bon capitaine Footes; allez, mon cher ami: mais si vous ne vous êtes pas mal trouvé ici pendant les sept jours que nous y avons passés ensemble, donnez-moi le peu de temps que ces Messieurs emploieront à leur opération. Quelques heures encore, après quoi nous nous quitterons pour ne plus nous revoir, peut-être.—Vous m'avez deviné, répondis-je; en effet, je portais envie à ces Messieurs, je me chagrinais de ne pouvoir m'embarquer avec eux; à présent c'est tout le contraire, je n'ai plus qu'un désir, celui d'employer auprès de vous le temps que j'étais impatient de perdre.»
À quoi nous occupâmes-nous pendant les sept heures que nos négociateurs passèrent à terre? Je ne sais trop. Mais je sais bien que je vis ces heures s'écouler sans impatience, et finir sans plaisir. En me rappelant ceci, je suis encore tout pénétré de reconnaissance pour l'homme généreux qui me prodigua si gratuitement les témoignages d'une affection si inattendue: le trait qui me reste à raconter prouvera que je ne saurais exagérer l'expression du sentiment que je lui porte.
Nos commissaires revenus, et les choses étant en règle: «Vous êtes libres, Messieurs», dit sir James Footes au capitaine Bourdé et aux officiers qui étaient venus lui faire leurs adieux et le remercier de ses procédés. Ils se retiraient, et je me disposais à me retirer avec eux: «Un moment, me dit-il;» et prenant une feuille de papier, il y trace quelques lignes, puis me la remettant: «N'oubliez pas que pendant sept jours vous avez été de ma famille; et si vous revenez un jour à Londres, souvenez-vous de cette adresse.» Et me serrant la main: «Au revoir», me dit-il avec un accent que je ne saurais rendre.
Cette guerre impitoyable, cette guerre à mort qui nous ferma l'Angleterre pendant toute la durée de l'Empire ne m'a pas permis d'aller revoir cet excellent homme, et quand la paix semblait me la rouvrir, j'étais proscrit, et l'alien-bill m'était appliqué dans toute sa rigueur; voilà du malheur.
Je n'ai reçu qu'une seule fois de ses nouvelles depuis notre séparation. Vers 1808, il m'écrivit pour me recommander Charles Schaw, un des officiers qui avaient servi sur le Sea-Horse, et que le sort de la guerre avait jeté en France.
M. Collot et moi nous nous empressâmes de faire honneur, chacun suivant nos moyens, à la recommandation, lui en mettant sa bourse à la disposition du prisonnier, et moi mon crédit. Il n'était pas grand; mais la bonne Joséphine, qui alors régnait, m'aida de tout son pouvoir à payer une dette vraiment française. Grâce à nos efforts réunis, autorisé à vivre à Melun, M. Schaw était aussi libre qu'il pouvait l'être dans des circonstances pareilles, hors de son pays et sous la surveillance d'une autorité étrangère: je m'étais fait sa caution; mais les usuriers le rongeaient. Un beau matin, je reçus une lettre par laquelle il me mandait que trouvant l'occasion de retourner en Angleterre, il en profitait, et qu'il espérait que je lui pardonnerais d'avoir pris ce parti sans me consulter.
Je lui souhaitai du fond du coeur un bon voyage, et je me plais à croire que ce voeu a été exaucé. Onc depuis n'ai eu de nouvelles du capitaine Footes que par lord Castelreagh, qui me dit en 1814 qu'après avoir été élevé au grade de commodore, ce brave marin, devenu contre-amiral vivait encore. Puisse-t-il vivre long-temps! et lire ce témoignage d'une estime inaltérable comme sa loyauté, ce témoignage d'une affection qui durera autant que ma vie.
Nous restâmes quelque temps à Cagliari, le temps qu'il fallut pour trouver et fréter le vaisseau qui nous conduirait en France. Logés dans un véritable taudis, c'était pourtant la meilleure auberge de la ville, nous avions autant d'impatience de quitter la Sardaigne, que nous en avions eu d'y arriver. Nous y vécûmes le plus misérablement du monde en y vivant le mieux possible. La cuisine y était en harmonie avec l'habitation.
Le lendemain de notre arrivée, le marquis de Vivalda, c'était le vice-roi, nous donna à dîner. C'est le seul repas supportable que nous ayons fait dans cette relâche malencontreuse. Qu'y faire? Se baigner, se promener, se promener et se baigner, et puis dormir. Quoique nous fussions amis avec le roi de Sardaigne, et que ce fût à ce titre que le vice-roi nous avait traités d'une façon si amicale, rien de moins amical que la manière dont les gens du peuple nous regardaient. Chacun de leurs coups d'oeil était une menace; un mot, et nous étions frappés du stylet dont ces bonnes gens ne se séparent jamais, quel que soit le costume qu'ils revêtent.
Leurs costumes très-bizarres et très-barbares sont un mélange de ceux des héros romains et de la canaille napolitaine. Une partie de ces insulaires, vêtue d'une cuirasse de basane, chaussée de guêtres de même étoffe, et coiffée d'un large feutre à bords rabattus, me rappelait ces figurans de nos théâtres forains qui, mettant leurs chapeaux de peur de s'enrhumer, se pavanent, entre deux actes, devant leurs tréteaux: l'autre, débraillée comme Mazaniello, n'a pour vêtement habituel que la chemise et le caleçon; mais quand elle veut se parer, elle endosse par-dessus ce léger costume une demi-redingote de peau de chèvre, garnie de son poil, casaquin sans manches, et fendu des deux côtés, de manière à laisser passage aux bras. Ces gens-là ressemblent à des ours affublés de la coiffure de leurs conducteurs; car le chapeau, qui pour les uns remplace le casque romain, remplace pour les autres le bonnet des lazzaroni.
Je n'ai pas habité assez long-temps chez ce peuple pour avoir pu étudier ses moeurs. Je me bornerai donc à dire qu'elles m'ont semblé s'accorder avec la barbarie de son costume, mais qu'elles sont plus féroces que corrompues. Si j'en crois un officier piémontais qui a résidé long-temps en Sardaigne, la vengeance est la passion dominante du Sarde: c'est un besoin qu'il veut satisfaire à tout prix, et l'usage lui en donne le droit. Mais il est pour cela des formalités qu'il doit remplir. Un homme a-t-il reçu d'un autre un de ces outrages qui ne peuvent se pardonner, il doit l'avertir de la guerre à mort qu'il va lui faire, en plaçant sous son oreiller une cartouche, ou en tirant à minuit un coup de fusil sous sa fenêtre. Dès ce moment l'homme menacé se tient sur ses gardes: il ne sort plus sans être armé, et il se dispose à tuer comme il se résigne à être tué. En Sardaigne, la querelle du membre d'une famille est épousée par toute la famille, et se lègue de génération en génération. Mais le droit qu'elle donne sur la vie de l'ennemi ne s'étend pas sur ce qu'il possède. L'homme qui n'a pas horreur d'assassiner aurait honte de voler; il abandonne le corps sur lequel sa vengeance s'est assouvie aux bêtes féroces, aux oiseaux de proie, ou à la charité des passans qui daigneront l'ensevelir, mais il ne le dépouille pas: «Tel homme qui avait disparu depuis plusieurs semaines a été retrouvé sur la route de Cagliari à Oristagni, à demi-dévoré, mais revêtu de ses habits et encore muni de sa bourse», me disait l'officier piémontais.
Les mauvaises dispositions des Sardes pour les étrangers en général étaient encore irritées contre nous par leur fanatisme et par les ressentimens des prêtres: les ministres du Dieu de paix nous avaient représentés à leurs yeux comme des ennemis personnels de tout ami de Dieu, comme des ennemis personnels de Dieu lui-même. Un des nôtres ayant voulu entrer dans une église, questo non è per voi, lui dit un capelan, en lui fermant la porte au nez, bien qu'il se présentât avec tout le respect possible.
L'intérieur de la Sardaigne est peu peuplé. Cela tient-il à ce qu'il est infesté d'aria cattiva? ou n'est-il infesté d'aria cattiva que parce qu'il n'est pas peuplé?
Après trois jours de résidence, notre capitaine nous dit avoir nolisé un bâtiment ragusain qui nous transporterait à Gênes. Ce bâtiment était à notre frégate ce que notre frégate était à un vaisseau de ligne. Ce n'eût été qu'une barque, nous nous y serions jetés avec joie, heureux de sortir de cette terre à demi-barbare.
Nous étions entassés dans ce sabot, style de marin, comme des harengs dans une caque; mais peu nous importait, vu la brièveté du trajet. Le vent était favorable, le temps superbe: hélas! cela dura peu. À la hauteur de Bonifacio, le ciel se chargea de nuages; le vent, sans changer de direction, devint d'une violence extrême; une tempête enfin se déclara: il ne nous manquait que cela.
En sortant de Toulon, j'avais éprouvé une tempête dans les parages des îles d'Hières; mais à peine les mouvemens qu'elle imprimait à l'Orient, du pont duquel je la contemplais, étaient-ils sensibles. C'était pendant la nuit; la mer réfléchissait les éclairs dont le ciel était embrasé. Je ne me rappelle pas sans ravissement le spectacle que m'offrait le théâtre immense que remplissait ce terrible phénomène; sphère de feu dont notre vaisseau était le centre.
J'avais vu cette fois la tempête plus que je ne l'avais sentie: la seconde fois ce fut autre chose. Je ne puis comparer notre état pendant la durée de cette longue tourmente qu'à celui d'une souris qu'on étourdit dans la souricière. Je m'étais couché pour éviter le mal de mer; dix fois les secousses imprimées au vaisseau me replacèrent sur mes pieds, et puis me firent retomber dans l'attitude horizontale, pour m'en tirer encore et me la faire reprendre presque aussitôt, au caprice de la vague.
Mais à quelque chose malheur est bon. Ce vent qui nettoyait la mer des corsaires que nous avions à redouter, et qui nous prenait en arrière, nous imprimait une telle vitesse, qu'avant la fin du quatrième jour nous entrions dans Gênes-la-Superbe.
CHAPITRE III.
Voyage de Gênes à Tarin.—Comme quoi je devins fabuliste.—Marché singulier.—Le général Brune.—Lettre au citoyen Talleyrand.—Voyage de Turin à Lyon.—Retour à Paris.
Le hasard, en me poussant à Gênes, me servait plus qu'il ne me contrariait. Il allongeait peu ma route et me faisait connaître la seule des grandes villes d'Italie qu'il ne m'avait pas été permis de visiter dans mon précédent voyage.
Je n'y fis cependant pas un long séjour. Plus je me rapprochais de Paris, plus l'attrait qui m'y rappelait se faisait sentir. Après avoir donné quelques jours moins au repos qu'à un autre genre de fatigue, après avoir parcouru la ville et ses environs, après avoir visité ses palais, ses églises, son port, et joui tout à loisir de l'aspect de la mer, du haut des maisons de plaisance dont sont couvertes les montagnes qui couronnent Gênes, et dont l'aspect vu de la mer m'avait enchanté aussi par sa magnificence, rassasié encore d'admiration, je fis marché avec un veturino qui pour un prix raisonnable s'engagea à me conduire en cinq ou six jours à Turin, et de Turin à Lyon en se chargeant de ma nourriture.
Le général Dessolle commandait la place. Nous nous connaissions de longue date; j'eus quelque plaisir à le retrouver, et ce plaisir parut être réciproque. Je lui donnai sur la perte de notre bâtiment des renseignemens d'autant plus nécessaires aux intérêts des officiers qui le montaient, que l'opinion de l'armée d'Italie et du gouvernement français devait s'établir sur cette base. Vu le penchant des militaires à se déprimer les uns les autres, la précaution était urgente, j'eus bientôt lieu de le reconnaître. Dessolle m'offrit ses services; je n'en acceptai qu'un, le visa de mon passeport.
L'intérêt qui m'avait inspiré la conversation que j'eus avec lui, me conduisit chez le consul français qui résidait près de la république ligurienne. Je n'eus qu'à m'applaudir de cette démarche. En servant des hommes estimables, je fis connaissance avec un homme fort estimable aussi, avec un homme également ferme et bon, M. de Belleville. Après avoir rempli avec distinction des places de la plus haute importance tant en France que hors de France, ne conservant de toutes ses fonctions que celle de commissaire du bureau de bienfaisance, il a terminé en philantrope une vie commencée en brave, une vie dont tous les jours ont été consacrés à l'utilité publique. Voilà pour la bonté. Quant à la fermeté, c'est lui qui seul, et protégé par le simple uniforme de grenadier, alla sommer le roi de Naples de reconnaître la république française dont la flotte bloquait le port de Naples, ne laissant, montre en main, à ce monarque qu'une heure pour se décider. Popilius n'avait pas été plus fier.
M. de Belleville se chargea volontiers de faire connaître la vérité au Directoire, et je sais qu'il a tenu parole. Il m'offrit pour retourner en France l'argent dont je pourrais avoir besoin: offre que je refusai. Mais je ne refusai pas l'invitation de venir passer une journée avec lui avant de quitter Gênes, et cette journée, passée avec un homme qui possédait tous les genres d'instruction, est une des plus agréables dont j'aie gardé souvenir.
Je ne sortis pas de Gênes sans avoir visité le théâtre. Malheureusement pour moi, l'Opéra était alors fermé, et la scène était occupée par des acteurs de comédie et de drame; il fallut bien s'en contenter. Je leur vis représenter les Victimes cloîtrées, de Monvel. Cette pièce, qui attirait la foule, produisait un grand effet. Peut-être l'eussé-je été revoir, si je ne fusse parti le lendemain.
Le hasard, qui m'a quelquefois bien servi, me fit rencontrer parmi les trois voyageurs que le voiturin me donna pour camarades M. Bouchard, ce même officier qui était avec moi sur la Sensible. Sa compagnie me fut d'une grande ressource; il aimait comme moi à marcher, nous prîmes souvent ce plaisir à travers les montagnes. Nos courses n'étaient pas très-silencieuses.
La dispute est d'un grand secours;
Sans elle on dormirait toujours,
dit le bonhomme. La dispute ou la discussion nous abrégeait parfois le chemin. Mais si par hasard je le faisais seul, alors, suivant mon habitude, je me mettais à rêver, et même à rimer.
C'est dans une de ces heures d'isolement, je m'en souviens, que j'essayai pour la première fois de faire une fable. Le croira-t-on? je n'en pus venir à bout: le sujet, l'affabulation, j'avais tout cela dans la tête, sur le papier même; n'importe. «Je ne ferai jamais de fable, je le vois bien», dis-je en jetant le manche après la cognée. J'avais tort; il ne faut désespérer de rien. Je n'ai jamais pu réussir, il est vrai, quoique j'y sois vingt fois revenu, à mettre en vers le sujet en question; il figure encore dans sa nudité primitive au livret, je n'ose pas dire Album, où depuis plus de quarante ans je jette ce qui me passe par la tête sans se rattacher précisément à rien, sac à tous grains, qui tous n'ont pas été stériles, et que j'ai porté avec moi, soit en France, soit hors de France, dans tous mes voyages: je n'ai pu réussir, dis-je, à mettre en vers ce maudit sujet. Mais depuis cette inutile tentative, combien de fables n'ai-je pas composées? À celles que j'ai publiées, si j'ajoute celles que je pourrais publier, ma pacotille serait presque aussi volumineuse que celle du plus fécond des fabulistes. Ce genre de composition est celui pour lequel je me sens aujourd'hui le plus de goût, sinon le plus d'aptitude. Il remplit tous les momens qui autrement seraient nuls dans ma vie littéraire, qui est plus que jamais ma vie; il convertit en momens utiles, délicieux même, pour moi s'entend, ceux que je perdrais en promenades oisives, et ceux que mes insomnies livreraient à des rêveries pires que de mauvais rêves.
Cette manière d'exposer, de discuter, de démontrer une vérité n'a pas moins de charme pour ma raison que pour mon esprit, que pour mon imagination, charme qui s'accroît tous les jours à un âge où l'on connaît le prix du temps, et qui me rend de plus en plus friand de plaisirs utiles. Et quel plaisir plus utile que celui dont Socrate, à soixante et dix ans, voulut se faire une occupation! que celui auquel il voulut consacrer les trente jours qui lui restaient à vivre entre le moment où il fut condamné à boire la ciguë et le moment où il la but! Les Dieux, disait-il, lui conseillaient d'employer ce terrible entr'acte à mettre en vers les fables d'Ésope[14]. Pour un philosophe, une bonne fable peut être une bonne action. La circonstance qui me ramena à faire des fables est assez singulière. Je croyais avoir un tort à reprocher à un homme qui, doué de beaucoup d'esprit, n'est pas tout-à-fait dépourvu de malice, le tort d'avoir lancé un sarcasme assez vif contre des personnes qui m'étaient chères. Du besoin de lui riposter, mais à la sourdine, me vint l'idée d'une fable, et puis d'une autre. Mais une épigramme en portefeuille n'est qu'une épée dans le fourreau, qu'une épingle sur la pelotte. Mon homme était propriétaire d'un journal de la direction duquel il se reposait sur un littérateur que je voyais souvent. Comme celui-là me demandait souvent des vers pour sa feuille, je lui donnai ces fables, qui lui avaient plu, et où il ne pouvait voir aucune intention hostile. Elles furent goûtées non seulement du public, mais aussi du particulier à qui elles faisaient allusion, et qui trouva même assez piquant qu'on l'eût attaqué sur son propre terrain, avec ses propres armes, espiéglerie qui amena notre réconciliation.
Ce succès m'affriola. Les objets dès lors se présentèrent à moi sous un nouveau rapport. Tout devint pour moi sujet de fables. Je m'habituai à tout traduire en fables; bref, me voilà fabuliste.
Au bout de quelques années, mon recueil s'était assez considérablement grossi. Je ne songeais pas cependant à le livrer à l'impression, quand une circonstance non moins singulière que l'autre m'y détermina presque malgré moi.
Plusieurs hommes de lettres, au nombre desquels était Chénier, m'avaient engagé à publier ces fables qui, lues en partie à l'Institut, avaient été entendues avec faveur. Néanmoins j'avais toujours ajourné la chose, quand Millevoye[15], de retour d'un voyage qu'il avait fait en Picardie, vient me demander à déjeuner. Il ramenait de là un cheval charmant.
J'aimais passionnément les chevaux; j'en avais trois, trois et demi même dans mon écurie; je dis et demi, parce que dans le nombre il s'en trouvait un moitié moins gros qu'un cheval de taille commune, un cheval corse, sur lequel mon fils Louis, qui alors avait à peine demi-taille d'homme, faisait son apprentissage d'équitation, cours d'enseignement mutuel, où ces deux écoliers apprenaient à trotter, l'un dessus l'autre dessous, et s'instruisaient l'un portant l'autre.
Millevoye aussi aimait beaucoup les chevaux, plus même que sa fortune ne le lui permettait. Il en achetait souvent. Mais s'apercevant presque aussitôt qu'il ne lui était pas moins difficile de les entretenir que de s'entretenir lui-même, il les revendait souvent aussi. Il s'était déjà débarrassé sur moi d'un de ses commensaux.
Cheval de race, cheval quasi-arabe, ainsi que l'attestaient, indépendamment de la perfection de ses formes, la direction de sa queue et la mobilité de ses oreilles, et provenant d'un haras impérial, son nouveau cheval était vraiment remarquable. Sa beauté me frappa. J'en fis mes complimens à son maître, qui les reçut comme on reçoit des complimens sur une maîtresse dont on ne se séparera jamais.
Après s'en être fait honneur quelque temps, s'apercevant cependant que l'écurie affamait encore la salle à manger, et résolu à se débarrasser aussi de cet hôte qui le rongeait, Millevoye songea encore à se tirer d'affaire par mon aide, et à placer son cheval chez moi par amitié pour nous deux, c'est-à-dire pour son cheval et pour moi. «Mais quel rapport, me dira-t-on, y a-t-il entre ce cheval et vos fables?—Patience.»
Millevoye, qui venait me voir plus fréquemment que d'ordinaire, et qui ne venait plus qu'à cheval, avait grand soin en entrant dans la cour de faire piaffer sa monture; et si le bruit ne m'avait pas attiré à la fenêtre, il me priait discrètement de venir juger par moi-même s'il était vrai, comme le prétendait mon cocher, qu'il y eût place pour son arabe avec mes normands dans l'écurie. Je descendais pour en juger, et je ne remontais pas sans lui répéter: «Millevoye, vous avez là un joli cheval.—Évitez-moi donc, me dit-il un jour, évitez-moi la peine de le mettre au cabriolet.—Au cabriolet! ce serait un meurtre.—N'ayant qu'un cheval, il faudra pourtant m'y résoudre.—Quel dommage!—Vous n'avez pas de cheval de selle, vous; vous montez vos chevaux de trait. Voilà ce qu'il vous faudrait. Cinquante louis, et vous seriez monté comme un prince, monté comme Murat.—Cinquante louis!—Cinquante louis, et ce cheval est à vous.—Ce cheval les vaut bien.—Il vaut quinze cents francs.—Mais je n'ai pas cinquante louis à mettre à une fantaisie. Et puis un cheval de plus dans mon écurie! il n'y en a déjà que trop!—Expliquons-nous. Je ne veux pas mettre dans votre écurie un cheval de plus. Je sais trop ce qu'un cheval coûte à nourrir. Si nous nous arrangions, je vous débarrasserais de votre cheval à deux fins, de celui que vous mettez à la selle et au cabriolet.—Vous le prendriez dans le marché?—Oui, dans le marché. Donnez-moi cinquante louis, plus votre normand, et mon arabe est à vous.—Mais ce normand me coûte trente-cinq louis.—Mon arabe m'en coûte soixante et dix, et je vous le donne pour cinquante.—Cinquante, plus trente-cinq que me coûte mon normand.—Ne parlons pas de ce qu'il coûte, mais de ce qu'il vaut.—Je vous le répète, je n'ai pas cinquante louis à dépenser pour un caprice.—Vous les avez.—Vous voulez rire.—Pas du tout.—Connaissez-vous mieux mes affaires que moi?—Peut-être.—Et ces cinquante louis où sont-ils?—Dans votre portefeuille.—Dans mon portefeuille! Le croyez-vous rempli de traites, de lettres de change? Il n'y a là que des griffonnages, des ébauches, des brouillons de chansons, de contes, de fables.—De fables, c'est cela.—Et où en voulez-vous venir?—Donnez-moi cinquante fables, je vous débarrasse de votre normand, en échange duquel je vous laisse mon arabe.» Et tout en disant cela il faisait passer et repasser devant moi son arabe, qui jamais ne m'avait paru si parfait.—Millevoye, venez cherchez mes fables.»
Millevoye fait mettre sur le normand la selle de l'arabe, et part au trot avec le manuscrit. Il traita dès le jour même du cheval avec un maquignon, qui le revendit, et des fables avec un libraire qui les publia, mais avec une vingtaine d'autres, mais avec une préface et des notes, qu'il se fit livrer gratuitement, et dans mon intérêt, pour donner, disait-il, à notre volume un embonpoint honnête. On ne connaissait pas encore l'art de spéculer sur le vide, et de donner à un livre un honnête embonpoint, en y multipliant les blancs, industrie qui ressemble fort à celle des cabaretiers qui baptisent leur vin avec de l'eau qu'ils font payer pour du vin aux consommateurs.
En résumé, le libraire fut assez content de son marché, et Millevoye du sien. Quant à moi, me promenant tous les jours sur le produit de mes fables, et tous les jours à califourchon sur mes idées, je n'ai pas eu un seul regret à cette affaire, où j'ai été moins dupe que personne. Si je n'en ai pas retiré beaucoup de gloire, du moins en ai-je retiré beaucoup de plaisir, indépendamment de celui que j'avais eu à fabriquer la monnaie dont j'avais payé mon cheval. Et ce cheval, qu'est-il devenu? je ne sais, ni ne veux le savoir. C'est un des amis que j'avais laissé en France en 1816, quand une seconde restauration vint nous rendre le bonheur; et je ne l'y ai pas retrouvé à mon retour d'exil en 1820.
Mais reprenons la route de Turin. C'est dans un bois de pins, non loin d'Alexandrie, que je tentai l'essai qui donne lieu à cette digression. Las de mes efforts inutiles, je tournai vers un autre objet la direction de mes idées, et je composai, sur je ne sais quel air, et à je ne sais quel propos, la romance suivante:
LE DÉSERTEUR.
Je reviens, je suis de retour,
J'ai brisé ma chaîne importune.
Ambition, grandeur, fortune,
J'immole tout à notre amour.
Oui, Sophie, et tu peux, m'en croire,
Quand je revole entre tes bras,
Ton bonheur ne me coûte pas
Ce que t'aurait coûté ma gloire.
II.
Déjà le chagrin m'a quitté;
Mes pleurs retrouvent un passage,
Et l'espoir, au riant visage,
M'a rendu sa sérénité.
Sous mille formes, le reproche
Ne se présente plus à moi.
Chaque pas m'éloignait de toi;
Chaque pas enfin m'en rapproche.
III.
Ah! quand pourrai-je retrouver,
Sur ta bouche amoureuse et tendre.
Ce bonheur que je viens te rendre
Et que nous saurons conserver?
Sous ma bouche qui les dévore
Je crois sentir couler tes pleurs:
Ce ne sont plus ceux des malheurs:
Ah! laisse-les couler encore!
IV.
Pleurs de reproche et de plaisir,
Baignez les yeux de mon amie;
Baignez ma paupière attendrie,
Pleurs de joie et de repentir;
Et tous deux, après tant d'alarmes,
Rendons encor grâce à l'amour.
Heureux ceux à qui le retour
Ne doit pas coûter d'autres larmes!
Sortant de ce bois, comme je traversais la plaine où serpente la Bormida, théâtre de gloire que deux ans plus tard consacra la victoire de Marengo, passe une voiture de poste: dedans étaient plusieurs militaires. L'un d'eux, en me saluant, m'appelle par mon nom. Je cours à la portière, je reconnais le général Brune[16]. Sa position s'était bien améliorée depuis notre dernière rencontre. Après avoir remplacé Masséna dans le commandement d'une division, il avait été nommé général en chef de l'armée d'Helvétie et puis de l'armée de Lombardie: aussi n'avait-il plus cet air modeste que j'avais d'abord admiré en lui: son visage rayonnait de satisfaction, de prospérité et de vanité peut-être.
«Eh bien! me dit-il d'un ton goguenard, vous avez donc laissé prendre votre frégate?—Moi! général, qu'y pouvais-je?—Vous, je veux dire le capitaine.—Le capitaine a eu affaire à plus fort que lui: son équipage était détestable.—Soit; mais il s'est rendu.—Il a été pris.—Et Baraguey-d'Hilliers a permis cela!—Baraguey-d'Hilliers n'avait pas d'ordres à donner sur le vaisseau; il n'y était que passager comme moi.—Il pouvait donner l'ordre de faire sauter le vaisseau: le bel exemple pour nos marins!—Il est heureux, général, qu'il vous ait réservé l'honneur de donner cet exemple-là, et en mon absence.»
Sur ce, il se mit à rire, et me faisant un salut plein de grâce et de dignité, il continua sa route.
Ce propos justifia mes conjectures sur le préjudice que les ennemis de Baraguey-d'Hilliers pouvaient lui porter en altérant les faits. Dès lors sa position et celle de Bourdé, sur qui la responsabilité de l'événement tombait bien plus directement, commença fort à m'inquiéter. L'orgueil des gouvernemens, en pareil cas, n'est que trop porté à changer le malheur en crime. Je crus donc qu'il était de mon devoir, non seulement d'ami mais d'honnête homme, d'éclairer le gouvernement sur des faits qui s'étaient passés sous mes yeux, et de prévenir par un récit véridique les rapports mensongers qu'on pourrait lui faire de l'action dans laquelle notre frégate avait succombé. En conséquence, je rédigeai dans ma tête, sur cet événement, une lettre qu'à mon arrivée à Turin j'adressai au citoyen Talleyrand, le seul des ministres républicains avec lequel j'eusse quelque rapport[17].
Je comptais ne passer que vingt-quatre heures à Turin; telle était la convention faite avec notre Automédon, mais il ne la tint pas. Pour le voiturin, en Italie, les voyageurs ne sont qu'un objet de commerce: il en trafique comme un habitué de paroisse trafique de ses messes; le nôtre nous vendit à un spéculateur de son espèce qui retournait à Lyon, et se chargea de son marché tout en prenant ses aises.
J'employai les trois jours que dura cette négociation à parcourir la ville et ses environs. Je n'oubliai pas le spectacle, comme on pense. À Turin, pour le moment, il n'y avait pas plus d'opéra qu'à Gênes, mais le théâtre était occupé du moins par une troupe tragique assez bonne. Grâce à l'obligeance du citoyen Cicognara, ambassadeur de la république cisalpine, dans la loge duquel je trouvai une place, j'assistai à une représentation de la Mérope d'Alfiéri. Cette tragédie ne fut pas mal jouée. J'eus souvent occasion d'applaudir les acteurs, et je n'aurais pas la moindre occasion d'en gloser, si au dénoûment, qui se passe sur la scène, on n'avait pas introduit une vache de carton ou d'osier,
Qui de fleurs couronnée,
se plaça entre Mérope et Polyphonie dans le temple où
L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée.
Admirable dans le récit de Voltaire, cette catastrophe mise en action n'était que risible.
Pour rentrer en France, je traversai encore une fois le Mont-Cénis, vieille connaissance à qui l'été avait donné une nouvelle physionomie. Les montagnes, le plateau, les vallées, tout avait changé d'aspect sur ces sommets reconquis par le printemps; la verdure y remplaçait la glace qui s'écoulait en cascades bruyantes; les pentes des rochers et leurs cimes étaient revêtues et couronnées de rhododendrons à fleurs roses, sous lesquels disparaissait leur aridité. Rien de plus riant que ces sites naguère si âpres. Cette plaine que j'avais vue recouverte de neige dans son immense étendue, et du sein de laquelle s'élevaient aujourd'hui des fleurs d'un éclat et d'un parfum admirables, un ciel plus doux en avait fait une prairie délicieuse, une prairie qui se déployait autour d'un lac dont nul indice ne m'avait antérieurement révélé l'existence, vaste miroir créé là comme par enchantement pour réfléchir dans ses eaux limpides l'azur d'un ciel dont aucun nuage n'altérait la pureté. Quel plaisir j'éprouvais, en foulant ces moelleux tapis, à reporter mes regards vers le même horizon qui les avait tant attristés! quel plaisir j'avais à respirer l'air suave et léger qui régnait dans ces régions où je me sentais plus léger moi-même, et que je ne croyais pas pouvoir traverser assez lentement, moi qui deux fois avais cru ne pas pouvoir les traverser assez vite!
Ces sensations si douces, nées des tableaux que la nature développait sous mes yeux et de ceux que me représentaient mes souvenirs, je les éprouvai aussi en traversant la Savoie; rajeunie par la belle saison, la verdure des sapins me semblait presque aussi gaie que celle des tilleuls; je ne trouvais plus que le frais là où je n'avais trouvé que le froid, et tandis que partout ailleurs l'été desséchait, dévorait tout, je jouissais doublement du printemps dans ces lieux où je n'avais jusqu'alors rencontré que l'hiver. Bramant, qui m'avait tant effrayé, me souriait presque; Aiguebelle enfin justifiait son nom par la pureté de ses eaux: je ne crois pas être monté une seule fois en voiture depuis Suze jusqu'à Chambéri.
De cette ville où nous couchâmes, j'allai faire un pèlerinage aux Charmettes, séjour assez maussade, dont l'amour fit un paradis. Comme l'intérêt qui m'y conduisait est moins fécond en illusion que celui qui y retint Jean-Jacques, je vis cette bicoque avec plus de curiosité que d'admiration; et j'en partis persuadé que c'est moins aux beautés qui leur sont propres qu'à nos propres affections que tant d'habitations doivent leur charme.
Là comme à l'ermitage de Montmorency, là comme dans tous les lieux où résida un homme illustre, chacun se croit obligé d'exprimer en vers ou en prose les sentimens dont il est saisi. Dans le salon, le parquet de la glace est chargé de tributs de cette espèce exprimant tous la même idée sur le génie de Rousseau, et prouvant tous qu'il en est du génie et de l'esprit comme de l'argent qu'on apprécie très-bien sans le posséder. Moi aussi j'y griffonnai quelques vers, que je n'ai pas tout-à-fait oubliés. Si on conclut de là que c'est par modestie que je ne les transcris pas ici, on se trompe.
Ce n'est qu'après être sorti des Alpes que je commençai à voyager; jusqu'au pont de Beauvoisin je n'avais fait que me promener. Impatient d'arriver, là je montai en voiture. Je ne sais si les chevaux marchaient ou trottaient, mais la route me parut si longue ou leur allure était si lente, que les laissant à l'auberge où nous avions passé la dernière nuit, et m'en remettant au conducteur du soin de mon bagage, je repris ma course à pied vers Lyon où j'arrivai bien avant lui, quoiqu'il me restât un assez long bout de chemin à faire et que la chaleur fût grande; mais qu'était-ce comparativement à la chaleur de Malte!
Je restai à Lyon peu de jours que je passai avec la famille au milieu de laquelle j'avais achevé mes Vénitiens. J'y serais resté plus long-temps, si elle eût été entièrement réunie. Cette famille, incomplète pour moi, s'était pourtant augmentée par la naissance de cette petite fille que j'avais nommée Blanche, par pressentiment: jamais pressentiment ne fut mieux justifié.
Je me remis bientôt en route pour Paris où j'arrivai vers la fin de juillet: le bonheur que j'y retrouvai ne me permit pas de songer à la fortune avec laquelle je venais de faire divorce.
CHAPITRE IV.
Retour à mes vieilles habitudes.—Je mets de l'ordre dans mes affaires.—Comptes rendus.—Lycée Thélusson.—Guyot des Herbiers.—Sur plusieurs satiriques.—Baour de Lormian.—Joseph Despaze.—Victor Campagne—Chénier.—Encore Beaumarchais.—Sa maison.—Sébastien Mercier.
Rendu à mes goûts, je repris mon train de vie ordinaire. Partagé entre les plaisirs du coeur et les plaisirs de l'esprit, courant de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, mais toujours à pied, rêvant, lisant, croyant travailler même, et au fait ne faisant rien, car mon habitude alors n'était pas de mener plusieurs ouvrages de front; bien plus, je ne me mettais sérieusement à un nouvel ouvrage que lorsque la destinée de celui que je venais de finir était déterminément fixée par la représentation.
Me séparer de l'expédition, c'était renoncer à six mille francs de traitement qui m'avaient été attribués par le gouvernement. Je m'en inquiétai peu; je ne perdais à cela que l'aisance, mais je retrouvais par-là ce que l'aisance ne pouvait pas me donner. Assuré du nécessaire par le revenu qui me restait, et surtout par la modicité de mes besoins, je me ressaisissais de mon indépendance: il y avait plus que compensation.
Il faut pourtant mettre de l'ordre dans ses affaires: abandonnant mon revenu tout entier pour la dépense commune, je ne me réservai pour ma dépense particulière qu'une centaine de louis que j'avais mis de côté pour parer aux besoins imprévus dans le cours de mon voyage. C'était mon argent mignon. Ce trésor n'était pas inépuisable. Qu'imaginai-je pour m'en avertir?
À chaque emprunt que je lui faisais, je remplaçais par un petit morceau de papier chacune des pièces qui passait de ma caisse dans ma bourse et de ma bourse je ne sais où. Comme celui de l'État, ce papier-là ne valait pas tout-à-fait ce qu'il représentait. Il se multiplia tant et tant dans cette caisse, où j'avais puisé sans y regarder, qu'un beau jour le vent venant à souffler comme j'y regardais, tous ces papillons s'envolèrent et s'éparpillèrent comme avaient fait les louis dont ils tenaient la place, et me prouvèrent que la dépense avait été égale à la recette. C'est la seule fois que je me sois rendu mes comptes.
La société tendait de plus en plus à sortir de la barbarie où le règne de la démagogie l'avait plongée. Parmi les plaisirs qu'ils recherchaient, soit par goût, soit par ton, les nouveaux riches commençaient à admettre ceux de l'esprit. Des spéculateurs s'empressèrent d'exploiter cette fantaisie ou cette prétention, et formèrent par souscription, à l'hôtel de Thélusson, sous le titre de Lycée, un établissement où l'on se réunissait à jour fixe pour entendre des lectures faites par les danseurs à la mode, et puis danser avec les auteurs à la mode aussi.
Pour ajouter à l'intérêt de ces réunions, ces spéculateurs avaient imaginé de donner tous les mois un prix d'une certaine valeur à l'auteur de la meilleure des pièces de vers qui sortirait d'un concours ouvert à cet effet, prix qu'adjugerait un jury formé de quatre littérateurs, lesquels, comme de raison, ne pourraient concourir. Ces littérateurs, de plus, devaient publier tous les mois un recueil où ces pièces seraient insérées, et dans lequel ils rendraient compte des principaux ouvrages qui auraient paru pendant cette période. Les produits de sa vente devaient appartenir aux fondateurs du Lycée; mais on assurait à ses rédacteurs un traitement de 1200 francs: c'était presque celui d'un membre de l'Institut.
On me proposa de faire ma partie dans ce quatuor où j'aurais pour co-concertans Legouvé, Laya et Vigée. Cette association me plaisait; ce travail ne me déplaisait pas. J'acceptai.
Ces fonctions m'exposèrent, ainsi que mes associés, à de singulières attaques. Mais si elles me mirent en rapport avec quelques individus fort ridicules, aussi me firent-elles connaître des hommes non moins estimables par la solidité de leur caractère que par le charme de leur esprit, et entre autres Emmanuel Dupaty, qui depuis trente-six ans n'a pas démenti un seul moment l'idée que je me formai de lui dès notre première rencontre.
Au premier rang des originaux qui apportèrent leur contribution à nos séances, je dois mettre l'avocat Guyot des Herbiers, poëte qui fut pour les chats ce qu'Homère fut pour les rats. À sa physionomie singulière, à son habit noir et râpé, on eût dit M. Desmazures sous le costume de l'avocat patelin. Ce n'est pas seulement par ces dehors qu'il divertissait nos auditeurs. Ses compositions facétieuses et son débit plus facétieux encore, auraient suffi pour forcer les plus graves à rire. On ne se serait pas imaginé qu'un pareil homme pût jamais concourir à une oeuvre sérieuse et être appelé à siéger parmi nos législateurs. C'est pourtant ce qui est arrivé. En 1798, il fut nommé membre du conseil des cinq-cents où il se signala par son esprit conciliateur, et fit tout ce qu'il put pour calmer les divisions qui agitaient la législature. Mais son éloquence n'y put réussir. Sa prose n'y trouva pas d'auditeurs; il n'y fit que de la bouillie pour les chats.
Notre comité avait presque l'importance de l'Académie française. Aussi, comme elle, étions-nous assaillis de sollicitations avant l'adjudication des prix, et d'injures après. Étant tous solidaires des torts communs, il m'arriva plus d'une fois, ainsi que cela m'arrive encore, de porter la peine d'une opinion que j'avais combattue ou qui m'était tout-à-fait étrangère. Je ne sais quel neveu de M. Borde de Lyon, traducteur d'un poëme érotique intitulé Parapilla, me tança vivement dans un des mille journaux du temps, pour avoir nié la valeur de ce chef-d'oeuvre, moi qui ne l'ai pas même encore lu, et qui me trouvais en pleine mer lorsque l'attentat avait été commis! Je ne fis que rire de cette accusation, et c'est ce que j'aurais dû faire de la plupart de celles qui m'ont été intentées depuis et que j'ai accueillies quelquefois avec un peu moins de philosophie.
Baour de Lormian, qui vers le même temps publia ses premières Satires, eut alors avec moi un tort du même genre: il m'honora d'une mention dans l'un de ses mots, c'est ainsi qu'il les intitulait. J'attribuai cette agression, que je n'avais pas provoquée, à l'humeur belligérante qui semblait le dominer, et je ne crus pas devoir y répondre. Je ne le connaissais pas, mais je connaissais beaucoup Joseph Despaze, homme d'esprit et de talent, venu tout exprès aussi des bords de la Garonne pour faire justice de la littérature parisienne et réduire les réputations à leur plus simple expression: celui-là me traitait avec bienveillance, pas pour mes beaux yeux peut-être, mais n'importe. Un soir que nous attendions à l'orchestre de l'Odéon la première ou la dernière représentation d'un Thémistocle, tragédie d'un autre poëte gascon, car en ce temps la Garonne débordait dans la Seine; comme il parlait de temps en temps à une autre personne qui se trouvait près de nous, je lui en demandai le nom: je ne fus pas peu surpris d'apprendre que c'était Lormian lui-même. La physionomie et les manières de ce satirique ne me semblaient pas d'accord avec le penchant de son esprit; j'y trouvais une expression de bonhomie qui contrastait un peu avec la nature de ses ouvrages.
La conversation étant devenue commune, je ne lui en fis pas mystère. «Bon enfant comme vous l'êtes, lui dis-je, comment se fait-il que vous attaquiez tout le monde?—Parce que tout le inonde m'a attaqué; mes épigrammes ne sont que des ripostes.—Tout le monde! je suis sûr du contraire, pour ce qui me concerne du moins.—Quoi! vous n'avez pas attaqué ma Jérusalem délivrée?—Jamais; et ne prenez pas ceci pour une épigramme, je ne savais pas que vous eussiez traduit la Jérusalem.—De bonne foi?—De bonne foi.—En ce cas, j'ai tort: mais cela peut se réparer.»
Cela en effet se répara. Peu après, dans une édition nouvelle de sa Satire, l'épigramme qu'il m'avait décochée était remplacée par un madrigal, mais le diable n'y perdit rien: les vers en question ne furent pas supprimés: l'auteur, qui ne voulait point les perdre, avait substitué à mon nom un nom de même mesure qui appartenait sans doute à un homme moins innocent que moi envers lui.
À dater de cette rencontre, Lormian, même avant d'être mon confrère à l'Académie où mes voeux et ma voix l'appelèrent, n'a cessé de me donner des preuves de la plus franche amitié: la moins précieuse n'a pas été l'envoi de sa nouvelle édition de cette Jérusalem, qu'il a entièrement refaite, et qui dans son état actuel est pour la littérature italienne ce qu'est le Paradis perdu de Delille pour la littérature anglaise, une lettre de naturalisation française. Ce bel ouvrage, que j'ai lu en Belgique avant mon rappel, est au premier rang des consolations les plus douces qui sont venues me chercher dans mon exil.
Un mot du Thémistocle dont il s'agit ici. C'était une traduction de celui de Métastase. Son auteur, qui se nommait Larnac, en avait fait de nombreuses lectures; d'après l'opinion répandue avant la représentation, c'était un chef-d'oeuvre. Son succès devait rappeler, si ce n'est effacer, les succès les plus brillans de Voltaire. Tel était l'avis même de Saint-Lambert qui, après avoir entendu la lecture de cette tragédie, avait dit à l'auteur: Abeille, faites du miel. C'était lui annoncer un bel avenir. La prédiction ne se réalisa pas. Bien qu'écrit avec talent, le Thémistocle n'a pas réussi, et onc on n'a vu ni miel ni cire de cette abeille rentrée dans sa ruche pour n'en plus sortir.
Mais revenons à Lormian. Il a fait des épigrammes, et c'est un tort; mais encore ces épigrammes plus gaies que méchantes, et qui signalent moins des vices que des ridicules, ne portent-elles guère que sur des objets de littérature, et ne sont-elles que des répliques. Excellent dans ce genre d'escrime, il n'y fut vaincu par personne, pas même par le vieux Le Brun. Ripostant avec une prestesse et une habileté singulière aux bottes que lui portait celui-ci, il l'a blessé plusieurs fois aux grands applaudissemens de la galerie qui estimait plus le talent de cet éternel ferrailleur que sa personne.
Remarquons à cette occasion que le but de ces épigrammes consiste presque toujours à dire de l'homme à qui on les adresse qu'il est un sot, et à le lui dire en vers, devant le public; chose qu'en prose on n'oserait pas se permettre avec lui dans le particulier. La Dunciade de Palissot avait mis à la mode cet échange de civilités. C'est fâcheux pour la littérature. Je crois que cela n'a pas peu contribué à ravaler aux yeux du vulgaire la condition des gens de lettres. Le commun des hommes que blesse leur supériorité s'est hâté de les prendre au mot: n'est-il pas fondé, après tout, à leur refuser l'estime qu'ils ne s'accordent pas entre eux, et à se prévaloir contre eux de leur témoignage réciproque?
J'ai vu avec peine Legouvé s'engager à cette époque dans une guerre de cette espèce avec Fabien Pillet qui l'avait blessé par des critiques non moins modérées quant au fond que quant à la forme. Legouvé eut d'autant plus tort en cela que son talent était peu propre à l'épigramme, genre dans lequel Pillet, excellent homme aussi, s'est fait redouter.
Lormian, à qui l'on ne saurait contester de posséder au plus haut degré le talent de la versification, ne l'a pas appliqué seulement à la satire: ses imitations d'Ossian prouvent qu'à l'exemple de Jean-Baptiste Rousseau, il est supérieur aussi dans le genre lyrique, car les chants d'Ossian ont essentiellement le caractère du dithyrambe. Plus souple que celui de Rousseau, son talent s'est appliqué avec un grand succès encore, non seulement à l'épopée, comme on l'a dit plus haut, mais encore à la tragédie.
Dans sa tragédie de Joseph, où l'on retrouve tout l'éclat de sa versification, Lormian se montre poëte vraiment dramatique. Le rôle de Joseph est plein de noblesse et de magnanimité; celui de Siméon est d'une énergie qui rappelle celle de nos grands maîtres. Mais rien n'égale le charme qu'il a répandu sur le rôle de Benjamin; charme qui se fait si bien sentir encore à la lecture, où il n'est pas fortifié par celui que lui prêtait le jeu et l'accent de l'inimitable actrice qui le remplissait, Mlle Mars.
Cette tragédie abonde en vers heureux. Parmi ceux qu'on applaudissait le plus, il s'en trouvait un pourtant qui me semblait escroquer les bravos. Un détracteur de Joseph trouvant ce fils d'un pâtre impertinent de prétendre s'allier au sang des Pharaons, au sang des demi-dieux du Nil et de l'Euphrate: «Ne le méprisez pas tant, répondait un admirateur de ce ministre; sa noblesse ne le cède en antiquité à celle de qui que ce soit,
L'âge de ses aïeux touche au berceau du monde.»
Les plus beaux vers de la pièce étaient accueillis avec moins d'enthousiasme que celui-là. Si bien tourné qu'il soit, cette faveur ne lui était pas due, parce qu'il ne porte pas sur une pensée juste. Comme on l'analysait dans une société, au lieu d'entrer en discussion j'improvisai en riant les quatre vers suivans, parodie non seulement de ce vers, mais du quatrain où il se trouve encadré:
Est-il rien de plus sot, est-il rien de plus vil
Que tous vos demi-dieux de l'Euphrate et du Nil?
Mais sa noblesse, à lui, n'est pas une chimère;
Savez-vous qu'il descend de notre premier père?
Le trait fit rire; un journaliste le recueillit et le publia: Lormian en rit probablement aussi; et ce qu'il y a de certain, c'est qu'il justifia cette critique en supprimant le vers auquel ceux-ci faisaient allusion.
Un bon esprit seul était capable de ce sacrifice; un poëte habitué à faire des vers irréprochables pouvait seul retirer de son ouvrage un vers applaudi à tort, mais enfin applaudi.
Joseph Despaze, émule de Lormian dans la satire, avait un genre d'esprit plus sévère, plus caustique, et, tranchons le mot, plus dur que celui de son ami: c'était moins Horace et Boileau dont il avait fait ses modèles, que Juvénal et Gilbert; il déchirait les gens quand Lormian ne faisait que les égratigner. Plusieurs conservent encore les stigmates des blessures qu'il leur a faites. Cruel dans sa justice, à plus forte raison l'était-il dans ses injustices. Au reste, s'il était offensif, il était brave; et très-différent de ces gens qui se cachent pour frapper ou après avoir frappé, il n'a jamais cherché à se soustraire aux conséquences de ses agressions, et rendait volontiers raison à ceux qui voulaient répondre avec les armes aux atteintes que leur avait portées sa plume. Il n'entrait en explication qu'après le combat: moins fier, il eût évité la balle qui lui traversa la cuisse, et qui lui fut adressée par le peintre Dubos.
Ce n'était pas à celui-là, mais à un peintre nommé Dabos que s'adressait le trait qui provoqua ce duel. L'imprimeur, en substituant un U à un A, avait seul constitué le satirique en tort vis-à-vis de Dubos qui entendait peu la plaisanterie[18]. Un mot eût expliqué la chose, un mot eût prévenu le duel. Mais ce n'est qu'après avoir essuyé le feu de son adversaire que Despaze a voulu dire ce mot qui pouvait lui attirer un duel nouveau. Despaze a survécu plusieurs années à cette blessure qui ne l'a pas guéri de son dangereux penchant; il mourut jeune encore à Bordeaux, naturellement, je crois.
À cette époque où les passions révolutionnaires s'agitaient encore, où tant d'ambitions déçues, où tant de ressentimens comprimés fermentaient en secret, la satire était de mode plus que jamais. Un certain Victor Campagne, homme sans talent, en publia plusieurs qui portaient tout à la fois sur les moeurs et sur les lettres. Il n'y respectait ni le sexe, ni l'âge, ni la beauté, ni la gloire, ni la vertu, ni le mérite; il ne cherchait que le scandale, il ne l'obtint même pas: à peine parla-t-on de lui quand il écrivait. Je ne sais pas trop pourquoi son nom s'est trouvé dans mon écritoire.
Il n'en est pas ainsi du nom de Chénier, qui vers le même temps donna aussi quelques satires. Il avait débuté dans ce genre par son épître sur la Calomnie. Le motif le plus généreux fit de lui un poëte satirique: j'ai dit à quelle occasion. C'est à ce sujet surtout qu'on peut dire: facit indignatio versum.
Grave comme l'injure qui la provoquait, comme le ressentiment qui la dictait, réponse à une des plus lâches calomnies qui ait été imprimée même de nos jours, l'épître sur la calomnie se fait remarquer surtout par l'énergie avec laquelle le poëte offensé exprime son indignation: c'est un cri de douleur et de colère qui s'exhale d'un coeur ulcéré. La gaieté ne pouvait se montrer dans un pareil ouvrage. La raillerie même y est âcre et amère. Il n'en est pas ainsi des autres satires de Chénier. Il est difficile de lire celles-là sans rire avec l'auteur qui riait en les composant: le sarcasme y règne moins que la plaisanterie. Depuis Voltaire on n'a rien publié dans ce genre de plus facile et de plus piquant. La dernière surtout, les nouveaux Saints, est un chef-d'oeuvre de gaieté, de malice et de goût. Telles étaient en effet les qualités qui dominaient dans Chénier, de l'aveu de M. de Chateaubriand lui-même dans un discours où pourtant il ne le flattait pas[19].
Ces satires en provoquèrent d'autres; cela devait être. «Oeil pour oeil et dent pour dent», dit la loi de Moïse, loi qui n'est pas tout-à-fait abrogée par celle de l'Évangile; heureux quand elle ne fait couler que des flots d'encre! Aucune de ces réponses n'a survécu à l'époque qui l'a vu naître, aucune, pas même celle de M. Léger[20], homme d'esprit, qui de la condition de professeur à je ne sais quel collége, avait passé à celle de Gille au Vaudeville. Cette guerre civile, non toutefois par les formes, eut un bon résultat, en ce qu'elle ressuscita chez nous le goût des bons vers, et remit en honneur le talent de les faire.
Ceci m'a fait sortir du lycée de Thélusson avec lequel Chénier n'avait aucun rapport. Comme il ne tarda guère à se dissoudre, je ne sais trop par quelle cause, allons faire visite à quelques hommes célèbres avec lesquels les circonstances me remirent ou me mirent en relation.
Beaumarchais était rentré en France, non pas gratuitement, je crois. Il habitait enfin la jolie maison qu'il s'était construite à l'entrée du boulevard Saint-Antoine, retraite où il espérait finir ses jours. Il les y finit en effet, mais moins doucement qu'il ne l'avait imaginé. J'allai l'y visiter de temps à autre, et je ne vis rien qui ne me confirmât dans la première opinion que j'avais prise de lui. Cet homme si terrible quand on l'irritait, était au fait un fort bon homme. Tout aux affections domestiques, adoré de sa famille qu'il adorait, il avait l'air d'un vieux soldat en retraite, d'un vieux soldat qui se repose, bien qu'il soit encore en état de reprendre les armes.
Il ne me parlait jamais de Bonaparte qu'avec enthousiasme. «Ce n'est pas pour l'histoire, c'est pour l'épopée, me disait-il avant la campagne d'Égypte, que travaille ce jeune homme. Il est hors du vraisemblable: dans ses actions comme dans ses conceptions, rien que de merveilleux: quand je lis ses relations, je crois lire un chapitre des Mille et une Nuits.»
Le général me parut sensible à cet éloge quand je le lui rendis. Il n'était pas sans prévention pourtant contre Beaumarchais. À en juger par un article du Mémorial de Sainte-Hélène, il aurait dit pendant son consulat s'être constamment refusé à employer les talens de cet homme qui était habile en plus d'une chose, comme on sait. Ceci prouve que Bonaparte avait des opinions arrêtées sur Beaumarchais. Mais voyons-y ce qu'il aurait fait et non ce qu'il a fait, car il n'est arrivé au consulat qu'au mois de novembre 1799; et Beaumarchais était mort dans le mois de mai précédent.
Des auteurs alors en réputation, Beaumarchais était celui qui encourageait le plus les jeunes gens. Il avait entendu la lecture de mes Vénitiens, et s'était porté garant de leur réussite: c'était un grand titre à ma reconnaissance; mais dès 1791, il s'y était fait un titre encore plus grand.
Les intérêts politiques ne préoccupaient pas encore les esprits au point qu'on n'accordât plus d'attention aux intérêts de la littérature. On parlait beaucoup alors d'une pièce qui devait faire suite au Mariage de Figaro, suite du Barbier de Séville. Chacun était curieux de connaître la dernière partie de cette trilogie. Beaumarchais en faisait de temps en temps des lectures; mais n'y était pas admis qui voulait. Combien ne fus-je pas flatté d'être invité par lui à celle qui devait avoir lieu pour les acteurs de la troupe du Marais, auxquels il s'était déterminé à donner sa pièce qu'il avait retirée aux sociétaires du Théâtre Français!
Ce n'est pas sans quelque solennité que se fit cette lecture. Dans un grand salon circulaire orné partie en glaces et partie en paysages de la plus grande dimension, et dont la moitié était occupée par des siéges pour placer les auditeurs sur une estrade munie d'un pupitre, s'élevait le fauteuil du lecteur. Là, comme sur un théâtre, il lut, ou plutôt il joua son drame; car c'est jouer que de débiter une pièce en prenant autant d'inflexions de voix différentes qu'il y a de personnages différens dans l'action, car c'est jouer que donner à chacun de ces personnages la pantomime qui doit les caractériser.
Je me rappelle, entre autres, la pantomime qu'il prêtait au rôle de Begearss[21]; elle consistait, quand il s'embarquait dans quelque explication délicate, à porter à son nez à plusieurs reprises, tout en brisant ses phrases, la même prise de tabac; méthode assez conforme aux intérêts d'un homme qui veut se ménager le temps de penser à ce qu'il dit, et qui, pour tromper les autres, prend ses mesures pour ne pas se tromper lui-même. Cette lecture, mêlée de digressions piquantes qu'improvisait Beaumarchais, est la meilleure leçon que pouvaient recevoir les acteurs qui devaient jouer la Mère coupable, et la meilleure représentation qui en ait été donnée: j'en appelle à Baptiste et à mon collègue Lemercier qui s'y trouvaient.
Arrêté en 1792, Beaumarchais eût péri dans les massacres de septembre, sans la générosité d'un de ses ennemis personnels, sans la générosité d'un certain Manuel, alors procureur syndic de la commune de Paris. Cela tient du miracle; mais pouvait-il échapper à la proscription autrement que par un miracle?
C'est pour sa Maison d'Albe qu'un Romain se vit porter sur les tables de Sylla: c'est pour sa maison du boulevard, peut-être, que Beaumarchais se vit porter sur celles des proscripteurs de 1792. Mais n'eût-il pas eu cette maison, il était créancier de l'État; il était aussi créancier de plus d'un homme que sa présence importunait, et qui pouvait profiter de l'occasion pour payer sa dette. Racontons à ce sujet un fait assez piquant et non connu.
Un auteur à qui l'on doit une des meilleures comédies qui n'ait pas été faite par Molière, et que pour son malheur et pour le nôtre la révolution détourna de la culture des lettres, et jeta dans une des factions qui usurpèrent un moment le pouvoir; un auteur qui n'était rien moins qu'à son aise tant qu'il ne fut qu'homme de génie, dans un moment de détresse, avait écrit à Beaumarchais qui prospérait alors, et dont il n'était pas connu, pour le prier de prendre lecture d'une comédie qu'il lui apportait, et de lui prêter vingt-cinq louis qu'il venait chercher par la même occasion. Il attendait dans l'antichambre. On le fait entrer. «Vous êtes un singulier homme, lui dit Beaumarchais, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant; vous me demandez, à moi qui n'ai pas l'honneur de vous connaître, deux services qu'on ne rend pas toujours aux gens qu'on connaît! Vous me demandez à emprunter vingt-cinq louis, et vous me proposez d'entendre ou de prendre lecture d'une comédie de vous! Savez-vous, Monsieur, que cela demande réflexion? Pour en parler plus à l'aise, dînons ensemble.» Le demandeur, qui sur l'exorde ne s'attendait pas à cette conclusion, accepta le dîner: c'était cela de gagné. Pendant ce dîner qu'assaisonna la conversation la plus spirituelle, Beaumarchais témoigna à son hôte une extrême bienveillance, et lui promit de lire la comédie; néanmoins il le laissa partir sans lui répondre sur l'article de l'emprunt. Le pauvre diable, qui s'était retiré assez déconcerté, ne fut pas peu surpris, en rentrant chez lui, d'y trouver les vingt-cinq louis. Peu de jours après, le prêteur mit le comble à son obligeance en renvoyant à l'emprunteur son manuscrit en marge duquel il avait jeté des observations qui n'étaient pas toutes des critiques.