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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Chapter 18: CHAPITRE VI.
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About This Book

An elderly memoirist intersperses personal recollections, social observation, and political reflection to record life in the capital during tumultuous years. The narrative moves between vivid neighborhood scenes and funeral processions, intimate salon gatherings and official receptions, offering anecdotes about friendships, literary circles, and the author's relations with a prominent contemporary. Concerned with character, influence, and the tension between public reputation and private conduct, the account balances affectionate reminiscence with critical judgment, producing a textured eyewitness portrait that blends cultural commentary, anecdotal detail, and meditations on fate, fortune, and the responsibilities of public life.

Quelques années s'étaient écoulées, et l'emprunteur, qui n'avait donné en aucune manière de ses nouvelles au prêteur, était devenu, par la révolution, un personnage important, quand celui-ci crut devoir quitter la France pour sauver sa liberté ou même sa vie. Résolu à se retirer en Amérique, il était venu terminer je ne sais quelle affaire auprès d'un des comités de gouvernement. Comme il en sortait, il rencontre sur l'escalier, qui? son débiteur. L'ordre des choses était interverti. Celui-ci venait dans un bon carrosse, et Beaumarchais était à pied. «Puis-je vous jeter quelque part?» dit-il assez lestement à son créancier. Beaumarchais monte dans la voiture, indique l'endroit où il veut aller; et comme chemin faisant son conducteur lui parlait de tout, excepté des vingt-cinq louis, examinant avec attention la berline dans laquelle il s'établit bien à l'aise: «Vous avez là une belle voiture; vous avez là de beaux chevaux; vous avez là un bel équipage; cela doit bien vous coûter vingt-cinq louis?—Vous voilà, je crois, dans votre chemin», dit l'autre en tirant le cordon, et en s'excusant de ne pouvoir le mener plus loin.

Le caractère de Beaumarchais se composait, comme on le voit, de beaucoup de malice et de beaucoup de générosité: j'en ai déjà donné la preuve dans le premier article où j'ai parlé de lui[22].

Bon pour tout ce qui était bon, rendant à tout ce qui l'aimait affection pour affection, il avait fait graver sur le collier de sa levrette: «Je m'appelle Florette, BEAUMARCHAIS m'appartient.» N'y a-t-il pas là autant de bonhomie que d'esprit?

Je n'ai revu Beaumarchais qu'une seule fois après la lecture des Vénitiens. Il mourut subitement, dans le courant de mai 1799. Il n'avait guère que soixante-huit ans. Sa fille, Mme de La Rue, le fit enterrer dans le jardin de la maison qu'il s'était construite en 1789, tout juste vis-à-vis la Bastille, qu'il eut le plaisir de voir démolir de sa fenêtre. Un mot sur cette maison.

Rassasié de scandales et même de succès, après avoir éprouvé trente ans toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la société, avide enfin de jouissances paisibles, dégoûté du monde enfin, c'est au sein même de Paris que Beaumarchais s'était fait un ermitage. Force gens croient de bonne foi avoir renoncé au monde quand, se dispensant de l'aller chercher, ils se bornent à le recevoir. C'est ainsi que Voltaire s'était fait ermite. Mais ne contestons pas au génie ce privilége trop facilement concédé à l'opulence.

Comblé aussi des dons de la fortune, Beaumarchais n'avait rien épargné pour rendre son habitation délicieuse. Distribués avec une intelligence particulière, décorés avec autant de grâce que de magnificence, ses appartemens rappelaient toutefois le goût de l'homme de lettres plus que le luxe du financier. On y voyait quelques dorures, mais c'était autour de vastes tableaux de Verriet et de Robert: ornemens plus dignes, à mon sens, des salons d'un riche que ces insignifiantes étoffes dont on recommence à les habiller. Les bois les plus précieux avaient été employés à la confection des portes et des parquets, et même de l'escalier léger, spacieux et facile de cet édifice qui, très-modeste au dehors, mais très-élégant au dedans, embrassait la moitié d'une cour parfaitement ronde, et dont le centre était occupé par la belle copie du gladiateur combattant qui ornait antérieurement les jardins de l'hôtel Soubise.

Les grands appartemens communiquaient de plain-pied avec un jardin construit en terrasse le long du boulevard; dessiné et planté de manière à dissimuler les bornes du terrain qu'il occupait: rempli d'arbustes et de plantes rares, c'était une vraie corbeille de fleurs au milieu de la capitale. On y avait ménagé avec art des repos, soit sous des voûtes de verdure où l'on oubliait Paris, soit dans de jolies fabriques où on le retrouvait en perspective. D'espace en espace, le promeneur y rencontrait aussi des monumens ingénieux ou touchans. Celui-ci était un temple à Comus, ainsi que l'annonçaient en style macaronique les vers inscrits sur le fronton de l'édifice; celui-là, un temple à Voltaire, à ce génie qui régit encore le monde par ses écrits, comme l'indiquait certaine girouette surmontée d'une plume qui, plantée dans un globe terrestre, le faisait tourner à tout vent; cet autre était un cénotaphe élevé à la mémoire d'un homme rare, d'un juge incorruptible, d'un criminaliste philantrope, d'un vrai magistrat, du président Dupaty.

Au sein de ce bocage que dominaient quelques arbres forestiers, on n'avait pas oublié non plus de creuser un petit lac; mais comme le ridicule se glisse partout, là, par un excès de recherche, au milieu de poissons venus de la Chine, nageaient des grenouilles dérobées à la mare d'Auteuil, et dont les concerts, mêlés aux cris des pierrots attirés par le grain qu'on leur prodiguait, complétaient l'illusion pour quelques badauds, admirateurs passionnés de la nature champêtre dont ils ne connaissent que des parodies.

Ce jardin communiquait au boulevard par une route souterraine où les voitures pouvaient circuler, et dans laquelle on entrait par une large arcade au-dessus de laquelle se lisait cette inscription:

     Ce petit jardin fut planté
     L'an premier de la liberté.

Ô fragilité des choses humaines! Les monumens ne durent pas toujours plus que les institutions. Le jardin de Beaumarchais a disparu comme la liberté de la naissance de laquelle datait la sienne.

Mais, ressuscitée aujourd'hui, cette liberté est sortie de ses ruines. La maison de Beaumarchais sortira-t-elle jamais des siennes? À peine son propriétaire a-t-il joui de l'asile qu'il s'était si dispendieusement préparé.

Sa maison ne lui valut guère que les persécutions qui pendant dix ans se sont attachées aux gens riches.

Installé dans son nouveau domicile en 1791, Beaumarchais fut obligé de l'abandonner en 1792. Dénoncé, incarcéré, pillé, il n'échappa à la mort qu'en se résignant à l'exil; enfin il n'habita tranquillement cet asile, où il vint mourir, que pendant le peu d'années que ses cendres y ont reposé.

Ce riant asile est aujourd'hui au niveau du sol. Des fouilles profondes ont bouleversé les bosquets fleuris. On dirait qu'un torrent a passé par-là; on se tromperait pourtant. Une main bienfaisante a creusé ce lit au canal qui va rejoindre la Seine et ouvre au commerce une communication plus courte avec la capitale. On peut se consoler de cette destruction en songeant que ses débris ont servi à la confection d'un travail commandé par l'utilité publique.

Quelques réflexions cependant sur ces constructions à la durée desquelles les puissans et les riches semblent recommander leur mémoire. Une belle action, une belle page sont des monumens encore plus solides. C'est quand il consacrait à des actes de bienfaisance le produit des ouvrages créés par son génie, que Beaumarchais bâtissait pour la postérité. C'est quand il a composé, sans imiter Molière, les comédies les plus originales qui aient été faites depuis Molière, que Beaumarchais s'assurait l'immortalité. Il aurait pu mettre sur la porte de sa maison, en parlant de tout autre chose que de sa maison: Exegi monumentum ære perennius.

Si Beaumarchais, ainsi que je l'ai dit, ne parlait pas sans admiration de Bonaparte qu'il comprenait, il n'en était pas ainsi de l'abbé Morellet qui ne l'a jamais compris. Les conceptions de ce grand homme n'étaient pour cette tête froide qu'un objet d'étonnement. «Que va faire là-bas, ce fou?» me disait-il à propos de l'expédition d'Égypte. À ces mots qui me semblaient articulés par une tête de bois, je ne sus que répondre. C'est en 1799 que je fis connaissance avec ce philosophe tonsuré, chez M. Roederer.

Je me trouvai là plusieurs fois aussi avec Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, Mercier, auteur de tant de drames, Mercier, auteur de certaines théories dont on se moquait beaucoup alors, et que depuis on a mises en pratique, en exagérant leur extravagance. Malgré la confiance avec laquelle il les débitait, il était loin de croire qu'il deviendrait jamais chef d'école. Il ne se formalisait en aucune façon des plaisanteries que lui attirait le développement de ses doctrines; mais loin de se rendre aux argumens dont l'accablaient les défenseurs de notre gloire dramatique: «Si j'étais maître, me disait-il, je ferais bâtir un grand théâtre sur le fronton duquel on lirait en lettres d'or: Ici on ne joue ni Racine, ni Corneille, ni Voltaire. Cette inscription conviendrait tout-à-fait aujourd'hui au Théâtre Français, si elle n'eût pas été terminée par ce trait: Ici on ne joue que Molière. Nos comédiens ordinaires daignent jouer quelquefois encore du Molière, mais c'est de telle manière qu'on ne peut pas trop les accuser de vouloir prolonger son règne.

J'ai beaucoup de traits caractéristiques à raconter sur cet homme chez qui la raison est trop souvent alliée à la bouffonnerie, mais qui avait souvent autant de raison que d'esprit. J'y reviendrai.

CHAPITRE V.

État du Théâtre-Français de 1796 à 1799.—Mme Fleury.—Anecdote.—Les Vénitiens sont mis à l'étude.—La censure.—Quel fut mon défenseur.—La pièce est représentée.—Détails.

Pendant les deux années qui venaient de s'écouler, plusieurs ouvrages remarquables avaient été donnés au Théâtre de la République. Legouvé y avait fait représenter son Quintus Fabius, tragédie dont le fond est tiré d'un drame d'Apostolo Zeno, mais qu'il a fécondé avec une grande habileté, et écrit avec un grand talent.

Le succès de cet ouvrage ayant accru sa réputation et son crédit, quelques sociétaires de l'ancien Théâtre Français qui, fidèles aux murailles de leur temple, exploitaient au faubourg Saint-Germain l'ancien répertoire tragique concurremment avec la troupe dont Talma faisait partie, pensèrent que la circonstance était favorable pour remettre à la scène la Mort d'Abel. À l'exception du bonhomme Vanhove qu'il n'était pas impossible de remplacer dans le père Adam, les acteurs qui avaient établi cette pièce lors de sa nouveauté étaient membres de cette société nouvelle. Saint-Prix, encore dans la force de l'âge, ne demandait qu'à reparaître dans le rôle de Caïn où l'énergie de son talent s'accordait si bien avec sa conformation athlétique; Mlle Raucourt brûlait de dépouiller de la tunique d'Émilie ou du manteau de Phèdre ses formes nobles encore, que le costume d'Ève ne lui ordonnait pas de voiler. En dépit de tant d'intérêts, la pièce ne fut pourtant pas reprise. Et pourquoi cela? vous l'allez savoir.

Nos premiers parens, dit non pas la Genèse, mais Gessner, avaient deux filles, Méhala et Thirza. La première était représentée dans l'origine par Mlle Fleury, actrice qui ne manquait pas de mérite, quoiqu'elle manquât tout-à-fait de grâce. Or Mlle Fleury se refusait absolument à reparaître dans ce rôle, où elle avait eu du succès pourtant. Un soir, après le spectacle, comme je traversais le théâtre déjà vide et qui était à peine éclairé, j'entendis un homme qui pressait assez vivement une dame de se montrer complaisante; instances que la dame repoussait presque brutalement. «Non, Monsieur, cela n'est pas possible, cela n'est pas possible», disait-elle d'un ton très-décidé.

Reconnaissant la voix de Mlle Fleury qui me semblait un peu sortie de ses habitudes, et croyant savoir ce dont il s'agissait, je me retirais à petits pas et à petit bruit. «Venez, venez, me crie Mlle Fleury, protégez-moi contre M. Legouvé qui me tourmente; c'est à n'y pas tenir.—Mademoiselle, un acte de complaisance vous coûte-t-il donc tant aujourd'hui?—Savez-vous ce qu'il exige de moi?—Je le présume.—Voyez si je puis le lui accorder; voyez, Monsieur, je m'en rapporte à vous.—Permettez-moi de me retirer.—Monsieur veut que je reprenne le rôle de Méhala.—Ce n'est que cela! pourquoi vous y refuser? vous y montrez tant de talent.—Soit. Mais j'y montre aussi mes jambes et mes genoux.—Ainsi le veut le costume du rôle.—Je ne suis pas bégueule, on le sait; mais je vous le demande, une femme peut-elle aimer à montrer ses genoux et ses jambes, quand elle a les jambes et les genoux tournés comme cela?—Je suis obligé d'en convenir, et ce n'est pas par galanterie, dis-je à Legouvé, mais il faut se rendre à l'évidence; Mademoiselle a raison.» La Mort d'Abel ne fut pas jouée.

Lemercier cependant s'avançait à grands pas dans la carrière où il était entré dès son adolescence. Il avait fait jouer successivement le Lévite d'Ephraïm, tragédie où l'ingratitude du sujet est rachetée par de nombreuses beautés de détails; le Tartufe révolutionnaire, comédie dont le but est indiqué par le titre, et où se trouve entre autres une scène originale qui a fait sur un autre théâtre la fortune d'une pièce un peu moins grave, M. Vautour, ou le Propriétaire sous le scellé; et ces succès étaient couronnés par celui d'Agamemnon, ouvrage où il a fondu avec tant d'habileté les beautés éparses dans Eschyle, dans Sénèque et dans Alfiéri, composant de ces diverses richesses, liées à celles qui lui sont propres, un ensemble pareil à cet airain de Corinthe, métal formé de la réunion des métaux les plus précieux.

Ce dernier ouvrage surtout avait excité un enthousiasme universel: l'éclat de ce succès éclipsait tous les nôtres. Il ne me découragea pas cependant. Je pensais qu'on pouvait émouvoir le public par des moyens différens, et je n'en fus que plus impatient de faire représenter mes Vénitiens.

Mon tour était venu. Les acteurs se mirent à l'étude avec un zèle que je n'ai pas toujours retrouvé depuis dans des sujets qui leur sont fort inférieurs en talent. Le directeur, ce n'était plus ce pauvre Gaillard, faisait faire les décorations et les costumes d'après des dessins que mes amis Percier et Fontaine m'avaient fournis: dessins conformes aux modes et au style du pays et de l'époque. L'ouvrage était su, les accessoires étaient prêts, le jour de la première représentation était fixé au lendemain; on commençait la répétition générale, quand la police fait demander communication de la pièce.

Je n'ai jamais cherché le scandale; je ne prends pas cette espèce de bruit pour de la gloire. Au lieu de courir après les allusions, je les évite, à moins qu'elles ne sortent si naturellement du fond de mon sujet que je ne puisse les écarter sans lui faire perdre de sa physionomie. Certain d'avoir traité le sujet de ma tragédie d'après ce principe, je n'avais nul motif pour redouter un examen impartial; je refusai néanmoins mon manuscrit à l'exigence du ministère; voici ma raison:

La censure n'était point autorisée. La loi rendait bien l'auteur responsable du désordre excité par la représentation de son ouvrage, ce qui m'embarrassait peu; mais elle portait de plus que l'administrateur du théâtre dans lequel le désordre aurait lieu en serait aussi responsable, et celui-ci s'en embarrassait fort.

«L'approbation de la police, disait-il, le mettrait à couvert de tout risque. Assuré que vous êtes de ne donner lieu à aucune censure, ne vous opposez pas à ce que je fasse en mon nom la communication demandée; c'est à votre insu que cela sera censé s'être fait: votre dignité d'auteur ne serait pas compromise par cette démarche qui donnerait toute sécurité au directeur.

—Faites ce que vous voudrez, lui répondis-je; mais souvenez-vous bien que je ne me soumettrai à aucun changement prescrit par un abus d'autorité.»

La répétition se continue; et quoique dénuée de tout appareil, la pièce produit une vive émotion sur plusieurs personnes qui m'avaient demandé la permission d'assister à cet essai, et entre autres sur les dames de Bellegarde, femmes non moins sensibles que gracieuses, sujets excellens pour ces sortes d'épreuves. «À demain», me disait-on, en m'annonçant un succès infaillible. Au milieu du groupe qui m'escomptait mon ovation, survient le directeur. «Me rapportez-vous ma pièce?—La voilà. Le censeur, ainsi que je vous l'ai dit, s'est conduit le mieux du monde.—Il n'a rien retranché, j'espère?—Presque rien: voyez.»

Que vois-je! Sur la première page, en tête de laquelle était inscrit le visa, était inscrite aussi cette note:

«Observer les coupures indiquées dans la première scène, et quelques autres légers changemens dans le cours de la pièce. Supprimer soigneusement autel, prêtre, et par conséquent la formule du rituel romain pour la célébration des mariages; les institutions religieuses de Venise surtout, relativement aux mariages, étant les mêmes que celles que nous voulons changer parmi nous, et auxquelles tiennent avec tant d'opiniâtreté les prêtres et leurs crédules ou perfides suppôts; il serait scandaleux de présenter sur la scène gravement un pareil spectacle. Ces observations sont de rigueur.»

Le chef de la Ire division,

CORDERANT.

Sans consigner ici tous les vers dont la suppression était exigée, je me bornerai à citer ceux qui suivent, ils suffiront pour faire connaître l'esprit dans lequel s'était exercée cette censure.

     Malheur à tout pouvoir qui croit par l'injustice
     De sa grandeur sanglante assurer l'édifice!
     Il croulera bientôt avec son faible appui,
     Et le sang innocent retombera sur lui.

Enfin, en marge de la scène où le prêtre venait de bénir le mariage de
Blanche et de Capello, était cette note:

«Point de prêtres, point de prêtres! ils sont encore parmi nous, ils nous tourmentent; point de prêtres!»

À ce style d'énergumène, à cette formule de proscription qui prouve que la philosophie aussi a ses fanatiques, les bras me tombèrent de surprise. Bonhomme que j'étais, j'avais cru que la police ne voulait intervenir en ceci que pour s'assurer qu'après la première représentation elle ne serait pas obligée de défendre la seconde; mais reconnaissant que ma condescendance lui avait donné lieu d'exercer son autorité sur la première, je résolus sur-le-champ de réparer ma faute en protestant contre sa décision et en refusant de m'y soumettre.

«Vous voyez, dis-je au directeur, où vous m'avez conduit; il n'est qu'un moyen de me tirer de ce mauvais pas, je le prendrai dans votre intérêt autant que dans le mien. Je ne ferai aucune des suppressions, aucun des changemens prescrits, parce qu'ils ne sont pas commandés par l'intérêt de la tranquillité publique, parce qu'en me soumettant à cette exigence je croirais appeler sur le gouvernement autant de ridicule que d'odieux. Mon ouvrage sera donc joué tel que je l'ai fait, ou ne le sera pas du tout: voilà ce que vous pouvez dire à l'agent de la police avec lequel vous m'avez pu mettre en rapport, mais avec qui je ne serai jamais en contact.» Cela dit, je pris mon manuscrit et je me retirai.

La première représentation des Vénitiens était annoncée pour le lendemain: on fut assez surpris d'apprendre par l'affiche qu'elle était indéfiniment ajournée; et quand on sut pourquoi, on se récria tout d'une voix contre cet acte arbitraire, moins par bienveillance pour moi, à la vérité, que par malveillance contre le gouvernement. Les journalistes réclamèrent et déclamèrent à qui mieux mieux. Il en est un surtout qui porta si loin le zèle dans les semonces qu'il adressa au ministre, et qui tança si vertement à cette occasion le citoyen Le Carlier, des bureaux duquel la défense était partie, qu'il semblait nous avoir fermé toute voie de conciliation: cet officieux défenseur, qui antérieurement à ce fait m'était tout-à-fait inconnu, était le citoyen Duviquet.

Tout fut raccommodé néanmoins par l'entremise de Palissot. Intimement lié avec Treilhard, alors membre du Directoire, il lui fit facilement comprendre le mauvais effet que produisait cette prohibition illégale en elle-même, et de plus fondée sur des motifs aussi misérables que ceux qu'on avait la stupidité d'énoncer. «Voulez-vous, dit assez brutalement Treilhard au ministre de la police, qu'un mariage se fasse à Venise, au dix-septième siècle, comme il se fait à Paris au dix-huitième, par-devant la municipalité?»

L'opposition tomba devant son autorité et la pièce fut jouée sans aucun changement.

L'impression qu'elle produisit, au cinquième acte surtout, fut des plus profondes. Je suis fondé à croire que cela ne tenait pas seulement aux souvenirs que réveillait la catastrophe qui le dénoue, puisque cette impression s'est renouvelée toutes les fois qu'on a remis les Vénitiens au théâtre, et qu'elle n'a pas été moins vive trente ans après la première représentation de cette tragédie que dans sa nouveauté.

L'adresse, ou, si l'on veut, le bonheur avec lequel cet ouvrage est conduit, ne contribua pas moins à ce succès que le fond du sujet. Développées par des combinaisons moins heureuses, les ressources qu'il fournit pouvaient produire un effet tout différent. J'avais au reste si profondément la conscience d'en avoir tiré parti, qu'à la première représentation, à laquelle j'assistai avec une des femmes les plus spirituelles et les meilleures que j'aie connues, avec Mme Hainguerlot, une fois le quatrième acte achevé, comme elle m'exhortait à prendre courage: «Je n'en ai plus besoin, lui dis-je; jusqu'ici le public a été maître de moi; c'est moi qui suis à présent maître du public.»

L'événement prouva que je ne m'étais pas trompé.

Cette pièce, qui paraît peut-être aujourd'hui faite avec quelque timidité, était très-hardie pour l'époque et présentait plus d'une innovation. Jusqu'alors on n'avait guère osé fonder l'intérêt d'une tragédie sur des intérêts de famille débattus entre de simples citoyens. D'après les préjugés régnans, c'était tout au plus la matière d'un drame qu'une action qui n'avait pas pour objet le renversement d'un État, ou l'assassinat d'une tête couronnée, ou des amours, aux vicissitudes desquels les destins d'un empire ne fussent pas attachés.

Le style même de cet ouvrage était une innovation, et ce n'était pas la moins dangereuse de celles que j'osais me permettre. Chénier, poète si estimable sous tant de rapports, avait monté le style tragique à la hauteur du style épique, et le parterre était accoutumé à prendre quelquefois de grands mots pour de grandes idées. C'était s'exposer beaucoup que d'attendre ses effets d'un langage simple, expression naturelle des sentimens communs à tous, et de ne chercher que dans la pensée l'élévation que tant d'auteurs ne cherchent que dans la sonorité des phrases.

En dépit des préjugés et des préventions, les Vénitiens eurent une longue série de représentations. Ils me firent quelque honneur, mais c'est à peu près tout ce qui m'en revint; le produit presque entier de cet ouvrage me fut enlevé par la faillite du directeur. Je ne parlerais pas de ce fait, s'il ne me rappelait un mot d'une impertinence vraiment comique.

Impatienté des mauvaises défaites de ce banqueroutier qui, encaissant tous les soirs l'argent qui me revenait, me répétait sans cesse qu'il n'avait pas d'argent pour me payer, comme je lui disais: «On saura vous en faire trouver.—Qu'on m'en fasse trouver, me répondit-il, on me rendra un grand service.» Ce mot ne serait pas déplacé dans la bouche d'un marquis de l'ancienne cour.

Le jeu des acteurs contribua beaucoup, j'aime à le dire, à l'effet de cette pièce, brillant de toutes les grâces de la jeunesse, Talma y jouait avec une femme qu'il aimait et dont le talent s'accordait merveilleusement avec le caractère du rôle que je lui avais confié. L'illusion dans les scènes où ils se trouvaient ensemble était complète: ce n'étaient plus des sentimens simulés, mais réels.

Baptiste l'aîné fut excellent dans le personnage de Capello.

Pour complément de succès, l'ouvrage fut parodié sur plusieurs théâtres, et parodié même sur celui du Vaudeville par Barré et Radet, que je voyais habituellement soit chez des amis communs, soit dans des pique-niques. Ils se disaient mes amis. C'était la troisième preuve d'amitié de ce genre qu'ils me donnaient: je ne les en aimai pas davantage.

CHAPITRE VI.

Et moi aussi j'ai un Sosie.—Son histoire.—Kosciusko.

Avant de clore l'article des Vénitiens, racontons une anecdote qui s'y rattache.

Pendant que cet ouvrage était en plein succès, je me trouvai à dîner chez Mme Hainguerlot avec le citoyen Duviquet, qui venait de se déclarer si obligeamment, si inopinément mon champion. Je lui devais des remercîmens: je les lui fis. «Ce n'est pas la première fois, me dit-il gracieusement en s'asseyant auprès de moi, que j'ai le plaisir de dîner avec vous.—C'est très-certainement la première fois, ou ma mémoire me servirait bien mal.—Il est pourtant certain que j'ai dîné hier avec M. Arnault.—Où cela, s'il vous plaît?—À la campagne, à Olinville.—Je ne suis jamais allé à Olinville; et chez qui?—Chez M. Bastide.—Je n'ai jamais vu M. Bastide.—N'est-ce pas vous qui avez fait Marius?—C'est moi qui ai fait_ Marius_.—Ne vous appelez-vous pas Arnault?—Je m'appelle Arnault.—Hier, je le répète, j'ai dîné à Olinville, chez M. Bastide, avec M. Arnault, auteur de Marius.—Expliquez-moi cette énigme, je vous prie.—Pressé depuis long-temps par le propriétaire du château d'Olinville d'y venir passer quelques heures, je me déterminai hier à y aller. «Vous venez fort à propos, me dit-il à mon arrivée. Nous avons ici bonne compagnie; des bons vivans, et des gens d'esprit (c'est M. Duviquet qui parle). Nous avons même un auteur tragique, l'auteur de Marius.—L'auteur de Marius! Je ne serai pas fâché de me trouver avec lui. Je ne l'ai vu qu'en passant; j'aurai plaisir à faire avec lui plus ample connaissance.—Vous serez content de lui, j'en suis sûr. Celui-là ne se fait pas prier pour dire des vers. Il sait sa tragédie par coeur, et vous en débite des tirades dès qu'on le lui demande; avant, pendant, après le dîner, il est toujours prêt. De puis, il chante le vaudeville, et raisonne finances. C'est un homme universel.»

«Un domestique ayant annoncé qu'on était servi, nous passons dans la salle à manger. Chacun placé, je vous cherche des yeux parmi les convives. «Et l'auteur de Marius? dis-je à l'amphitryon auprès duquel j'étais placé.—Ne le voyez-vous pas là-bas? Mais patience, après la soupe, vous l'entendrez.»

«Trouvant à l'auteur de Marius une tout autre figure que la vôtre, je crus qu'il y avait de la mystification sous jeu. Je laissai faire, curieux de savoir qui l'on attrapait. C'est un gaillard de bonne appétit que votre représentant. Pendant le premier service, il ne cessa d'ouvrir la bouche, mais ce ne fut pas pour déclamer. Contre sa coutume, il ne se pressait pas ce jour-là de répondre à l'impatience de la société, qui, dès le potage, lui demandait son monologue, et renvoyait la chose au dessert, comme une chanson. Le dessert arrive, «Je suis homme d'honneur, s'écria-t-il; je n'ai qu'une parole», et le voilà qui nous dégoise le monologue de Marius dans son entier. L'assemblée d'applaudir et de lui demander une autre scène de sa tragédie. Il en dit une autre, et une autre encore. Il en dit tant qu'on lui en demande; le robinet était lâché, il aurait dit la pièce entière.

«Voyant qu'excepté lui tout le monde était de bonne foi, et révolté de tant d'impudence, j'en voulus faire justice. Citoyen Arnault, lui dis-je, les vers que vous venez de réciter sont connus. Ne pourriez-vous pas nous faire entendre du nouveau? Ne pourriez-vous pas nous donner quelques fragmens des Vénitiens, par exemple?—Des Vénitiens! Que voulez-vous dire?—Des Vénitiens, cette tragédie qu'on donne depuis quinze jours. N'est-elle pas de vous?—De moi! Je ne la connais même pas.—C'est singulier; elle est pourtant de l'auteur de Marius. Voyez»; et jetant sur la table un journal qui le prouvait: «Puisque vous avouez Marius, ajoutai-je, ne désavouez pas les Vénitiens.» Et comme on s'unissait à moi pour lui demander un morceau des Vénitiens: «Voilà assez de tragédie comme cela, répliqua-t-il en s'efforçant de cacher son embarras: laissons là Marius et les Vénitiens. Une chanson, c'est plus gai»; et il se mit à chanter des couplets qu'il donna comme de lui, et qui ne lui appartiennent peut-être pas plus que Marius et les Vénitiens.

—«Mais enfin, dis-je au citoyen Duviquet, quel est ce moi qui n'est pas moi?—Je ne sais, me répondit-il. Le maître de la maison ne le sait pas non plus. Quand je démasquai cet affronteur: «Il m'a été présenté, me dit-il, sous le nom qu'il prend, par un fournisseur de l'armée d'Italie, d'où ils arrivaient l'un et l'autre; et comme je suis reparti aussitôt après le dîner, j'ignore le reste de cette histoire.»

Le hasard m'a instruit, je crois, non seulement du reste de cette histoire, mais de l'histoire entière de mon sosie. Elle est assez curieuse pour que je la raconte. C'est un épisode qui ne déparerait pas les aventures de Gusman d'Alfarache, ou celles de Lazarille de Tormes.

Quelques mois après cette aventure, Lenoir revint d'Italie, où il était allé quand je partis pour l'Égypte. Comme nous nous rendions réciproquement compte de ce qui nous était arrivé depuis notre séparation: «Il faut, me dit-il, que je te raconte un fait des plus singuliers et qui te concerne. Pendant que tu voguais avec le général Bonaparte, ne tenait-on pas pour certain en Italie que tu étais à Naples? Arrivé dans cette ville avec Souques, que j'avais retrouvé à Rome, nous nous présentons chez le général Macdonald, qu'il connaissait particulièrement. «Dînez avec nous, dit le général; vous vous trouverez avec quelqu'un que tous connaissez sans doute, avec l'auteur de Marius.—Avec Arnault!—Il est ici depuis quelque temps. Il ne quitte pas le quartier général, et j'en suis charmé, car il nous amuse fort avec sa tragédie et ses chansons.—Il est charmant. Il demande de l'emploi. Je lui en donnerai certainement dès que l'occasion s'en présentera.»

«Pensant, poursuivait Lenoir, que tu avais pu te détacher de l'expédition et aborder à Naples, nous nous réjouissions d'avance de tout le plaisir que nous aurions à te retrouver et de la surprise que te causerait cette rencontre. Nous promîmes de revenir dîner. À l'heure dite nous arrivons en effet. Les convives étaient déjà réunis: ne te voyant pas parmi eux, nous attribuons cette absence à quelque distraction. «Il flâne sur le quai de Kiaja, ou dans la rue de Tolède, disais-je à Souques; buvons à sa santé en l'attendant.»

Le dîner cependant tirait à sa fin, quand le général s'adressant à un individu que nous ne connaissions pas. «Citoyen Arnault, lui dit-il une tirade de Marius»; et sans se faire prier, le citoyen Arnault de débiter tout ce qui lui vient dans la mémoire, aux grands applaudissemens de l'assemblée et particulièrement d'un tambour major, qui, je ne sais à quel propos, se trouvait derrière nous, et qui avait joué le rôle du Cimbre en cantonnement. «Qu'en dites-vous? nous dit le général après le dîner.—Nous disons, répondis-je, que nous reconnaissons bien là les vers d'Arnault, mais que nous ne reconnaissons pas sa personne dans celle qui les récite; et que si cette personne est Arnault, il y a sur le vaisseau même du général Bonaparte un imposteur qui s'est emparé de son nom, imposteur d'autant plus maladroit, qu'il ne ressemble pas plus à votre Arnault que la nuit ne ressemble au jour; et il y a long-temps que le mensonge dure, ajoutai-je, car depuis cinq ans que je connais cet imposteur, il a toujours porté ce nom. Nous pouvons d'autant mieux le certifier qu'il est de notre société intime, et qu'il ne nous a jamais quittés, depuis que nous le connaissons, que pour voyager avec le général Bonaparte, avec lequel il vient de repartir.

«—Voilà, dit le général, non pas en parlant de toi, un impudent personnage! J'espère qu'il ne se représentera plus devant moi.»

«En effet, le faux Arnault, instruit de ce qui se passait, n'avait pas attendu qu'on le mît à la porte; il avait incontinent quitté Naples. Où était-il allé? C'est ce que nous ignorons absolument.»

Là pourtant ne se termine pas l'histoire de mon homonyme; il y manque un troisième chapitre, dont je n'ai eu connaissance qu'un an après. C'est d'une personne attachée à la légation française à Florence que je la tiens.

Notre homme, ainsi que je l'ai dit, attendait que le général Macdonald l'employât. La mission qu'on ne lui donna pas, il se la donna lui-même. Il n'avait fait que traverser Rome en revenant de Naples. Muni d'une fausse commission du général en chef, il court de là à Viterbe, et s'y fait reconnaître commandant de la place. «Les circonstances sont difficiles, dit-il aux magistrats du lieu qu'il a convoqués; l'armée a besoin de ressources extraordinaires pour y faire face; toutes les villes du territoire affranchi par les Français doivent contribuer en raison de leurs moyens à les lui procurer. Voici la contribution à laquelle votre ville est taxée. Elle doit être payée dans les vingt-quatre heures, vu l'urgence. Songez que vous êtes responsables de l'exécution de cet arrêté.»

Le désordre qui régnait alors en Italie peut seul expliquer l'excès d'impudence de ce personnage et l'excès de crédulité des magistrats de Viterbe. La somme ayant été payée dans le délai prescrit, le commandant décampe et va droit à Florence. «Là, bien que par intérêt de sûreté il dût reprendre son propre nom, le nom qu'il tenait de son père, c'est encore sous votre nom qu'il se présente au ministre de France, me dit la personne de qui je tiens ces derniers détails, et sous votre nom qu'il se fait accueillir dans la société (on me faisait par trop d'honneur). Un seul intérêt, dit-il, l'a conduit dans cette ville fameuse, l'amour des arts; il ne laisse pas ignorer qu'il cultive les lettres, et qu'il a même composé une tragédie de Marius. Un ami des arts, un ami des lettres est toujours bien reçu dans la patrie du Dante; à plus forte raison un auteur tragique. Il n'y est personne qui n'ait fait honneur à votre nom, personne, y compris le superbe Alfiéri, qui se trouvait pour le moment sur les bords de l'Arno. Il paraissait d'abord plein d'estime pour vous: mais il en rabattit bientôt, et vous conviendrez qu'il n'eut pas tort, quand vous aurez entendu ce qui me reste à vous raconter.

«Cédant aux instances du tragique de Paris, qui lui avait débité tout Marius d'un seul trait, le tragique d'Asti avait consenti à lui lire une de ses tragédies, son Antigone. «Voilà une oeuvre vraiment admirable, lui dit votre représentant; et vous avez trouvé tout cela dans votre tête! Les plus grands poëtes n'ont rien inventé de plus parfait.—J'ai trouvé cela dans Sophocle, vous le savez aussi bien que moi, reprend l'Italien.—Dans Sophocle! à d'autres. Ne croyez pas me faire prendre le change. A-t-il jamais rien fait qui ressemble à cela?—Mon Antigone est à peu près calquée sur la sienne.—Est-ce qu'il a fait une Antigone

«À cette question faite avec l'accent de la bonne foi, quand elle prend l'accent gascon, Alfiéri fit une grimace pareille à celle du dauphin qui reconnut un singe dans le naufragé qu'il avait pris pour un homme. «Un auteur tragique ne pas connaître les tragédies de Sophocle!» disait-il quand il parlait de ce fait, et il en parlait à tout propos. Mais ne froncez pas les sourcils. Vous avez été réhabilité dans son esprit.

«Il y avait plusieurs mois que le citoyen en question mettait votre nom en honneur dans la ville des Médicis, menant grand train, vivant joyeusement, estimé sous tous les rapports, excepté sous celui de l'érudition; loin de penser à quitter Florence, il paraissait disposé à s'y établir. Une dame à qui il avait su plaire, une dame noble et riche, était, disait-on, déterminée à lui donner sa fortune en échange de son nom. Le jour où serait signé le contrat qui devait conclure ce marché était fixé, quand on apprend que cet homme aimable a disparu.—Avec la dot comme Crispin quand il se donna pour Damis?—Avec les reliquats d'une contribution qu'il avait, de sa propre autorité, prélevée sur la ville de Viterbe, et qu'il lui fallait mettre ainsi que sa propre personne en lieu de sûreté.

«Pendant qu'il s'endormait à Florence, on ne s'endormait pas ailleurs; la concussion dont je vous parle avait été dénoncée au général en chef, qui l'avait déférée à un conseil de guerre, lequel avait condamné le concussionnaire aux galères, non sous votre nom toutefois: c'est sous le sien propre qu'il a subi la peine qu'il avait méritée sous le vôtre; car, découvert dans la retraite où il s'était caché avec les débris de sa fortune, il a subi quelque temps après sa sentence, dont ampliation avait été envoyée à notre ministre à Florence, avec injonction de requérir du grand-duc l'extradition du condamné.»

Tout me porte à croire que l'intrigant d'Olinville et celui de Florence ne sont qu'un. Voilà un homme sur lequel j'ai des représailles à exercer. Il peut être tranquille cependant: je ne me prévaudrai jamais contre lui de la loi du talion. S'il s'est paré de mes oeuvres, je ne me parerai jamais des siennes. Prît-il mille fois encore mon nom, je ne prendrai jamais une seule fois le sien.

Le moins plaisant de tout cela n'est pas que ce soit moi véritablement que le ministre de France ait cru accueillir en lui, et qu'il l'ait par cela même étayé de tout son crédit. Ce ministre, avec qui j'avais eu l'hiver précédent à Paris une conversation sur les dispositions de la cour de Florence à notre égard, saisit cette occasion pour me témoigner sa reconnaissance. Je n'ai pu que lui en savoir gré. Mais j'ai peine à concevoir qu'il ait pu me reconnaître dans l'homme qui me faisait l'honneur de se donner pour moi. Je n'ai rencontré cet homme qu'une fois dans ma vie. Je ne sais s'il me ressemble, mais je sais que je serais peu flatté de lui ressembler.

Les témoignages d'estime que m'attirait le succès des Vénitiens m'indemnisaient cependant des tracasseries dont ils avaient été pour moi l'occasion. Aucun ne m'a flatté comme celui que je reçus de Mme Pourra, femme non moins remarquable par sa beauté que par sa bonté, et par la pureté de son goût que par la générosité de ses sentimens. Sa maison, dont sa fille, Mme Hocquart, faisait les honneurs avec elle, me plaisait d'autant plus que j'y retrouvai plusieurs de mes anciens amis, et ce n'étaient pas les moins aimables; nommer mon confrère Lemercier et mon camarade Riouffe, c'est le prouver. Je m'y suis trouvé aussi avec un des plus grands hommes du siècle, avec Kosciusko.

Kosciusko était venu chercher, à défaut de patrie, un asile en France, d'où il ne sortit que lorsque les oppresseurs de son pays, que lorsque les Russes y pénétrèrent. Je ne le vis pas sans éprouver au plus haut degré l'intérêt qu'inspire une grande infortune et l'admiration que commande un grand caractère. Simple comme l'homme vraiment grand, exempt de sot orgueil et de fausse modestie, mais fier, c'était l'homme le plus naturel qu'il soit possible d'imaginer. Pendant le dîner, on le fit parler, on le fit chanter; comme un héros d'Homère, il se prêta à tout sans déroger à sa dignité. Après nous avoir intéressés par des récits animés de l'amour de la patrie et de la liberté, les dames lui témoignant le désir d'entendre l'hymne qu'entonnaient ses compatriotes en courant combattre pour la Pologne expirante, il se retira avec un de ses compagnons d'infortune et de gloire dans une pièce voisine, et, de concert avec lui, chanta cette autre Marseillaise avec un accent qui nous émut profondément; accent de douleur plutôt que de triomphe; c'est celui avec lequel il dut prononcer, quand les Russes passèrent sur son corps pour entrer dans Varsovie, ces mots si touchans: Finis Poloniæ, il n'y a plus de Pologne.

LIVRE XVI.

DERNIÈRE ANNÉE DU DERNIER SIÈCLE.

CHAPITRE PREMIER.

Paris sous le Directoire.—Les bals masqués.—Les mystifications.—Musson.—De la caricature.—Girodet.—Les feuilletons.—Société philotechnique.—Je suis nommé de l'Institut.—Société des bêtes.

Le Directoire se traînait de crise en crise vers le terme de son règne. Paris qui par instinct plus que par calcul sentait ce terme approcher, essayait de se donner par anticipation les plaisirs dont la révolution l'avait privé, et qu'une révolution nouvelle devait lui rendre. Indépendamment des bals qui se multipliaient dans une proportion toujours croissante, et faisaient de cette grande ville un vaste ranelagh, on avait rouvert des bals masqués. La classe supérieure de la société ne s'était jamais montrée plus avide de ce plaisir: cela se conçoit. La liberté du masque favorisait plus d'un genre d'intrigue; en outre elle établissait une égalité qui n'était pas sans analogie avec celle d'Athènes, et une communauté assez semblable à la plus douce de celles qu'autorisait la loi de Sparte.

La politique transige même avec les vices que la morale proscrit. Le gouvernement, qui devait s'estimer heureux que la société qui ne l'aimait pas ne songeât pas à lui et se livrât aux distractions que des spéculateurs ressuscitaient pour elle, méconnut ce principe, et ce ne fut pas par délicatesse de conscience. Au lieu de s'étudier à tirer parti de ces divertissemens, tout en les surveillant, il en prit de l'ombrage; sous prétexte d'arrêter les réquisitionnaires réfractaires, il fit cerner l'hôtel Richelieu où les masques étaient réunis, jeta l'inquiétude, la terreur même dans cette assemblée qui ne voulait penser qu'au plaisir, et se faisant autant d'ennemis irréconciliables qu'il y avait là d'individus, il força les esprits les plus frivoles à s'occuper des objets dont ils s'étaient efforcés de se distraire.

Le gouvernement de Venise, je le répète, était plus habile, quand se montrant aussi complaisant en morale qu'il était exigeant en politique, et prenant le masque avec le peuple, il lui rendait en licence, sous le premier rapport, ce que sous le second il lui retirait en liberté. Libres dans leurs plaisirs, les gouvernés oubliaient qu'ils étaient esclaves pour le reste, ou ils se tenaient pour dédommagés par des jouissances journalières de la privation de droits qui n'ont pas la même valeur pour tous. Il y avait au moins compensation. Des rancunes que les Parisiens gardaient au Directoire, la moins vive n'est pas celle que provoqua la suppression des bals masqués.

On en donna cinq ou six. J'allai à deux ou trois, avec Lenoir. Nous nous amusions ensemble aux dépens de qui il appartenait. Une fois il y alla seul pour s'amuser à mes dépens. Il eut tort.

Prévenu de son intention, j'y allai, moi, pour m'amuser aux siens, et jamais je ne m'y suis tant amusé.

Il devait se déguiser en fantôme, c'est-à-dire muni d'un appareil qui le grandissant de quelques pieds, supportait une tête de poupée couverte d'un masque livide et encapuchonnée d'un drap de lit, dans lequel il était enveloppé lui-même, et qui lui tombait jusqu'aux pieds. Je m'y rendis visage découvert, mais muni d'un masque de papier comme ceux que fabriquent les enfans, et sur le front duquel étaient écrits en gros caractères ces mots: Mon voisin s'appelle Lenoir.

Ayant reconnu mon homme à sa taille gigantesque, je perce, non sans quelque peine, la foule qu'il divertissait par ses saillies, et je me place à côté de lui, persuadé qu'il ne tarderait pas à m'attaquer. En effet, dès qu'il m'aperçoit, il m'adresse d'une voix qui semblait sortir de son ventre de spectre, plusieurs plaisanteries assez piquantes que je n'avais pas l'air de comprendre. «Qui diable, est ce masque-là? me disait-on.—Je ne sais; un revenant, peut-être, mais non certainement un esprit.» Le revenant de me lutiner de plus belle; et comme il ne m'épargnait pas, feignant un mouvement d'humeur, je lui tourne le dos, et tirant de ma poche mon masque de papier, je le mets sur ma figure. Mon voisin s'appelle Lenoir, dit aussitôt une personne qui se trouvait près de moi. À ce propos, qui est répété par chaque lecteur, le revenant décampe et va se réfugier dans un autre salon. Je lui laisse le temps d'y rassembler un autre groupe; et dans le moment où plus gai que jamais il jouissait, sous le plus parfait incognito, du succès de ses malices, je viens me replacer à côté de lui, feignant toujours de ne pas le reconnaître. Ses attaques de recommencer. J'y réponds de mon mieux; puis, feignant de nouveau l'impatience, et lui tournant brusquement les talons, je reprends mon masque. Tous les gens qui savaient lire, et il y en avait là, quoique je ne fusse guère entouré que de nouveaux riches, tous les gens qui savaient lire de répéter: Mon voisin s'appelle Lenoir. Le revenant transporte sa scène ailleurs. Je l'y poursuis, et grâce au même procédé, je le force de nouveau à déménager. N'y concevant rien, il se fait enfin connaître à moi: «Conçois-tu, me disait-il, que je sois deviné de tout le monde? je n'ai donné mon secret à personne.—Si tu me l'avais donné, lui dis-je, personne ne l'aurait deviné; mais je ne me suis pas cru obligé de garder un secret que tu ne m'avais pas confié. Au reste, c'est en me masquant que je t'ai démasqué, ajoutai-je, en lui montrant mon visage de papier.» Il rit de bon coeur de ce tour-là, et me promit de ne plus revenir au bal sans moi.

Nous y revînmes; mais nous ne nous y amusâmes plus, faute de trouver non pas à qui parler, mais qui nous répondît; cette sorte d'escrime étant là le plaisir par excellence. Un galant homme peut s'y livrer, mais il ne doit le faire qu'avec réserve: au bal comme ailleurs, la liberté a ses restrictions, elle permet de pincer, mais non pas d'écorcher; elle permet la plaisanterie, mais non pas l'outrage. L'homme honnête ne dit rien sous le masque qu'il ne dirait à visage découvert.

Que d'honnêtes gens sous ce rapport n'étaient pas des gens honnêtes! Ces ménagemens s'accordaient peu avec les moeurs un peu brutales que la révolution nous avait faites. J'en ai eu plus d'une preuve. Et la civilisation, dit-on, s'est perfectionnée! Puissions-nous avoir gagné en civilisation ce que nous avons perdu en civilité!

Rapportons à ce propos une des répliques les plus gaies et les plus malicieuses qui aient été faites sous le masque.

Dans un bal où je donnais le bras à Mme Hainguerlot, femme aussi bonne que spirituelle, aussi bonne que possible, et néanmoins assez maligne (tout cela s'arrangeait en elle), un masque, dont je ne puis dire la même chose, nous poursuivait, nous harcelait de ses importunités. Vêtu d'un costume évidemment réformé de l'Opéra, costume fripé qu'il achevait de salir, sur un tricot couleur de chair qu'une tunique bleue couvrait à demi, il portait un carquois en sautoir: c'était une caricature vivante de Cupidon. À l'oripeau qui ceignait son front, à l'arc doré sur lequel il s'appuyait, aux ailerons accrochés à ses épaules, il était impossible de la méconnaître. Comme nous ne faisions pas attention à lui: «Regardez-moi donc, nous disait-il, regardez-moi donc! je suis l'Amour.—Tu n'es certainement par l'amour propre», repartit Mme Hainguerlot.

Cette finesse, cette vivacité caractérise l'esprit de cette dame et dominait dans ses discours: aussi sa société intime, qui se composait de gens d'un esprit analogue au sien, était-elle des plus aimables. Pour le prouver, il suffirait d'en nommer les principaux membres: c'étaient habituellement Lenoir, Méhul, Digeon et quelquefois Hoffmann, noms auxquels je dois ajouter celui de Pérault son frère, homme de l'originalité la plus piquante. Si passionné que je sois pour la musique, et l'on en faisait de bonne chez elle qui l'aimait passionnément, combien je préférais sa conversation aux concerts les plus brillans! combien nous préférions le petit cercle qu'elle animait aux nombreuses réunions où nous ne l'entendions que chanter, et qui, bien qu'elle chantât à merveille, étaient pour nous des soirées presque perdues!

Elle donnait souvent aussi de grands dîners. Ses convives étant pour la plupart des gens avec lesquels son mari était en relation d'affaires, gens plus importans qu'amusans; ces dîners, même en dépit de ses saillies, nous auraient autant contrariés que ses concerts, si un homme qu'elle n'oubliait guère d'inviter ces jours-là n'avait pas eu le talent de changer en comédie des plus amusantes ces séances qui ne promettaient que de l'ennui.

Cet homme était Musson. Lui refuser une place dans le tableau des moeurs parisiennes, à cette époque, serait y laisser un vide.

«La société, ai-je dit dans l'éloge de Picard, était atteinte alors d'une manie assez singulière. Pour satisfaire à je ne sais quel besoin qui s'était emparé des esprits, d'autant plus avides de plaisir qu'ils en avaient été absolument sevrés pendant l'effroyable période à laquelle on venait d'échapper; pour regagner le temps perdu, et en compensation d'un si long deuil, on croyait ne pas pouvoir trop se divertir: de là l'usage assez commun d'appeler dans les fêtes que l'on se prodiguait réciproquement, et où l'on accumulait tous les genres d'amusemens, certains personnages dont le métier était de se jouer de la bonhomie du convive qu'on leur livrait, et de le couvrir de ridicule dans la maison où il avait été attiré par des démonstrations d'estime et d'amitié, et quelquefois même dans sa propre maison qu'il avait cru n'ouvrir qu'à des amis.»

Ces personnages se nommaient des mystificateurs.

Aucun mystificateur n'a porté plus loin que Musson le talent, ou plutôt l'art (en parlant de lui, c'est le mot), l'art de mystifier; aucun n'a reproduit la nature avec plus de fidélité. Cela explique comment les hommes les plus fins s'y laissaient abuser et le remerciaient de les avoir abusés: la crédulité qu'il obtenait ne blessait au fait nullement l'amour-propre; on ne pouvait pas plus se fâcher de l'avoir pris pour ce qu'il se donnait, qu'on ne peut se fâcher de s'être laissé entraîner aux illusions du théâtre: c'était à une comédie bien jouée qu'on venait d'assister.

Il changeait souvent de rôle: tantôt maire d'une petite ville, tantôt architecte, tantôt chanoine, tantôt commerçant; mais quel que fût le rôle qu'il adoptât, il n'en sortait de la soirée. Ses manières, ses discours, ses souvenirs, ses craintes, ses espérances se rattachaient tous à cette profession: la sphère de ses idées, l'étendue de son intelligence n'allait pas au-delà. Sa politique ne s'appliquait qu'à cela, et c'est du peu d'harmonie qui se trouvait entre ses intérêts privés et les intérêts de la chose publique qu'il tirait ses effets les plus comiques.

Un jour qu'il se donnait pour un homme de lettres, et qu'en cette qualité il se déchaînait contre le régime dont la révolution avait fait justice, et contre le duc de La Vrillière particulièrement, qu'il appelait homme sans conscience; comme on lui demandait ce qu'il avait à reprocher à ce ministre? «Écoutez, répondit-il, je faisais de jolis romans, mais ils ne se vendaient pas. Ne sachant comment vivre, et à plus forte raison comment payer mon terme, j'imaginai de me faire mettre à la Bastille. Là, me disais-je, on est logé, chauffé, nourri et bien nourri aux frais du roi, et puis cela donne de l'importance. Faisons-nous mettre à la Bastille. Je compose à cet effet contre Mme Du Barri une satire. Elle était écrite de la bonne encre, cette satire-là! Elle fait du bruit: M. de La Vrillière en entend parler. Dès le lendemain de la publication, un exempt de police se présente chez moi avec une lettre de cachet. «De la part du roi, me dit-il en me faisant monter dans un fiacre, suivez-moi.» J'étais au comble de mes voeux. Je saluai d'un air fier les voisins attroupés pour me voir partir; je me voyais à la Bastille, quand il crie au cocher: «À Bicêtre!» Y a-t-il conscience? je le demande; et encore m'a-t-on fait payer le fiacre!»

Musson était merveilleusement servi par son physique, par la bonhomie qui caractérisait sa figure, par sa conformation un peu lourde, par son oeil éteint qui ne s'animait que lorsqu'il avait rencontré quelque balourdise bien conditionnée, et même par ses cheveux qui, non moins blanchis par le temps que par la poudre, ne permettaient pas de croire qu'arrivé à un âge qui commande la gravité, il pût prétendre à un genre de succès qui ne vous concilie pas absolument le respect.

Chose assez singulière, c'est que cet homme si divertissant dans un personnage emprunté, n'était rien moins qu'amusant quand il restait dans le sien. Son esprit, si fécond en traits de tous les genres quand il faisait parler les autres, était d'une stérilité absolue quand il parlait pour son compte. Terne, lourd, commun quand il était lui, il sentait aussitôt le besoin de cesser de l'être, et s'égayait aux dépens du premier venu. Un jour de carnaval on le surprit se promenant gravement sur le boulevard une queue de lapin attachée à une basque de son habit, et cela pour attraper non seulement les polissons qui le saluaient de leurs complimens accoutumés, mais aussi le passant charitable qui croyait devoir lui donner un avertissement qu'il repoussait et avec qui il engageait à cette occasion une querelle tout-à-fait plaisante.

Une autre fois, sur le boulevard encore, s'amusant de la bonté d'un provincial aux soins duquel il s'était fait confier, et qui le prenait pour un imbécile dont la manie était de se croire un enfant, s'arrêtant à toutes les boutiques et demandant dans la langue de l'enfance tout ce qu'il voyait, il se fit acheter par lui des gâteaux, un pantin, et quand la foule que cette singulière farce avait réunie fut assez nombreuse, se mettant tout à coup à trépigner, il exigea de son mentor la complaisance la plus grande qu'un marmot puisse obtenir de sa bonne. Heureusement pour le mystifié, Lenoir qui lui avait confié cette singulière tutelle, et qui observait de loin cette scène, vint-il le tirer d'embarras, sans toutefois le désabuser.

Pas de bonne fête sans Musson. Sa vie s'écoula tout entière dans les plaisirs qui entourent la richesse et dans la pauvreté qu'il retrouvait chez lui. Il était peintre; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût autant de talent pour peindre l'homme physique que l'homme moral, ou plutôt au physique comme au moral il ne pouvait le peindre qu'en caricature. Aussi ne lui faisait-on faire de portraits que pour avoir occasion de le payer de ses facéties, et on ne les lui payait pas souvent.

Il mourut d'accident à un âge fort avancé. Comme il sortait fort tard d'une maison où il avait passé la soirée, le timon d'un fiacre le renversa. Il conserva jusqu'à son dernier moment le don de faire rire tout le monde, et le don de rire de tout. C'était Diogène, au cynisme près: c'était un vrai philosophe.

Musson n'est pas le seul peintre en qui cette double faculté d'imiter se soit trouvée réunie. Il y a entre l'une et l'autre une secrète analogie. Bellecour les possédait; et ne sont-elles pas réunies aujourd'hui au degré le plus éminent dans Henri Monnier?

De la faculté d'imiter à celle de contrefaire, il n'y a qu'un pas. En étudiant les perfections d'un objet, on découvre aisément ses défectuosités. Rien de moins étonnant que de voir une même main dessiner la caricature du modèle dont elle a reproduit les beautés. David aurait pu le faire; mais il s'en est gardé, et il a bien fait. Un de ses plus brillans élèves, Girodet, a fait le contraire; il a eu tort, et d'autant plus, qu'ôtant à la caricature ce qu'elle a de gai, il en a fait l'expression de la satire la plus cruelle: la plume de Juvénal n'a pas écrit une page plus virulente que celle que Girodet a tracée avec son pinceau; c'est une tache dans sa vie. Si grand que fût le tort qui provoquait sa colère, le tort d'une femme qui n'avait pas attaché à un portrait sorti de ses mains le prix qu'il croyait lui être dû, qu'était-ce, comparativement à la vengeance qu'il tirait de cette injustice, en faisant du modèle qu'il croyait avoir flatté le centre de l'allégorie la plus outrageante?

S'il est difficile de concevoir qu'un artiste ait été entraîné dans un pareil écart par son ressentiment, à plus forte raison ne concevra-t-on pas qu'un jury d'artistes, sans l'agrément duquel aucun tableau ne pouvait être exposé au Louvre, ait autorisé l'exposition de celui-là. Prétendant n'avoir pas le droit d'y entendre malice, il permit que cette révoltante parodie fût placée dans le lieu même que le portrait auquel elle faisait allusion avait occupé. Pour mettre un terme aux querelles que ce tableau provoquait, la police le fit enlever au bout de trois jours. L'on comprenait la liberté dans ce temps-là à peu près comme on la comprend dans ce temps-ci.

À ce même Salon où fut exposé le Marcus Sextus qui révéla dans Guérin un émule de Gérard, un petit, un très-petit tableau de Demarne, avait frappé mon attention: c'était une de ces compositions heureuses qui tirent leur effet de leur simplicité même; une de ces compositions qui au premier aspect semblent ne porter que sur une idée, et autour desquelles une foule d'idées viennent bientôt se grouper; compositions dont votre attention ne peut plus se détacher, et qui vous émeuvent d'autant plus que vous les contemplez plus long-temps.

Je ne vis d'abord dans ce tableau, qui représentait une plage battue par une mer encore agitée, qu'un personnage, c'était un chien hurlant devant un chapeau. Ce chien était un barbet, ce chapeau celui d'un matelot. L'attitude et l'expression de ce pauvre animal était si vraie que je l'entendais en le voyant. J'espérais qu'après tout son malheur n'était pas irréparable, que les flots avaient pu ou pourraient rejeter sur un autre point l'ami dont ils lui avaient rendu la dépouille; je cherchais sur le rivage l'endroit où ce pauvre homme allait aborder: j'en découvre un dans le lointain. Mais une troupe de sauvages assis autour d'un grand feu y faisait les apprêts d'un horrible festin!

Au doux attendrissement que j'éprouvais, succéda tout à coup un sentiment insupportable, un véritable désespoir. Je m'éloignai brusquement, mais je revins bientôt rappelé par le barbet, et reportant mes regards sur la partie mélancolique de cette double scène, je tâchai de ne voir que lui. Si ce tableau m'eût appartenu, je n'y aurais pas souffert d'autre figure.

Ce barbet-là est probablement celui qui a suivi depuis le convoi du pauvre.

Comme je parlais de cette composition avec un sentiment analogue à l'émotion qu'elle m'avait causée, et que j'avais exprimé le regret de ne pouvoir l'acheter, Lenoir et plusieurs de mes amis, au nombre desquels était ce pauvre Regnauld, et M. Collot aussi, je crois, eurent l'idée de se cotiser pour me le donner: mais le tableau n'était plus à vendre. Je ne sus ce fait que long-temps après; on conçoit si j'en fus touché. L'intention, cette fois, fut réputée pour le fait. Grâce à elle, c'est avec un double plaisir que je revois le Chien du Matelot, et j'ai ce plaisir souvent: on a tant multiplié les copies de cette naïve production.

Cependant mes ressources pécuniaires diminuaient. Le directeur du Théâtre Français, homme d'honneur qui m'avait promis de ne me pas payer, me tenait parole. Mes économies s'épuisaient, mes louis étaient presque tous convertis en papier; un des fondateurs du journal intitulé le Propagateur, m'ayant proposé sur ces entrefaites de me charger moyennant un traitement fort honnête de l'article théâtre dans cette feuille, j'acceptai. Je ne parle de ce fait que parce qu'une circonstance assez plaisante s'y rattache.

En ce temps-là, comme en celui-ci, la littérature était d'un bien faible intérêt pour les esprits dominés par des intérêts politiques. La politique, en conséquence, envahissait tout le journal, et si courts que fussent mes articles, j'avais toutes les peines du monde à les y faire entrer sans amputations. Je tenais à payer largement mon contingent: qu'imaginé-je à cet effet? Comme au bas de la feuille était un feuilleton destiné à recevoir les annonces, je demandai que deux fois par décade (nom qu'on donnait alors aux divisions du mois) le commerce cédât sa place à la littérature; ce que j'obtins. La méthode ayant paru commode, d'autres journaux, et particulièrement le Journal des Débats, prirent modèle sur le nôtre, et bientôt chaque feuille eut son feuilleton littéraire. Je puis donc me vanter d'être le créateur des feuilletons; mais cette gloire m'a coûté cher. Comme Danton qui fut condamné par le tribunal qu'il avait institué, ou, si l'on veut, comme Montfaucon qui fut accroché aux fourches patibulaires qu'il avait restaurées, victime de mon invention, ne suis-je pas le premier littérateur qui ait été exécuté dans le feuilleton devenu libelle dès le lendemain de sa naissance, sous la plume de Geoffroy?

La création de l'Institut avait remis en honneur les sociétés savantes et littéraires. Au premier rang de celles que la mode fit éclore est la Société philotechnique, association libre où les arts, les sciences et les lettres ont aussi leurs représentans. Plusieurs membres de la Société-Modèle, tels que Lacépède et Sélis, y étaient affiliés. Se mettre en rapport avec eux était pour moi d'un double avantage: à l'agrément que je pouvais retirer de leur commerce se joignait l'espérance de m'assurer leur suffrage, si jamais j'étais porté sur la liste des candidats de l'Institut, où les nominations se faisaient alors par toutes les classes assemblées, quelle que fût la classe à laquelle appartînt le fauteuil vacant. J'acceptai donc avec empressement la proposition qu'on me fit de me présenter à la Société philotechnique, et sous tous les rapports je n'ai qu'à me féliciter d'y avoir été admis.

Cette Société, comme l'Institut, avait des séances particulières et des séances publiques. Ses séances publiques ne différaient de celles de l'Institut qu'en ce qu'elles étaient égayées par l'exécution de quelques morceaux de musique: quant aux séances particulières, même gravité. Elles n'avaient cependant pas tout-à-fait la solennité d'une séance académique; on y dissertait moins qu'on n'y conversait, mais cela n'en était pas plus mal. Le plus parfait accord régnait entre ses membres que ne divisait aucune prétention, et qui, bien que l'égalité de mérite n'existât pas plus chez eux qu'ailleurs, vivaient entre eux sur le pied d'une égalité qu'un banquet fraternel restaurait tous les mois.

Arriva enfin le moment où les liaisons que je formai là devaient me devenir utiles dans des intérêts plus graves que ceux du plaisir, et servir ma plus haute ou plutôt ma seule ambition.

Guillet le Blanc, auteur d'une tragédie des Druides, à qui la prohibition dont elle avait été frappée donna quelque célébrité, auteur d'un Manco Capac qui n'est guère connu que par des vers ridicules, et auteur aussi d'une traduction de Lucrèce, De naturâ rerum, qui n'est pas connue du tout, le Blanc Guillet, dis-je, vint à mourir. Il laissait une place vacante à l'Institut dans la section de poésie. Porté par cette section au nombre des trois candidats entre lesquels le corps entier devait choisir, mes confrères de la Société philotechnique ne me furent pas inutiles pour l'élection définitive. Le bon Sélis, surtout qui m'avait pris en gré sans me connaître, et peut-être parce qu'il ne me connaissait pas, avait commencé la première conversation que nous eûmes, en me disant: Je veux que vous soyez des nôtres: il me tint ou plutôt il se tint parole. Je fus nommé. Je dus m'estimer doublement heureux, car j'avais Parny et Le Mercier pour concurrens. Je désirais cet honneur plus que je ne l'espérais. Aussi ne puis-je exprimer la joie que me donna cette préférence inespérée: elle me flattait d'autant plus que je ne l'avais pas sollicitée. C'est dans la plus stricte acception du terme que je le dis. Après la joie que me donna le succès de mon Marius, c'est la plus vive que j'aie rencontrée, dans la carrière des lettres, s'entend.

Dans l'explication que j'avais eue avec le général Dufalga à Malte: «Si vous étiez de l'Institut, m'avait-il dit, on vous traiterait comme Monge et Berthollet qui sont de l'Institut.» Ce à quoi j'avais répondu: «J'irai donc me faire recevoir de l'Institut.» Me rappelant ce propos après mon élection: «Je puis aller rejoindre l'expédition d'Égypte, dis-je à Regnauld qui était revenu de Malte et m'avait servi en cette occasion avec toute son activité; j'ai mon rang marqué à présent.—Je pense que vous ne vous presserez pas de l'aller prendre», me répondit-il.

À propos d'Institut, il est dans le caractère français de tout parodier. Parodiant cette grande institution, les parodistes de l'époque, Barré, Radet, Despréaux et autres, avaient formé une Société des bêtes. Dans ces réunions les adeptes ne pouvaient rien dire qui eût apparence de sens ou du moins de raison. Cette loi, qui avait l'amusement pour but, produisit un effet tout contraire.

Les honneurs couraient après moi. Élu à l'unanimité membre de cette autre académie, je le dis sans amour-propre, je n'ai pas pu y siéger trois fois. Rien d'ennuyeux comme ses séances. Il en est de la bêtise comme de l'esprit, la prétention en fait de la sottise, et la sottise n'est pas toujours gaie.